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LES CHASSEURS DE CHEVELURES
PAR
LE CAPITAINE MAYNE-REID
Traduit de l'anglais par:
ALLYRE BUREAU
INTRODUCTION
LES SOLITUDES DE L'OUEST.
Déroulez la mappemonde, et jetez les yeux sur le grand continent de l'Amérique du Nord. Au delà de l'Ouest sauvage, plus loin vers le couchant, portez vos yeux: franchissez les méridiens; n'arrêtez vos regards que quand ils auront atteint la région où les fleuves aurifères prennent leur source au milieu des pics couverts de neiges éternelles. Arrêtez-les là. Devant vous se déploie un pays dont l'aspect est vierge de tout contact des mains de l'homme, une terre portant encore l'empreinte du moule du Créateur comme le premier jour de la création; une région dont tous les objets sont marqués à l'image de Dieu. Son esprit, que tout environne, vit dans la silencieuse grandeur des montagnes, et parle dans le mugissement des fleuves. C'est un pays où tout respire le roman, et qui offre de riches réalités à l'esprit d'aventure. Suivez-moi en imagination, à travers des scènes imposantes d'une beauté terrible, d'une sublimité sauvage.
Je m'arrête dans une plaine ouverte. Je me tourne vers le nord, vers le sud, vers l'est et vers l'ouest; et, de tous côtés, j'aperçois le cercle bleu du ciel qui m'environne. Ni roc, ni arbre ne vient rompre la ligne de l'horizon. De quoi est couverte cette vaste étendue? d'arbres? non; d'eau? non; d'herbe? non; elle est couverte de fleurs! Aussi loin que mon oeil peut s'étendre, il aperçoit des fleurs, toujours des fleurs, encore des fleurs! C'est comme une carte coloriée, une peinture brillante, émaillée de toutes les fleurs du prisme. Là-bas, le jaune d'or; c'est l'hélianthe qui tourne son disque-cadran vers le soleil. A côté l'écarlate; c'est la mauve qui élève sa rouge bannière. Ici, c'est un parterre de la monarda pourpre; là, c'est l'euphorbe étalant ses feuilles d'argent; plus loin, les fleurs éclatantes de l'asclepia font prédominer l'orangé; plus loin encore, les yeux s'égarent sur les fleurs roses du cléomé. La brise les agite. Des millions de corolles font flotter leurs étendards éclatants. Les longues tiges des hélianthes se courbent et se relèvent en longues ondulations, comme les vagues d'une mer dorée.
Ce n'est pas tout. L'air est plein de senteurs douces comme les parfums de l'Arabie et de l'Inde. Des myriades d'insectes agitent leurs ailes charmantes, semblables à des fleurs. Les oiseaux-mouches voltigent alentour, brillants comme des rayons égarés du soleil, ou, se tenant en équilibre par l'agitation rapide de leurs ailes, boivent le nectar au fond des corolles; et l'abeille sauvage, les aisselles chargées, grimpe le long des pistils mielleux, ou s'élance vers sa ruche lointaine avec un murmure joyeux. Qui a planté ces fleurs? qui les a mélangées dans ces riches parterres? La nature. C'est sa plus belle parure, plus harmonieuse dans ses nuances que les écharpes de cachemire. Cette contrée, c'est la mauvaise prairie. Elle est mal nommée: c'est le JARDIN DE DIEU.
La scène change. Je suis, comme auparavant, dans une plaine environnée d'un horizon dont aucun obstacle ne brise le cercle. Qu'ai-je devant les yeux? des fleurs? Non; pas une seule fleur ne se montre, et l'on ne voit qu'une vaste étendue de verdure vivante. Du nord au sud, de l'est à l'ouest, s'étend l'herbe de la prairie, verte comme l'émeraude, et unie comme la surface d'un lac endormi. Le vent rase la plaine, agitant l'herbe soyeuse; tout est en mouvement, et les taches d'ombre et de lumière qui courent sur la verdure ressemblent aux nuages pommelés fuyant devant le soleil d'été. Aucun obstacle n'arrête le regard qui rencontre par hasard la forme sombre et hérissée d'un buffalo, ou la silhouette déliée d'une antilope; parfois il suit au loin le galop rapide d'un cheval sauvage blanc comme la neige. Cette contrée est la bonne prairie, l'inépuisable pâturage du bison.
La scène change. Le terrain n'est plus uni, mais il est toujours verdoyant et sans arbres. La surface affecte une série d'ondulations parallèles, s'enflant çà et là en douces collines arrondies. Elle est couverte d'un doux tapis de brillante verdure. Ces ondulations rappellent celles de l'Océan après une grande tempête, lorsque les frises d'écume ont disparu des flots et que les grandes vagues s'apaisent. Il semble que ce soient des vagues de cette espèce qui, par un ordre souverain, se sont tout à coup fixées et transformées en terre. C'est la prairie ondulée.
La scène change encore. Je suis entouré de verdure et de fleurs; mais la vue est brisée par des massifs et des bosquets, de bois taillis. Le feuillage est varié, ses teintes sont vives et ses contours sont doux et gracieux. A mesure que j'avance, de nouveaux aspects s'ouvrent à mes yeux; des vues pittoresques et semblables à celles des plus beaux parcs. Des bandes de buffalos, des troupeaux d'antilopes et des hordes de chevaux sauvages, se mêlent dans le lointain. Des dindons courent dans le taillis, et des faisans s'envolent avec bruit des bords du sentier. Où sont les propriétaires de ces terres, de ces champs, de ces troupeaux et de ces faisanderies? Où sont les maisons, les palais desquels dépendent ces parcs seigneuriaux? Mes yeux se portent en avant, je m'attends à voir les tourelles de quelque grande habitation percer au-dessus des bosquets. Mais non. A des centaines de milles alentour, pas une cheminée n'envoie sa fumée au ciel. Malgré son aspect cultivé, cette région n'est foulée que par le mocassin du chasseur ou de son ennemi, l'Indien rouge. Ce sont les MOTTES, les îles de la prairie semblable à une mer. Je suis dans une forêt profonde. Il est nuit, et le feu illumine de reflets rouges tous les objets qui entourent notre bivouac. Des troncs gigantesques, pressés les uns contre les autres, nous entourent; d'énormes branches, comme les bras gris d'un géant, s'étendent dans toutes les directions. Je remarque leur écorce; elle est crevassée et se dessèche en larges écailles qui pendent au dehors. Des parasites, semblables à de longs serpents, s'enroulent d'arbre en arbre, étreignant leurs troncs comme s'ils voulaient les étouffer. Les feuilles ont disparu, séchées et tombées; mais la mousse blanche d'Espagne couvre les branches de ses festons et pend tristement comme les draperies d'un lit funèbre. Des troncs abattus de plusieurs yards de diamètre, et à demi pourris, gisent sur le sol. Aux extrémités s'ouvrent de vastes cavités où le porc-épic et l'opossum ont cherché un refuge contre le froid. Mes camarades, enveloppés dans leurs couvertures et couchés sur des feuilles mortes, sont plongés dans le sommeil. Ils sont étendus les pieds vers le feu et la tête sur le siège de leurs selles. Les chevaux, réunis autour d'un arbre et attachés à ses plus hautes branches, semblent aussi dormir. Je suis éveillé et je prête l'oreille. Le vent, qui s'est élevé, siffle à travers les arbres, et agite les longues floques blanches de la mousse: il fait entendre une mélodie suave et mélancolique. Il y a peu d'autres bruits dans l'air, car c'est l'hiver, la grenouille d'arbre (tree-frog) et la cigale se taisent. J'entends le pétillement du feu, le bruissement des feuilles sèches roulées par un coup de vent, le cououwuoou-ah du hibou blanc, l'aboiement du rakoon, et, par intervalles, le houlement des loups. Ce sont les voix nocturnes de la forêt en hiver. Ces bruits ont un caractère sauvage; cependant, il y a dans mon sein une corde qui vibre, sous leur influence, et mon esprit s'égare dans des visions romanesques, pendant que je les écoute, étendu sur la terre.
La forêt, en automne, est encore garnie de tout son feuillage. Les feuilles ressemblent à des fleurs, tant leurs couleurs sont brillantes. Le rouge, le brun, le jaune et l'or s'y mélangent. Les bois sont chauds et glorieux maintenant, et les oiseaux voltigent à travers les branches touffues. L'oeil plonge enchanté dans les longues percées qu'égayent les rayons du soleil. Le regard est frappé par l'éclat des plus brillants plumages: le vert doré du perroquet, le bleu du geai et l'aile orange de l'oriole. L'oiseau rouge voltige plus bas dans les taillis des verts pawpaws, ou parmi les petites feuilles couleur d'ambre des buissons de hêtre. Des ailes légères, par centaines, s'agitent à travers les ouvertures du feuillage, brillant au soleil de tout l'éclat des pierres précieuses.
La musique flotte dans l'air: doux chants d'amour; le cri de l'écureuil, le roucoulement des colombes appareillées, le rat-ta-ta du pivert, et le tchirrup perpétuel et mesuré de la cigale, résonnent ensemble. Tout en haut, sur une cime des plus élevées, l'oiseau moqueur pousse sa note imitative, et semble vouloir éclipser et réduire au silence tous les autres chanteurs. Je suis dans une contrée où la terre, de couleur brune, est accidentée et stérile. Des rochers, des ravins et des plateaux de sol aride; des végétaux de formes étranges croissent dans les ravins et pendent des rochers; d'autres, de figures sphéroïdales, se trouvent sur la surface de la terre brûlée; d'autres encore s'élèvent verticalement à une grande hauteur, semblables à de grandes colonnes cannelées et ciselées; quelques-uns étendent des branches poilues et tortues, hérissées de rugueuses feuilles ovales. Cependant, il y a dans la forme, dans la couleur, dans le fruit et dans les fleurs de tous ces végétaux une sorte d'homogénéité qui les proclame de la même famille: ce sont des cactus; c'est une forêt de nopals du Mexique. Une autre plante singulière se trouve là. Elle étend de longues feuilles épineuses qui se recourbent vers la terre: c'est l'agave, le célèbre mezcal du Mexique (mezcal-plant). Çà et là, mêlés au cactus, croissent des acacias et des mezquites, arbres indigènes du désert. Aucun objet brillant n'attire les yeux; le chant d'aucun oiseau ne frappe les oreilles. Le hibou solitaire s'enfonce dans des fourrés impénétrables, le serpent à sonnettes se glisse sous leur ombre épaisse, et le coyote traverse en rampant les clairières.
J'ai gravi montagne sur montagne, et j'aperçois encore des pics élevant au loin leur tête couronnée de neiges éternelles. Je m'arrête sur une roche saillante, et mes yeux se portent sur les abîmes béants, et endormis dans le silence de la désolation. De gros quartiers de roches y ont roulé, et gisent amoncelés les uns sur les autres. Quelques-uns pendent inclinés et semblent n'attendre qu'une secousse de l'atmosphère pour rompre leur équilibre. De noirs précipices me glacent de terreur; une vertigineuse faiblesse me gagne le cerveau; je m'accroche à la tige d'un pin ou à l'angle d'un rocher solide. Devant, derrière et tout autour de moi, s'élèvent des montagnes entassées sur des montagnes dans une confusion chaotique. Les unes sont mornes et pelées; les autres montrent quelques traces de végétation sous formes de pins et de cèdres aux noires aiguilles, dont les troncs rabougris s'élèvent ou pendent des rochers. Ici, un pic en forme de cône s'élance jusqu'à ce que la neige se perde dans les nuages. Là, un sommet élève sa fine dentelure jusqu'au ciel; sur ces flancs gisent de monstrueuses masses de granit qui semblent y avoir été lancées par la main des Titans. Un monstre terrible, l'ours gris, gravit les plus hauts sommets; le carcajou se tapit sur les roches avancées, guettant le passage de l'élan qui doit aller se désaltérer au cours d'eau inférieur, et le bighorn bondit de roc en roc, cherchant sa timide femelle. Le vautour noir aiguise son bec impur contre les branches du pin, et l'aigle de combat, s'élevant au-dessus de tous, découpe sa vive silhouette sur l'azur des cieux. Ce sont les montagnes rocheuses, les Andes d'Amérique, les colossales vertèbres du continent.
Tels sont les divers aspects de l'Ouest sauvage; tel est le théâtre de notre drame. Levons le rideau, et faisons paraître les personnages.
I
LES MARCHANDS DE LA PRAIRIE.
New-Orléans, 3 avril 18…
«Mon cher Saint-Vrain,
«Notre jeune ami, M. Henri Haller, part pour Saint-Louis, en quête du pittoresque. Faites en sorte de lui procurer une série complète d'aventures.
«Votre affectionné, «LOUIS VALTON.
«A M. Charles Saint-Vrain, Esq., hôtel des Planteurs, Saint-Louis.» Muni de cette laconique épître, que je portais dans la poche de mon gilet, je débarquai à Saint-Louis le 10 avril, et me dirigeai vers l'hôtel des Planteurs. Après avoir déposé mes bagages et fait mettre à l'écurie mon cheval (un cheval favori que j'avais amené avec moi), je changeai de linge, puis, descendant au parloir, je m'enquis de M. Saint-Vrain. Il n'était pas à Saint-Louis: il était parti quelques jours avant pour remonter le Missouri. C'était un désappointement: je n'avais aucune autre lettre de recommandation pour Saint-Louis. Je dus me résigner à attendre le retour de M. Saint-Vrain, qui devait revenir dans la semaine. Pour tuer le temps, je parcourus la ville, les remparts et les prairies environnantes, montant à cheval chaque jour; je fumai force cigares dans la magnifique cour de l'hôtel; j'eus aussi recours au sherry et à la lecture des journaux. Il y avait à l'hôtel une société de gentlemen qui paraissaient très-intimement liés. Je pourrais dire qu'ils formaient une clique, mais c'est un vilain mot qui rendrait mal mon idée à leur égard. C'était plutôt une bande d'amis, de joyeux compagnons. On les voyait Toujours ensemble flâner par les rues. Ils formaient un groupe à la table d'hôte, et avaient l'habitude d'y rester longtemps après que les dîneurs habituels s'étaient retirés. Je remarquai qu'ils buvaient les vins les plus chers et fumaient les meilleurs cigares que l'on pût trouver dans l'hôtel. Mon attention était vivement excitée par ces hommes. J'étais frappé de leurs allures particulières. Il y avait dans leur démarche un mélange de la roideur et du laisser-aller presque enfantin qui caractérise l'Américain de l'Ouest. Vêtus presque de même, habit noir fin, linge blanc, gilet de satin et épingles de diamants, ils portaient de larges favoris soigneusement lissés; quelques-uns avaient des moustaches. Leurs cheveux tombaient en boucles sur leurs épaules. La plupart portaient le col de chemise rabattu, découvrant des cous robustes et bronzés par le soleil. Le rapport de leurs physionomies me frappa; ils ne se ressemblaient pas précisément; mais il y avait dans l'expression de leurs yeux une remarquable similitude d'expression qui indiquait sans doute chez eux des occupations et un genre de vie pareils. Étaient-ce des chasseurs? Non. Le chasseur a les mains moins hâlées et plus chargées de bijoux: son gilet est d'une coupe plus gaie; tout son habillement vise davantage au faste et à la super élégance. De plus, le chasseur n'affecte pas ces airs en dehors et pleins de confiance. Il est trop habitué à la prudence. Quand il est à l'hôtel, il s'y tient tranquille et réservé. Le chasseur est un oiseau de proie, et ses habitudes, comme celles de l'oiseau de proie, sont silencieuses et solitaires.
—Quels sont ces messieurs? demandai-je à quelqu'un assis auprès de moi, en lui indiquant ces personnages.
—Les hommes de la prairie.
—Les hommes de la prairie?.
—Oui, les marchands de Santa-Fé.
—Les marchands? répétai-je avec surprise, ne pouvant concilier une élégance pareille avec aucune idée de commerce ou de prairies.
—Oui, continua mon interlocuteur! Ce gros homme de bonne mine qui est au milieu est Bent; Bill-Bent, comme on l'appelle. Le gentleman qui est à sa droite est le jeune Sublette; l'autre assis à sa gauche, est un des Choteaus; celui-ci est le grave Jerry Folger.
—Ce sont donc alors ces célèbres marchands de la prairie?
—Précisément.
Je me mis à les considérer avec une curiosité croissante. Ils m'observaient de leur côté, et je m'aperçus que j'étais moi-même l'objet de leur conversation. A ce moment, l'un deux, un élégant et hardi jeune homme, sortit du groupe, et s'avançant vers moi:
—Ne vous êtes-vous pas enquis de M. Saint-Vrain? me demanda-t-il.
—Oui monsieur.
—Charles?
—Oui, c'est cela même.
—C'est moi.
Je tirai ma lettre de recommandation et la lui présentai. Il en prit connaissance.
—Mon cher ami, me dit-il en me tendant cordialement la main, je suis vraiment désolé de ne pas m'être trouvé ici. J'arrive de la haute rivière ce matin. Valton est vraiment stupide de n'avoir pas ajouté sur l'adresse le nom de Bill-Bent! Depuis quand êtes-vous arrivé?
—Depuis trois jours. Je suis arrivé le 10.
—Bon Dieu! qu'avez-vous pu faire pendant tout ce temps-là! Venez, que je vous présente. Hé! Bent! Bill! Jerry!
Un instant après, j'avais fraternisé avec le groupe entier des marchands de la prairie, dont mon nouvel ami Saint-Vrain faisait partie.
—C'est le premier coup? demanda l'un des marchands au moment où le mugissement d'un gong retentissait dans la galerie.
—Oui, répondit Bent après avoir consulté sa montre. Nous avons juste le temps de prendre quelque chose: Allons.
Bent se dirigea vers le salon, et nous suivîmes tous nemini dissentiente. On était au milieu du printemps. La jeune menthe avait poussé, circonstance botanique dont mes nouveaux amis semblaient avoir une connaissance parfaite, car tous ils demandèrent un julep de menthe. La préparation et l'absorption de ce breuvage nous occupèrent jusqu'à ce que le second coup du gong nous convoquât pour le dîner.
—Venez prendre place près de nous, monsieur Haller, dit Bent; je regrette que nous ne vous ayons pas connu plus tôt. Vous avez été bien seul!
Ce disant, il se dirigea vers la salle à manger; nous le suivîmes. Pas n'est besoin de donner la description d'un dîner à l'hôtel des Planteurs. Comme à l'ordinaire, les tranches de venaison, les langues de buffalo, les poulets de la prairie, les excellentes grenouilles du centre de l'Illinois en faisaient le fond. Il est inutile d'entrer dans plus de détails sur le repas, et quant à ce qui suivit, je ne saurais en rendre compte. Nous restâmes assis jusqu'à ce qu'il n'y eût plus que nous à table. La nappe fut alors enlevée, et nous commençâmes à fumer des régalias et à boire du madère à douze dollars la bouteille! Ce vin était commandé par l'un des convives, non par simple bouteille, mais par demi-douzaines. Je me rappelle parfaitement cela, et je me souviens aussi que la carte des vins et le crayon me furent vivement retirés des mains chaque fois que je voulus les prendre. J'ai souvenir d'avoir entendu le récit d'aventures terribles avec les Pawnies, les Comanches, les Pieds-Noirs, et d'y avoir pris un goût si vif que je devins enthousiaste de la vie de la prairie. Un des marchands, me demanda alors si je ne voudrais pas me joindre à eux dans une de leurs tournées; sur quoi je fis tout un discours qui avait pour conclusion l'offre d'accompagner mes nouveaux amis dans leur prochaine expédition. Après cela, Saint-Vrain déclara que j'étais fait pour ce genre de vie, ce qui me flatta infiniment. Puis quelqu'un chanta une chanson espagnole avec accompagnement de guitare, je crois; un autre exécuta une danse de guerre des Indiens. Enfin nous nous levâmes tous et entonnâmes en choeur: Bannière semée d'étoiles! A partir de ce moment, je ne me rappelle plus rien, jusqu'au lendemain matin, où je me souviens parfaitement que je m'éveillai avec un violent mal de tête.
J'avais à peine eu le temps de réfléchir sur mes folies de la veille, que ma porte s'ouvrit; Saint-Vrain et une demi-douzaine de mes compagnons de table firent irruption dans ma chambre. Ils étaient suivis d'un garçon portant plusieurs grands verres entourés de glace, et remplis d'un liquide couleur d'ambre pâle.
—Un coup de sherry, monsieur Haller! cria l'un; c'est la meilleure chose que vous puissiez prendre; buvez, mon garçon, cela va vous rafraîchir en un saut d'écureuil.
J'avalai le fortifiant breuvage.
—Maintenant, mon cher ami, dit Saint-Vrain, vous valez cent pour cent de plus! Mais, dites-moi: est-ce sérieusement que vous avez parlé de venir avec nous à travers les plaines? Nous partons dans une semaine. Je serais au regret de me séparer de vous sitôt.
—Mais je parlais très-sérieusement. Je vais avec vous, si vous voulez bien m'indiquer ce qu'il faut faire pour cela.
—Rien de plus aisé. Achetez d'abord un cheval.
—J'en ai un.
—Eh bien, quelques articles de vêtement, un rifle, une paire de pistolets, un…
—Bon, bon! j'ai tout cela. Ce n'est pas ça que je vous demande. Voici: vous autres, vous portez des marchandises à Santa-Fé; vous doublez ou triplez votre argent par ce moyen. Or, j'ai 10,000 dollars ici, à la Banque. Pourquoi ne combinerais-je pas le profit avec le plaisir, et n'emploierais-je ce capital comme vous faites pour le vôtre?
—Rien ne vous en empêche; c'est une bonne idée.
—Eh bien, alors, si quelqu'un de vous veut bien venir avec moi et me guider dans le choix des marchandises qui conviennent le mieux pour le marché de Santa-Fé, je paierai son vin à dîner, et ce n'est pas là une petite prime de commission, j'imagine.
Les marchands de la prairie partirent d'un grand éclat de rire, déclarant qu'ils voulaient tous aller courir les boutiques avec moi. Après le déjeuner nous sortîmes bras dessus bras dessous. Avant l'heure du dîner, j'avais converti mes fonds en calicots, couteaux longs et miroirs, conservant juste assez d'argent pour acheter des mules, des wagons, et engager des voituriers à Indépendance, notre point de départ pour les prairies. Quelques jours après nous remontions le Missouri en steam-boat, et nous nous dirigions vers les prairies, sans routes tracées, du Grand-Ouest.
II
LA FIÈVRE DE LA PRAIRIE.
Nous employâmes une semaine à nous pourvoir de mules et de wagons à Indépendance, puis nous nous mîmes en route à travers les plaines. Le caravane se composait de cent wagons conduits par environ deux cents hommes. Deux de ces énormes véhicules contenaient toute ma pacotille. Pour en avoir soin, j'avais engagé deux grands et maigres Missouriens à longues chevelures. J'avais aussi pris avec moi un Canadien nomade, appelé Godé, qui tenait à la fois du serviteur et du compagnon. Que sont devenus les brillants gentlemen de l'hôtel des Planteurs? ont-ils été laissés en arrière? On ne voit là que des hommes en blouse de chasse, coiffés de chapeaux rabattus. Oui, mais ces chapeaux recouvrent les mêmes figures, et sous ces blouses grossières on retrouve les joyeux compagnons que nous avons connus. La soie noire et les diamants ont disparu; les marchands sont parés de leur costume des prairies. La description de ma propre toilette donnera une idée de la leur, car j'avais pris soin de me vêtir comme eux. Figurez-vous une blouse de chasse de daim façonnée. Je ne puis mieux caractériser la forme de ce vêtement qu'en le comparant à la tunique des anciens. Il est d'une couleur jaune clair, coquettement orné de piqûres et de broderies; le collet, car il y a un petit collet, est frangé d'aiguillettes taillées dans le cuir même. La jupe, ample et longue, est brochée d'une frange semblable. Une paire de jambards en drap rouge montant jusqu'à la cuisse, emprisonne un fort pantalon et de lourdes bottes armées de grands éperons de cuivre. Une chemise de cotonnade de couleur, une cravate bleue et un chapeau de Guayaquil à larges bords complètent le liste des pièces de mon vêtement. Derrière, moi sur l'arrière de ma selle, on peut voir un objet d'un rouge vif roulé en cylindre. C'est mon mackinaw, pièce essentielle entre toutes, car elle me sert de lit la nuit et de manteau dans toutes les autres occasions. Au milieu se trouve une petite fente par laquelle je passe ma tête quand il fait froid ou quand il pleut, et je me trouve ainsi couvert jusqu'à la cheville.
Ainsi que je l'ai dit, mes compagnons de voyage sont habillés comme moi. A quelque différence près dans la couleur de la couverture et des guêtres, dans le tissu de la chemise, la description que j'ai donnée peut être considérée comme un type du costume de la prairie. Nous sommes tous également armés et équipés à peu de chose près de la même manière. Pour ma part, je puis dire que je suis armé jusqu'aux dents. Mes fontes sont garnies d'une paire de revolvers de Colt, à gros calibre, de six coups chacun. Dans ma ceinture, j'en ai une autre paire de plus petits, de cinq coups chacun. De plus, j'ai mon rifle léger, ce qui me fait en tout vingt-trois coups à tirer en autant de secondes. En outre, je porte dans ma ceinture une longue lame brillante connue sous le nom de bowie-knife (couteau recourbé). Cet instrument est tout à la fois mon couteau de chasse et mon couteau de table, en un mot, mon couteau pour tout faire. Mon équipement se compose d'une gibecière, d'une poire à poudre en bandoulière, d'une forte gourde et d'un havre-sac pour mes rations. Mais si nous sommes équipés de même, nous sommes diversement montés. Les uns chevauchent sur des mules, les autres sur des mustangs(1); peu d'entre nous ont emmené leur cheval américain favori. Je suis du nombre de ces derniers.
[Note: (1) Mustenos, chevaux mexicains de race espagnole.]
Je monte un étalon à robe brun foncé, à jambes noires, et dont le museau a la couleur de la fougère flétrie. C'est un demi-sang arabe, admirablement proportionné. Il répond au nom de Moro, nom espagnol qu'il a reçu, j'ignore pourquoi, du planteur louisianais de qui je l'ai acheté. J'ai retenu ce nom auquel il répond parfaitement. Il est beau, vigoureux et rapide. Plusieurs de mes compagnons se prennent de passion pour lui pendant la route, et m'en offrent des prix considérables. Mais je ne suis pas tenté de m'en défaire, mon noble Moro me sert trop bien. De jour en jour je m'attache davantage à lui. Mon chien Alp, un Saint-Bernard que j'ai acheté d'un émigrant suisse à Saint-Louis, possède aussi une grande part de mes affections. En me reportant à mon livre de notes, je trouve que nous voyageâmes pendant plusieurs semaines à travers les prairies, sans aucun incident digne d'intérêt. Pour moi, l'aspect des choses constituait un intérêt assez grand; je ne me rappelle pas avoir vu un tableau plus émouvant que celui de notre longue caravane de wagons; ces navires de la prairie, se déroulaient sur la plaine, ou grimpant lentement quelque pente douce, leurs bâches blanches se détachant en contraste sur le vert sombre de l'herbe. La nuit, le camp retranché par la ceinture des wagons et les chevaux attachés à des piquets autour formaient un tableau non moins pittoresque. Le paysage, tout nouveau pour moi, m'impressionnait d'une façon toute particulière. Les cours d'eau étaient marqués par de hautes bordures de cotonniers dont les troncs, semblables à des colonnes, supportaient un épais feuillage argenté. Ces bordures, par leur rencontre en différents points, semblaient former comme des clôtures et divisaient la prairie de telle sorte, que nous paraissions voyager à travers des champs bordés de haies gigantesques. Nous traversâmes plusieurs rivières, les unes à gué, les autres, plus larges et plus profondes, en faisant flotter nos wagons. De temps en temps nous apercevions des daims et des antilopes, et nos chasseurs en tuaient quelques-uns; mais nous n'avions pas encore atteint le territoire des buffalos.
Parfois nous faisions une halte d'un jour, pour réparer nos forces, dans quelque vallon boisé, garni d'une herbe épaisse et arrosé d'une eau pure. De temps à autre, nous étions arrêtés pour racommoder un timon ou un essieu brisé, ou pour dégager un wagon embourbé. J'avais peu à m'inquiéter, pour ma part, de mes équipages. Mes Missouriens se trouvaient être d'adroits et vigoureux compagnons qui savaient se tirer d'affaire en s'aidant l'un l'autre, et sans se lamenter à propos de chaque accident, comme si tout eût été perdu. L'herbe était haute; nos mules et nos boeufs, au lieu de maigrir, devenaient plus gras de jour en jour. Je pouvais disposer de la meilleure part du maïs dont mes wagons étaient pourvus en faveur de Moro, qui se trouvait très-bien de cette nourriture.
Comme nous approchions de l'Arkansas, nous aperçûmes des hommes à cheval qui disparaissaient derrières des collines. C'étaient des Pawnees, et, pendant plusieurs jours, des troupes de ces farouches guerriers rôdèrent sur les flancs de la caravane. Mais ils reconnaissaient notre force, et se tenaient hors de portée de nos longues carabines. Chaque jour m'apportait une nouvelle impression, soit incident de voyage, soit aspect du paysage, Godé, qui avait été successivement voyageur, chasseur, trappeur et coureur de bois, m'avait, dans nos conversations intimes, instruit de plusieurs détails relatifs à la vie de la prairie; grâce à cela j'étais à même de faire bonne figure au milieu de mes nouveaux camarades. De son côté, Saint-Vrain, dont le caractère franc et généreux m'avait inspiré une vive sympathie, n'épargnait aucun soin pour me rendre le voyage agréable. De telle sorte que les courses du jour et les histoires terribles des veillées de nuit m'eurent bientôt inoculé la passion de cette nouvelle vie. J'avais gagné la fièvre de la prairie. C'est ce que mes compagnons me dirent en riant. Je compris plus tard la signification de ces mots: La fièvre de la prairie! Oui, j'étais justement en train de m'inoculer cette étrange affection. Elle s'emparait de moi rapidement. Les souvenirs de la famille commençaient à s'effacer de mon esprit; et avec eux s'évanouissaient les folles illusions de l'ambition juvénile. Les plaisirs de la ville n'avaient plus aucun écho dans mon coeur, et je perdais toute mémoire des doux yeux, des tresses soyeuses, des vives émotions de l'amour, si fécondes en tourments; toutes ces impressions anciennes s'effaçaient; il semblait qu'elles n'eussent jamais existé, que je ne les eusse jamais ressenties! mes forces intellectuelles et physiques s'accroissaient; je sentais une vivacité d'esprit, une vigueur de corps, que je ne m'étais jamais connues. Je trouvais du plaisir dans le mouvement. Mon sang coulait plus chaud et plus rapide dans mes veines, ma vue était devenue plus perçante; je pouvais regarder fixement le soleil sans baisser les paupières. Etais-je pénétré d'une portion de l'essence divine qui remplit, anime ces vastes solitudes qu'elle semble plus particulièrement habiter? Qui pourrait répondre à cela?—La fièvre de la prairie!—Je la sens à présent! Tandis que j'écris ces mémoires, mes doigts se crispent comme pour saisir les rênes, mes genoux se rapprochent, mes muscles se roidissent comme pour étreindre les flancs de mon noble cheval, et je m'élance à travers les vagues verdoyantes de la mer-prairie.
III
COURSE A DOS DE BUFFALO.
Il s'était écoulé environ quatre jours quand nous atteignîmes les bords de l'Arkansas, environ six milles au-dessous des Plum Buttes(1). Nos wagons furent formés en cercle et nous établîmes notre camp. Jusque-là nous n'avions vu qu'un très-petit nombre de buffalos; quelques mâles égarés, tout au plus deux ou trois ensemble, et ils ne se laissaient pas approcher. C'était bien la saison de leurs courses; mais nous n'avions rencontré encore aucun de ces grands troupeaux emportés par le rut.
[Note 1: Mot à mot: Collines à fruit.]
—Là-bas! cria Saint-Vrain, voilà de la viande fraîche pour notre souper.
Nous tournâmes les yeux vers le nord-ouest, que nous indiquait notre ami. Sur l'escarpement d'un plateau peu élevé, cinq silhouettes noires se découpaient à l'horizon. Il nous suffit d'un coup d'oeil pour reconnaître des buffalos. Au moment où Saint-Vrain parlait, nous étions en train de desseller nos chevaux. Reboucler les sangles, rabattre les étriers, sauter en selle et s'élancer au galop fut l'affaire d'un moment. La moitié d'entre nous environ partit: quelques-uns, comme moi, pour le simple plaisir de courir, tandis que d'autres, vieux chasseurs, semblaient sentir la chair fraîche. Nous n'avions fait qu'une faible journée de marche; nos chevaux étaient encore tout frais, et en trois fois l'espace de quelques minutes, les trois milles qui nous séparaient des bêtes fauves furent réduits à un. Là nous fûmes éventés. Plusieurs d'entre nous, et j'étais du nombre, n'ayant pas l'expérience de la prairie, dédaignant les avis, ayant galopé droit en avant, et les buffalos, ouvrant leurs narines au vent, nous avaient sentis. L'un d'eux leva sa tête velue, renifla, frappa le sol de son sabot, se roula par terre, se releva de nouveau, et partit rapidement, suivi de ses quatre compagnons. Il ne nous restait plus d'autre alternative que d'abandonner la chasse, ou de lancer nos chevaux sur les traces des buffalos. Nous prîmes ce dernier parti, et nous pressâmes notre galop. Tout à la fois, nous nous dirigions vers une ligne qui nous faisait l'effet d'un mur de terre de six pieds de haut. C'était comme une immense marche d'escalier qui séparait deux plateaux, et qui s'étendait à droite et à gauche aussi loin que l'oeil pouvait atteindre, sans la moindre apparence de brèche. Cet obstacle nous força de retenir les rênes et nous fit hésiter. Quelques-uns firent demi-tour et s'en allèrent, tandis qu'une demi-douzaine, mieux montés, parmi lesquels Saint-Vrain, mon voyageur Godé et moi, ne voulant pas renoncer si aisément à la chasse, nous piquâmes des deux et parvînmes à franchir l'escarpement. De ce point nous eûmes encore à courir cinq milles au grand galop, nos chevaux blanchissant d'écume, pour atteindre le dernier de la bande, une jeune femelle, qui tomba percée d'autant de balles que nous étions de chasseurs à sa poursuite. Comme les autres avaient gagné pas mal d'avance, et que nous avions assez de viande pour tous, nous nous arrêtâmes, et, descendant de cheval, nous procédâmes au dépouillement de la bête. L'opération fut bientôt terminée sous l'habile couteau des chasseurs. Nous avions alors le loisir de regarder en arrière et de calculer la distance que nous avions parcourue depuis le camp.
—Huit milles, à un pouce près, s'écria l'un.
—Nous sommes près de la route, dit Saint-Vrain, montrant du doigt d'anciennes traces de wagons qui marquaient le passage des marchands de Santa-Fé.
—Eh bien?
—Si nous retournons au camp, nous aurons à revenir sur nos pas demain matin. Cela fera seize milles en pure perte.
—C'est juste.
—Restons ici, alors. Il y a de l'herbe et de l'eau. Voici de la viande de buffalo; nous avons nos couvertures; que nous faut-il de plus?
—Je suis d'avis de rester où nous sommes.
—Et moi aussi.
—Et moi aussi.
En un clin d'oeil, les sangles furent débouclées, les selles enlevées, et nos chevaux pantelants se mirent à tondre l'herbe de la prairie, dans le cercle de leurs longes. Un ruisseau cristallin, ce que les Espagnols appellent un arroyo, coulait au sud vers l'Arkansas. Sur le bord de ce ruisseau, et près d'un escarpement de la rive, nous choisîmes une place pour notre bivouac. On ramassa du bois de vache, on alluma du feu, et bientôt des tranches de bosses embrochées sur des bâtons crachèrent leurs jus dans la flamme, en crépitant. Saint-Vrain et moi nous avions heureusement nos gourdes, et comme chacune d'elles contenait une pinte de pur cognac, nous étions en mesure pour souper passablement. Les vieux chasseurs s'étaient munis de leurs pipes et de tabac; mon ami et moi nous avions des cigares, et nous restâmes assis autour du feu jusqu'à une heure très-avancée, fumant et prêtant l'oreille aux récits terribles des aventures de la montagne. Enfin, la veillée se termina; on raccourcit les longes, on rapprocha les piquets; mes camarades, s'enveloppant dans leurs couvertures, posèrent leur tête sur le siège de leurs selles et s'abandonnèrent au sommeil.
Il y avait parmi nous un homme du nom de Hibbets, qui, à cause de ses habitudes somnolentes, avait reçu le sobriquet de l'Endormi. Pour cette raison, on lui assigna le premier tour de garde, regardant les premières heures de la nuit comme les moins dangereuses, car les Indiens attaquent rarement un camp avant l'heure où le sommeil est le plus profond, c'est-à-dire un peu avant le point du jour. Hibbets avait gagné son poste, le sommet de l'escarpement, d'où il pouvait apercevoir toute la prairie environnante. Avant la nuit, j'avais remarqué une place charmante sur le bord de l'arroyo, à environ deux cents pas de l'endroit où mes camarades étaient couchés. Muni de mon rifle, de mon manteau et de ma couverture, je me dirigeai vers ce point en criant à l'Endormi, de m'avertir en cas d'alarme. Le terrain, en pente douce, était couvert d'un épais tapis d'herbe sèche. J'y étendis mon manteau, et enveloppé dans ma couverture, je me couchai, le cigare à la bouche, pour m'endormir en fumant. Il faisait un admirable clair de lune, si brillant, que je pouvais distinguer la couleur des fleurs de la prairie: les euphorbes argentés, les pétales d'or du tournesol, les mauves écarlates qui frangeaient les bords de l'arroyo à mes pieds. Un calme enchanteur régnait dans l'air; le silence était rompu seulement par les hurlements intermittents du loup de la prairie, le ronflement lointain de mes compagnons, et le crop-crop de nos chevaux tondant l'herbe.
Je demeurai éveillé jusqu'à ce que mon cigare en vint à me brûler les lèvres (nous les fumions jusqu'au bout dans les prairies); puis, je me mis sur le côté, et voyageai bientôt dans le pays des songes. A peine avais-je sommeillé quelques minutes que j'entendis un bruit étrange, quelque chose d'analogue à un tonnerre lointain ou au mugissement d'une cataracte. Le sol semblait trembler sous moi. Nous allons être trempés par un orage, —pensai-je, à moitié endormi, mais ayant encore conscience de ce qui se passait autour de moi; je rassemblai les plis de ma couverture et m'endormis de nouveau. Le bruit devint plus fort et plus distinct; il me réveilla tout à fait. Je reconnus le roulement de milliers de sabots frappant la terre, mêlé aux mugissements de milliers de boeufs! La terre résonnait et tremblait. J'entendis las voix de mes camarades, de Saint-Vrain, et de Godé, ce dernier criant à pleine gorge:
—Sacrrr!… Monsieur, prenez garde! des buffles.
Je vis qu'ils avaient détaché les chevaux et les amenaient au bas de l'escarpement. Je me dressai sur mes pieds, me débarrassant de ma couverture. Un effrayant spectacle s'offrit à mes yeux. Aussi loin que ma vue pouvait s'étendre à l'ouest, la prairie semblait en mouvement. Des vagues noires roulaient sur ses contours ondulés, comme si quelque volcan eût poussé sa lave à travers la plaine. Des milliers de points brillants étincelaient et disparaissaient sur cette surface mouvante, semblables à des traits de feu. Le sol tremblait, les hommes criaient, les chevaux, roidissant leurs longes, hennissaient avec terreur; mon chien aboyait et hurlait en courant tout autour de moi! Pendant un moment je crus être le jouet d'un songe. Mais non; la scène était trop réelle et ne pouvait Passer pour une vision. Je vis la bordure du flot noir à dix yards de moi et s'approchant toujours! Alors, et seulement alors, je reconnus les bosses velues et les prunelles étincelantes des buffalos.
—Grand Dieu! pensai-je, ils vont me passer sur le corps.
Il était trop tard pour chercher mon salut dans la fuite. Je saisis mon rifle et fis feu sur le plus avancé de la bande. L'effet, de ma balle fut insensible. L'eau de l'arroyo m'éclaboussa jusqu'à la face; un bison monstrueux, en tête du troupeau, furieux et mugissant, s'élançait à travers le courant et regrimpait la rive. Je fus saisi et lancé en l'air. J'avais été jeté en arrière, et je retombai sur une masse mouvante. Je ne me sentais ni blessé ni étourdi, mais j'étais emporté en avant sur le dos de plusieurs animaux qui, dans cet épais troupeau, couraient en se touchant les flancs. Une pensée soudaine me vint et m'attachant à celui qui était plus immédiatement au-dessous de moi, je l'enfourchai, embrassant sa bosse, et m'accrochant aux longs poils qui garnissaient son cou. L'animal, terrifié, précipita sa course et eut bientôt dépassé la bande. C'était justement ce que je désirais, et nous courûmes ainsi à travers la prairie, au plein galop du bison qui s'imaginait sans doute qu'une panthère ou un casamount[1] était sur ses épaules.
[Note 1: Chat sauvage de montagne.]
Je n'avais aucune envie de le désabuser, et craignant même qu'il ne s'aperçût que je n'étais pas un animal dangereux et ne se décidât à faire halte, je tirai mon couteau, dont j'étais heureusement muni, et je le piquai chaque fois qu'il semblait ralentir sa course. A chaque coup de cet aiguillon, il poussait un rugissement et redoublait de vitesse. Je courais un danger terrible. Le troupeau nous suivait de près, déployant un front de près d'un mille, et il devait inévitablement me passer sur le corps, si mon buffalo venait à s'arrêter et à me laisser sur la prairie. Néanmoins, et quel que fût le péril, je ne pouvais m'empêcher de rire intérieurement en pensant à la figure grotesque que je devais faire. Nous tombâmes au milieu d'un village de Chiens-de-prairie. Là, je m'imaginai que l'animal allait faire demi-tour et revenir sur ses pas. Cela interrompit mon accès de gaieté; mais le buffalo a l'habitude de courir droit devant lui, et le mien, heureusement, ne fit pas exception à la règle. Il allait toujours, tombant parfois sur les genoux, soufflant et mugissant de rage et de terreur.
Les Plum-Buttes étaient directement dans la ligne de notre course. J'avais remarqué cela depuis notre point de départ, et je m'étais dit que si je pouvais les atteindre, je serais sauf. Elles étaient à environ trois milles de l'endroit où nous avions établi notre bivouac, mais, à la façon dont je franchis cette distance, il me sembla que j'avais fait dix milles au moins. Un petit monticule s'élevait dans la prairie à quelques centaines de yards du groupe des hauteurs. Je m'efforçai de diriger ma monture écumante vers cette butte en l'excitant à un dernier effort avec mon couteau. Elle me porta complaisamment à une centaine de yards de sa base. C'était le moment de prendre congé de mon noir compagnon. J'aurais pu facilement le tuer pendant que j'étais sur son dos. La partie la plus vulnérable de son corps monstrueux était à portée de mon couteau; mais, en vérité, je n'aurais pas voulu me rendre coupable de sa mort pour Koh-i-nor. Retirant mes doigts de la toison, je me laissai glisser le long de son dos, et sans prendre plus de temps qu'il n'en fallait pour lui dire bonsoir, je m'élançai de toute la vitesse de mes jambes vers la hauteur; j'y grimpai, et m'asseyant sur un quartier de roche, je tournai mes yeux du côté de la prairie. La lune brillait toujours d'un vif éclat. Mon buffalo avait fait halte non loin de la place où j'avais pris congé de lui, il s'était arrêté, regardait en arrière et paraissait profondément étonné. Il y avait quelque chose de si comique dans sa mine que je partis d'un éclat de rire; j'étais en pleine sécurité sur mon poste élevé. Je regardai au sud-ouest; aussi loin que ma vue pouvait s'étendre, la prairie était noire et en mouvement. Les vagues vivantes venaient roulant vers moi; je pouvais les contempler désormais sans crainte. Ces milliers de prunelles étincelantes, brillant de phosphorescentes lueurs, ne me causaient plus aucun effroi. Le troupeau était à environ un demi-mille de distance; je crus voir quelques éclairs et entendre le bruit de coups de feu au loin sur le flanc gauche de la sombre masse; ces bruits me donnaient à penser que mes compagnons, sur le sort desquels j'avais conçu quelques inquiétudes, étaient sains et saufs.
Les buffalos approchaient de la butte sur laquelle je m'étais. établi, et, apercevant l'obstacle, il se divisèrent en deux grands courants, à ma droite et à ma gauche. Je fus frappé, dans ce moment, de voir que mon bison,—mon propre bison,—au lieu d'attendre que ses camarades l'eussent rattrapé et de se joindre à ceux de l'avant-garde, se mit à galoper en secouant la tête, comme si une bande de loups eût été à ses trousses; il se dirigea obliquement de manière à se mettre en dehors de la bande. Quand il eut atteint un point correspondant au flanc de la troupe, il s'en rapprocha un peu et finit par se confondre dans la masse. Cette étrange tactique me frappa alors d'étonnement, mais j'appris ensuite que c'était une profonde stratégie de la part de cet animal. S'il fût resté où je l'avais quitté, les buffalos de l'avant-garde auraient pu le prendre pour quelque membre d'une autre tribu, et lui auraient certainement fait un très-mauvais parti. Je demeurai assis sur mon rocher environ pendant deux heures, attendant tranquillement que le noir torrent se fût écoulé. J'étais comme sur une île au milieu de cette mer sombre et couverte d'étincelles. Un moment, je m'imaginai que c'était moi qui étais entraîné, et que la butte flottait en avant, tandis que les buffalos restaient immobiles. Le vertige me monta au cerveau, et je ne pus chasser cette étrange illusion qu'en me dressant sur mes pieds. Le torrent roulait toujours gagnant en avant; enfin je vis passer l'arrière-garde à moitié débandée. Je descendis de mon asile, et me mis en devoir de chercher ma route à travers le terrain foulé et devenu noir. Ce qui était auparavant un vert gazon présentait maintenant l'aspect d'une terre fraîchement labourée et trépignée par un troupeau de boeufs. Des animaux blancs, nombreux et formant comme un troupeau de moutons, passèrent près de moi; c'étaient des loups poursuivant les traînards de la bande. Je poussai en avant, me dirigeant vers le sud. Enfin, j'entendis des voix, et, à la clarté de la lune, je vis plusieurs cavaliers galopant en cercle à travers la plaine. Je criai «Halloa!» Une voix répondit à la mienne, un des cavaliers vint à moi à toute vitesse; c'est Saint-Vrain.
—Dieu puissant, Haller! cria-t-il en arrêtant son cheval et se penchant sur sa selle pour mieux me voir; est-ce vous ou est-ce votre spectre? En vérité, c'est lui-même! et vivant!
—Et qui ne s'est jamais mieux porté, m'écriai-je.
—Mais d'où tombez-vous? des nuages? du ciel? d'où enfin?
Et ses questions étaient répétées en écho par tous les autres, qui, à ce moment, me serraient la main comme s'ils ne m'avaient pas vu depuis un an. Godé paraissait entre tous le plus stupéfait.
—Mon Dieu! lancé en l'air, foulé aux pieds d'un million de buffles damnés, et pas mort! Cr-r-ré mâtin!
—Nous nous étions mis à la recherche de votre corps, ou plutôt de ce qui pouvait en rester, dit Saint-Vrain. Nous avons fouillé la prairie pas à pas à un mille à la ronde, et nous étions presque tentés de croire que les bêtes féroces vous avaient totalement dévoré.
—Dévorer monsieur! Non! trois millions de buffles ne l'auraient pas dévoré. Mon Dieu! Ah! gredin de l'Endormi, que le diable t'emporte!
Cette apostrophe s'adressait à Hibbets, qui n'avait pas indiqué à mes camarades l'endroit où j'étais couché, et m'avait ainsi exposé à un danger si terrible.
—Nous vous avons vu lancé en l'air, continua Saint-Vrain, et retomber dans le plus épais de la bande. En conséquence, nous vous regardions comme perdu. Mais, au nom de Dieu, comment avez-vous pu vous tirer de là?
Je racontai mon aventure à mes camarades émerveillés.
—Par Dieu! cria Godé, c'est une merveilleuse histoire! Et voilà un gaillard qui n'est pas manchot!
A dater de ce moment, je fus considéré comme un capitaine parmi les gens de la prairie. Mes compagnons avaient fait de la bonne besogne pendant ce temps, et une douzaine de masses noires, qui gisaient sur la plaine, en rendaient témoignage. Ils avaient retrouvé mon rifle et ma couverture; cette dernière, enfoncée dans la terre par le piétinement. Saint-Vrain avait encore quelques gorgées d'eau-de-vie dans sa gourde; après l'avoir vidée et avoir replacé les vedettes, nous reprîmes nos couches de gazon et passâmes le reste de la nuit à dormir.
IV
UNE POSITION TERRIBLE.
Peu de jours après, une autre aventure m'arriva; et je commençai à penser que j'étais prédestiné à devenir un héros parmi les montagnards.
Un petit détachement dont je faisais partie avait pris les devants. Notre but était d'arriver à Santa-Fé un jour ou deux avant la caravane, afin de tout arranger avec le gouverneur pour l'entrée des wagons dans cette capitale. Nous faisions route pour le Cimmaron. Pendant une centaine de milles environ, nous traversâmes un désert stérile, dépourvu de gibier et presque entièrement privé d'eau. Les buffalos avaient complètement disparu, et les daims étaient plus que rares. Il fallait nous contenter de la viande séchée que nous avions emportée avec nous des établissements. Nous étions dans le désert de l'Artemisia. De temps en temps, nous apercevions une légère antilope bondissant au loin devant nous, mais se tenant hors de toute portée. Ces animaux semblaient être plus familiers que d'ordinaire. Trois jours après avoir quitté la caravane, comme nous chevauchions près du Cimmaron, je crus voir une tête cornue derrière un pli de la prairie. Mes compagnons refusèrent de me croire, et aucun d'eux ne voulut m'accompagner. Alors, me détournant de la route, je partis seul. Godé ayant pris les devants, l'un de mes camarades se chargea de mon chien que je ne voulais pas emmener, craignant d'effaroucher les antilopes. Mon cheval étais frais et plein d'ardeur; et que je dusse réussir ou non, je savais qu'il me serait facile de rejoindre la troupe à son prochain campement. Je piquai droit vers la place où j'avais vu disparaître l'objet, et qui semblait être à un demi-mille environ de la route; mais il se trouva que la distance était beaucoup plus grande; c'est une illusion commune dans l'atmosphère transparente de ces régions élevées.
Un singulier accident de terrain, ce qu'on appelle dans ces contrées un couteau des prairies, d'une petite élévation, coupait la plaine de l'est à l'ouest; un fourré de cactus couvrait une partie de son sommet. Je me dirigeai vers ce fourré. Je mis pied à terre au bas de la pente, et, conduisant mon cheval au milieu des cactus je l'attachai à une des branches. Puis je gravis avec précaution, à travers les feuilles épineuses, vers le point où je m'imaginais avoir vu l'animal. A ma grande joie, j'aperçus, non pas une antilope, mais un couple de ces charmants animaux, qui broutaient tranquillement, malheureusement trop loin pour que ma balle pût les atteindre. Ils étaient au moins à trois cents yards, sur une pente douce et herbeuse. Entre eux et moi pas le moindre buisson pour me cacher, dans le cas où j'aurais voulu m'approcher. Quel parti prendre? Pendant quelques minutes, je repassai dans mon esprit les différentes ruses de chasse usitées pour prendre l'antilope. Imiterais-je leur cri? Valait-il mieux chercher à les attirer en élevant mon mouchoir? Elles étaient évidemment trop farouches; car, de minute en minute, je les voyais dresser leurs jolies petites têtes et jeter un regard inquiet autour d'elles. Je me rappelai que la couverture de ma selle était rouge. En l'étendant sur les branches d'un buisson de cactus, je réussirais peut-être à les attirer. Ne voyant pas d'autre moyen, j'étais sur le point de retourner prendre ma couverture, quand tout à coup mes yeux s'arrêtèrent sur sur une ligne de terre nue qui traversait la prairie, entre moi et l'endroit où les animaux paissaient. C'était une brisure dans la surface de la plaine, une route de buffalo ou le lit d'un arroyo. Dans tout les cas, c'était le couvert dont j'avais besoin, car les antilopes n'en étaient pas à plus de cent yards, et s'en rapprochaient tout en broutant. Je quittai les buissons et me dirigeai, en me laissant glisser le long de la pente, vers le point où l'enfoncement me paraissait le plus marqué. Là, à ma grande surprise, je me trouvai au bord d'un large arroyo, dont l'eau, claire et peu profonde, coulait doucement sur un lit de sable et de gypse. Les bords ne s'élevaient pas à plus de trois pieds du niveau, de l'eau, excepté à l'endroit où l'escarpement venait rencontrer le courant. Là, il y avait une élévation assez forte; je longeai la base, j'entrai dans le canal et me mis en devoir de le remonter. J'arrivai bientôt, comme j'en avais l'intention, à la place où le courant, après avoir suivi une ligne parallèle à l'escarpement, le traversait en le coupant à pic. Là, je m'arrêtai, et regardai avec toutes sortes de précautions par-dessus le bord. Les antilopes s'étaient rapprochées à moins d'une portée de fusil de l'arroyo; mais elles étaient encore loin de mon poste. Elles continuaient à brouter tranquillement, insouciantes du danger. Je redescendis, et repris ma marche dans l'eau.
C'était une rude besogne que de marcher dans cette voie. Le lit de la ravine était formé d'une terre molle qui cédait sous le pied, et il me fallait éviter de faire le moindre bruit, sous peine d'effaroucher le gibier; mais j'étais soutenu dans mes efforts par la perspective d'avoir de la venaison fraîche pour mon souper. Après avoir péniblement parcouru quelques cents yards, je me trouvai en face d'un petit buisson d'absinthe qui touchait à la rive.
—Je suis assez près, pensai-je, et ceci me servira de couvert.
Tout doucement je me dressai jusqu'à ce que je pusse voir à travers les feuilles. La position était excellente. J'épaulai mon fusil, et, visant au coeur du mâle, je lâchai la détente. L'animal fit un bond et retomba sur le flanc, sans vie. J'étais sur le point de m'élancer pour m'assurer de ma proie, lorsque j'observai que la femelle, au lieu de s'enfuir comme je m'y attendais, s'approchait de son compagnon gisant, et flairait anxieusement toutes les parties de son corps. Elle n'était pas à plus de vingt yards de moi, et je distinguais l'expression d'inquiétude et d'étonnement dont son regard était empreint. Tout à coup, elle parut comprendre la triste vérité, et, rejetant sa tête en arrière, elle se mit à pousser des cris plaintifs et à courir en rond autour de son corps inanimé. Mon premier mouvement avait été de recharger et de tuer la femelle; mais je me sentais désarmé par sa voix plaintive qui me remuait le coeur. En vérité, si j'avais pu prévoir un aussi lamentable spectacle, je ne me serais point écarté de la route. Mais la chose était sans remède.
—Je lui ai fait plus de mal que si je l'avais tuée elle-même, pensai-je; le mieux que je puisse faire pour elle, maintenant, c'est de la tuer aussi.
En vertu de ce principe d'humanité, qui devait lui être fatal, je restai à mon poste; je rechargeai mon fusil; je visai de nouveau, et le coup partit. Quand la fumée fut dissipée, je vis la pauvre petite créature sanglante sur le gazon, la tête appuyée sur le corps de son mâle inanimé. Je mis mon rifle sur l'épaule, et je me disposais à me porter en avant, lorsque, à ma grande surprise, je me sentis pris par les pieds. J'étais fortement retenu, comme si mes jambes eussent été serrées dans un étau! Je fis un effort pour me dégager, puis un second, plus violent, mais sans aucun succès: au troisième, je perdis l'équilibre, et tombai à la renverse dans l'eau. A moitié suffoqué, je parvins à me mettre debout, mais uniquement pour reconnaître que j'étais retenu aussi fortement qu'auparavant. De nouveau je m'agitai pour dégager mes jambes; mais je ne pouvais les ramener ni en avant, ni en arrière, ni à droite, ni à gauche; de plus, je m'aperçus que j'enfonçais peu à peu. Alors l'effrayante vérité se fit jour dans mon esprit: j'étais pris dans un sable mouvant!
Un sentiment d'épouvante passa dans tout mon être. Je renouvelai mes efforts avec toute l'énergie du désespoir. Je me penchais d'un côté, puis de l'autre, tirant à me déboîter les genoux. Mes pieds étaient toujours emprisonnés; impossible de les bouger d'un pouce. Le sable élastique s'était moulé autour de mes bottes de peau de cheval, et collait le cuir au-dessus des chevilles, de telle sorte que je ne pouvais en dégager mes jambes, et je sentais que j'enfonçais de plus en plus, peu à peu, mais irrésistiblement, et d'un mouvement continu, comme si quelque monstre souterrain m'eût tout doucement tiré à lui! Je frissonnai d'horreur, et je me mis à crier au secours! Mais qui pouvait m'entendre! il n'y avait personne dans un rayon de plusieurs milles, pas un être vivant.
Si pourtant: le hennissement de mon cheval me répondit du haut de la colline, semblant se railler de mon désespoir. Je me penchai en avant autant que ma position me le permettait, et, de mes doigts convulsifs, je commençai à creuser le sable. A peine pouvais-je en atteindre la surface, et le léger sillon que je traçais était aussitôt comblé que formé. Une idée me vint. Mon fusil mis en travers pourrait me supporter. Je le cherchai autour de moi. On ne le voyait plus. Il était enfoncé dans le sable. Pouvais-je me coucher par terre pour éviter d'enfoncer davantage? Non il y avait deux pieds d'eau; je me serais noyé. Ce dernier espoir m'échappa aussitôt qu'il m'apparut. Je ne voyais plus aucun moyen de salut. J'étais incapable de faire un effort de plus. Une étrange stupeur s'emparait de moi. Ma pensée se paralysait. Je me sentais devenir fou. Pendant un moment, ma raison fut complètement égarée.
Après un court intervalle, je recouvrai mes sens. Je fis un effort pour secouer la paralysie de mon esprit, afin du moins d'aborder comme un homme doit le faire, la mort, que je sentais inévitable. Je me dressai tout debout. Mes yeux atteignaient jusqu'au niveau de la prairie, et s'arrêtèrent sur les victimes encore saignantes de ma cruauté. Le coeur me battit à cette vue. Ce qui m'arrivait était-il une punition de Dieu? Avec un humble sentiment de repentir, je tournai mon visage vers le ciel, redoutant presque d'apercevoir quelque signe de la colère céleste…. Le soleil brillait du même éclat qu'auparavant, et pas un nuage ne tachait la voûte azurée. Je demeurai les yeux levés au ciel, et priai avec une ferveur que connaissent ceux-là seulement qui se sont trouvés dans des situations périlleuses analogues à celle où j'étais.
Comme je continuais à regarder en l'air, quelque chose attira mon attention. Je distinguai sur le fond bleu du ciel la silhouette d'un grand oiseau. Je reconnus bientôt l'immonde oiseau des plaines, le vautour noir. D'où venait-il? Qui pouvait le savoir? A une distance infranchissable pour le regard de l'homme, il avait aperçu ou senti les cadavres des antilopes, et maintenant sur ses larges ailes silencieuses il descendait vers le festin de la mort. Bientôt un autre, puis encore un, puis une foule d'autres se détachèrent sur les champs azurés de la voûte céleste, et, décrivant de larges courbes, s'abaissèrent silencieusement vers la terre. Les premiers arrivés se posèrent sur le bord de la rive, et après avoir jeté un coup d'oeil autour d'eux, se dirigèrent vers leurs proies. Quelques secondes après, la prairie était noire de ces oiseaux immondes qui grimpaient sur les cadavres des antilopes, et battaient de l'aile en enfonçant leurs becs fétides dans les yeux de leurs proies. Puis vinrent les loups décharnés, affamés, sortant des fourrés de cactus et rampant, comme des lâches, à travers les sinuosités de la prairie. Un combat s'ensuivit, dans lequel les vautours furent mis en fuite, puis les loups se jetèrent sur la proie et se la disputèrent, grondant les uns contre les autres, et s'entre-déchirant.
—Grâce à Dieu! pensai-je, je n'aurai pas du moins à craindre d'être ainsi mis en pièces!
Je fus bientôt délivré de cet affreux spectacle. Mes yeux n'arrivaient plus au niveau de la berge. Le vert tapis de la prairie avait eu mon dernier regard. Je ne pouvais plus voir maintenant que les murs de terre qui encaissaient le ruisseau, et l'eau qui coulait insouciante autour de moi. Une fois encore je levai les yeux au ciel, et avec un coeur plein de prières, je m'efforçai de me résigner à mon destin. En dépit de mes efforts pour être calme, les souvenirs des plaisirs terrestres, des amis, du logis, vinrent m'assaillir et provoquèrent par intervalles de violents paroxysmes pendant lesquels je m'épuisais en efforts réitérés, mais toujours impuissants. J'entendis de nouveau le hennissement de mon cheval. Une idée soudaine frappa mon esprit, et me rendit un nouvel espoir: peut-être mon cheval…. Je ne perdis pas un moment. J'élevai ma voix jusqu'à ses cordes les plus hautes, et appelai l'animal par son nom. Je l'avais attaché, mais légèrement. Les branches de cactus pouvaient se rompre. J'appelai encore, répétant les mots auxquels il était habitué. Pendant un moment tout fut silence, puis j'entendis les sons précipités de ses sabots, indiquant que l'animal faisait des efforts pour se dégager; ensuite je pus reconnaître le bruit cadencé d'un galop régulier et mesuré. Les sons devenaient plus proches encore et plus distincts, jusqu'à ce que l'excellente bête se montrât sur la rive au-dessus de moi. Là, Moro s'arrêta, secouant la tête, et poussa un bruyant hennissement. Il paraissait étonné, et regardait de tous côtés, renâclant avec force. Je savais qu'une fois qu'il m'aurait aperçu, il ne s'arrêterait pas jusqu'à ce qu'il eût pu frotter son nez contre ma joue, car c'était sa coutume habituelle. Je tendis mes mains vers lui et répétai encore les mots magiques. Alors, regardant en bas, il m'aperçut, et, s'élançant aussitôt, il sauta dans le canal. Un instant après, je le tenais par la bride.
Il n'y avait pas de temps à perdre; l'eau m'atteignait presque jusqu'aux aisselles. Je saisis la longe, et, la passant sous la sangle de la selle, je la nouai fortement, puis je m'entourai le corps avec l'autre bout. J'avais laissé assez de corde entre moi et la sangle pour pouvoir exciter et guider le cheval dans le cas où il faudrait un grand effort pour me tirer d'où j'étais. Pendant tous ces préparatifs, l'animal muet semblait comprendre ce que je faisais. Il connaissait aussi la nature du terrain sur lequel il se trouvait, car, durant toute l'opération, il levait ses pieds l'un après l'autre pour éviter d'être pris. Mes dispositions furent enfin terminées, et avec un sentiment d'anxiété terrible, je donnai à mon cheval le signal de partir. Au lieu de s'élancer, l'intelligent animal s'éloigna doucement comme s'il avait compris ma situation. La longe se tendit, je sentis que mon corps se déplaçait, et, un instant après, j'éprouvai une de ces jouissances profondes impossibles à décrire, en me trouvant dégagé de mon tombeau de sable. Un cri de joie s'échappa de ma poitrine. Je m'élançai vers mon cheval, je lui jetai mes deux bras autour du cou; je l'embrassai avec autant de délices que s'il eût été une charmante jeune fille. Il répondit à mes embrassements par un petit cri plaintif qui me prouva qu'il m'avait compris. Je me mis en quête de mon rifle. Heureusement qu'il n'était pas très-enfoncé, et je pus le ravoir. Mes bottes étaient restées dans le sable; mais je ne m'arrêtai point à les chercher. La place où je les avais perdues m'inspirait un sentiment de profonde terreur.
Sans plus attendre, je quittai les bords de l'arroyo, et, montant à cheval je me dirigeai au galop vers la route. Le soleil était couché quand j'arrivai au camp, où je fus accueilli par les questions de mes compagnons étonnés:
—Avez-vous trouvé beaucoup de chèvres? Où sont donc vos bottes?—Est-ce à la chasse ou à la pêche que vous avez été?
Je répondis à toutes ces questions en racontant mon aventure, et cette nuit-là encore je fus le héros du bivouac.
V
SANTA-FÉ.
Après avoir employé une semaine à gravir les montagnes rocheuses, nous descendîmes dans la vallée du Del-Norte, et nous atteignîmes la capitale du Nouveau-Mexique, la célèbre ville de Santa-Fé. Le lendemain, la caravane elle-même arriva, car nous avions perdu du temps en prenant la route du sud, et les wagons, en traversant la passe de Raton, avaient suivi la voie la plus rapide. Nous n'eûmes aucune difficulté relativement à l'entrée de notre convoi, moyennant une taxe de cinq cents dollars d'alcavala pour chaque wagon. C'était une extorsion qui dépassait le tarif; mais les marchands étaient forcés d'accepter cet impôt. Santa-Fé est l'entrepôt de la province, et le chef-lieu de son commerce. En l'atteignant, nous fîmes halte et établîmes notre camp hors des murs.
Saint-Vrain, quelques autres propriétaires et moi nous nous installâmes à la fonda, où nous cherchâmes dans le délicieux vin d'el Paso l'oubli des fatigues que nous avions endurées à travers les plaines. La nuit de notre arrivée se passa tout entière en festins et en plaisirs. Le lendemain matin, je fus éveillé par la voix de mons Godé, qui paraissait de joyeuse humeur et chantonnait quelques fragments d'une chanson de bateliers canadiens.
—Ah! monsieur, me cria-toi! en me voyant éveillé, aujourd'hui, ce soir, il y a une grande funcion,—un bal—ce que les Mexicains appellent le fandago. C'est très-beau, monsieur. Vous aurez bien sûr un grand plaisir à voir un fandago mexicain.
—Non, Godé. Mes compatriotes ne sont pas aussi grands amateurs de la danse que les vôtres.
—C'est vrai, monsieur, mais un fandago! ça mérite d'être vu. Ça se compose de toutes sortes de pas: le bolero, la valse, la coûna, et beaucoup d'autres; le tout mélangé de pouchero. Allez! monsieur, vous verrez plus d'une jolie fille aux yeux noirs et avec de très-courts… Ah! diable!… de très-courts… comment appelez-vous cela en américain?
—Je ne sais pas de quoi vous voulez parler.
—Cela! cela, monsieur.
Et il me montrait la jupe de sa blouse de chasse.
—Ah! pardieu, je le tiens!—Petticoes, de très-courts petticoes. Ah! vraiment, vous verrez, vous verrez ce que c'est qu'un fandago mexicain.
Las niñas de Durango
Conmigo bailandas,
Al cielo saltandas
En el fan-dango—en el fan-dango.
Ah! voici M. de Saint-Vrain. Il n'a sans doute jamais vu un fandago. Sacristi! comme monsieur danse! comme un vrai maître de ballets! Mais il est de sangre… de sang français, vraiment. Voyez donc!
Al cielo saltandas
En el fan-dan-go—en el fan-dang…
—Eh! Godé?
—Monsieur.
—Cours à la cantine et demande, prends à crédit, achète ou chippe une bouteille du meilleur Paso.
—Faut-il essayer de la chipper, monsieur Saint-Vrain? Demanda Godé avec une grimace significative.
—Non, vieux coquin de Canadien! paie-la, voilà de l'argent. Du meilleur
Paso, tu entends? frais et brillant. Maintenant, vaya!
—Bonjour, mon brave dompteur de buffalos. Encore au lit, à ce que je vois.
—J'ai une migraine qui me fend la tête.
—Ah! ah! ah! C'est comme moi tout à l'heure; mais Godé est allé chercher le remède. Poil de chien guérit la morsure. Allons, en bas du lit.
—Attendez au moins que j'aie pris une dose de votre médecine.
—C'est juste. Vous vous trouverez mieux après. Dites-moi, comment vous trouvez-vous des plaisirs de la ville, hein?
—Vous appelez cela une ville!
—Mais oui; c'est ainsi qu'on la nomme partout: la ciudad de Santa-Fé, la fameuse ville de Santa-Fé, la capitale du Nuevo-Mejico, la métropole de la prairie, le paradis des vendeurs, des trappeurs et des voleurs.
—Et voilà le progrès accompli dans une période de trois cents ans! En vérité, ce peuple semble à peine arrivé aux premiers échelons de la civilisation!
—Dites plutôt qu'il en a dépassé les derniers. Ici, dans cette oasis lointaine, vous trouverez peinture, poésie, danse, théâtre et musique, fêtes et feux d'artifice; tous les raffinements de l'art et de l'amour qui caractérisent une nation en déclin. Vous rencontrerez en foule des don Quichottes, soi-disant chevaliers errants, des Roméos, moins le coeur, et des bandits, moins le courage. Vous rencontrerez… toutes sortes de choses avant de vous croiser avec la vertu ou l'honneur.—Holà! muchacho!
—Que es señor
—Avez-vous du café?
—Si, señor.
—Apportez deux tasses: dos tazas, entendez-vous, et leste! Aprisa! aprisa!
—Si, señor.
—Ah! voici le voyageur canadien! Eh bien, vieux Nord-Ouest, apportes-tu le vin?
—C'est un vin délicieux, monsieur Saint-Vrain! ça vaut presque les vins
Français.
—Il a raison, Haller! (tsap! tsap!) délicieux, vous pouvez le dire, mon cher Godé! (tsap! tsap!) Allons, buvez; cela va vous rendre fort comme un buffalo. Voyez, il pétille comme de l'eau de Seltz![1] comme fontaine qui bouille. Eh! Godé?
[Note 1: Nom d'une localité où il y a des eaux gazeuses, aux États-Unis.]
—Oui, monsieur; absolument comme fontaine qui bouille, parbleu! oui.
—Buvez, mon ami, buvez! ne craignez pas ce vin-là; c'est pur jus de la vigne. Sentez cela, humez ce bouquet. Dieu! Quel vin les Yankees tireront un jour de ces raisins du Nouveau-Mexique!
—Eh quoi? croyez-vous que les Yankees aient des vues sur ce pays?
—Si je le crois? je le sais. Et pourquoi pas! A quoi peut servir cette race de singes dans la création? uniquement à embarrasser la terre.—Eh bien, garçon, vous avez apporté le café?
—Ya, esta, señor.
—Allons, prenez-moi quelques gorgées de cette liqueur, cela vous remettra sur pied tout de suite. Ils sont bons pour faire du café, par exemple; les Espagnols sont passés maîtres en cela.
—Qu'est-ce que ce fandago dont Godé m'a parlé?
—Ah! c'est vrai. Nous allons avoir une fameuse soirée, vous y viendrez, sans doute?
—Par pure curiosité!
—Très-bien! votre curiosité sera satisfaite.
—Le vieux coquin de gouverneur doit honorer le bal de sa présence, et, dit-on, sa charmante señora; mais je ne crois pas que celle-ci vienne.
—Et pourquoi pas?
—Il a trop peur qu'un de ces sauvages americanos ne prenne fantaisie de l'enlever en croupe. Cela s'est vu quelquefois dans cette vallée. Par sainte Marie! c'est une charmante créature,—continua Saint-Vrain, se parlant à lui-même,—et je sais quelqu'un… Oh! le vieux tyran maudit! Pensez-y donc un peu!
—A quoi?
—Mais à la manière dont il nous a traités. Cinq cents dollars par wagon! et nous en avions un cent! en tout cinquante mille dollars.
—Mais, est-ce qu'il empoche tout cela? Est-ce que le gouvernement….
—Le gouvernement! le gouvernement n'en touche pas un centime. C'est lui qui est le gouvernement ici. Et, grâce aux ressources qu'il tire de ces impôts, il gouverne les misérables habitants avec une verge de fer. Pauvres diables!
—Et ils le haïssent, je suppose?
—Lui et les siens. Dieu sait s'ils ont raison.
—Pourquoi donc alors ne se révoltent-ils pas?
—Cela leur arrive quelquefois. Mais que peuvent faire ces malheureux? Comme tous les tyrans, il a su les diviser et semer entre eux des haines irréconciliables.
—Mais il ne me semblait pas qu'il ait une armée bien formidable: il n'a point de gardes du corps.
—Des gardes du corps, s'écria Saint-Vrain en m'interrompant. Regardez dehors les voilà, ses gardes du corps.
—Indios bravos! les Navajoes! exclama Godé au même instant.
Je regardai dans la rue. Une demi-douzaine d'Indiens drapés dans des sérapés rayés passaient devant l'auberge. Leurs regards sauvages, leur démarche lente et fière, les faisaient facilement distinguer des indios manzos, des pueblos, porteurs d'eau et bûcherons.
—Sont-ce des Navajoes? demandai-je.
—Oui, monsieur, oui, reprit Godé avec quelque animation. Sacrr…! des
Navajoes, de véritables et damnés Navajoes!
—Il n'y a pas à s'y tromper, ajouta Saint-Vrain.
—Mais les Navajoes sont les ennemis déclarés des Nouveaux-Mexicains.
Comment sont-ils ici? prisonniers?
—Ont-ils l'air de prisonniers?
Certes, on ne pouvait apercevoir aucun indice de captivité ni dans leurs regards ni dans leurs allures. Ils marchaient fièrement le long du mur, lançant de temps à antre sur les passants un coup d'oeil sauvage, hautain et méprisant.
—Pourquoi sont-ils ici alors? Leur pays est bien loin vers l'ouest.
—C'est là un de ces mystères du Nouveau-Mexique sur lesquels je vous donnerai quelques éclaircissements une autre fois. Ils sont maintenant sous la protection d'un traité de paix qui les lie, tant qu'il ne leur convient pas de le rompre. Quant à présent, ils sont aussi libres ici que vous et moi; que dis-je? ils le sont bien davantage. Je ne serais point surpris de les rencontrer ce soir au fandango.
—J'ai entendu dire que les Navajoes étaient cannibales?
—C'est la vérité. Observez-les un instant! Regardez comme ils couvent des yeux ce petit garçon joufflu, qui paraît instinctivement en avoir peur. Il est heureux pour ce petit drôle qu'il fasse grand jour, sans cela il pourrait bien être étranglé sous une de ces couvertures rayées.
—Parlez-vous sérieusement, Saint-Vrain!
—Sur ma parole; je ne plaisante pas! Si je me trompe, Godé en sait assez pour pouvoir confirmer ce que j'avance, Eh! voyageur?
—C'est vrai, monsieur. J'ai été prisonnier dans la Nation: non pas chez les Navagh, mais chez les damnés d'Apaches. C'est la même chose, pendant trois mois. J'ai vu les sauvages manger,—eat,—un, deux trie, trie enfants rôtis, comme si c'étaient des bosses de buffles. C'est vrai, monsieur, c'est très-vrai.
—C'est la vraie vérité: les Apaches et les Navajoes enlèvent des enfants dans la vallée, ici, lors de leurs grandes expéditions; et ceux qui ont été à même de s'en instruire assurent qu'ils les font rôtir. Est-ce pour les offrir en sacrifice au dieu féroce Quetzalcoatl? est-ce par goût pour la chair humaine? c'est ce qu'on n'a pas encore bien pu vérifier. Bien peu parmi ceux qui ont visité leurs villes ont eu, comme Godé, la chance d'en sortir. Pas un homme de ces pays ne s'aventure à traverser la sierra de l'ouest.
—Et comment avez-vous fait, monsieur Godé pour sauver votre chevelure?
—Comment, monsieur? Parce que je n'en ai pas. Je ne peux pas être scalpé. Ce que les trappeurs yankees appellent hur, ma chevelure, est de la fabrication d'un barbier de Saint-Louis. Voilà, monsieur.
En disant cela, le Canadien ôta sa casquette, et, avec elle, ce que jusqu'à ce moment j'avais pris pour une magnifique chevelure bouclée, c'était une perruque.
—Maintenant, messieurs, s'écria-t-il d'un ton de bonne humeur, comment ces sauvages pourraient-ils prendre mon scalp? Les Indiens damnés n'en toucheront pas la prime, sacr-r-r…!
Saint-Vrain et moi ne pûmes nous empêcher de rire à la transformation comique de la figure du Canadien.
—Allons, Godé! le moins que vous puissiez faire après cela, c'est de boire un coup. Tenez, servez-vous.
—Très-obligé, monsieur Saint-Vrain, je vous remercie.
Et le voyageur, toujours altéré avala le nectar d'el Paso comme il eût fait d'une tasse de lait.
—Allons, Haller! Il faut que nous allions voir les wagons. Les affaires d'abord, le plaisir après, autant du moins que nous pourrons nous en procurer au milieu de ces tas de briques. Mais nous trouverons de quoi nous distraire à Chihuahua.
—Vous pensez que nous irons jusque-là?
—Certainement. Nous n'aurons pas acheteurs ici pour le quart de notre cargaison. Il faudra porter le reste sur le marché principal. Au camp! allons!
VI
LE FANDANGO.
Le soir, j'étais assis dans ma chambre, attendant Saint-Vrain. Il s'annonça du dehors en chantant:
Las niñas de Durango
Conmigo bailandas
Al cielo… ha!
—Êtes-vous prêt, mon hardi cavalier?
—Pas encore. Asseyez-vous une minute et attendez-moi.
—Dépêchez-vous alors: la danse commence. Je suis revenu par là. Quoi! c'est là votre costume de bal! Ha! ha! ha!
Et Saint-Vrain éclata de rire en me voyant vêtu d'un habit bleu et d'un pantalon noir assez bien conservés.
—Eh! mais sans doute, répondis-je en le regardant, et qu'y trouvez-vous à redire?—Mais est-ce là votre habit de bal, à vous?
Mon ami n'avait rien changé à son costume; il portait sa blouse de chasse frangée, ses guêtres, sa ceinture, son couteau et ses pistolets.
—Oui, mon cher dandy, ceci est mon habit de bal; il n'y manque rien, et si vous voulez m'en croire, vous allez remettre ce que vous avez ôté. Voyez-vous un ceinturon et un couteau autour de ce bel habit bleu à longues basques! Ha! ha! ha!
—Mais quel besoin de prendre ceinturon et couteau? Vous n'allez pas, peut-être, entrer dans une salle de bal avec vos pistolets à la ceinture?
—Et de quelle autre manière voulez-vous que je les porte? dans mes mains?
—Laissez-les ici.
—Ha! ha! cela ferait une belle affaire! Non, non. Un bon averti en vaut deux. Vous ne trouverez pas un cavalier qui consente à aller à un fandango de Santa-Fé sans ses pistolets à six coups. Allons, remettez votre blouse, couvrez vos jambes comme elles l'étaient, et bouclez-moi cela autour de vous. C'est le costume de bal de ce pays-ci.
—Du moment que vous m'affirmez que je serai ainsi comme il faut, ça me va.
—Je ne voudrais pas y aller en habit bleu, je vous le jure.
L'habit bleu fut replié et remis dans mon portemanteau. Saint-Vrain avait raison. En arrivant au lieu de réunion, une grande sala dans le voisinage de la plaza, nous le trouvâmes rempli de chasseurs, de trappeurs, de marchands, de voituriers, tous costumés comme ils le sont dans la montagne. Parmi eux se trouvaient une soixantaine d'indigènes avec autant de señoritas, que je reconnus, à leurs costumes, pour être des poblanas, c'est-à-dire appartenant à la plus basse classe; la seule classe de femme, au surplus, que des étrangers pussent rencontrer à Santa-Fé.
Quand nous entrâmes, la plupart des hommes s'étaient débarrassés de leurs sérapés pour la danse, et montraient dans tout leur éclat le velours brodé, le maroquin gaufré, et les bérets de couleurs voyantes. Les femmes n'étaient pas moins pittoresques dans leurs brillantes naguas, leurs blanches chemisettes, et leurs petits souliers de satin. Quelques-unes étaient en train de sauter une vive polka; car cette fameuse danse était parvenue jusque dans ces régions reculées.
—Avez-vous entendu parler du télégraphe électrique?
—No, señor.
—Pourriez-vous me dire ce que c'est qu'un chemin de fer?
—Quien sabe!
—La polka!
—Ah! señor, la polka! la polka! cosa bonita, tan graciosa! vaya!
La salle de bal était une grande sala oblongue, garnie de banquettes tout autour. Sur ces banquettes, les danseurs prenaient place, roulaient leurs cigarettes, bavardaient et fumaient dans l'intervalle des contredanses. Dans un coin, une demi-douzaine de fils d'Orphée faisaient résonner des harpes, des guitares et des mandolines; de temps en temps, ils rehaussaient cette musique par un chant aigu, à la manière indienne. Dans un autre angle, les montagnards, altérés, fumaient des puros en buvant du whisky de Thaos, et faisaient retentir la sala de leurs sauvages exclamations.
—Holà, ma belle enfant! vamos, vamos, à danser! mucho bueno! mucho bueno! voulez-vous?
C'est un grand gaillard à la mine brutale, de six pieds et plus, qui s'adresse à une petite poblana sémillante.
—Mucho bueno, señor Americano! répond la dame.
—Hourra pour vous! en avant! marche! Quelle taille légère! Vous pourriez servir de plumet à mon chapeau. Qu'est-ce que vous voulez boire? de l'aguardiente[1] Ou du vin?
[Note 1: Aguardiente, sorte d'eau-de-vie de blé de maïs.]
—Copitita de vino, señor. (Un tout petit verre de vin, monsieur.)
—Voici, ma douce colombe; avalez-moi ça en un saut d'écureuil!…
Maintenant, ma petite, bonne chance, et un bon mari je vous souhaite!
—Gracias, señor Americano!
—Comment! vous comprenez cela? usted entiende, vous entendez?
—Si, señor.
—Bravo donc! Eh bien, ma petite, connaissez-vous la danse de l'ours?
—No entiende.
—Vous ne comprenez pas! tenez, c'est comme ça.
Et le lourdaud chasseur commence à se balancer devant sa partenaire, en imitant les allures de l'ours gris.
—Holà, Bill! crie un camarade, tu vas être pris au piège, si tu ne te tiens pas sur tes gardes. As-tu tes poches bien garnies, au moins?
—Que je sois un chien, Gim, si je ne suis pas frappé là, dit le chasseur étendant sa large main sur la région du coeur.
—Prends garde à toi, bonhomme! c'est une jolie fille, après tout.
—Très-jolie! offre-lui un chapelet, si tu veux, et jette-toi à ses pieds!
—Beaux yeux qui ne demandent qu'à se rendre; oh! les jolies jambes!
—Je voudrais bien savoir ce que son vieux magot demanderait pour la céder. J'ai grand besoin d'une femme; je n'en ai plus eu depuis celle de la tribu des Crow que j'avais épousée sur les bords du Yeller-Stone.
—Allons donc, bonhomme, tu n'es pas chez les Indiens. Fais, si tu veux, que la fille y consente, et il ne t'en coûtera qu'un collier de perles.
—Hourra pour le vieux Missouri! crie un voiturier.
—Allons, enfant! montrons-leur un peu comment un Virginien se fraye son chemin. Débarrassez la cuisine, vieilles et jeunes canailles.
—Gare à droite et à gauche! la vieille Virginie va toujours de l'avant.
—Viva el Gobernador! viva Armijo! viva, viva!
L'arrivée d'un nouveau personnage faisait sensation dans la salle. Un gros homme fastueux, à tournure de prêtre, faisait son entrée, accompagné de plusieurs individus. C'était le gouverneur avec sa suite, et un certain nombre de citoyens bien couverts, qui formaient sans doute l'élite de la société new-mexicaine. Quelques-uns des nouveaux arrivants étaient des militaires revêtus d'uniformes brillants et extravagants; on les vit bientôt pirouetter autour de la salle dans le tourbillon de la valse.
—Où est la señora Armijo? demandai-je tout bas à Saint-Vrain.
—Je vous l'avais dit: elle n'est pas venue. Attendez-moi ici je m'en vais pour quelques instants. Procurez-vous une danseuse: et voyez à vous divertir. Je serai de retour dans un moment. Au revoir.
Sans plus d'explications, Saint-Vrain se glissa à travers la foule et disparut.
Depuis mon entrée, j'étais demeuré assis sur une banquette, près de Saint-Vrain, dans un coin écarté de la salle. Un homme d'un aspect tout particulier occupait la place voisine de mon compagnon, et était plongé dans l'ombre d'un rideau. J'avais remarqué cet homme tout en entrant, et j'avais remarqué aussi que Saint-Vrain avait causé avec lui; mais je n'avais pas été présenté, et l'interposition de mon ami avait empêché un examen plus attentif de ma part, jusqu'à ce que Saint-Vrain se fût retiré. Nous étions maintenant l'un près de l'autre, et je commençai à pousser une sorte de reconnaissance angulaire de la figure et de la tournure qui avaient frappé mon attention par leur étrangeté. Ce n'était pas un Américain; on le reconnaissait à son vêtement, et cependant sa figure n'était pas mexicaine. Ses traits étaient trop accentués pour un Espagnol, quoique son teint, hâlé par l'air et le soleil, fût brun et bronzé. La figure était rasée, à l'exception du menton, qui était garni d'une barbe noire taillée en pointe. L'oeil, autant que je pus le voir sous l'ombre d'un chapeau rabattu, était bleu et doux. Les cheveux noirs et ondulés, marqués çà et là d'un fil d'argent. Ce n'étaient point là les traits caractéristiques d'un Espagnol, encore moins d'un Hispano-Américain; et, n'eût été son costume, j'aurais assigné à mon voisin une toute autre origine. Mais il était entièrement vêtu à la mexicaine, enveloppé d'une manga pourpre, rehaussée de broderies de velours noir le long des bords et autour des ouvertures. Comme ce vêtement le couvrait presque en entier, je ne faisais qu'entrevoir en dessous une paire de calzoneros de velours vert, avec des boutons jaunes et des aiguillettes de rubans blancs comme la neige, pendant le long des coutures. La partie intérieure des calzoneros était garnie de basane noire gaufrée, et venait joindre les tiges d'une paire de bottes jaunes munies de forts éperons en acier. La large bande de cuir piqué qui soutenait les éperons et passait sur le cou-de-pied donnait à cette partie le contour particulier que l'on remarque dans les portraits des anciens chevaliers armés de toutes pièces. Il portait un sombrero noir à larges bords, entouré d'un large galon d'or. Une paire de ferrets, également en or, dépassait la bordure; mode du pays. Cet homme avait son sombrero penché du côté de la lumière, et paraissait vouloir cacher sa figure. Cependant, il n'était pas disgracié sous ce rapport. Sa physionomie, au contraire, était ouverte et attrayante; ses traits avaient dû être beaux autrefois, avant d'avoir été altérés, et couverts d'un voile de profonde mélancolie par des chagrins que j'ignorais. C'était l'expression de cette tristesse qui m'avait frappé au premier aspect. Pendant que je faisais toutes ces remarques, en le regardant de côté, je m'aperçus qu'il m'observait de la même manière, et avec un intérêt qui semblait égal au mien. Il fit sans doute la même découverte, et nous nous retournâmes en même temps de manière à nous trouver face à face; alors l'étranger tira de sa manga un petit cigarero brodé de perles et me le présenta gracieusement en disant:
—Quiere a fumar, caballero? (Désirez-vous fumer, monsieur?)
—Volontiers, je vous remercie,—répondis-je en espagnol.
Et en même temps je tirai une cigarette de l'étui.
A peine avions-nous allumé, que cet homme, se tournant de nouveau vers moi, m'adressa à brûle-pourpoint cette question inattendue:
—Voulez-vous vendre votre cheval?
—Non.
—Pour un bon prix?
—A aucun prix.
—Je vous en donnerai cinq cents dollars.
—Je ne le donnerais pas pour le double.
—Je vous en donnerai le double.
—Je lui suis attaché. Ce n'est pas une question d'argent.
—J'en suis désolé. J'ai fait deux cents milles pour acheter ce cheval.
Je regardai mon interlocuteur avec étonnement et répétai machinalement ses derniers mots.
—Vous nous avez donc suivis depuis l'Arkansas?
—Non, je viens du Rio-Abajo.
—Du Rio-Abajo! du bas du Del-Norte?
—Oui.
—Alors, mon cher monsieur, il y a erreur. Vous croyez parler à un autre et traiter de quelque autre cheval.
—Oh! non; c'est bien du vôtre qu'il s'agit, un étalon noir, avec le nez roux, et à tous crins; demi-sang arabe. Il a une petite marque au-dessus de l'oeil gauche.
Ce signalement était assurément celui de Moro, et je commençai à éprouver une sorte de crainte superstitieuse à l'endroit de mon mystérieux voisin.
—En vérité, répliquai-je, c'est tout à fait cela; mais j'ai acheté cet étalon, il y a plusieurs mois, à un planteur louisianais. Si vous arrivez de deux cents milles au-dessous de Rio-Grande, comment, je vous le demande, avez-vous pu avoir la moindre connaissance de moi ou de mon cheval?
—Dispensadme, caballero! je ne prétends rien de semblable. Je viens de loin au-devant de la caravane pour acheter un cheval américain. Le vôtre est le seul dans toute la cavalcade qui puisse me convenir, et, à ce qu'il parait, le seul que je ne puisse me procurer à prix d'argent.
—Je le regrette vivement; mais j'ai éprouvé les qualités de l'animal. Nous sommes devenus amis, et il faudrait un motif bien puissant pour que je consentisse à m'en séparer.
—Ah! señor, c'est un motif bien puissant qui me rend si désireux de l'acheter. Si vous saviez pourquoi, peut-être…—Il hésita un moment. —Mais non, non, non!
Après avoir murmuré quelques paroles incohérentes au milieu desquelles je pus distinguer les mots buenas noches, caballero! l'étranger se leva en conservant les allures mystérieuses qui le caractérisaient, et me quitta. J'entendis le cliquetis de ses éperons pendant qu'il se frayait lentement un chemin à travers la foule joyeuse, et il disparut dans l'ombre.
Le siège vacant fut immédiatement occupé par une manola tout en noir, dont la brillante nagua, la chemisette brodée, les fines chevilles et les petits pieds chaussés de pantoufles bleues attirèrent mon attention. C'était tout ce que je pouvais apercevoir de sa personne; de temps en temps, l'éclair d'un grand oeil noir m'arrivait à travers l'ouverture du rebozo tapado (mantille fermée). Peu à peu le rebozo devint moins discret, l'ouverture s'agrandit, et il me fut permis d'admirer les contours d'une petite figure charmante et pleine de malice. L'extrémité de la mantille fut adroitement rejetée par-dessus l'épaule gauche, et découvrit un bras nu, arrondi, terminé par une grappe de petits doigts chargés de bijoux, et pendant nonchalamment. Je suis passablement timide; mais, à la vue de cette attrayante partenaire, je ne pus y tenir plus longtemps, et, me penchant vers elle, je lui dis dans mon meilleur espagnol:
—Voulez-vous bien, mademoiselle, m'accorder la faveur d'une valse?
La malicieuse petite manola baissa d'abord la tête en rougissant; puis, relevant les longs cils de ses yeux noirs, me regarda et me répondit avec une douce voix de canari:
—Con gusto, señor (avec plaisir, monsieur).
—Allons! m'écriai-je, enivré de mon triomphe.