[]

LES
CASSEURS DE BOIS

[ii]

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

dans la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume.

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CHEZ GARNIER FRÈRES

Mariés jeunes.
Confession d'un Enfant du Siège.
Scènes de la Vie conjugale.
Scènes de la Vie d'officier.

IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE:
Cinq exemplaires, numérotés à la presse, sur papier de Hollande.

Paris—L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.—5243.

[iii]

MICHEL CORDAY

LES CASSEURS
DE BOIS

QUATRIÈME MILLE

PARIS

Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1910
Tous droits réservés.

[iv]

[1] [2] [3]

LES CASSEURS DE BOIS

I
LE CHOIX D'UN MARI

Popette se planta devant moi et, décisive:

—Cher ami, je veux épouser un aviateur.

C'était au premier soir de la Quinzaine d'Anjou, qui s'ouvrait dans la douceur de l'automne. L'essor simultané d'une douzaine d'aéroplanes sur un couchant de nacre avait transporté la foule. Les cris et l'enthousiasme montaient jusqu'aux grands oiseaux de toile. On communiait dans la stupeur et le charme. Il semblait advenir à tous un même grand bonheur. Une flamme aux joues, une larme aux yeux, Popette répétait d'une voix ardente et rapide:

—Je veux épouser un aviateur.

Un vague cousinage et une vraie sympathie m'unissent à Popette. Elle a vingt-quatre ans. Son père, un céramiste de valeur mort prématurément, a laissé aux siens une solide aisance. Grandie en plein milieu artiste, Popette mène une libre existence. Tantôt on la rencontre suivie de loin par une maman spirituelle et débonnaire qui s'essouffle, lève des bras courts, soupire: «Oh! cette enfant!» et s'assoit. Tantôt elle est chaperonnée par son jeune frère Loulou, dont les douze ans se dépensent en galopades de poulain échappé.

Saine et pure, Popette a toutes les audaces de l'ignorance. Ses dehors délurés enveloppent une petite âme de romance. Elle s'exprime avec une volubilité dont elle cherche vainement à se guérir. Elle a bien essayé de sucer des cailloux. Mais elle les avale.

Sa beauté gamine a la frappe nette d'une monnaie neuve. Popette est de petite taille et s'en félicite:

—Une petite femme, dit-elle, ça doit être plus facile à prendre dans ses bras qu'une grande.

Depuis qu'elle a l'âge du mariage, Popette le déclare à tout venant: elle n'épousera que l'homme qui saura lui plaire. Elle l'espère et l'attend sans impatience apparente. Jusqu'ici, je ne lui ai connu que des emballements sans consistance ni durée, qu'elle appelle négligemment des amitiés tendres. Mais, cette fois, elle paraît bien décidée à fixer son choix.

Et comme je m'effraie un peu d'une passion si prompte, Popette s'indigne. Il y a belle lurette qu'elle et son frère ne rêvent qu'aviation. C'est inimaginable ce que Loulou a déjà construit d'aéroplanes en chambre, ce qu'il a déjà consommé de cannes à pêche, de torsades de caoutchouc, d'hélices en carton et de mouchoirs de batiste. Et il est arrivé à des résultats. Ses appareils volent. Même qu'ils ont démoli la suspension, brisé une glace, cassé deux potiches.

Puis, les cils baissés, le bout du petit nez frémissant de malice, Popette me révèle un culte plus secret. Dans un lieu retiré, qu'il est convenu de ne pas désigner par son nom, où les regards inoccupés errent au long de la muraille, Loulou s'est avisé de coller tous les portraits d'hommes volants, découpés dans les journaux. Panthéon modeste, autel caché, où l'on se recueille devant ces traits illustres. Pressé d'obéir à la nature et contraint de ne le point avouer tout droit, on dit maintenant chez Popette «qu'on va voir les aviateurs».

Tant de ferveur ébranle mon scepticisme. Cependant, je risque encore une objection:

—Cela ne vous effraierait pas, Popette, d'avoir un mari qui s'expose sans cesse au danger? Vous n'ignorez pas que les aviateurs brisent souvent leurs appareils. Ils ont même forgé une locution pour désigner ce genre d'accident. Faire une chute, pour eux, c'est «casser du bois». Ils disent même, plus brièvement encore: «Il y a du bois». Et dame, il ne faut pas oublier qu'à force de casser du bois, on peut finir par se casser les os. Vrai, ça ne vous ferait pas peur, d'épouser un de ces casseurs de bois?

Mais Popette a la foi. Et, dans un crâne et preste roulis d'épaules:

—Ça vaut mieux que de casser du sucre. En somme, ce n'est pas plus dangereux que l'auto. Il y en a qui sont mariés, n'est-ce pas? Osez donc dire qu'on n'envie pas leur femme. Vous voyez bien que vous n'osez pas le dire. Oh! vous ne m'en ferez pas démordre. Et mieux, vous m'aiderez.

—Comment cela?

—Vous connaissez Lucien Chatel?

En effet, je connais Lucien Chatel, le précoce inventeur dont, en ce moment même, dans l'ombre croissante qui monte de la plaine, trois appareils tiennent le ciel. C'est précisément pour applaudir de plus près à son succès que j'ai résolu de suivre la Grande Quinzaine. Mais du diable si je m'attendais à tremper les mains dans un mariage. J'avoue:

—Oui, je connais Chatel. Eh bien?

—Eh bien, vous allez me le présenter. Par lui, de proche en proche, je connaîtrai les autres. Et je choisirai.

—Et voilà. C'est très simple...

—C'est génial, appuie Popette. Songez donc. Une jeune fille qui voudrait découvrir son compagnon de vie devrait le chercher parmi des millions d'hommes. Pour moi, le terrain est déblayé, la sélection est faite. Je n'hésite plus que devant deux douzaines d'échantillons. J'opère sur le fin du fin, la crème de la crème. Car vous conviendrez bien que ce ne sont pas des individus ordinaires, qu'ils dépassent, au propre comme au figuré, le niveau commun?

Cette Popette a le don de subjuguer ses adversaires. Cette fois, je me rends:

—J'en conviens, Popette. Tous ces héros, si j'en crois mon ami Chatel, diffèrent autant par leurs origines—les gentlemen y coudoient les mécaniciens—que par le but poursuivi: l'émotion sportive, la prompte notoriété, le vulgaire profit. Mais ils ont des traits communs. D'abord la ténacité, l'obstination dans l'effort, que rien ne rebute, que rien n'abat. Puis la décision lucide, prompte, ferme, active. Enfin le courage. Ils symbolisent l'énergie sous ses trois faces: la patience, la résolution, l'audace. Soyez persuadée, petite Popette, qu'ils ont leurs travers et leurs faiblesses. Mais en même temps ils ont cultivé et poussé à leurs bornes extrêmes les plus belles facultés dont se puisse ennoblir notre nature. D'un mot, ce sont des hommes...

—J'y compte bien, dit Popette. [10]

[11]

II
HANGARVILLE

A la grande Quinzaine d'Anjou, les hangars d'aéroplanes forment une ville, plutôt une place forte, défendue contre l'invasion avec des précautions féodales, une méfiance moyenâgeuse. Elle est entourée d'une sorte de chemin de ronde que borde sur ses deux rives une palissade aiguë et serrée et que parcourent sans cesse des piquets de fantassins et des patrouilles de cavaliers. Les rares issues pratiquées sur la piste ne livrent passage qu'aux appareils. Et une âpre sentinelle, rigide comme une consigne en marche, bat son quart devant ces brèches à la clôture.

Quant à la porte ouverte sur l'enceinte des tribunes, elle est gardée par une troupe de toutes armes et de tous grades, en même temps que par ces gardiens hargneux, ces fonctionnaires couronnés de casquettes, qui sont les innombrables rois d'une République.

A vrai dire, ce n'est pas trop d'une telle force pour résister à la foule qui se rue à l'assaut en masses profondes. Car Hangarville est très recherché, étant très défendu. Chaque assaillant brandit une arme: une carte, un brassard, un prétexte définitif. Mais l'homme à la casquette veille. Il veille tellement bien qu'il refuse l'entrée à Labarbette, le constructeur pourtant reconnaissable des aéroplanes «Victorine». Par contre, il s'efface, subjugué, devant deux quidams hauts en faux-col, dont le premier dit impérieusement, en montrant le second: «Laissez passer monsieur».

Grâce au «Sésame», signé de l'aviateur Lucien Chatel, Popette et son jeune frère Loulou parviennent à franchir le seuil sacré. La maman de Popette, lasse d'une journée d'enthousiasme et de piétinement, a préféré, au mystère des hangars, le confortable velours des tribunes. Popette a pris la mine fervente et recueillie d'une dévote qui pénètre dans le temple. Loulou, éperdu d'orgueil et de satisfaction, arrondit des yeux comme des objectifs.

Avec ses murailles de bois, son style uniforme, ses avenues rectilignes creusées d'ornières, ses carrefours où l'herbe pousse encore, Hangarville ressemble à ces jeunes cités américaines qui sortent du sol en une saison. Et l'illusion devient frappante du point où le regard embrasse la cabine du téléphone et son réseau de fils, le hangar de l'aviateur américain Hopkins et son drapeau étoilé.

On s'attend à voir le pionnier botté, le rifle à l'épaule, coiffé de feutre et ceint de la cartouchière. Mais personne ne sort des maisons de bois. La ville est déserte. Les nids sont vides. C'est que l'impatiente Popette n'a pas voulu attendre au lendemain. Elle parcourt Hangarville le jour même de son arrivée, dans le calme du crépuscule, à l'heure propice où les grands oiseaux de toile sont sortis et montent au-devant du soir qui tombe... Les aviateurs sont épars dans l'air ou sur la piste, terrain plus interdit, plus sacré que celui des hangars, presque aussi inaccessible que l'espace même.

Ni appareils, ni pilotes. Et nous errons au long des bâtiments vides. Popette penche à chaque seuil ouvert son petit nez curieux et son buste charmant. Elle s'extasie devant les installations sommaires qui trahissent pourtant le goût et la personnalité de chaque aviateur. Ici le désordre. Là des établis dressés. Ailleurs des sièges en cercle, une esquisse de salon.

Mais de grandes caisses, soigneusement abritées, intriguent Popette. Qu'est-ce qu'il y a dedans? Hautes d'un étage, bâties en voliges et garnies de papier-goudron, elles ont servi au transport des appareils. Maintenant, l'ingéniosité des ouvriers en a fait des chambres. On y trouve des lits, des chaises, et parfois même le luxe d'une toilette. Popette demande, émue:

—Est-ce qu'ils habitent ici?

«Ils», naturellement, ce sont les aviateurs. Non. Ces logis improvisés abritent des mécaniciens ou des gardiens de nuit. La plupart des pilotes regagnent au soir la ville dans leur auto. Cependant, certains couchent sur le terrain. C'est le cas de Lucien Chatel. Et c'est une des grosses attractions de la Quinzaine que de visiter ce campement, ces six tentes alignées au long du hangar, où dorment l'inventeur, ses pilotes, son ingénieur et ses ouvriers.

Popette ne voudrait pour rien au monde manquer ce pèlerinage. Se glissant à travers le réseau des cordes d'arrimage, elle admire l'ameublement, la couchette, la chaise, la bougie fichée dans une bouteille, le broc et la cuvette émaillée. Toute rose, elle sort de la tente vide de Chatel:

—Vous avez vu? Il a un pyjama!

Le hangar proche sert de cuisine et de salle à manger. Les casseroles brillent au-dessus du fourneau. Trente couverts s'alignent sur la longue table, garnie d'une nappe, s'il vous plaît. Et les bancs sont faits de madriers posés sur des caisses à essence.

Mais que disait-on, qu'il n'y avait pas d'appareils? En voici un, qui étend ses larges ailes. Et monté, qui plus est. Hélas! il est monté par un gros cuisinier vêtu de blanc qui, profitant de l'absence de ses maîtres, s'est hissé à grand'peine au banc du pilote et se fait photographier au volant, dans une posture de héros...

Cette alerte a secoué Popette. L'heure approche où les vrais aviateurs rentreront. Elle va prendre le fameux contact. Son émotion grandit à mesure que le jour décroît. Elle m'entraîne, abandonne Loulou, béant d'admiration et torturé de basse envie devant le glorieux cuisinier au volant. Oppressée, elle préambule:

—Vous allez me trouver bien bête. Promettez-moi que vous ne vous moquerez pas de moi.

Je promets. La grande crainte de Popette, c'est de paraître ridicule. On n'est jamais ridicule, quand on est jolie. Afin que je ne la raille pas, elle prend les devants et se raille elle-même. Elle rit. Elle a l'art de rire et de parler en même temps, comme un ruisseau qui court tout en gazouillant. Et cela lui donne une voix tintante, argentine, où les mots dansent dans le rire:

—Eh bien, voilà. Vous comprenez, je ne veux pas paraître sotte devant eux. Vous êtes mon ami. Dites-moi vite: quelle différence y a-t-il entre un biplan et un monoplan?

Pauvre Popette! Voilà donc ce qui la tourmentait... J'explique de mon mieux, le plus clairement et le plus brièvement possible. Et comme elle reste confuse de n'avoir pas pénétré un si simple mystère, comme elle s'effraie de son ignorance future devant eux, je la rassure:

—Mais vous avez eu parfaitement raison de m'interroger. Il n'y a pas de honte. Bien des gens en savent moins long que vous et n'ont pas votre modestie charmante. Tenez. Je sais un homme très haut placé, très expert en son art, à qui l'on expliqua minutieusement le mécanisme du biplan placé devant ses yeux. Il réfléchit, hocha la tête, ferma les paupières et demanda enfin: «Mais, où est le gaz?»

[19]

III
PREMIER CONTACT

—Racontez-moi Lucien Chatel, ordonne Popette.

Nous sommes tous trois, elle, son frère et moi, incrustés dans les baquets d'une auto de course qui stationne devant les hangars Chatel. Ce sont les seuls sièges que nous ayons trouvés. De temps en temps, Popette se penche et jette un regard inquiet vers les lointaines tribunes où sa maman l'attend. Déjà leur fronton s'illumine de grosses perles électriques qui répandent une clarté crue sur les banquettes désertées. Mais, à aucun prix, Popette ne voudrait manquer le retour des aviateurs.

—Lucien Chatel? Ah! Je vous préviens avant tout que vous ne pouvez pas l'inscrire sur votre liste de prétendants. Il ne peut figurer que dans la catégorie hors concours. Il est marié.

—La veinarde! dit Popette.

—Lucien Chatel, c'est l'homme d'une idée. Il l'a suivie et elle le conduit loin. Sa vie est une ligne droite qui part de rien et qui mène à tout. Son idée, c'est d'être constructeur d'aéroplanes. Vous savez qu'aujourd'hui tous les enfants naissent avec un petit biplan dans la cervelle. Chatel était en avance d'une génération. Et il se trouvait alors presque seul de son espèce. Ses biographes vous diront qu'il a quelque peu flirté avec les Beaux-Arts. Mais l'École des Beaux-Arts a été la couveuse artificielle des premiers hommes-volants. Choper fut peintre et Saquefin sculpteur. Et c'est logique. Car l'aviation nous séduit précisément parce qu'elle est à la fois esthétique et savante. Je reviens à Chatel. Au sortir de la caserne, il dessina de-ci, s'associa de-là. Mais son idée ne le lâchait pas. Et il ouvrit des ateliers d'aviation juste au moment où tout le vieux continent niait l'aviation... C'est vous dire qu'il eut des commencements plutôt abrupts. Aujourd'hui, ses usines de Vincennes emploient trois cents ouvriers et douze appareils de sa marque sont engagés dans la Grande Quinzaine.

—Est-ce qu'il vole? demanda Popette.

—Il a plané. Il a cassé du bois à une époque où ce n'était ni un sport, ni la mode. Ce garçon de trente ans est déjà mort deux fois.

—Comment?

—J'entends qu'on l'a deux fois laissé pour mort. Une première fois il se défonça la poitrine dans les Landes. La seconde fois, au lac Daumesnil, son planeur, remorqué par un canot automobile, resta sous l'eau pendant deux bonnes minutes avec son passager. Un autre y fût resté. Mais Chatel avait son idée: il voulait construire des aéroplanes; donc il fallait vivre. Voyez-vous, il n'y a rien comme une idée pour ressusciter un homme. Et maintenant qu'il a fait ses preuves, il laisse aux autres le soin de fabriquer des allumettes. Ne cherchez pas et n'écarquillez pas vos jolis yeux, Popette. C'est une variante de: casser du bois.

—Il est bien?

Les femmes prêtent à cette magique formule «être bien» un sens si vaste et si fluide, si complexe et si complet, que je n'ose m'aventurer ni répondre fermement. Biaisons.

—Ils sont tous bien, Popette. Vous jugerez vous-même.

—Et au moral?

Au diable Popette et ses questions! Peu lui importe que Chatel ait les qualités et les défauts d'un bel animal de race, qu'il soit à la fois violent et sensible, fougueux et doux, rude et tendre, brusque et bon, qu'il prodigue sa jeunesse au travail sans la refuser au plaisir, bref qu'il ait le cœur sur la main, la tête près du bonnet et le pied près des chausses d'autrui.

Heureusement, un grondement de moteur proche vient interrompre l'interrogatoire. Ce sont eux! La nuit rabat les oiseaux vers le nid. Vite, nous nous arrachons à nos baquets.

Les aéroplanes roulent sur le sol comme d'énormes automobiles ailées. Des hommes maintiennent et guident l'arrière. Pour éviter une allure trop rapide, les pilotes coupent et reprennent leur élan, apaisent et raniment tour à tour le moteur. Derrière eux, dans leur dos, l'hélice tournoyante dessine un cercle de métal, un pavois impalpable et terrible. Et, haut juchés sur leur siège, casqués jusqu'aux oreilles, encadrés des toiles toutes blanches dans la pénombre comme d'autant de bannières, ils font songer à des paladins rentrant de la croisade et dont le bouclier ferait une auréole...

Au passage, je les nomme à Popette:

—Regardez. Celui-là, avec son amusant bonnet d'Auvergnat, son sourire malicieux qui lui creuse deux fines rides précoces au coin des lèvres... C'est Piéril, avant-hier petit sergent, hier mécanicien, aujourd'hui roi de l'altitude...

Popette m'interrompt:

—Marié?

—Ah! dame, oui.

—Encore! s'écrie Popette. Ah! ça, ils sont donc tous mariés?

—Mais non. Mais non. Tenez, en voilà un qui ne l'est pas. Savournin. Celui qui est si joliment cravaté. Le plus galant des cadets de Gascogne. Un Méridional qui gagnait chaque année, en course automobile, le Circuit du Nord.

—Il est bien, juge Popette.

—Je vous le disais, qu'ils étaient tous bien. Tenez, regardez cette juvénile figure qui brille pour ainsi dire dans la nuit, tout illuminée d'extase et de triomphe. C'est Pajou, le Benjamin des aviateurs...

—Celui-là n'est pas marié, au moins?

—Vous ne voudriez pas, Popette! Son papa vient de lui payer un aéroplane pour son bachot!

Cependant le gros cuisinier blanc s'avance au seuil du hangar qui sert de cuisine et de salle à manger. Il crie:

—A table!

Ce que les mécaniciens traduisent en joyeux échos:

—A la croûte! A la croûte!

Une file de bougies fichées dans des bouteilles illumine la longue table. Leurs flammes vacillent dans l'air frais du soir où se mêle la bonne odeur du fricot.

Popette ne se tient pas de joie. Tout l'intéresse et tout l'amuse. Mais soudain elle sursaute. Près d'elle, un svelte jeune homme, vêtu de la cotte et du bourgeron bleus, la casquette houleuse et le pied martelant le sol, harangue énergiquement l'équipe:

—Bon Dieu, qu'est-ce qui m'en a laissé encore un dehors? Mais grouillez-vous donc, tonnerre! Qu'est-ce que vous foutez là, vous autres? Allons, plus vite que ça. Faut qu'on se démène.

Je ne suis pas bien sûr du dernier mot. Il me semble qu'il rimait plus richement avec la glorieuse réplique de Cambronne...

Popette, que cette apostrophe étouffe un peu, se rapproche de moi:

—Mais, où est donc M. Chatel?

Alors je saisis le jeune homme en bleu, au langage enflammé:

—Cher ami, permettez-moi de vous présenter Mlle Popette, qui tient absolument à épouser un aviateur.

Déjà Chatel a recouvré son calme et son aisance. Et, se découvrant largement, il dit en riant:

—Ah! mademoiselle, comme vous avez raison!

Mais Popette goûte mal ma méchante plaisanterie. Et pour cacher sa confusion et couvrir sa retraite, elle s'écrie en se frappant le front:

—Ah! mon Dieu! Et moi qui ai oublié maman dans les tribunes!

[27]

IV
RÉMY PARNELL

C'est autour d'une table à thé, dans cette tribune-buffet fleurie, festonnée, animée de musique, qui fut l'étincelante trouvaille, le joyau au front de la Grande Quinzaine, où les yeux, le palais, l'oreille—trois sens sur cinq—trouvaient ensemble leur satisfaction.

Depuis une heure, Rémy Parnell, sur monoplan Victorine, domine l'espace. Malgré la grande hauteur, on distingue jusqu'à la ceinture sa silhouette assise et courbée. Il fait vraiment corps avec son appareil. Ils se complètent. Sa trajectoire est tellement inflexible et tendue, droite et pure, qu'il semble fuir à la surface étale d'un lac aérien. Et son vol somptueux, d'une impériale majesté d'aigle aux ailes toutes grandes, écrase les autres essais, les aplatit à ras de terre. On ne voit que Rémy Parnell dans le ciel. Il règne.

Popette le suit, les yeux agrandis, la gorge sèche, la tasse de thé en arrêt, entre la soucoupe et les lèvres. Sa mère reste décidément à la ville. Elle prétend qu'à regarder ces casseurs de bois, elle se casse la barre du cou. Et elle a confié sa fille à la tutelle de Loulou. Mais le petit frère de Popette se soucie bien de son rôle! Il éclate d'orgueil d'être attablé près de Lucien Chatel et de ses amis, parmi la curiosité de la foule qui se montre le jeune inventeur. Cependant Popette, extatique, dit à Chatel en désignant du menton le glorieux appareil:

—N'est-ce pas, que c'est beau?

Bien que d'une école opposée à celle des «Victorine», Chatel est trop intelligent pour être injuste:

—Oui, dit-il, je comprends qu'il séduise. C'est un idéal réalisé. Nos yeux y retrouvent des formes familières et jolies, la carène et les ailes. Puisqu'il se proposait d'imiter l'oiseau, il touche à son but. Il atteint sa perfection. Il ne peut plus s'améliorer qu'en vitesse.

—Et le biplan? interroge gravement Popette, initiée de la veille et fière de sa science toute fraîche.

—Le cellulaire est dans l'enfance. Non seulement il n'a pas dit son dernier mot, mais il parle à peine. Il balbutie. Ses formes se modifieront très rapidement. Soyez persuadée que l'an prochain nous verrons ici même des silhouettes nouvelles.

Et comme Popette esquisse un hochement de tête satisfait:

—Oh! poursuit Chatel, je sais bien qu'actuellement il n'est guère joli. Je n'ignore pas les noms dont on l'accable: la caisse, la voiture de déménagement, la cabane-bambou. Ce ne sont pas des noms d'oiseaux! Mais c'est qu'aussi nous ne sommes pas habitués à ses lignes. Nous devrons nous y accoutumer pour en découvrir la beauté. Question de temps. C'est ainsi que les enfants d'aujourd'hui sentent tout naturellement la splendeur d'une locomotive...

Mais le charmant et clair visage de Popette se ternit de mélancolie. Elle s'intéresse, décidément, plus aux aviateurs qu'à l'aviation. Elle ne connaît Rémy Parnell que par les journaux, par les portraits, les interviews publiés à l'occasion de téméraires et retentissants insuccès qui l'ont paré d'une auréole de héros malheureux. Avide de détails avérés, elle met la tablée à contribution. Il y a là Letipe, l'ingénieur de Chatel, et l'enthousiaste correspondant d'une grande feuille sportive. Popette stimule leurs confidences.

Et peu à peu la figure de Rémy Parnell se dégage, une de ces figures diverses et contradictoires que sculpte la causerie: figures vivantes, figures ressemblantes cependant, car ne sommes-nous pas nous-mêmes divers et contradictoires?

On tombe d'accord que Rémy Parnell est un gentleman au sens que le mot a pris en passant le détroit et qui évoque, dans la forme et dans le fond, une élégance naturelle, une correction aisée, une parole et un vêtement qui tombent juste et bien.

Puis quelqu'un déplore qu'il manque de technique, qu'il prenne son appareil des mains du mécanicien comme un jockey qui monte en course reçoit son cheval des mains d'un lad. Avantage, risquent les uns. Inconvénient, répliquent les autres. Par contre, à l'unanimité, on salue en Rémy Parnell un merveilleux pilote.

Popette et Loulou écoutent de toutes leurs oreilles. La jeune fille s'émeut surtout de la légende dont se pare déjà la courte vie de l'aviateur. On raconte que, se croyant gravement malade—hantise commune à beaucoup de jeunes gens—il résolut de vivre au moins une existence intense et riche en émotions. Il chassa, des régions polaires aux forêts africaines. Puis l'aviation vint. Il cassa du bois avec frénésie et recouvra, au vif de l'air, une santé d'acier.

Par exemple, on discute ferme la question de savoir si Rémy Parnell a gardé des façons simples ou si sa gloire rapide l'a quelque peu grisé. Ses détracteurs aiguisent leurs traits et sortent leurs preuves. Ainsi, la veille, après avoir tenu, à la tombée du jour, l'espace pendant plus de deux heures, Rémy Parnell atterrit enfin; on l'entoure et on l'acclame. Mais il écarte les enthousiastes, prend par le bras un de ses amis, l'entraîne et lui demande: «Connaissez-vous les résultats d'Auteuil?». A quoi ses partisans de répliquer que Parnell s'intéresse aux courses et qu'ayant vécu loin du monde pendant toute la fin de la journée, il a bien le droit, en retombant sur terre, de s'enquérir des événements survenus en son absence.

Soit. Mais lorsqu'une jolie jeune femme le supplie d'apposer sa signature sur une carte postale, comment excusera-t-on Parnell de témoigner de l'impatience et de déclarer sèchement: «Seulement les initiales...»? Parbleu! La réponse est facile. Pour le juger, il faut se mettre à sa place, imaginer les milliers de demandes pareilles dont il est assailli, submergé. Et puis, la morgue, c'est souvent le masque glacé de la timidité.

Cependant, le monoplan Victorine fuit toujours de son allure sûre et tendue, décrit ses grands cercles sur sa piste invisible, comme s'il dessinait dans l'air autant de prodigieuses couronnes ajoutées à la gloire de son pilote.

Popette regarde, Popette écoute. Secrètement, elle est du côté de ceux qui défendent Rémy Parnell. Sera-ce lui, le gentleman-volant, sera-ce lui qui fixera le petit cœur de Popette? Elle se penche vers Chatel:

—Vous me ferez signer une carte par lui, n'est-ce pas, quand il sera descendu?

Chatel promet et tient parole. Il emmène Popette aux hangars, où une véritable foule assaille le héros, le presse contre la palissade, le bloque, lui met le stylo sous la gorge. Ah! comme on comprend qu'il ne signe que les initiales!

Popette tend timidement la carte qui reproduit le portrait de Rémy Parnell. Et il faut voir le séduisant, l'audacieux, l'ingénu sourire dont elle pare sa figure charmante, tandis que Chatel présente sa requête... Rémy Parnell regarde, écrit, rend le carton. Et Popette, ivre de joie, d'orgueil, éblouie d'un présage de victoire:

—Il a mis son nom tout entier!

[35]

V
UN ACCIDENT

C'est le deuxième jour du prix de la Durée, le plus important de la Quinzaine. La veille, Choper a établi un formidable record. Et Piéril se propose de le battre.

Pour lui, l'entreprise est capitale. La victoire lui assurerait tout ensemble la gloire universelle et la forte somme. Et ses amis s'y intéressent presque autant que lui. Car ils forment, autour du pilote, une petite association. Piéril apporta le châssis et la voilure, gagnés dans un concours de modèles réduits. Un journaliste, un ingénieur, un banquier se cotisèrent afin d'acheter le moteur. Et, désormais, tous quatre partagent les frais et les gains de chaque campagne.

Aussi les trois associés s'empressent-ils, plus émus en apparence que Piéril lui-même, autour de l'appareil. C'est, tout au fond de la piste, dans l'espace réservé à l'essor des aéroplanes. Le soleil de midi, large épanoui, promet une belle journée. Et toutes les faces brillent d'espoir.

Popette assiste au départ. Au bras de Lucien Chatel et redressant sa petite tête charmante sous la toque de laine, elle a franchi les derniers barrages. Elle foule la terre promise. Et le spectacle des suprêmes préparatifs la passionne et l'absorbe.

Piéril, debout dans l'armature de son appareil, fait son plein d'essence. Ce n'est pas un bidon qu'il emporte, c'est un baril, un tonneau. Condition nécessaire au succès. Car, sauf incident, son vol durera autant que sa provision d'essence. Mais quelle surcharge! Aussi, pour la compenser, Piéril s'allège-t-il autant qu'il peut. Il a quitté souliers, jambières, montre, portefeuille. Ah! dans ces moments-là, les aviateurs deviennent fous. Il y en a qui brossent leurs souliers pour en détacher la boue. Pour un peu, ils se confesseraient, afin de se débarrasser du poids de leurs péchés.

Mais Popette s'intéresse à Mme Piéril presque autant qu'au pilote lui-même. Elle l'admire, elle l'envie. Ah! la brave petite compagne, accorte, éveillée, ronde et potelée comme une fine caille de vigne. Que c'est crâne, et courageux, de suivre son mari tout au long de l'épreuve, de darder, de projeter ses vœux et son énergie vers le petit point blanc suspendu dans le ciel...

On élance l'hélice. Le bruit du moteur éclate et ronfle. Des hommes, dont le bourgeron claque au vent, s'agrippent à la cellule arrière. Piéril lève la main. Il s'ébranle.

Mais s'enlèvera-t-il? Tout est là. Une fois qu'il aura quitté la terre, il ne retombera plus. Même, au fur et à mesure qu'il consommera son essence, il s'allègera et n'en marchera que mieux. La casquette de Lucien Chatel tangue sur son front agité. Généralement, quand ses appareils jouent une grosse partie, il se terre et va cacher son émotion dans quelque coin ignoré.

L'aéroplane de Piéril roule sur le sol, où ses pneus creusent un sillon. Comme il est lourd! Et tous les cœurs, au fond des poitrines, sont aussi lourds que lui.

Enfin, il se décolle! Le voilà parti. Ah! maintenant, il va pouvoir rester des heures en l'air, toute la journée... C'est la victoire avec ses lauriers et ses fruits d'or.

On respire. Les gorges se débrident, les visages s'éclairent. Popette observe Mme Piéril, toute droite, la bouche entr'ouverte, le souffle court et la lèvre sèche. Pour un peu, Popette irait lui prendre les mains, à la brave petite femme, afin de mieux communier dans la joie. Lucien Chatel s'est éclipsé. Quant aux associés de Piéril, ils ne quittent pas des yeux le grand oiseau blanc qui lentement s'élève, leur espoir ailé.

Mais que se passe t-il? Un monoplan, rentrant au port, arrive droit sur le biplan de Piéril. Il le domine et fond sur lui. On croit assister à l'effroyable bataille des deux écoles rivales. Tous deux marchant à soixante à l'heure. Sûrement ils vont se pulvériser, s'anéantir...

Non. Piéril a vu. De deux dangers, il choisit le moindre. Et comme un homme menacé de recevoir un bolide sur la tête serre les épaules et tend le dos, il se rabat au sol. Son appareil le touche et s'y accroche.

Sera-ce l'accident? Pendant un interminable instant, on espère encore. Puis c'est le stupide écrasement, l'énorme et jolie architecture aérienne, si rigide, si tendue, qui s'écroule et s'aplatit.

Au même pas de course, dans la même angoisse, les amis de l'aviateur s'élancent vers lui. Le souvenir des chutes tragiques traverse les mémoires. Si Piéril était pris sous le moteur? Popette suit Mme Piéril. Ah! les atroces minutes pour la brave petite femme!... Et Popette, tout en courant, balbutie, sans bien savoir ce qu'elle dit:

—Il n'a rien, n'est-ce pas, madame, il n'a rien?

En effet, il n'a rien. On le voit se dégager de l'amas de débris. On l'entoure. En chaussettes dans l'herbe humide, il se croise les bras, furieux contre le maladroit qui le contraignit d'atterrir et désolé de la partie perdue. C'est fini, maintenant, il n'aura pas le prix de la Durée. Choper le gardera. Que d'espoirs, de projets, soudain réduits en miettes!... Ses associés consternés contemplent et mesurent le désastre...

Mais Mme Piéril a rejoint son mari. D'un seul regard, elle l'enveloppe, l'examine:

—Tu n'es pas blessé?

—Mais non, mais non.

Ah! dans ce moment-là, le reste lui est bien égal, à elle, le prix de la Durée, et la victoire, et lauriers, et les fruits d'or. Penser qu'il aurait pu se tuer... Pourtant, il a du chagrin, son homme. Alors elle l'entraîne un peu à l'écart et, sans souci des photographes et du cinéma, lui jette un bras autour du cou, se hausse, l'attire et lui plante un gros baiser sur la joue.

Popette m'a saisi la main. Ses beaux yeux bruns sont humides. Et, de sa voix rapide qui tremble et rit:

—Vous avez vu?... Vous avez vu?... Voilà à quoi ça sert, d'être la femme d'un aviateur. Ah! ce que c'est chic, de pouvoir consoler un homme rien qu'en lui tendant le bec... [42]

[43]

VI
DÉJEUNER AU HANGAR

Midi. Trente couverts s'alignent aux deux côtés de la longue table dressée sous le hangar. Mme Chatel n'accompagnant pas son mari, il n'y a pas, parmi les convives, d'autre femme que celle de l'ingénieur Letipe. Aussi, quand Chatel l'invite à s'asseoir près de lui sur le banc, Popette se sent-elle très intimidée, sous son petit air crâne. Deux femmes pour vingt-huit hommes, c'est impressionnant.

Et puis, le décor est si nouveau. Cette halle aux murs de bois, ouverte d'un côté sur le jour cru de la piste et cachant de l'autre, dans ses profondeurs sombres, mille sujets hétéroclites: des couchettes, un moteur et des morceaux d'aéroplane, des caisses et des sacs de provision, des barils. Et ces cuisiniers qui s'agitent devant leurs fourneaux, dans un grand bruit de casseroles et de friture.

Elle a beau se répéter qu'elle n'est pas seule, que son petit frère Loulou est assis à ses côtés, Popette est un peu dépaysée, perdue: Elle regrette presque d'avoir accepté l'invitation de Chatel. Mais, dame, elle a voulu voir de près des aviateurs. Et, à ce point de vue-là, elle est servie. Ils sont trois, attablés devant elle: Savournin, Pajou, Lerenard. Et qui plus est, trois célibataires.

A leur suite, s'alignent les mécaniciens, ajusteurs, monteurs, toute l'équipe. Sans compter quelques transfuges des maisons voisines que Chatel accueille généreusement. Est-ce la présence de cette jolie petite femme inconnue? Est-ce plutôt la faim aiguë de gaillards qui ont trotté toute la matinée derrière les appareils? Quoi qu'il en soit, le repas commence dans le recueillement, dans un silence actif où l'on entend cette réflexion, coulée à mi-voix par un ouvrier: «Si on avait tous une sonnette au menton, quel carillon!»

Mais Savournin ne sait pas rester longtemps muet ni grave. Rien ne peut ternir sa fine gaîté. Toute sa face rase, ouverte et franche, respire la belle humeur: ses yeux bleus, d'une eau scintillante et claire; ses dents éclatantes, d'une fraîcheur, d'une pureté enfantine, et dont son rire fréquent ouvre tout grand l'écrin. Jusqu'à sa cravate, qui lui ressemble et le complète, désinvolte, coquette, envolée aux deux pointes, en ailes d'oiseau.

Évoque-t-il l'aventure d'auto où il pensa trouver la mort, du temps où il montait en courses? Dépeint-il la guigne persistante de ses débuts d'aviateur? Il conte, de jet, sans faconde, avec la même inaltérable gaîté, que pimente une pointe d'accent méridional.

Il faut l'entendre rappeler son premier accident d'aéroplane... Emporté par un tourbillon soudain, il sort de la piste, franchit une ligne d'arbres, atterrit au premier espace libre. Aussitôt, le bruit se répand qu'il a fait deux victimes. Brancardiers, ambulances. Ah! Vaï. Elles étaient jolies, les deux victimes. Une dame enceinte qui s'est évanouie d'émotion à cinquante pas de l'appareil et un monsieur qui s'est tourné le pied en courant voir l'accident!

Mais la guigne n'a pas duré. Il l'a lassée avec le sourire. Et c'est justice. Personne comme Savournin pour «gratter» sur son appareil, pour le mettre au point à patients coups de lime. A quatre heures, chaque matin de la Quinzaine, il arrive de la ville en auto. Depuis quelques mois, il vole de succès en succès. Il étonne l'Europe: Et sans rien perdre de son cordial humour, de son ardeur riante, sa jolie grâce d'oiseau qui jase et qui brille.

Pajou, le benjamin des aviateurs—dix-huit ans—écoute, un coude sur la table et le menton dans la main. Sur son visage juvénile et précis de Bonaparte à Brienne, on lit l'ambition d'égaler, de dépasser les exploits des grands virtuoses. Il n'en mange plus. Et il ne sort de son rêve que pour demander à Chatel, le front anxieux et la voix inspirée:

—Dites, Monsieur Chatel, si je partais à pleins gaz?

Quant à Lerenard, c'est un timide. Ancien contremaître chez Victorine, admirable mécanicien, récemment promu au rang de pilote, sa fortune soudaine l'éblouit. Son col le gêne et ses mains l'embarrassent. Et pareil à l'autruche qui fuit le péril en se cachant la tête, il voile son trouble en s'enfouissant le nez dans son verre.

Du côté des ouvriers, le ton monte à mesure que le repas s'avance. On commente passionnément les essais du matin. On s'y montre sans pitié pour les concurrents malheureux. Parlant de l'aéroplane qui s'est brisé dans l'atterrissage, une voix blagueuse prononce—et c'est toute l'oraison funèbre du pauvre appareil pulvérisé, aplati en flaque:

—Mon vieux, on l'a ramassé avec une cuiller et du buvard!

Mais un grand diable dégingandé, suivi d'un aide, surgit dans le vide de la baie. L'homme du cinéma! Ses jambes, longues et grêles, écartées en compas, ressemblent aux pieds de son appareil. Plein d'assurance et de bagout, il sollicite l'honneur de prendre sur son film le déjeuner au hangar. Et pour s'attirer la bienveillance générale, il certifie que la bande se déroulera dès le lendemain soir dans un grand music-hall parisien.

Popette s'effare. Quoi? Elle va figurer sur une scène de café-concert? Ah! vous avez voulu voir des aviateurs en liberté, Popette. Ce sont les inconvénients du métier. A la face de Paris, vous allez être un petit peu compromise en compagnie du brillant Savournin.

L'homme en compas stimule les convives. Est-ce la vieille habitude de poser devant l'objectif? Rien n'est plus difficile à dégeler que des gens devant un cinéma.

—Voyons, Monsieur Savournin, s'écrie-t-il, portez un toast!

Excellente idée. Et pendant qu'avec une agilité merveilleuse l'homme tourne d'une main son moulin à café et de l'autre en change la direction, Savournin se lève, salue, improvise un speech où son heureuse fantaisie mousse et déborde.

Les visages s'animent, s'éclairent. Les verres tintent. Savournin heurte le sien à celui de Popette, s'incline et découvre son joli sourire perlé... Ah! certes, parmi les célibataires, Rémy Parnell, le gentleman-volant, apparaît bien séduisant, mais aussi bien lointain. Mais ce Savournin serait un bon compagnon de vie, plein d'entrain, de vaillance, de gaîté... Et l'homme du cinéma, jambes écartées, tournant éperdument ses deux manivelles, ne se doute pas qu'il immortalise les perplexités d'une petite Popette que guette vaguement l'embarras du choix. [50]

[51]

VII
LE BRASSARD

Loulou, le frère de Popette, a un brassard. Mais oui, un vrai brassard. Même qu'il l'a trouvé par terre, près d'un hangar. Un brassard violet, frappé de lettres d'or. Avoir un brassard à douze ans... Ça suffit à vous griser. Ça grise bien les grandes personnes.

Et Loulou est ivre d'orgueil. Il en titube. Songez donc. Passer sous le nez des gardiens, sous le nez des fantassins et des cavaliers, sous le nez des gendarmes, passer sous tous ces pifs-là librement, légèrement, la tête haute, l'air distrait, la démarche affairée. Avoir de l'autorité sur l'autorité. Je vous dis que c'est enivrant.

Ah! dans ces moments-là, on excuse et on comprend le goût bien français du brassard. Oui, quand on est un quidam quelconque perdu dans la foule, on blague. On se gausse, par exemple, des petits messieurs qui, pour organiser le plus modeste concours de cerfs-volants sur la plus minuscule des plages, commencent par s'affubler d'un énorme brassard. Mais quand on en porte un soi-même au biceps, c'est une autre paire de manches. On devient un autre homme, avec une autre cervelle. Alors on conçoit l'allure désinvolte et supérieure de ceux qui revêtent le sacré symbole. On la conçoit, car on l'adopte.

Pour atteindre au sommet de sa gloire, Loulou s'est rué sur la piste, sur l'inaccessible piste. Ah! la sentinelle a été rudement épatée. Mais elle l'a laissé passer, grâce au brassard. Et maintenant, il la foule, la terre promise, dans un galop effréné. Cent mille regards le contemplent, cent mille curieux l'envient, lui, Loulou.

Saoul de puissance, il lance des mots et des cris que le vent de la course cueille sur ses lèvres. Des aéroplanes ronflent au-dessus de sa tête. Bah! Qu'est-ce qu'un aéroplane? Un cerf-volant qui marche tout seul. Loulou est blasé. N'est-il pas l'égal des aviateurs, avec son brassard?

Il pourrait même passer pour un pilote, aux yeux du public. Un pilote qui aurait eu son aéroplane en cadeau de première communion. Pajou a bien reçu le sien pour son bachot. Non, décidément, Loulou ne souhaite pas d'être pris pour un pilote. C'est banal. Sous l'aile des biplans de Lucien Chatel, il en éclôt chaque mois des couvées entières.

Le chic, ce serait d'être pris pour un commissaire... Quelle idée! Il va se donner à lui-même la comédie. Et, par le miracle de la griserie, voilà Loulou promu commissaire. Son imagination bouillonne. Il s'aide de ses souvenirs personnels et des propos doucement ironiques de Lucien Chatel. Il est Poitrinas, le commissaire le plus gonflé de son omnipotence. Le thorax bombé, la voix creuse et grasse, il lance et distribue de haut des «Bonjour, cher!» essentiels et protecteurs comme des bénédictions papales. Puis, s'irritant sans cause, il tonne, clame, engueule, sans abandonner sa majesté ni sa superbe de pontife.

Puis Loulou se transforme en Laridan de la Poline, sans qui les concours ne seraient plus des concours. Son regard étincelle en briquet. Piaffant sec sur de hauts talons, il coupe, taille, rogne, tranche, avec la précision métallique et définitive d'une paire de ciseaux.

Plus haut encore! Loulou est le duc de Molinon, président de la Quinzaine et grand vigneron de son métier. Ses gestes prennent une grâce nonchalante et flexible. Son coude s'écarte en anse d'amphore comme s'il offrait le bras à la femme de l'Exécutif. Il avance sur les pointes, modeste sous la rafale du succès comme un danseur de corde dans la tempête des bravos, heureux d'avoir, en un juste équilibre, également favorisé l'essor de l'aviation et le renom des vins d'Anjou.

Plus haut, plus haut toujours. Loulou devient Coquard, le banquier Coquard qui, dans la coulisse, tient les fils des marionnettes et les cordons de la bourse. L'œil narquois, le menton aiguisé d'un rictus, les mains enfoncées dans les poches jusqu'aux genoux, il contemple la plaine, dénombre la foule et soupèse le gain de la journée. C'est pour lui qu'un million d'êtres humains s'est rué vers l'Anjou. C'est pour lui que des pionniers téméraires luttent contre l'espace. Il est le prodigieux croupier de ce tapis vert où tournent les chevaux ailés.

Fou de grandeur, Loulou voudrait monter encore. N'y a-t-il donc plus rien, au-dessus de cet homme, pour qui les uns versent leur argent, pour qui les autres risquent leur peau?

Y a-t-il un souverain plus obéi, un potentat le plus absolu? Oui. Il y a le gendarme. Le gendarme dont l'autorité ne connaît pas de borne, le gendarme qui ne pense pas, qui ne réfléchit pas, qui n'a rien d'autre dans l'esprit, derrière son front, que sa puissance, qui en est plein comme une cruche est pleine d'eau, le gendarme qui n'est qu'un bloc de pouvoir, coulé dans des bottes.

Et Loulou est le gendarme. Il crie, il hurle: «On ne passe pas!» Du diable s'il sait pourquoi on ne passe pas. Mais voilà justement l'ivresse culminante, le paroxysme de la jubilation. C'est d'embêter les gens sans raison. C'est d'arrêter la foule, les cyclistes, les voitures, avec un geste, avec un doigt, c'est de faire aux autos signe de ralentir même quand elles calent. Et tout cela sans savoir pourquoi, pour le plaisir. Pourquoi? Mais il s'en fout, il s'en fout éperdument...

Or, Loulou, dans sa démence orgueilleuse, s'est rapproché des barrières. Un gardien le hèle: «Pssitt!», le happe:

—Dites donc, mon petit ami, où avez-vous trouvé ce brassard-là? Il est faux. On vend les pareils dix sous au bazar de la ville. Vous allez me quitter ça tout de suite. Et si je vous y repince, gare à vous...

Et Loulou s'effondre, s'anéantit, soudain précipité du faîte des grandeurs. [58]

[59]

VIII
RIVALITÉ

Le dirigeable Albatros concourait pour la Coupe des Aéronats, sur dix tours. Mais, soit qu'il fût seul de son espèce et qu'ainsi la course perdît de son intérêt aux yeux de la foule, soit que l'allure de son hélice et de sa marche semblât trop lente aux regards blasés, il évoluait dans l'indifférence. Il apparaissait déjà comme un anachronisme, une diligence défilant devant les tribunes au beau milieu d'une course d'autos.

Dans le garage en plein air contigu au pesage, un mécanicien assis au volant dit à l'un de ses camarades:

—Y a seulement deux ans, on se serait dévissé le ciboulot, pour regarder ça... Au jour d'aujourd'hui, on s'en bat l'œil.

Popette, accoudée à la barrière du pesage, cueillit le propos au vol. Elle en éprouva quelque dépit. Ces chauffeurs ne se doutaient donc pas qu'un de ses soupirants, là-haut, dirigeait l'aéronat?

Mais oui, un soupirant. Et non point un de ces candidats—tels le gai Savournin ou l'élégant Parnell—que sa petite sagesse tenait en observation et qui ne se doutaient même pas de leur bonheur possible. Non, non, un vrai candidat, qui posait sa candidature.

Depuis le début de la Quinzaine, le dirigeable, arrivé par le train et gonflé sur place, se balançait sous son hangar, en lisière de l'aérodrome. Il craignait le vent. Mais, en attendant de tourner autour de la piste, son pilote tournait autour de Popette.

Ah! ça n'avait pas traîné. Ce Barral se trouvai être un ami de Chatel. Dès le second jour, il s'était fait présenter à Popette. Et, depuis, il s'empressait, faisait les honneurs de son dirigeable toujours prisonnier, de la nacelle, du moteur, offrait le thé au buffet, promettait à la jeune fille, dès le meeting terminé, une promenade aérienne...

Indice plus grave, il courtisait la maman de Popette. La bonne dame revenait, en effet, de temps en temps aux tribunes, depuis qu'elle savait sa fille résolue à rester jusqu'au bout de la Quinzaine. Elle avait levé au ciel ses petits bras courts: «Ah! cette enfant». Et, rencognée au dernier rang des banquettes, contre le mur du fond, à l'abri des courants d'air, elle tricotait avec résignation des chaussons de grosse laine grise pour les pauvres. C'est là-haut que Barral montait parfois la saluer et lui tenir compagnie, prodiguait ces frais d'amabilité que les gendres font plus tard payer si cher à leur belle-mère.

Évidemment, il avait du goût pour Popette. Mais lui-même n'était pas déplaisant. Un amateur, un gentilhomme, racé de traits et de silhouette. Un type dans le genre de Rémy Parnell, en somme. Un passionné de ciel, qui ne comptait plus ses ascensions. Et qui, aux qualités professionnelles, ajoutait des dons précieux de courtoisie, d'entrain, d'enjouement et d'esprit.

Qu'avait donc cette foule à négliger le dirigeable, à lui préférer nettement l'aéroplane? Les deux sports, hélas! ne comportaient-ils pas des risques équivalents? N'était-il pas gracieux, ce grand squale doré qui nageait dans l'azur? Et Popette enrageait. Mais, en descendant tout au fond de sa pensée, elle enrageait un peu contre elle-même, car elle n'était pas bien sûre de ne pas partager l'opinion générale.

A ce moment, le jeune Loulou rejoignit sa sœur. Ce jour-là, il remplaçait la maman de Popette. Il désirait assister au départ de Savournin. Et, depuis la fatale aventure du brassard, où il avait senti sur son épaule la lourde main de la justice, il n'osait plus s'aventurer tout seul sur la piste. Popette consentit à l'accompagner. Une fois de plus, l'inaltérable bonne grâce de Lucien Chatel leur fit franchir le seuil de la terre promise.

Tandis qu'un mécanicien, debout parmi l'enchevêtrement des haubans, achevait le plein d'essence, Savournin, au milieu d'un groupe, contait gaîment quelque aventure. De fines molletières épousaient étroitement le galbe de sa jambe. Un maillot lui moulait le torse. Sur son col immaculé, sa cravate aux pointes envolées répandait des couleurs délicates et vives de fleur ou de papillon. Et dans la pénombre projetée sur son visage par la visière de sa casquette, à chaque éclat de rire, ses dents brillaient, toutes blanches. Dès qu'il aperçut Popette il vint à elle, se découvrit largement et lui fit bel accueil. Ils devenaient de très bons amis.

Mais on entendit un sourd bourdonnement. Une ombre rapide, allongée, courut sur le sol. Presque au zénith, l'Albatros passait. Un ouvrier goguenarda:

—Tiens, v'là la saucisse...

C'est ainsi qu'ils avaient dédaigneusement baptisé le dirigeable. Popette s'irrita mais ne put s'empêcher de sourire.

Cependant, les préparatifs de départ étaient achevés. Savournin prit congé de Popette, s'élança lestement à son poste. Une minute après il était en plein vol.

On l'eût dit lancé à la poursuite du dirigeable. Il le gagnait sensiblement de vitesse. Il planait à la même altitude. Et le spectacle était nouveau, de cette course entre le plus lourd et le plus léger que l'air, de cette rivalité tangible entre les deux principes.

Mais l'aéronat avait une forte avance sur l'aéroplane. Et ce fut seulement après un tour de piste, juste à hauteur du champ d'essor, qu'ils se rejoignirent. D'un élan irrésistible, l'oiseau blanc dépassa le poisson doré. Alors, un ouvrier, enthousiasmé, s'écria:

—T'as vu, mon vieux, t'as vu s'il a bouffé la saucisse!!

Une heure après, les deux héros avaient atterri. Barral, seul concurrent, avait gagné la Coupe des Aéronats. Auréolé de son exploit, il vint chercher la louange de Popette. Bonne personne, elle ne la lui marchanda pas. Alors, encouragé, il lui dit:

—Voulez-vous me permettre de vous reconduire à la ville avec votre frère dans mon auto?

C'était la première fois qu'il risquait cette invitation. Le plus souvent, Popette rentrait dans la fine voiture de Savournin, qu'il conduisait avec sa virtuosité d'ancien coureur de vitesse. Justement, le gai pilote s'avançait, poursuivi jusqu'aux hangars par les ovations de la foule. Une seconde, Popette hésita. Puis

—J'ai, dit-elle, promis à M. Savournin.

Et, blottie dans son baquet de course, elle songeait malicieusement au mot de l'ouvrier une fois de plus, l'aéroplane avait bouffé la saucisse. [66]

[67]

IX
LERENARD

Rappelé pour deux jours à Paris pendant la Quinzaine d'Anjou, j'avais pris le train du soir et je me disposais à fumer une cigarette dans le couloir du wagon, quand je me heurtai à Lerenard.

D'abord ouvrier, puis contremaître aux ateliers Victorine, Lerenard est aussi sûr comme pilote que comme mécanicien. Phénomène peut-être unique, il a, sans clairon ni grosse caisse, promené un appareil à travers l'Europe, réussi à chaque escale de belles envolées, et cela, seul, tout seul, sans le plus petit mécano, sans autre aide que celle des soldats mis dans chaque pays à sa disposition et dont il ne comprenait même pas la langue.

Malgré ses exploits et ses succès, Lerenard est resté simple et modeste, semblable à lui-même. Le cas est rare. Combien peu, parmi les aviateurs, résistent à cette soudaine montée de gloire qui les arrache au cadre de leur vie, les soulève, les hausse au pinacle et fait, de l'inconnu de la veille, un grand homme!

Tout se conjure pour les griser. Leurs traits, leur passé, leurs intentions, leurs performances, leurs paroles sont instantanément répandus par les journaux sur toute la surface du globe. A peine sont-ils au volant de direction que crépite autour d'eux la petite fusillade des déclics d'instantanés. Mettent-ils leurs lunettes ou se grattent-ils la tête? Aussitôt l'homme au cinéma, jambes écartées, braque avidement vers eux son moulin à café, afin d'immortaliser ces gestes héroïques. De jolies femmes, avec un sourire charmeur, des yeux câlins et des façons de chatte, leur arrachent des signatures sur cartes postales, programmes, albums ou éventails. Entrent-ils déjeuner au buffet des tribunes? D'abord ils marchent dans un bruissement de célébrité. Les convives, cessant de manger, chuchotent le nom fameux. Puis l'ovation éclate, la foule se lève, les serviettes s'agitent et les tziganes attaquent La Marseillaise. Ah! cela vous change un gaillard qui, le mois précédent, se restaurait au Duval ou chez le bistro du coin. Et ces grands personnages, ministres, princes, chefs d'États, qui vous font visite, vous félicitent, vous serrent la main et boivent vos paroles. Et aussi ce brusque afflux d'argent, ces primes offertes, ces prix décrochés en un tour de piste, l'existence devenue du jour au lendemain large et facile, les grands hôtels et la bonne auto, «la vie de château, quoi!» comme dit gaiement Savournin. Convenez qu'il faut avoir le cerveau rudement solide pour résister à cette ivresse-là et pour ne pas se sentir autour de la tête un rayonnement d'auréole.

Eh bien, l'ancien ajusteur Lerenard, que les beaux bras dorés de la Gloire ont aussi caressé, qui a causé familièrement un quart d'heure avec le roi de Scandinavie, l'ancien ajusteur Lerenard n'a pas changé. En voilà un qui n'est pas blasé sur la vie de château! Ce soir-là, le simple petit extra du dîner au wagon-restaurant et du gros cigare à bague, qu'il tire en creusant les joues, suffit à lui enluminer le teint et à le rendre d'humeur expansive.

—Vous allez à Paris? lui demandai-je.

Il me répondit d'un air comiquement désespéré:

—Je ne sais pas où je vais!

—Comment?

Ravi de conter son histoire et de prendre son auditeur pour juge, il s'épancha. Il s'était presque engagé pour deux prochaines exhibitions, l'une en Écosse, l'autre sur la Côte d'Azur. De part et d'autre, on lui avait arraché une demi-promesse. Et voilà que les deux meetings tombaient à la même date! Lequel choisir? Question d'autant plus pressante que les représentants des deux comités l'attendaient sur le quai de la gare, au saut du train.

Littéralement, on se l'arrachait. On l'écartelait. De ses poches bourrées, Lerenard tirait des liasses de télégrammes, les ouvrait de ses doigts durcis par l'outil. Jamais il n'avait reçu tant de dépêches de sa vie. A la fois inquiet et flatté, un brin narquois, il me lisait les phrases d'adjuration véhémente.

Dans les deux camps, on déployait la même ardeur, sous des armes différentes. C'était un groupe financier, propriétaire d'un aéroplane, qui tentait d'entraîner Lerenard en Écosse. Les actionnaires, gens titrés pour la plupart, faisaient sonner aux oreilles du malheureux pilote des formules retentissantes: on comptait absolument qu'il ferait honneur à sa promesse; un homme d'honneur ne manque pas à sa parole; il y allait de son honneur, etc. Jamais non plus on n'avait tant parlé à Lerenard de son honneur.

Les arguments de la Côte d'Azur, pour être moins nobles, n'en étaient pas moins émouvants. Là, toute une cité se traînait aux pieds de l'ancien ajusteur. Sans lui, tout croulait. C'en était fait du succès du meeting et de la saison entière. Le comité, en suspens, vivait dans l'angoisse. On s'abordait en ville d'une phrase haletante: «Y en a-t-il un?» Tantôt on signalait en gare un aviateur sans appareil, ou un appareil sans aviateur. Le président était prêt à signer n'importe quoi, sa propre condamnation à mort, pour décrocher un aviateur avec un appareil. Une telle situation apitoierait Lerenard. Il ne se refuserait pas à jouer ce rôle de sauveur...

J'interrogeai:

—Mais vous? Votre préférence?

Lerenard m'avoua qu'il craignait beaucoup ces messieurs de la noblesse et leurs grands mots. Si, vraiment, il allait abîmer son honneur? Mais il avait pour la Côte d'Azur un secret penchant. Là, il serait son maître. Il n'aurait personne sur le dos. Le patelin le tentait. Et puis, dame, on payait large: plus de billets de mille que de jours dans la semaine...

Et, tout à coup, comme pour excuser ce petit mouvement intéressé, il s'ouvrit à fond, me dévoila ses joies intimes à palper les premiers fafiots, à pouvoir répandre un peu de plaisir, un peu de bonheur, enfin à faire du bien autour de lui.

Ainsi, il avait sa maman à sa charge. Et il fallait entendre la jolie façon touchante dont ce grand diable de Lerenard prononçait ce mot-là: «Maman». Une veuve d'ouvrier, ça n'a pas gros. Aussi, il avait été rudement content, quand il avait pu lui donner un peu de bien-être, des choses dont elle avait eu envie toute son existence: de la fourrure, du foie gras, un petit voyage, et puis même une gentille somme au cas où il se ferait casser la gueule... Ah! dame, ça peut arriver, ces affaires-là. Mais c'est égal, ça vous a du chic, de pouvoir décrocher tous ces petits bonheurs en voltigeant, en faisant l'oiseau.

Ah! du coup, je n'hésitai plus:

—Mais sacrebleu, prenez-moi votre Côte d'Azur, puisqu'elle vous tente! Et faites-moi le plaisir de lâcher vos champions d'honneur qui, s'ils risquent un peu d'argent, ne risquent pas leur peau.

—Vous croyez? fit Lerenard.

—Bien sûr. Et tenez ferme.

Nous arrivions à Paris. Devant moi, Lerenard fut simultanément happé par deux groupes, l'un très pur et l'autre provincial. Ah! certes, le bon Lerenard dut avaler là une minute embêtante. Mais j'étais bien tranquille sur l'issue de la mêlée: il penserait à «Maman».

[75]

X
«PARNELL S'EST TUÉ...»

—Quand j'étais jeune fille, nous déjeunions souvent, maman et moi, dans un petit restaurant du boulevard Montparnasse. A une table voisine de la nôtre venait s'asseoir un long jeune homme triste. Il avait des yeux bleus, doux et mélancoliques, une moustache blonde et tombante de chef gaulois. Nous l'avions surnommé entre nous Vercingétorix. Il paraissait timide et réservé. Cependant il nous saluait en passant devant nous. Puis un jour, nous échangeâmes quelques mots de table à table, à propos d'un rôti brûlé qu'on nous avait servi. La glace était rompue. Dorénavant, nous nous signalions les plats réussis ou ratés. Peu à peu, dans les intervalles du service, nous faisions connaissance. J'appris que Vercingétorix suivait les cours de l'École des Mines, qu'il souhaitait, une fois ingénieur, de réaliser de grandes inventions. Et c'est ainsi, mêlant nos vues sur nous-mêmes à des impressions sur le menu, que nous en vînmes à nous aimer.

«Un an après, j'épousai Vercingétorix, de son vrai nom Paul Ravier. Les débuts de notre mariage furent extrêmement heureux. Paul avait pris la direction d'une usine de pièces détachées pour l'automobile. Il réussissait. Nous étions libres, indépendants, sans souci et très amoureux.

«Mais peu à peu mon mari changea. Il devint taciturne, irritable. Il cessa de me confier ses projets. A table, il avalait à grand bruit les plats en deux temps. Qu'ils étaient loin, nos gentils repas de fiancés au petit restaurant du Montparnasse! Enfin, j'appris qu'il construisait un aéroplane. Tout s'expliquait.

«D'abord inquiète sur ses projets, je le devins sur sa vie. Autant d'essais, autant de chutes. Puis ses affaires, négligées, périclitèrent. Il engagea dans ses tentatives des sommes considérables. A tous mes soucis, s'ajoutèrent les embarras d'argent. Ah! on envie les femmes d'aviateurs. Elles ont de jolies minutes, mais aussi de bien vilains moments...»

Ainsi Mme Ravier se confiait à Popette. Elles s'étaient prises d'amitié sur la piste, dans ces instants pathétiques où l'aéroplane s'arrache au sol, où l'on communie dans l'émotion, où tous les assistants n'ont plus qu'un cœur.

Popette se félicitait d'être admise dans l'intimité d'une telle femme, de connaître les joies et les angoisses réservées aux compagnes de ces héros.

—Enfin, poursuivit Mme Ravier, vinrent les premières envolées, les premiers succès. Oui, c'est délicieux, pour nous, de partager l'apothéose, bouquets, banquets, réceptions, ovations... Mais que d'alertes, aussi! Quand, au début d'un grand vol, on perd l'appareil de vue, quand on se sent là, impuissante, clouée au sol, quand on épie le tic-tac du télégraphe, quand on voit revenir très vite un cavalier, une auto, une vedette, quand on se demande: «Qu'est-ce qu'ils vont m'annoncer? La panne, la chute, l'incendie, la mort?»

«Aussi, voyez-vous, je crois que, nous autres, nous aimons notre compagnon, notre homme, d'une tendresse plus violente, plus farouche que celle des autres femmes... Tenez. Un souvenir. C'était au moment de cette fameuse traversée des Vosges en aéroplane, Épinal-Strasbourg. Ils étaient deux rivaux en ligne: mon mari et Rémy Parnell. Ils avaient eu, simultanément, l'idée de la tentative. Mais Parnell tenait la corde. Installé à demeure à Épinal, il s'entraînait chaque jour, guettait le moment propice. Tandis que mon mari, retenu par ses affaires, ne pouvait pas résider là-bas. Il devait attendre une période de temps calme, accourir au signal de ses amis.

«Moi, je souhaitais passionnément le succès de mon Paul. C'était pour lui la gloire consacrée, la fortune définitivement relevée. L'attention du monde entier était concentrée sur cette tentative dont le caractère et la portée frappaient tous les esprits. Pourvu que Parnell ne réussît pas avant lui!

«Or, un soir, j'allais à pied à notre usine de Grenelle, afin de rejoindre mon mari, quand, croisant deux ouvriers dans la rue, j'entendis l'un qui disait à l'autre: «Parnell s'est tué.»

«Je m'arrêtai, étourdie, à croire que j'allais tomber. Vous savez si la pensée va vite. J'imaginai ce qui avait dû se passer. Cet homme avait appris la nouvelle, annoncée d'un coup de téléphone, à son garage ou son atelier. Je voulus rejoindre ces deux ouvriers, les interroger. Mais ils avaient disparu.

«Je courus donc à l'usine, où l'on me renseignerait. Mais si vous saviez les idées qui me tourbillonnaient dans la tête, pendant la route! Ah! je vous l'ai dit, on devient terrible, sauvage, enragée. J'avais épousé, si étroitement, la cause de mon mari que, dans la première minute, j'eus un affreux mouvement de joie à savoir mon Paul délivré de son concurrent! Je ne voulais pas penser que ce jeune Parnell laissait une mère, des amis, des êtres chers dont il serait pleuré, je ne voulais pas m'apitoyer. Non, non, Paul passerait les Vosges le premier, le seul. Voilà ce qui m'importait!

«Puis, le remords me vint, d'une allégresse si féroce, si impie. Paul, lui aussi, pourrait trouver la mort dans cette traversée. Car Parnell était habile. Qui sait si je n'allais pas porter malheur à mon mari, en me réjouissant de la disparition de son rival?

«Et malgré mes craintes, mes remords, mes superstitions, malgré tout, chaque fois que sonnait dans ma mémoire la petite phrase: «Parnell s'est tué», je retrouvais dans ma poitrine cet atroce et délicieux sentiment de débarras. Je courais, en pleine rue, au point d'attirer l'attention des passants, pour échapper à l'obsession de la phrase: «Parnell s'est tué», à l'abominable joie qu'elle éveillait en moi.

«J'arrivai enfin à l'usine. Parnell n'avait fait qu'une chute sans gravité. Il avait simplement cassé du bois. Ah! mon amie, quel soulagement tout de même! Je respirai, allégée, purifiée, libérée. J'étais heureuse de savoir que la tentative n'était pas tellement dangereuse, qu'elle n'avait pas entraîné d'accident mortel. Mais je l'étais surtout de me sentir délivrée de ma mauvaise joie, de ma cruauté impitoyable, presque criminelle... Et entraînant mon mari à l'écart, je me jetai dans ses bras. Il me semblait qu'il venait d'échapper à un grand danger... et moi à une petite infamie.» [82]

[83]

XI
AUGUSTE

—Eh bien, demandai-je à Popette, où en sont vos petites affaires de cœur? Vous avez décidé, en arrivant ici, d'épouser un homme volant. Nous sommes à la moitié de la Quinzaine. Votre choix se dessine-t-il?

Popette répliqua prestement:

—Je balance encore. Vous comprenez, ils me plaisent tous, en général, justement parce qu'ils sont aviateurs. Et chacun me plaît, en particulier, par ses qualités personnelles. Rémy Parnell est si élégant, Lerenard est si bon, Savournin est si gai, et Barral si galant. C'est très embarrassant.

Nous nous étions assis face à la piste sur un banc improvisé: une volige posée sur deux tréteaux et recouverte avec de vieux numéros de L'Auto. Car le signe caractéristique d'un hangar d'aviation, c'est de manquer de sièges. La planche était flexible et Popette ne sait pas rester en place; aussi nous dansions comme bouchons sur l'eau. C'était assez désagréable et cependant nous inspirions de l'envie aux passants obligés de rester debout.

Au moment même où Popette me confiait sa perplexité, une jeune femme accosta devant nous un gentleman guêtré de cuir et coiffé de feutre. Un porte-plume et un album à la main, elle lui demandait évidemment un autographe. L'air flatté, le torse avantageux, l'homme aux guêtres signa. Aussitôt la dame plia la feuille en deux. C'était la mode, d'écraser tout vif le paraphe des aviateurs et d'examiner ensuite les arborescences fantaisistes que l'encre fraîche avait jetées sur le papier.

Le héros de l'aventure ne m'était pas inconnu. Je dis à Popette en manière de plaisanterie:

—Voulez-vous que je vous tire d'embarras?

—Oui.

—Épousez Monsieur Auguste.

—Qui ça, Auguste?

—Monsieur Auguste, c'est le surnom que l'on donne au brillant aviateur dont on vient d'écraser devant vous la signature. Mais c'est vrai, vous ne pouvez pas comprendre. Vous êtes trop jeune. Il y a une vingtaine d'années, chaque cirque avait son Monsieur Auguste. Son rôle consistait à singer maladroitement les autres. Il était vêtu d'un habit trop vaste, d'un pantalon trop court, d'un chapeau trop petit, d'une cravate trop large et de gants trop longs. Il avait le nez rouge et le toupet pointu. Prétendait-il imiter un tour d'adresse? Il le ratait. Un tour de force? Il s'aplatissait. Courait-il offrir la main à l'écuyère? Il s'étalait. Par sa désopilante gaucherie, il soulignait l'habileté de ses camarades. Bref, une mouche du coche qui ne saurait même pas voler. Eh bien! la troupe des aviateurs possède son Monsieur Auguste. Vous l'avez vu. C'est Dubisson, l'homme à l'album.

Popette remarqua:

—Mais il n'a ni vêtements trop courts, ni gants trop longs. Il est même très bien habillé.

—Évidemment, il n'a pas le costume de M. Auguste. Mais il en a la manière. J'entends qu'il imite ses concurrents d'une façon maladroite, affairée, inutile et comique. Il est de tous les meetings. Plein de zèle, il s'installe aux hangars avant tous les autres. C'est même la seule circonstance où son appareil arrive le premier... Puis la réunion s'ouvre. Chaque après-midi, M. Auguste sort son aéroplane. Il l'amarre à son hangar à grand renfort de câbles. La face inspirée, le torse en bataille, il prend place au volant. On met le moteur en marche. La foule accourt au tintamarre. L'hélice tire si fort que, semble-t-il, l'appareil va entraîner le hangar comme un cheval emporte une voiture. C'est superbe. Alors, M. Auguste coupe l'allumage et descend, imperturbable et satisfait. La séance est terminée.

«Cependant, parfois, à la tombée du jour, il se hasarde sur la piste, en aéroplane. Il la parcourt, inlassablement, sans jamais quitter le sol. Les mauvaises langues affirment qu'il a entrepris à forfait le labourage du terrain. Il lui arrive même de varier ses exercices. Il défonce une barrière, éventre une tente ou bien pique du nez et reste la queue en l'air. Jamais personne ne l'a vu se décoller du sol.

«Et, pourtant, il garde sa confiance sereine. Quand de grands personnages visitent les hangars, il leur décrit son appareil avec une complaisance minutieuse. Il excelle à ces démonstrations au point fixe. C'est son triomphe. La foi l'illumine. Il croit vraiment que c'est arrivé. Et vous voyez qu'il distribue les autographes sans embarras ni confusion, tout comme un roi de l'altitude ou de la distance. Pour être un homme volant, il ne lui manque que de voler.»

Popette hausse les épaules et s'éloigne. Sans doute, elle m'en veut de l'avoir si longuement entretenue de ce fantoche...

Mais qui peut se flatter de connaître le cœur des femmes? Le lendemain soir, elle m'accoste, la toque agressive sur son petit front têtu:

—Vous savez, j'ai fait parler M. Chatel, et tous les autres, sur Dubisson. Eh bien, mon cher, vous avez absolument tort de le blaguer. C'est un énergique, un persévérant. S'il ne réussit pas, c'est peut-être qu'il n'a pas la veine, ou qu'il n'est pas au point. Tous les aviateurs ont passé par là. Au début, est-ce que Ravier ne tombait pas à chaque sortie? Est-ce qu'on ne se moquait pas de lui? Mais depuis qu'il a franchi les Vosges, on admire, justement, la patience qu'il a déployée dans ses essais. Qui vous dit qu'un jour votre M. Auguste ne va pas prendre son essor, étonner le monde? Vous le trouvez ridicule? Moi, je le trouve touchant. Chaque fois que je le vois parcourir la piste, maintenant, j'ai envie de pleurer. Je voudrais l'encourager, le consoler, lui crier: «Bravo! Hardi! Tenez bon!» Est-ce qu'on sait? Un petit mot tendre, ça lui donnerait peut-être le coup d'aile... [90]

[91]

XII
CLIENTS

—J'ai trois rendez-vous de clients ce matin, me dit Chatel. Voilà des gens qui intéresseraient votre jeune amie, Mlle Popette, puisqu'elle veut connaître des hommes-volants. Dommage qu'elle ne vienne que l'après-midi. Car enfin, l'acheteur d'aujourd'hui, c'est l'aviateur de demain. Il y en a, parmi ces gaillards-là, qui vont se couvrir de gloire. Ils représentent l'inconnu, la surprise. Dame, dans le tas, il faudrait choisir un peu à la devine. Mais ils ont, sur les héros de la Quinzaine, l'avantage d'être moins recherchés, moins «en scène», et aussi d'être plus nombreux...

—Vraiment, demandai-je, en dehors des professionnels, l'amateur, le simple amateur vient à l'aéroplane?

—Je vous crois, qu'il y vient, et terriblement. Il existe, le bon bourgeois qui s'offre un biplan comme une auto, et qui trépide, et qui en veut. Bien sûr, il y a, dans le nombre, des loufoques et des fumistes, comme partout. Mais ce ne sont pas les plus ennuyeux. D'ailleurs, vous allez voir.

Le premier client qui se présenta semblait découpé dans un catalogue de bon tailleur, tant il était verni, soigné, impeccable. Tenue de pesage, gants de renne, noble visage, barbe blonde grisonnante à point. Bref, le monsieur sérieux.

Après avoir fourni, devant un biplan, les explications d'usage,—que le gentilhomme écouta avec une attention correcte et soutenue,—Chatel indiqua le prix de l'appareil tout nu voilure et châssis. Le noble amateur acquiesça d'un signe de tête. Le moteur était au choix du client. Chatel énuméra les différentes marques, avec leur valeur. Le monsieur sérieux choisit la plus chère. Quant aux conditions de paiement, à la commande et à la livraison, il les accepta d'un battement de paupière. Enfin, Chatel crut devoir signaler un très récent perfectionnement, qui entraînait une assez forte majoration de prix. L'impeccable client l'adopta sans balancer.

Et tandis que les deux hommes échangeaient une poignée de main et prenaient rendez-vous pour le soir même, afin de conclure l'affaire, j'admirais, par devers moi, la force de l'attrait et de la tentation. Avec quelle docilité cet homme avait-il accepté les prix et les conditions de la vente!