MICHEL CORDAY

Les mains propres

ESSAI D’ÉDUCATION SANS DOGME

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26

Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.

Il a été tiré, de cet ouvrage, quinze exemplaires sur papier de Hollande, tous numérotés.

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

LIBRAIRIE E. FLAMMARION

Dans la même collection :

  • Vénus ou les Deux Risques.
  • Les Embrasés.
  • Sésame ou la Maternité consentie.
  • Les Frères Jolidan.
  • Les Demi-Fous.
  • La Mémoire du cœur.
  • Mariage de demain.
  • Les Révélées.
  • Les Convenus.
  • Monsieur, Madame et l’Auto.
  • Plaisirs d’auto.
  • Les Casseurs de bois.

EN PRÉPARATION :

  • Les Feux du Couchant.
  • Les Hauts Fourneaux.

E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1919 by Ernest Flammarion.

A
LA MÉMOIRE
DE
JEAN JAURÈS

LES MAINS PROPRES

PRÉAMBULE
LE BUT ET LE PLAN

Cet essai s’adresse à ceux qui élèvent leurs enfants en dehors des dogmes, dans un esprit de libre examen.

Quiconque a entrepris cette tâche en sait les difficultés. Dès qu’on réfléchit avant d’agir, dès qu’on se demande pourquoi on agit, dès qu’on ne fait plus une chose uniquement « parce qu’elle se fait », tout devient problème.

On a quitté la bonne vieille grande route, si commode, si facile, si plane, et que le troupeau des générations a suivie. On a devant soi l’espace en friche, où serpentent quelques pistes indécises, toutes fraîches. Où est la bonne direction ? Ici, faut-il prendre à droite, à gauche ? Parfois, on sent l’angoisse du doute. Mais il faut avancer. Alors, on jette des vues, on s’oriente, on se décide. Et l’on marche, en entraînant ses petits par la main.

Il faut que l’effort de chaque pionnier serve à ceux qui lui succéderont. Il faut qu’ils puissent profiter de ses recherches, qu’ils retrouvent les déterminations qu’il a prises, les directions qu’il a suivies, l’empreinte de ses pas.

Cet ouvrage n’a pas d’autre but, ni d’autre plan. C’est un ensemble de modestes solutions aux innombrables problèmes qui se posent au long de la route. Ce n’est qu’une suite d’opinions. Et on ne s’en étonnera pas. En effet, qu’est-ce qu’éduquer ? C’est compléter, fortifier et redresser, par l’influence du milieu, les notions confuses déposées dans le petit être par l’atavisme et l’hérédité. Or, nous ne pouvons agir sur l’enfant que par notre exemple, nos causeries, nos enseignements ; et nous ne faisons alors, en toutes ces circonstances, qu’imprimer dans la jeune cervelle nos propres opinions sur toutes choses…

La première partie de cet essai est précisément un exposé des opinions générales dont nous souhaitons que les enfants soient pénétrés, plus encore par les entretiens de leurs parents et l’atmosphère du foyer que par la lecture des livres et les leçons des maîtres.

La seconde partie est toute d’adaptation.

Quant au titre de cet ouvrage, il est emprunté à l’une de ces vues morales qui se sont affranchies des anciens dogmes.

PREMIÈRE PARTIE
OPINIONS

CHAPITRE PREMIER
LE BONHEUR

Quand on se lance, hors de la grande route, hors des chemins battus, possède-t-on une indication générale sur la direction à suivre ? La vie humaine a-t-elle une tendance ? Car cette tendance devrait nous guider. Nous devrions marcher dans son sens.

Oh ! Il ne s’agit pas de rechercher le destin final de l’homme. A ce sujet, disons-nous simplement que cette planète mourra comme les autres. Il s’agit de savoir s’il existe une aspiration commune à tous les êtres depuis qu’ils respirent sur la terre, un signe indicateur de la vie. Hélas ! La plupart des humains ne se posent même pas la question. Ils naissent, subsistent, meurent, sans avoir pris conscience de ce qu’ils ont tenté de réaliser pendant leur vie.

Et pourtant, cette tendance existe. Voyez une rue fréquentée, vers le soir. Tous les passants courent, se hâtent, se pressent. Or, si les buts sont différents, le mobile est unique. Obéissant tout droit à leur instinct débridé ou tenus en lisière par le devoir, cherchant l’utile ou l’agréable, la hautaine volupté du sacrifice ou le bas plaisir, regardant le ciel ou la terre, tous aspirent à réaliser leur désir, tous vont vers leur satisfaction. Oui, tous, malgré des apparences contraires, malgré de déconcertants détours, tous veulent leur bonheur.

C’est l’instinct primordial de toute existence. On le surprend chez le plus infime animalcule dans le champ du microscope. Il fuit la peine et cherche la joie, c’est-à-dire qu’il fuit le milieu où il souffre et cherche le milieu où il se plaît. En quoi il obéit bien à la loi de la vie : car la joie est de la vie accrue, plus intense et plus ardente ; et la douleur est de la vie diminuée, l’acheminement vers la mort.

Mais qu’est-ce donc que le bonheur ? Ce serait folie d’en donner une définition applicable à tous les humains, puisque ce milliard et demi d’êtres sont différents les uns des autres, puisqu’il n’y a pas deux visages — ni sans doute deux cerveaux — identiquement semblables. Il y a autant de bonheurs que d’individus.

Mais peu importe qu’on demande ces joies au pouvoir, aux honneurs, à l’art, aux voyages, aux plaisirs de la table ou de l’amour, à la conscience de la tâche accomplie, aux sereines recherches du laboratoire, aux élans de l’altruisme, aux félicités du propriétaire, du collectionneur, à de modestes travaux manuels, même aux émotions de la chasse ou de la pêche. Tous ces bonheurs ont des traits communs. Ils donnent à l’être sa satisfaction, le sens de la plénitude. Ils portent la vie à sa plus haute tension.

Il existe dans la nature un exemple de cette tendance continuelle à s’accroître. C’est le végétal. Une plante, une vie humaine s’efforcent toutes deux d’atteindre leur exubérance totale. Elles s’élèvent, l’une vers la lumière, l’autre vers le bonheur.

Au surplus, la croissance de l’esprit est toute pareille à celle de la plante, qui d’abord cherche sa subsistance de toutes parts, aveuglément, par ses mille racines, dans l’obscurité de la terre, puis, s’élançant au jour, se nourrit d’éléments plus subtils, obéit à ses affinités et enfin s’exprime et s’épanouit dans les contours précis de ses verdures fleuries.

Si toutes les manifestations d’une existence, actes et pensées, pouvaient prendre une forme sensible, s’inscrire dans l’espace comme autant de feuilles et de fleurs, l’ensemble d’une vie complète apparaîtrait comme un bel arbre, harmonieux, touffu, luxuriant, étendant ses branches en tous sens, dans un frémissant désir de s’accroître encore.

Un beau rosier est l’image du bonheur.

Et, de même qu’il y a des végétaux de toutes tailles, du chêne au brin d’herbe, mais qui tous ont ce caractère commun de remplir leur ligne, de tendre vers leur complet développement, de même il y a des vies de toutes envergures, les unes très modestes, les autres magnifiques, mais qui toutes peuvent être également heureuses, atteindre leur plein épanouissement. Ce n’est pas une question de dimension, c’est une question de densité, de plénitude. Une destinée heureuse, c’est une destinée remplie.

Enfin, de ce point de vue, le but de l’éducation apparaît. Éduquer, c’est cultiver. C’est favoriser l’expansion de la plante humaine. C’est la redresser, l’abreuver, l’émonder, la bien exposer, de façon qu’elle soit forte, saine, qu’elle donne toutes les qualités de l’espèce, qu’elle atteigne sa plus haute puissance.


Devant la morale du bonheur, une objection se dresse aussitôt. Mais, dira-t-on, si chacun poursuit son bonheur, uniquement son bonheur, chacun blessera son voisin, dans cette poursuite. Aussi faut-il en tracer immédiatement les bornes. Oh ! elles sont indiquées dans toutes les morales, par la simple loi : « Tu ne nuiras pas. » Il faut s’arrêter au moment de nuire. Notre bonheur a pour limites le bonheur du voisin.

Pour reprendre l’analogie avec le monde végétal, un groupe humain ne doit plus être l’inculte forêt où les arbres s’étouffent mutuellement. Une société civilisée doit être un jardin, cultivé avec intelligence, où chaque plante, pour donner toutes ses fleurs et tous ses fruits, arrête ses frondaisons aux frondaisons voisines.

Ainsi la plante reste d’un exemple total : monter bien droit, dans la clarté, s’accroître, s’épanouir, s’orner de fleurs, se répandre en parfums, donner des fruits, et ne borner son expansion qu’à l’expansion des autres.

D’ailleurs — et ceci est capital — cette limitation elle-même apparaît de notre intérêt. Les preuves en abondent.

Il est bien certain que si chacun s’efforçait d’observer cette loi restrictive, tant de heurts, de drames, de souffrances seraient évités, que l’état général de l’humanité serait meilleur. Le monde serait plus agréable à habiter. La vie d’un village est symbolique à cet égard. Là, par une lente sagesse, tous les habitants sont parvenus à respecter la terre du voisin. Leur bien se borne au bien d’autrui. Ne sont-ils pas plus heureux que s’ils dépassaient les limites de leur propre domaine et débordaient sans cesse sur les domaines adjacents ? Que de querelles, de luttes, de haines abolies ! Ce serait la guerre. C’est la paix.

Il y a aussi un fait d’expérience qui, dans l’intérêt de notre propre bonheur, doit nous détourner de nuire. C’est que, le plus souvent, tout acte nuisible retombe sur son auteur. La loi d’équilibre, ou de compensation, joue. Cet acte nuisible fait boomerang. On croit le projeter contre autrui. Il revient à son point de départ. Le bonheur conquis sur le voisin n’est plus du bonheur. On l’a payé trop cher. On lui garde rigueur des remords qu’il éveille. Au fond, nous souffrons plus du mal que nous faisons que du mal qu’on nous fait.

Enfin, la notion relativement récente, pour ainsi dire scientifique, de la solidarité, vient encore confirmer qu’il est de notre intérêt de ne pas nuire. En lésant autrui, nous ne sommes jamais sûrs de ne pas nous léser nous-mêmes, précisément parce que toutes les cellules sociales sont dépendantes, solidaires. Quand un point de l’organisme s’enflamme, tout l’organisme a la fièvre. Tout ce qui nuit à la collectivité nuit à l’individu. Celui qui, au mépris de la prudence ou de l’hygiène, jette quelque virus dans la circulation, est-il jamais sûr que le mal, cheminant à travers le monde, ne viendra pas frapper l’un des siens ?

Ainsi, le souci bien compris de notre bonheur même, nous amène à le borner. Et ceux-là se trompent qui accusent la morale du bonheur de n’avoir ni sanctions ni freins. Elle les trouve en elle-même.


Au surplus, la compréhension, le soin de notre propre bonheur, ne nous détournent pas seulement de nuire, de faire le mal. Ils nous incitent aussi à faire le bien, car ces lois d’équilibre et de réciprocité jouent pour le bien comme pour le mal. Faire du bien à autrui, c’est en faire à soi-même. On fait des heureux pour être heureux. On reçoit en reflet le bonheur que l’on donne.


Oui, entre la morale religieuse, froide, tranchante, nue, austère, et la sauvage morale de la force, la morale du browning, il y a place pour une morale souriante, épanouie, rayonnante, la morale de la fleur.


Il ne faut point cependant opposer la morale du bonheur aux morales religieuses. Leur antagonisme est plus apparent que réel. Il est dans les mots. Qui n’applique en fait la morale du bonheur ?

Il faut, au contraire, considérer cette morale humaine comme le prolongement des morales divines. Celles-ci tenaient l’homme en lisière. Elles guidaient ses pas. Elles le jugeaient incapable encore de marcher seul. Ainsi, la morale chrétienne le maintenait dans le droit chemin par la crainte de l’enfer et l’espoir du paradis.

La morale du bonheur marque un progrès. Elle correspond à un état nouveau de civilisation. Elle estime que la créature peut enfin s’affranchir de tutelle, qu’elle est adulte, qu’elle peut avancer sans aide, que sa conscience avertie peut éclairer sa conduite.


Les connaissances humaines se présentent comme un tronc dont trois rameaux ont jailli : art, science, morale. Le premier, l’art, a donné son élan et ne progresse plus guère ; le deuxième, celui de la science, vient de se développer prodigieusement ; le troisième, celui de la morale, végète. Faut-il désespérer qu’il rattrape les deux autres ?


Il faudrait embellir la vie, la fleurir. N’est-ce pas la tendance générale des progrès humains ? En effet, quels étaient les instincts primitifs de l’homme ? Se nourrir, se reposer, se reproduire. Voyez comme nous avons peu à peu paré, enjolivé ces trois instincts grossiers ! Du besoin de se nourrir, nous avons fait le délicat plaisir de la table. Du besoin de se reposer, la volupté du lit. Et le besoin de se reproduire est devenu l’amour…

Il y a tant à faire, pour embellir la vie, pour l’égayer. Qu’y a-t-il de plus triste qu’une fête foraine ? Ces musées d’horreur, ces jeux de massacre, ces manèges bruyants et laids. Ne pourrait-on pas, peu à peu, couler à des divertissements plus jolis, sans s’écarter du goût de la foule ? On ne dira jamais assez la tristesse des monuments publics. Et les magasins ? Pourquoi ne sont-ils pas généralement plus plaisants aux yeux ? Pourquoi la rôtisserie, la poissonnerie, la boucherie, ne sont-elles pas toujours décorées de céramiques, de marbres ? Pourquoi ne pas rechercher un décor qui soit plus joyeux sans être plus coûteux ? Les tentatives qu’on a faites en ce sens ont presque choqué. Il semble qu’il y ait quelque chose de sacrilège à mettre de la grâce, de la beauté, dans le détail de la vie.


Une humanité travaillant pour le bonheur tendrait à encourager par les plus belles récompenses tous ceux qui collaborent à ce bonheur, l’artiste, l’inventeur… Et ce ne sont pas les grands héros.


Mettons dans notre vie de la grâce, de l’élégance, de la bonté, de la poésie, des enthousiasmes, du plaisir. En un mot, cherchons à l’accroître, à la fleurir, à la faire la plus opulente, la plus luxuriante.

Ayons aussi des raisons, des buts de vivre. Sans quoi, nous descendons à la conception la plus misérable, la plus primitive de la vie, un état inconscient où l’être ne cherche qu’à subsister au jour le jour.


Candide disait : « Cultivons notre jardin ».

Oui. Représentons-nous chaque existence comme un jardin. Et voyez, à surface égale, combien les jardins sont différents. L’un est la brousse, l’autre le paradis. Tout dépend des soins qu’on y donne.


Nous ne pouvons pas prétendre au bonheur absolu, mais nous devons chercher à l’atteindre par le plus grand nombre de points possible.

Notre bonheur est enclos dans notre vie, comme la statue dans le bloc de marbre. C’est à nous de le dégager. Les sculpteurs praticiens procèdent comme si la statue existait déjà dans sa gangue de pierre. Ils l’atteignent par des sondages nombreux, qui s’arrêtent juste à la surface de la future image. Ils la touchent par points. Nous devons être les praticiens de notre bonheur.


Il faut saisir les beaux instants, c’est-à-dire ceux où l’on est heureux sans nuire. Et il faut aussi les proclamer, en soi, autour de soi. On dit plus volontiers : « Quel sale temps ! » que : « Le beau temps… » Il faut que nos propos soient à l’image de la vie, qui roule le bon et le mauvais. Ne serait-ce que pour régler notre pensée sur nos paroles et nous pénétrer de ce sens de l’équilibre.

Il y a d’ailleurs un bonheur dont nous ne prenons pas assez conscience : l’absence de malheur. Par exemple, que de justes petites voluptés on se procure à se rendre compte qu’on ne souffre plus de maux familiers dont on a pâti. Nous n’en jouissons pas. Nous ne nous disons pas assez : « Quelle chance de ne pas avoir mal à la tête, mal aux dents ! »


Au fond, tous nos actes tendent vers l’utile ou l’agréable. Cette formule en deux mots enferme notre vie. C’est un vase qui la contient. A nous d’en faire une belle amphore, de l’élargir vers le haut, d’y mettre toutes les belles fleurs de l’élégance, de l’art, de l’altruisme.


L’aspect d’une roseraie publique, comme celle de Bagatelle, un dimanche, où la foule lente, recueillie, discrète, se promène sous les arceaux de fleurs, apparaît une anticipation, une vision de demain.

CHAPITRE II
LE TEMPS

La foi dans l’avenir. — La connaissance de l’avenir. — Le présent vaut le passé. — L’héritage du passé.

Foi dans l’avenir.

Nous aussi, nous croyons à une vie meilleure, à une vie future. Mais nous ne la garantissons pas dans cet au-delà de la mort que nul encore n’a sondé d’un regard certain. Notre vie meilleure, c’est celle de nos descendants. Notre vie meilleure, c’est l’Avenir. Elle n’est pas dans le ciel. Elle est sur la terre. C’est la vie que nous forgeons pour ceux qui nous succéderont. Nous y croyons parce que nous y travaillons, parce qu’elle est le prolongement de notre vie. Voilà l’acte de foi qui doit nous soutenir au cours de notre existence. Cette vie meilleure, nous ne l’attendons pas dans la résignation, sous le joug des dogmes. Nous la préparons, nous apportons notre humble pierre à l’édifice, dans le courage et l’allégresse.


Devant les vagues monstrueuses, stupides et magnifiques qui se jettent et se brisent contre la jetée, je pense que les hommes ont dompté les forces extérieures de la nature et qu’ils n’ont pas encore dompté les forces intérieures, c’est-à-dire celles qui sont en eux : la colère, la haine, la méchanceté, celles qui les poussent à nuire, à tuer… Ils ont asservi les flots, les vents, la foudre ; ils n’ont point encore refréné leurs instincts barbares.

Mais qui donc aurait osé prédire aux premiers hommes ces victoires sur la nature déchaînée ? Et qui peut assurer que les hommes futurs ne couronneront pas cette victoire, en l’achevant sur eux-mêmes ?


Dans les grandes maladies qui frôlent la mort, les êtres se montrent souvent si beaux, si grands, si délicats, si exquis, si touchants, qu’ils dévoilent une humanité supérieure.

Ils montrent ce qu’ils auraient pu être, ce qu’ils auraient été s’ils avaient pu se libérer de toutes les entraves qui les retenaient de montrer le meilleur d’eux-mêmes.

On dirait qu’au seuil de la mort ils voient l’avenir des hommes et déjà le réalisent.


J’entends des gens dire que nous avons la même mentalité que l’homme des cavernes, que la morale n’a pas fait de progrès, parallèlement à la science et sous son influence.

Est-ce bien sûr ? Et surtout s’est-il écoulé assez de temps pour que ces progrès nous soient sensibles ? Les phénomènes d’évolution, ceux qui ont sculpté la surface de la terre, ceux qui ont peu à peu réalisé l’être humain, sont tellement lents, exigent tant de milliers d’années !

Les notions acquises depuis quelques siècles seulement modifient peut-être l’esprit de l’homme. Mais l’empreinte n’est pas encore assez profonde pour que nous discernions ce relief nouveau.

Prenez en exemple la conception de l’infini, la conception qu’il y a des astres derrière les astres, qu’il n’y a pas de limites à l’espace. Elle est récente, puisque les anciens voyaient un univers borné, voûté. Elle est fille de l’astronomie moderne. Or, cette notion de l’infini, de notre terre perdue comme un grain de boue, comme une cellule isolée d’un organisme immense, cette notion n’est-elle pas pour nous montrer la petitesse, la vanité de nos querelles, de nos luttes, et par conséquent pour améliorer peu à peu la morale ? Ne donne-t-elle pas à l’esprit une sorte d’apaisement bienfaisant, cette sérénité de l’aéronaute ou de l’aviateur qui vogue dans l’espace ? Peut-être cette influence d’une vérité neuve s’exerce-t-elle en ce moment même sur nos cerveaux ? Peut-être modifie-t-elle le sens de nos élans, de nos aspirations ? Mais la métamorphose est trop fraîche, trop actuelle, pour que nous en prenions nettement conscience.


On dit que la science ne change pas la vie. Cependant, prenez un modeste exemple : le téléphone… N’a-t-il pas créé un état nouveau des relations humaines ? Ces gens qui sont éloignés et qui se parlent à l’oreille, qui s’entendent sans se voir, comme des aveugles séparés par l’espace et non plus par la nuit… N’a-t-il pas donné à l’amour, à l’important amour, une facette nouvelle ? Entendre une voix chère et ne pas voir le visage. Avoir un peu plus que la pensée, un peu plus que l’écriture, avoir la parole… et n’avoir pas les lèvres. Et si chacun voulait dresser le bilan de ce qu’il doit au téléphone, de ce qu’il a pu faire grâce à lui et de ce qu’il n’aurait pas fait sans lui, il serait bien contraint de reconnaître qu’il y a quelque chose de changé dans sa vie.

D’une façon générale, les communications rapides, transports et messages, ont rendu la vie plus sensible, en réunissant des êtres chers, en assurant de prompts secours. Elles la rendent plus dense et plus pleine, puisqu’elles permettent, dans un même temps, d’agir davantage. Et elles n’ont fait qu’ébaucher, depuis quatre-vingts ans, leur œuvre de pénétration internationale.

Il n’est pas jusqu’à la photographie qui n’ait réagi sur les mœurs. Depuis trente ans qu’elle s’est vulgarisée, on a pu, grâce à elle, prendre d’une même personne d’innombrables aspects, exacts et vivants. Grâce à elle, les absents et les morts sourient sous nos yeux. Ainsi a-t-elle fortifié les liens des générations et le culte du souvenir.


Un esprit de tradition, fidèle au passé, reconnaîtra aisément que la découverte de l’imprimerie et de l’Amérique entraîna la Renaissance et la Réforme, bref agit sur les mœurs, il y a quatre cents ans.

Mais demandez-lui si le chemin de fer et le téléphone, la sans-fil et l’aviation exerceront une influence morale, il niera.

Ce qu’il y a d’ailleurs d’un peu comique chez les zélateurs du passé, les ennemis du progrès, c’est qu’ils se servent de la science, tout en la maudissant. Ils usent de la dépêche, du petit bleu, des transports rapides, auto et chemin de fer, pour leurs affaires et leurs plaisirs. Ils vantent les vieux logis et ils les désertent. Ils dénigrent la maison moderne et ils s’y portent en foule. Ils blaguent les médecins et les appellent au premier bobo. Ils ne dédaignent ni l’ascenseur, ni l’incandescence. Et ils ne pourraient plus se passer de leur journal, vite informé, vite imprimé, vite servi…


Il y a, malgré tout, bien des raisons de croire à un progrès des mœurs, des raisons tirées de la vie courante. Ainsi, on n’abîme pas le matériel du chemin de fer, bien qu’on puisse impunément, quand on est seul dans un compartiment, obéir à un instinct de rapt et de destruction. C’est un humble et curieux signe d’honnêteté générale.


Chaque fois qu’on modifie un engin de transport en commun, on va toujours de l’inconfort vers le confort. Rappelez-vous le vieil omnibus, la diligence. Voyez les transformations successives du wagon, du tramway. N’est-ce point là un signe que l’humanité tend inconsciemment vers le mieux-être ?


Le progrès s’affranchit difficilement de la routine. Il ne s’arrache pas sans peine aux formes du passé. Ainsi, les premières automobiles étaient juchées sur de grandes roues arrière parce qu’elles dérivaient des voitures à chevaux. On n’en vint que plus tard aux petites roues égales.


Nous raillons les Anglais pour les perruques de leurs juges et le cérémonial suranné de leurs fêtes royales. Ils nous raillent pour nos barrières d’octroi et pour nos duels, parce qu’ils sont affranchis de ces usages.

Dans une mue perpétuelle, le monde se dépouille de ses vieilles plumes. Il en reste de ci, de là, quelques-unes. Et nous rions de celles du voisin.


Toutes les qualités acquises, les sentiments délicats, les fines sensations, tout ce que l’homme a conquis depuis qu’il apparut faible et nu sur la terre, me semblent comparables à cet humus qui s’est lentement déposé sur la rude écorce du globe, cet humus qui n’est que le résidu de la vie, la poussière accumulée des générations, et qui nous donne les fleurs.


Je ne sais pas de plus néfaste geste que celui de Diogène rejetant l’écuelle dont il se servait, à la vue d’un enfant qui buvait dans le creux de sa main. Est-ce qu’au contraire le progrès humain n’est pas une suite d’acquisitions ? La créature jetée nue sur la terre, peu à peu, à accru sa vie. Elle l’a parée, elle l’a embellie. Elle l’a adoucie. Supprimer l’écuelle, c’est retourner à l’état primitif. C’est marcher en arrière. C’est renier tout l’effort séculaire que représente la création de cette écuelle.

La connaissance de l’avenir.

On ne peut pas prétendre qu’on ne prédira jamais l’avenir. On prédit déjà l’avenir astronomique, le retour des éclipses et des comètes.

Or, il en est d’un geste humain comme de la marche d’une étoile dans le ciel. L’un et l’autre sont le résultat de causes déterminantes, de forces précises et qui se composent. Le phénomène terrestre est peut-être plus complexe que le phénomène céleste, mais tous deux sont du même ordre. On ne peut donc pas affirmer qu’on ne prédira pas l’un comme on a prédit l’autre.


Quelle sera la prochaine prévision ? Sans doute la connaissance exacte du temps, au point de vue météorologique, grâce à une étude méthodique de ses phénomènes et grâce à leur coordination, rendue possible par les moyens de communication instantanée, comme la télégraphie sans fil. Déjà, on annonce plusieurs jours d’avance la marche d’une inondation, celle d’un cyclone, d’une dépression barométrique.


L’usage des graphiques, des courbes qui enregistrent par exemple la température ou la pression barométrique, nous familiarise avec l’idée de la connaissance de l’avenir. En effet, si on arrête la courbe en un point quelconque, on connaît la direction qu’elle va suivre immédiatement au delà de ce point. Cette direction se confond pendant quelques instants avec celle de ce qu’on nomme la « tangente » en ce point, tangente qui nous est connue. On peut donc dire que l’on sait quelle sera la température ou la pression un peu au delà du moment présent. On a pu prédire quelques conditions de l’avenir immédiat.


S’accommodera-t-on de savoir l’avenir ? Oui. Car nous connaissons déjà une circonstance future de notre existence : nous avons la certitude de notre mort. Et nous nous en accommodons.


Les alchimistes ont cherché la transmutation des corps, c’est-à-dire l’unité de la matière. Sans doute cette notion deviendra-t-elle une vérité scientifique. De même la lecture de la pensée, qui n’est encore qu’une ressource de prestidigitateur, deviendra, elle aussi, une science exacte. Ainsi, des empiriques, guidés par un obscur instinct, ont entrevu l’avenir. Pourquoi ne soulèverions-nous pas d’autres pans du voile ?


Nous devons lutter contre une paresse de notre esprit, qui se refuse à concevoir un autre état de mœurs que l’état actuel. Bien qu’un regard jeté sur le passé suffise à nous convaincre de la réalité d’une évolution, nous avons peine à admettre que cette évolution se poursuivra. C’est ainsi que, de très bonne foi, des gens vous écrasent sous des formules comme celle-ci : « Il y aura toujours des douanes », lorsqu’on s’efforce d’évoquer un temps où les nations tireraient leurs ressources financières d’un autre système fiscal et supprimeraient ainsi une chance de guerre.


Nos descendants seraient étonnés de quelques traits de barbarie de notre époque, comme nous le sommes nous-mêmes par l’histoire des serfs qui battaient l’eau des douves afin d’apaiser les grenouilles et de protéger le sommeil du seigneur. Comme nous le sommes par ces révélations sur la saleté de la noblesse du grand Roy, sur l’absence de lieux d’aisances au château de Versailles, sur la misère des paysans réduits à manger de la terre…

Ils douteront de l’existence d’une société où l’ouvrier peinait de l’aube au soir pour subsister tandis que le financier gagnait des millions en signant un ordre. D’une société où cinq cents francs de fleurs décoraient le couvert d’un dîner, tandis que des miséreux s’alignaient aux portes des casernes en attendant une écuellée de soupe.

Ils refuseront de croire que des gabelous et des douaniers palpaient les sacs à main, tripotaient les victuailles, faisaient ouvrir les malles, violaient les intimités du linge, et fouillaient les personnes même jusque dans leurs plus secrets replis.

Ils seront stupéfaits de constater que la mémoire, la seule mémoire, donnait accès aux carrières les plus recherchées. Car, pour devenir ingénieur, médecin, professeur, avocat, officier, il fallait subir des examens qui étaient uniquement des exercices de mémoire et qui ne tenaient nul compte du caractère, de l’intelligence, ni du jugement.

Et notre hygiène, dont le taudis reste la tare honteuse, ne leur inspirera qu’un dégoût apitoyé. Ne seront-ils pas ébahis d’apprendre que nos ménagères avaient le droit — qu’elles exerçaient avec la gravité sereine du devoir — de verser sur la foule matinale, en marche vers les ateliers et les bureaux, tous les déchets, tous les détritus d’humanité, toutes les poussières, toutes les pellicules, tous les germes de mort, contenus dans les tapis, les paillassons, les plumeaux et les chiffons secoués par les fenêtres ?

Puissions-nous les étonner comme nos ancêtres nous étonnent. Car l’humanité aura donc fait un nouveau pas vers le mieux.


Les enfants se plaisent à ce jeu des anticipations, qui prennent pour eux des allures de contes de fées. Ils adorent bâtir les palais de l’avenir. Ainsi leur esprit s’aère et s’élargit. Ils se familiarisent avec l’espace et le temps. Quand je cherchais devant mon fils, tout petit, les progrès possibles de l’espèce humaine, il me disait avec un grand geste généreux : « Je te donne des siècles, je te donne des siècles… »

Le présent vaut le passé.

Chaque génération se juge supérieure à celle qui la suit. C’est évidemment une illusion, dont on retrouve la trace dans tous les livres de tous les temps. Ainsi que le disait déjà Montesquieu, si cette déchéance se marquait ainsi d’âge en âge, nous serions retournés au temps des cavernes.

Les hommes les plus intelligents écrivent ou s’écrient : « Ah ! de mon temps !… Tout s’en va… » Évidemment, ce que nous regrettons dans le passé, c’est notre jeunesse. Cette explication simpliste devrait suffire à nous garder de ce travers. Mais il y a d’autres raisons à cette singulière illusion. Ainsi, la plupart des hommes mûrs accusent les jeunes de férocité. C’est un des grands griefs de chaque génération contre celle qui lui succède. D’où vient cette accusation — évidemment fausse, car si chaque génération dépassait la précédente en férocité, nous serions en effet redevenus de véritables bêtes fauves ? Elle vient surtout d’une singulière faculté d’oubli, qui nous fait perdre le souvenir, dans l’âge mûr, de ce que nous avons été dans notre jeunesse. Un capitaine manque d’indulgence aux frasques d’un sous-lieutenant comme s’il ne se rappelait pas avoir commis des frasques de sous-lieutenant. Un père met son fils interne comme s’il ne se rappelait pas ses propres souffrances d’interne. Et, d’une façon plus générale, ces manières cassantes et roides, cet appétit ingénu de parvenir, enfin tous ces défauts inhérents à la jeunesse, nous ne nous rappelons pas les avoir eus. Nous les condamnons chez ceux qui nous suivent comme des signes nouveaux, des marques de dégénérescence. Enfin, il faut ajouter que notre propre jeunesse nous apparaît dans le lointain, tout empoétisée par la mélancolie du regret. Le passé est un jardin dont nous ne voyons plus que les fleurs.


Il faut réagir, même de bonne heure, contre notre étrange penchant de dénigrer notre temps et de trouver le passé bien supérieur. Notre présent sera le passé de l’avenir. Ne l’oublions pas. Et à ce moment-là, on le trouvera admirable.

Supposez qu’il y ait eu, vers l’an 1600, des journaux à chroniques. J’en vois une, inspirée par une invention nouvelle, et qu’on dénigre, naturellement. « Où allons-nous ? On vient de construire des moulins à eau ! Comment dire l’horreur de ce bâtiment qui s’accroupit grossièrement sur le ruisseau, jambe de ci, jambe de là, qui le barre et qui le bat ? C’en est fini de la poésie de la rivière qui serpentait librement à travers les prairies. Où est le vieux moulin de nos pères, qui tournait gaiement ses ailes dans le vent ?… »

Et à son tour, le moulin à eau est devenu le vieux moulin poétique. C’est le temps qui embellit tout.


Il en est des choses comme des actrices : on ne les trouve belles que lorsqu’elles ne sont plus toutes jeunes. Pour que nous apparaisse la beauté d’un objet nouveau, il faut du temps. Quand nos ancêtres sculptaient des cathédrales, ils n’en savaient pas toute la beauté. Il a fallu des siècles pour dégager leur sévère splendeur. Il a fallu l’éducation des yeux, le consentement des générations. A peine nos enfants commencent-ils à goûter la beauté d’une locomotive. Et nous qui donnons notre admiration aux travaux romains, nous la refusons encore à ces grands viaducs, à ces audacieuses et légères dentelles d’acier jetées en écharpe sur la gorge des montagnes.


Soyons fiers du présent. Quelle joie, quel orgueil d’avoir assisté à l’éclosion de tant de découvertes ! Plaignons ceux que l’orientation de leur esprit a détournés de goûter ces splendides, ces poétiques délices des grands horizons de science, l’air et la mer pénétrés, l’univers dévoilé, la cellule violée, l’atome grandi, la terre réduite.

L’héritage du passé.

Il serait parfaitement injuste de croire qu’on répudie tout le passé parce qu’on aime la vie moderne. On peut avoir tout ensemble le culte du souvenir et de l’avenir. On peut être épris des grandes découvertes scientifiques, en sentir l’ardente poésie, et s’attacher passionnément aux vestiges émouvants ou gracieux des époques disparues.

Nous ne sommes pas les ennemis de tout le passé. Nous voudrions garder tout ce qu’il eut d’aimable et n’abolir que ce qu’il eut de nuisible. Nous voudrions n’accepter son héritage que sous bénéfice d’inventaire, le soumettre à l’examen. Il faut trier le passé, et non pas le tuer.

On peut être remué jusqu’aux larmes par une antique maison, un bibelot vénérable, une coutume touchante, une vieille chanson, se passionner pour les annales de sa famille, pour les lieux où elle a vécu, être rassuré, satisfait de sentir au-dessous de soi des racines profondes, sans pour cela tout admirer du passé, aveuglément, en bloc, sans pour cela respecter les superstitions, les cruautés, l’ignorance, sous couleur qu’elles nous ont été léguées par les ancêtres !

Par exemple, est-il rien de plus charmant, de plus justifié, que le costume régional ? Il résulte du climat. Il est, comme la flore, le produit du sol et le reflet du ciel. Loin de le laisser disparaître, ne devrait-on pas s’efforcer de le ressusciter ?

Nous voulons également ramener les belles ruines à la lumière du jour, célébrer ainsi la durée dans ses plus nobles monuments.

Nous voulons que survivent les touchants usages, les vieilles fêtes locales, les jolies traditions. Nous voulons que refleurisse sans cesse cette guirlande légère qui court au long des âges.

Mais nous entendons alléger la chaîne pesante des préjugés qui nous rive aux erreurs du passé.


Car ces préjugés, ces traditions, ces usages, sont oppressifs. Tous exigent qu’on leur obéisse, et qu’on les suive.

Il importe donc de les examiner avant de les suivre et de ne leur obéir que s’ils apparaissent dignes d’être obéis.

Il faut rigoureusement leur demander leur origine, leurs papiers, leur justification. Ah ! c’est un jeu curieux, que d’observer ainsi toutes les coutumes, toutes les « convenances », d’un regard neuf, d’un esprit affranchi. On en voit dont éclate l’illogisme cruel. Ainsi, une société qui exalte la repopulation et qui devrait par conséquent honorer la maternité sous toutes ses formes, écrase sous la honte la fille-mère. Ailleurs, cet illogisme apparaît surtout grotesque. Voici un trait que j’en ai cité souvent. Un homme découvre la photo de sa femme enlacée à pleins bras par un galant. Altéré de sang, il fonce sur la coupable, qui reconnaît en souriant l’épreuve : c’est l’instantané d’un tour de valse, dans une garden-party. Aussitôt le mari s’écroule. Il tuait le couple immobile. Il demande pardon au couple mobile.

Sous ce jour cru, tout aspect de la vie devient un sujet d’étonnement. S’agit-il d’un repas ? Tout fait question. Pourquoi les hommes ont-ils choisi comme tenue de gala précisément celle des domestiques ? Comment tolérons-nous que des êtres, qui nous sont semblables, se tiennent debout derrière nous, nous présentant des plats, nous versant à boire ? Comment poussons-nous l’inconscience jusqu’à parler devant eux comme s’ils n’existaient pas ? Comment les femmes osent-elles s’accrocher des bijoux un peu partout, pour une courte jouissance d’ostentation et de coquetterie, quand chacun de ces grains de pierre ferait la fortune d’une humble famille, quand un rang de perles représente un collier de bonheurs ? Qui règla l’ordre des préséances ? Pourquoi place-t-on très haut certaines professions et en tient-on d’autres en petite estime ? Quelles lois mystérieuses dressèrent la hiérarchie des métiers ? On exalte le chirurgien, on méprise un peu le dentiste. Pourtant tous deux ne font que curer des parties différentes de l’individu…

Le spectacle de la rue n’est pas moins riche en surprises pour peu qu’on se soit un instant dépouillé de ses préjugés, qu’on l’examine avec un esprit tout neuf, mis à nu. On s’étonne alors que les passants s’étreignent les mains pour marquer ou feindre de la sympathie, qu’ils se découvrent le crâne pour témoigner de la déférence. Les modes deviennent des motifs d’hilarité : se parer de la dépouille des oiseaux ou des animaux à fourrure, se comprimer à la taille des organes vitaux, tour à tour s’anéantir ou s’exagérer la poitrine, l’abdomen et les hanches, tout apparaît follement jovial. Les costumes d’exception deviennent comiques. On s’aperçoit que le même bicorne coiffe la tête du général, du garçon de recettes, du polytechnicien et du gardien de musée. Pourquoi le militaire et le garçon boucher sont-ils seuls à porter au côté l’instrument de leur profession, l’un le sabre et l’autre la pierre à affûter ? On reste stupéfait de la vénération qui s’attache aux emblèmes honorifiques. Pourquoi des hommes inspirent-ils plus de respect en s’enveloppant les jambes dans l’unique fourreau d’une robe que dans les deux fourreaux d’un pantalon ? Passe-t-il un enterrement ? Stupeur nouvelle. Bien qu’ils aient l’horreur et l’effroi de la mort, les hommes la saluent comme une amie et les femmes l’honorent du même signe que leur dieu. Tous tolèrent, bien qu’ils cherchent à l’écarter de leur pensée, qu’elle s’impose en spectacle, conduite par un cocher à silhouette de polichinelle, entourée de déguisés macabres, suivie d’une foule où tout choque, la douleur vraie qui s’exhibe, et l’indifférence qui se masque mal.

Ainsi, qu’on lise un journal, un livre, ou qu’on observe la vie de ce regard dépouillé, nos mœurs ne cessent pas de surprendre. Leurs lois apparaissent incohérentes, mettant ici de la honte sur une maladie, là de la gloire sur le massacre, parfois aussi injuste dans leurs pudeurs que dans leurs enthousiasmes, dans leurs sévérités que dans leurs indulgences, dans le choix de leurs victimes innocentes que dans celui de leurs héros malfaisants.

C’est pourquoi un rigoureux examen s’impose, devant l’amas des coutumes, énorme bric-à-brac hérité d’un passé proche ou lointain, où se côtoient l’excellent et le pire, le robuste et le vermoulu, le grotesque et le charmant. Autant il importe de conserver, de consolider les bons usages, autant il est juste de travailler à détruire les mauvais.


Il en est des habitudes comme des traditions. Il ne faut leur obéir qu’après les avoir examinées. Elles servent en nous l’instinct du moindre effort. Ce sont des lignes de moindre résistance que notre esprit suit volontiers, comme l’eau qui descend au flanc des vallées suit les pentes les plus rapides.

Mais il y a deux sortes d’habitudes. La bonne habitude, c’est celle qui simplifie notre vie, en nous facilitant des actes nécessaires mais peu intéressants. Ainsi, pour tous les gestes de la toilette, le rangement d’objets dont nous usons pareillement chaque jour, l’habitude est excellente. Elle nous dispense de réfléchir, de chercher, elle nous épargne du temps, dans des besognes qui ne sont vraiment dignes ni de réflexion, ni de recherches.

Qui ne connaît la mauvaise habitude, l’ineffaçable pli de l’esprit, né de la répétition d’un acte que nous ne pouvons plus nous empêcher d’accomplir, même en nous en représentant le ridicule ou la nocivité ? Il faut la briser impitoyablement, car elle nous enlève sans profit le contrôle de nous-même et nous ravale au rang de la brute.


Si l’on réfléchissait avant d’agir… La face du monde changerait. Rien ne serait perdu, mais tout serait nouveau. On condamne, on exécute, au nom de l’usage, sans voir plus loin. Ah ! évidemment, cette règle est simple et commode. Ne rien discuter, épouser les idées reçues, respecter toutes les traditions, agir comme les autres, s’habiller comme les autres, penser comme les autres… Oui, c’est une ligne de vie qu’on serait tenté de suivre. D’autant qu’en dehors de cette voie, on tâtonne, sans guide et sous les coups. Mais c’est justement parce que cette morale est oppressive et cruelle, impitoyable, qu’on ne peut pas s’y soumettre sans lâcheté. Et puis, on ne peut plus la respecter dès qu’on l’examine.


En abordant les traditions et les usages avec circonspection, en examinant à la lumière de la raison cette floraison poussée sur la couche du passé, où le bon et le mauvais s’entremêlent, nous faisons acte de progrès. Car, en obéissant à toutes les coutumes, par simple esprit d’imitation, parce que « cela se fait », pour « faire comme tout le monde », nous nous rapprochons de la bête qui, guidée par l’instinct, accomplit toujours la même tâche avec les mêmes gestes, sans y réfléchir.


Cet instinct d’imitation, ce souci de « faire comme les autres, d’être comme les autres », sont tout-puissants. Ils n’en sont pas plus respectables. Dans une assemblée bien éduquée, il ferait beau voir que tous les individus ne fussent pas habillés de la même façon ! Avoir la même tenue que les autres… mais c’est un besoin profond. Quand un convive en redingote tombe, dans un dîner, parmi des habits noirs, pourquoi son vêtement lui pèse-t-il cent mille kilos sur les épaules, pourquoi est-il empoisonné au point de vouloir reprendre la porte ? Ce n’est pas par vanité, car même si son costume était plus fastueux que les autres, il éprouverait la même gêne. Ce qui l’oppresse, c’est que ce costume soit différent des autres. C’est un instinct si violent qu’il en est agressif. Si quelqu’un se promenait dans la rue en violet, couleur discrète mais inaccoutumée, il irait sous les rires et bientôt sous les huées. Pourtant il ne nuirait à personne, il ne choquerait aucun sentiment vraiment respectable. Mais il faut être comme les autres et faire comme les autres. Nous sommes encore des êtres d’habitude, comme ces insectes qui tuent celui d’entre eux qui, pour une cause quelconque, a cessé de leur ressembler. Nous les imitons presque. La foule a houspillé, frappé des malheureuses qui essayaient de lancer à la ville la mode, pourtant discrète et commode, de la jupe-culotte adoptée à bicyclette.


Il y a aussi, dans le respect des usages, un grand souci du qu’en dira-t-on, souci qui n’est ni très noble, ni très courageux.

Il y a enfin, dans ce respect aveugle, une grande paresse morale. Balzac dit d’un de ses personnages : « Les institutions pensaient pour lui ». Le contrôle et la critique des usages exigent en effet un effort continu.

Est-ce à dire qu’il faille s’en affranchir a priori ? Mille fois non. Encore une fois, il y a des traditions excellentes dans le legs du passé. L’important est de les discerner.


Certes, on est sans cesse obligé de faire des concessions au milieu où l’on vit. Pour rester avec ses semblables, il faut adopter la plupart de leurs conventions. Un homme à qui la langue française déplairait serait obligé de la parler en France pour se faire comprendre. Il doit obéir à la loi, aux autorités. S’il refuse l’impôt, on le vend. S’il résiste à un agent, on l’empoigne. S’il insiste, on l’esquinte. Et il n’a même pas la faculté de se retirer dans une île sauvage, car les naturels le mettraient à la broche, sous couleur, précisément, qu’il n’a pas leurs coutumes.


Il y aurait d’ailleurs un grave danger à mépriser ouvertement tous les usages reçus. On ne peut pas — à moins d’être un apôtre — vivre hors du temps et du milieu où l’on est né. A anticiper trop, on s’amoindrit inutilement, on se nuit. Et on a rarement le droit de se nuire.

Il y a des concessions nécessaires. Rien n’était plus stupide que le duel, où l’offensé pouvait se faire percer la peau par un offenseur plus habile ou plus heureux. Et cependant, celui qui refusait le duel, au nom de ses principes, se diminuait socialement, puisque sa conviction pouvait être prise pour de la crainte.

Il en est de même du mari qui se sait trompé. Il peut, intérieurement, admettre cette situation ; mais, face au monde, il se ridiculise.

De là encore, la nécessité de cacher une liaison qui, sans léser personne, heurte les préjugés… Car, en l’affichant, on risquerait de nuire à cette union même, à ceux qui l’ont contractée.

Ainsi il y a de durs compromis entre le besoin d’adapter ses actes à ses doctrines et l’impossibilité d’échapper à son époque. On n’agit pas toujours comme on pense.

Mais on peut toujours travailler à détruire pour les générations suivantes les préjugés dont on est contraint de porter le joug.


Dans cette sorte de défiance consciente contre les préjugés et traditions, on aura souvent à lutter contre le « vieil homme », c’est-à-dire celui qui garde en nous tous les instincts ataviques que nous roulons dans notre sang. C’est l’ancestral, le barbare, le féodal. Il a des réveils, des élans, et des impulsions réprouvés par l’homme de raison qui s’est peu à peu développé en nous. D’où des conflits fréquents… Il faut terrasser le vieil homme.


Nous sommes comme ces insectes qui ont des antennes et un lourd arrière-train. Nous avons des antennes qui tâtent l’avenir et nous sommes retenus dans notre marche par un arrière-train lourd des préjugés du passé.


Élevés dans l’esprit d’examen, les enfants s’exposent à ce que, plus tard, parvenus à l’âge adulte, on les accuse de vouloir tout détruire. Il serait profondément injuste de confondre l’esprit critique et l’esprit destructeur. Il est bien entendu qu’on ne peut enlever une pierre de l’édifice des mœurs sans en tenir une autre prête à lui être substituée. Toute convenance dont on croit devoir s’affranchir au nom de l’intelligence de la vie doit être remplacée par une règle meilleure.


S’il me semble juste et bon de soumettre à l’examen les traditions, les convenances, les préjugés, les habitudes, il ne s’ensuit pas qu’il faille faire fi de la règle et de l’ordre. Ce sont des directrices nécessaires à la vie de la société comme à celle de l’individu. La marche de l’univers est l’exemple parfait, le chef-d’œuvre de l’ordre. C’est une des conséquences de la loi d’équilibre à qui tout obéit. Et la règle facilite l’existence. C’est un guide, une rampe d’appui. Mais elle aussi, il faut l’examiner avant de la suivre. Elle peut être caduque, vermoulue. Elle peut nous entraîner dans des détours inutiles.

Mettons donc de l’ordre dans notre vie, mais un ordre consenti, dont nous aurons mis nous-mêmes les lois en harmonie avec le bon sens et les exigences du milieu. Donnons-nous des règles, mais des règles vérifiées, que nous aurons soumises à ce même travail de mise au point.

CHAPITRE III
LA VIE

La vie en souplesse. — La vie est complexe. — La vie est précaire. — L’inutile tristesse. — L’harmonie dans la vie. — Le plan du réel.

La vie en souplesse.

Le XIXe siècle fut le siècle de la vitesse. Tous ses progrès sont des progrès de vitesse. On voyage plus vite, on correspond plus vite, on « portraitise » plus vite. Locomotion, télégraphie, photographie, ce sont des progrès de vitesse. On tend partout vers l’instantané. Je crois qu’après avoir progressé en vitesse, on progressera en souplesse. J’entends par là que la vie, après être devenue plus rapide, deviendra plus plastique. Ce sera — pour qui a foi dans le progrès et pour qui en voit les signes dans ces changements — la prochaine amélioration humaine.


Si l’on admet que l’enfant recommence l’humanité, en parcourt toutes les étapes, on s’aperçoit que nous progressons en souplesse. En effet, l’enfant manque d’abord de souplesse. Pour atteindre un but, il fait un mouvement démesuré, il déploie une trop grande énergie. Il commence par s’envoyer la cuiller dans l’œil pour atteindre sa bouche. C’est peu à peu qu’il calcule son geste et son effort pour obtenir le résultat avec la moindre dépense, une souple facilité.

Il en est de même dans le début d’un exercice physique, tel que l’escrime. D’abord, on se roidit, on se fatigue. Et c’est peu à peu qu’on gagne en harmonieuse souplesse ce qu’on épargne en force maladroite.

En ces matières, l’éducation tend donc à développer le moindre effort pour atteindre le but. Ainsi, le ruisseau, pour descendre de la montagne à la plaine, se trace le chemin le plus court. Ainsi le courant électrique suit la ligne de moindre résistance. Mais il ne faut pas considérer cette recherche du moindre effort comme un encouragement à la paresse ! Loin de là. Il s’agit du « moindre effort pour un résultat déterminé ». Il s’agit de la meilleure utilisation, du meilleur rendement. C’est encore le triomphe de l’élégance et de la souplesse.


Un symptôme — qui est en même temps un symbole — de cette tendance à l’assouplissement de la vie : le train était obligé de suivre sa voie ; puis l’auto s’affranchit du rail et peut, à la même vitesse, suivre son caprice au long des routes ; enfin l’aéroplane s’évade de la terre même, il a tout l’espace pour sa fantaisie.


L’idée de souplesse s’appliquera aux usages trop rigides, à ceux qu’on suit uniquement « parce que cela se fait ». On les brisera, dans le sens où l’on brise une chaussure trop étroite pour l’assouplir et l’adapter à son pied.

Elle s’appliquera aux habitudes qui, si elles nous aident parfois, souvent nous ankylosent.

Elle s’appliquera aux règles de la vie usuelle, qui ont souvent quelque chose d’automatique, d’inutilement dur. Par exemple, on se déplacera vers des villégiatures, non pas une seule fois par an comme on en avait coutume au temps des voyages difficiles, mais plusieurs fois, selon les loisirs, selon la couleur du ciel, selon les opportunités. Et déjà cette tendance se dessine. On s’échappe de la ville à diverses vacances. On va et on vient. On étend les congés des enfants, sans nuire à leurs études. Il y a plus d’aisance dans le jeu de la vie.


Il faut assouplir les règles de la vie ménagère. Elles sont trop rigides. Ainsi, quand elle « fait » une chambre, la servante ouvre la fenêtre aussi largement tous les jours. Il faudrait nuancer, ouvrir plus ou moins selon que le temps est humide ou sec, que le vent est plus ou moins violent.

Déjà, pour le vêtement masculin, nous avons suivi cette loi de l’assouplissement. Ce n’est plus la gaine étroite, l’armure rigide qui s’imposaient à nos ancêtres. Aisé, flottant, il se plie, s’adapte à notre forme, « sur mesure ».

Pourquoi ne pas suivre cette tendance dans toutes les directions de la vie pratique ?


Il faut aussi composer avec soi-même, ne pas s’imposer inutilement une roide discipline, mais au contraire tirer de soi, de son organisme, le meilleur profit. Ainsi, a-t-on sommeil le matin ? Est-on, comme on dit, « du soir » ? Il ne faut pas lutter, et souffrir vainement toute sa vie. Il faut transporter au soir la besogne qu’on aurait voulu faire le matin. Il faut adapter au mieux son labeur aux besoins de son être physique.


Ainsi, dans les bureaux, les ateliers, ne devrait-on pas essayer, même avec des grossières approximations, de se guider sur le soleil, pour commencer le travail[1].

[1] Écrit en 1913.

De l’hiver à l’été, il y a quatre heures de différence, quant au lever du soleil. On devrait commencer la journée beaucoup plus tard en hiver, beaucoup plus tôt en été, afin de travailler moins à la lumière artificielle et de mieux profiter du jour.

Salaires, emploi du temps, pourraient être modifiés de façon que ni la production ni les gains ne soient, au total, troublés par ces changements saisonniers.

Il faut assouplir la vie, la dure vie.


La vie matérielle, la vie des coutumes, deviendront donc plus souples. Et aussi la vie morale. L’indulgence, c’est la souplesse de l’esprit. Nous adapterons nos jugements aux êtres, aux circonstances. Oui, il faut des règles, mais non pas des règles rigides. Il faut des règles souples, qui s’appliquent à notre silhouette. Nous avions un dur étalon, le mètre de platine, qui ne se courbe pas. Au mètre droit, substituons le mètre-ruban.

La vie est complexe.

Recherchons à toute action des causes multiples. Certes, un de ces mobiles est souvent prédominant. C’est en général le seul que nous apercevions. Nous aurions grand tort de négliger les autres. D’autant que nous risquerions d’en méconnaître de fort importants. En effet, toutes les forces qui nous sollicitent sont comme autant de poids que nous jetons dans la balance de notre jugement. Or, n’est-ce pas souvent un tout petit poids, ajouté au dernier moment, qui décide du sens où vont incliner les plateaux ?

Ainsi l’idée d’unité s’oppose et nuit à l’idée de complexité. Que de malentendus naissent de ce fâcheux concept d’une cause unique, qui nous masque les autres !

C’est un excellent exercice que de suivre ainsi le jeu de nos décisions, d’en analyser tous les éléments. Cet entraînement nous rend plus habiles et plus prompts à nous déterminer.

Puis, bien pénétrés par notre propre exemple de la complexité des causes, nous pénétrerons, parfois mieux qu’eux-mêmes, les raisons des autres.

Cette compréhension nous assure un grand avantage dans tous nos rapports avec notre prochain, qu’il s’agisse de persuader, de vaincre ou de pardonner.


Un exemple de la complexité de la moindre sensation : celle du chaud, du froid. Nous croyons qu’elle est enregistrée par le thermomètre, par l’unique thermomètre. C’est inexact. Il y a des jours où le thermomètre est très bas et où nous avons chaud et réciproquement. Pour recueillir toutes les coordonnées, tous les éléments de notre impression, il faudrait en même temps employer le baromètre qui mesure la pression, l’hygromètre qui mesure l’humidité, l’anémomètre qui mesure la force du vent, le radiomètre qui mesure celle du soleil. Peut-être d’autres, qui mesureraient la tension électrique…

Rien n’est simple.


Nous appelons souvent mensonge une des faces de la vérité, une de celles qui ne nous apparaissent pas.

Pliés à concevoir l’unité du vrai, nous accusons de fausseté tout ce qui n’est point à cette couleur unique du vrai.


La vérité est si diverse qu’on peut en peindre deux aspects opposés, également exacts et sincères. Cela dépend du point de vue où l’on s’est placé.

Il est plus juste encore de représenter la vérité comme une matière plastique, analogue à la glaise, que chacun pétrit à son empreinte.

Les avocats exploitent précisément cette plasticité des faits. Ils s’efforcent de leur donner une figure favorable à la cause qu’ils défendent. Ce n’est pas de l’artifice. C’est de l’art.


L’idée d’unité fait qu’on s’étonne de voir un même être se présenter sous des aspects différents. On l’accuse de manquer de sincérité. Mais nous ne nous étonnons pourtant pas qu’un même arbre soit, l’hiver et l’été, nu ou couvert de feuilles. L’apparence change. L’armature reste.


Habituons-nous à la diversité d’un même être, avant qu’il soit diminué à nos yeux du fait d’être divers. Tel homme aime une femme et en parle légèrement. Pourtant, il est sincère, tour à tour, dans la tendresse et l’ironie.

Un ami ne nous trahit pas parce qu’il médit un tantinet de nous. Ce sont des états différents. Voilà tout.

Vous protestez ? Vous vous cabrez ? Mais vous-même, vous savez bien que vous avez été dans ces états différents, sans cesser d’être vous-même. Examinez-vous. N’avez-vous pas été tour à tour tendre et dur, cruel et bon, sensible et sec ?

Cette diversité de l’être apparaît dans les témoignages en justice. L’un dit d’un accusé : il était doux. Un autre : il était violent. Un troisième : il était franc. Un autre encore : il était fourbe. Témoins à charge, témoins à décharge trouvent dans sa vie des traits opposés et qui peuvent être tous vrais. Car nous sommes divers.

Cela déroute notre coutume de penser selon l’unité, de juger les hommes comme s’ils étaient des statues, d’une seule matière, tout en bronze, tout en marbre. Et nous ne sommes qu’une mosaïque.


Au point de vue de la diversité de l’être, nous pouvons constater sur nous-même, dans le détail de la vie, des manifestations d’un instinct et d’un contre-instinct correspondant.

Exemple : nous sommes sociables, puisque la solitude nous est mortelle, ainsi que le prouve le régime cellulaire. Et nous souhaitons farouchement d’être seul en wagon. De même, l’homme a certainement le goût et le besoin d’une compagne. Par là, il est monogame. Et en même temps il aspire à la polygamie. Ces contradictions sont innombrables. En sa diversité, la créature apparaît contradictoire.

Chacun de nous est un livre dont les feuillets ne se répètent pas. Nous-même, nous n’en savons pas déchiffrer toutes les pages. Et nous ne savons même pas d’où vient le souffle qui les fait tourner.


Dans l’amas des usages, il en est de bons et de mauvais. Eux aussi sont divers. Mais notre esprit, plié à l’unité, accepte tout. La crainte et la paresse aidant, il refuse de procéder à l’inventaire, de conserver les uns et de détruire les autres.

On ne déplorera jamais assez cet esprit d’unité. Tout est composé, tout est complexe.


Cette idée de diversité doit s’appliquer aussi à la multitude, aux êtres considérés les uns par rapport aux autres. Il y a longtemps qu’on a remarqué que les empreintes digitales diffèrent d’un individu à l’autre. Il faut transporter cette notion dans le domaine moral. Tous les individus sont aussi différents les uns des autres que leur empreinte digitale.

La première conséquence, c’est qu’il ne faut pas juger un autre d’après soi. En lui prêtant nos propres mobiles, nous risquerions fort de nous tromper. D’autant que lui-même, tombant dans le même travers, nous prête les siens. C’est la source d’innombrables malentendus.

Une autre conséquence de cette diversité, c’est de faire apparaître le défaut de la Loi, telle que nous l’ont léguée les civilisations antiques. Pénétrée de l’esprit d’unité, elle entend s’appliquer à tous les hommes, les juger comme s’ils étaient identiques. Les soumettant au même gabarit, elle opprime trop les uns, épargne trop les autres.

L’idée de diversité et l’idée de souplesse, dominées elles-mêmes par la notion du déterminisme, présideront sans doute à la refonte des Codes.

La vie est précaire.

Deux conceptions de la vie sont en présence. La première est fondée sur la certitude de vivre très vieux. Celui qui l’adopte dira par exemple : « Dans dix ans, je ferai cela », quitte à s’évaporer dans dix jours. Elle a pour principal inconvénient de sacrifier les plus belles années de la vie à la préparation de la vieillesse, de choisir une situation médiocre, où l’on rogne sur le superflu, sur le nécessaire, pendant sa jeunesse et sa maturité, pour avoir droit à cette retraite à laquelle on ne parviendra peut-être pas…

La seconde conception consiste à prendre conscience de la précarité de l’avenir, de la fragilité de la vie, de l’imprévu du lendemain. C’est à elle que va ma préférence. Je la crois plus humaine. La première ressemble trop à la sérénité animale.

On m’a souvent opposé que le sens de la précarité de l’avenir décourageait l’effort. C’est une erreur. N’ayant pas la certitude béate d’une longue vie, on n’en est que plus pressé d’aboutir, de réaliser sa tâche, de créer l’œuvre qu’on veut laisser après soi. C’est un stimulant, non pas un anesthésiant.

Et, au point de vue spécial de la retraite, de l’épargne à réserver pour la vieillesse, cette idée de la fragilité de la vie n’entraîne pas une frivole insouciance de l’avenir, un gaspillage au jour le jour. Non. Elle restreint simplement la part énorme que l’on sacrifie à cette retraite dans la société actuelle, part démesurée, puisqu’on voit des milliers de gens choisir le métier de fonctionnaire, être malheureux toute leur vie, pour cette fameuse retraite dont ils ne doutent pas de jouir, et dont beaucoup ne jouiront pas.


J’ai entendu des gens qui, se plaignant de leurs occupations, soupiraient : « On oublie de vivre… » Et c’est vrai.

Ne conçoit-on pas une existence plus souple, plus intelligente, où l’on ait le temps de vivre ? Par exemple, ne pourrait-on pas avoir la sagesse de se retirer plus tôt, en pleine force, au risque de n’avoir pas autant d’aisance ? A quoi bon tant de richesse, si on meurt avant d’en profiter ?


Des commerçants, des industriels, des grands cultivateurs, hésitent souvent à saisir l’occasion unique d’un voyage qui émaillerait leur vie d’un rare souvenir. Ils obéissent plus à la routine qu’au zèle. Qu’ils tombent gravement malades, ou qu’ils se cassent une jambe, ils feront ainsi la preuve qu’ils ont pu abandonner pour un temps leurs affaires sans qu’elles en souffrent sérieusement.


Pour réagir contre cette foi instinctive dans la sécurité de l’avenir, pour laisser la place du hasard, il existe un moyen qui, si puéril qu’il paraisse, n’en est pas moins efficace. A propos d’un voyage prochain, on dit, on écrit, avec une lourde certitude : « Je partirai tel jour… j’arriverai tel jour… je prendrai le train de telle heure… » Écrivez ou dites plutôt : « Je compte partir… je me propose d’arriver… j’ai l’intention de prendre tel train… » On est contraint de penser les mots qu’on prononce. Par ce simple artifice, on prend le sens de la précarité de la vie, on fait la part du destin, on s’incline légèrement devant le dieu inconnu.


Notre vie sera courte ou longue, nous ne le savons pas d’avance. L’important, c’est qu’elle soit toujours pleine et brillante.

Nous soufflons chacun notre bulle de savon. Nous ne savons pas quand elle éclatera. Peut-être sera-t-elle encore petite à ce moment-là. Peut-être sera-t-elle devenue grande. Mais l’important, c’est qu’elle soit emplie d’un souffle sain, et qu’elle s’irise…

L’inutile tristesse.

Que d’exemples on pourrait donner du fâcheux penchant qui nous incline à ne voir que le mauvais côté de la vie ! J’en ai déjà cité. Vieux restes sans doute des terreurs ancestrales, du temps où l’homme désarmé tremblait devant les monstres et peuplait la nature de fantômes et de divinités féroces.

Ainsi le paysan se plaint sans cesse du mauvais temps. Il constate bien plus rarement le beau temps. D’une façon plus générale, on constate plus volontiers le mal que le bien. Les journaux sont le plus frappant exemple de cette tendance. Ils sont tristes. Ils n’enregistrent que le crime et l’accident. Ils ne donnent pas un reflet exact de la vie. Cela réagit certainement sur la mentalité du pays. Car nous sommes des imitateurs-nés.

Pourquoi, dans ces quotidiens, ne pas donner aux événements heureux, gais, curieux, une place analogue à celle qu’ils tiennent dans la vie à côté des événements dramatiques ? Faut-il vraiment du sang pour exciter l’intérêt ? Plus tard, en feuilletant nos journaux, on s’étonnera de voir que neuf portraits sur dix représentaient des assassins.


Pourquoi, lorsqu’on a commencé de bâtir des gares, des casernes, des hôpitaux, des lycées, a-t-on fait « triste ? » Pourquoi n’avoir pas fait riant ? Il n’en eût guère coûté davantage. Je sais deux gares charmantes. L’une, où le poste d’aiguillage est pavoisé de roses. L’autre, où la vigne entoure les piliers de la marquise et fait à son fronton une frise admirable. L’exemple est à suivre.

Les seuls établissements publics qui soient gracieux, n’étaient pas destinés à leur emploi actuel : les ministères, installés dans des palais désaffectés. Et encore, bien vite, l’esprit administratif a su les enlaidir, à grand renfort de banquettes, de cloisons, de tapis verts, taches d’encre et garçons de bureau.


Ouvrez un dictionnaire de synonymes. Les mots tristes ont beaucoup plus d’équivalents que les mots gais.

Autre preuve du triste penchant qu’on pourrait redresser : La plupart des présages annoncent un événement fâcheux : le sel répandu, les couverts croisés, treize à table, la glace brisée, etc. Il n’y en a qu’un qui soit optimiste. « Araignée du soir, espoir ». Encore semble-t-il avoir été forgé pour faire pendant à : « Araignée du matin, chagrin ».

En somme, il y a peu de présages de bonheur.


Nous avons un mot qui signifie : dire de quelqu’un du mal injustifié. C’est médire.

Mais nous n’avons pas de mot qui signifie : dire de quelqu’un du bien injustifié.


Une preuve encore que nous inclinons vers la tristesse : la plupart de nos rêves sont tristes. Ce sont des « cauchemars ». Notre esprit, libre, sans brides, lancé dans le champ infini des imaginations, se repaît de malheurs.


Nous sommes encore si peu accoutumés au bonheur que nous ne voulons pas y croire. La nouvelle d’une grande joie nous laisse d’abord incrédules : « Non ? Ce n’est pas possible ? Ce n’est pas vrai… » Le premier cri d’allégresse, c’est un cri de doute.

L’harmonie dans la vie.

Nous ne savons pas mettre d’harmonie, d’équilibre, entre nos dépenses — ou nos épargnes — et leurs effets. Nous ne réglons pas nos efforts sur leurs résultats. Nous obéissons encore à des instincts que nous ne soumettons pas à la raison.

Ainsi, pour économiser le prix d’une voiture, une bourgeoise en tenue de gala risquera, un soir de pluie, de perdre sa robe, ou même sa vie, si la bronchite s’ensuit.

Et l’exemple du télégramme ? On s’évertue à parler petit nègre, on compromet la clarté du texte — au risque d’être incompris, de perdre tout le bénéfice d’une affaire, quelquefois des milliers de francs — pour économiser un mot, un sou !


Dans une maison où l’argent coule à flot, et presque sans contrôle, on fera la toute petite économie d’un blanchissage et l’on assiéra son convive devant une nappe maculée d’une tache douteuse et gênante…