NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matières a été rajoutée dans ce livre électronique.

—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; l’image a été placée dans le domaine public.


LES RÉVÉLÉES

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR


dans la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

à 3 fr. 50 le volume.

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CHEZ GARNIER FRÈRES

Mariés jeunes.
Confession d’un enfant du Siège.
Scènes de la vie conjugale.
Scènes de la vie d’officier.


IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE:

10 exemplaires, numérotés à la presse,
sur papier de Hollande.


Paris—L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.—1679.


MICHEL CORDAY


LES
RÉVÉLÉES

——ROMAN——

...C’est le plaisir qu’elle aime;
L’homme est rude et le prend sans savoir le donner.

Alfred de Vigny.


CINQUIÈME MILLE


PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, rue de grenelle, 11


1909

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays

Published July 10 1909.
Privilege of Copyright in the United States reserved under the Act
approved march 3 1905 by Michel Corday.


TABLE DES MATIÈRES

CHAPITREI.Page[1]
II.[35]
III.[71]
IV.[85]
V.[125]
VI.[157]
VII.[169]
VIII.[205]
IX.[231]

LES RÉVÉLÉES


I

—On peut entrer?... Ah! Elle est encore couchée, la petite loche ... Bonjour, mon amour, bonjour ma vieille Lucette ...

Zonzon—un diminutif de Suzon—se penchait à la porte entr’ouverte. En longue chemise, la gorge épanouie crevant la dentelle, la face brillante parmi ses cheveux qui la coiffaient d’un gros bonnet de fourrure châtain, les pieds nus dans des sandales rouges, la jeune femme courut au lit de sa sœur.

Elle était royale et claire, la chambre de Lucette. Royale par ses dimensions, par ses lignes, par le style de ses meubles et de ses panneaux, d’un Louis XVI fleuri, laqué blanc. Claire de toutes ces neigeuses sculptures, des miroirs à biseaux, des tentures délicates et tendres, des bibelots de Saxe et d’argent, toute une fraîcheur scintillante qu’exagérait encore la folle lumière du matin de juin. Lucette, qui s’apercevait dans les glaces, semblait perdue, parmi ses cheveux noirs répandus sur l’oreiller, dans le vaste lit de milieu exhaussé de deux marches, à la façon d’un trône.

Quand les deux sœurs se furent câlinement embrassées.

—J’ouvre une fenêtre, n’est-ce pas? dit Zonzon.

Et, sans plus attendre, elle se dirigea, dans son léger costume, vers l’une des deux croisées. Craintive, un peu choquée, Lucette reprocha:

—Oh!... Si on te voyait ...

Zonzon répliqua, en ouvrant tout grand:

—Eh bien, «on» ne s’embêterait pas.

Puis, accoudée à la barre:

—Bon Dieu que c’est beau ...

Prolongeant la terrasse du château, un parterre géant s’ouvrait une trouée à travers le parc, déroulait en pente douce sa tapisserie de fleurs jusqu’aux peupliers de la vallée. Les lointains, les bois, les ombres étaient baignés d’une brume bleue et dorée, à croire qu’il pleuvait de l’azur en même temps que de la lumière. Un de ces matins où il semble vraiment que le ciel soit descendu sur la terre.

Quittant la fenêtre, Zonzon s’assit au bord du lit, en amazone.

—Tout à l’heure, quand j’ai découvert cette vue, de ma chambre, ça m’a fichu un coup. J’ai failli crier toute seule. Voilà ce qu’il y a d’épatant dans l’arrivée de nuit: c’est la surprise du matin. Oh, déjà, rien que le temps de passer de l’auto dans l’ascenseur, d’entrevoir aux lumières le vestibule en cathédrale, vieux chêne et marbre blanc, j’avais reconnu la main de papa ... fichtre!

C’était, en effet, leur père, l’architecte René Savourette, qui avait restauré le château des Barres pour le compte du propriétaire actuel, le gros entrepreneur Duclos, un de ses camarades d’enfance, récemment retrouvé. Les travaux touchant à leur fin, Duclos avait invité l’architecte et sa famille à passer quelques semaines sous son toit. Mais Zonzon, qui exerçait depuis peu la médecine à Paris, n’avait pu s’échapper que la veille, et pour un seul jour.

—Figure-toi, reprit-elle, que j’ai failli ne pas venir du tout. A neuf heures, hier soir, j’étais encore chez des clients—un petit ménage d’officiers—dont le gosse faisait de la diphtérie. Les pauvres gens! Ils n’en menaient pas large ... Mais quand le sérum a commencé d’agir—j’en avais pris du tout frais à l’Institut Pasteur—quand leur mioche s’est mis à respirer, à renaître ... Ah! Si tu les avais vus! Sur le pas de la porte, le lieutenant me serrait les mains à me coller les doigts. Et il bafouillait: «Merci, monsieur ... Merci, monsieur ...»

Zonzon, le menton à la gorge, les paupières baissées, s’examina avec une malicieuse complaisance:

—Hein? Tout de même, fallait-il qu’il soit ému, pour s’y tromper!

—Oh! Zonzon ... soupira Lucette.

Mais déjà la jeune femme poursuivait:

—Enfin, je me décolle les doigts, je me sauve, je touche chez moi, j’arrive à la gare, j’avale un sandwich, un bock, je saute dans le train, je trouve l’auto à Sens, et me voilà ...

Le torse cambré, les bras étendus en croix, la tête en arrière et la face heureuse, elle s’étira:

—Ah! C’est amusant, la vie pleine, la vie bien tassée, où l’on empile tant qu’on peut de l’utile et de l’agréable.

Puis, se rapprochant, les mains enlacées à celles de Lucette:

—Mais toi, toi ... C’est à toi de raconter. Depuis quinze jours ... Cette nuit, tu dormais si bien. Je n’ai pas voulu te réveiller. Et tes petits bouts de lettres, tes petits coups de téléphone ne m’ont pas appris grand’chose. Je trouve même qu’elles devenaient de plus en plus courtes, tes communications. Pas d’anicroche? Tu ne me caches rien?

Lucette s’était à demi soulevée, un coude dans l’oreiller. Et posant une main sur le bras de sa sœur, elle dit, résolue:

—Si, Zonzon. Je t’attendais. Moi aussi, j’ai voulu te laisser dormir. Mais j’ai un service à te demander. Tu pars toujours ce soir?

—Faut bien.

—Eh bien, emmène-moi.

D’un élan, Zonzon fut contre Lucette:

—T’emmener? Mais qu’est-ce qu’il y a? Rien de grave, j’espère?

Les paupières closes, la jeune fille agita la tête:

—Non, non, rien de grave.

—Alors, quoi? Tu te rases, dans ce castel?

—Ne me demande rien, supplia Lucette. Emmène-moi, voilà tout.

Et de son bras, à hauteur de ses yeux, elle se barrait la face. Zonzon s’était reculée légèrement:

—Je veux bien, moi. Pardi, ce ne serait pas la première fois que tu passerais quelques jours chez moi. Mais je ne serais tout de même pas fâchée de savoir pourquoi je t’enlève. Je veux bien marcher, mais je n’aime pas marcher sans savoir où je vais. Allons, explique. Pourquoi veux-tu partir?

Lucette s’entêtait, confuse et farouche:

—Parce que ...

Zonzon haussa ses rondes épaules sous leur étroite épaulette de dentelle:

—Ah! Toujours la même! Toujours fermée, toujours bouclée ... Dire qu’il m’a fallu chaque fois te cambrioler tes petits secrets! Tiens, tu me fais bouillir. Mais tu ne devrais pas en avoir pour moi, des secrets. Tu as beau aller sur tes vingt-deux ans, j’en ai toujours huit de plus que toi. Tu es toujours un peu ma petite, ma mioche. Tu sais bien que si je te presse, ce n’est pas par curiosité. C’est par intérêt, par tendresse. Voyons, voyons, Lucette. Personne ne t’écoutera mieux. Personne ne jasera moins. Et puis, c’est si bon de se débrider, de s’ouvrir. Allons, va ...

Inclinée sur Lucette, elle la dominait, essayait de la pénétrer. Ainsi rapprochées, elles apparaissaient à la fois pareilles et différentes. Et la lumineuse figure de Zonzon semblait penchée sur une eau profonde, qui lui eût renvoyé en reflet sa propre image, assombrie et mystérieuse.

A demi vaincue, Lucette murmura:

—J’ai peur que tu te moques ...

—Allons donc! Tu sais bien que non.

—Eh bien, je veux partir avant de ... m’attacher à quelqu’un ... A quelqu’un que je ne peux pas épouser.

—Qui? qui?

—Paul Duclos.

Zonzon la pressait, avide:

—Tu t’es emballée sur le fils Duclos? Et lui, de son côté?

Mais Lucette s’était refermée. Elle roulait lentement sa tête sur l’oreiller:

—Qu’est-ce que ça peut faire? Qu’importe?

—Enfin, que s’est-il passé entre vous?

Tout de suite la jeune fille se révolta:

—Mais rien!

—Alors, comme il est fils unique, comme le père Duclos a je ne sais combien de millions, comme nous n’avons pas un fifrelin de dot, tu ne veux pas courir la chance? Dis, dis, c’est ça.

Lucette avait conscience de cette réserve, de cette pudeur ombrageuse qui la retenaient de dévoiler sa vie la plus intime, les mouvements de son cœur. Mais sa sœur était sa grande amie, son guide. Cette fois, elle se libéra. Et, avec une violence concentrée:

—Oui, c’est cela. Je ne veux pas courir le risque d’un refus. D’abord parce que je ne veux pas passer pour une coquette, pour une intrigante. Si M. Paul s’avisait de vouloir m’épouser,—et vraiment j’ignore tout de ses intentions,—il se heurterait sans doute à son père. Et je les aurais, malgré moi, dressés l’un contre l’autre ...

—Mais, remarqua Zonzon, le papa Duclos aime son fils. Il n’a plus que lui au monde.

—Raison de plus pour qu’il lui souhaite un mariage éclatant. D’ailleurs, il me fait peur, ce M. Duclos. Il est si âpre, si rude d’aspect et d’esprit. Il n’envisage rien qu’au point de vue des affaires. Il n’a qu’une phrase à la bouche: «Est-ce une bonne affaire?» Et marier son «garçon», comme il dit, à la fille de son architecte, tu penses si ce serait la bonne affaire!

—Il n’est peut-être pas si terrible qu’il en a l’air.

Mais Lucette n’écoutait plus:

—Et puis, vois-tu, Zonzon, j’ai peur de souffrir. Ce que je veux éviter surtout, c’est le risque d’une déconvenue. Je veux fuir pendant qu’il en est temps encore, avant de m’attacher, avant d’avoir trop mal ... Tu vois, ce n’est plus du scrupule, c’est de la prudence.

—Ne te fais donc pas moins chic que tu n’es.

Très émue, la riante Zonzon. Ses larges yeux bruns s’attendrissaient. Elle avait un sens trop exact de la vie et de son temps pour ne point sentir l’étroite servitude de l’argent et pour ne point admirer l’élégance et la grâce des sentiments qui s’en affranchissent.

Elle reprit:

—Papa, maman ne savent pas que tu veux partir?

—Je n’aurais jamais osé leur avouer mes raisons. Et puis, à quoi bon? Papa partagerait mes scrupules. Il s’affolerait à l’idée d’être soupçonné d’une arrière-pensée d’intérêt. Et quant à maman, elle se retrancherait derrière lui, comme toujours.

—Oui, dit Zonzon, je connais la phrase: «En as-tu parlé à ton père?»

—Mieux vaut les laisser tranquilles, en sécurité. Je n’ai pas besoin d’eux. Tu es là.

Et elle se pressa contre sa grande, qui lui rendit sa caresse. Zonzon couvrait Lucette d’une tendresse vigilante. Non point seulement parce qu’elles étaient sœurs. Que de sœurs se supportent sans se chérir! Mais parce qu’elle la protégeait, la savait plus fragile, plus complexe, plus flexible qu’elle-même. Si les fleurs pensent et sentent, le beau rosier épanoui doit aimer de la sorte le liseron qui s’enroule à sa tige.

—Alors, conclut Lucette, c’est convenu, n’est-ce pas, tu m’emmènes? Je n’annonce pas un départ définitif. Nous devions rester ici encore une huitaine. Une fois partie, j’ajournerai mon retour. Nous prendrons un prétexte quelconque. Tu as besoin de moi pour ton dispensaire. Ou bien un essayage pressant.

Zonzon sourit:

—Je choisis l’essayage. C’est plus sérieux.

—Il ne faut pas rire, Zonzon, dit Lucette. J’ai du chagrin.

L’aînée la pressa:

—Ah ça! voyons, tu l’aimes donc déjà? Et lui?

Mais elle se déroba encore:

—Ne m’interroge pas, ne me force pas à m’interroger moi-même. Je ne veux pas savoir. Je veux partir.

Et blottie contre sa sœur, elle ajouta, la voix passionnée:

—Ah! Il me semble que j’aimerai tant, si fort, si uniquement ... Emmène-moi, Zonzon, emmène-moi ...

Que faire, au mieux du bonheur de Lucette? Car cela seul importait. Zonzon réfléchit. Par nature et par métier, elle avait le jugement prompt, lucide et stable. Sa décision fut vite arrêtée! Partir. Pourquoi pas? Si ce Paul Duclos n’aimait pas Lucette, s’il l’oubliait sitôt partie, mieux valait en effet qu’elle s’en détachât au plus vite. S’il l’aimait vraiment, l’épreuve de l’absence achèverait de l’éclairer sur lui-même, l’éperonnerait, le jetterait à la poursuite de la fugitive par-dessus tous les obstacles. Et si, en dehors de son énorme fortune, il était réellement digne d’épouser Lucette, il lui apporterait alors la plus grande chance de bonheur au monde: un mutuel amour sans entrave, ni souci.

Et Zonzon prononça délibérément:

—Eh bien, c’est entendu, ma petite Lucette. Je t’enlève.

En vérité, nous ne sommes qu’une vivante contradiction. Lucette voudrait que cette dernière journée au château des Barres fût déjà achevée, dans une hâte de malade avant l’opération, qui souhaite éperdument que c’en soit fini. Et, en même temps, elle voudrait arrêter la fuite des heures, isoler, déguster chaque minute, chaque seconde, comme on tâche de garder au palais la saveur d’un sorbet qu’on sent fondre dans sa bouche. Ce royal domaine qu’elle ne reverra plus, elle voudrait l’inscrire, le fixer dans sa mémoire, l’emporter en elle-même. Et toute la matinée, en guidant sa sœur à travers les salles et les jardins, parmi la folle fête de lumière, elle butine, par tous ses sens éveillés et tendus, les souvenirs.

Quinze jours! A-t-elle vraiment vécu quinze jours au château? Tour à tour il lui semble qu’elle y soit arrivée la veille et qu’elle ne l’ait jamais quitté. S’asseoit-elle vraiment depuis quinze jours à cette table, dans cette salle à manger d’une solennité d’église, habillée de bois anciens, noirs et luisants, trouée d’une cheminée féodale dont la hotte se heurte aux caissons du plafond? Quinze jours qu’à chaque repas elle contemple en coin, sans parvenir à s’apprivoiser, son redoutable voisin M. Duclos, sa solide carrure, sa simplicité soigneuse, sa face de granit, ses yeux aigus sous les sourcils hérissés. Quinze jours qu’elle l’entend, à chaque plat mitonné, de sa voix qui s’est éraillée sur les chantiers:

—Revenez-y donc, M’ame Savourette.

Et quinze jours que maman se laisse tenter, avec un heureux roulis des épaules, le menton dans la gorge, la lèvre grasse et le regard gourmand:

—Oh! M. Duclos, j’en reprendrai bien encore un petit peu ...

Et lui, lui ... Il est assis face à son père, devant elle. Oh! Elle voudrait lui trouver des défauts, pour le regretter moins. N’a-t-il pas gardé, de son récent séjour en Asie-Mineure—deux ans de fouilles au dur soleil—un petit air levantin? On s’imprègne des pays qu’on habite. Avec son teint brûlé, sa pointe de barbe noire, on dirait un personnage des Mille et une Nuits, habillé chez le bon tailleur. Et quelle singulière façon d’écouter, la tête inclinée, le regard au plafond. Pourquoi entr’ouvre-t-il parfois la bouche une seconde, avant de parler? L’œil est trop doux, le profil trop régulier, le front trop bossué ... Allons donc! Elle ment. Il est parfait. Et maudissant son blasphème, elle voudrait, d’un élan, se lever de table et courir lui demander pardon.

L’après-midi. Que d’heures légères—si légères qu’elles ne laissaient pas de traces dans le souvenir—passées dans le parc, autour de ce petit temple troyen qu’édifiait papa, avec les matériaux et d’après les plans rapportés par M. Paul. Chaque jour on en suivait les progrès. On tirait de leurs caisses les briques vernissées, les faïences, les mosaïques dont devait se revêtir cette reconstitution charmante. Hélas! Lucette ne la verrait pas achevée ...

Un coup de cloche à la grille. Un couple apparaît au détour d’une allée. Les Turquois. Car le village de Brûlon ne s’enorgueillit pas seulement de son royal château des Barres. Il possède aussi son homme célèbre, Turquois, l’auteur dramatique, qui s’y retire pendant les mois d’été. Les gens du pays ne connaissent guère ses pièces, libres et violentes. Mais ils voient son portrait dans les feuilles et les magazines, sa face de joyeux vivant, crépue et lippue. M. Duclos fait grand accueil à son voisin. Mais Lucette n’aime ni son jovial sans-gêne, ni sa réputation libertine. Et à chaque visite, elle s’étonne de ce regard tendre, admiratif, fidèle, dont le suit sa femme, si différente de lui, si grave, si contenue, d’une grâce si souveraine, d’une si belle allure ailée. Bah! Encore des gens qu’elle ne reverra plus ...

Un domestique apporte des sodas. M. Paul raconte son goût inné d’archéologie, cite le fameux exemple de Schliemann, le savant allemand, tour à tour mousse, garçon épicier, enrichi enfin dans le commerce de l’indigo, poursuivant et réalisant à travers d’invraisemblables vicissitudes le rêve de toute sa vie: exhumer Troie, la Troie de l’Iliade, Troie dix ans investie par Ménélas pour venger l’enlèvement de sa femme Hélène! Et sous la ville de Pâris et de Priam, il avait découvert six autres cités superposées! Ainsi, sept civilisations s’étaient succédé avant le siège dont le chant d’Homère nous a gardé le souvenir ...

Turquois appuie d’un gros rire:

—En somme, de vos sept civilisations, que reste-t-il? Une histoire de femme!

Puis, de sa manière brusque, il s’empare de Lucette, l’isole:

—Et vous, mademoiselle, vous trouvez que ça vaut dix ans de siège, une femme enlevée?

Sans attendre de réponse, il déploie des idées scabreuses sur le mariage, avec autorité. Distraite, absente, Lucette songe au cher tête-à-tête qu’elle n’aura pas, qu’elle n’aura plus jamais. Quelle ironie, de paraître flirter avec ce déplaisant personnage! Mais elle y prend un amer plaisir, une joie de mortification. Furieuse contre le destin, elle s’en venge sur elle-même.

L’heure passe, à la fois rapide et lente. Maintenant, autour du petit temple, tous tirent des caisses les précieuses mosaïques couchées sur des claies de paille, en rassemblent les morceaux. On dirait de grands enfants occupés à un gigantesque jeu de patience. Comme tout ce monde est joyeux, insouciant! Ils ne devinent donc pas, ni les uns ni les autres, qu’un drame se joue, tout près d’eux, dans un petit cœur? Ah! Quelle plaisanterie, cette mystérieuse télépathie qui devrait avertir notre entourage de notre chagrin. Comme ils sont loin de nous, nos proches! Lucette est presque dépitée qu’on soit si gai autour d’elle, qu’on ne soit pas influencé par sa peine secrète. Et, en même temps, pour rien au monde, elle ne l’avouerait.

Et voyez comme ils sont tous éloignés, en effet, de pressentir la vérité. Quand Lucette annonce qu’elle accompagnera sa sœur à Paris—décidément elle invoque la nécessité d’un essayage—c’est à peine si l’on interrompt le jeu des mosaïques. Maman, qui, souriante et placide, le suit du creux de son fauteuil, demande seulement:

—Tu l’as dit à ton père?

Et M. Savourette ne s’émeut guère. Il l’aime pourtant bien, sa fillette. Mais voilà: il détaille les fresques à Mme Turquois. Et il est resté d’une si fine galanterie, d’un si joli empressement près des femmes, qu’il est tout à son inoffensive habitude de briller et de plaire. Il tire et jette en avant sa manchette, fait valoir son profil cambré à la Henri IV et accueille la nouvelle d’un distrait:

—Ah! ah!... Et tu nous reviens bientôt, surtout?

M. Paul lui-même ne se doute de rien. Il se donne à sa minutieuse besogne d’un entrain joyeux, une de ces gaîtés ingénues et fougueuses qu’on voit parfois aux très jeunes religieux qui, soutane troussée, jouent au ballon avec leurs élèves. Dirait-on qu’il a vingt-sept ans?

Pourtant, il a entendu, se redresse, s’exclame, la face changée:

—Comment? Vous partez, Mademoiselle? Mais pour une seule journée, n’est-ce pas?

S’il savait! Précipitamment, elle répond:

—Oui, oui ...

Mais que c’est dur, de dissimuler jusqu’au soir, jusqu’au moment où l’auto vient ranger le perron dans la clarté des deux gros lampadaires.

Qu’ils sont pénibles, ces adieux qu’elle seule sait être définitifs. Et aussi, quelle amère volupté de se sentir enfin dans la nuit, de s’abattre sur la tiède et solide poitrine de Zonzon et là, de se détendre, de sangloter:

—Oh! ma chérie, j’ai tant de chagrin, si tu savais, tant de chagrin ...

Toute la matinée du lendemain, Paul Duclos erra du parc au château. Impatient, fébrile, il était incapable de tenir en place. Certainement, elle rentrerait le soir même. Mais que c’est long, tout un jour! Il aurait voulu perdre la sensation du temps, de l’attente.

A tous les tournants d’allée, au seuil de toutes les pièces, elle lui apparaissait, en visions qui lui heurtaient le cœur. L’hallucination était si vive, qu’il en aurait crié, qu’il en aurait tendu les bras en avant. C’était sa silhouette à la fois ferme et menue, sous l’écharpe claire, sa nette petite figure nacrée parmi les ondes animées de la brune chevelure, le regard chaud sous l’arcade profonde, les pétales rouges des lèvres. C’était son enjouement contenu, son éclat chatoyant, précis, son geste harmonieux et sobre, toute une grâce de petit coffret clos et ciselé. Le pur joyau ...

Là, contre cette porte rustique qui s’ouvrait sur l’Yonne, ils avaient ensemble déchiffré les dates des crues, gravées dans la pierre du montant. A ce rond-point, tandis qu’il la tenait devant l’objectif de son instantané, elle lui avait demandé: «Faut-il bouger?» Et il lui avait répondu avec une douceur voulue, une intention dans la voix: «Oui, il faut venir à moi.» Audace dont il s’effarait, car son ardeur timide n’avait jamais osé risquer d’aveu.

Autour du petit temple, que d’heureux moments! Mais aussi, quelles minutes cruelles, la veille, quand cette brute de Turquois l’avait isolée, chambrée. Oh! il avait su dissimuler. Mais, incapable d’écouter, de répondre, il épiait, seconde à seconde, la fin de l’odieux tête-à-tête, soulevé d’une frénétique envie de bondir, d’incendier le domaine, de faire crouler le ciel, pour que ce butor cessât de lui parler ainsi sur la bouche! Et, attendri soudain, il regrettait même ce moment-là. Au moins, elle était présente ...

Mais, sans doute, elle allait téléphoner son retour. A quoi songeait-il, de s’éloigner de la maison? Il grimpa le parterre au pas de course. Dans le grand salon, un livre qu’elle avait commencé traînait sur la table. Il emporta la fleur qu’elle y avait laissée en guise de signet. A table, il trouva des prétextes pour parler d’elle, pour prononcer, pour entendre son nom. L’après-midi se traîna. Il essayait de s’absorber dans la lecture des journaux, espérait gagner ainsi une demi-heure, tirait sa montre: il avait usé cinq minutes.

Au dîner, pas de nouvelles encore. Il s’enhardit à interroger Mme Savourette. Elle répondit paisiblement qu’on aurait sans doute une lettre le lendemain matin. Et tout à coup, il s’indigna de la placidité de cette dame confite en béatitude, de son air de pigeonne heureuse.

Et ce M. Savourette! Un charmeur, un artiste, certes. Mais n’aurait-il pas dû se soucier un peu de sa fille, au lieu de tourner l’anecdote et de filer le trait, en lançant ses manchettes à l’assaut? Évidemment, ils étaient habitués. De bonne heure, ils avaient laissé les deux sœurs sortir et voyager seules.

Même, l’aînée s’était affranchie, avait fait sa vie, de son côté. Mais, que diable, on n’a pas cette sérénité!

Il ne s’endormit qu’à l’aube et dans l’appréhension du réveil. Et, en effet, ce deuxième jour s’annonça terrible. D’un mot à sa mère, la jeune fille s’excusait de retarder son retour. Aussitôt, l’appréhension le traversa qu’elle ne reviendrait pas. Car nos pressentiments ne sont faits que de nos craintes.

Comme la veille, il traîna son impatience et son inquiétude au long des allées. Parfois, dans sa détresse croissante, il l’appelait, d’une voix suppliante et sanglotante: «Lucette! Lucette!» Il semble toujours que ce qu’on appelle va répondre. Et le nom aimé, aux lèvres des amants lointains, possède un pouvoir mystérieux, invisible hostie où se réalise la présence, verbe qui se fait chair ...

Malgré le ciel admirable, jardin, maison, tout lui paraissait morne et désolé. Il songeait aux antiques cités exhumées qu’il avait parcourues, deux fois mortes, parce que leurs pierres gardent l’empreinte de la vie qu’elles ont contenue. Oui, elle était la parure et la vie du domaine, la force inconnue qui anime les choses. Elle partie, tout retombait à la mort. Comme elle lui manquait! Comme elle lui manquait!

Et, le troisième jour, Mme Savourette annonça tranquillement que Lucette, retenue à Paris, demeurerait chez sa sœur, qu’à son grand regret elle renonçait à revenir aux Barres. Il crut que le château s’effondrait sur sa tête. Elle ne reviendrait pas! Pourquoi? Il n’était pas dupe des futiles raisons qu’elle donnait. Quelqu’un, quelque chose lui avait-il déplu? Bien qu’ils n’eussent pas échangé de paroles tendres, il avait bien cru sentir entre eux de l’entente, de l’accord, de la sympathie, au sens profond du mot ... Alors? Ah! Qu’importait! Il l’aimait. Il l’aimait. Il en prenait violemment conscience devant ce vide, cette dévastation que son départ laissait autour de lui, en lui. Elle lui était nécessaire. Il étouffait, dans une sorte d’asphyxie morale, quelque chose d’intolérable et d’affreux comme l’agonie du matelot au fond du sous-marin sombré. Il voulait de l’air, de la vie. Il la voulait.

Elle est émouvante et presque auguste, cette invasion de l’amour chez l’homme en pleine possession de lui-même. Quelques aventures sans durée ni profondeur, de la passade d’étudiant à la piètre intrigue mondaine, ont déçu sa soif d’idéal, ébranlé sa foi dans la passion vraie. Il doute. Et soudain, le hasard admirable se réalise. Il se sent un être privilégié, le centre d’un miracle. Il ne se reconnaît plus. Sa sensibilité s’accroît et le prolonge. Il perçoit des nuances, des parfums, des harmonies qu’il ignorait la veille. Le bonheur le féconde. Il s’épanouit et se pavoise. L’arbre nu s’habille de fleurs, le voilier prend la mer et se couvre de toile. Il devient une de ces grandes forces de désir et d’attraction qui mènent à la nature. Il se mêle à l’univers et le porte en lui.

Chez Paul Duclos, tout préparait, tout favorisait cette métamorphose. Son père, prématurément veuf, absorbé par ses énormes travaux, se sachant rude et presque inculte, l’avait confié à l’éducation religieuse, seule capable, à son avis, de remplacer l’influence maternelle et l’atmosphère du foyer. Et plus tard, ses recherches, ses voyages, tout en excitant en lui le goût et la curiosité de la vie, l’avaient sauvé de cette oisiveté facile, de cette vaine existence où les meilleurs se diminuent, où l’ardeur se détend, la fraîcheur se fane.

Il se jeta donc fougueusement dans l’avenir. Il dissiperait le malentendu qui, seul, pouvait expliquer la fuite de la jeune fille. Il la rattraperait. Elle serait sa femme, si elle y consentait. De son côté, il était libre. Nul obstacle entre eux. Oui, c’est vrai, il était plus riche qu’elle. Tant mieux. Le cadre serait digne de l’œuvre. Son père pouvait s’effarer de l’inégalité des fortunes? Ah! Ceux qui le jugeaient sur ses rudes façons ne le connaissaient guère. Avait-il jamais eu d’autre but, d’autre joie, que de gâter son «garçon»? Pourquoi avait-il ouvert des tranchées, percé des tunnels, amoncelé des remblais, creusé des ports, pourquoi ce formidable ouvrier avait-il sculpté la face de la terre, sinon pour faire plaisir à son garçon?

Que de caprices royalement exaucés! Cela se passait toujours de la même façon, comique et touchante. Son père le scrutait, le regard aigu, la tête inclinée:

—Alors ça ferait ton affaire?

—Oh! oui, papa.

—Eh bien, l’affaire est faite.

Que d’affaires faites, depuis les somptueux jouets mécaniques de la petite enfance jusqu’à la 60-chevaux de course où Paul évaporait son ardeur! Et ces deux ans de fouilles en Asie-Mineure, ces sommes énormes versées aux terrassiers indigènes!

Ah! par exemple, M. Duclos en voulait pour son argent. C’était son grand souci. Il fallait que son garçon fût content. Et malheur au joujou qui n’aurait pas vraiment fait l’affaire!

Pas de crainte, cette fois, de ce côté-là. Et d’avance Paul s’imaginait le rapide colloque, l’œil en coin dans la face penchée: «La petite Savourette? Alors, ça ferait ton affaire?—Oh! oui, papa!» Et certainement, l’affaire serait faite.


II

C’était la fin du jour, d’un joli jour perlé d’avril. Le gros des visites passé, Lucette respirait, dans l’accalmie. Ouf! Ç’avait été presque un gala, et comme la fête de ses relevailles. Car elle n’avait pas reçu depuis la naissance de sa petite Paule.

Deux mois déjà! Deux mois depuis cet inimaginable martyre, ces trente heures où, mordant la main que son mari lui abandonnait, elle avait supplié qu’on l’achevât, qu’on la tuât.... Deux mois depuis cette torture qui avait si profondément marqué sa chair et sa pensée qu’elle en rêvait la nuit, croyait la subir encore et s’éveillait dans l’angoisse et la sueur du cauchemar. Oh! oui, un cauchemar, où elle ne s’était pas seulement révoltée de souffrir, mais aussi de se sentir une si pauvre chose, d’être obligée de livrer, d’étaler toute la misère, tout le secret intime de son corps devant ses proches, les médecins, des indifférents même. Rien que d’y songer, elle en rougissait encore. Mais aussi quelle joie de résurrection quand, se mirant dans les glaces ou coulant ses mains au long de sa taille, elle retrouvait sa vraie ligne, sa vraie silhouette, fondue, dégagée, rajeunie d’un an!

Un amusant désordre animait le grand salon et le jardin d’hiver qui le prolongeait et dont les vitrages découvraient les jeunes frondaisons du Champ-de-Mars. Sur tous les meubles erraient des tasses, des verres, des petits papiers froissés de confiserie. Les fauteuils, dérangés, gardaient l’empreinte et le souvenir des visites. Certains se groupaient en rond. D’autres se reculaient en tête-à-tête. Et, levant leurs bras vides, ils avaient l’air de papoter entre eux.

Il ne restait plus que deux personnes. D’abord maman. Mme Savourette secondait sa fille à son jour. Mais, sous couleur qu’elle n’avait rien pu prendre de l’après-midi, elle se rattrapait. Elle picorait la table du goûter, marchait de découverte en découverte, avec des petits cris émerveillés. Une trouvaille, ces bombes, ces choux fourrés qui vous éclatent dans la bouche. Et ces pains aux rollmops, quel montant, quelle saveur! Mais elle préférait encore les sandwiches à la crème et aux olives pilées. Un pur délice. Et se calant sur elle-même dans un roulis des épaules:

—Oh! Lucette, j’en reprendrais bien encore un petit peu ...

Par contre, l’autre visiteuse, Mme Chazelles, ne prenait rien. C’était une de ces femmes qui paraissent pauvres si bien vêtues qu’elles soient, une de ces femmes qui ont quelque chose d’inachevé dans le geste, la parole et le visage, qui ne sont pas d’aplomb dans la vie. Son mari, le beau Chazelles, était conservateur du musée Suffren, dont M. Savourette était lui-même l’architecte. De là, de vagues relations entre femmes. Mais on les disait en train de divorcer. Pourquoi? Certes, elle ne trompait pas le séduisant Chazelles. Comment consentait-elle à s’en séparer? Ce petit mystère intriguait Lucette. Mais au moment où Mme Chazelles semblait se décider aux confidences entre Mme Savourette et sa fille, Turquois entra. L’entretien dévia.

Depuis trois ans que Lucette était mariée, les Turquois étaient presque devenus des familiers du petit hôtel du Champ-de-Mars. L’été précédent, les deux ménages, rapprochés par la solitude de Brûlon, avaient beaucoup voisiné aux Barres. «Les mois de campagne comptent double», disait l’auteur dramatique dans son gros rire heureux. Et si Lucette se sentait surtout attirée par Mme Turquois, par sa belle sérénité qu’on devinait sensible, elle s’accoutumait au mari. Un gai compagnon, au demeurant, plein d’entrain, d’une continuelle bonne humeur, et dont la notoriété excusait les boutades et pimentait les gamineries.

A la condition, bien entendu, de ne rester qu’un gai compagnon. Or, il fallait lui rendre justice. Ce libertin n’avait jamais courtisé Lucette. Pas la moindre allusion. Et cela s’expliquait pour qui le connaissait. Maintenant qu’on parlait librement devant elle, la jeune femme savait la spécialité de Turquois, de s’attaquer presque uniquement aux ménages qui se lézardent, de profiter de la première évasion d’une épouse irritée ou déçue. Il se vantait presque de son flair, cet instinct de requin qui suit le navire où quelqu’un va mourir, qui guette le moment où l’on jettera le mort par-dessus le bastingage ...

On le félicita du succès de sa dernière pièce, La Meute, dont la vogue durait depuis le début de l’hiver. Il expliqua:

—Savez pas pourquoi j’ai la veine? Regardez mes titres: L’Écran, La Crise, La Meute. Je les choisis de cinq lettres. Ça porte bonheur!

Il en riait encore pendant que Lucette, un peu choquée malgré l’habitude, lui versait du Zucco. Mais, pendant ce temps, Mme Savourette entraînait la pauvre petite Mme Chazelles dans un des coins du jardin d’hiver. Elle aussi, ce divorce l’intriguait. Ce Chazelles ne la rendait donc pas heureuse? Un si bel homme! Elle renoua:

—Alors, c’est vrai?

Mme Chazelles ébaucha, mollement:

—Oui. D’un commun accord ... on s’est arrangé ... Avec des relations, c’est toujours facile, de divorcer ...

—Comment? Vous n’aviez pas de griefs sérieux?

—Non ... Pas les mêmes idées, ni les mêmes goûts ... Pas d’enfants. Rien ne nous attachait ... Alors, autant essayer de recommencer, chacun de son côté ...

Mme Savourette se pencha:

—M. Chazelles n’était donc pas un bon mari?

Et il fallait entendre le son caressant, doux et plein, que rendaient ces deux mots-là, «bon mari», sur les lèvres de l’excellente femme!

—Un bon mari? répéta Mme Chazelles d’une voix neutre.

—Enfin, vous savez bien ce que je veux dire. Tous les hommes ont leurs petits défauts. Mais ils savent si bien se les faire pardonner quand ils veulent! Voyons, voyons, est-ce qu’il n’y a pas des moments qui font tout oublier, les ennuis, les chagrins, les querelles?

Mme Chazelles, bouche ouverte, semblait déchiffrer un rébus. Puis, elle sourit avec lassitude:

—Ah! Vous voulez parler de ... Vous trouvez que?...

—Mais oui, je trouve, affirma crânement Mme Savourette.

Et elle eut ce beau regard, pétillant et mouillé tout ensemble, que les femmes heureuses par l’amour jettent sur leur passé.

Une nausée aux lèvres, Mme Chazelles avoua avec nonchalance:

—Moi pas. Ça me dégoûte. Je trouve ça embêtant comme la pluie. Chaque fois, faut se lever, faut courir ... J’avais toujours envie de lui demander, quand ça le prenait: «Pourquoi faire?»

Mme Savourette la considérait avec stupeur et compassion. Elle jugeait naïvement les autres d’après elle-même. Et cette pauvre petite Mme Chazelles lui apparaissait une créature disgraciée, une infirme.

Cependant, des éclats de voix partaient du salon, des «bonjour ...» aigus et flûtés, des excuses volubiles sur la tardive visite, des «Oh! Ah! Oh!» d’admiration sur ce délicieux hôtel qu’on ne connaissait pas encore. Et d’une folle allure d’hirondelle entrée dans une chambre, une dame blonde, vive, chatoyante, fit le tour de la pièce, lorgna les meubles, les tableaux, la serre, but une gorgée de thé, becqueta un gâteau, serra des mains et s’en fut ...

C’était Mme Evenon. Son mari, l’homme le plus affairé de Paris, présidait dix conseils d’administration par jour. Il déjeunait dans sa voiture, dînait en s’habillant et dormait au théâtre. Il gagnait effroyablement d’argent, mais il ne trouvait pas le temps de le dépenser.

Amusée et surprise de cette visite d’oiseau, Lucette s’attardait au seuil du salon. Le soir tombait. Le couchant colorait les vitrages. Maman et la pauvre petite Mme Chazelles ne formaient plus qu’un groupe indécis sous les palmiers qui découpaient sur le ciel délicat leurs silhouettes fines et noires.

—Vous savez ce que Mme Evenon est venue chercher ici? demanda Turquois.

—Non.

—Un alibi, parbleu.

—Comment?

—Eh! oui. C’est la femme qui aspire à la grande passion. Type connu. Depuis dix ans, elle fait des essais. Elle sort de chez son amant. Elle dira qu’elle a passé deux heures ici.

Devant la glace embrumée de pénombre, Lucette relevait ses cheveux:

—Vous croyez? dit-elle.

—Bien sûr. Les visites n’ont pas d’autre utilité. C’est très commode. Vous verrez.

Brusquement, Lucette se retourna, les bras encore levés vers sa chevelure:

—Comment? Je verrai?...

—Je l’espère bien ... Dites donc, je m’inscris, hein? Je suis le preux, comme disent les gosses. Et même, en attendant, vous devriez bien me laisser prendre un petit acompte, là, dans le cou ...

Elle avait laissé retomber ses bras. Elle murmura:

—Vous êtes fou!

Il lui faisait peur, dans la demi-obscurité. Sa face de faune, d’ordinaire joviale, était tirée, enlaidie par le désir. Il poursuivait:

—Ben quoi? On ne nous verrait pas, du jardin. Ce serait amusant, au contraire, sous le nez des gens.

Trop stupéfaite pour agir, pour penser même, retenue seulement d’appeler ou de s’enfuir par un instinct d’orgueil et de crânerie, elle répéta:

—Vous êtes fou!

—Mais non, je ne suis pas fou. Je suis emballé, voilà tout. Alors, vrai, vous ne voulez pas. Rien à faire, nous deux, pour l’instant?

Pour la troisième fois:

—Vous êtes fou! Taisez-vous donc ...

Mais elle s’était un peu reprise. Elle tourna un commutateur. Le salon s’illumina. Turquois ne se troubla pas:

—Bon, bon. Mettons que je n’ai rien dit, là. Il n’y a pas de quoi se fâcher. On est amis, tout de même, hein?

Elle ne lui répondit pas. Les joues en feu, elle s’éloigna, retenant entre ses dents serrées le mot qui la soulageait: «Brute!»

Le soir même, allongée dans un des lits jumeaux tandis que son mari dormait dans l’autre, Lucette, les yeux grands ouverts dans l’obscurité, s’interrogeait: «Voyons, voyons, ne suis-je pas aussi heureuse qu’on peut l’être, absolument heureuse?»

Il avait fallu l’offre brutale de Turquois pour la contraindre à cet examen. Ils sont si rares, ces regards intérieurs! Il semble que nous n’ayons jamais le temps de prendre conscience de nous-mêmes, de nous rassembler, de dresser le bilan de notre existence. Mais l’alarme avait sonné. Ce Turquois, avec son flair de requin, n’avait-il pas la réputation de guetter la première chute, de s’attaquer à bon escient, aux femmes qui chancellent, qui sont près de défaillir? Pourquoi, subitement, l’avait il entreprise? Elle se répéta, plus indignée qu’inquiète: «Est-ce que je ne suis pas absolument heureuse?»

Minutieusement, elle explorait le passé, suivait le fil des jours. Depuis cet éblouissant coup de surprise, depuis l’heure où M. Duclos, au retour des Barres, l’avait demandée en mariage pour son fils, elle s’était sentie enveloppée, soulevée par la forte certitude du bonheur. Elle aimait. Elle était aimée. Et tout l’hiver des fiançailles, plus fleuri qu’un printemps, elle s’était maintenue dans cette ivresse comblée, cette plénitude de tout elle-même. Elle avait vécu comme on valse, emportée dans du vertige, de la musique, de la lumière, aux bras de l’être aimé. Une telle griserie, qu’elle ne parvenait même pas maintenant à retrouver de points de repère, des souvenirs précis. Rien d’étonnant. Le malheur blesse, le bonheur caresse. Les blessures laissent des traces, les caresses n’en laissent pas.

Et depuis son mariage? Hors l’inévitable torture de la maternité, n’était-ce pas la même succession de jours sans heurt, de jours bleus, de jours planés? Jamais un souci, jamais une contrariété même. Sa félicité était toujours restée égale à elle-même, à hauteur de ses rêves.

Pourrait-elle même trouver un moment inférieur? Scrupuleusement, elle cherchait ... Oh! un bien court moment, en tout cas. Même pas le nuage au ciel. Plutôt le petit souffle qui, par le plus beau temps, fait soudain frissonner les feuilles. Une impression bien fugitive, un souvenir que se reprochait sa tendresse et que fuyait sa pudeur.

C’était le matin, le lendemain de son mariage, au château des Barres, où son mari, l’enlevant au lunch, l’avait emmenée en auto ... Ah! le joli voyage, lui aussi tout embrumé dans sa mémoire d’une lumineuse buée de bonheur. Donc, pendant cette matinée, le garde-chasse avait fait demander Paul. Elle était restée seule. On ne devrait jamais rester seule, ce matin-là. Elle se levait, assise au bord du lit. On était en avril. Juste trois ans. Le temps était voilé. Et, tout à coup,—le hurlement d’une sirène sur la route ou les aboiements des chiens du garde sous la fenêtre avaient-ils crispé ses nerfs tendus et sensibles,—un souffle de mélancolie avait passé sur elle, léger, rapide, mais net, quelque chose comme une voix triste qui lui eût murmuré: «Ce n’est que cela ...»

Oh! la parole impie, qui la poursuivait d’un remords! «Ce n’est que cela ...» Mais il faut dire aussi qu’elle aimait tant, au seuil du mariage ... Son amour l’emportait d’un trait si dru, d’un essor si large et si puissant, qu’elle aspirait à se dépasser encore, à se dépasser toujours, à atteindre elle ne savait quels sommets ...

Et puis, jeune fille, tout se conjurait pour exalter sa foi dans l’amour. Les livres, le théâtre, la musique, le chuchotis du monde, tout vivait, tout palpitait d’amour. Et, enveloppé dans ce bruissement recueilli, dans cet encens magnifique, dans ce cantique éperdu, le mystère s’élevait, devenait divin, infini ...

Qu’attendait-elle alors? Elle l’ignorait au juste. On a beau être d’une famille artiste où chacun a son libre parler, on a beau sortir seule, avoir flirté un brin,—on ne mène pas, de dix-huit à vingt-deux ans, la vie de tennis et de plage, de bals et de dîners, sans être courtisée,—tout de même, la conspiration du silence continue. On est bien plus ignorante qu’on n’en a l’air. On a vu des statues sans voile, on a vu des bêtes s’unir, on a surpris des allusions qu’on a traduites à sa façon, même il vous est tombé de vilains livres sous les yeux ... Et cependant il subsiste des précisions impénétrables.

Ces «terres inconnues» de la carte, ces lacunes, on les a comblées à coups d’imagination. Et parfois si drôlement!... Si chaste, si peu curieuse qu’on soit, on y rêve, à cette vérité cachée, justement parce qu’elle est cachée et parce qu’on la sent capitale. Mais la terre inconnue garde son secret. Hélas! lorsqu’on la foule enfin, transportée d’attente, d’ardeur, de foi, de frénésie, pourquoi faut-il qu’une pensée vous traverse: «Ce n’est que cela ...»

Qu’attendait-elle?... Lorsque leurs lèvres s’étaient rencontrées pour la première fois, il lui avait semblé qu’elle buvait à une source de bonheur; une langueur délicieuse coulait en elle, l’alourdissait, à croire qu’elle allait tomber sous le poids du plaisir, et glisser vers une mort heureuse. Alors, ingénument, confusément, elle imaginait l’étreinte dernière comme un baiser plus violent, plus profond, un baiser où l’on achève de mourir ...

La folle! Non, ce n’était pas cela. Mais n’était-ce donc rien que de se sentir une belle proie passionnément désirée, de n’être plus soudain qu’une petite chose bouleversée sous un fougueux assaut, de se livrer, de s’abandonner toute à celui qu’on adore, de le sentir en soi, d’obéir à sa brûlante convoitise jusque dans la souffrance, d’être soudée à lui, d’être heureuse, enfin, de la joie qu’on lui donne ... Et ensuite, de le tenir contre soi, las et reconnaissant, de le bercer tendrement, comme un tout petit? Évidemment, c’était là tout l’amour. Ce ne pouvait pas être autre chose. Ce qu’on imagine dépasse fatalement ce qu’on réalise. Mais la part restait belle. Et il fallait bien qu’elle fût née d’un moment de solitude et de malaise, cette pensée impie: «Ce n’est que cela.»

Vilaine impression aussitôt chassée, ensuite oubliée parmi tant d’heures charmantes ... D’abord, l’installation dans ce petit hôtel du Champ-de-Mars, coquet, battant neuf, et dont l’éclat trop cru, trop frais verni, avait vite disparu derrière les tentures et les meubles vénérables. L’amusante chasse aux trouvailles, du noble magasin du tapissier jusqu’au fond des faubourgs ... Vie affairée d’abeilles qui rapportent à la ruche le miel de toutes les fleurs. Jamais leurs goûts ne se heurtaient. Il est vrai que Paul était bien capable d’imposer silence à ses préférences, en cas de désaccord. Il lui disait: «Ce qui te fait plaisir me plaît.»

Il la «servait». Elle ne trouvait pas d’autre mot pour exprimer la ferveur dont il l’entourait, une ferveur où il subsistait quelque chose de religieux, une ferveur attentive, respectueuse et passionnée tout ensemble, et qui, dans l’effusion, montait, brusque, ardente, passait sur elle en coup de flamme.

Il la servait comme un néophyte qui, d’un zèle brûlant, s’incline devant l’autel. Il se montrait d’une douceur patiente, égale, d’où jaillissait parfois sa gaîté jeune et fraîche. Et, sans doute parce qu’il n’avait pas eu le temps de se durcir, de s’ossifier dans un long célibat, il n’avait aucun de ces travers à arêtes vives où l’on s’écorche, où l’on s’irrite, dans le frottement de la vie commune.

Il la servait. Tous ses regards montaient vers elle. Le reste du monde lui était indifférent Sauf pourtant ses travaux qui lui restaient chers,—un gros ouvrage qu’il préparait depuis deux ans, l’exposé de ses découvertes en Troade. Et encore ne lui en parlait-il qu’avec une timide discrétion, tant il craignait de l’importuner par des vues trop arides.

Il la servait. Il la comblait d’offrandes, surprises ingénieuses, fines attentions! Et il trouvait, pour saluer une toilette heureuse, un chapeau seyant, une mine particulièrement brillante, bref, pour vous répéter ce que vous dit votre glace, de ces mots qui vous éclairent, qui vous réchauffent, vous auréolent.

Oui, il était bien le compagnon rêvé. Il lui avait bien fait la meilleure existence. Elle se le répétait, d’un élan où s’exaltait sa propre tendresse. A suivre ainsi sa vie de femme, elle retrouvait la même impression que dans les promenades où elle s’amusait à parcourir toute seule son logis de pièce en pièce. Un tiède bien-être, une pure et noble harmonie, une profusion de richesses délicates, accumulées, répandues avec un zèle pieux, comme autant d’ex-voto de bonheur ...

Mais pourquoi cet homme, ce Turquois, l’avait-il si brutalement entreprise?

«Suis-je absolument heureuse?» Cette question, Zonzon devait la contraindre à son tour d’y répondre, quelques mois plus tard, à la rentrée d’automne.

Dès qu’elle avait une heure libre, entre deux consultations, deux visites au dispensaire, elle accourait, pressée, rapide, la poitrine au vent, la robe tendue en drapeau sur la hampe fière de la jambe.

Tout de suite, elle animait la maison. Dès son entrée, il y faisait plus chaud, plus clair. L’air vibrait, comme il danse sur les champs au soleil. Elle criait en riant: «Voilà la marchande de santé!» Et de fait, elle en avait à revendre. Son beau regard brun, aiguisé par dix ans d’exercice, scrutait la petite Paule, la nourrice, puis se reposait, tendre, sur Lucette. Ah! la chère dévouée, la chère vigilante ...

Mais ce jour-là—un matin, vers onze heures, Lucette achevant lentement sa toilette dans sa chambre—une sorte de fièvre l’agitait. Elle ne tenait pas en place, tandis que sa sœur, comme d’habitude, racontait ses dernières journées, courses, visites, dîners, détaillait ces mille riens dorés dont était tissée la trame légère de son existence. Et soudain, se campant debout, les mains derrière le dos, Zonzon l’interrompit, pénétrée:

—Alors, bien vrai, ça va, la vie?

Lucette, qui se polissait les ongles devant sa table, releva la tête. Pourquoi ce ton grave, presse anxieux, que rien n’appelait, et qui ressemblait si peu à Zonzon?

—Comme tu me demandes cela?

Zonzon hésita une seconde. Puis, dans un coup d’épaules résolu:

—Eh bien ... Je te demande ça comme une Zonzon qui pourrait bien se donner de l’air, filer quelques mois, et qui voudrait être sûre, absolument sûre, de laisser sa Lucette tout à fait heureuse, en plein bonheur.

Zonzon partir, s’absenter ... Quelle stupeur! Mais déjà, s’asseyant près de Lucette:

—Oh! dit Zonzon, ce n’est qu’un projet. Et tu sais, les projets, c’est comme les oiseaux. Ils s’envolent tout d’un coup pendant qu’on les caresse. Ce ne serait en tout cas que pour la fin de l’année, peut-être le printemps. Mais si je pars, je veux partir tranquille. Et, une fois là-bas, l’idée d’une anicroche, l’idée que tu pourrais avoir besoin de ton docteur ordinaire, me gâterait le voyage. Alors, dis, tu te sens bien d’aplomb?

Lucette ne répondit pas directement:

—Enfin, de quoi s’agit-il?

Lucette ne connaissait que la vie extérieure de Zonzon. Depuis l’époque où elle étudiait la médecine, elle avait lentement conquis son indépendance. Elle avait, un à un, dénoué plutôt que tranché les liens qui l’attachaient au foyer de famille. Mais comment, jusqu’où usait-elle de sa liberté? Là-dessus, Lucette n’avait jamais interrogé sa sœur. Elle en était retenue par son ombrageux respect de tout ce qui est intime et caché, par le prestige et l’autorité de son aînée à ses yeux, et aussi, peut-être, par cette sorte de désintéressement où nous restons de tout ce qui ne réagit pas, de ce qui n’influe pas directement sur notre propre existence.

Tout de même, et surtout depuis son mariage, la curiosité de Lucette s’éveillait parfois, en courtes lueurs: «Comment vit-elle?» Et la gravité inhabituelle de sa sœur, l’imprévu de ce départ, l’avertissaient qu’elle touchait au mystère.

Zonzon s’était accoudée à la petite table où s’étalaient toutes les pièces de l’onglier, ce joli superflu qui s’échappe d’un nécessaire.

—Il s’agit d’un voyage, d’une mission ... Mais je ne partirais pas seule. J’ai un ami, ma petite Lucette. Depuis longtemps, déjà. Quatre ans. Bah! J’aime mieux tout lâcher, maintenant que j’ai commencé. C’est drôle, la vie. Nous nous sommes connus au chevet de sa femme malade. On l’opérait. Une maladie de reins. Je tenais le chloroforme. Il assistait, aussi blanc qu’elle. Elle est morte, huit jours après. On s’est revu plus tard. Et petit à petit, on s’est aimé, fort, bien fort, très fort ... Voilà.

A froid, et connaissant Zonzon, Lucette avait envisagé semblable aventure. Mais, sous le choc de la confidence, toutes les idées convenues qui sommeillent en nous—sur ce qui se fait ou ne se fait pas—se réveillaient, se révoltaient. Elle était péniblement surprise, comme d’un amoindrissement, d’une déchéance, d’une mise hors la règle. Elle cria presque:

—Mais pourquoi ne t’a-t-il pas épousée?

—Il me l’a offert. Mais il a une fille. Treize ans. Toute à l’empreinte de sa mère, pieuse, presque mystique, bref à l’envers de moi. Aussi, tu comprends. Pour elle, voir une autre femme prendre la place de sa maman, ce serait la perdre deux fois. Ça lui ferait trop de peine, à cette petite. Alors, je n’ai pas voulu.

—Ah! Zonzon, murmura Lucette, remuée.

—Bah! ce n’est pas héroïque. D’autant que plus tard, quand elle sera mariée, on pourra faire comme elle, si on veut. Mais, moi, je n’y tiens guère. Ah! dame, faut se cacher, c’est vrai. Car cette enfant doit ignorer toute l’histoire. Sinon, le beau geste ne servirait de rien. Tu es la première à qui je me raconte, la seule dans le secret. Et encore, sans ce voyage, je crois bien que je serais restée bouche close. Car je te devine, va! Tu as beau remuer la tête: ça te fait de la peine, au fond, mon histoire. Je ne suis pourtant pas à plaindre, sacristi!... Enfin, fallait bien justifier le départ. Tu n’aurais pas compris. Tu m’en aurais voulu, de ficher le camp. Tandis que maintenant, tu dois comprendre. On partirait pour l’Amérique. Lui, il ferait une enquête pour l’usine Grive, où il est ingénieur. Tu sais, les machins, les choses en fer. Moi, je décrocherais une mission quelconque pour étudier leurs universités là-bas, au point de vue médical. Mais on ne travaillerait pas tout le temps, bigre! On se retrouverait. Alors, tu penses, ces six mois ensemble, en liberté, en plein jour, quelle fête! Les grandes vacances de la vie, quoi!

—Tu vois bien, dit Lucette, que tu souffres d’être obligée de te cacher.

—Pas tant que tu crois. On concentre sur une heure ce qu’on aurait répandu sur un jour. Les moments où nous sommes ensemble me dédommagent des autres. J’y puise du courage, de la force, de la joie, pour le reste du temps. Nous n’avons pas de foyer, c’est vrai. Mais il est en moi, mon foyer, si clair et si brûlant, qu’il illumine et qu’il réchauffe toute ma vie. Ah! Lucette, tu te rappelles, ce matin d’été, aux Barres, où tu me disais: «J’aimerais tant, si uniquement ...» J’étais à lui depuis peu. Et j’aurais voulu pouvoir te crier: «C’est comme moi, c’est comme moi!...» Il faut croire que nous nous ressemblons aussi de cette manière-là, que nous sommes décidément taillées sur le même patron. Du jour où je me suis donnée, j’ai bien senti que je ne me reprendrais plus. Et depuis ce jour-là, pas un regret, pas une ombre, pas un moment moins exquis. Mais aussi, je lui dois un bonheur si plein, si complet ... Ah! tu ne trouves pas que c’est bon, que c’est beau et que c’est le secret d’un amour fort et durable, de se sentir en affinité, de se sentir aimée complètement, par toutes les cellules de l’être, toutes, toutes, celles où dorment et naissent nos plus tendres pensées, celles qui dessinent le modelé de notre visage et de notre corps, celles qui s’éveillent au plaisir et répandent en nous le grand frisson ...

Et, lancée, saisissant les mains de Lucette:

—Quelle chance, ma chérie, de pouvoir parler enfin en franchise avec toi, de pouvoir t’interroger, te confesser. Vois-tu, mon beau voyage serait gâté, si je savais laisser de l’autre côté de l’eau une petite Lucette qui ne serait pas royalement, absolument heureuse ... Tu l’es bien tout entière, tu l’es bien comme je l’entends? Maintenant, tu peux me répondre, tu peux tout me dire ...