Produced by Daniel Fromont
[Transcriber's note: Max du Veuzit (pseudonyme d'Alphonsine Vavasseur-Acher Mme François Simonet) (1876-1952), Le sentier (1908)]
Max du Veuzit & Robert Nunès
LE
SENTIER
Comédie en 3 Actes
Prix: 2 francs
1907-1908
PERSONNAGES:
PIERRE BELVAL… 32 ans
BARDICHON… 55 ans
LORET
FRONTIN… 40 ans
PAUL ROUSS
ERVAN
UN JOURNALISTE
UN FACTEUR
UN MENDIANT
UN TAPISSIER
ANDREE… 28 ans
MARTHE
BERTRANDE
Madame DE RUMODU
ANNAIC
HORTENSE
BLANCHE
Un Modèle
Tous droits de traduction réservés.
Reproduction autorisée pour les journaux et les revues abonnés à la
Société des Gens de Lettres.
ACTE I
Un atelier d'artiste. Tableaux pendus au mur. Andrée travaille au premier plan à droite devant un chevalet. — Un modèle femme pose devant elle. Canapé, fauteuils, chaises. Un bouquet de fleurs sur un guéridon.
SCENE I
ANDREE; LORET, le Bohême; PAUL ROUSS, poète chansonnier; le Modèle, sont en scène.
ANDREE, au modèle
Le coude est trop bas… Cette pose vous fatigue?
LE MODELE, relevant le bras
Non, Madame… comme ça?
ANDREE, soulignant ses paroles de gestes indicateurs
Un peu plus à gauche… là… Ca y est! Mais non!… relevez le bras… là… très bien… c'est bon! (Elle se remet à peindre) (à Loret) Dites donc, Loret, vous seriez bien gentil de mettre un peu d'essence dans ma boîte.
LORET
A vos ordres (Il prend un petit flacon, le débouche et le tend au- dessus de la boîte). Combien? Beaucoup?
ANDREE, sans cesser de peindre
Non, pas trop, la valeur d'un pernod ordinaire… vous devez avoir l'habitude.
(Elle rit).
LORET, remettant le flacon en place
Traitez-moi tout de suite de poivrot! Ce n'est pas long à vous faire une réputation, ces sacrées femmes!
PAUL ROUSS, riant
Si seulement ça pouvait changer celle que tu as!
(Andrée rit. Loret au milieu de la scène bourre tranquillement sa pipe.)
LORET
Changer quoi?… Ma femme ou ma réputation?
PAUL ROUSS
Les deux.
LORET, même air
Ah bah!
ANDREE, s'interrompant de peindre
Il a raison. Vous avez une trop mauvaise conduite pour une aussi gentille petite femme; c'est criant!
PAUL ROUSS
Ca hurle!
LORET
Mais non, ça se compense… la vie n'est faite que de moyennes.
ANDREE
Et Marthe où est-elle, en ce moment?
LORET
Avec Bertrande de Rollins… elles doivent courir les magasins.
ANDREE
Elles ne viendront pas?
LORET
Mais si… Elles comptent me rejoindre chez vous.
PAUL ROUSS, à part
Ah! Bertrande va venir.
LORET
D'abord, quelle heure est-il?
LE MODELE
Cinq heures un quart.
ANDREE
Déjà! (au modèle) Reposez-vous, nous reprendrons tout à l'heure. (Elle pose ses pinceaux, range ses tubes.) Bon, je n'ai presque plus d'outremer.
LORET
Je vous en enverrai en vous quittant.
ANDREE
Merci! Ce que j'ai me suffira pour ce soir (Elle se lève et va vers un bouquet détacher une fleur qu'elle pique à son corsage) Sont-elles jolies ces fleurs? C'est Belval qui me les a envoyées ce matin.
LORET
C'est aimable… A propos, où est-il?
PAUL ROUSS
Il doit venir?
LORET
En voilà une question!
PAUL ROUSS
Pourquoi ça?
LORET, montrant Andrée
Parce que…
PAUL ROUSS
Ah! Ah! ça chauffe!
LORET
Tiens!
ANDREE
C'est son heure, il va arriver… il est toujours très exact (Elle arrange ses cheveux dans une glace).
LORET
Parbleu!… Quand on est attendu par une aussi gentille petite femme.
ANDREE, se tournant vers lui
Mais, je ne l'attends pas.
LORET
Non… Vous l'espérez seulement.
ANDREE
Enfin, que croyez-vous donc?… Il n'y a rien entre nous.
LORET
Pas encore… ça viendra.
ANDREE
Vous êtes stupide! Laissez-moi tranquille avec vos prophéties.
LORET
Allons donc! Ca crève les yeux.
ANDREE
Comment cela?
LORET
Oh! il n'est pas besoin de se creuser le ciboulot pour le voir. Allez! Quand il est là, il n'y en a que pour lui (imitant la voix d'Andrée) Un peu de sucre, Monsieur Pierre? Votre café est-il bon, Monsieur Pierre? Vous n'êtes pas fatigué, Monsieur Pierre… Pierre par ci, Pierre par là… C'est dégoûtant!
(Andrée rit)
PAUL ROUSS
Pas pour lui.
LORET
Non, mais pour nous… Moi, quand je le vois, j'ai envie de m'en aller.
ANDREE, en riant
Et cependant, vous restez.
LORET
Parce que j'enrage de vous laisser seule avec lui… Il a vraiment la partie trop belle, cet animal-là… Jeune, riche, du talent, feuilletonniste au premier journal de Paris, célèbre bientôt et pour le moment cajolé par une femme exquise, supérieure.
ANDREE
Oh! cajolé!
LORET
Parfaitement!
ANDREE
Vous exagérez.
LORET
Ne protestez pas. Je vous connais. Allez! Je vous ai déjà vue à la course avec Pierson, quand il n'était pas encore votre mari: même emballement… mêmes attentions… mêmes attitudes… et sincère, encore! Quelle pitié! Ah! vous étiez bigrement pincée.
ANDREE
Oui… malheureusement.
(Elle soupire)
LORET
C'était un crétin!
ANDREE
Je l'ignorais, alors.
LORET
Un sale type!
ANDREE
On ne l'aurait pas dit.
LORET
Il se fichait de vous et de votre amour!
ANDREE
Hélas!
PAUL ROUSS
Il ne valait pas cher, paraît-il?
LORET
Moins que rien. A la fin, c'est elle qui le faisait vivre.
ANDREE
Il avait perdu sa place.
(Elle se rasseoit devant le chevalet)
LORET
Et bouffé l'héritage paternel.
ANDREE
Enfin, il était sans ressource (au modèle) Vous êtes prête? (Le modèle reprend sa pose).
LORET
Eh bien, il fallait lui couper les vivres.
ANDREE
Ce n'eut pas été généreux. (Au modèle) Un peu plus de profil…
LORET, haussant les épaules
De la générosité avec un gigolo pareil! Vous saviez pourtant bien ce qu'il valait à cette époque-là.
ANDREE, amèrement
Sans doute (Elle se remet à peindre; au modèle) Ne bougez plus.
LORET
Alors?
ANDREE
C'était mon mari, d'abord, et puis on n'a pas vécu si longtemps…
LORET
Une vie d'enfer!
ANDREE
…Auprès d'un homme pour le lâcher juste quand il est dans la gêne.
PAUL
Ca a duré?
ANDREE
Quatre ans… et puis le divorce!
LORET
C'est vrai quatre ans! Quand vous vous êtes mis en ménage, je n'aurais pas parié pour six mois.
ANDREE, avec un rire désenchanté
Moi, j'espérais que c'était pour la vie.
LORET, éclatant de rire
Avec Pierson, quelle blague!
ANDREE
Dites donc, j'étais sincère, moi, s'il ne l'était pas.
LORET
Et puis, c'était votre premier béguin… Ca impressionne toujours une femme, le numéro un. C'est comme la première pipe… ça vous fiche tout sens dessus dessous.
ANDREE
Aussi quand la destinée vous a mal servi une première fois, on n'est pas tenté d'un second essai… Le mariage me fait peur maintenant.
LORET
Eh bien! on s'en passe, ça va plus vite et ça supprime le divorce. On se plaît aujourd'hui, chouette! on se met ensemble. On ne s'aime plus demain. Bonsoir! on se quitte.
ANDREE
Continuez, Loret. Pour un homme marié, vous en avez des théories.
LORET
C'est justement parce que je suis marié que je parle ainsi. On ne connaît jamais si bien le prix de la liberté que lorsqu'on l'a perdue.
ANDREE
Cependant Marthe vous laisse entièrement la bride sur le cou.
LORET
Marthe est une exception. N'empêche qu'elle est la femme obligatoire, celle que l'on a tous les jours sur le dos, l'éternel rasoir à qui l'on doit rendre compte de son existence, presque minute par minute… une femme qui a le droit de vous demander combien que vous avez dans votre poche et qui vous oblige à rentrer à certaines heures sous prétexte qu'elle vous attend… C'est atroce, la vie conjugale! Il faut être marié pour connaître tous les embêtements du mariage… Je suis pour le concubinage, moi!
ANDREE
Vous dites des horreurs, taisez-vous.
SCENE II
LES MEMES, BARDICHON, HORTENSE
HORTENSE, entrant
Madame!… C'est le notaire de Madame.
TOUS, gaiement
Tiens, Bardichon.
ANDREE
Qu'il entre… (La bonne sort) …Arrivez donc, Bardichon (il apparaît à la porte) Vous devenez rare. Comment ça va?
(Elle lui tend la main)
BARDICHON
Joyeusement… Si heureux de vous voir, chère Madame.
(Il lui baise la main)
ANDREE
Toujours aimable.
BARDICHON
Et vous, toujours jolie. Un teint, des yeux, une taille! A rendre fou le plus blasé des hommes… ainsi, moi…
ANDREE, l'interrompant
N'achevez pas, vous allez dire des bêtises.
BARDICHON
Oui, et avec vous, elles ne serviraient à rien, malheureusement (Il va successivement serrer la main à Loret et à Paul) (à Loret) Et les amours, ça va toujours?
LORET
Toujours… avec des hauts et des bas…
PAUL ROUSS
Comme le baromètre.
BARDICHON
Vous adorez les querelles décidément.
LORET
C'est la vie cela!… Les scènes domestiques rompent la monotonie des ménages et c'est si bon le raccommodement.
ANDREE
Pauvre Marthe.
LORET
Mais, sapristi, pourquoi donc la plaignez-vous tant que ça, ma femme… Au fond, elle est très heureuse… Ce qu'elle aime en moi… ce sont mes défauts… Je ne suis pas un si mauvais sujet que vous aimez à le faire croire.
ANDREE
Vous êtes même un gentil garçon.
LORET
Ca va mieux!
ANDREE
Un bon garçon…
LORET
A la bonne heure!
BARDICHON
Vous le gâtez.
ANDREE
Non, je dis ce que je pense… seulement, voyons, Loret, soyez donc plus sérieux; vous ne l'êtes pas assez pour votre âge.
LORET, sursautant
Pas sérieux! moi! Depuis treize mois que je suis avec Marthe, je ne l'ai pas trompée une pauvre petite fois.
ANDREE
Vous me comprenez. Ce ne sont pas les femmes, qu'elle vous reproche.
(Geste de boire)
LORET
Ah! la… Quoi! Ce n'est pas de ma faute. J'ai le gosier sec, moi.
BARDICHON
Souvent.
LORET
Toujours… Ainsi, en ce moment, je boirais bien quelque chose.
ANDREE
Attendez, Belval va arriver.
LORET
Belval! Encore lui. On ne peut même pas prendre un bock sans la permission de Monsieur Pierre. Et vous voulez qu'il soit sympathique à vos amis, cet écrivassier?
ANDREE (Elle sonne)
Ne criez pas si fort… j'ai sonné, on va vous apporter de la bière… (A Bardichon qui lutine le modèle) Voyons, Bardichon, finissez. Vous la faites bouger.
BARDICHON
Je m'éloigne… (Il passe sa main sur l'épaule du modèle) Ah! Quelle peau fine!…
LE MODELE
A bas les pattes.
LORET
Allons donc, vieux libertin.
(Bardichon embrasse l'épaule du modèle qui le gifle).
LORET
Attrape!
BARDICHON, frottant sa joue
Donnée de la main d'une femme une gifle est une blessure reçue au champ d'honneur.
LORET
Il mourra sur la brèche, cet homme-là (on rit). Au fait quel âge avez- vous Bardichon.
BARDICHON
C'est de l'indiscrétion.
PAUL ROUSS
Il met de la coquetterie à cacher son âge.
LORET
Combien, voyons?… soixante-cinq ans, au moins.
BARDICHON
Pas tant! pas tant! Vous me vieillissez.
LORET, railleur
Mettons-en trente et n'en parlons plus.
(On entend des rires dans la coulisse)
Voici Marthe!
PAUL ROUSS
C'est Bertrande.
BARDICHON
Ah! des femmes!
(Elles entrent)
SCENE III
LES MEMES, MARTHE et BERTRANDE
(Elles entrent en riant)
MARTHE
Bonjour, tous.
BERTRANDE
Salut, les amis.