Produced by Daniel Fromont
[Transcriber's note: Max du Veuzit (pseudonyme d'Alphonsine Vavasseur-Acher Mme François Simonet) (1876-1952), C'est la loi! (1912)]
Max du VEUZIT & George LOMELAR
C'EST LA LOI!
DRAME EN UN ACTE
Représenté pour la première fois au "Théâtre du Montparnasse"
PARIS
C. JOUBERT, Editeur, 25 rue d'Hauteville
Répertoire de la Société Dramatique
Tous droits de traduction et de représentation réservés
Copyright By. Joubert 1912.
Extraits de presse:
"…Si les auteurs de C'est la loi! parviennent à convaincre nos législateurs que cette loi est sinon mauvaise, du moins incomplète, et que, dans beaucoup de cas, ce qu'on appelle les "faux-ménages" constituent des situations de fait devant impliquer un sérieux règlement d'intérêt, ils auront à leur actif une bonne oeuvre en même temps qu'une pièce applaudie par les invités du théâtre ultra-libre…" (Camille LE SENNE, Petit Méridional).
"…la thèse est très soutenable. Il est incontestable, en effet, que notre législation contient de grandes lacunes, au point de vue strictement humain, qu'il est nécessaire que l'auteur dramatique ou le sociologue attire fréquemment l'attention des pouvoirs publics sur toutes les lacunes navrantes qui s'y trouvent…" (Robert OUDOT, Comoedia).
"Max du Veuzit commence par écrire des nouvelles tirées de choses vues ou entendues (La Jeannette), mais aussi bientôt des pièces de théâtre, à la thèse sociale prononcée: une femme de mineur non mariée qui ne peut prétendre, pour elle et ses enfants, à l'indemnité prévue en cas de grisou mortel, et qui finit par se suicider—écrit d'ailleurs après la catastrophe de Courières (C'est la loi! 1908); la jeune fille d'un divorcé, qui doit choisir entre son père adoptif qui l'a élevée, et son père biologique qui réapparaît quand elle a seize ans (Paternité 1908; L'aumône 1909); la très jeune fille d'un ivrogne, que le froid et la misère rejettent à son tour dans l'alcoolisme (Le Noël des petits gueux 1909, non représentée); le contrat d'union libre (Le sentier 1908)." (Daniel FROMONT, Max du Veuzit—biographie; bibliographie; bibliographie critique, 2002)
C'est la Loi!
Drame social en un acte
PERSONNAGES:
DUPONT, 45 ans… M. SAVRY.
MORIN… M. DENISON.
LOUIS CHARBONNIER… M. DULOT.
HELENE, 28 ans… Mme DEMONS.
MADAME PREVOST… Mme MARIE LE GRAND.
LA CONCIERGE… Mme MARCHAND.
LE PETIT CHARLES, 6 ans.
(Ce dernier personnage n'est qu'un accessoire pouvant être remplacé par un mannequin).
Appartement d'ouvriers modestes. Un buffet, une commode, une armoire, une table, des chaises. Au mur, glace et batterie de cuisine. Dans la cheminée, un réchaud à charbon de bois, pincettes, soufflet. Sur la commode, bibelots et photographies. Dans le fond, une alcôve avec un lit; des rideaux de cretonne sont tirés et cachent le lit.
Madame Prévost est assise près de la table et coud. Dupont est debout près de la cheminée. Hélène va et vient en rangeant; son rôle est un rôle de douceur: elle doit apitoyer par sa faiblesse autant que par sa navrante situation.
SCENE PREMIERE
DUPONT, HELENE, MADAME PREVOST
DUPONT, consultant sa montre
Trois heures déjà!
MADAME PREVOST
Ca marche! Il faudra que j'aille tout à l'heure faire quelques commissions.
DUPONT
Attendez que monsieur Morin soit arrivé.
HELENE à Dupont
Il vous a bien dit qu'il viendrait cet après-midi?
DUPONT
Oui, oui! C'est entendu.
MADAME PREVOST
Mais s'il n'a pas pu voir les patrons?
DUPONT
Il les verra sûrement… C'est mardi, aujourd'hui, ça tombe bien! Le mardi, il paraît que les patrons ne quittent pas l'usine.
MADAME PREVOST
Ah bon!
HELENE, à Dupont
Cela vous ennuie peut-être, Dupont, de rester à, à attendre?
DUPONT
Mais non!… Je vais fumer une pipe, tenez… à moins que ça vous dérange, madame Charbonnier?…
HELENE, protestant
Oh!
DUPONT
Parce que, moi, vous savez, c'est l'habitude: il faut que je fume quand je ne travaille pas.
HELENE
C'est vrai! vous perdez encore votre après-midi pour moi.
DUPONT, bourrant tranquillement sa pipe
Ne vous inquiétez pas, madame Charbonnier, c'est la morte-saison en ce moment. A l'atelier, il n'y a pas d'ouvrage pour tous les jours de la semaine; alors, chômer aujourd'hui ou bien chômer demain… quand viendra samedi, ça fera le même compte.
MADAME PREVOST, avec un soupir
Ah! la morte-saison! Prévost en sait quelque chose, aussi: il n'a gagné que dix-huit francs la semaine dernière.
DUPONT
Ce n'est pas lourd!
HELENE, pensivement
Avec Charbonnier, j'étais bien tranquille: à l'usine, il avait du travail toute l'année.
DUPONT
Oui, il gagnait un peu moins, mais c'était régulier.
MADAME PREVOST
Et c'était sûr!
HELENE
Ah, certes!… Je n'avais pas d'inquiétude, il ne fréquentait pas le cabaret… Tous les quinze jours, il m'apportait sa paye sans un sou de moins… (La voix mouillée). Il était si content de rentrer chez nous… et moi, de le voir revenir.
Elle pleure. Mme Prévost et Dupont échangent un signe apitoyé[.]
MADAME PREVOST, allant à Hélène
Voyons, voyons… soyez raisonnable…
HELENE, à travers ses larmes
Oh, mon pauvre homme!
MADAME PREVOST
Allons, pleurez pas comme ça… C'est point des pleurs qui le feront revenir, le malheureux!
HELENE, même jeu
Nous étions si heureux ensemble.
DUPONT, gauchement
Faut vous faire une raison… Songez à votre petit Charles, ce pauvre gosse qui n'a plus que vous… Quand vous vous feriez du mal…
HELENE
C'est plus fort que moi… Quand je pense qu'on l'enterrait hier et qu'il était encore ici, en bonne santé, samedi matin… Tenez, il s'était assis là, au bout de la table pour manger sa soupe avant de partir. Il était gai en me quittant: il chantait dans l'escalier… (Avec un sanglot). Et à onze heures, on venait m'apprendre qu'il était mort… tué dans un accident de machine… Ah! ah! quel coup!
Elle continue de pleurer.
DUPONT
Oui, c'est dur; ça cause une rude émotion!… (un temps) Ah! ces sacrées machines qui suppriment un homme en moins de temps qu'il n'en faut pour souffler une chandelle!… C'est la fatalité, justement lui!… (Un temps. A Mme Prévost). C'est Morin qu'on avait envoyé pour la prévenir?
MADAME PREVOST
Le contremaître, oui… avec deux camarades à Charbonnier. Je les ai rencontrés en bas, à la porte, quand ils sortaient… Lorsqu'ils m'ont eu raconté l'accident, ah! bon sang! j'en étais toute bouleversée. Ce n'était qu'un voisin, mais ça fait quelque chose tout de même!
DUPONT
Je crois bien.
MADAME PREVOST
J'ai lâché les commissions et je suis montée tout de suite auprès d'elle… Ah Dieu! Elle était dans un état.
DUPONT
Pauvre femme!
MADAME PREVOST
De quoi en devenir folle.
DUPONT
La malheureuse!
MADAME PREVOST
Elle ne savait plus ce qu'elle faisait… Pas moyen de lui faire rien entendre. Elle parlait de se tuer pour aller le rejoindre… Quand j'ai vu ça, j'ai envoyé ma gamine vous chercher.
Hélène s'essuie les yeux et les écoute.
DUPONT
Vous avez bien fait… D'abord ce n'était pas à elle de s'occuper de tout le tremblement… Il y avait un tas de formalités à remplir! Des courses à faire!
HELENE
Et c'est vous, Dupont, qui vous êtes chargé de tout… le commissaire, le médecin, la mairie, l'enterrement… vous avez été partout. Comment vous remercier de tout ce mal?
DUPONT
Parlons pas de ça… Vous étiez toute seule, toute désemparée! C'est pas une femme qui pouvait… surtout après un coup pareil… C'était pas comme une mort après une maladie…
HELENE
Aussi, je vous en suis bien reconnaissante.
DUPONT
Mais non! pourquoi? C'était naturel, voyons! Charbonnier était un ami… on avait travaillé ensemble, autrefois, avant qu'il entre à l'usine et depuis, on avait toujours été camarades. En cette circonstance, le moins que je pouvais faire c'était de me rendre utile à vous et à votre petit garçon.
HELENE
Vous avez agi avec nous comme un véritable parent.
DUPONT
Bah! il me semble que c'est un peu ça. Je vous connais tant!… Je vous ai vue vous mettre en ménage avec Charbonnier, il y a sept ans. Votre petit Charles, c'est ma femme qui l'a reçu à sa naissance (A Mme Prévost). Et tenez, c'est moi qui suis allé le déclarer à la mairie.
MADAME PREVOST, étonnée
Vous?
DUPONT
Oui! parce que… il faut que je vous explique: Charbonnier n'était pas là. Il faisait ses vingt-huit jours.
MADAME PREVOST
Ah bon!
DUPONT
Alors, c'est moi à sa place, n'est-ce pas?… (A Hélène). Même que Charbonnier a été un peu négligent; il devait toujours aller le reconnaître, son petit garçon, et il oubliait…
MADAME PREVOST
Comment! Charles n'a pas été reconnu?
DUPONT
Non, puisque le père était absent et que la mère n'était pas mariée!
Seulement, à son retour, Charbonnier aurait dû s'en occuper.
HELENE
Il n'y a plus pensé! D'abord, il n'a pas pu tout de suite. A peine si ses vingt-huit jours étaient finis que ses patrons l'ont envoyé dans le Midi pour une usine qu'ils montaient là-bas. (A Dupont) Vous vous rappelez.
DUPONT, approuvant de la tête
Il y est resté plus d'un mois.
HELENE
Alors ensuite, il voulait bien, mais… quand il se disposait à aller à la mairie, il y avait toujours un empêchement… il remettait au lendemain… les jours ont passé… On n'y pensait plus à la fin. (Avec force) Seulement, ça ne l'empêchait pas de l'aimer son petit garçon.
MADAME PREVOST
Ah sûr! il l'aimait! Le gamin était toujours fourré dans ses jambes.
HELENE
Et il l'élevait bien. (Les larmes aux yeux) Le petit n'a jamais manqué de rien.
DUPONT
Oh, non!
MADAME PREVOST
Ce que je ne comprends pas, c'est que vous ne vous soyez jamais mariés, Charbonnier et vous… vous aimant surtout comme vous vous aimiez tous les deux.
HELENE
Voilà, justement, c'est ça… on s'aimait, on était tranquille, on vivait heureux… nous ne demandions pas autre chose.
DUPONT
Qu'est-ce que ça leur aurait donné de plus d'aller dire "oui" devant un beau monsieur qui aurait eu une écharpe rouge sur le ventre et des boniments sur les lèvres.
HELENE
C'est ce que me disait Charbonnier, au commencement… Puis il s'était ravisé…
DUPONT
Moi, je me suis marié parce que la bourgeoise y tenait… ça m'était indifférent et ça y faisait plaisir! mais c'est pas le passage à la mairie qui m'aurait empêché de la plaquer si je n'avais pas été heureux avec elle…
MADAME PREVOST
Oh!
DUPONT
Mais parfaitement!… Au fond, le mariage, c'est une invention pour dépenser de l'argent: on se marie avec l'idée de la noce, de la petite fête du premier jour; tous les parents et tous les amis vous y poussent; chacun voit là une journée de rigolade!… Puis, il y a le sacré préjugé… Mais le reste… (il crache dans la cheminée) eh bien, le reste, tout le monde s'en fiche!
HELENE, pensive
C'est égal, nous avions senti tous les deux que ça valait mieux d'être mariés. Certes, on ne pouvait s'aimer davantage… mais pour Charlot, pour son avenir, c'eût été plus sage.
DUPONT
Oui, à cause du gosse.
MADAME PREVOST
A cause aussi de l'accident.
HELENE
De l'accident?
MADAME PREVOST
Oui… de l'indemnité qu'on vous doit.
DUPONT
Comment cela?
MADAME PREVOST, à Dupont
Dame!… il me semble… si elle avait été mariée, elle aurait peut-être touché davantage… tandis que…
DUPONT, se levant brusquement
En voilà une idée! En quoi le fait de ne pas être mariée diminue-t-elle le préjudice que lui cause la mort de son homme? Elle est atteinte moralement et matériellement cette femme-là autant que le serait une épouse légitime. Voyons, c'est-y pas vrai?
MADAME PREVOST, mal convaincue
Oui, certainement.
DUPONT
Alors, où il y a préjudice, il y a aussi réparation et dommages-intérêts… C'est l'habitude! Tout le monde sait ça… Quand on cause, même indirectement, la perte de l'outil qui fait vivre une famille, on doit bien une compensation!
MADAME PREVOST
En effet!
DUPONT
Il en est des gens comme des choses, je pense!… Ce pauvre Charbonnier s'est trouvé tué à l'usine: les patrons doivent payer chaque fois qu'un accident comme celui-là est arrivé chez eux. Charbonnier en valait un autre, quoi. N'était-il pas le gagne-pain de cette famille?
MADAME PREVOST
C'est juste! Vous avez raison.
DUPONT
Je le disais encore ce midi, à Morin, avant qu'il aille trouver les patrons pour…
HELENE, interrompant
Chut!… Ecoutez… On monte l'escalier.
DUPONT
C'est peut-être lui qui en revient, justement.
On frappe.
MADAME PREVOST
Oui, on frappe.
Elle va ouvrir. Morin entre.
SCENE II
LES MEMES, MORIN
MORIN, entrant
Bonjour. (A Hélène qui vient vers lui) Bonjour, madame.
HELENE
Bonjour, monsieur Morin. (Un peu embarrassée) Je vous remercie d'avoir bien voulu vous charger de cette démarche auprès des patrons de mon pauvre mari. J'étais capable de rien. Je suis encore si bouleversée…
MORIN
Je comprends…
HELENE
Mais vous avez bien dit à ces Messieurs que je ne comptais pas tirer profit de l'accident arrivé à mon homme. Si je demande quelque chose, ce n'est pas pour vivre de ce malheur mais parce que je suis sans ressource… J'ai notre petit à élever et je n'ai pas d'ouvrage: il faut que j'en trouve… jusqu'alors je ne travaillais pas au dehors… le père vivait!… Vous leur avez bien expliqué tout ça, n'est-ce pas? Et ils ont compris?… Ils savent bien, eux qui ont de l'instruction!
MORIN, gêné
Oui, je leur ai dit tout ça.
HELENE
Qu'est-ce qu'ils ont répondu?… (Morin se tait, embarrassé. Sans s'en apercevoir, très simplement:) Vous ont-ils chargé de me remettre une petite somme provisoire pour que je puisse me tirer d'affaire en attendant que tout soit en règle et que j'aie trouvé du travail.
MORIN
Non… Je n'ai rien à vous remettre.
DUPONT
Quelle misère! Encore des formalités par là! Ils n'attendent pas pour manger, eux!
MORIN, à Dupont
Ce n'est pas ça… Tout aurait été réglé de suite si les circonstances l'avaient permis… mais voilà… (à Hélène) J'ai parlé pour vous, ma pauvre femme, j'ai bien expliqué quelle était votre situation: malgré toute ma bonne volonté, je n'ai pu rien obtenir…
HELENE, surprise
Parce que?
MORIN
Parce que vous n'étiez pas mariée avec Charbonnier.
HELENE, très bas
Oh!
DUPONT
Qu'est-ce que ça fait? Elle était sa femme tout de même.
MORIN
Il paraît que ça a une grande importance.
HELENE
Parce que je ne suis pas mariée?
MORIN
Oui… légalement, vous ne comptez pas et les patrons n'ont pas à vous connaître. Ils disent que dans ce malheureux accident, vous n'êtes rien, vous!
DUPONT
Ah, les bandits!
HELENE, suffoquée
Rien! Je ne suis rien, moi!… On ne se connaît pas!… Ah!
MADAME PREVOST
Eh bien, en voilà du nouveau!
HELENE, outrée puis s'échauffant
On ne me connaît pas! Mais depuis sept ans, qu'est-ce qui le soignait mon homme? Qu'est-ce qui lui tenait sa maison, lui préparait ses repas, lui raccommodait ses effets, veillait à tout pour qu'il n'eût aucun souci quand il était à son ouvrage?… Ses patrons disent qu'ils n'ont pas à me connaître! Mais s'il partait vaillant au travail, n'est-ce donc pas parce qu'il était tranquille et heureux avec moi?… Sa force et sa bonne volonté leur servaient à ces gens-là et c'est moi qui les lui donnais par mes soins et mes encouragements… (En se frappant la poitrine). Devant la tâche souvent accablante du travail journalier, c'est nous, les femmes d'ouvriers, qui sommes leur joie, leur vigueur et leur soutien! Autant que nos hommes, nous travaillons pour les patrons.
MADAME PREVOST
Ca, c'est vrai! Elle a raison!
HELENE
Hier, encore, au cimetière, dans leurs discours, ils vantaient sa bonne conduite et sa régularité au travail, mais n'était-ce pas moi qui l'empêchais de fréquenter les cabarets en sachant l'attirer et le retenir à la maison?… Mariée légalement ou non, j'ai rempli mes devoirs envers lui, envers son travail, et pendant sept ans, il a vécu heureux entre son fils et moi! (S'attendrissant) Oh, mon petit Charlot, comme on était content de faire de toi un bon ouvrier comme ton père! Les patrons auraient été heureux de te trouver plus tard, d'utiliser les qualités que je t'aurais données tout petit, et ils viennent dire que je ne suis rien!… Ah! malheur!! (Elle tombe assise, près de la table et s'accoude la tête dans ses mains).
DUPONT
Si c'est point une honte!
MADAME PREVOST, à part, à Dupont
Je m'absente, mais je vais revenir dans un moment.
DUPONT
Bon!
Elle sort.
HELENE, les yeux fixes
Ils disent que je ne suis rien! que je ne compte pas!… Ah, les sans-coeur!!
MORIN, s'avançant vers elle, très doux
Ma pauvre femme!… je suis vraiment désolé… mais écoutez-moi. Votre douleur vous égare! Il ne faut pas en vouloir aux patrons et les accuser de mauvaise volonté. Ils ont bien compris que vous étiez quasiment la femme à ce pauvre Charbonnier… ils en ont parlé longtemps ensemble et votre sort les apitoyait bien… même ils ont décidé de payer de leur poche, votre compte chez le boulanger et chez la fruitière…
DUPONT
La belle affaire! On ne leur demande pas l'aumône mais son dû.
MORIN, à Dupont
Ils ne peuvent pas faire plus! Tous les autres ont donné leur livret de mariage… leurs femmes ou leurs ayants droit sont assurés contre les suites d'un accident possible et en cas de malheur, ils toucheraient sans difficultés. (Il montre Hélène) C'est pas la même chose, c'est malheureux! mais elle n'a pas droit, elle!
DUPONT, élevant la voix
Eh bien, et le petit?… le petit Charlot?
MORIN
Hélas!
DUPONT, croisant les bras
Il n'est rien non plus, lui, alors?
MORIN a un geste d'impuissance. Après un silence
Ce pauvre Charbonnier n'y a pas pensé pour après lui… excusez-moi… pour personne c'est son fils. La loi ne le veut pas. Sans cela les patrons… mais ils ne savent pas, eux! Ils ne peuvent pas savoir que c'est à lui, ce pauvre gosse. Qu'est-ce qui le prouve?
DUPONT, violemment
Ils ne veulent pas savoir mais ils savent bien! Ca les embête de sortir l'argent de leur poche! Pourtant ils gagnent assez pour soutenir la veuve et l'orphelin de l'ouvrier.
MORIN
La veuve et l'orphelin! mais tout est là! Légalement, Charbonnier n'a laissé ni veuve, ni orphelin… C'est la Loi, vous le savez bien!
DUPONT
Il n'y a pas de loi dans la misère! il n'y a que des malheureux et quand la loi est incomplète, quand elle augmente la misère, les hommes doivent abolir la loi ou la compléter!… Est-ce qu'à côté du droit légal à une indemnité ne devrait pas s'ajouter le droit moral?… Voici sept ans qu'ils sont ensemble: c'est pas un mariage ça?… Quand des gens mariés se sont quittés pendant trois ans, la loi les divorce de plein droit et quand deux braves gens ont vécu heureux l'un par l'autre, pendant sept ans, la loi ne pourrait pas en principe les marier?—légaliser leur union?
MORIN
Mais pourquoi aussi Charbonnier n'a-t-il pas régularisé sa situation et reconnu son enfant?
DUPONT
Bah! il était heureux, puis il y a pensé trop tard: c'est bien excusable. Si la loi était faite pour tout le monde avec humanité, elle devrait prévoir ces négligences-là et garantir les malheureux qui ont pu se tromper. Le devoir de la société est de protéger tous ses membres sans en excepter aucun. Elle doit compter avec les ignorants et les négligents de façon à les empêcher de devenir leur propre victime. Est-ce qu'il devrait être possible que des gens s'abritent derrière la loi pour escamoter leurs responsabilités!
MORIN
Hélas!… Dans bien des circonstances, la loi est peu juste et ne protège pas l'individu. L'organisation actuelle de la société n'offre pas à chacun la même sécurité et très souvent, ce sont les plus malheureux qui sont sacrifiés aux principes sur lesquels elle s'appuie.
DUPONT
Mais la société est coupable qui permet ça. Si les lois sont mal faites, qu'on les refasse! Qu'elles deviennent justes et équitables! qu'elles protègent au moins les petits contre la voracité des grands! Au lieu de la permettre, qu'elles empêchent l'injustice qui se commet aujourd'hui!… Je ne suis qu'un pauvre ouvrier sans instruction, mais il me semble qu'avec du bon sens, du raisonnement et du coeur, tous ces beaux messieurs qui nous dirigent pourraient faire de meilleures lois!
(Tremblant d'indignation, il donne un grand coup de poing sur la table, Hélène se dresse en sursaut. Elle parle d'une voix triste dont la douceur doit contraster avec la violence des répliques précédentes).
HELENE
Calmez-vous, Dupont, je vous en prie. Tout ce que vous pourrez dire ne servira de rien…
DUPONT, plus calme
Malheureusement!
(Madame Prévost rentre quelques provisions dans les bras, notamment un grand paquet de charbon de bois. En silence elle allume le réchaud et prépare du café).
HELENE
Je comprends, maintenant, quoique ça me révolte encore… La loi est la loi!… Parce que pour aimer un homme, pour le rendre heureux, pour avoir voulu écarter de lui tous les soucis, j'ai négligé de passer par la mairie, cette loi se dresse, aujourd'hui, implacable et sans pitié devant moi… Elle ne pardonne même pas à mon petit gosse, la négligence de son pauvre père. Tous les deux, elle nous condamne sans indulgence et d'autant plus durement qu'on n'a aucun recours contre elle. (Un temps) Mais ça ne m'empêchera pas de faire mon devoir de mère… Je travaillerai. Je chercherai du travail: le monde sera peut-être moins méchant que la loi et moins injuste que les patrons… (à Dupont) Vous m'aiderez, n'est-ce pas, mon brave Dupont, à trouver de l'ouvrage.
DUPONT, ému
Oui sûrement, madame Charbonnier, vous pouvez compter sur moi… On n'est pas riches nous autres, mais on a du coeur.
HELENE, allant à Morin
Et vous, monsieur Morin, je vous remercie encore du mal que vous vous êtes donné… Je vous demande pardon de ma colère de tout à l'heure: dans mon indignation, j'ai peut-être bien dit des choses que je n'aurais pas dû dire.
MORIN, également ému
Ne vous excusez pas, madame. Votre surprise était toute naturelle… Au fond, je pense comme vous. Vous aviez, tout autant qu'une femme légitime, des droits à une indemnité (Il a un geste d'impuissance). Enfin… (après un temps) Je vais vous quitter maintenant.
DUPONT
Vous retournez à l'usine, Morin?
MORIN
Oui, je n'ai pas terminé ma journée.
DUPONT
Je vais vous accompagner un petit bout de chemin, alors.
MORIN
Volontiers!
DUPONT, à Hélène
Je reviens tout de suite Madame Charbonnier.
HELENE
Au revoir, monsieur Morin.
MORIN
Au revoir, (saluant Mme Prévost) Madame Prévost…