ESSAIS DE MONTAIGNE
Cet ouvrage se compose de quatre volumes, comprenant:
1er VOLUME.—Avertissement, table générale des chapitres, texte et traduction du commencement au chapitre 6 inclus du livre II.
2e VOLUME.—Texte et traduction du chapitre 7 inclus du livre II au chapitre 35 inclus de ce même livre.
3e VOLUME.—Texte et traduction du chapitre 36 du livre II jusqu'à la fin.
4e VOLUME *.—Notice sur Montaigne, etc.; sommaire des Essais, variantes, notes, lexique, etc.
ILLUSTRATIONS:
1er vol.—Portrait de l'auteur, armoiries et signature.
2e vol.—Plan du domaine et perspective du manoir de Montaigne.
3e vol.—Vue de la tour de Montaigne et plan des étages.
4e vol.—Fac-similé d'une page du manuscrit de Bordeaux.
Voir sur ces illustrations, la notice insérée à cet effet au quatrième volume, en tête des Notes.
* Ce volume, indépendant des autres, est susceptible par sa contexture d'être aisément utilisé avec n'importe quelle édition des Essais ancienne ou moderne, moyennant un simple tableau de concordance de pagination facile à établir soi-même.
Planche II
ESSAIS
DE
MICHEL SEIGNEVR
DE MONTAIGNE
CIↃ IↃ XCV
TEXTE ET TRADUCTION
(suite)
LIVRE SECOND.
(Suite).
CHAPITRE VII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. VII.)]
Des récompenses d'honneur.
CEVX qui escriuent la vie d'Auguste Cæsar, remerquent cecy en sa
discipline militaire, que des dons il estoit merueilleusement liberal
enuers ceux qui le meritoient: mais que des pures recompenses
d'honneur il en estoit bien autant espargnant. Si est-ce qu'il
auoit esté luy mesme gratifié par son oncle, de toutes les recompenses•
militaires, auant qu'il eust iamais esté à la guerre. Ç'a esté
vne belle inuention, et receuë en la plus part des polices du monde,
d'establir certaines merques vaines et sans prix, pour en honnorer
et recompenser la vertu: comme sont les couronnes de laurier, de
chesne, de meurte, la forme de certain vestement, le priuilege d'aller1
en coche par ville, ou de nuit auecques flambeau, quelque assiette
particuliere aux assemblées publiques, la prerogatiue d'aucuns surnoms
et titres, certaines merques aux armoiries, et choses semblables
dequoy l'vsage a esté diuersement receu selon l'opinion des nations,
et dure encores. Nous auons pour nostre part, et plusieurs de nos•
voisins, les ordres de cheualerie, qui ne sont establis qu'à cette fin.
C'est à la verité vne bien bonne et profitable coustume, de trouuer
moyen de recognoistre la valeur des hommes rares et excellens,
et de les contenter et satisfaire par des payemens, qui ne chargent
aucunement le publiq, et qui ne coustent rien au Prince. Et ce qui2
a esté tousiours conneu par experience ancienne, et que nous auons
autrefois aussi peu voir entre nous, que les gens de qualité auoyent
plus de ialousie de telles recompenses, que de celles où il y auoit
du guain et du profit, cela n'est pas sans raison et grande apparence.
Si au prix qui doit estre simplement d'honneur, on y mesle
d'autres commoditez, et de la richesse: ce meslange au lieu d'augmenter
l'estimation, il la rauale et en retranche. L'ordre Sainct Michel,
qui a esté si long temps en credit parmy nous, n'auoit point
de plus grande commodité que celle-la, de n'auoir communication•
d'aucune autre commodité. Cela faisoit, qu'autre-fois il n'y auoit ne
charge ny estat, quel qu'il fust, auquel la Noblesse pretendist auec
tant de desir et d'affection, qu'elle faisoit à l'ordre, ny qualité qui
apportast plus de respect et de grandeur: la vertu embrassant et
aspirant plus volontiers à vne recompense purement sienne, plustost1
glorieuse, qu'vtile. Car à la verité les autres dons n'ont pas
leur vsage si digne, d'autant qu'on les employe à toute sorte d'occasions.
Par des richesses on satisfaict le seruice d'vn valet, la diligence
d'vn courrier, le dancer, le voltiger, le parler, et les plus viles
offices qu'on reçoiue: voire et le vice s'en paye, la flaterie, le maquerelage,•
la trahison: ce n'est pas merueille si la vertu reçoit et
desire moins volontiers cette sorte de monnoye commune, que celle
qui luy est propre et particuliere, toute noble et genereuse. Auguste
auoit raison d'estre beaucoup plus mesnager et espargnant de cette-cy,
que de l'autre: d'autant que l'honneur, c'est vn priuilege qui2
tire sa principale essence de la rareté: et la vertu mesme.
Cui malus est nemo, quis bonus esse potest?
On ne remerque pas pour la recommandation d'vn homme, qu'il ait
soin de la nourriture de ses enfans, d'autant que c'est vne action
commune, quelque iuste qu'elle soit: non plus qu'vn grand arbre,•
où la forest est toute de mesmes. Ie ne pense pas qu'aucun citoyen
de Sparte se glorifiast de sa vaillance: car c'estoit vne vertu populaire
en leur nation: et aussi peu de la fidelité et mespris des richesses.
Il n'eschoit pas de recompense à vne vertu, pour grande
qu'elle soit, qui est passée en coustume: et ne sçay auec, si nous3
l'appellerions iamais grande, estant commune. Puis donc que ces
loyers d'honneur, n'ont autre prix et estimation que cette là, que
peu de gens en iouyssent, il n'est, pour les aneantir, que d'en faire
largesse. Quand il se trouueroit plus d'hommes qu'au temps passé,
qui meritassent nostre ordre, il n'en faloit pas pourtant corrompre•
l'estimation. Et peut aysément aduenir que plus le meritent: car
il n'est aucune des vertuz qui s'espande si aysement que la vaillance
militaire. Il y en a vne autre vraye, perfaicte et philosophique,
dequoy ie ne parle point (et me sers de ce mot, selon nostre vsage)
bien plus grande que cette cy, et plus pleine: qui est vne force et•
asseurance de l'ame, mesprisant également toute sorte de contraires
accidens; equable, vniforme et constante, de laquelle la nostre n'est
qu'vn bien petit rayon. L'vsage, l'institution, l'exemple et la coustume,
peuuent tout ce qu'elles veulent en l'establissement de celle,
dequoy ie parle, et la rendent aysement vulgaire, comme il est tres-aysé1
à voir par l'experience que nous en donnent nos guerres ciuiles.
Et qui nous pourroit ioindre à cette heure, et acharner à vne
entreprise commune tout nostre peuple, nous ferions refleurir nostre
ancien nom militaire. Il est bien certain, que la recompense de
l'ordre ne touchoit pas au temps passé seulement la vaillance, elle•
regardoit plus loing. Ce n'a iamais esté le payement d'vn valeureux
soldat, mais d'vn Capitaine fameux. La science d'obeïr ne meritoit
pas vn loyer si honorable: on y requeroit anciennement vne expertise
bellique plus vniuerselle, et qui embrassast la plus part et plus
grandes parties d'vn homme militaire, neque enim eædem militares2
et imperatoriæ artes sunt, qui fust encore, outre cela de condition
accommodable à vne telle dignité. Mais ie dy, quand plus de gens
en seroyent dignes qu'il ne s'en trouuoit autresfois, qu'il ne falloit
pas pourtant s'en rendre plus liberal: et eust mieux vallu faillir à
n'en estrener pas tous ceux, à qui il estoit deu, que de perdre pour•
iamais, comme nous venons de faire, l'vsage d'vne inuention si vtile.
Aucun homme de cœur ne daigne s'auantager de ce qu'il a de commun
auec plusieurs. Et ceux d'auiourd'huy qui ont moins merité
cette recompense, font plus de contenance de la desdaigner, pour
se loger par là, au reng de ceux à qui on fait tort d'espandre indignement3
et auilir cette marque qui leur estoit particulierement deuë.
Or de s'attendre en effaçant et abolissant cette-cy, de pouuoir
soudain remettre en credit, et renouueller vne semblable coustume,
ce n'est pas entreprinse propre à vne saison si licentieuse et malade,
qu'est celle, où nous nous trouuons à present: et en aduiendra
que la derniere encourra dés sa naissance, les incommoditez qui
viennent de ruiner l'autre. Les regles de la dispensation de ce nouuel
ordre, auroyent besoing d'estre extremement tendues et contraintes,
pour luy donner authorité: et cette saison tumultuaire•
n'est pas capable d'vne bride courte et reglée. Outre ce qu'auant
qu'on luy puisse donner credit, il est besoing qu'on ayt perdu la
memoire du premier, et du mespris auquel il est cheut. Ce lieu
pourroit receuoir quelque discours sur la consideration de la vaillance,
et difference de cette vertu aux autres: mais Plutarque estant1
souuent retombé sur ce propos, ie me meslerois pour neant de rapporter
icy ce qu'il en dit. Cecy est digne d'estre consideré, que nostre
nation donne à la vaillance le premier degré des vertus, comme
son nom montre, qui vient de valeur: et qu'à nostre vsage, quand
nous disons vn homme qui vaut beaucoup, ou vn homme de bien,•
au stile de nostre Cour, et de nostre Noblesse, ce n'est à dire autre
chose qu'vn vaillant homme: d'vne façon pareille à la Romaine.
Car la generale appellation de vertu prend chez eux etymologie de
la force. La forme propre, et seule, et essencielle, de noblesse en
France, c'est la vacation militaire. Il est vray-semblable que la premiere2
vertu qui se soit faict paroistre entre les hommes, et qui a
donné aduantage aux vns sur les autres, ç'a esté cette-cy: par laquelle
les plus forts et courageux se sont rendus maistres des plus
foibles, et ont acquis reng et reputation particuliere: d'où luy est demeuré
cet honneur et dignité de langage: ou bien que ces nations•
estans tres-belliqueuses, ont donné le prix à celle des vertus, qui
leur estoit plus familiere, et le plus digne tiltre. Tout ainsi que nostre
passion, et cette fieureuse solicitude que nous auons de la chasteté
des femmes, fait aussi qu'vne bonne femme, vne femme de bien,
et femme d'honneur et de vertu, ce ne soit en effect à dire autre3
chose pour nous, qu'vne femme chaste: comme si pour les obliger
à ce deuoir, nous mettions à nonchaloir tous les autres, et leur
laschions la bride à toute autre faute, pour entrer en composition
de leur faire quitter cette-cy.
CHAPITRE VIII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. VIII.)]
De l'affection des pères aux enfants.
A Madame d'Estissac.
MADAME, si l'estrangeté ne me sauue, et la nouuelleté, qui ont
accoustumé de donner prix aux choses, ie ne sors iamais à mon
honneur de cette sotte entreprinse: mais elle est si fantastique, et
a vn visage si esloigné de l'vsage commun, que cela luy pourra
donner passage. C'est vne humeur melancolique, et vne humeur par•
consequent tres-ennemie de ma complexion naturelle, produite par
le chagrin de la solitude, en laquelle il y a quelques années que ie
m'estoy ietté, qui m'a mis premierement en teste cette resuerie de
me mesler d'escrire. Et puis me trouuant entierement despourueu
et vuide de toute autre matiere, ie me suis presenté moy-mesmes à1
moy pour argument et pour subiect. C'est le seul liure au monde
de son espece, et d'vn dessein farousche et extrauaguant. Il n'y a
rien aussi en cette besoigne digne d'estre remerqué que cette bizarrerie:
car à vn subiect si vain et si vil, le meilleur ouurier du
monde n'eust sçeu donner façon qui merite qu'on en face conte. Or•
Madame, ayant à m'y pourtraire au vif, i'en eusse oublié vn traict
d'importance, si ie n'y eusse representé l'honneur, que i'ay tousiours
rendu à vos merites. Et I'ay voulu dire signamment à la teste de ce
chapitre, d'autant que parmy vos autres bonnes qualitez, celle de
l'amitié que vous auez montrée à vos enfans, tient l'vn des premiers2
rengs. Qui sçaura l'aage auquel Monsieur d'Estissac vostre mari
vous laissa veufue, les grands et honorables partis, qui vous ont esté
offerts, autant qu'à Dame de France de vostre condition, la constance
et fermeté dequoy vous auez soustenu tant d'années et au trauers
de tant d'espineuses difficultez, la charge et conduite de leurs•
affaires, qui vous ont agitée par tous les coins de France, et vous
tiennent encores assiegée, l'heureux acheminement que vous y auez
donné, par vostre seule prudence ou bonne Fortune: il dira aisément
auec moy, que nous n'auons point d'exemple d'affection maternelle
en nostre temps plus exprez que le vostre. Ie louë Dieu,
Madame, qu'elle aye esté si bien employée: car les bonnes esperances
que donne de soy Monsieur d'Estissac vostre fils, asseurent
assez que quand il sera en aage, vous en tirerez l'obeïssance et reconnoissance
d'vn tres-bon enfant. Mais d'autant qu'à cause de sa•
puerilité, il n'a peu remerquer les extremes offices qu'il a receu de
vous en si grand nombre, ie veux, si ces escrits viennent vn iour à
luy tomber, en main, lors que ie n'auray plus ny bouche ny parole
qui le puisse dire, qu'il reçoiue de moy ce tesmoignage en toute
verité: qui luy sera encore plus vifuement tesmoigné par les bons1
effects, dequoy si Dieu plaist il se ressentira, qu'il n'est Gentilhomme
en France, qui doiue plus à sa mere qu'il fait, et qu'il ne
peut donner à l'aduenir plus certaine preuue de sa bonté, et de sa
vertu, qu'en vous reconnoissant pour telle.
S'il y a quelque loy vrayement naturelle, c'est à dire quelque•
instinct, qui se voye vniuersellement et perpetuellement empreinct
aux bestes et en nous, ce qui n'est pas sans controuerse, ie puis dire
à mon aduis, qu'apres le soin que chasque animal a de sa conseruation,
et de fuir ce qui nuit, l'affection que l'engendrant porte à
son engeance, tient le second lieu en ce rang. Et parce que Nature2
semble nous l'auoir recommandée, regardant à estendre et faire
aller auant, les pieces successiues de cette sienne machine: ce n'est
pas merueille, si à reculons des enfans aux peres, elle n'est pas si
grande. Ioint cette autre consideration Aristotelique: que celuy qui
bien faict à quelcun, l'aime mieux, qu'il n'en est aimé. Et celuy à•
qui il est deu, aime mieux, que celuy qui doibt: et tout ouurier
aime mieux son ouurage, qu'il n'en seroit aimé, si l'ouurage auoit
du sentiment: d'autant que nous auons cher, estre, et estre consiste
en mouuement et action. Parquoy chascun est aucunement en son
ouurage. Qui bien fait, exerce vne action belle et honneste: qui3
reçoit, l'exerce vtile seulement. Or l'vtile est de beaucoup moins
aimable que l'honneste. L'honneste est stable et permanent, fournissant
à celuy qui l'a faict, vne gratification constante. L'vtile se perd
et eschappe facilement, et n'en est la memoire ny si fresche ny si
douce. Les choses nous sont plus cheres, qui nous ont plus cousté.•
Et donner, est de plus de coust que le prendre. Puis qu'il a pleu
à Dieu nous doüer de quelque capacité de discours, affin que comme
les bestes nous ne fussions pas seruilement assubiectis aux loix communes,
ains que nous nous y appliquassions par iugement et liberté
volontaire: nous deuons bien prester vn peu à la simple authorité4
de Nature: mais non pas nous laisser tyranniquement emporter à
elle: la seule raison doit auoir la conduite de nos inclinations. I'ay de
ma part le goust estrangement mousse à ces propensions, qui sont produites
en nous sans l'ordonnance et entremise de nostre iugement.
Comme sur ce subiect, duquel ie parle, ie ne puis receuoir cette
passion, dequoy on embrasse les enfans à peine encore naiz, n'ayants•
ny mouuement en l'ame, ny forme recognoissable au corps, par où
ils se puissent rendre aimables: et ne les ay pas souffert volontiers
nourrir pres de moy. Vne vraye affection et bien reglée, deuroit
naistre, et s'augmenter auec la cognoissance qu'ils nous donnent
d'eux; et lors, s'ils le valent, la propension naturelle marchant1
quant et quant la raison, les cherir d'vne amitié vrayement paternelle;
et en iuger de mesme s'ils sont autres, nous rendans tousiours
à la raison, nonobstant la force naturelle. Il en va fort souuent
au rebours, et le plus communement nous nous sentons plus
esmeuz des trepignemens, ieux et niaiseries pueriles de noz enfans,•
que nous ne faisons apres, de leurs actions toutes formées: comme
si nous les auions aymez pour nostre passe-temps, comme des guenons,
non comme des hommes. Et tel fournit bien liberalement de
iouëts à leur enfance, qui se trouue resserré à la moindre despence
qu'il leur faut estans en aage. Voire il semble que la ialousie que2
nous auons de les voir paroistre et iouyr du monde, quand nous
sommes à mesme de le quitter, nous rende plus espargnans et restrains
enuers eux. Il nous fasche qu'ils nous marchent sur les talons,
comme pour nous solliciter de sortir. Et si nous auions à craindre
cela, puis que l'ordre des choses porte qu'ils ne peuuent, à dire•
verité, estre, ny viure, qu'aux despens de nostre estre et de nostre
vie, nous ne deuions pas nous mesler d'estre peres. Quant à moy,
ie treuue que c'est cruauté et iniustice de ne les receuoir au partage
et societé de noz biens, et compagnons en l'intelligence de noz
affaires domestiques, quand ils en sont capables, et de ne retrancher3
et resserrer noz commoditez pour pouruoir aux leurs, puis que
nous les auons engendrez à cet effect. C'est iniustice de voir qu'vn
pere vieil, cassé, et demy-mort, iouysse seul à vn coing du foyer,
des biens qui suffiroient à l'auancement et entretien de plusieurs
enfans, et qu'il les laisse cependant par faute de moyen, perdre•
leurs meilleures années, sans se pousser au seruice public, et cognoissance
des hommes. On les iecte au desespoir de chercher par quelque
voye, pour iniuste qu'elle soit, à prouuoir à leur besoing. Comme
i'ay veu de mon temps, plusieurs ieunes hommes de bonne maison,
si addonnez au larcin, que nulle correction les en pouuoit destourner.•
I'en cognois vn bien apparenté, à qui par la priere d'vn sien
frere, tres-honneste et braue Gentil-homme, ie parlay vne fois pour
cet effect. Il me respondit et confessa tout rondement, qu'il auoit
esté acheminé à cett'ordure, par la rigueur et auarice de son pere;
mais qu'à present il y estoit si accoustumé, qu'il ne s'en pouuoit1
garder. Et lors il venoit d'estre surpris en larrecin des bagues d'vne
dame, au leuer de laquelle il s'estoit trouué auec beaucoup d'autres.
Il me fit souuenir du compte que i'auois ouy faire d'vn autre Gentil-homme,
si faict et façonné à ce beau mestier, du temps de sa ieunesse,
que venant apres à estre maistre de ses biens, deliberé d'abandonner•
cette trafique, il ne se pouuoit garder pourtant s'il passoit
pres d'vne boutique, où il y eust chose, dequoy il eust besoin,
de la desrobber, en peine de l'enuoyer payer apres. Et en ay veu
plusieurs si dressez et duitz à cela, que parmy leurs compagnons
mesmes, ils desrobboient ordinairement des choses qu'ils vouloient2
rendre. Ie suis Gascon, et si n'est vice auquel ie m'entende moins.
Ie le hay vn peu plus par complexion, que ie ne l'accuse par discours:
seulement par desir, ie ne soustrais rien à personne. Ce
quartier en est à la verité vn peu plus descrié que les autres de la
Françoise nation. Si est-ce que nous auons veu de nostre temps à•
diuerses fois, entre les mains de la Iustice, des hommes de maison,
d'autres contrées, conuaincus de plusieurs horribles voleries. Ie
crains que de cette desbauche il s'en faille aucunement prendre à ce
vice des peres. Et si on me respond ce que fit vn iour vn Seigneur
de bon entendement, qu'il faisoit espargne des richesses, non pour3
en tirer autre fruict et vsage, que pour se faire honorer et rechercher
aux siens; et que l'aage luy ayant osté toutes autres forces, c'estoit
le seul remede qui luy restoit pour se maintenir en authorité en sa
famille, et pour euiter qu'il ne vinst à mespris et desdain à tout le
monde (de vray non la vieillesse seulement, mais toute imbecillité,•
selon Aristote, est promotrice d'auarice) cela est quelque chose:
mais c'est la medecine à vn mal, duquel on deuoit euiter la naissance.
Vn pere est bien miserable, qui ne tient l'affection de ses
enfans, que par le besoin qu'ils ont de son secours, si cela se doit
nommer affection: il faut se rendre respectable par sa vertu, et par4
sa suffisance, et aymable par sa bonté et douceur de ses mœurs.
Les cendres mesmes d'vne riche matiere, elles ont leur prix: et les
os et reliques des personnes d'honneur, nous auons accoustumé de
les tenir en respect et reuerence. Nulle vieillesse peut estre si caducque
et si rance, à vn personnage qui a passé en honneur son
aage, qu'elle ne soit venerable; et notamment à ses enfans, desquels•
il faut auoir reglé l'ame à leur deuoir par raison, non par necessité
et par le besoin, ny par rudesse et par force.
Et errat longè, mea quidem sententia,
Qui imperium credat esse grauius aut stabilius,
Vi quod fit, quàm illud quod amicitia adiungitur.1
I'accuse toute violence en l'education d'vne ame tendre, qu'on
dresse pour l'honneur, et la liberté. Il y a ie ne sçay quoi de seruile
en la rigueur, et en la contraincte: et tiens que ce qui ne se
peut faire par la raison, et par prudence, et addresse, ne se fait iamais
par la force. On m'a ainsin esleué: ils disent qu'en tout mon•
premier aage, ie n'ay tasté des verges qu'à deux coups, et bien
mollement. I'ay deu la pareille aux enfans que i'ay eu. Ils me meurent
tous en nourrisse: mais Leonor, vne seule fille qui est eschappée
à cette infortune, a attaint six ans et plus, sans qu'on ayt
employé à sa conduicte, et pour le chastiement de ses fautes pueriles,2
l'indulgence de sa mere s'y appliquant aysément, autre chose
que parolles, et bien douces. Et quand mon desir y seroit frustré,
il est assez d'autres causes ausquelles nous prendre, sans entrer en
reproche auec ma discipline, que ie sçay estre iuste et naturelle.
I'eusse esté beaucoup plus religieux encores en cela vers des masles,•
moins nais à seruir, et de condition plus libre: i'eusse aymé
à leur grossir le cœur d'ingenuité et de franchise. Ie n'ay veu autre
effect aux verges, sinon de rendre les ames plus lasches, ou plus
malitieusement opiniastres. Voulons nous estre aymez de noz enfans?
leur voulons nous oster l'occasion de souhaiter nostre mort?3
(combien que nulle occasion d'vn si horrible souhait, ne peut estre
ny iuste ny excusable, nullum scelus rationem habet) accommodons
leur vie raisonnablement, de ce qui est en nostre puissance. Pour
cela, il ne nous faudroit pas marier si ieunes que nostre aage vienne
quasi à se confondre auec le leur. Car cet inconuenient nous iette à•
plusieurs grandes difficultez. Ie dy specialement à la Noblesse, qui
est d'vne condition oysifue, et qui ne vit, comme on dit, que de ses
rentes: car ailleurs, où la vie est questuaire, la pluralité et compagnie
des enfans, c'est vn agencement de mesnage, ce sont autant
de nouueaux vtils et instrumens à s'enrichir. Ie me mariay à4
trente trois ans, et louë l'opinion de trente cinq, qu'on dit estre
d'Aristote. Platon ne veut pas qu'on se marie auant les trente: mais
il a raison de se mocquer de ceux qui font les œuures de mariage
apres cinquante cinq: et condamne leur engeance indigne d'aliment
et de vie. Thales y donna les plus vrayes bornes: qui ieune, respondit
à sa mere le pressant de se marier, qu'il n'estoit pas temps:
et, deuenu sur l'aage, qu'il n'estoit plus temps. Il faut refuser l'opportunité•
à toute action importune. Les anciens Gaulois estimoient
à extreme reproche d'auoir eu accointance de femme, auant l'aage
de vingt ans: et recommandoient singulierement aux hommes, qui
se vouloient dresser pour la guerre, de conseruer bien auant en
l'aage leur pucellage; d'autant que les courages s'amollissent et1
diuertissent par l'accouplage des femmes.
Ma hor congiunto à giouinetta sposa,
Lieto homai de' figli, era inuilito
Ne gli affetti di padre et di marito.
Muleasses Roy de Thunes, celuy que l'Empereur Charles cinquiesme•
remit en ses Estats, reprochoit la memoire de Mahomet son pere,
de sa hantise auec les femmes, l'appellant brode, effeminé, engendreur
d'enfants. L'histoire Grecque remarque de Iecus Tarentin, de
Chryso, d'Astylus, de Diopompus, et d'autres, que pour maintenir
leurs corps fermes au seruice de la course des ieux Olympiques, de2
la Palæstrine, et tels exercices, ils se priuerent autant que leur dura
ce soing, de toute sorte d'acte Venerien. En certaine contrée des
Indes Espagnolles, on ne permettoit aux hommes de se marier,
qu'apres quarante ans, et si le permettoit-on aux filles à dix ans.
Vn Gentilhomme qui a trente cinq ans, il n'est pas temps qu'il face•
place à son fils qui en a vingt: il est luy-mesme au train de paroistre
et aux voyages des guerres, et en la cour de son Prince: il a
besoin de ses pieces; et en doit certainement faire part, mais telle
part, qu'il ne s'oublie pas pour autruy. Et à celuy-là peut seruir
iustement cette response que les peres ont ordinairement en la3
bouche: Ie ne me veux pas despouiller deuant que de m'aller coucher.
Mais vn pere atterré d'années et de maux, priué par sa foiblesse
et faute de santé, de la commune societé des hommes, il se faict
tort, et aux siens, de couuer inutilement vn grand tas de richesses.
Il est assez en estat, s'il est sage, pour auoir desir de se despouiller•
pour se coucher, non pas iusques à la chemise, mais iusques à
vne robbe de nuict bien chaude: le reste des pompes, dequoy il n'a
plus que faire, il doit en estrener volontiers ceux, à qui par ordonnance
naturelle cela doit appartenir. C'est raison qu'il leur en laisse
l'vsage, puis que Nature l'en priue: autrement sans doute il y a de4
la malice et de l'enuie. La plus belle des actions de l'Empereur
Charles cinquiesme fut celle-là, à l'imitation d'aucuns anciens de
son qualibre, d'auoir sçeu recognoistre que la raison nous commande
assez de nous despouiller, quand noz robbes nous chargent
et empeschent, et de nous coucher quand les iambes nous faillent.
Il resigna ses moyens, grandeur et puissance à son fils, lors qu'il•
sentit defaillir en soy la fermeté et la force pour conduire les affaires,
auec la gloire qu'il y auoit acquise.
Solue senescentem maturè sanus equum, ne
Peccet ad extremùm ridendus, et ilia ducat.
Cette faute, de ne se sçauoir recognoistre de bonne heure, et ne1
sentir l'impuissance et extreme alteration que l'aage apporte naturellement
et au corps et à l'ame, qui à mon opinion est esgale, si
l'ame n'en a plus de la moitié, a perdu la reputation de la plus part
des grands hommes du monde. I'ay veu de mon temps et cognu familierement,
des personnages de grande authorité, qu'il estoit bien•
aisé à voir, estre merueilleusement descheuz de cette ancienne suffisance,
que ie cognoissois par la reputation qu'ils en auoient acquise
en leurs meilleurs ans. Ie les eusse pour leur honneur volontiers
souhaitez retirez en leur maison à leur aise, et deschargez des occupations
publiques et guerrieres, qui n'estoient plus pour leurs2
espaules. I'ay autrefois esté priué en la maison d'vn Gentilhomme
veuf et fort vieil, d'vne vieillesse toutefois assez verte. Cettuy-cy
auoit plusieurs filles à marier, et vn fils desia en aage de paroistre;
cela chargeoit sa maison de plusieurs despences et visites estrangeres,
à quoy il prenoit peu de plaisir, non seulement pour le soin•
de l'espargne, mais encore plus, pour auoir, à cause de l'aage, pris
vne forme de vie fort esloignée de la nostre. Ie luy dy vn iour vn
peu hardiment, comme i'ay accoustumé, qu'il luy sieroit mieux de
nous faire place, et de laisser à son fils sa maison principale, car il
n'auoit que celle-là de bien logée et accommodée, et se retirer en3
vne sienne terre voisine, où personne n'apporteroit incommodité à
son repos, puis qu'il ne pouuoit autrement euiter nostre importunité,
veu la condition de ses enfans. Il m'en creut depuis, et s'en
trouua bien. Ce n'est pas à dire qu'on leur donne, par telle voye
d'obligation, de laquelle on ne se puisse plus desdire: ie leur lairrois,•
moy qui suis à mesme de iouer ce rolle, la iouyssance de ma
maison et de mes biens, mais auec liberté de m'en repentir, s'ils
m'en donnoyent occasion: ie leur en lairrois l'vsage, par ce qu'il
ne me seroit plus commode. Et de l'authorité des affaires en gros,
ie m'en reseruerois autant qu'il me plairoit. Ayant tousiours iugé
que ce doit estre vn grand contentement à vn pere vieil, de mettre
luy-mesme ses enfans en train du gouuernement de ses affaires, et
de pouuoir pendant sa vie contreroller leurs deportemens: leur•
fournissant d'instruction et d'aduis suyuant l'experience qu'il en a,
et d'acheminer luy mesme l'ancien honneur et ordre de sa maison
en la main de ses successeurs, et se respondre par là, des esperances
qu'il peut prendre de leur conduicte à venir. Et pour cet
effect, ie ne voudrois pas fuir leur compagnie, ie voudrois les esclairer1
de pres, et iouyr selon la condition de mon aage, de leur allegresse,
et de leurs festes. Si ie ne viuoy parmy eux (comme ie ne
pourroy sans offencer leur assemblée par le chagrin de mon aage,
et l'obligation de mes maladies, et sans contraindre aussi et forcer
les regles et façons de viure que i'auroy lors) ie voudroy au moins•
viure pres d'eux en vn quartier de ma maison, non pas le plus en
parade, mais le plus en commodité. Non comme ie vy il y a quelques
années, vn Doyen de S. Hilaire de Poictiers, rendu à telle solitude
par l'incommodité de sa melancholie, que lors que i'entray en
sa chambre, il y auoit vingt deux ans, qu'il n'en estoit sorty vn seul2
pas; et si auoit toutes ses actions libres et aysées, sauf vn reume
qui luy tomboit sur l'estomac. A peine vne fois la sepmaine, vouloit-il
permettre qu'aucun entrast pour le voir. Il se tenoit tousiours
enfermé par le dedans de sa chambre seul, sauf qu'vn valet luy
portoit vne fois le iour à manger, qui ne faisoit qu'entrer et sortir.•
Son occupation estoit se promener, et lire quelque liure, car il cognoissoit
aucunement les lettres, obstiné au demeurant de mourir
en cette desmarche, comme il fit bien tost apres. I'essayeroy par
vne douce conuersation, de nourrir en mes enfans vne viue amitié
et bien-vueillance non feinte en mon endroict. Ce qu'on gaigne aisément3
enuers des natures bien nées: car si ce sont bestes furieuses,
comme nostre siecle en produit à miliers, il les faut hayr et fuyr
pour telles. Ie veux mal à cette coustume, d'interdire aux enfants
l'appellation paternelle, et leur en enioindre vn' estrangere, comme
plus reuerentiale: Nature n'aiant volontiers pas suffisamment pourueu•
à nostre authorité. Nous appellons Dieu tout-puissant, pere, et
desdaignons que noz enfants nous en appellent. I'ay reformé cett'
erreur en ma famille. C'est aussi folie et iniustice de priuer les enfans
qui sont en aage, de la familiarité des peres, et vouloir maintenir
en leur endroit vne morgue austere et desdaigneuse, esperant4
par là, les tenir en crainte et obeissance. Car c'est vne farce tres-inutile,
qui rend les peres ennuieux aux enfans, et qui pis est, ridicules.
Ils ont la ieunesse et les forces en la main, et par consequent
le vent et la faueur du monde; et reçoiuent auecques mocquerie,
ces mines fieres et tyranniques, d'vn homme qui n'a plus de
sang, ny au cœur, ny aux veines: vrais espouuantails de cheneuiere.•
Quand ie pourroy me faire craindre, i'aimeroy encore mieux
me faire aymer. Il y a tant de sortes de deffauts en la vieillesse, tant
d'impuissance, elle est si propre au mespris, que le meilleur acquest
qu'elle puisse faire, c'est l'affection et amour des siens: le commandement
et la crainte, ce ne sont plus ses armes. I'en ay veu1
quelqu'vn, duquel la ieunesse auoit esté tres-imperieuse, quand c'est
venu sur l'aage, quoy qu'il le passe sainement ce qu'il se peut, il
frappe, il mord, il iure, le plus tempestatif maistre de France, il se
ronge de soing et de vigilance, tout cela n'est qu'vn bastelage, auquel
la famille mesme complotte: du grenier, du celier, voire et de•
sa bource, d'autres ont la meilleure part de l'vsage, cependant qu'il
en a les clefs en sa gibbessiere, plus cherement que ses yeux. Cependant
qu'il se contente de l'espargne et chicheté de sa table, tout
est en desbauche en diuers reduits de sa maison, en ieu, et en despence,
et en l'entretien des comptes de sa vaine cholere et prouuoyance.2
Chacun est en sentinelle contre luy. Si par fortune quelque
chetif seruiteur s'y addonne, soudain il luy est mis en soupçon:
qualité à laquelle la vieillesse mord si volontiers de soy-mesme.
Quantes fois s'est-il vanté à moy, de la bride qu'il donnoit aux siens,
et exacte obeïssance et reuerence qu'il en receuoit; combien il•
voyoit clair en ses affaires!
Ille solus nescit omnia.
Ie ne sçache homme qui peust apporter plus de parties et naturelles
et acquises, propres à conseruer la maistrise, qu'il faict, et si
en est descheu comme vn enfant. Partant l'ay-ie choisi parmy plusieurs3
telles conditions que ie cognois, comme plus exemplaire. Ce seroit
matiere à vne question scholastique, s'il est ainsi mieux, ou autrement.
En presence, toutes choses luy cedent. Et laisse-on ce vain
cours à son authorité, qu'on ne luy resiste iamais. On le croit, on
le craint, on le respecte tout son saoul. Donne-il congé à vn valet?•
il plie son pacquet, le voila party: mais hors de deuant luy seulement.
Les pas de la vieillesse sont si lents, les sens si troubles, qu'il
viura et fera son office en mesme maison, vn an, sans estre apperceu.
Et quand la saison en est, on faict venir des lettres lointaines,
piteuses, suppliantes, pleines de promesse de mieux faire, par où
on le remet en grace. Monsieur fait-il quelque marché ou quelque
depesche, qui desplaise? on la supprime: forgeant tantost apres,
assez de causes, pour excuser la faute d'execution ou de response.•
Nulles lettres estrangeres ne luy estants premierement apportées,
il ne void que celles qui semblent commodes à sa science. Si par
cas d'aduanture il les saisit, ayant en coustume de se reposer sur
certaine personne, de les luy lire, on y trouue sur le champ ce qu'on
veut: et faict-on à tous coups que tel luy demande pardon, qui l'iniurie1
par sa lettre. Il ne void en fin affaires, que par vne image
disposée et desseignée et satisfactoire le plus qu'on peut, pour n'esueiller
son chagrin et son courroux. I'ay veu souz des figures differentes,
assez d'œconomies longues, constantes, de tout pareil effect.
Il est tousiours procliue aux femmes de disconuenir à leurs maris.•
Elles saisissent à deux mains toutes couuertures de leur contraster:
la premiere excuse leur sert de pleniere iustification. I'en
ay veu, qui desrobboit gros à son mary, pour, disoit-elle à son confesseur,
faire ses aulmosnes plus grasses. Fiez vous à cette religieuse
dispensation. Nul maniement leur semble auoir assez de dignité,2
s'il vient de la concession du mary. Il faut qu'elles l'vsurpent ou finement
ou fierement, et tousiours iniurieusement, pour luy donner de la
grace et de l'authorité. Comme en mon propos, quand c'est contre
vn pauure vieillard, et pour des enfants, lors empoignent elles ce
tiltre, et en seruent leur passion, auec gloire: et comme en vn commun•
seruage, monopolent facilement contre sa domination et gouuernement.
Si ce sont masles, grands et fleurissans, ils subornent
aussi incontinent ou par force, ou par faueur, et maistre d'hostel et
receueur, et tout le reste. Ceux qui n'ont ny femme ny fils, tombent
en ce malheur plus difficilement, mais plus cruellement aussi et indignement.3
Le vieil Caton disoit en son temps, qu'autant de valets,
autant d'ennemis. Voyez si selon la distance de la pureté de son
siecle au nostre, il ne nous a pas voulu aduertir, que femme, fils,
et valet, autant d'ennemis à nous. Bien sert à la decrepitude de nous
fournir le doux benefice d'inapperceuance et d'ignorance, et facilité•
à nous laisser tromper. Si nous y mordions, que seroit-ce de nous;
mesme en ce temps, où les Iuges qui ont à decider noz controuerses,
sont communément partisans de l'enfance et interessez? Au cas
que cette pipperie m'eschappe à voir, aumoins ne m'eschappe-il pas,
à voir que ie suis tres-pippable. Et aura-on iamais assez dit, de
quel prix est vn amy, à comparaison de ces liaisons ciuiles? L'image•
mesme, que i'en voy aux bestes, si pure, auec quelle religion ie la
respecte! Si les autres me pippent, au moins ne me pippe-ie pas
moy-mesme à m'estimer capable de m'en garder: ny à me ronger
la ceruelle pour m'en rendre. Ie me sauue de telles trahisons en mon
propre giron, non par vne inquiete et tumultuaire curiosité, mais1
par diuersion plustost, et resolution. Quand i'oy reciter l'estat de
quelqu'vn, ie ne m'amuse pas à luy: ie tourne incontinent les yeux
à moy, voir comment i'en suis. Tout ce qui le touche me regarde.
Son accident m'aduertit et m'esueille de ce costé-là. Tous les iours
et à toutes heures, nous disons d'vn autre ce que nous dirions plus•
proprement de nous, si nous sçauions replier aussi bien qu'estendre
nostre consideration. Et plusieurs autheurs blessent en cette maniere
la protection de leur cause, courant en auant temerairement
à l'encontre de celle qu'ils attaquent, et lanceant à leurs ennemis
des traits, propres à leur estre relancez plus auantageusement.2
Feu M. le Mareschal de Monluc, ayant perdu son filz, qui mourut
en l'Isle de Maderes, braue Gentil-homme à la verité et de grande
esperance, me faisoit fort valoir entre ses autres regrets, le desplaisir
et creue-cœur qu'il sentoit de ne s'estre iamais communiqué à
luy: et sur cette humeur d'vne grauité et grimace paternelle, auoir•
perdu la commodité de gouster et bien cognoistre son filz; et aussi
de luy declarer l'extreme amitié qu'il luy portoit, et le digne iugement
qu'il faisoit de sa vertu. Et ce pauure garçon, disoit-il, n'a
rien veu de moy qu'vne contenance refroignée et pleine de mespris,
et a emporté cette creance, que ie n'ay sçeu ny l'aimer ny l'estimer3
selon son merite. A qui gardoy-ie à descouurir cette singuliere affection
que ie luy portoy dans mon ame? estoit-ce pas luy qui en
deuoit auoir tout le plaisir et toute l'obligation? Ie me suis contraint
et gehenné pour maintenir ce vain masque: et y ay perdu le plaisir
de sa conuersation, et sa volonté quant et quant, qu'il ne me peut
auoir portée autre que bien froide, n'ayant iamais receu de moy que
rudesse, ny senti qu'vne façon tyrannique. Ie trouue que cette plainte
estoit bien prise et raisonnable. Car comme ie sçay par vne trop•
certaine experience, il n'est aucune si douce consolation en la perte
de noz amis, que celle que nous apporte la science de n'auoir rien
oublié à leur dire, et d'auoir eu auec eux vne parfaite et entiere
communication. O mon amy! En vaux-ie mieux d'en auoir le goust,
ou si i'en vaux moins? i'en vaux certes bien mieux. Son regret me1
console et m'honnore. Est-ce pas vn pieux et plaisant office de ma
vie, d'en faire à tout iamais les obseques? Est-il iouyssance qui
vaille cette priuation? Ie m'ouure aux miens tant que ie puis, et
leur signifie tres-volontiers l'estat de ma volonté, et de mon iugement
enuers eux, comme enuers vn chacun: ie me haste de me produire,•
et de me presenter: car ie ne veux pas qu'on s'y mesconte, à
quelque part que ce soit. Entre autres coustumes particulieres qu'auoient
noz anciens Gaulois, à ce que dit Cæsar, cette-cy en estoit
l'vne, que les enfans ne se presentoyent aux peres, ny s'osoyent
trouuer en public en leur compagnie, que lors qu'ils commençoyent2
à porter les armes; comme s'ils vouloyent dire que lors il estoit aussi
saison, que les peres les receussent en leur familiarité et
accointance. I'ay veu encore vne autre sorte d'indiscretion en aucuns
peres de mon temps, qui ne se contentent pas d'auoir priué pendant
leur longue vie, leurs enfans de la part qu'ils deuoient auoir naturellement•
en leurs fortunes, mais laissent encore apres eux, à leurs
femmes cette mesme authorité sur tous leurs biens, et loy d'en disposer
à leur fantasie. Et ay cognu tel Seigneur des premiers officiers
de nostre Couronne, ayant par esperance de droit à venir, plus
de cinquante mille escus de rente, qui est mort necessiteux et accablé3
de debtes, aagé de plus de cinquante ans, sa mere en son extreme
decrepitude, iouyssant encore de tous ses biens par l'ordonnance
du pere, qui auoit de sa part vescu pres de quatre vingts ans.
Cela ne me semble aucunement raisonnable. Pourtant trouue-ie peu
d'aduancement à vn homme de qui les affaires se portent bien,•
d'aller chercher vne femme qui le charge d'vn grand dot; il n'est
point de debte estrangere qui apporte plus de ruyne aux maisons:
mes predecesseurs ont communement suyui ce conseil bien à propos,
et moy aussi. Mais ceux qui nous desconseillent les femmes riches,
de peur qu'elles soyent moins traictables et recognoissantes, se
trompent, de faire perdre quelque reelle commodité, pour vne si
friuole coniecture. A vne femme desraisonnable, il ne couste non
plus de passer par dessus vne raison, que par dessus vne autre. Elles
s'ayment le mieux où elles ont plus de tort. L'iniustice les alleche:•
comme les bonnes, l'honneur de leurs actions vertueuses: et en sont
debonnaires d'autant plus, qu'elles sont plus riches: comme plus
volontiers et glorieusement chastes, de ce qu'elles sont belles.
C'est raison de laisser l'administration des affaires aux meres
pendant que les enfans ne sont pas en l'aage selon les loix pour en1
manier la charge: mais le pere les a bien mal nourris, s'il ne peut
esperer qu'en leur maturité, ils auront plus de sagesse et de suffisance
que sa femme, veu l'ordinaire foiblesse du sexe. Bien seroit-il
toutesfois à la verité plus contre Nature, de faire despendre les
meres de la discretion de leurs enfans. On leur doit donner largement,•
dequoy maintenir leur estat selon la condition de leur maison
et de leur aage, d'autant que la necessité et l'indigence est beaucoup
plus mal seante et mal-aisée à supporter à elles qu'aux masles: il
faut plustost en charger les enfans que la mere. En general, la
plus saine distribution de noz biens en mourant, me semble estre,2
les laisser distribuer à l'vsage du païs. Les loix y ont mieux pensé
que nous: et vaut mieux les laisser faillir en leur eslection, que de
nous hazarder de faillir temerairement en la nostre. Ils ne sont pas
proprement nostres, puis que d'vne prescription ciuile et sans nous,
ils sont destinez à certains successeurs. Et encore que nous ayons•
quelque liberté audelà, ie tien qu'il faut vne grande cause et bien
apparente pour nous faire oster à vn, ce que sa Fortune luy auoit
acquis, et à quoy la iustice commune l'appelloit: et que c'est abuser
contre raison de cette liberté, d'en seruir noz fantasies friuoles
et priuées. Mon sort m'a faict grace, de ne m'auoir presenté des3
occasions qui me peussent tenter, et diuertir mon affection de la
commune et legitime ordonnance. I'en voy, enuers qui c'est temps
perdu d'employer vn long soin de bons offices. Vn mot receu de
mauuais biais efface le merite de dix ans. Heureux, qui se trouue à
point, pour leur oindre la volonté sur ce dernier passage. La voisine•
action l'emporte, non pas les meilleurs et plus frequents offices,
mais les plus recents et presents font l'operation. Ce sont
gents qui se iouent de leurs testaments, comme de pommes ou de
verges, à gratifier ou chastier chaque action de ceux qui y pretendent
interest. C'est chose de trop longue suitte, et de trop de poids,
pour estre ainsi promenée à chasque instant: et en laquelle les
sages se plantent vne fois pour toutes, regardans sur tout à la raison•
et obseruance publique. Nous prenons vn peu trop à cœur ces substitutions
masculines: et proposons vne eternité ridicule à noz
noms. Nous poisons aussi trop les vaines coniectures de l'aduenir,
que nous donnent les esprits puerils. A l'aduenture eust on faict
iniustice, de me deplacer de mon rang, pour auoir esté le plus lourd1
et plombé, le plus long et desgousté en ma leçon, non seulement
que tous mes freres, mais que tous les enfans de ma prouince: soit
leçon d'exercice d'esprit, soit leçon d'exercice de corps. C'est follie
de faire des triages extraordinaires, sur la foy de ces diuinations,
ausquelles nous sommes si souuent trompez. Si on peut blesser cette•
regle, et corriger les destinées aux chois qu'elles ont faict de noz
heritiers, on le peut auec plus d'apparence, en consideration de
quelque remarquable et enorme difformité corporelle: vice constant
inamandable: et selon nous, grands estimateurs de la beauté,
d'important preiudice. Le plaisant dialogue du legislateur de2
Platon, auec ses citoyens, fera honneur à ce passage. Comment
donc, disent ils sentans leur fin prochaine, ne pourrons nous point
disposer de ce qui est à nous, à qui il nous plaira? O Dieux, quelle
cruauté! Qu'il ne nous soit loisible, selon que les nostres nous auront
seruy en noz maladies, en nostre vieillesse, en noz affaires, de•
leur donner plus et moins selon noz fantasies! A quoy le legislateur
respond en cette maniere: Mes amis, qui auez sans doubte bien tost
à mourir, il est mal-aisé, et que vous vous cognoissiez, et que vous
cognoissiez ce qui est à vous, suiuant l'inscription Delphique. Moy,
qui fay les loix, tien, que ny vous n'estes à vous, ny n'est à vous ce3
que vous iouyssez. Et voz biens et vous, estes à vostre famille tant
passée que future: mais encore plus sont au public, et vostre famille
et voz biens. Parquoy de peur que quelque flatteur en vostre vieillesse
ou en vostre maladie, ou quelque passion vous sollicite mal à propos,
de faire testament iniuste, ie vous en garderay. Mais ayant respect•
et à l'interest vniuersel de la cité, et à celuy de vostre maison, i'establiray
des loix, et feray sentir, comme de raison, que la commodité
particuliere doit ceder à la commune. Allez vous en ioyeusement où
la necessité humaine vous appelle. C'est à moy, qui ne regarde pas
l'vne chose plus que l'autre, qui autant que ie puis, me soingne du
general, d'auoir soucy de ce que vous laissez. Reuenant à mon•
propos, il me semble en toutes façons, qu'il naist rarement des femmes
à qui la maistrise soit deuë sur des hommes, sauf la maternelle
et naturelle: si ce n'est pour le chastiment de ceux, qui par quelque
humeur fiebureuse, se sont volontairement soubsmis à elles: mais
cela ne touche aucunement les vieilles, dequoy nous parlons icy. C'est1
l'apparence de cette consideration, qui nous a faict forger et donner
pied si volontiers, à cette loy, que nul ne veit onques, qui priue les
femmes de la succession de cette couronne: et n'est guere Seigneurie
au monde, où elle ne s'allegue, comme icy, par vne vray-semblance
de raison qui l'authorise: mais la Fortune luy a donné•
plus de credit en certains lieux qu'aux autres. Il est dangereux de
laisser à leur iugement la dispensation de nostre succession, selon
le choix qu'elles feront des enfans, qui est à tous les coups inique
et fantastique. Car cet appetit desreglé et goust malade, qu'elles ont
au temps de leurs groisses, elles l'ont en l'ame, en tout temps.2
Communement on les void s'addonner aux plus foibles et malotrus,
ou à ceux, si elles en ont, qui leur pendent encores au col. Car
n'ayans point assez de force de discours, pour choisir et embrasser
ce qui le vault, elles se laissent plus volontiers aller, où les impressions
de Nature sont plus seules: comme les animaux qui n'ont cognoissance•
de leurs petits, que pendant qu'ils tiennent à leurs mammelles.
Au demeurant il est aisé à voir par experience, que cette
affection naturelle, à qui nous donnons tant d'authorité, a les racines
bien foibles. Pour vn fort leger profit, nous arrachons tous les iours
leurs propres enfans d'entre les bras des meres, et leur faisons3
prendre les nostres en charge: nous leur faisons abandonner les
leurs à quelque chetiue nourrisse, à qui nous ne voulons pas commettre
les nostres, ou à quelque cheure; leur deffendant non seulement
de les allaiter, quelque danger qu'ils en puissent encourir:
mais encore d'en auoir aucun soin, pour s'employer du tout au seruice•
des nostres. Et voit-on en la plus part d'entre elles, s'engendrer
bien tost par accoustumance vn'affection bastarde, plus vehemente
que la naturelle, et plus grande sollicitude de la conseruation des
enfans empruntez, que des leurs propres. Et ce que i'ay parlé des
cheures, c'est d'autant qu'il est ordinaire autour de chez moy, de
voir les femmes de village, lors qu'elles ne peuuent nourrir les enfans
de leurs mammelles, appeller des cheures à leurs secours. Et•
i'ay à cette heure deux lacquais, qui ne tetterent iamais que huict
iours laict de femmes. Ces cheures sont incontinent duites à venir
allaicter ces petits enfans, recognoissent leur voix quand ils crient,
et y accourent: si on leur en presente vn autre que leur nourrisson,
elles le refusent, et l'enfant en fait de mesme d'vne autre cheure.1
I'en vis vn l'autre iour, à qui on osta la sienne, par ce que son
pere ne l'auoit qu'empruntée d'vn sien voisin, il ne peut iamais s'adonner
à l'autre qu'on luy presenta, et mourut sans doute, de faim.
Les bestes alterent et abbastardissent aussi aisément que nous,
l'affection naturelle. Ie croy qu'en ce que recite Herodote de certain•
destroit de la Lybie, il y a souuent du mesconte: il dit qu'on
s'y mesle aux femmes indifferemment: mais que l'enfant ayant force
de marcher, trouue son pere celuy, vers lequel, en la presse, la
naturelle inclination porte ses premiers pas. Or à considerer cette
simple occasion d'aymer noz enfans, pour les auoir engendrez, pour2
laquelle nous les appellons autres nous mesmes: il semble qu'il y
ait bien vne autre production venant de nous, qui ne soit pas de
moindre recommendation. Car ce que nous engendrons par l'ame,
les enfantements de nostre esprit, de nostre courage et suffisance,
sont produits par vne plus noble partie que la corporelle, et sont•
plus nostres. Nous sommes pere et mere ensemble en cette generation:
ceux-cy nous coustent bien plus cher, et nous apportent plus
d'honneur, s'ils ont quelque chose de bon. Car la valeur de nos
autres enfans, est beaucoup plus leur, que nostre: la part que nous
y auons est bien legere: mais de ceux-cy, toute la beauté, toute la3
grace et prix est nostre. Par ainsin ils nous representent et nous
rapportent bien plus viuement que les autres. Platon adiouste, que
ce sont icy des enfants immortels, qui immortalisent leurs peres,
voire et les deïfient, comme Lycurgus, Solon, Minos. Or les Histoires
estants pleines d'exemples de cette amitié commune des peres enuers•
les enfans, il ne m'a pas semblé hors de propos d'en trier aussi quelqu'vn
de cette-cy. Heliodorus ce bon Euesque de Tricea, ayma mieux
perdre la dignité, le profit, la deuotion d'vne prelature si venerable,
que de perdre sa fille: fille qui dure encore bien gentille: mais à
l'aduenture pourtant vn peu trop curieusement et mollement goderonnée
pour fille ecclesiastique et sacerdotale, et de trop amoureuse
façon. Il y eut vn Labienus à Rome, personnage de grande valeur et•
authorité, et entre autres qualitez, excellent en toute sorte de literature,
qui estoit, ce croy-ie, fils de ce grand Labienus, le premier des
capitaines qui furent soubs Cæsar en la guerre des Gaules, et qui
depuis s'estant ietté au party du grand Pompeius, s'y maintint si
valeureusement iusques à ce que Cæsar le deffit en Espaigne. Ce1
Labienus dequoy ie parle, eut plusieurs enuieux de sa vertu, et
comme il est vray-semblable, les courtisans et fauoris des Empereurs
de son temps, pour ennemis de sa franchise, et des humeurs paternelles,
qu'il retenoit encore contre la tyrannie, desquelles il est
croiable qu'il auoit teint ses escrits et ses liures. Ses aduersaires•
poursuiuirent deuant le magistrat à Rome, et obtindrent de faire
condamner plusieurs siens ouurages qu'il auoit mis en lumiere, à
estre bruslés. Ce fut par luy que commença ce nouuel exemple de
peine, qui depuis fut continué à Rome à plusieurs autres, de punir
de mort les escrits mesmes, et les estudes. Il n'y auoit point assez de2
moyen et matiere de cruauté, si nous n'y meslions des choses que
Nature a exemptées de tout sentiment et de toute souffrance, comme
la reputation et les inuentions de nostre esprit: et si nous n'allions
communiquer les maux corporels aux disciplines et monumens des
Muses. Or Labienus ne peut souffrir cette perte, ny de suruiure à•
cette sienne si chere geniture; il se fit porter et enfermer tout vif
dans le monument de ses ancestres, là où il pourueut tout d'vn train
à se tuer et à s'enterrer ensemble. Il est malaisé de montrer aucune
autre plus vehemente affection paternelle que celle-là. Cassius Seuerus,
homme tres-eloquent et son familier, voyant brusler ses liures,3
crioit que par mesme sentence on le deuoit quant et quant condamner
à estre bruslé tout vif, car il portoit et conseruoit en sa memoire ce
qu'ils contenoient. Pareil accident aduint à Greuntius Cordus accusé
d'auoir en ses liures loué Brutus et Cassius. Ce Senat vilain, seruile,
et corrompu, et digne d'vn pire maistre que Tibere, condamna ses•
escrits au feu. Il fut content de faire compagnie à leur mort, et se
tua par abstinence de manger. Le bon Lucanus estant iugé par ce
coquin Neron; sur les derniers traits de sa vie, comme la pluspart
du sang fut desia escoulé par les veines des bras, qu'il s'estoit faictes
tailler à son medecin pour mourir, et que la froideur eut saisi les4
extremitez de ses membres, et commençast à s'approcher des parties
vitales; la derniere chose qu'il eut en sa memoire, ce furent
aucuns des vers de son liure de la guerre de Pharsale, qu'il recitoit,
et mourut ayant cette derniere voix en la bouche. Cela qu'estoit-ce,
qu'vn tendre et paternel congé qu'il prenoit de ses enfans; representant•
les a-dieux et les estroits embrassemens que nous donnons
aux nostres en mourant; et vn effet de cette naturelle inclination,
qui r'appelle en nostre souuenance en cette extremité, les choses,
que nous auons eu les plus cheres pendant nostre vie? Pensons
nous qu'Epicurus qui en mourant tourmenté, comme il dit, des1
extremes douleurs de la cholique, auoit toute sa consolation en la
beauté de la doctrine qu'il laissoit au monde, eust receu autant de
contentement d'vn nombre d'enfans bien nais et bien esleuez, s'il en
eust eu, comme il faisoit de la production de ses riches escrits? et
que s'il eust esté au chois de laisser apres luy vn enfant contrefaict•
et mal nay, ou vn liure sot et inepte, il ne choisist plustost, et non
luy seulement, mais tout homme de pareille suffisance, d'encourir
le premier mal'heur que l'autre? Ce seroit à l'aduenture impieté en
Sainct Augustin, pour exemple, si d'vn costé on luy proposoit d'enterrer
ses escrits, dequoy nostre religion reçoit vn si grand fruict, ou2
d'enterrer ses enfans au cas qu'il en eust, s'il n'aymoit mieux enterrer
ses enfans. Et ie ne sçay si ie n'aymerois pas mieux beaucoup en
auoir produict vn parfaictement bien formé, de l'accointance des
Muses, que de l'accointance de ma femme. A cettuy-cy tel qu'il est,
ce que ie donne, ie le donne purement et irreuocablement, comme•
on donne aux enfans corporels. Ce peu de bien, que ie luy ay faict,
il n'est plus en ma disposition. Il peut sçauoir assez de choses que
ie ne sçay plus, et tenir de moy ce que ie n'ay point retenu: et qu'il
faudroit que tout ainsi qu'vn estranger, i'empruntasse de luy, si
besoin m'en venoit. Si ie suis plus sage que luy, il est plus riche que3
moy. Il est peu d'hommes addonnez à la poësie, qui ne se gratifiassent
plus d'estre peres de l'Eneide que du plus beau garçon
de Rome: et qui ne souffrissent plus aisément l'vne perte que
l'autre. Car selon Aristote, de tous ouuriers le poëte est nommément
le plus amoureux de son ouurage. Il est malaisé à croire, qu'Epaminondas•
qui se vantoit de laisser pour toute posterité des filles qui
feroyent vn iour honneur à leur pere (c'estoyent les deux nobles
victoires qu'il auoit gaigné sur les Lacedemoniens) eust volontiers
consenty d'eschanger celles-là, aux plus gorgiases de toute la Grece:
ou qu'Alexandre et Cæsar ayent iamais souhaité d'estre priuez de4
la grandeur de leurs glorieux faicts de guerre, pour la commodité
d'auoir des enfans et heritiers, quelques parfaicts et accompliz qu'ils
peussent estre. Voire ie fay grand doubte que Phidias ou autre excellent
statuaire, aymast autant la conseruation et la durée de ses
enfans naturels, comme il feroit d'vne image excellente, qu'auec
long trauail et estude il auroit parfaite selon l'art. Et quant à ces
passions vitieuses et furieuses, qui ont eschauffé quelque fois les•
peres à l'amour de leurs filles, ou les meres enuers leurs fils,
encore s'en trouue-il de pareilles en cette autre sorte de parenté.
Tesmoing ce que lon recite de Pygmalion, qu'ayant basty vne statue
de femme de beauté singuliere, il deuint si esperduement espris de
l'amour forcené de ce sien ouurage, qu'il falut, qu'en faueur de sa1
rage les Dieux la luy viuifiassent:
Tentatum mollescit ebur, positóque rigore
Subsidit digitis.
CHAPITRE IX. [(TRADUCTION LIV. II, CH. IX.)]
Des armes des Parthes.
C'EST vne façon vitieuse de la noblesse de nostre temps, et pleine
de mollesse, de ne prendre les armes que sur le point d'vne extreme•
necessité: et s'en descharger aussi tost qu'il y a tant soit peu
d'apparence, que le danger soit esloigné. D'où il suruient plusieurs
desordres: car chacun criant et courant à ses armes, sur le point
de la charge, les vns sont à lacer encore leur cuirasse, que leurs
compaignons sont desia rompus. Nos peres donnoient leur salade,2
leur lance, et leurs gantelets à porter, et n'abandonnoient le reste
de leur equippage, tant que la couruée duroit. Nos trouppes sont à
cette heure toutes troublées et difformes, par la confusion du bagage
et des valets qui ne peuuent esloigner leurs maistres, à cause
de leurs armes. Tite Liue parlant des nostres, Intolerantissima laboris•
corpora vix arma humeris gerebant. Plusieurs nations vont
encore et alloient anciennement à la guerre sans se couurir: ou se
couuroient d'inutiles defences.
Tegmina queis capitum raptus de subere cortex.
Alexandre le plus hazardeux Capitaine qui fut iamais, s'armoit fort3
rarement. Et ceux d'entre nous qui les mesprisent n'empirent pour
cela de guere leur marché. S'il se voit quelqu'vn tué par le defaut
d'vn harnois, il n'en est guere moindre nombre, que l'empeschement
des armes a faict perdre, engagés sous leur pesanteur, ou
froissez et rompus, ou par vn contre-coup, ou autrement. Car il
semble, à la verité, à voir le poix des nostres et leur espesseur,
que nous ne cherchons qu'à nous deffendre, et en sommes plus
chargez que couuers. Nous auons assez à faire à en soustenir le faix,•
entrauez et contraints, comme si nous n'auions à combattre que du
choq de nos armes: et comme si nous n'auions pareille obligation
à les deffendre, qu'elles ont à nous. Tacitus peint plaisamment des
gens de guerre de nos anciens Gaulois, ainsin armez pour se maintenir
seulement, n'ayans moyen ny d'offencer ny d'estre offencez, ny1
de se releuer abbatus. Lucullus voyant certains hommes d'armes
Medois, qui faisoient front en l'armée de Tigranes, poisamment et
malaisément armez, comme dans vne prison de fer, print de là
opinion de les deffaire aisément, et par eux commença sa charge et
sa victoire. Et à present que nos mousquetaires sont en credit, ie•
croy qu'on trouuera quelque inuention de nous emmurer pour nous
en garentir, et nous faire trainer à la guerre enfermez dans des
bastions, comme ceux que les anciens faisoient porter à leurs elephans.
Cette humeur est bien esloignée de celle du ieune Scipion,
lequel accusa aigrement ses soldats, de ce qu'ils auoyent semé des2
chausse-trapes soubs l'eau à l'endroit du fossé, par où ceux d'vne
ville qu'il assiegeoit, pouuoient faire des sorties sur luy: disant que
ceux qui assailloient, deuoient penser à entreprendre, non pas à
craindre. Et craignoit auec raison que cette prouision endormist leur
vigilance à se garder. Il dict aussi à vn ieune homme, qui luy faisoit•
montre de son beau bouclier: Il est vrayement beau, mon fils, mais
vn soldat Romain doit auoir plus de fiance en sa main dextre, qu'en
la gauche. Or il n'est que la coustume, qui nous rende insupportable
la charge de nos armes.
L'husbergo in dosso haueano, et l'elmo in testa,3
Duo di quelli guerrier d'i quali io canto.
Ne notte o di doppo ch'entraro in questa
Stanza, gl' haueanò mai mesi da canto,
Che facile à portar comme la vesta
Era lor, perchè in vso l'hauean tanto.•
L'Empereur Caracalla alloit par païs à pied armé de toutes pieces,
conduisant son armée. Les pietons Romains portoient non seulement
le morion, l'espée, et l'escu: car quant aux armes, dit Cicero, ils
estoient si accoustumez à les auoir sur le dos, qu'elles ne les empeschoient
non plus que leurs membres: arma enim, membra militis4
esse dicunt: mais quant et quant encore, ce qu'il leur falloit de
viures, pour quinze iours, et certaine quantité de paux pour faire
leurs rempars, iusques à soixante liures de poix. Et les soldats de
Marius ainsi chargez, marchant en bataille, estoient duits à faire
cinq lieuës en cinq heures, et six s'il y auoit haste. Leur discipline•
militaire estoit beaucoup plus rude que la nostre: aussi produisoit
elle de bien autres effects. Le ieune Scipion reformant son armée en
Espaigne, ordonna à ses soldats de ne manger que debout, et rien
de cuit. Ce traict est merueilleux à ce propos, qu'il fut reproché à
vn soldat Lacedemonien, qu'estant à l'expedition d'vne guerre, on1
l'auoit veu soubs le couuert d'vne maison: ils estoient si durcis à la
peine, que c'estoit honte d'estre veu soubs vn autre toict que celuy
du ciel, quelque temps qu'il fist. Nous ne menerions guere loing nos
gens à ce prix là. Au demeurant Marcellinus, homme nourry aux
guerres Romaines, remerque curieusement la façon que les Parthes•
auoyent de s'armer, et la remerque d'autant qu'elle estoit esloignée
de la Romaine. Ils auoyent, dit-il, des armes tissuës en maniere de
petites plumes, qui n'empeschoient pas le mouuement de leur corps:
et si estoient si fortes que nos dards reiallissoient venans à les
hurter: ce sont les escailles, dequoy nos ancestres auoient fort accoustumé2
de se seruir. Et en vn autre lieu: Ils auoient, dit-il, leurs
cheuaux fors et roides, couuerts de gros cuir, et eux estoient armez
de cap à pied, de grosses lames de fer, rengées de tel artifice, qu'à
l'endroit des iointures des membres elles prestoient au mouuement.
On eust dict que c'estoient des hommes de fer: car ils auoient des•
accoustremens de teste si proprement assis, et representans au naturel
la forme et parties du visage, qu'il n'y auoit moyen de les
assener que par des petits trous ronds, qui respondoient à leurs
yeux, leur donnant vn peu de lumiere, et par des fentes, qui estoient
à l'endroict des naseaux, par où ils prenoyent assez malaisément3
haleine,
Flexilis inductis animatur lamina membris,
Horribilis visu; credas simulacra moueri
Ferrea, cognatôque viros spirare metallo.
Par vestitus equis: ferrata fronte minantur,•
Ferratôsque mouent, securi vulneris, armos.
Voila vne description, qui retire bien fort à l'equippage d'vn homme
d'armes François, à tout ses bardes. Plutarque dit que Demetrius
fit faire pour luy, et pour Alcinus, le premier homme de guerre qui
fust pres de luy, à chacun vn harnois complet du poids de six vingts4
liures, là où les communs harnois n'en pesoient que soixante.
CHAPITRE X. [(TRADUCTION LIV. II, CH. X.)]
Des Liures.
IE ne fay point de doute, qu'il ne m'aduienne souuent de parler de
choses, qui sont mieux traictées chez les maistres du mestier, et
plus veritablement. C'est icy purement l'essay de mes facultez naturelles,
et nullement des acquises. Et qui me surprendra d'ignorance,
il ne fera rien contre moy: car à peine respondroy-ie à autruy de•
mes discours, qui ne m'en responds point à moy, ny n'en suis satisfaict.
Qui sera en cherche de science, si la pesche où elle se loge:
il n'est rien dequoy ie face moins de profession. Ce sont icy mes
fantasies, par lesquelles ie ne tasche point à donner à connoistre
les choses, mais moy: elles me seront à l'aduenture connues vn1
iour, ou l'ont autresfois esté, selon que la Fortune m'a peu porter
sur les lieux, où elles estoient esclaircies. Mais il ne m'en souuient
plus. Et si ie suis homme de quelque leçon, ie suis homme de nulle
retention. Ainsi ie ne pleuuy aucune certitude, si ce n'est de faire
connoistre iusques à quel poinct monte pour cette heure, la connoissance•
que i'en ay. Qu'on ne s'attende pas aux matieres, mais à la
façon que i'y donne. Qu'on voye en ce que i'emprunte, si i'ay sçeu
choisir dequoy rehausser ou secourir proprement l'inuention, qui
vient tousiours de moy. Car ie fay dire aux autres, non à ma teste,
mais à ma suite, ce que ie ne puis si bien dire, par foiblesse de mon2
langage, ou par foiblesse de mon sens. Ie ne compte pas mes emprunts,
ie les poise. Et si ie les eusse voulu faire valoir par nombre,
ie m'en fusse chargé deux fois autant. Ils sont touts, ou fort peu
s'en faut, de noms si fameux et anciens, qu'ils me semblent se
nommer assez sans moy. Ez raisons, comparaisons, argumens, si•
i'en transplante quelcun en mon solage, et confons aux miens, à
escient i'en cache l'autheur, pour tenir en bride la temerité de ces
sentences hastiues, qui se iettent sur toute sorte d'escrits: notamment
ieunes escrits, d'hommes encore viuants: et en vulgaire, qui
reçoit tout le monde à en parler, et qui semble conuaincre la conception
et le dessein vulgaire de mesmes. Ie veux qu'ils donnent vne
nazarde à Plutarque sur mon nez, et qu'ils s'eschaudent à iniurier
Seneque en moy. Il faut musser ma foiblesse souz ces grands credits.•
I'aimeray quelqu'vn qui me sçache deplumer: ie dy par clairté de
iugement, et par la seule distinction de la force et beauté des propos.
Car moy, qui, à faute de memoire, demeure court tous les
coups, à les trier, par recognoissance de nation, sçay tresbien
connoistre, à mesurer ma portée, que mon terroir n'est aucunement1
capable d'aucunes fleurs trop riches, que i'y trouue semées, et que
tous les fruicts de mon creu ne les sçauroient payer. De cecy suis-ie
tenu de respondre, si ie m'empesche moy-mesme, s'il y a de la vanité
et vice en mes discours, que ie ne sente point, ou que ie ne soye
capable de sentir en me le representant. Car il eschappe souuent•
des fautes à nos yeux: mais la maladie du iugement consiste à ne
les pouuoir apperceuoir, lors qu'vn autre nous les descouure. La
science et la verité peuuent loger chez nous sans iugement, et le
iugement y peut aussi estre sans elles: voire la reconnoissance de
l'ignorance est l'vn des plus beaux et plus seurs tesmoignages de2
iugement que ie trouue. Ie n'ay point d'autre sergent de bande, à
renger mes pieces, que la Fortune. A mesme que mes resueries se
presentent, ie les entasse: tantost elles se pressent en foule, tantost
elles se trainent à la file. Ie veux qu'on voye mon pas naturel et
ordinaire ainsi detraqué qu'il est. Ie me laisse aller comme ie me•
trouue. Aussi ne sont ce point icy matieres, qu'il ne soit pas permis
d'ignorer, et d'en parler casuellement et temerairement. Ie souhaiterois
auoir plus parfaicte intelligence des choses, mais ie ne la
veux pas achepter si cher qu'elle couste. Mon dessein est de passer
doucement, et non laborieusement ce qui me reste de vie. Il n'est3
rien pourquoy ie me vueille rompre la teste: non pas pour la science,
de quelque grand prix qu'elle soit. Ie ne cherche aux liures
qu'à m'y donner du plaisir par vn honneste amusement: ou si i'estudie,
ie n'y cherche que la science, qui traicte de la connoissance
de moy-mesmes, et qui m'instruise à bien mourir et à bien viure.
Has meus ad metas sudet oportet equus.
Les difficultez, si i'en rencontre en lisant, ie n'en ronge pas mes
ongles: ie les laisse là, apres leur auoir faict vne charge ou deux.
Si ie m'y plantois, ie m'y perdrois, et le temps: car i'ay vn esprit•
primsautier. Ce que ie ne voy de la premiere charge, ie le voy moins
en m'y obstinant. Ie ne fay rien sans gayeté: et la continuation et
contention trop ferme esblouït mon iugement, l'attriste, et le lasse.
Ma veuë s'y confond, et s'y dissipe. Il faut que ie la retire, et que ie
l'y remette à secousses. Tout ainsi que pour iuger du lustre de l'escarlatte,1
on nous ordonne de passer les yeux pardessus, en la parcourant
à diuerses veuës, soudaines reprinses et reiterées. Si ce
liure me fasche, i'en prens vn autre, et ne m'y addonne qu'aux
heures, où l'ennuy de rien faire commence à me saisir. Ie ne me
prens gueres aux nouueaux, pour ce que les anciens me semblent•
plus pleins et plus roides: ny aux Grecs, par ce que mon iugement
ne sçait pas faire ses besoignes d'vne puerile et apprantisse intelligence.
Entre les liures simplement plaisans, ie trouue des modernes,
le Decameron de Boccace, Rabelays, et les baisers de Iean
second, s'il les faut loger sous ce tiltre, dignes qu'on s'y amuse.2
Quant aux Amadis, et telles sortes d'escrits, ils n'ont pas eu le credit
d'arrester seulement mon enfance. Ie diray encore cecy, ou
hardiment, ou temerairement, que cette vieille ame poisante, ne se
laisse plus chatouiller, non seulement à l'Arioste, mais encores au
bon Ouide: sa facilité, et ses inuentions, qui m'ont rauy autresfois,•
à peine m'entretiennent elles à cette heure. Ie dy librement mon
aduis de toutes choses, voire et de celles qui surpassent à l'aduenture
ma suffisance, et que ie ne tiens aucunement estre de ma iurisdiction.
Ce que i'en opine, c'est aussi pour declarer la mesure de ma
veuë, non la mesure des choses. Quand ie me trouue dégousté de3
l'Axioche de Platon, comme d'vn ouurage sans force, eu esgard à vn
tel autheur, mon iugement ne s'en croit pas. Il n'est pas si outrecuidé
de s'opposer à l'authorité de tant d'autres fameux iugemens
anciens: qu'il tient ses regens et ses maistres: et auecq lesquels il
est plustost content de faillir. Il s'en prend à soy, et se condamne,•
ou de s'arrester à l'escorce, ne pouuant penetrer iusques au fonds:
ou de regarder la chose par quelque faux lustre. Il se contente de
se garentir seulement du trouble et du desreglement: quant à sa
foiblesse, il la reconnoist, et aduoüe volontiers. Il pense donner
iuste interpretation aux apparences, que sa conception luy presente:
mais elles sont imbecilles et imparfaictes. La plus part des fables
d'Esope ont plusieurs sens et intelligences: ceux qui les mythologisent,
en choisissent quelque visage, qui quadre bien à la fable:
mais pour la pluspart, ce n'est que le premier visage et superficiel:•
il y en a d'autres plus vifs, plus essentiels et internes, ausquels ils
n'ont sçeu penetrer: voyla comme i'en fay. Mais pour suyure ma
route: il m'a tousiours semblé, qu'en la poësie, Virgile, Lucrece,
Catulle, et Horace, tiennent de bien loing le premier rang: et
signamment Virgile en ses Georgiques, que i'estime le plus accomply1
ouurage de la poësie: à comparaison duquel on peut reconnoistre
aysément qu'il y a des endroicts de l'Æneide, ausquels l'autheur eust
donné encore quelque tour de pigne s'il en eust eu loisir. Et le cinquiesme
liure en l'Æneide me semble le plus parfaict. I'ayme aussi
Lucain, et le practique volontiers, non tant pour son stile, que pour•
sa valeur propre, et verité de ses opinions et iugemens. Quant au
bon Terence, la mignardise, et les graces du langage Latin, ie le
trouue admirable à representer au vif les mouuemens de l'ame, et la
condition de nos mœurs: à toute heure nos actions me reiettent à
luy. Ie ne le puis lire si souuent que ie n'y trouue quelque beauté et2
grace nouuelle. Ceux des temps voisins à Virgile se plaignoient, dequoy
aucuns luy comparoient Lucrece. Ie suis d'opinion, que c'est à
la verité vne comparaison inegale: mais i'ay bien à faire à me r'asseurer
en cette creance, quand ie me treuue attaché à quelque beau
lieu de ceux de Lucrece. S'ils se piquoient de cette comparaison, que•
diroient ils de la bestise et stupidité barbaresque, de ceux qui luy
comparent à cette heure Arioste: et qu'en diroit Arioste luy-mesme?
O seclum insipiens et infacetum!
I'estime que les anciens auoient encore plus à se plaindre de ceux
qui apparioient Plaute à Terence (cestuy-cy sent bien mieux son3
Gentil-homme) que Lucrece à Virgile. Pour l'estimation et preference
de Terence, fait beaucoup, que le pere de l'eloquence Romaine
l'a si souuent en la bouche, seul de son reng: et la sentence, que
le premier iuge des poëtes Romains donne de son compagnon. Il
m'est souuent tombé en fantasie, comme en nostre temps, ceux qui•
se meslent de faire des comedies, ainsi que les Italiens, qui y sont
assez heureux, employent trois ou quatre argumens de celles de
Terence, ou de Plaute, pour en faire vne des leurs. Ils entassent en
vne seule comedie, cinq ou six contes de Boccace. Ce qui les fait
ainsi se charger de matiere, c'est la deffiance qu'ils ont de se pouuoir
soustenir de leurs propres graces. Il faut qu'ils trouuent vn
corps où s'appuyer: et n'ayans pas du leur assez dequoy nous arrester,
ils veulent que le conte nous amuse. Il en va de mon autheur•
tout au contraire: les perfections et beautez de sa façon de dire,
nous font perdre l'appetit de son subiect. Sa gentillesse et sa mignardise
nous retiennent par tout. Il est par tout si plaisant,
Liquidus, puróque simillimus amni,
et nous remplit tant l'ame de ses graces, que nous en oublions1
celles de sa fable. Cette mesme consideration me tire plus auant.
Ie voy que les bons et anciens poëtes ont euité l'affectation et la
recherche, non seulement des fantastiques eleuations Espagnoles
et Petrarchistes, mais des pointes mesmes plus douces et plus retenues,
qui sont l'ornement de tous les ouurages poëtiques des•
siecles suyuans. Si n'y a il bon iuge qui les trouue à dire en ces
anciens, et qui n'admire plus sans comparaison, l'egale polissure
et cette perpetuelle douceur et beauté fleurissante des epigrammes
de Catulle, que tous les esguillons, dequoy Martial esguise la queuë
des siens. C'est cette mesme raison que ie disoy tantost, comme2
Martial de soy, minus illi ingenio laborandum fuit, in cuius locum
materia successerat. Ces premiers là, sans s'esmouuoir et sans se
picquer se font assez sentir: ils ont dequoy rire par tout, il ne faut
pas qu'ils se chatouillent: ceux-cy ont besoing de secours estranger:
à mesure qu'ils ont moins d'esprit, il leur faut plus de corps:•
ils montent à cheual par ce qu'ils ne sont assez forts sur leurs iambes.
Tout ainsi qu'en nos bals, ces hommes de vile condition, qui
en tiennent escole, pour ne pouuoir representer le port et la decence
de nostre noblesse, cherchent à se recommander par des
sauts perilleux, et autres mouuemens estranges et basteleresques.3
Et les dames ont meilleur marché de leur contenance, aux danses
où il y a diuerses descoupeures et agitation de corps, qu'en certaines
autres danses de parade, où elles n'ont simplement qu'à
marcher vn pas naturel, et representer vn port naïf et leur grace
ordinaire. Et comme i'ay veu aussi les badins excellens, vestus en•
leur à tous les iours, et en vne contenance commune, nous donner
tout le plaisir qui se peut tirer de leur art: les apprentifs, qui ne
sont de si haute leçon, auoir besoin de s'enfariner le visage, se
trauestir, se contrefaire en mouuemens de grimaces sauuages, pour
nous apprester à rire. Cette mienne conception se reconnoist mieux
qu'en tout autre lieu, en la comparaison de l'Æneide et du Furieux.
Celuy-là on le voit aller à tire d'aisle, d'vn vol haut et ferme, suyuant•
tousiours sa poincte: cestuy-cy voleter et sauteler de conte
en conte, comme de branche en branche, ne se fiant à ses aisles,
que pour vne bien courte trauerse: et prendre pied à chasque
bout de champ, de peur que l'haleine et la force luy faille,
Excursúsque breues tentat.1
Voyla donc quant à cette sorte de subiects, les autheurs qui me
plaisent le plus. Quant à mon autre leçon, qui mesle vn peu
plus de fruit au plaisir, par où i'apprens à renger mes opinions et
conditions, les liures qui m'y seruent, c'est Plutarque, dépuis qu'il
est François, et Seneque. Ils ont tous deux cette notable commodité•
pour mon humeur, que la science que i'y cherche, y est traictée
à pieces décousues, qui ne demandent pas l'obligation d'vn long
trauail, dequoy ie suis incapable. Ainsi sont les Opuscules de Plutarque
et les Epistres de Seneque, qui sont la plus belle partie de
leurs escrits, et la plus profitable. Il ne faut pas grande entreprinse2
pour m'y mettre, et les quitte où il me plaist. Car elles n'ont point
de suite et dependance des vnes aux autres. Ces autheurs se rencontrent
en la plus part des opinions vtiles et vrayes: comme aussi
leur fortune les fit naistre enuiron mesme siecle: tous deux precepteurs
de deux Empereurs Romains: tous deux venus de pays•
estranger: tous deux riches et puissans. Leur instruction est de la
cresme de la philosophie, et presentée d'vne simple façon et pertinente.
Plutarque est plus vniforme et constant: Seneque plus ondoyant
et diuers. Cettuy-cy se peine, se roidit et se tend pour armer
la vertu contre la foiblesse, la crainte, et les vitieux appetis: l'autre3
semble n'estimer pas tant leur effort, et desdaigner d'en haster
son pas et se mettre sur sa garde. Plutarque a les opinions Platoniques,
douces et accommodables à la societé ciuile: l'autre les a
Stoïques et Epicuriennes, plus esloignées de l'vsage commun, mais
selon moy plus commodes en particulier, et plus fermes. Il paroist•
en Seneque qu'il preste vn peu à la tyrannie des Empereurs de son
temps: car ie tiens pour certain, que c'est d'vn iugement forcé,
qu'il condamne la cause de ces genereux meurtriers de Cæsar:
Plutarque est libre par tout. Seneque est plein de pointes et saillies,
Plutarque de choses. Celuy là vous eschauffe plus, et vous4
esmeut, cestuy-cy vous contente d'auantage, et vous paye mieux:
il nous guide, l'autre nous pousse. Quant à Cicero, les ouurages,
qui me peuuent seruir chez luy à mon desseing, ce sont ceux qui
traittent de la philosophie, specialement morale. Mais à confesser
hardiment la verité (car puis qu'on a franchi les barrieres de l'impudence,•
il n'y a plus de bride) sa façon d'escrire me semble ennuyeuse:
et toute autre pareille façon. Car ses prefaces, definitions,
partitions, etymologies, consument la plus part de son ouurage. Ce
qu'il y a de vif et de moüelle, est estouffé par ces longueries d'apprets.
Si i'ay employé vne heure à le lire, qui est beaucoup pour1
moy, et que ie r'amentoiue ce que i'en ay tiré de suc et de substance,
la plus part du temps ie n'y treuue que du vent: car il
n'est pas encor venu aux argumens, qui seruent à son propos, et
aux raisons qui touchent proprement le neud que ie cherche. Pour
moy, qui ne demande qu'à deuenir plus sage, non plus sçauant ou•
eloquent, ces ordonnances logiciennes et Aristoteliques ne sont pas
à propos. Ie veux qu'on commence par le dernier poinct: i'entens
assez que c'est que mort, et volupté, qu'on ne s'amuse pas à les
anatomizer. Ie cherche des raisons bonnes et fermes, d'arriuée, qui
m'instruisent à en soustenir l'effort. Ny les subtilitez grammairiennes,2
ny l'ingenieuse contexture de parolles et d'argumentations, n'y
seruent. Ie veux des discours qui donnent la premiere charge dans
le plus fort du doubte: les siens languissent autour du pot. Ils sont
bons pour l'escole, pour le barreau, et pour le sermon, où nous
auons loisir de sommeiller: et sommes encores vn quart d'heure•
apres, assez à temps, pour en retrouuer le fil. Il est besoin de parler
ainsin aux iuges, qu'on veut gaigner à tort ou à droit, aux
enfans, et au vulgaire, à qui il faut tout dire, et voir ce qui portera.
Ie ne veux pas qu'on s'employe à me rendre attentif, et qu'on
me crie cinquante fois, Or oyez, à la mode de nos heraux. Les Romains3
disoyent en leur religion, Hoc age: que nous disons en la
nostre, Sursum corda, ce sont autant de parolles perdues pour moy.
I'y viens tout preparé du logis: il ne me faut point d'alechement,
ny de saulse: ie mange bien la viande toute crue: et au lieu de
m'esguiser l'appetit par ces preparatoires et auant-ieux, on me le•
lasse et affadit. La licence du temps m'excusera elle de cette sacrilege
audace, d'estimer aussi trainans les dialogismes de Platon
mesme, estouffans par trop sa matiere? Et de pleindre le temps
que met à ces longues interlocutions vaines et preparatoires, vn
homme, qui auoit tant de meilleures choses à dire? Mon ignorance
m'excusera mieux, sur ce que ie ne voy rien en la beauté de son
langage. Ie demande en general les liures qui vsent des sciences,•
non ceux qui les dressent. Les deux premiers, et Pline, et leurs
semblables, ils n'ont point de Hoc age, ils veulent auoir à faire à
gens qui s'en soyent aduertis eux mesmes: ou s'ils en ont, c'est vn,
Hoc age, substantiel et qui a son corps à part. Ie voy aussi volontiers
les Epistres ad Atticum, non seulement par ce qu'elles contiennent1
vne tresample instruction de l'Histoire et affaires de son
temps: mais beaucoup plus pour y descouurir ses humeurs priuées.
Car i'ay vne singuliere curiosité, comme i'ay dict ailleurs, de
connoistre l'ame et les naïfs iugemens de mes autheurs. Il faut
bien iuger leur suffisance, mais non pas leurs mœurs, ny eux par•
cette montre de leurs escris, qu'ils étalent au theatre du monde.
I'ay mille fois regretté, que nous ayons perdu le liure que Brutus
auoit escrit de la vertu: car il fait bel apprendre la theorique de
ceux qui sçauent bien la practique. Mais d'autant que c'est autre
chose le presche, que le prescheur: i'ayme bien autant voir Brutus2
chez Plutarque, que chez luy-mesme. Ie choisiroy plustost de sçauoir
au vray les deuis qu'il tenoit en sa tente, à quelqu'vn de ses
priuez amis, la veille d'vne bataille, que les propos qu'il tint le
lendemain à son armée: et qu'il faisoit en son cabinet et en sa
chambre, que ce qu'il faisoit emmy la place et au Senat. Quant•
à Cicero, ie suis du iugement commun, que hors la science, il n'y
auoit pas beaucoup d'excellence en son ame: il estoit bon citoyen,
d'vne nature debonnaire, comme sont volontiers les hommes gras,
et gosseurs, tel qu'il estoit, mais de mollesse et de vanité ambitieuse,
il en auoit sans mentir beaucoup. Et si ne sçay comment3
l'excuser d'auoir estimé sa poësie digne d'estre mise en lumiere.
Ce n'est pas grande imperfection, que de mal faire des vers, mais
c'est imperfection de n'auoir pas senty combien ils estoyent indignes
de la gloire de son nom. Quant à son eloquence, elle est du
tout hors de comparaison, ie croy que iamais homme ne l'egalera.•
Le ieune Cicero, qui n'a ressemblé son pere que de nom, commandant
en Asie, il se trouua vn iour en sa table plusieurs estrangers,
et entre autres Cæstius assis au bas bout, comme on se fourre souuent
aux tables ouuertes des grands: Cicero s'informa qui il estoit
à l'vn de ses gents, qui luy dit son nom: mais comme celuy qui4
songeoit ailleurs, et qui oublioit ce qu'on luy respondoit, il le luy
redemanda encore dépuis deux ou trois fois: le seruiteur pour
n'estre plus en peine de luy redire si souuent mesme chose, et pour
le luy faire cognoistre par quelque circonstance, C'est, dit-il, ce
Cæstius de qui on vous a dict, qu'il ne fait pas grand estat de l'eloquence•
de vostre pere au prix de la sienne: Cicero s'estant soudain
picqué de cela, commanda qu'on empoignast ce pauure Cæstius, et
le fit tres-bien fouëter en sa presence: voyla vn mal courtois hoste.
Entre ceux mesmes, qui ont estimé toutes choses contées cette
sienne eloquence incomparable, il y en a eu, qui n'ont pas laissé1
d'y remerquer des fautes. Comme ce grand Brutus son amy, disoit
que c'estoit vne eloquence cassée et esrenée, fractam et elumbem.
Les orateurs voisins de son siecle, reprenoyent aussi en luy, ce curieux
soing de certaine longue cadance, au bout de ses clauses, et
notoient ces mots, esse videatur, qu'il y employe si souuent. Pour •
moy, i'ayme mieux vne cadance qui tombe plus court, coupée en
yambes. Si mesle il par fois bien rudement ses nombres, mais rarement.
I'en ay remerqué ce lieu à mes aureilles. Ego verò me minus
diu senem esse mallem, quàm esse senem, antequam essem. Les
historiens sont ma droitte bale: car ils sont plaisans et aysez: et2
quant et quant l'homme en general, de qui ie cherche la cognoissance,
y paroist plus vif et plus entier qu'en nul autre lieu: la varieté
et verité de ses conditions internes, en gros et en detail, la
diuersité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le
menacent. Or ceux qui escriuent les vies, d'autant qu'ils s'amusent•
plus aux conseils qu'aux euenemens: plus à ce qui part du dedans,
qu'à ce qui arriue au dehors: ceux là me sont plus propres. Voyla
pourquoy en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. Ie suis
bien marry que nous n'ayons vne douzaine de Laërtius, ou qu'il ne
soit plus estendu, ou plus entendu. Car ie suis pareillement curieux3
de cognoistre les fortunes et la vie de ces grands precepteurs du
monde, comme de cognoistre la diuersité de leurs dogmes et fantasies.
En ce genre d'estude des Histoires, il faut feuilleter sans
distinction toutes sortes d'autheurs et vieils et nouueaux, et barragouins
et François, pour y apprendre les choses, dequoy diuersement•
ils traictent. Mais Cæsar singulierement me semble meriter
qu'on l'estudie, non pour la science de l'Histoire seulement, mais
pour luy mesme: tant il a de perfection et d'excellence par dessus
tous les autres: quoy que Salluste soit du nombre. Certes ie lis cet
autheur auec vn peu plus de reuerence et de respect, qu'on ne lit
les humains ouurages: tantost le considerant luy-mesme par ses
actions, et le miracle de sa grandeur: tantost la pureté et inimitable•
polissure de son langage, qui a surpassé non seulement tous
les historiens, comme dit Cicero, mais à l'aduenture Cicero mesme.
Auec tant de syncerité en ses iugemens, parlant de ses ennemis,
que sauf les fausses couleurs, dequoy il veut couurir sa mauuaise
cause, et l'ordure de sa pestilente ambition, ie pense qu'en cela1
seul on y puisse trouuer à redire, qu'il a esté trop espargnant à
parler de soy: car tant de grandes choses ne peuuent auoir esté
executées par luy, qu'il n'y soit allé beaucoup plus du sien, qu'il
n'y en met. I'ayme les historiens, ou fort simples, ou excellens.
Les simples, qui n'ont point dequoy y mesler quelque chose du leur,•
et qui n'y apportent que le soin, et la diligence de r'amasser tout
ce qui vient à leur notice, et d'enregistrer à la bonne foy toutes
choses, sans chois et sans triage, nous laissent le iugement entier,
pour la cognoissance de la verité. Tel est entre autres pour exemple,
le bon Froissard, qui a marché en son entreprise d'vne si2
franche naïfueté, qu'ayant faict vne faute, il ne craint aucunement
de la recognoistre et corriger, en l'endroit, où il en a esté aduerty:
et qui nous represente la diuersité mesme des bruits qui couroyent,
et les differens rapports qu'on luy faisoit. C'est la matiere de l'Histoire
nuë et informe: chacun en peut faire son profit autant qu'il•
a d'entendement. Les bien excellens ont la suffisance de choisir ce
qui est digne d'estre sçeu, peuuent trier de deux rapports celuy qui
est plus vray-semblable: de la condition des Princes et de leurs
humeurs, ils en concluent les conseils, et leur attribuent les paroles
conuenables: ils ont raison de prendre l'authorité de regler nostre3
creance à la leur: mais certes cela n'appartient à gueres de gens.
Ceux d'entre-deux, qui est la plus commune façon, ceux là nous
gastent tout: ils veulent nous mascher les morceaux; ils se donnent
loy de iuger et par consequent d'incliner l'Histoire à leur fantasie:
car depuis que le iugement pend d'vn costé, on ne se peut garder de•
contourner et tordre la narration à ce biais. Ils entreprennent de
choisir les choses dignes d'estre sçeuës, et nous cachent souuent telle
parole, telle action priuée, qui nous instruiroit mieux: obmettent
pour choses incroyables celles qu'ils n'entendent pas: et peut estre
encore telle chose pour ne la sçauoir dire en bon Latin ou François.
Qu'ils estalent hardiment leur eloquence et leur discours: qu'ils iugent
à leur poste, mais qu'ils nous laissent aussi dequoy iuger apres
eux: et qu'ils n'alterent ny dispensent par leurs racourcimens et par
leur choix, rien sur le corps de la matiere: ains qu'ils nous la r'enuoyent•
pure et entiere en toutes ses dimensions. Le plus souuent
on trie pour cette charge, et notamment en ces siecles icy, des personnes
d'entre le vulgaire, pour cette seule consideration de sçauoir
bien parler: comme si nous cherchions d'y apprendre la grammaire:
et eux ont raison n'ayans esté gagez que pour cela, et1
n'ayans mis en vente que le babil, de ne se soucier aussi principalement
que de cette partie. Ainsin à force de beaux mots ils nous
vont patissant vne belle contexture des bruits, qu'ils ramassent és
carrefours des villes. Les seules bonnes Histoires sont celles, qui
ont esté escrites par ceux mesmes qui commandoient aux affaires,•
ou qui estoient participans à les conduire, ou au moins qui ont eu
la fortune d'en conduire d'autres de mesme sorte. Telles sont quasi
toutes les Grecques et Romaines. Car plusieurs tesmoings oculaires
ayans escrit de mesme subiect (comme il aduenoit en ce temps là,
que la grandeur et le sçauoir se rencontroient communement) s'il y2
a de la faute, elle doit estre merueilleusement legere, et sur vn accident
fort doubteux. Que peut on esperer d'vn medecin traictant
de la guerre, ou d'vn escholier traictant les desseins des Princes?
Si nous voulons remerquer la religion, que les Romains auoient en
cela, il n'en faut que cet exemple: Asinius Pollio trouuoit és histoires•
mesme de Cæsar quelque mesconte, en quoy il estoit tombé,
pour n'auoir peu ietter les yeux en tous les endroits de son armée,
et en auoir creu les particuliers, qui luy rapportoient souuent des
choses non assez verifiées, ou bien pour n'auoir esté assez curieusement
aduerty par ses lieutenans des choses, qu'ils auoient conduites3
en son absence. On peut voir par là, si cette recherche de la
verité est delicate, qu'on ne se puisse pas fier d'vn combat à la
science de celuy, qui y a commandé; ny aux soldats, de ce qui s'est
passé pres d'eux, si à la mode d'vne information iudiciaire, on ne
confronte les tesmoins, et reçoit les obiects sur la preuue des•
ponctilles, de chaque accident. Vrayement la connoissance que
nous auons de nos affaires est bien plus lasche. Mais cecy a esté
suffisamment traicté par Bodin, et selon ma conception. Pour
subuenir vn peu à la trahison de ma memoire, et à son defaut, si
extreme, qu'il m'est aduenu plus d'vne fois, de reprendre en main
des liures, comme recents, et à moy inconnus, que i'auoy leu soigneusement
quelques années au parauant, et barbouillé de mes
notes: i'ay pris en coustume dépuis quelque temps, d'adiouster au•
bout de chasque liure, ie dis de ceux desquels ie ne me veux seruir
qu'vne fois, le temps auquel i'ay acheué de le lire, et le iugement
que i'en ay retiré en gros: à fin que cela me represente au moins
l'air et idée generale que i'auois conceu de l'autheur en le lisant.
Ie veux icy transcrire aucunes de ces annotations. Voicy ce que1
ie mis il y a enuiron dix ans en mon Guicciardin: car quelque langue
que parlent mes liures, ie leur parle en la mienne. Il est historiographe
diligent, et duquel à mon aduis, autant exactement que
de nul autre, on peut apprendre la verité des affaires de son temps:
aussi en la pluspart en a-t-il esté acteur luy mesme, et en rang honnorable.•
Il n'y a aucune apparence que par haine, faueur, ou vanité
il ayt déguisé les choses: dequoy font foy les libres iugemens qu'il
donne des grands: et notamment de ceux, par lesquels il auoit esté
auancé, et employé aux charges, comme du Pape Clement septiesme.
Quant à la partie dequoy il semble se vouloir preualoir le plus,2
qui sont ses digressions et discours, il y en a de bons et enrichis
de beaux traits, mais il s'y est trop pleu. Car pour ne vouloir rien
laisser à dire, ayant vn suiect si plain et ample et à peu pres infiny,
il en deuient lasche, et sentant vn peu le caquet scholastique.
I'ay aussi remerqué cecy, que de tant d'ames et effects qu'il iuge,•
de tant de mouuemens et conseils, il n'en rapporte iamais vn seul
à la vertu, religion, et conscience: comme si ces parties là estoyent
du tout esteintes au monde: et de toutes les actions, pour belles
par apparence qu'elles soient d'elles mesmes, il en reiecte la cause
à quelque occasion vitieuse, ou à quelque proufit. Il est impossible3
d'imaginer, que parmy cet infiny nombre d'actions, dequoy il iuge,
il n'y en ait eu quelqu'vne produite par la voye de la raison. Nulle
corruption peut auoir saisi les hommes si vniuersellement, que
quelqu'vn n'eschappe de la contagion. Cela me fait craindre qu'il y
aye vn peu de vice de son goust, et peut estre aduenu, qu'il ait•
estimé d'autruy selon soy. En mon Philippe de Comines, il y a
cecy: Vous y trouuerez le langage doux et aggreable, d'vne naïfue
simplicité, la narration pure, et en laquelle la bonne foy de l'autheur
reluit euidemment, exempte de vanité parlant de soy, et
d'affection et d'enuie parlant d'autruy: ses discours et enhortemens,4
accompaignez, plus de bon zele et de verité, que d'aucune
exquise suffisance, et tout par tout de l'authorité et grauité, representant
son homme de bon lieu, et éleué aux grans affaires.
Sur les Memoires de monsieur du Bellay: C'est toujours plaisir
de voir les choses escrites par ceux, qui ont essayé comme il les
faut conduire: mais il ne se peut nier qu'il ne se découure evidemment
en ces deux Seigneurs icy vn grand dechet de la franchise
et liberté d'escrire, qui reluit és anciens de leur sorte: comme au•
Sire de Iouinuille domestique de S. Loys, Eginard chancelier de
Charlemaigne, et de plus fresche memoire en Philippe de Comines.
C'est icy plustost vn plaidoyer pour le Roy François, contre l'Empereur
Charles cinquiesme, qu'vne Histoire. Ie ne veux pas croire,
qu'ils ayent rien changé, quant au gros du faict, mais de contourner1
le iugement des euenemens souuent contre raison, à nostre
auantage, et d'obmettre tout ce qu'il y a de chatouilleux en la vie
de leur maistre, ils en font mestier: tesmoing les reculemens de
Messieurs de Montmorency et de Brion, qui y sont oubliez, voire le
seul nom de Madame d'Estampes, ne s'y trouue point. On peut•
couurir les actions secrettes, mais de taire ce que tout le monde
sçait, et les choses qui ont tiré des effects publiques, et de telle
consequence, c'est vn defaut inexcusable. Somme pour auoir l'entiere
connoissance du Roy François, et des choses aduenuës de son
temps, qu'on s'addresse ailleurs, si on m'en croit. Ce qu'on peut2
faire icy de profit, c'est par la deduction particuliere des batailles
et exploits de guerre, où ces Gentils-hommes se sont trouuez:
quelques paroles et actions priuées d'aucuns Princes de leur temps,
et les pratiques et negociations conduites par le Seigneur de Langeay,
où il y a tout plein de choses dignes d'estre sceues, et des•
discours non vulgaires.
CHAPITRE XI. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XI.)]
De la cruauté.
IL me semble que la vertu est chose autre, et plus noble, que les
inclinations à la bonté, qui naissent en nous. Les ames reglées
d'elles mesmes et bien nées, elles suyuent mesme train, et representent
en leurs actions, mesme visage que les vertueuses. Mais la3
vertu sonne ie ne sçay quoy de plus grand et de plus actif, que de
se laisser par vne heureuse complexion, doucement et paisiblement
conduire à la suite de la raison. Celuy qui d'vne douceur et facilité
naturelle, mespriseroit les offences receuës, feroit chose tresbelle
et digne de loüange: mais celuy qui picqué et outré iusques au vif
d'vne offence, s'armeroit des armes de la raison contre ce furieux
appetit de vengeance, et apres vn grand conflict, s'en rendroit en
fin maistre, feroit sans doubte beaucoup plus. Celuy-là feroit bien,
et cestuy-cy vertueusement: l'vne action se pourroit dire bonté,•
l'autre vertu. Car il semble que le nom de la vertu presuppose de la
difficulté et du contraste, et qu'elle ne peut s'exercer sans partie.
C'est à l'auenture pourquoy nous nommons Dieu bon, fort, et
liberal, et iuste, mais nous ne le nommons pas vertueux. Ses operations
sont toutes naïfues et sans effort. Des philosophes non seulement1
Stoiciens, mais encore Epicuriens (et cette enchere ie l'emprunte
de l'opinion commune, qui est fauce, quoy que die ce subtil
rencontre d'Arcesilaüs, à celuy qui luy reprochoit, que beaucoup
de gents passoient de son eschole en l'Epicurienne, et iamais au
rebours: Ie croy bien. Des coqs il se fait des chappons assez, mais•
des chappons il ne s'en fait iamais des coqs. Car à la verité en fermeté
et rigueur d'opinions et de preceptes, la secte Epicurienne ne
cede aucunement à la Stoique. Et vn Stoicien reconnoissant meilleure
foy, que ces disputateurs, qui pour combattre Epicurus, et se
donner beau ieu, luy font dire ce à quoy il ne pensa iamais, contournans2
ses paroles à gauche, argumentans par la loy grammairienne,
autre sens de sa façon de parler, et autre creance, que celle
qu'ils sçauent qu'il auoit en l'ame, et en ses mœurs, dit qu'il a laissé
d'estre Epicurien, pour cette consideration entre autres, qu'il
trouue leur route trop hautaine et inaccessible: et ij qui φιληδονοι•
vocantur, sunt φιλοχαλοι et φιλοδιχαιοι, omnésque virtutes et colunt, et
retinent). Des philosophes Stoiciens et Epicuriens, dis-ie, il y en a
plusieurs qui ont iugé, que ce n'estoit pas assez d'auoir l'ame en
bonne assiette, bien reglée et bien disposée à la vertu: ce n'estoit
pas assez d'auoir nos resolutions et nos discours, au dessus de tous3
les efforts de Fortune: mais qu'il falloit encore rechercher les occasions
d'en venir à la preuue: ils veulent quester de la douleur,
de la necessité, et du mespris, pour les combattre, et pour tenir
leur ame en haleine: multum sibi adijcit virtus lacessita. C'est
l'vne des raisons, pourquoy Epaminondas, qui estoit encore d'vne•
tierce secte, refuse des richesses que la Fortune luy met en main,
par vne voye tres-legitime: pour auoir, dit-il, à s'escrimer contre
la pauureté, en laquelle extreme il se maintint tousiours. Socrates
s'essayoit, ce me semble, encor plus rudement, conseruant pour
son exercice, la malignité de sa femme, qui est vn essay à fer4
esmoulu. Metellus ayant seul de tous les Senateurs Romains entrepris
par l'effort de sa vertu, de soustenir la violence de Saturninus
tribun du peuple à Rome, qui vouloit à toute force faire passer vne
loy iniuste, en faueur de la commune: et ayant encouru par là, les
peines capitales que Saturninus auoit establies contre les refusans,•
entretenoit ceux, qui en cette extremité, le conduisoient en la place
de tels propos: Que c'estoit chose trop facile et trop lasche que de
mal faire; et que de faire bien, où il n'y eust point de danger,
c'estoit chose vulgaire: mais de faire bien, où il y eust danger,
c'estoit le propre office d'vn homme de vertu. Ces paroles de Metellus1
nous representent bien clairement ce que ie vouloy verifier,
que la vertu refuse la facilité pour compagne; et que cette aisée,
douce, et panchante voie, par où se conduisent les pas reglez d'vne
bonne inclination de nature, n'est pas celle de la vraye vertu. Elle
demande vn chemin aspre et espineux, elle veut auoir ou des difficultez•
estrangeres à luicter, comme celle de Metellus, par le moyen
desquelles Fortune se plaist à luy rompre la roideur de sa course:
ou des difficultez internes, que luy apportent les appetits desordonnez
et imperfections de nostre condition. Ie suis venu iusques
icy bien à mon aise: mais au bout de ce discours, il me tombe en2
fantasie que l'ame de Socrates, qui est la plus parfaicte qui soit
venuë à ma cognoissance, seroit à mon compte vne ame de peu de
recommendation. Car ie ne puis conceuoir en ce personnage aucun
effort de vitieuse concupiscence. Au train de sa vertu, ie n'y puis
imaginer aucune difficulté ny aucune contrainte: ie cognoy sa raison•
si puissante et si maistresse chez luy, qu'elle n'eust iamais
donné moyen à vn appetit vitieux, seulement de naistre. A vne vertu
si esleuée que la sienne, ie ne puis rien mettre en teste. Il me semble
la voir marcher d'vn victorieux pas et triomphant, en pompe et
à son aise, sans empeschement, ne destourbier. Si la vertu ne peut3
luire que par le combat des appetits contraires, dirons nous donq
qu'elle ne se puisse passer de l'assistance du vice, et qu'elle luy doiue
cela, d'en estre mise en credit et en honneur? Que deuiendroit aussi
cette braue et genereuse volupté Epicurienne, qui fait estat de
nourrir mollement en son giron, et y faire follatrer la vertu; luy•
donnant pour ses iouets, la honte, les fieures, la pauureté, la mort,
et les gehennes? Si ie presuppose que la vertu parfaite se cognoist
à combattre et porter patiemment la douleur, à soustenir les efforts
de la goutte, sans s'esbranler de son assiette: si ie luy donne pour
son obiect necessaire l'aspreté et la difficulté, que deuiendra la vertu4
qui sera montée à tel poinct, que de non seulement mespriser la
douleur, mais de s'en esiouyr; et de se faire chatouiller aux pointes
d'vne forte colique, comme est celle que les Epicuriens ont establie,
et de laquelle plusieurs d'entre eux nous ont laissé par leurs actions,
des preuues tres-certaines? Comme ont bien d'autres, que ie
trouue auoir surpassé par effect les regles mesmes de leur discipline.
Tesmoing le ieune Caton. Quand ie le voy mourir et se•
deschirer les entrailles, ie ne me puis contenter, de croire simplement,
qu'il eust lors son ame exempte totalement de trouble et d'effroy:
ie ne puis croire, qu'il se maintint seulement en cette desmarche,
que les regles de la secte Stoique luy ordonnoient, rassise,
sans esmotion et impassible: il y auoit, ce me semble, en la vertu1
de cet homme, trop de gaillardise et de verdeur, pour s'en arrester
là. Ie croy sans doubte qu'il sentit du plaisir et de la volupté, en
vne si noble action, et qu'il s'y aggrea plus qu'en autre de celles de
sa vie. Sic abijt è vita, vt causam moriendi nactum se esse gauderet.
Ie le croy si auant, que i'entre en doubte s'il eust voulu que l'occasion•
d'vn si bel exploict luy fust ostée. Et si la bonté qui luy faisoit
embrasser les commoditez publiques plus que les siennes, ne
me tenoit en bride, ie tomberois aisément en cette opinion, qu'il
sçauoit bon gré à la Fortune d'auoir mis sa vertu à vne si belle
espreuue, et d'auoir fauorisé ce brigand à fouler aux pieds l'ancienne2
liberté de sa patrie. Il me semble lire en cette action, ie ne
sçay quelle esiouyssance de son ame, et vne esmotion de plaisir
extraordinaire, et d'vne volupté virile, lors qu'elle consideroit la
noblesse et haulteur de son entreprise:
Deliberata morte ferocior.•
Non pas aiguisée par quelque esperance de gloire, comme les
iugements populaires et effeminez d'aucuns hommes ont iugé: car
cette consideration est trop basse, pour toucher vn cœur si genereux,
si haultain et si roide, mais pour la beauté de la chose
mesme en soy: laquelle il voyoit bien plus clair, et en sa perfection,3
luy qui en manioyt les ressorts, que nous ne pouuons faire.
La Philosophie m'a faict plaisir de iuger, qu'vne si belle action eust
esté indecemment logée en toute autre vie qu'en celle de Caton:
et qu'à la sienne seule il appartenoit de finir ainsi. Pourtant
ordonna-il selon raison et à son fils et aux Senateurs qui l'accompagnoyent,•
de prouuoir autrement à leur faict. Catoni, quum incredibilem
natura tribuisset grauitatem, eámque ipse perpetua constantia
roborauisset, sempérque in proposito consilio permansisset, moriendum
potius, quàm tyranni vultus aspiciendus erat. Toute mort
doit estre de mesmes sa vie. Nous ne deuenons pas autres pour4
mourir. I'interprete tousiours la mort par la vie. Et si on m'en recite
quelqu'vne forte par apparence, attachée à vne vie foible: ie
tiens qu'ell' est produitte de cause foible et sortable à sa vie. L'aisance
donc de cette mort, et cette facilité qu'il auoit acquise par la
force de son ame, dirons nous qu'elle doiue rabattre quelque chose
du lustre de sa vertu? Et qui de ceux qui ont la ceruelle tant soit
peu teinte de la vraye Philosophie, peut se contenter d'imaginer
Socrates, seulement franc de crainte et de passion, en l'accident de•
sa prison, de ses fers, et de sa condemnation? Et qui ne recognoist
en luy, non seulement de la fermeté et de la constance, c'estoit son
assiette ordinaire que celle-là, mais encore ie ne sçay quel contentement
nouueau, et vne allegresse enioüée en ses propos et façons
dernieres? A ce tressaillir, du plaisir qu'il sent à gratter sa iambe,1
apres que les fers en furent hors: accuse-il pas vne pareille douceur
et ioye en son ame, pour estre desenforgée des incommodités
passées, et à mesme d'entrer en cognoissance des choses aduenir?
Caton me pardonnera, s'il luy plaist; sa mort est plus tragique, et
plus tendue, mais cette-cy est encore, ie ne sçay comment, plus•
belle. Aristippus à ceux qui la plaignoyent, Les Dieux m'en enuoyent
vne telle, fit-il. On voit aux ames de ces deux personnages, et de
leurs imitateurs (car de semblables, ie fay grand doubte qu'il y en
ait eu) vne si parfaicte habitude à la vertu, qu'elle leur est passée
en complexion. Ce n'est plus vertu penible, ny des ordonnances de2
la raison, pour lesquelles maintenir il faille que leur ame se roidisse:
c'est l'essence mesme de leur ame, c'est son train naturel
et ordinaire. Ils l'ont renduë telle, par vn long exercice des
preceptes de la Philosophie, ayans rencontré vne belle et riche nature.
Les passions vitieuses, qui naissent en nous, ne trouuent plus•
par où faire entrée en eux. La force et roideur de leur ame,
estouffe et esteint les concupiscences, aussi tost qu'elles commencent
à s'esbranler. Or qu'il ne soit plus beau, par vne haulte et
diuine resolution, d'empescher la naissance des tentations; et de
s'estre formé à la vertu, de maniere que les semences mesmes des3
vices en soient desracinées: que d'empescher à viue force leur
progrez; et s'estant laissé surprendre aux esmotions premieres des
passions, s'armer et se bander pour arrester leur course, et les
vaincre: et que ce second effect ne soit encore plus beau, que d'estre
simplement garny d'vne nature facile et debonnaire, et desgoustée•
par soy mesme de la desbauche et du vice, ie ne pense point qu'il
y ait doubte. Car cette tierce et derniere façon, il semble bien
qu'elle rende vn homme innocent, mais non pas vertueux: exempt
de mal faire, mais non assez apte à bien faire. Ioint que cette condition
est si voisine à l'imperfection et à la foiblesse, que ie ne sçay4
pas bien comment en demesler les confins et les distinguer. Les
noms mesmes de bonté et d'innocence, sont à cette cause aucunement
noms de mespris. Ie voy que plusieurs vertus, comme la
chasteté, sobrieté, et temperance, peuuent arriuer à nous, par
deffaillance corporelle. La fermeté aux dangers, si fermeté il la•
faut appeller, le mespris de la mort, la patience aux infortunes,
peut venir et se treuue souuent aux hommes, par faute de bien
iuger de tels accidens, et ne les conceuoir tels qu'ils sont. La
faute d'apprehension et la bestise, contrefont ainsi par fois les
effects vertueux. Comme i'ay veu souuent aduenir, qu'on a loué•
des hommes, de ce, dequoy ils meritoyent du blasme. Vn Seigneur
Italien tenoit vne fois ce propos en ma presence, au des-auantage
de sa nation: Que la subtilité des Italiens et la viuacité de leurs
conceptions estoit si grande, qu'ils preuoyoient les dangers et accidens
qui leur pouuoyent aduenir, de si loing, qu'il ne falloit pas1
trouuer estrange, si on les voyoit souuent à la guerre prouuoir à
leur seurté, voire auant que d'auoir recognu le peril: que nous et
les Espagnols, qui n'estions pas si fins, allions plus outre; et qu'il
nous falloit faire voir à l'œil et toucher à la main, le danger auant
que de nous en effrayer; et que lors aussi nous n'auions plus de•
tenue: mais que les Allemans et les Souysses, plus grossiers et
plus lourds, n'auoyent le sens de se rauiser, à peine lors mesmes
qu'ils estoyent accablez soubs les coups. Ce n'estoit à l'aduenture
que pour rire. Si est-il bien vray qu'au mestier de la guerre, les
apprentis se iettent bien souuent aux hazards, d'autre inconsideration2
qu'ils ne font apres y auoir esté eschauldez.
Haud ignarus, quantùm noua gloria in armis,
Et prædulce decus, primo certamine, possit.
Voyla pourquoy quand on iuge d'vne action particuliere, il faut
considerer plusieurs circonstances, et l'homme tout entier qui l'a•
produicte, auant la baptizer. Pour dire vn mot de moy-mesme:
I'ay veu quelque fois mes amis appeller prudence en moy, ce qui
estoit fortune; et estimer aduantage de courage et de patience, ce
qui estoit aduantage de iugement et opinion; et m'attribuer vn tiltre
pour autre; tantost à mon gain, tantost à ma perte. Au demeurant,3
il s'en faut tant que ie sois arriué à ce premier et plus parfaict degré
d'excellence, où de la vertu il se faict vne habitude; que du second
mesme, ie n'en ay faict guere de preuue. Ie ne me suis mis
en grand effort, pour brider les desirs dequoy ie me suis trouué
pressé. Ma vertu, c'est vne vertu, ou innocence, pour mieux dire,•
accidentale et fortuite. Si ie fusse nay d'vne complexion plus desreglée,
ie crains qu'il fust allé piteusement de mon faict: car ie n'ay
essayé guere de fermeté en mon ame, pour soustenir des passions,
si elles eussent esté tant soit peu vehementes. Ie ne sçay point
nourrir des querelles, et du debat chez moy. Ainsi, ie ne me puis
dire nul grand-mercy, dequoy ie me trouue exempt de plusieurs
vices:
Si vitiis mediocribus, et mea paucis
Mendosa est natura, alioqui recta, velut si•
Egregio inspersos reprehendas corpore næuos.
Ie le doy plus à ma fortune qu'à ma raison. Elle m'a faict naistre
d'vne race fameuse en preud'hommie, et d'vn tres-bon pere: ie ne
sçay s'il a escoulé en moy partie de ses humeurs, ou bien si les
exemples domestiques, et la bonne institution de mon enfance, y1
ont insensiblement aydé; ou si ie suis autrement ainsi nay,
Seu Libra, seu me Scorpius adspicit
Formidolosus, pars violentior
Natalis horæ, seu tyrannus
Hesperiæ Capricornus vndæ.•
Mais tant y a que la pluspart des vices ie les ay de moy mesmes en
horreur. La responce d'Antisthenes à celuy, qui luy demandoit le
meilleur apprentissage: Desapprendre le mal: semble s'arrester à
cette image. Ie les ay, dis-ie, en horreur, d'vne opinion si naturelle
et si mienne, que ce mesme instinct et impression, que i'en ay2
apporté de la nourrice, ie l'ay conserué, sans qu'aucunes occasions
me l'ayent sçeu faire alterer. Voire non pas mes discours propres,
qui pour s'estre desbandez en aucunes choses de la route commune,
me licentieroyent aisément à des actions, que cette naturelle inclination
me fait haïr. Ie diray vn monstre: mais ie le diray pourtant.•
Ie trouue par là en plusieurs choses plus d'arrest et de regle en mes
mœurs qu'en mon opinion: et ma concupiscence moins desbauchée
que ma raison. Aristippus establit des opinions si hardies en faueur
de la volupté et des richesses, qu'il mit en rumeur toute la philosophie
à l'encontre de luy. Mais quant à ses mœurs, Dionysius le tyran3
luy ayant presenté trois belles garses, afin qu'il en fist le chois:
il respondit, qu'il les choisissoit toutes trois, et qu'il auoit mal
prins à Paris d'en preferer vne à ses compaignes. Mais les ayant
conduittes à son logis, il les renuoya, sans en taster. Son vallet se
trouuant surchargé en chemin de l'argent qu'il portoit apres luy:•
il luy ordonna qu'il en versast et iettast là, ce qui luy faschoit. Et
Epicurus, duquel les dogmes sont irreligieux et delicats, se porta en
sa vie tres-deuotieusement et laborieusement. Il escrit à vn sien
amy, qu'il ne vit que de pain bis et d'eaue; le prie de luy enuoyer
vu peu de formage, pour quand il voudra faire quelque somptueux4
repas. Seroit-il vray, que pour estre bon tout à faict, il nous le
faille estre par occulte, naturelle et vniuerselle proprieté, sans loy,
sans raison, sans exemple? Les desbordemens, ausquels ie me
suis trouué engagé, ne sont pas Dieu mercy des pires. Ie les ay
bien condamnez chez moy, selon qu'ils le valent: car mon iugement•
ne s'est pas trouué infecté par eux. Au rebours, ie les accuse
plus rigoureusement en moy, qu'en vn autre. Mais c'est tout: car
au demeurant i'y apporte trop peu de resistance, et me laisse trop
aisément pancher à l'autre part de la balance, sauf pour les regler,
et empescher du meslange d'autres vices, lesquels s'entretiennent•
et s'entre-enchainent pour la plus part les vns aux autres, qui ne
s'en prend garde. Les miens, ie les ay retranchez et contrains les
plus seuls, et les plus simples que i'ay peu:
nec vltra
Errorem foueo.1
Car quant à l'opinion des Stoiciens, qui disent, le sage œuurer
quand il œuure par toutes les vertus ensemble, quoy qu'il y en ait
vne plus apparente selon la nature de l'action: (et à cela leur pourroit
seruir aucunement la similitude du corps humain; car l'action
de la colere ne se peut exercer, que toutes les humeurs ne nous y•
aydent, quoy que la colere predomine) si de là ils veulent tirer pareille
consequence; que quand le fautier faut, il faut par tous les
vices ensemble, ie ne les en croy pas ainsi simplement; ou ie ne les
entend pas: car ie sens par effect le contraire. Ce sont subtilitez
aiguës, insubstantielles, ausquelles la Philosophie s'arreste par fois.2
Ie suy quelques vices: mais i'en fuy d'autres, autant que sçauroit
faire vn sainct. Aussi desaduoüent les Peripateticiens, cette connexité
et cousture indissoluble: et tient Aristote, qu'vn homme
prudent et iuste, peut estre et intemperant et incontinant. Socrates
aduoüoit à ceux qui recognoissoient en sa physionomie quelque•
inclination au vice, que c'estoit à la verité sa propension naturelle,
mais qu'il l'auoit corrigée par discipline. Et les familiers du philosophe
Stilpo disoient, qu'estant nay subject au vin et aux femmes,
il s'estoit rendu par estude tresabstinent de l'vn et de l'autre. Ce
que i'ay de bien, ie l'ay au rebours, par le sort de ma naissance:3
ie ne le tiens ny de loy ny de precepte ou autre apprentissage. L'innocence
qui est en moy, est vne innocence niaise; peu de vigueur,
et point d'art. Ie hay entre autres vices, cruellement la cruauté, et
par nature et par iugement, comme l'extreme de tous les vices.
Mais c'est iusques à telle mollesse, que ie ne voy pas esgorger vn•
poulet sans desplaisir, et ois impatiemment gemir vn lieure sous
les dents de mes chiens: quoy que ce soit vn plaisir violent que la
chasse. Ceux qui ont à combattre la volupté, vsent volontiers de
cet argument, pour montrer qu'elle est toute vitieuse et des-raisonnable,
que lors qu'elle est en son plus grand effort, elle nous4
maistrise de façon, que la raison n'y peut auoir accez: et alleguent
l'experience que nous en sentons en l'accointance des femmes,
Cùm iam præsagit gaudia corpus,
Atque in eo est Venus, vt muliebria conserat arua.
où il leur semble que le plaisir nous transporte si fort hors de
nous, que nostre discours ne sçauroit lors faire son office tout perclus•
et raui en la volupté. Ie sçay qu'il en peut aller autrement;
et qu'on arriuera par fois, si on veut, à reietter l'ame sur ce mesme
instant, à autres pensemens: mais il la faut tendre et roidir d'aguet.
Ie sçay qu'on peut gourmander l'effort de ce plaisir, et m'y cognoy
bien, et n'ay point trouué Venus si imperieuse Deesse, que plusieurs1
et plus reformez que moy, la tesmoignent. Ie ne prens pour
miracle, comme faict la Royne de Nauarre, en l'vn des comptes de
son Heptameron, qui est vn gentil liure pour son estoffe, ny pour
chose d'extreme difficulté, de passer des nuicts entieres, en toute
commodité et liberté, auec vne maistresse de long temps desirée,•
maintenant la foy qu'on luy aura engagée de se contenter des baisers
et simples attouchemens. Ie croy que l'exemple du plaisir de la
chasse y seroit plus propre: comme il y a moins de plaisir, il y a
plus de rauissement, et de surprinse, par où nostre raison estonnée
perd ce loisir de se preparer à l'encontre: lors qu'apres vne longue2
queste, la beste vient en sursaut à se presenter, en lieu où à l'aduenture,
nous l'esperions le moins. Cette secousse, et l'ardeur de
ces huées, nous frappe, si qu'il seroit malaisé à ceux qui ayment
cette sorte de petite chasse, de retirer sur ce point la pensée ailleurs.
Et les poëtes font Diane victorieuse du brandon et des flesches•
de Cupidon.
Quis non malarum, quas amor curas habet,
Hæc inter obliuiscitur?
Pour reuenir à mon propos, ie me compassionne fort tendrement
des afflictions d'autruy, et pleurerois aisément par compagnie, si3
pour occasion que ce soit, ie sçauois pleurer. Il n'est rien qui tente
mes larmes que les larmes: non vrayes seulement, mais comment
que ce soit, ou feintes, ou peintes. Les morts ie ne les plains guere,
et les enuierois plustost; mais ie plains bien fort les mourans. Les
Sauuages ne m'offensent pas tant, de rostir et manger les corps des•
trespassez, que ceux qui les tourmentent et persecutent viuans. Les
executions mesme de la iustice, pour raisonnables qu'elles soient,
ie ne les puis voir d'vne veuë ferme. Quelqu'vn ayant à tesmoigner
la clemence de Iulius Cæsar: Il estoit, dit-il, doux en ses vengeances:
ayant forcé les pyrates de se rendre à luy, qui l'auoient auparauant4
pris prisonnier et mis à rançon; d'autant qu'il les auoit menassez
de les faire mettre en croix, il les y condamna; mais ce fut apres les
auoir faict estrangler. Philomon son secretaire, qui l'auoit voulu
empoisonner, il ne le punit pas plus aigrement que d'vne mort
simple. Sans dire qui est cet autheur Latin, qui ose alleguer pour
tesmoignage de clemence, de seulement tuer ceux, desquels on a•
esté offencé, il est aisé à deuiner qu'il est frappé des vilains et horribles
exemples de cruauté, que les tyrans Romains mirent en
vsage. Quant à moy, en la iustice mesme, tout ce qui est au delà
de la mort simple, me semble pure cruauté. Et notamment à nous,
qui deurions auoir respect d'en enuoyer les ames en bon estat; ce1
qui ne se peut, les ayant agitées et desesperées par tourmens insupportables.
Ces iours passés, vn soldat prisonnier, ayant apperceu
d'vne tour où il estoit, que le peuple s'assembloit en la place, et
que des charpantiers y dressoient leurs ouurages, creut que c'estoit
pour luy: et entré en la resolution de se tuer, ne trouua qui l'y•
peust secourir, qu'vn vieux clou de charrette, rouillé, que la Fortune
luy offrit. Dequoy il se donna premierement deux grands
coups autour de la gorge: mais voyant que ce auoit esté sans
effect: bien tost apres, il s'en donna vn tiers, dans le ventre, où il
laissa le clou fiché. Le premier de ses gardes, qui entra où il estoit,2
le trouua en cet estat, viuant encores: mais couché et tout affoibly
de ses coups. Pour emploier le temps auant qu'il deffaillist, on se
hasta de luy prononcer sa sentence. Laquelle ouïe, et qu'il n'estoit
condamné qu'à auoir la teste tranchée, il sembla reprendre vn nouueau
courage: accepta du vin, qu'il auoit refusé: remercia ses•
iuges de la douceur inesperée de leur condemnation. Qu'il auoit
prins party, d'appeller la mort, pour la crainte d'vne mort plus
aspre et insupportable: ayant conceu opinion par les apprests qu'il
auoit veu faire en la place, qu'on le vousist tourmenter de quelque
horrible supplice: et sembla estre deliuré de la mort, pour l'auoir3
changée. Ie conseillerois que ces exemples de rigueur, par le
moyen desquels on veut tenir le peuple en office, s'exerçassent contre
les corps des criminels. Car de les voir priuer de sepulture, de
les voir bouillir, et mettre à quartiers, cela toucheroit quasi autant
le vulgaire, que les peines, qu'on fait souffrir aux viuans; quoy que•
par effect, ce soit peu ou rien, comme Dieu dit, Qui corpus occidunt,
et postea non habent quod faciant. Et les poëtes font singulierement
valoir l'horreur de cette peinture, et au dessus de la mort,
Heu! reliquias semiassi regis, denudatis ossibus,
Per terram sanie delibutas fœdè diuexarier.
Ie me rencontray vn iour à Rome, sur le point qu'on deffaisoit Catena,
vn voleur insigne: on l'estrangla sans aucune emotion de
l'assistance, mais quand on vint à le mettre à quartiers, le bourreau•
ne donnoit coup, que le peuple ne suiuist d'vne voix pleintiue, et
d'vne exclamation, comme si chacun eust presté son sentiment à
cette charongne. Il faut exercer ces inhumains excez contre l'escorce,
non contre le vif. Ainsin amollit, en cas aucunement pareil,
Artaxerxes, l'aspreté des loix anciennes de Perse; ordonnant que les1
Seigneurs qui auoyent failly en leur estat, au lieu qu'on les souloit
foüetter, fussent despouillés, et leurs vestemens foüettez pour eux;
et au lieu qu'on leur souloit arracher les cheueux, qu'on leur ostast
leur hault chappeau seulement. Les Ægyptiens si deuotieux, estimoyent
bien satisfaire à la iustice diuine, luy sacrifians des pourceaux•
en figure, et representez. Inuention hardie, de vouloir payer
en peinture et en ombrage Dieu, substance si essentielle. Ie vy
en vne saison en laquelle nous abondons en exemples incroyables de
ce vice, par la licence de noz guerres ciuiles: et ne voit on rien aux
histoires anciennes, de plus extreme,que ce que nous en essayons2
tous les iours. Mais cela ne m'y a nullement appriuoisé. A peine me
pouuoy-ie persuader, auant que ie l'eusse veu, qu'il se fust trouué
des ames si farouches, qui pour le seul plaisir du meurtre, le voulussent
commettre; hacher et destrancher les membres d'autruy;
aiguiser leur esprit à inuenter des tourmens inusitez, et des morts•
nouuelles, sans inimitié, sans proufit, et pour cette seule fin, de
iouir du plaisant spectacle, des gestes, et mouuemens pitoyables,
des gemissemens, et voix lamentables, d'vn homme mourant en
angoisse. Car voyla l'extreme poinct, où la cruauté puisse atteindre.
Vt homo hominem, non iratus, non timens, tantum spectaturus occidat.3
De moy, ie n'ay pas sçeu voir seulement sans desplaisir,
poursuiure et tuer vne beste innocente, qui est sans deffence, et de
qui nous ne receuons aucune offence. Et comme il aduient communement
que le cerf se sentant hors d'haleine et de force, n'ayant
plus autre remede, se reiette et rend à nous mesmes qui le poursuiuons,•
nous demandant mercy par ses larmes,
quæstuque cruentus,
Atque imploranti similis,
ce m'a tousiours semblé vn spectacle tres-deplaisant. Ie ne prens
guere beste en vie, à qui ie ne redonne les champs. Pythagoras les4
achetoit des pescheurs et des oyseleurs, pour en faire autant.
Primóque à cæde ferarum
Incaluisse puto maculatum sanguine ferrum.
Les naturels sanguinaires à l'endroit des bestes, tesmoignent vne
propension naturelle à la cruauté. Apres qu'on se fut appriuoisé à•
Rome aux spectacles des meurtres des animaux, on vint aux hommes
et aux gladiateurs. Nature a, ce crains-ie, elle mesme attaché à
l'homme quelque instinct à l'inhumanité. Nul ne prent son esbat à
voir des bestes s'entreiouer et caresser; et nul ne faut de le prendre
à les voir s'entredeschirer et desmembrer. Et afin qu'on ne se•
moque de cette sympathie que i'ay auec elles, la theologie mesme
nous ordonne quelque faueur en leur endroit. Et considerant, qu'vn
mesme maistre nous a logez en ce palais pour son seruice, et qu'elles
sont, comme nous, de sa famille; elle a raison de nous enjoindre
quelque respect et affection enuers elles. Pythagoras emprunta1
la metempsychose, des Ægyptiens, mais depuis elle a esté receuë
par plusieurs nations, et notamment par nos Druides:
Morte carent animæ; sempérque priore relicta
Sede, nouis domibus viuunt, habitántque receptæ.
La religion de noz anciens Gaulois, portoit que les ames estans•
eternelles, ne cessoyent de se remuer et changer de place d'vn corps
à vn autre: meslant en outre à cette fantasie, quelque consideration
de la iustice diuine. Car selon les desportemens de l'ame, pendant
qu'elle auoit esté chez Alexandre, ils disoient que Dieu luy
ordonnoit vn autre corps à habiter, plus ou moins penible, et rapportant2
à sa condition:
Muta ferarum
Cogit vincla pati: truculentos ingerit vrsis,
Prædonésque lupis, fallaces vulpibus addit.
Atque vbi per varios annos, per mille figuras•
Egit, Lethæo purgatos flumine, tandem
Rursus ad humanæ reuocat primordia formæ.
Si elle auoit esté vaillante, la logeoient au corps d'vn lyon; si voluptueuse,
en celuy d'vn pourceau; si lasche, en celuy d'vn cerf ou
d'vn lieure; si malitieuse, en celuy d'vn renard; ainsi du reste;3
iusques à ce que purifiée par ce chastiement, elle reprenoit le corps
de quelque autre homme;
Ipse ego, nam memini, Troiani tempore belli,
Panthoïdes Euphorbus eram.
Quant à ce cousinage là d'entre nous et les bestes, ie n'en fay•
pas grande recepte: ny de ce aussi que plusieurs nations, et notamment
des plus anciennes et plus nobles, ont non seulement receu
des bestes à leur société et compagnie, mais leur ont donné vn
rang bien loing au dessus d'eux; les estimans tantost familieres, et
fauories de leurs Dieux, et les ayans en respect et reuerence plus4
qu'humaine; et d'autres ne recognoissans autre Dieu, ny autre diuinité
qu'elles. Belluæ à barbaris propter beneficium consecratæ:
Crocodilon adorat
Pars hæc, illa pauet saturam serpentibus ibin,
Effigies sacri hic nitet aurea cercopitheci;
hic piscem fluminis, illic
Oppida tota canem venerantur.•
Et l'interpretation mesme que Plutarque donne à cet erreur, qui est
tresbien prise, leur est encores honorable. Car il dit, que ce n'estoit
le chat, ou le bœuf, pour exemple, que les Ægyptiens adoroyent;
mais qu'ils adoroyent en ces bestes là, quelque image des facultez
diuines. En cette-cy la patience et l'vtilité: en cette-là, la viuacité,1
ou comme noz voisins les Bourguignons auec toute l'Allemaigne,
l'impatience de se voir enfermez: par où ils representoyent la
liberté, qu'ils aymoient et adoroient au delà de toute autre faculté
diuine, et ainsi des autres. Mais quand ie rencontre parmy les
opinions plus moderées, les discours qui essayent à montrer la•
prochaine ressemblance de nous aux animaux: et combien ils ont
de part à nos plus grands priuileges; et auec combien de vray-semblance
on nous les apparie; certes i'en rabats beaucoup de nostre
presomption, et me demets volontiers de cette royauté imaginaire,
qu'on nous donne sur les autres creatures. Quand tout cela en2
seroit à dire, si y a-il vn certain respect, qui nous attache, et vn
general deuoir d'humanité, non aux bestes seulement, qui ont vie
et sentiment, mais aux arbres mesmes et aux plantes. Nous deuons
la iustice aux hommes, et la grace et la benignité aux autres creatures,
qui en peuuent estre capables. Il y a quelque commerce entre•
elles et nous, et quelque obligation mutuelle. Ie ne crains point
à dire la tendresse de ma nature si puerile, que ie ne puis pas
bien refuser à mon chien la feste, qu'il m'offre hors de saison, ou
qu'il me demande. Les Turcs ont des aumosnes et des hospitaux
pour les bestes: les Romains auoient vn soing public de la nourriture3
des oyes, par la vigilance desquelles leur Capitole auoit esté
sauué: les Atheniens ordonnerent que les mules et mulets, qui
auoyent seruy au bastiment du temple appellé Hecatompedon, fussent
libres, et qu'on les laissast paistre par tout sans empeschement.
Les Agrigentins auoyent en vsage commun, d'enterrer serieusement•
les bestes, qu'ils auoient eu cheres: comme les cheuaux
de quelque rare merite, les chiens et les oyseaux vtiles: ou
mesme qui auoyent seruy de passe-temps à leurs enfans. Et la magnificence,
qui leur estoit ordinaire en toutes autres choses, paroissoit
aussi singulierement, à la sumptuosité et nombre des monuments4
esleuez à cette fin: qui ont duré en parade, plusieurs siecles
depuis. Les Ægyptiens enterroyent les loups, les ours, les crocodiles,
les chiens, et les chats, en lieux sacrés: embausmoyent
leurs corps, et portoyent le deuil à leurs trespas. Cimon fit vne
sepulture honorable aux iuments, auec lesquelles il auoit gaigné
par trois fois le prix de la course aux ieux Olympiques. L'ancien•
Xanthippus fit enterrer son chien sur vn chef, en la coste de la
mer, qui en a depuis retenu le nom. Et Plutarque faisoit, dit-il,
conscience, de vendre et enuoyer à la boucherie, pour vn leger
profit, vn bœuf qui l'auoit long temps seruy.
CHAPITRE XII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XII.)]
Apologie de Raimond de Sebonde.
C'EST à la verité vne tres-vtile et grande partie que la science:1
ceux qui la mesprisent tesmoignent assez leur bestise: mais ie
n'estime pas pourtant sa valeur iusques à cette mesure extreme
qu'aucuns luy attribuent. Comme Herillus le philosophe, qui logeoit
en elle le souuerain bien, et tenoit qu'il fust en elle de nous rendre
sages et contens: ce que ie ne croy pas: ny ce que d'autres ont•
dict, que la science est mere de toute vertu, et que tout vice est
produit par l'ignorance. Si cela est vray, il est subiect à vne longue
interpretation. Ma maison a esté dés long temps ouuerte aux
gens de sçauoir, et en est fort cogneuë; car mon pere qui l'a commandée
cinquante ans, et plus, eschauffé de cette ardeur nouuelle,2
dequoy le Roy François premier embrassa les lettres et les mit en
credit, rechercha auec grand soin et despence l'accointance des
hommes doctes, les receuant chez luy, comme personnes sainctes,
et ayans quelque particuliere inspiration de sagesse diuine, recueillant
leurs sentences, et leurs discours comme des oracles, et•
auec d'autant plus de reuerence, et de religion, qu'il auoit moins
de loy d'en iuger: car il n'auoit aucune cognoissance des lettres,
non plus que ses predecesseurs. Moy ie les ayme bien, mais ie ne
les adore pas. Entre autres, Pierre Bunel, homme de grande reputation
de sçauoir en son temps, ayant arresté quelques iours à3
Montaigne en la compagnie de mon pere, auec d'autres hommes de
sa sorte, luy fit present au desloger d'vn liure qui s'intitule Theologia
naturalis; siue Liber creaturarum, magistri Raimondi de Sebonde.
Et par ce que la langue Italienne et Espagnolle estoient
familieres à mon pere, et que ce liure est basty d'vn Espagnol barragouiné
en terminaisons Latines, il esperoit qu'auec bien peu•
d'ayde, il en pourroit faire son profit, et le luy recommanda, comme
liure tres-vtile et propre à la saison, en laquelle il le luy donna: ce
fut lors que les nouuelletez de Luther commençoient d'entrer en
credit, et esbranler en beaucoup de lieux nostre ancienne creance.
En quoy il auoit vn tresbon aduis; preuoyant bien par discours de1
raison, que ce commencement de maladie declineroit aisément en
vn execrable atheisme. Car le vulgaire n'ayant pas la faculté de
iuger des choses par elles mesmes, se laissant emporter à la Fortune
et aux apparences, apres qu'on luy a mis en main la hardiesse
de mespriser et contreroller les opinions qu'il auoit euës en extreme•
reuerence, comme sont celles où il va de son salut, et qu'on
a mis aucuns articles de sa religion en doubte et à la balance, il
iette tantost apres aisément en pareille incertitude toutes les autres
pieces de sa creance, qui n'auoient pas chez luy plus d'authorité ny
de fondement, que celles qu'on luy a esbranlées: et secoue comme2
vn ioug tyrannique toutes les impressions, qu'il auoit receues par
l'authorité des loix, ou reuerence de l'ancien vsage,
Nam cupidè conculcatur nimis antè metutum;
entreprenant deslors en auant, de ne receuoir rien, à quoy il n'ait
interposé son decret, et presté particulier consentement. Or quelques•
iours auant sa mort, mon pere ayant de fortune rencontré ce
liure soubs vn tas d'autres papiers abandonnez, me commanda de
le luy mettre en François. Il faict bon traduire les autheurs, comme
celuy-là, où il n'y a guere que la matiere à representer: mais ceux
qui ont donné beaucoup à la grace, et à l'elegance du langage, ils3
sont dangereux à entreprendre, nommément pour les rapporter à
vn idiome plus foible. C'estoit vne occupation bien estrange et
nouuelle pour moy: mais estant de fortune pour lors de loisir, et
ne pouuant rien refuser au commandement du meilleur pere qui
fut onques, i'en vins à bout, comme ie peuz: à quoy il print vn singulier•
plaisir, et donna charge qu'on le fist imprimer: ce qui fut
executé apres sa mort. Ie trouuay belles les imaginations de cet
autheur, la contexture de son ouurage bien suyuie; et son dessein
plein de pieté. Par ce que beaucoup de gens s'amusent à le lire, et
notamment les dames, à qui nous deuons plus de seruice, ie me4
suis trouué souuent à mesme de les secourir, pour descharger leur
liure de deux principales obiections qu'on luy faict. Sa fin est hardie
et courageuse, car il entreprend par raisons humaines et naturelles,
establir et verifier contre les atheistes tous les articles de la
religion Chrestienne. En quoy, à dire la verité, ie le trouue si
ferme et si heureux, que ie ne pense point qu'il soit possible de
mieux faire en cet argument là; et croy que nul ne l'a esgalé. Cet
ouurage me semblant trop riche et trop beau, pour vn autheur, duquel•
le nom soit si peu cogneu, et duquel tout ce que nous sçauons,
c'est qu'il estoit Espagnol, faisant profession de medecine à Thoulouse,
il y a enuiron deux cens ans; ie m'enquis autrefois à Adrianus
Turnebus, qui sçauoit toutes choses, que ce pouuoit estre de ce
liure: il me respondit, qu'il pensoit que ce fust quelque quinte essence1
tirée de S. Thomas d'Aquin: car de vray cet esprit là, plein
d'vne erudition infinie et d'vne subtilité admirable, estoit seul capable
de telles imaginations. Tant y a que quiconque en soit l'autheur
et inuenteur, et ce n'est pas raison d'oster sans plus grande
occasion à Sebonde ce tiltre, c'estoit vn tres-suffisant homme, et•
ayant plusieurs belles parties. La premiere reprehension qu'on
fait de son ouurage; c'est que les Chrestiens se font tort de vouloir
appuyer leur creance, par des raisons humaines, qui ne se conçoit
que par foy, et par vne inspiration particuliere de la grace diuine.
En cette obiection, il semble qu'il y ait quelque zele de pieté: et à2
cette cause nous faut-il auec autant plus de douceur et de respect
essayer de satisfaire à ceux qui la mettent en auant. Ce seroit
mieux la charge d'vn homme versé en la theologie, que de moy, qui
n'y sçay rien. Toutefois ie iuge ainsi, qu'à vne chose si diuine et si
haultaine, et surpassant de si loing l'humaine intelligence, comme•
est cette verité, de laquelle il a pleu à la bonté de Dieu nous esclairer,
il est bien besoin qu'il nous preste encore son secours, d'vne
faueur extraordinaire et priuilegiée, pour la pouuoir conceuoir et
loger en nous: et ne croy pas que les moyens purement humains
en soyent aucunement capables. Et s'ils l'estoient, tant d'ames3
rares et excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles
és siecles anciens, n'eussent pas failly par leur discours, d'arriuer
à cette cognoissance. C'est la foy seule qui embrasse viuement
et certainement les hauts mysteres de nostre religion. Mais ce
n'est pas à dire, que ce soit vne tresbelle et treslouable entreprinse,•
d'accommoder encore au seruice de nostre foy, les vtils naturels et
humains, que Dieu nous a donnez. Il ne faust pas doubter que ce
ne soit l'vsage le plus honorable, que nous leur sçaurions donner:
et qu'il n'est occupation ny dessein plus digne d'vn homme Chrestien,
que de viser par tous ses estudes et pensemens à embellir,
estendre et amplifier la verité de sa creance. Nous ne nous contentons•
point de seruir Dieu d'esprit et d'ame: nous luy deuons encore,
et rendons vne reuerence corporelle: nous appliquons noz
membres mesmes, et noz mouuements et les choses externes à
l'honorer. Il en faut faire de mesme, et accompaigner nostre foy de
toute la raison qui est en nous: mais tousiours auec cette reseruation,1
de n'estimer pas que ce soit de nous qu'elle despende, ny que
nos efforts et arguments puissent atteindre à vne si supernaturelle et
diuine science. Si elle n'entre chez nous par vne infusion extraordinaire:
si elle y entre non seulement par discours, mais encore
par moyens humains, elle n'y est pas en sa dignité ny en sa splendeur.•
Et certes ie crain pourtant que nous ne la iouyssions que par
cette voye. Si nous tenions à Dieu par l'entremise d'vne foy viue:
si nous tenions à Dieu par luy, non par nous: si nous auions vn
pied et vn fondement diuin, les occasions humaines n'auroient pas
le pouuoir de nous esbranler, comme elles ont: nostre fort ne seroit2
pas pour se rendre à vne si foible batterie: l'amour de la
nouuelleté, la contraincte des Princes, la bonne fortune d'vn party,
le changement temeraire et fortuite de nos opinions, n'auroient pas
la force de secouër et alterer nostre croyance: nous ne la lairrions
pas troubler à la mercy d'un nouuel argument, et à la persuasion,•
non pas de toute la rhetorique qui fut onques: nous soustiendrions
ces flots d'vne fermeté inflexible et immobile:
Illisos fluctus rupes vt vasta refundit,
Et varias circùm latrantes dissipat vndas
Mole sua.3
Si ce rayon de la diuinité nous touchoit aucunement, il y paroistroit
par tout: non seulement nos parolles, mais encore nos
operations en porteroient la lueur et le lustre. Tout ce qui partiroit
de nous, on le verroit illuminé de cette noble clarté. Nous deurions
auoir honte, qu'és sectes humaines il ne fut iamais partisan, quelque•
difficulté et estrangeté que maintinst sa doctrine, qui n'y conformast
aucunement ses deportemens et sa vie: et vne si diuine et
celeste institution ne marque les Chrestiens que par la langue.
Voulez vous voir cela? comparez nos mœurs à vn Mahometan, à vn
Payen, vous demeurez tousiours au dessoubs. Là où au regard de4
l'auantage de nostre religion, nous deurions luire en excellence,
d'vne extreme et incomparable distance: et deuroit on dire, sont
ils si iustes, si charitables, si bons? ils sont donq Chrestiens. Toutes
autres apparences sont communes à toutes religions: esperance,
confiance, euenemens, ceremonies, penitence, martyres.
La merque peculiere de nostre verité deuroit estre nostre vertu,•
comme elle est aussi la plus celeste merque, et la plus difficile: et
que c'est la plus digne production de la verité. Pourtant eut raison
nostre bon S. Loys, quand ce Roy Tartare, qui s'estoit faict Chrestien,
desseignoit de venir à Lyon, baiser les pieds au Pape, et y recognoistre
la sanctimonie qu'il esperoit trouuer en nos mœurs, de1
l'en destourner instamment, de peur qu'au contraire, nostre desbordée
façon de viure ne le dégoustast d'vne si saincte creance.
Combien que depuis il aduint tout diuersement, à cet autre, lequel
estant allé à Rome pour mesme effect, y voyant la dissolution des
prelats, et peuple de ce temps là, s'establit d'autant plus fort en•
nostre religion, considerant combien elle deuoit auoir de force et
de diuinité, à maintenir sa dignité et sa splendeur, parmy tant de
corruption, et en mains si vicieuses. Si nous auions vne seule
goutte de foy, nous remuerions les montaignes de leur place, dict
la saincte parole: nos actions qui seroient guidées et accompaignées2
de la diuinité, ne seroient pas simplement humaines, elles
auroient quelque chose de miraculeux, comme nostre croyance.
Breuis est institutio vitæ honestæ beatæque, si credas. Les vns font
accroire au monde, qu'ils croyent ce qu'ils ne croyent pas. Les autres
en plus grand nombre, se le font accroire à eux mesmes, ne•
sçachants pas penetrer que c'est que croire. Nous trouuons estrange
si aux guerres, qui pressent à cette heure nostre Estat, nous
voyons flotter les euenements et diuersifier d'vne maniere commune
et ordinaire: c'est que nous n'y apportons rien que le nostre.
La iustice, qui est en l'vn des partis, elle n'y est que pour ornement3
et couuerture: elle y est bien alleguée, mais elle n'y est ny
receuë, ny logée, ny espousée: elle y est comme en la bouche de
l'aduocat, non comme dans le cœur et affection de la partie. Dieu
doit son secours extraordinaire à la foy et à la religion, non pas à
nos passions. Les hommes y sont conducteurs, et s'y seruent de la•
religion: ce deuroit estre tout le contraire. Sentez, si ce n'est par
noz mains que nous la menons: à tirer comme de cire tant de
figures contraires, d'vne regle si droitte et si ferme. Quand s'est il
veu mieux qu'en France en noz iours? Ceux qui l'ont prinse à gauche,
ceux qui l'ont prinse à droitte, ceux qui en disent le noir, ceux
qui en disent le blanc, l'employent si pareillement à leurs violentes
et ambitieuses entreprinses, s'y conduisent d'vn progrez si conforme
en desbordement et iniustice, qu'ils rendent doubteuse et•
malaisée à croire la diuersité qu'ils pretendent de leurs opinions en
chose de laquelle depend la conduitte et loy de nostre vie. Peut on
veoir partir de mesme eschole et discipline des mœurs plus vnies,
plus vnes? Voyez l'horrible impudence dequoy nous pelotons les
raisons diuines: et combien irreligieusement nous les auons et1
reiettées et reprinses selon que la Fortune nous a changé de place
en ces orages publiques. Cette proposition si solenne: S'il est permis
au subiect de se rebeller et armer contre son Prince pour la
defense de la religion: souuienne vous en quelles bouches cette
année passée l'affirmatiue d'icelle estoit l'arc-boutant d'vn parti:•
la negatiue, de quel autre parti c'estoit l'arc-boutant. Et oyez à
present de quel quartier vient la voix et instruction de l'vne et de
l'autre: et si les armes bruyent moins pour cette cause que pour
celle là. Et nous bruslons les gents, qui disent, qu'il faut faire souffrir
à la verité le ioug de nostre besoing: et de combien faict la2
France pis que de le dire? Confessons la verité, qui trieroit de l'armée
mesme legitime, ceux qui y marchent par le seul zele d'vne
affection religieuse, et encore ceux qui regardent seulement la protection
des loix de leur pays, ou seruice du Prince, il n'en sçauroit
bastir vne compagnie de gens-darmes complete. D'où vient cela,•
qu'il s'en trouue si peu, qui ayent maintenu mesme volonté et
mesme progrez en nos mouuemens publiques, et que nous les
voyons tantost n'aller que le pas, tantost y courir à bride aualée?
et mesmes hommes, tantost gaster nos affaires par leur violence et
aspreté, tantost par leur froideur, mollesse et pesanteur; si ce n'est3
qu'ils y sont poussez par des considerations particulieres et casuelles,
selon la diuersité desquelles ils se remuent? Ie voy cela euidemment,
que nous ne prestons volontiers à la deuotion que les
offices, qui flattent noz passions. Il n'est point d'hostilité excellente
comme la Chrestienne. Nostre zele fait merueilles, quand il va secondant•
nostre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'auarice,
la detraction, la rebellion. A contre-poil, vers la bonté, la
benignité, la temperance, si, comme par miracle, quelque rare complexion
ne l'y porte, il ne va ny de pied, ny d'aile. Nostre religion
est faicte pour extirper les vices: elle les couure, les nourrit, les
incite. Il ne faut point faire barbe de foarre à Dieu, comme on dict.
Si nous le croyions, ie ne dy pas par foy, mais d'vne simple
croyance: voire, et ie le dis à nostre grande confusion, si nous le
croyions et cognoissions comme vne autre histoire, comme l'vn de•
nos compaignons, nous l'aimerions au dessus de toutes autres choses,
pour l'infinie bonté et beauté qui reluit en luy: au moins marcheroit
il en mesme reng de nostre affection, que les richesses, les
plaisirs, la gloire et nos amis. Le meilleur de nous ne craind point
de l'outrager, comme il craind d'outrager son voisin, son parent,1
son maistre. Est-il si simple entendement, lequel ayant d'vn costé
l'obiect d'vn de nos vicieux plaisirs, et de l'autre en pareille cognoissance
et persuasion, l'estat d'vne gloire immortelle, entrast, en
bigue de l'vn pour l'autre? Et si nous y renonçons souuent de pur
mespris: car quelle enuie nous attire au blasphemer, sinon à l'aduenture•
l'enuie mesme de l'offense? Le philosophe Antisthenes,
comme on l'initioit aux mysteres d'Orpheus, le prestre luy disant,
que ceux qui se voüoyent à cette religion, auoyent à receuoir apres
leur mort des biens eternels et parfaicts: Pourquoy si tu le crois
ne meurs tu donc toy mesmes? luy fit-il. Diogenes plus brusquement2
selon sa mode, et plus loing de nostre propos, au prestre qui
le preschoit de mesme, de se faire de son ordre, pour paruenir aux
biens de l'autre monde: Veux tu pas que ie croye qu'Agesilaüs et
Epaminondas, si grands hommes, seront miserables, et que toy qui
n'es qu'vn veau, et qui ne fais rien qui vaille; seras bien heureux,•
par ce que tu és prestre? Ces grandes promesses de la beatitude
eternelle si nous les receuions de pareille authorité qu'vn discours
philosophique, nous n'aurions pas la mort en telle horreur que
nous auons:
Non iam se moriens dissolui conquereretur,3
Sed magis ire foras, vestémque relinquere, vt anguis,
Gauderet, prælonga senex aut cornua ceruus.
Ie veux estre dissoult, dirions nous, et estre aueques Iesus-Christ.
La force du discours de Platon de l'immortalité de l'ame, poussa
bien aucuns de ses disciples à la mort, pour iouïr plus promptement•
des esperances qu'il leur donnoit. Tout cela c'est vn signe
tres-euident que nous ne receuons nostre religion qu'à nostre façon
et par nos mains, et non autrement que comme les autres religions
se reçoiuent. Nous nous sommes rencontrez au pays, où elle estoit
en vsage, ou nous regardons son ancienneté, ou l'authorité des4
hommes qui l'ont maintenuë, ou craignons les menaces qu'elle attache
aux mescreans, ou suyuons ses promesses. Ces considerations
là doiuent estre employées à nostre creance, mais comme subsidiaires:
ce sont liaisons humaines. Vne autre region, d'autres
tesmoings, pareilles promesses et menasses, nous pourroyent imprimer•
par mesme voye vne creance contraire. Nous sommes Chrestiens
à mesme tiltre que nous sommes ou Perigordins ou Alemans.
Et ce que dit Plato, qu'il est peu d'hommes si fermes en l'atheïsme,
qu'vn danger pressant ne ramene à la recognoissance de
la diuine puissance: ce rolle ne touche point vn vray Chrestien.1
C'est à faire aux religions mortelles et humaines, d'estre receuës
par vne humaine conduite. Quelle foy doit ce estre, que la lascheté
et la foiblesse de cœur plantent en nous et establissent? Plaisante
foy, qui ne croid ce qu'elle croid, que pour n'auoir le courage de le
descroire. Vne vitieuse passion, comme celle de l'inconstance et de•
l'estonnement, peut elle faire en nostre ame aucune production reglée?
Ils establissent, dit-il, par la raison de leur iugement, que ce
qui se recite des enfers, et des peines futures est feint, mais l'occasion
de l'experimenter s'offrant lors que la vieillesse ou les maladies
les approchent de leur mort: la terreur d'icelle les remplit2
d'vne nouuelle creance, par l'horreur de leur condition à venir. Et
par ce que telles impressions rendent les courages craintifs, il defend
en ses Loix toute instruction de telles menaces, et la persuasion
que des Dieux il puisse venir à l'homme aucun mal, sinon
pour son plus grand bien quand il y eschoit, et pour vn medecinal•
effect. Ils recitent de Bion, qu'infect des atheïsmes de Theodorus,
il auoit esté long temps se moquant des hommes religieux: mais la
mort le surprenant, qu'il se rendit aux plus extremes superstitions:
comme si les Dieux s'ostoyent et se remettoyent selon l'affaire de
Bion. Platon, et ces exemples, veulent conclurre, que nous sommes3
ramenez à la creance de Dieu, ou par raison, ou par force. L'atheïsme
estant vne proposition, comme desnaturée et monstrueuse,
difficile aussi, et malaisée d'establir en l'esprit humain, pour insolent
et desreglé qu'il puisse estre: il s'en est veu assez, par vanité
et par fierté de conceuoir des opinions non vulgaires, et reformatrices•
du monde, en affecter la profession par contenance: qui,
s'ils sont assez fols, ne sont pas assez forts, pour l'auoir plantée en
leur conscience. Pourtant ils ne lairront de ioindre leurs mains
vers le ciel, si vous leur attachez vn bon coup d'espée en la poitrine:
et quand la crainte ou la maladie aura abatu et appesanti
cette licentieuse ferueur d'humeur volage, ils ne lairront pas de se
reuenir, et se laisser tout discretement manier aux creances et•
exemples publiques. Autre chose est, vn dogme serieusement digeré,
autre chose ces impressions superficielles: lesquelles nées de
la desbauche d'vn esprit desmanché, vont nageant temerairement
et incertainement en la fantasie. Hommes bien miserables et esceruellez,
qui taschent d'estre pires qu'ils ne peuuent! L'erreur du1
paganisme, et l'ignorance de nostre saincte verité, laissa tomber
cette grande ame: mais grande d'humaine grandeur seulement,
encores en cet autre voisin abus, que les enfans et les vieillars se
trouuent plus susceptibles de religion, comme si elle naissoit et
tiroit son credit de nostre imbecillité. Le neud qui deuroit attacher•
nostre iugement et nostre volonté, qui deuroit estreindre nostre
ame et ioindre à nostre Createur, ce deuroit estre vn neud prenant
ses repliz et ses forces, non pas de noz considerations, de noz raisons
et passions, mais d'vne estreinte diuine et supernaturelle,
n'ayant qu'vne forme, vn visage, et vn lustre, qui est l'authorité de2
Dieu et sa grace. Or nostre cœur et nostre ame estant regie et commandée
par la foy, c'est raison qu'elle tire au seruice de son dessein
toutes nos autres pieces selon leur portée. Aussi n'est-il pas
croyable, que toute cette machine n'ait quelques merques empreintes
de la main de ce grand architecte, et qu'il n'y ait quelque•
image és choses du monde raportant aucunement à l'ouurier, qui
les a basties et formées. Il a laissé en ces hauts ouurages le charactere
de sa diuinité, et ne tient qu'à nostre imbecillité, que nous
ne le puissions descouurir. C'est ce qu'il nous dit luy-mesme, que
ses operations inuisibles, il nous les manifeste par les visibles. Sebonde3
s'est trauaillé à ce digne estude, et nous montre comment il
n'est piece du monde, qui desmente son facteur. Ce seroit faire tort
à la bonté diuine, si l'vniuers ne consentoit à nostre creance. Le
ciel, la terre, les elemens, nostre corps et nostre ame, toutes choses
y conspirent: il n'est que de trouuer le moyen de s'en seruir:•
elles nous instruisent, si nous sommes capables d'entendre. Car ce
monde est vn temple tressainct, dedans lequel l'homme est introduict,
pour y contempler des statues, non ouurées de mortelle
main, mais celles que la diuine pensée a faict sensibles, le soleil,
les estoilles, les eaux et la terre, pour nous representer les intelligibles.
Les choses inuisibles de Dieu, dit Sainct Paul, apparoissent
par la creation du monde, considerant sa sapience eternelle, et sa
diuinité par ses œuures.
Atque adeo faciem cœli non inuidet orbi•
Ipse Deus, vultúsque suos corpúsque recludit
Semper voluendo; séque ipsum inculcat et offert,
Vt bene cognosci possit, doceátque videndo
Qualis eat, doceátque suas attendere leges.
Or nos raisons et nos discours humains c'est comme la matiere1
lourde et sterile: la grace de Dieu en est la forme: c'est elle qui y
donne la façon et le prix. Tout ainsi que les actions vertueuses de
Socrates et de Caton demeurent vaines et inutiles pour n'auoir eu
leur fin, et n'auoir regardé l'amour et obeyssance du vray createur
de toutes choses, et pour auoir ignoré Dieu: ainsin est-il de nos•
imaginations et discours: ils ont quelque corps, mais vne masse
informe, sans façon et sans iour, si la foy et grace de Dieu n'y sont
ioinctes. La foy venant à teindre et illustrer les argumens de Sebonde,
elle les rend fermes et solides: ils sont capables de seruir
d'acheminement, et de premiere guyde à vn apprentif, pour le2
mettre à la voye de cette cognoissance: ils le façonnent aucunement
et rendent capable de la grace de Dieu, par le moyen de laquelle
se parfournit et se parfaict apres nostre creance. Ie sçay vn
homme d'authorité nourry aux lettres, qui m'a confessé auoir esté
ramené des erreurs de la mescreance par l'entremise des argumens•
de Sebonde. Et quand on les despouïllera de cet ornement, et du secours
et approbation de la foy, et qu'on les prendra pour fantasies
pures humaines, pour en combatre ceux qui sont precipitez aux
espouuantables et horribles tenebres de l'irreligion, ils se trouueront
encores lors, aussi solides et autant fermes, que nuls autres3
de mesme condition qu'on leur puisse opposer. De façon que nous
serons sur les termes de dire à nos parties,
Si melius quid habes, accerse; vel imperium fer.
Qu'ils souffrent la force de nos preuues, ou qu'ils nous en facent
voir ailleurs, et sur quelque autre subiect, de mieux tissuës, et•
mieux estoffées. Ie me suis sans y penser à demy desia engagé
dans la seconde obiection, à laquelle i'auois proposé de respondre
pour Sebonde. Aucuns disent que ses argumens sont foibles et
ineptes à verifier ce qu'il veut, et entreprennent de les choquer
aysément. Il faut secouër ceux cy vn peu plus rudement: car ils
sont plus dangereux et plus malitieux que les premiers. On couche
volontiers les dicts d'autruy à la faueur des opinions qu'on a preiugées
en soy. A vn atheïste tous escrits tirent à l'atheïsme. Il•
infecte de son propre venin la matiere innocente. Ceux cy ont quelque
preoccupation de iugement qui leur rend le goust fade aux
raisons de Sebonde. Au demeurant il leur semble qu'on leur donne
beau ieu, de les mettre en liberté de combattre nostre religion par
les armes pures humaines, laquelle ils n'oseroyent attaquer en sa1
majesté pleine d'authorité et de commandement. Le moyen que ie
prens pour rabatre cette frenesie, et qui me semble le plus propre,
c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil, et l'humaine fierté:
leur faire sentir l'inanité, la vanité, et deneantise de l'homme:
leur arracher des poingts, les chetiues armes de leur raison: leur•
faire baisser la teste et mordre la terre, soubs l'authorité et reuerence
de la majesté diuine. C'est à elle seule qu'appartient la
science et la sapience: elle seule qui peut estimer de soy quelque
chose, et à qui nous desrobons ce que nous nous contons, et ce que
nous nous prisons.2
Ου γαρ εα φρονεεν ὁ Θεος μεγα αλλον η ἑαυτον.
Abbattons ce cuider, premier fondement de la tyrannie du maling
esprit. Deus superbis resistit: humilibus autem dat gratiam. L'intelligence
est en touts les Dieux, dit Platon, et point ou peu aux
hommes. Or c'est cependant beaucoup de consolation à l'homme•
Chrestien, de voir nos vtils mortels et caduques, si proprement
assortis à nostre foy saincte et diuine: que lors qu'on les employe
aux suiects de leur nature mortels et caduques, ils n'y soient pas
appropriez plus vniement, ny auec plus de force. Voyons donq si
l'homme a en sa puissance d'autres raisons plus fortes que celles3
de Sebonde: voire s'il est en luy d'arriuer à aucune certitude par
argument et par discours. Car sainct Augustin plaidant contre ces
gents icy, a occasion de reprocher leur iniustice, en ce qu'ils tiennent
les parties de nostre creance fauces, que nostre raison faut à
establir. Et pour montrer qu'assez de choses peuuent estre et auoir•
esté, desquelles nostre discours ne sçauroit fonder la nature et les
causes: il leur met en auant certaines experiences cognuës et
indubitables, ausquelles l'homme confesse rien ne veoir. Et cela
faict il, comme toutes autres choses, d'vne curieuse et ingenieuse
recherche. Il faut plus faire, et leur apprendre, que pour conuaincre4
la foiblesse de leur raison, il n'est besoing d'aller triant des
rares exemples: et qu'elle est si manque et si aueugle, qu'il n'y a
nulle si claire facilité, qui luy soit assez claire: que l'aizé et le
malaisé luy sont vn: que tous subiects egalement, et la nature en
general desaduouë sa iurisdiction et entremise. Que nous presche
la verité, quand elle nous presche de fuir la mondaine philosophie:
quand elle nous inculque si souuent, que nostre sagesse n'est que
folie deuant Dieu: que de toutes les vanitez la plus vaine c'est•
l'homme: que l'homme qui presume de son sçauoir, ne sçait pas
encore que c'est que sçauoir: et que l'homme, qui n'est rien, s'il
pense estre quelque chose, se seduit soy-mesmes, et se trompe?
Ces sentences du sainct Esprit expriment si clairement et si viuement
ce que ie veux maintenir, qu'il ne me faudroit aucune autre1
preuue contre des gens qui se rendroient auec toute submission et
obeyssance à son authorité. Mais ceux cy veulent estre fouëtez à leurs
propres despens, et ne veulent souffrir qu'on combatte leur raison
que par elle mesme. Considerons donq pour cette heure, l'homme
seul, sans secours estranger, armé seulement de ses armes, et despourueu•
de la grace et cognoissance diuine, qui est tout son honneur,
sa force, et le fondement de son estre. Voyons combien il a
de tenuë en ce bel equipage. Qu'il me face entendre par l'effort de
son discours, sur quels fondemens il a basty ces grands auantages,
qu'il pense auoir sur les autres creatures. Qui luy a persuadé que2
ce branle admirable de la voute celeste, la lumiere eternelle de ces
flambeaux roulans si fierement sur sa teste, les mouuemens espouuentables
de cette mer infinie, soyent establis et se continuent tant
de siecles, pour sa commodité et pour son seruice? Est-il possible
de rien imaginer si ridicule, que cette miserable et chetiue creature,•
qui n'est pas seulement maistresse de soy, exposée aux
offences de toutes choses, se die maistresse et emperiere de l'vniuers?
duquel il n'est pas en sa puissance de cognoistre la moindre
partie, tant s'en faut de la commander. Et ce priuilege qu'il s'attribuë
d'estre seul en ce grand bastiment, qui ayt la suffisance d'en3
recognoistre la beauté et les pieces, seul qui en puisse rendre graces
à l'architecte, et tenir conte de la recepte et mise du monde: qui
luy a seelé ce priuilege? qu'il nous montre lettres de cette belle et
grande charge. Ont elles esté ottroyées en faueur des sages seulement?
Elles ne touchent guere de gents. Les fols et les meschants•
sont-ils dignes de faueur si extraordinaire? et estants la pire piece
du monde, d'estre preferez à tout le reste? en croirons nous cestuy-là;
Quorum igitur causa quis dixerit effectum esse mundum? Eorum
scilicet animantium, quæ ratione vtuntur; hi sunt dij et homines,
quibus profectò nihil est melius. Nous n'aurons iamais assez bafoüé
l'impudence de cet accouplage. Mais pauuret qu'a il en soy digne
d'vn tel auantage? A considerer cette vie incorruptible des corps•
celestes, leur beauté, leur grandeur, leur agitation continuée d'vne
si iuste regle:
Cùm suscipimus magni cœlestia mundi
Templa super, stellisque micantibus Æthæra fixum,
Et venit in mentem Lunæ Solisque viarum:1
à considerer la domination et puissance que ces corps là ont, non
seulement sur nos vies et conditions de nostre fortune,
Facta etenim et vitas hominum suspendit ab astris:
mais sur nos inclinations mesmes, nos discours, nos volontez: qu'ils
regissent, poussent et agitent à la mercy de leurs influances, selon•
que nostre raison nous l'apprend et le trouue:
Speculatáque longè
Deprendit tacitis dominantia legibus astra,
Et totum alterna mundum ratione moueri,
Fatorúmque vices certis discernere signis:2
à voir que non vn homme seul, non vn Roy, mais les monarchies,
les empires, et tout ce bas monde se meut au branle des moindres
mouuements celestes:
Quantàque quàm parui faciant discrimina motus:
Tantum est hoc regnum, quod regibus imperat ipsis!•
si nostre vertu, nos vices, nostre suffisance et science, et ce mesme
discours que nous faisons de la force des astres, et cette comparaison
d'eux à nous, elle vient, comme iuge nostre raison, par leur
moyen et de leur faueur:
Furit alter amore,3
Et pontum tranare potest et vertere Troiam,
Alterius sors est scribendis legibus apta;
Ecce patrem nati perimunt, natósque parentes,
Mutuáque armati coeunt in vulnera fratres;
Non nostrum hoc bellum est, coguntur tanta mouere,•
Inque suas ferri pœnas, lacerandáque membra,
Hoc quoque fatale est sic ipsum expendere fatum.
nous tenons de la distribution du ciel cette part de raison que
nous auons, comment nous pourra elle esgaler à luy? comment
soubs-mettre à nostre science son essence et ses conditions? Tout4
ce que nous voyons en ces corps là, nous estonne; quæ molitio, quæ
ferramenta, qui vectes, quæ machinæ, qui ministri tanti operis fuerunt?
pourquoy les priuons nous et d'ame, et de vie, et de discours?
y auons nous reconnu quelque stupidité immobile et insensible, nous
qui n'auons aucun commerce auec eux que d'obeïssance? Dirons nous,
que nous n'auons veu en nulle autre creature, qu'en l'homme, l'vsage
d'vne ame raisonnable? Et quoy? Auons nous veu quelque chose
semblable au soleil? Laisse-il d'estre, par ce que nous n'auons rien•
veu de semblable? et ses mouuements d'estre, par ce qu'il n'en est
point de pareils? Si ce que nous n'auons pas veu, n'est pas, nostre
science est merueilleusement raccourcie. Quæ sunt tantæ animi
angustiæ? Sont ce pas des songes de l'humaine vanité, de faire de
la lune vne terre celeste? y deuiner des montaignes, des vallées,1
comme Anaxagoras? y planter des habitations et demeures humaines,
et y dresser des colonies pour nostre commodité, comme
faict Platon et Plutarque? et de nostre terre en faire vn astre esclairant
et lumineux? Inter cætera mortalitatis incommoda, et hoc est,
caligo mentium: nec tantùm necessitas errandi, sed errorum amor.•
Corruptibile corpus aggrauat animam, et deprimit terrena inhabitatio
sensum multa cogitantem. La presomption est nostre maladie naturelle
et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les
creatures c'est l'homme, et quant et quant, la plus orgueilleuse.
Elle se sent et se void logée icy parmy la bourbe et le fient du2
monde, attachée et cloüée à la pire, plus morte et croupie partie
de l'vniuers, au dernier estage du logis, et le plus esloigné de la
voute celeste, auec les animaux de la pire condition des trois: et
se va plantant par imagination au dessus du cercle de la lune, et
ramenant le ciel soubs ses pieds. C'est par la vanité de cette•
mesme imagination qu'il s'egale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions
diuines, qu'il se trie soy-mesme et separe de la presse des
autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compagnons,
et leur distribue telle portion de facultez et de forces,
que bon luy semble. Comment cognoist il par l'effort de son intelligence,3
les branles internes et secrets des animaux? par quelle
comparaison d'eux à nous conclud il la bestise qu'il leur attribue?
Quand ie me iouë à ma chatte, qui sçait, si elle passe son temps de
moy plus que ie ne fay d'elle? Nous nous entretenons de singerie
reciproques. Si i'ay mon heure de commencer ou de refuser, aussi
à elle la sienne. Platon en sa peinture de l'aage doré sous Saturne,
compte entre les principaux aduantages de l'homme de lors, la communication
qu'il auoit auec les bestes, desquelles s'enquerant et
s'instruisant, il sçauoit les vrayes qualitez, et differences de chacune•
d'icelles: par où il acqueroit vne tres parfaicte intelligence et
prudence; et en conduisoit de bien loing plus heureusement sa vie,
que nous ne sçaurions faire. Nous faut il meilleure preuue à iuger
l'impudence humaine sur le faict des bestes? Ce grand autheur a
opiné qu'en la plus part de la forme corporelle, que Nature leur a1
donné, elle a regardé seulement l'vsage des prognostications, qu'on
en tiroit en son temps. Ce defaut qui empesche la communication
d'entre elles et nous, pourquoy n'est il aussi bien à nous
qu'à elles? C'est à deuiner à qui est la faute de ne nous entendre
point: car nous ne les entendons non plus qu'elles nous. Par cette•
mesme raison elles nous peuuent estimer bestes, comme nous les
estimons. Ce n'est pas grand merueille, si nous ne les entendons
pas, aussi ne faisons nous les Basques et les Troglodytes. Toutesfois
aucuns se sont vantez de les entendre, comme Appollonius
Thyaneus, Melampus, Tiresias, Thales et autres. Et puis qu'il est2
ainsi, comme disent les cosmographes, qu'il y a des nations qui
reçoyuent vn chien pour leur Roy, il faut bien qu'ils donnent certaine
interpretation à sa voix et mouuements. Il nous faut remerquer
la parité qui est entre nous. Nous auons quelque moyenne
intelligence de leurs sens, aussi ont les bestes des nostres, enuiron•
à mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent, et nous requierent:
et nous elles. Au demeurant nous decouurons bien
euidemment, qu'entre elles il y a vne pleine et entiere communication,
et qu'elles s'entr'entendent, non seulement celles de mesme
espece, mais aussi d'especes diuerses:3
Et mutæ pecudes, et denique secla ferarum
Dissimiles suerunt voces variásque ciuere
Cùm metus aut dolor est, aut cùm iam gaudia gliscunt.
En certain abboyer du chien le cheual cognoist qu'il y a de la colere:
de certaine autre sienne voix, il ne s'effraye point. Aux•
bestes mesmes qui n'ont pas de voix, par la societé d'offices, que
nous voyons entre elles, nous argumentons aisément quelque
autre moyen de communication: leurs mouuemens discourent et
traictent.
Non alia longè ratione atque ipsa videtur
Protrahere ad gestum pueros infantia linguæ.
Pourquoy non, tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent,
et content des histoires par signes? I'en ay veu de si souples
et formez à cela, qu'à la verité, il ne leur manquoit rien à la perfection•
de se sçauoir faire entendre. Les amoureux se courroussent,
se reconcilient, se prient, se remercient, s'assignent, et disent en
fin toutes choses des yeux.
E'l silentio ancor suole
Hauer prieghi e parole.1
Quoy des mains? nous requerons, nous promettons, appellons,
congedions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons,
admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons,
doubtons, instruisons, commandons, incitons, encourageons,
iurons, tesmoignons, accusons, condamnons, absoluons,•
iniurions, mesprisons, deffions, despittons, flattons, applaudissons,
benissons, humilions, moquons, reconcilions, recommandons, exaltons,
festoyons, resiouïssons, complaignons, attristons, desconfortons,
desesperons, estonnons, escrions, taisons: et quoy non? d'vne
variation et multiplication à l'enuy de la langue. De la teste nous2
conuions, renuoyons, aduoüons, desaduoüons, desmentons, bienueignons,
honorons, venerons, dedaignons, demandons, esconduisons,
egayons, lamentons, caressons, tansons, soubsmettons, brauons,
enhortons, menaçons, asseurons, enquerons. Quoy des
sourcils? Quoy des espaules? Il n'est mouuement, qui ne parle, et•
vn langage intelligible sans discipline, et vn langage publique. Qui
fait, voyant la varieté et vsage distingué des autres, que cestuy-cy
doibt plustost est iugé le propre de l'humaine nature. Ie laisse à
part ce que particulierement la necessité en apprend soudain à ceux
qui en ont besoing: et les alphabets des doigts, et grammaires en3
gestes: et les sciences qui ne s'exercent et ne s'expriment que par
iceux: et les nations que Pline dit n'auoir point d'autre langue.
Vn ambassadeur de la ville d'Abdere, apres auoir longuement parlé
au Roy Agis de Sparte, luy demanda: Et bien, Sire, quelle responce
veux-tu que ie rapporte à nos citoyens? que ie t'ay laissé dire tout•
ce que tu as voulu, et tant que tu as voulu, sans iamais dire mot:
voila pas vn taire parlier et bien intelligible? Au reste, quelle
sorte de nostre suffisance ne recognoissons nous aux operations des
animaux? est-il police reglée auec plus d'ordre, diuersifiée à plus
de charges et d'offices, et plus constamment entretenuë, que celle
des mouches à miel? Cette disposition d'actions et de vacations si
ordonnée, la pouuons nous imaginer se conduire sans discours et•
sans prudence?
His quidam signis atque hæc exempla sequuti,
Esse apibus partem diuinæ mentis, et haustus
Æthereos dixere.1
Les arondelles que nous voyons au retour du printemps fureter tous
les coins de nos maisons, cherchent elles sans iugement, et choisissent
elles sans discretion de mille places, celle qui leur est la plus
commode à se loger? Et en cette belle et admirable contexture de
leurs bastimens, les oiseaux peuuent ils se seruir plustost d'vne figure•
quarrée, que de la ronde, d'vn angle obtus, que d'vn angle droit,
sans en sçauoir les conditions et les effects? Prennent-ils tantost de
l'eau, tantost de l'argile, sans iuger que la dureté s'amollit en l'humectant?
Planchent-ils de mousse leur palais, ou de duuet, sans
preuoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement2
et plus à l'aise? Se couurent-ils du vent pluuieux, et plantent
leur loge à l'orient, sans cognoistre les conditions differentes
de ces vents, et considerer que l'vn leur est plus salutaire que
l'autre? Pourquoy espessit l'araignée sa toile en vn endroit, et relasche
en vn autre? se sert à cette heure de cette sorte de neud,•
tantost de celle-là, si elle n'a et deliberation, et pensement, et conclusion?
Nous recognoissons assez en la pluspart de leurs ouurages,
combien les animaux ont d'excellence au dessus de nous, et
combien nostre art est foible à les imiter. Nous voyons toutesfois
aux nostres plus grossiers, les facultez que nous y employons, et3
que nostre ame s'y sert de toutes ses forces: pourquoy n'en estimons
nous autant d'eux? Pourquoy attribuons nous à ie ne sçay
quelle inclination naturelle et seruile, les ouurages qui surpassent
tout ce que nous pouuons par nature et par art? En quoy sans y
penser nous leur donnons vn tres-grand auantage sur nous, de faire•
que Nature par vne douceur maternelle les accompaigne et guide,
comme par la main à toutes les actions et commoditez de leur vie,
et qu'à nous elle nous abandonne au hazard et à la fortune, et à
quester par art, les choses necessaires à nostre conseruation; et
nous refuse quant et quant les moyens de pouuoir arriuer par aucune4
institution et contention d'esprit, à la suffisance naturelle des
bestes: de maniere que leur stupidité brutale surpasse en toutes
commoditez, tout ce que peult nostre diuine intelligence. Vrayement
à ce compte nous aurions bien raison de l'appeller vne tres-iniuste
marastre. Mais il n'en est rien, nostre police n'est pas si difforme
et desreglée. Nature a embrassé vniuersellement toutes ses creatures:
et n'en est aucune, qu'elle n'ait bien plainement fourny de•
tous moyens necessaires à la conseruation de son estre. Car ces
plaintes vulgaires que i'oy faire aux hommes (comme la licence
de leurs opinions les esleue tantost au dessus des nuës, et puis les
rauale aux Antipodes) que nous sommes le seul animal abandonné,
nud sur la terre nuë, lié, garrotté, n'ayant dequoy s'armer et couurir1
que de la despouïlle d'autruy: là où toutes les autres creatures,
Nature les a reuestuës de coquilles, de gousses, d'escorse, de poil,
de laine, de pointes, de cuir, de bourre, de plume, d'escaille, de
toison, et de soye selon le besoin de leur estre: les a armées de
griffes, de dents, de cornes, pour assaillir et pour defendre, et les•
a elle mesmes instruites à ce qui leur est propre, à nager, à courir,
à voler, à chanter: là où l'homme ne sçait ny cheminer, ny parler,
ny manger, ny rien que pleurer sans apprentissage.
Tum porro puer, vt sæuis proiectus ab vndis
Nauita, nudus humi iacet infans, indigus omni2
Vitali auxilio, cùm primùm in luminis oras
Nexibus ex aluo matris natura profudit,
Vagitúque locum lugubri complet, vt æquum est
Cui tantùm in vita restet transire malorum.
At variæ crescunt pecudes, armenta, feræque,•
Nec crepitacula eis opus est, nec cuiquam adhibenda est
Almæ nutricis blanda atque infracta loquela;
Nec varias quærunt vestes pro tempore cœli;
Denique non armis opus est, non mœnibus altis
Queis sua tutentur, quando omnibus omnia largè3
Tellus ipsa parit, naturáque dædala rerum.
Ces plaintes là sont fauces: il y a en la police du monde, vne
egalité plus grande, et vne relation plus vniforme. Nostre peau est
pourueue aussi suffisamment que la leur, de fermeté contre les
iniures du temps, tesmoing plusieurs nations, qui n'ont encores•
essayé nul vsage de vestemens. Nos anciens Gaulois n'estoient
gueres vestus, ne sont pas les Irlandois noz voisins, soubs vn ciel si
froid. Mais nous le iugeons mieux par nous mesmes: car tous les
endroits de la personne, qu'il nous plaist descouurir au vent et à
l'air, se trouuent propres à le souffrir. S'il y a partie en nous foible,4
et qui semble deuoir craindre la froidure, ce deuroit estre l'estomach,
où se fait la digestion: noz peres le portoyent descouuert, et
noz Dames, ainsi molles et delicates qu'elles sont, elles s'en vont
tantost entr'ouuertes iusques au nombril. Les liaisons et emmaillottemens
des enfants ne sont non plus necessaires: et les meres Lacedemoniennes
esleuoient les leurs en toute liberté de mouuements•
de membres, sans les attacher ne plier. Nostre pleurer est commun
à la plus part des autres animaux, et n'en est guere qu'on ne voye
se plaindre et gemir long temps apres leur naissance: d'autant que
c'est vne contenance bien sortable à la foiblesse, en quoy ils se sentent.
Quant à l'vsage du manger, il est en nous, comme en eux,1
naturel et sans instruction.
Sentit enim vim quisque suam quam possit abuti.
Qui fait doute qu'vn enfant arriué à la force de se nourrir, ne sçeut
quester sa nourriture? et la terre en produit, et luy en offre assez
pour sa necessité, sans autre culture et artifice. Et sinon en tout•
temps, aussi ne fait elle pas aux bestes, tesmoing les prouisions,
que nous voyons faire aux fourmis et autres, pour les saisons steriles
de l'année. Ces nations, que nous venons de descouurir, si
abondamment fournies de viande et de breuuage naturel, sans soing
et sans façon, nous viennent d'apprendre que le pain n'est pas nostre2
seule nourriture: et que sans labourage, nostre mere Nature
nous auoit munis à planté de tout ce qu'il nous falloit: voire,
comme il est vray-semblable, plus plainement et plus richement
qu'elle ne fait à present, que nous y auons meslé nostre artifice:
Et tellus nitidas fruges, vinetáque læta•
Sponte sua primùm mortalibus ipsa creauit;
Ipsa dedit dulces fœtus, et pabula læta;
Quæ nunc vix nostro grandescunt aucta labore,
Conterimúsque boues et vires agricolarum;
le débordement et desreglement de nostre appetit deuançant toutes3
les inuentions, que nous cherchons de l'assouuir. Quant aux
armes, nous en auons plus de naturelles que la plus part des autres
animaux, plus de diuers mouuemens de membres, et en tirons plus
de seruice naturellement et sans leçon: ceux qui sont duicts à combatre
nuds, on les void se ietter aux hazards pareils aux nostres. Si•
quelques bestes nous surpassent en cet auantage, nous en surpassons
plusieurs autres. Et l'industrie de fortifier le corps et le couurir
par moyens acquis, nous l'auons par vn instinct et precepte naturel.
Qu'il soit ainsi, l'elephant aiguise et esmoult ses dents, desquelles
il se sert à la guerre (car il en a de particulieres pour cet vsage,
lesquelles il espargne, et ne les employe aucunement à ses autres
seruices). Quand les taureaux vont au combat, ils respandent et
iettent la poussiere à l'entour d'eux: les sangliers affinent leurs•
deffences: et l'ichneumon, quand il doit venir aux prises auec le
crocodile, munit son corps, l'enduit et le crouste tout à l'entour, de
limon bien serré et bien paistry, comme d'vne cuirasse. Pourquoy
ne dirons nous qu'il est aussi naturel de nous armer de bois et de
fer? Quant au parler, il est certain, que s'il n'est pas naturel, il1
n'est pas necessaire. Toutesfois ie croy qu'vn enfant, qu'on auroit
nourry en pleine solitude, esloigné de tout commerce (qui seroit vn
essay malaisé à faire) auroit quelque espece de parolle pour exprimer
ses conceptions: et n'est pas croyable, que Nature nous ait
refusé ce moyen qu'elle a donné à plusieurs autres animaux. Car•
qu'est-ce autre chose que parler, cette faculté, que nous leur voyons
de se plaindre, de se resiouyr, de s'entr'appeller au secours, se
conuier à l'amour, comme ils font par l'vsage de leur voix? Comment
ne parleroient elles entr'elles? elles parlent bien à nous, et
nous à elles. En combien de sortes parlons nous à nos chiens, et ils2
nous respondent? D'autre langage, d'autres appellations, deuisons
nous auec eux, qu'auec les oyseaux, auec les pourceaux, les beufs,
les cheuaux: et changeons d'idiome selon l'espece.
Cosi per entro loro schiera bruna
S'ammusa l'vna con l'altra formica,•
Forse à spiar lor via, et lor fortuna.
Il me semble que Lactance attribuë aux bestes, non le parler seulement,
mais le rire encore. Et la difference de langage, qui se voit
entre nous, selon la difference des contrées, elle se treuue aussi aux
animaux de mesme espece. Aristote allegue à ce propos le chant3
diuers des perdrix, selon la situation des lieux:
Variæque volucres
Longè alias alio iaciunt in tempore voces,
Et partim mutant cum tempestatibus vna
Raucisonos cantus.•
Mais cela est à sçauoir, quel langage parleroit cet enfant: et ce
qui s'en dit par diuination, n'a pas beaucoup d'apparence. Si on
m'allegue contre cette opinion, que les sourds naturels ne parlent
point: ie respons que ce n'est pas seulement pour n'auoir peu receuoir
l'instruction de la parolle par les oreilles, mais plustost4
pource que le sens de l'ouye, duquel ils sont priuez, se rapporte à
celuy du parler, et se tiennent ensemble d'vne cousture naturelle.
En façon, que ce que nous parlons, il faut que nous le parlions
premierement à nous, et que nous le facions sonner au dedans à nos
oreilles, auant que de l'enuoyer aux estrangeres. I'ay dict tout
cecy, pour maintenir cette ressemblance, qu'il y a aux choses humaines:
et pour nous ramener et ioindre à la presse. Nous ne
sommes ny au dessus, ny au dessous du reste: tout ce qui est sous•
le ciel, dit le sage, court vne loy et fortune pareille.
Indupedita suis fatalibus omnia vinclis.
Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez: mais c'est
soubs le visage d'vne mesme nature:
Res quæque suo ritu procedit, et omnes1
Fœdere naturæ certo discrimina seruant.
Il faut contraindre l'homme, et le renger dans les barrieres de
cette police. Le miserable n'a garde d'eniamber par effect au delà:
il est entraué et engagé, il est assubiecty de pareille obligation que
les autres creatures de son ordre, et d'vne condition fort moyenne,•
sans aucune prerogatiue, præexcellence vraye et essentielle. Celle
qu'il se donne par opinion, et par fantasie, n'a ny corps ny goust.
Et s'il est ainsi, que luy seul de tous les animaux, ayt cette liberté
de l'imagination, et ce desreglement de pensées, luy representant
ce qui est, ce qui n'est pas; et ce qu'il veut; le faulx et le veritable2
c'est vn aduantage qui luy est bien cher vendu, et duquel il
a bien peu à se glorifier: car de là naist la source principale des
maux qui le pressent, peché, maladie, irresolution, trouble, desespoir.
Ie dy donc, pour reuenir à mon propos, qu'il n'y a point
d'apparence d'estimer, que les bestes facent par inclination naturelle•
et forcée, les mesmes choses que nous faisons par nostre
choix et industrie. Nous deuons conclurre de pareils effects, pareilles
facultez, et de plus riches effects des facultez plus riches: et
confesser par consequent, que ce mesme discours, cette mesme
voye, que nous tenons à œuurer, aussi la tiennent les animaux, ou3
quelque autre meilleure. Pourquoy imaginons nous en eux cette
contrainte naturelle, nous qui n'en esprouuons aucun pareil effect?
Ioint qu'il est plus honorable d'estre acheminé et obligé à reglément
agir par naturelle et ineuitable condition, et plus approchant
de la diuinité, que d'agir reglément par liberté temeraire et fortuite;•
et plus seur de laisser à Nature, qu'à nous les resnes de nostre
conduitte. La vanité de nostre presomption faict, que nous
aymons mieux deuoir à noz forces, qu'à sa liberalité, nostre suffisance:
et enrichissons les autres animaux des biens naturels, et
les leur renonçons, pour nous honorer et annoblir des biens acquis:•
par vne humeur bien simple, ce me semble: car ie priseroy
bien autant des graces toutes miennes et naïfues, que celles que
i'aurois esté mendier et quester de l'apprentissage. Il n'est pas en
nostre puissance d'acquerir vne plus belle recommendation que
d'estre fauorisé de Dieu et de Nature. Par ainsi le renard, dequoy1
se seruent les habitans de la Thrace, quand ils veulent entreprendre
de passer par dessus la glace de quelque riuiere gelée, et
le laschent deuant eux pour cet effect, quand nous le verrions au
bord de l'eau approcher son oreille bien pres de la glace, pour
sentir s'il orra d'vne longue ou d'vne voisine distance, bruire l'eau•
courant au dessoubs, et selon qu'il trouue par là, qu'il y a plus ou
moins d'espesseur en la glace, se reculer, ou s'auancer, n'aurions
nous pas raison de iuger qu'il luy passe par la teste ce mesme discours,
qu'il feroit en la nostre: que c'est vne ratiocination et consequence
tirée du sens naturel: Ce qui fait bruit, se remue; ce qui2
se remue, n'est pas gelé; ce qui n'est pas gelé est liquide, et ce qui
est liquide plie soubs le faix? Car d'attribuer cela seulement à vne
viuacité du sens de l'ouye, sans discours et sans consequence, c'est
vne chimere, et ne peut entrer en nostre imagination. De mesme
faut-il estimer de tant de sortes de ruses et d'inuentions, dequoy•
les bestes se couurent des entreprises que nous faisons sur elles.
Et si nous voulons prendre quelque aduantage de cela mesme,
qu'il est en nous de les saisir, de nous en seruir, et d'en vser à
nostre volonté, ce n'est que ce mesme aduantage, que nous auons
les vns sur les autres. Nous auons à cette condition noz esclaues, et3
les Climacides estoient ce pas des femmes en Syrie qui seruoyent
couchées à quatre pattes, de marchepied et d'eschelle aux dames
à monter en coche? Et la plus part des personnes libres, abandonnent
pour bien legeres commoditez, leur vie, et leur estre à la
puissance d'autruy. Les femmes et concubines des Thraces plaident•
à qui sera choisie pour estre tuée au tumbeau de son mary. Les
tyrans ont-ils iamais failly de trouuer assez d'hommes vouez à leur
deuotion: aucuns d'eux adioustans d'auantage cette necessité de
les accompagner à la mort, comme en la vie? Des armées entieres
se sont ainsin obligées à leurs Capitaines. La formule du serment4
en cette rude escole des escrimeurs à outrance, portoit ces promesses:
Nous iurons de nous laisser enchainer, brusler, battre, et
tuer de glaiue, et souffrir tout ce que les gladiateurs legitimes
souffrent de leur maistre; engageant tresreligieusement et le corps
et l'ame à son seruice:•
Vre meum, si vis, flamma caput, et pete ferro
Corpus, et intorto verbere terga seca.
C'estoit vne obligation veritable, et si il s'en trouuoit dix mille telle
année, qui y entroyent et s'y perdoyent. Quand les Scythes enterroyent
leur Roy, ils estrangloyent sur son corps, la plus fauorie de1
ses concubines, son eschanson, escuyer d'escuirie, chambellan,
huissier de chambre et cuisinier. Et en son anniuersaire ils tuoyent
cinquante cheuaux montez de cinquante pages, qu'ils auoyent empalé
par l'espine du dos iusques au gozier, et les laissoyent ainsi
plantez en parade autour de la tombe. Les hommes qui nous seruent,•
le font à meilleur marché, et pour vn traictement moins curieux
et moins fauorable, que celuy que nous faisons aux oyseaux,
aux cheuaux, et aux chiens. A quel soucy ne nous demettons nous
pour leur commodité? Il ne me semble point, que les plus abiects
seruiteurs facent volontiers pour leurs maistres, ce que les Princes2
s'honorent de faire pour ces bestes. Diogenes voyant ses parents en
peine de le rachetter de seruitude: Ils sont fols, disoit-il, c'est
celuy qui me traitte et nourrit, qui me sert; et ceux qui entretiennent
les bestes, se doiuent dire plustost les seruir, qu'en estre seruis.
Et si elles ont cela de plus genereux, que iamais lyon ne s'asseruit•
à vn autre lyon, ny vn cheual à vn autre cheual par faute
de cœur. Comme nous allons à la chasse des bestes, ainsi vont les
tigres et les lyons à la chasse des hommes: et ont vn pareil exercice
les vnes sur les autres: les chiens sur les lieures, les brochets
sur les tanches, les arondeles sur les cigales, les esperuiers sur les3
merles et sur les allouettes:
Serpente ciconia pullos
Nutrit, et inuenta per deuia rura lacerta,
Et leporem aut capream famulæ Iouis et generosæ
In saltu venantur aues.•
Nous partons le fruict de nostre chasse auec noz chiens et oyseaux,
comme la peine et l'industrie. Et au dessus d'Amphipolis
en Thrace, les chasseurs et les faucons sauuages, partent iustement
le butin par moitié: comme le long des palus Mæotides, si le pescheur
ne laisse aux loups de bonne foy, vne part esgale de sa4
prise, ils vont incontinent deschirer ses rets. Et comme nous auons
vne chasse, qui se conduit plus par subtilité, que par force, comme
celle des colliers de noz lignes et de l'hameçon, il s'en void aussi
de pareilles entre les bestes. Aristote dit, que la Seche iette de son
col vn boyau long comme vne ligne, qu'elle estand au loing en le•
laschant, et le retire à soy quand elle veut: à mesure qu'elle apperçoit
quelque petit poisson s'approcher, elle luy laisse mordre le
bout de ce boyau, estant cachée dans le sable, ou dans la vase, et
petit à petit le retire iusques à ce que ce petit poisson soit si prés
d'elle, que d'vn sault elle puisse l'attraper. Quant à la force, il•
n'est animal au monde en butte de tant d'offences, que l'homme:
il ne nous faut point vne balaine, vn elephant, et vn crocodile, ny
tels autres animaux, desquels vn seul est capable de deffaire vn
grand nombre d'hommes: les poulx sont suffisans pour faire vacquer
la dictature de Sylla: c'est le desieuner d'vn petit ver, que le1
cœur et la vie d'vn grand et triomphant Empereur. Pourquoy disons
nous, que c'est à l'homme science et cognoissance bastie par
art et par discours, de discerner les choses vtiles à son viure, et au
secours de ses maladies, de celles qui ne le sont pas, de cognoistre
la force de la rubarbe et du polypode; et quand nous voyons les•
cheures de Candie, si elles ont receu vn coup de traict, aller entre
vn million d'herbes choisir le dictame pour leur guerison, et la
tortue quand elle a mangé de la vipere, chercher incontinent de
l'origanum pour se purger, le dragon fourbir et esclairer ses yeux
auecques du fenoil, les cigongnes se donner elles mesmes des2
clysteres à tout de l'eau de marine, les elephans arracher non seulement
de leur corps et de leurs compagnons, mais des corps aussi
de leurs maistres, tesmoin celuy du Roy Porus qu'Alexandre deffit,
les iauelots et les dardz qu'on leur a iettez au combat, et les arracher
si dextrement, que nous ne le sçaurions faire auec si peu de•
douleur: pourquoy ne disons nous de mesmes, que c'est science et
prudence? Car d'alleguer, pour les deprimer, que c'est par la
seule instruction et maistrise de Nature, qu'elles le sçauent, ce
n'est pas leur oster le tiltre de science et de prudence: c'est la leur
attribuer à plus forte raison qu'à nous, pour l'honneur d'vne si3
certaine maistresse d'escole. Chrysippus, bien qu'en toutes autres
choses autant desdaigneux iuge de la condition des animaux,
que nul autre Philosophe, considerant les mouuements du chien,
qui se rencontrant en vn carrefour à trois chemins, ou à la queste
de son maistre qu'il a esgaré, ou à la poursuitte de quelque proye•
qui fuit deuant luy, va essayant vn chemin apres l'autre, et apres
s'estre asseuré des deux, et n'y auoir trouué la trace de ce qu'il
cherche, s'eslance dans le troisiesme sans marchander: il est contraint
de confesser, qu'en ce chien là, vn tel discours se passe:
I'ay suiuy iusques à ce carre-four mon maistre à la trace, il faut
necessairement qu'il passe par l'vn de ces trois chemins: ce n'est
ny par cettuy-cy, ny par celuy-là, il faut donc infailliblement qu'il•
passe par cet autre: et que s'asseurant par cette conclusion et discours,
il ne se sert plus de son sentiment au troisiesme chemin,
ny ne le sonde plus, ains s'y laisse emporter par la force de la
raison. Ce traict purement dialecticien, et cet vsage de propositions
diuisées et conioinctes, et de la suffisante enumeration des1
parties, vaut-il pas autant que le chien le sçache de soy que de
Trapezonce? Si ne sont pas les bestes incapables d'estre encore
instruites à nostre mode. Les merles, les corbeaux, les pies, les
perroquets, nous leur apprenons à parler: et cette facilité, que
nous recognoissons à nous fournir leur voix et haleine si souple et•
si maniable, pour la former et l'astreindre à certain nombre de
lettres et de syllabes, tesmoigne qu'ils ont vn discours au dedans,
qui les rend ainsi disciplinables et volontaires à apprendre. Chacun
est saoul, ce croy-ie, de voir tant de sortes de cingeries que les
batteleurs apprennent à leurs chiens: les dances, où ils ne faillent2
vne seule cadence du son qu'ils oyent; plusieurs diuers mouuemens
et saults qu'ils leur font faire par le commandement de leur
parolle: mais ie remerque auec plus d'admiration cet effect, qui
est toutes-fois assez vulgaire, des chiens dequoy se seruent les
aueugles, et aux champs et aux villes: ie me suis pris garde•
comme ils s'arrestent à certaines portes, d'où ils ont accoustumé
de tirer l'aumosne, comme ils euitent le choc des coches et des
charrettes, lors mesme que pour leur regard, ils ont assez de place
pour leur passage: i'en ay veu le long d'vn fossé de ville, laisser
vn sentier plain et vni, et en prendre vn pire, pour esloigner son3
maistre du fossé. Comment pouuoit-on auoir faict conceuoir à ce
chien, que c'estoit sa charge de regarder seulement à la seureté de
son maistre, et mespriser ses propres commoditez pour le seruir?
et comment auoit-il la cognoissance que tel chemin luy estoit bien
assez large, qui ne le seroit pas pour vn aueugle? Tout cela se•
peut-il comprendre sans ratiocination? Il ne faut pas oublier ce
que Plutarque dit auoir veu à Rome d'vn chien, auec l'Empereur
Vespasian le pere au Theatre de Marcellus. Ce chien seruoit à
vn batteleur qui ioüoit vne fiction à plusieurs mines et à plusieurs
personnages, et y auoit son rolle. Il falloit entre autres choses4
qu'il contrefist pour vn temps le mort, pour auoir mangé de certaine
drogue: apres auoir auallé le pain qu'on feignoit estre cette
drogue, il commença tantost à trembler et branler, comme s'il
eust esté estourdy: finalement s'estendant et se roidissant, comme
mort, il se laissa tirer et trainer d'vn lieu à autre, ainsi que portoit•
le subject du ieu, et puis quand il cogneut qu'il estoit temps, il
commença premierement à se remuer tout bellement, ainsi que s'il
se fust reuenu d'vn profond sommeil, et leuant la teste regarda çà
et là d'vne façon qui estonnoit tous les assistans. Les bœufs qui
seruoyent aux iardins Royaux de Suse, pour les arrouser et tourner1
certaines grandes rouës à puiser de l'eau, ausquelles il y a des
baquets attachez, comme il s'en voit plusieurs en Languedoc, on
leur auoit ordonné d'en tirer par iour iusques à cent tours chacun,
ils estoient si accoustumez à ce nombre, qu'il estoit impossible par
aucune force de leur en faire tirer vn tour dauantage, et ayans•
faict leur tasche ils s'arrestoient tout court. Nous sommes en l'adolescence
auant que nous sçachions compter iusques à cent, et venons
de descouurir des nations qui n'ont aucune cognoissance des
nombres. Il y a encore plus de discours à instruire autruy qu'à
estre instruit. Or laissant à part ce que Democritus iugeoit et2
prouuoit, que la plus part des arts, les bestes nous les ont apprises:
comme l'araignée à tistre et à coudre, l'arondelle à bastir, le
cigne et le rossignol la musique, et plusieurs animaux par leur imitation
à faire la medecine: Aristote tient que les rossignols instruisent
leurs petits à chanter, et y employent du temps et du•
soing: d'où il aduient que ceux que nous nourrissons en cage, qui
n'ont point eu loisir d'aller à l'escole soubs leurs parens, perdent
beaucoup de la grace de leur chant. Nous pouuons iuger par là,
qu'il reçoit de l'amendement par discipline et par estude. Et entre
les libres mesme, il n'est pas vng et pareil; chacun en a pris selon3
sa capacité. Et sur la ialousie de leur apprentissage, ils se debattent
à l'enuy, d'vne contention si courageuse, que par fois le vaincu
y demeure mort, l'aleine luy faillant plustost que la voix. Les plus
ieunes ruminent pensifs, et prennent à imiter certains couplets de
chanson: le disciple escoute la leçon de son precepteur, et en rend•
compte auec grand soing: ils se taisent l'vn tantost, tantost l'autre:
on oyt corriger les fautes, et sent-on aucunes reprehensions
du precepteur. I'ay veu, dit Arrius, autresfois vn elephant ayant
à chacune cuisse vn cymbale pendu, et vn autre attaché à sa
trompe, au son desquels tous les autres dançoyent en rond, s'esleuans4
et s'inclinans à certaines cadences, selon que l'instrument
les guidoit, et y auoit plaisir à ouyr cette harmonie. Aux spectacles
de Rome, il se voyoit ordinairement des elephans dressez à se mouuoir
et dancer au son de la voix, des dances à plusieurs entrelasseures,
coupeures et diuerses cadances tres-difficiles à apprendre.
Il s'en est veu, qui en leur priué rememoroient leur leçon, et•
s'exerçoyent par soing et par estude pour n'estre tancez et battuz
de leurs maistres. Mais cett'autre histoire de la pie, de laquelle
nous auons Plutarque mesme pour respondant, est estrange. Elle
estoit en la boutique d'vn barbier à Rome, et faisoit merueilles de
contrefaire auec la voix tout ce qu'elle oyoit. Vn iour il aduint que1
certaines trompettes s'arresterent à sonner long temps deuant cette
boutique: depuis cela et tout le lendemain, voyla cette pie pensiue,
muette et melancholique; dequoy tout le monde estoit esmerueillé,
et pensoit-on que le son des trompettes l'eust ainsin estourdie
et estonnée; et qu'auec l'ouye, la voix se fust quant et quant•
esteinte. Mais on trouua en fin, que c'estoit vne estude profonde, et
vne retraicte en soy-mesmes, son esprit s'exercitant et preparant
sa voix, à representer le son de ces trompettes: de maniere que
sa premiere voix ce fut celle là, d'exprimer parfaictement leurs reprises,
leurs poses, et leurs nuances; ayant quicté par ce nouuel2
apprentissage, et pris à desdain tout ce qu'elle sçauoit dire
auparauant. Ie ne veux pas obmettre d'alleguer aussi cet autre exemple
d'vn chien, que ce mesme Plutarque dit auoir veu (car quant à
l'ordre, ie sens bien que ie le trouble, mais ie n'en obserue non
plus à renger ces exemples, qu'au reste de toute ma besongne) luy•
estant dans vn nauire, ce chien estant en peine d'auoir l'huyle qui
estoit dans le fond d'vne cruche, où il ne pouuoit arriuer de la
langue, pour l'estroite emboucheure du vaisseau, alla querir des
cailloux, et en mit dans cette cruche iusques à ce qu'il eust faict
hausser l'huyle plus pres du bord, où il la peust atteindre. Cela3
qu'est-ce, si ce n'est l'effect d'vn esprit bien subtil? On dit que les
corbeaux de Barbarie en font de mesme, quand l'eau qu'ils veulent
boire est trop basse. Cette action est aucunement voisine de ce
que recitoit des elephans, vn Roy de leur nation, Iuba; que quand
par la finesse de ceux qui les chassent, l'vn d'entre eux se trouue•
pris dans certaines fosses profondes qu'on leur prepare, et les recouure
lon de menues brossailles pour les tromper, ses compagnons
y apportent en diligence force pierres, et pieces de bois, afin
que cela l'ayde à s'en mettre hors. Mais cet animal rapporte en
tant d'autres effects à l'humaine suffisance, que si ie vouloy suiure4
par le menu ce que l'experience en a appris, ie gaignerois aisément
ce que ie maintiens ordinairement, qu'il se trouue plus de difference
de tel homme à tel homme, que de tel animal à tel homme.
Le gouuerneur d'vn elephant en vne maison priuée de Syrie, desroboit
à tous les repas, la moitié de la pension qu'on luy auoit ordonnée:•
vn iour le maistre voulut luy-mesme le penser, versa dans
sa mangeoire la iuste mesure d'orge, qu'il luy auoit prescrite, pour
sa nourriture: l'elephant regardant de mauuais œil ce gouuerneur,
separa auec la trompe, et en mit à part la moitié, declarant
par là le tort qu'on luy faisoit. Et vn autre, ayant vn gouuerneur1
qui mesloit dans sa mangeaille des pierres pour en croistre la mesure,
s'approcha du pot où il faisoit cuyre sa chair pour son disner,
et le luy remplit de cendre. Cela ce sont des effects particuliers:
mais ce que tout le monde a veu, et que tout le monde sçait, qu'en
toutes les armées qui se conduisoyent du pays de Leuant, l'vne des•
plus grandes forces consistoit aux elephans, desquels on tiroit des
effects sans comparaison plus grands que nous ne faisons à present
de nostre artillerie, qui tient à peu pres leur place en vne battaille
ordonnée (cela est aisé à iuger à ceux qui cognoissent les histoires
anciennes)2
Si quidem Tyrio seruire solebant
Annibali, et nostris ducibus, regique Molosso,
Horum maiores, et dorso ferre cohortes,
Partem aliquam belli, et euntem in prælia turrim.
Il falloit bien qu'on se respondist à bon escient de la creance de•
ces bestes et de leur discours, leur abandonnant la teste d'vne battaille;
là où le moindre arrest qu'elles eussent sçeu faire, pour la
grandeur et pesanteur de leur corps, le moindre effroy qui leur
eust faict tourner la teste sur leurs gens, estoit suffisant pour tout
perdre. Et s'est veu peu d'exemples, où cela soit aduenu, qu'ils se3
reiectassent sur leurs trouppes, au lieu que nous mesmes nous reiectons
les vns sur les autres, et nous rompons. On leur donnoit
charge non d'vn mouuement simple, mais de plusieurs diuerses
parties au combat: comme faisoient aux chiens les Espagnols à la
nouuelle conqueste des Indes; ausquels ils payoient solde, et faisoient•
partage au butin. Et montroient ces animaux, autant d'addresse
et de iugement à poursuiure et arrester leur victoire, à
charger ou à reculer, selon les occasions, à distinguer les amis des
ennemis, comme ils faisoient d'ardeur et d'aspreté. Nous admirons
et poisons mieux les choses estrangeres que les ordinaires: et sans4
cela ie ne me fusse pas amusé à ce long registre. Car selon mon
opinion, qui contrerollera de pres ce que nous voyons ordinairement
es animaux, qui viuent parmy nous, il y a dequoy y trouuer
des effects autant admirables, que ceux qu'on va recueillant és
pays et siecles estrangers. C'est vne mesme nature qui roule son
cours. Qui en auroit suffisamment iugé le present estat, en pourroit
seurement conclurre et tout l'aduenir et tout le passé. I'ay
veu autresfois parmy nous, des hommes amenez par mer de loingtain
pays, desquels par ce que nous n'entendions aucunement le•
langage, et que leur façon au demeurant et leur contenance, et
leurs vestemens, estoient du tout esloignez des nostres, qui de
nous ne les estimoit et sauuages et brutes? qui n'attribuoit à stupidité
et à bestise, de les voir muets, ignorans la langue Françoise,
ignorans nos baise-mains, et nos inclinations serpentées; nostre1
port et nostre maintien, sur lequel sans faillir, doit prendre son
patron la nature humaine? Tout ce qui nous semble estrange, nous
le condamnons, et ce que nous n'entendons pas. Il nous aduient
ainsin au iugement que nous faisons des bestes. Elles ont plusieurs
conditions, qui se rapportent aux nostres: de celles-là par comparaison•
nous pouuons tirer quelque coniecture: mais de ce qu'elles
ont particulier, que sçauons nous que c'est? Les cheuaux, les
chiens, les bœufs, les brebis, les oyseaux, et la pluspart des animaux,
qui viuent auec nous, recognoissent nostre voix, et se laissent
conduire par elle: si faisoit bien encore la murene de Crassus,2
et venoit à luy quand il l'appelloit: et le font aussi les anguilles,
qui se trouuent en la fontaine d'Arethuse: et i'ay veu des gardoirs
assez, où les poissons accourent, pour manger, à certain cry de
ceux qui les traictent.
Nomen habent, et ad magistri•
Vocem quisque sui venit citatus.
Nous pouuons iuger de cela. Nous pouuons aussi dire, que les
elephans ont quelque participation de religion, d'autant qu'apres
plusieurs ablutions et purifications, on les voit haussans leur
trompe, comme des bras; et tenans les yeux fichez vers le soleil3
leuant, se planter long temps en meditation et contemplation, à certaines
heures du iour; de leur propre inclination, sans instruction
et sans precepte. Mais pour ne voir aucune telle apparence és autres
animaux, nous ne pouuons pourtant establir qu'ils soient sans
religion, et ne pouuons prendre en aucune part ce qui nous est•
caché. Comme nous voyons quelque chose en cette action que le
philosophe Cleanthes remerqua, par ce qu'elle retire aux nostres:
Il vid, dit-il, des fourmis partir de leur fourmiliere, portans le
corps d'vn fourmis mort, vers vne autre fourmiliere, de laquelle
plusieurs autres fourmis leur vindrent au deuant, comme pour parler
à eux, et apres auoir esté ensemble quelque piece, ceux-cy s'en
retournerent, pour consulter, pensez, auec leurs concitoyens, et
firent ainsi deux ou trois voyages pour la difficulté de la capitulation.
En fin ces derniers venus, apporterent aux premiers vn ver•
de leur taniere comme pour la rançon du mort, lequel ver les premiers
chargerent sur leur dos, et emporterent chez eux, laissans
aux autres le corps du trespassé. Voila l'interpretation que Cleanthes
y donna: tesmoignant par là que celles qui n'ont point de
voix, ne laissent pas d'auoir pratique et communication mutuelle;1
de laquelle c'est nostre deffaut que nous ne soyons participans; et
nous meslons à cette cause sottement d'en opiner. Or elles produisent
encores d'autres effects, qui surpassent de bien loing nostre
capacité, ausquels il s'en faut tant que nous puissions arriuer
par imitation, que par imagination mesme nous ne les pouuons•
conceuoir. Plusieurs tiennent qu'en cette grande et derniere battaille
nauale qu'Antonius perdit contre Auguste, sa galere capitainesse
fut arrestée au milieu de sa course, par ce petit poisson, que
les Latins nomment remora, à cause de cette sienne proprieté d'arrester
toute sorte de vaisseaux, ausquels il s'attache. Et l'Empereur2
Caligula vogant auec vne grande flotte en la coste de la Romanie,
sa seule galere fut arrestée tout court, par ce mesme
poisson; lequel il fit prendre attaché comme il estoit au bas de son
vaisseau, tout despit dequoy vn si petit animal pouuoit forcer et la
mer et les vents, et la violence de tous ses auirons, pour estre seulement•
attaché par le bec à sa galere, car c'est vn poisson à coquille,
et s'estonna encore non sans grande raison, de ce que luy
estant apporté dans le batteau, il n'auoit plus cette force, qu'il
auoit au dehors. Vn citoyen de Cyzique acquit iadis reputation de
bon mathematicien, pour auoir appris la condition de l'herisson. Il3
a sa taniere ouuerte à diuers endroits et à diuers vents; et preuoyant
le vent aduenir, il va boucher le trou du costé de ce vent-là;
ce que remerquant ce citoyen, apportoit en sa ville certaines
predictions du vent, qui auoit à tirer. Le cameleon prend la couleur
du lieu, où il est assis: mais le poulpe se donne luy-mesme la couleur•
qu'il luy plaist, selon les occasions, pour se cacher de ce qu'il
craint, et attrapper ce qu'il cherche. Au cameleon c'est changement
de passion, mais au poulpe c'est changement d'action. Nous auons
quelques mutations de couleur, à la frayeur, la cholere, la honte,
et autres passions, qui alterent le teint de nostre visage: mais c'est4
par l'effect de la souffrance, comme au cameleon. Il est bien en la
iaunisse de nous faire iaunir, mais il n'est pas en la disposition de
nostre volonté. Or ces effects que nous recognoissons aux autres
animaux, plus grands que les nostres, tesmoignent en eux quelque
faculté plus excellente, qui nous est occulte; comme il est vraysemblable
que sont plusieurs autres de leurs conditions et puissances,•
desquelles nulles apparances ne viennent iusques à nous.
De toutes les predictions du temps passé, les plus anciennes et
plus certaines estoyent celles qui se tiroient du vol des oyseaux.
Nous n'auons rien de pareil ny de si admirable. Cette regle, cet
ordre du bransler de leur aisle, par lequel on tire des consequences1
des choses à venir, il faut bien qu'il soit conduit par quelque excellent
moyen à vne si noble operation; car c'est prester à la lettre,
d'aller attribuant ce grand effect, à quelque ordonnance naturelle,
sans l'intelligence, consentement, et discours, de qui le
produit: et est vne opinion euidemment faulse. Qu'il soit ainsi: la•
torpille a cette condition, non seulement d'endormir les membres
qui la touchent, mais au trauers des filets, et de la scene, elle
transmet vne pesanteur endormie aux mains de ceux qui la remuent
et manient: voire dit-on d'auantage, que si on verse de
l'eau dessus, on sent cette passion qui gaigne contremont iusques2
à la main, et endort l'attouchement au trauers de l'eau. Cette force
est merueilleuse: mais elle n'est pas inutile à la torpille: elle la
sent et s'en sert; de maniere que pour attraper la proye qu'elle
queste, on la void se tapir soubs le limon, afin que les autres poissons
se coulans par dessus, frappez et endormis de cette sienne•
froideur, tombent en sa puissance. Les gruës, les arondeles, et autres
oyseaux passagers, changeans de demeure selon les saisons de
l'an, montrent assez la cognoissance qu'elles ont de leur faculté
diuinatrice, et la mettent en vsage. Les chasseurs nous asseurent,
que pour choisir d'vn nombre de petits chiens, celuy qu'on3
doit conseruer pour le meilleur, il ne faut que mettre la mere au
propre de le choisir elle mesme; comme si on les emporte hors de
leur giste, le premier qu'elle y rapportera, sera tousiours le meilleur:
ou bien si on fait semblant d'entourner de feu le giste, de
toutes parts, celuy des petits, au secours duquel elle courra premierement.•
Par où il appert qu'elles ont vn vsage de prognostique
que nous n'auons pas: ou qu'elles ont quelque vertu à iuger de
leurs petits, autre et plus viue que la nostre. La maniere de
naistre, d'engendrer, nourrir, agir, mouuoir, viure et mourir des
bestes, estant si voisine de la nostre, tout ce que nous retranchons4
de leurs causes motrices, et que nous adioustons à nostre condition
au dessus de la leur, cela ne peut aucunement partir du discours
de nostre raison. Pour reglement de nostre santé, les medecins
nous proposent l'exemple du viure des bestes, et leur façon:
car ce mot est de tout temps en la bouche du peuple:
Tenez chaults les pieds et la teste,•
Au demeurant viuez en beste.
La generation est la principale des actions naturelles: nous auons
quelque disposition de membres, qui nous est plus propre à cela:
toutesfois ils nous ordonnent de nous ranger à l'assiette et disposition
brutale, comme plus effectuelle:1
More ferarum,
Quadrupedúmque magis ritu, plerumque putantur
Concipere vxores: quia sic loca sumere possunt,
Pectoribus positis, sublatis semina lumbis.
Et reiettent comme nuisibles ces mouuements indiscrets, et insolents,•
que les femmes y ont meslé de leur creu; les ramenant à
l'exemple et vsage des bestes de leur sexe, plus modeste et rassis.
Nam mulier prohibet se concipere atque repugnat,
Clunibus ipse viri Venerem si læta retractet,
Atque exossato ciet omni pectore fluctus.2
Eijcit enim sulci recta regione viáque
Vomerem, atque locis auertit seminis ictum.
Si c'est iustice de rendre à chacun ce qui luy est deu, les bestes
qui seruent, ayment et deffendent leurs bien-faicteurs, et qui
poursuyuent et outragent les estrangers et ceux qui les offencent,•
elles representent en cela quelque air de nostre iustice: comme
aussi en conseruant vne equalité tres-equitable en la dispensation
de leurs biens à leurs petits. Quant à l'amitié, elles l'ont sans comparaison
plus viue et plus constante, que n'ont pas les hommes.
Hyrcanus le chien du Roy Lysimachus, son maistre mort, demeura3
obstiné sus son lict, sans vouloir boire ne manger: et le iour qu'on
en brusla le corps, il print sa course, et se ietta dans le feu, où il
fut bruslé. Comme fit aussi le chien d'vn nommé Pyrrhus; car il
ne bougea de dessus le lict de son maistre, depuis qu'il fut mort:
et quand on l'emporta, il se laissa enleuer quant et luy, et finalement•
se lança dans le buscher où on brusloit le corps de son maistre.
Il y a certaines inclinations d'affection, qui naissent quelquefois
en nous, sans le conseil de la raison, qui viennent d'vne temerité,
fortuite, que d'autres nomment sympathie: les bestes en sont
capables comme nous. Nous voyons les cheuaux prendre certaine4
accointance des vns aux autres, iusques à nous mettre en peine
pour les faire viure ou voyager separément. On les void appliquer
leur affection à certain poil de leurs compagnons, comme à certain
visage: et où ils le rencontrent, s'y ioindre incontinent auec feste
et demonstration de bienueillance; et prendre quelque autre
forme à contre-cœur et en haine. Les animaux ont choix comme
nous, en leurs amours, et font quelque triage de leur femelles. Ils•
ne sont pas exempts de nos ialousies et d'enuies extremes et
irreconciliables. Les cupiditez sont ou naturelles et necessaires,
comme le boire et le manger; ou naturelles et non necessaires,
comme l'accointance des femelles; ou elles ne sont ny naturelles
ny necessaires: de cette derniere sorte sont quasi toutes celles des1
hommes: elles sont toutes superfluës et artificielles. Car c'est merueille
combien peu il faut à Nature pour se contenter, combien peu
elle nous a laissé à desirer. Les apprests à nos cuisines ne touchent
pas son ordonnance. Les Stoiciens disent qu'vn homme auroit
dequoy se substanter d'vne oliue par iour. La delicatesse de•
nos vins, n'est pas de sa leçon, ny la recharge que nous adioustons
aux appetits amoureux:
Neque illa
Magno prognatum deposcit consule cunnum.
Ces cupiditez estrangeres, que l'ignorance du bien, et vne fauce2
opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre, qu'elles
chassent presque toutes les naturelles. Ny plus ny moins que si en
vne cité, il y auoit si grand nombre d'estrangers, qu'ils en missent
hors les naturels habitans, ou esteignissent leur authorité et puissance
ancienne, l'vsurpant entierement, et s'en saisissant. Les•
animaux sont beaucoup plus reglez que nous ne sommes, et se
contiennent auec plus de moderation soubs les limites que Nature
nous a prescripts. Mais non pas si exactement, qu'ils n'ayent encore
quelque conuenance à nostre desbauche. Et tout ainsi comme
il s'est trouué des desirs furieux, qui ont poussé les hommes à l'amour3
des bestes, elles se trouuent aussi par fois esprises de nostre
amour, et reçoiuent des affections monstrueuses d'vne espece à autre.
Tesmoin l'elephant corriual d'Aristophanes le grammairien, en
l'amour d'vne ieune bouquetiere en la ville d'Alexandrie, qui ne
luy cedoit en rien aux offices d'vn poursuyuant bien passionné:•
car se promenant par le marché, où lon vendoit des fruicts, il en
prenoit auec sa trompe, et les luy portoit: il ne la perdoit de veuë,
que le moins qu'il luy estoit possible; et luy mettoit quelquefois la
trompe dans le sein par dessoubs son collet, et luy tastoit les tettins.
Ils recitent aussi d'vn dragon amoureux d'vne fille; et d'vne
oye esprise de l'amour d'vn enfant, en la ville d'Asope; et d'vn belier
seruiteur de la menestriere Glaucia: et il se void tous les iours
des magots furieusement espris de l'amour des femmes. On void•
aussi certains animaux s'addonner à l'amour des masles de leur
sexe. Oppianus et autres recitent quelques exemples, pour montrer
la reuerence que les bestes en leurs mariages portent à la parenté;
mais l'experience nous fait bien souuent voir le contraire;
Nec habetur turpe iuuencæ1
Ferre patrem tergo; fit equo sua filia coniux;
Quásque creauit, init pecudes caper; ipsáque cuius
Semine concepta est, ex illo concipit ales.
De subtilité malitieuse, en est-il vne plus expresse que celle du
mulet du philosophe Thales? lequel passant au trauers d'vne riuiere•
chargé de sel, et de fortune y estant bronché, si que les sacs
qu'il portoit en furent tous mouillez, s'estant apperçeu que le
sel fondu par ce moyen, luy auoit rendu sa charge plus legere, ne
failloit iamais aussi tost qu'il rencontroit quelque ruisseau, de se
plonger dedans auec sa charge, iusques à ce que son maistre descouurant2
sa malice, ordonna qu'on le chargeast de laine, à quoy
se trouuant mesconté, il cessa de plus vser de cette finesse. Il y
en a plusieurs qui representent naïfuement le visage de nostre auarice;
car on leur void vn soin extreme de surprendre tout ce
qu'elles peuuent, et de le curieusement cacher, quoy qu'elles n'en•
tirent point vsage. Quant à la mesnagerie, elles nous surpassent
non seulement en cette preuoyance d'amasser et espargner pour le
temps à venir, mais elles ont encore beaucoup de parties de la
science, qui y est necessaire. Les fourmis estandent au dehors de
l'aire leurs grains et semences pour les esuenter, refreschir et secher,3
quand ils voyent qu'ils commencent à se moisir et à sentir le
rance, de peur qu'ils ne se corrompent et pourrissent. Mais la
caution et preuention dont ils vsent à ronger le grain de froment,
surpasse toute imagination de prudence humaine. Par ce que le
froment ne demeure pas tousiours sec ny sain, ains s'amolit, se resoult•
et destrempe comme en laict, s'acheminant à germer et produire:
de peur qu'il ne deuienne semence, et perde sa nature et
proprieté de magasin pour leur nourriture, ils rongent le bout, par
où le germe a coustume de sortir. Quant à la guerre, qui est la
plus grande et pompeuse des actions humaines, ie sçaurois volontiers,4
si nous nous en voulons seruir pour argument de quelque
prerogatiue, ou au rebours pour tesmoignage de nostre imbecillité
et imperfection: comme de vray, la science de nous entre-deffaire
et entretuer, de ruiner et perdre nostre propre espece, il semble
qu'elle n'a pas beaucoup dequoy se faire desirer aux bestes qui ne•
l'ont pas.
Quando leoni
Fortior eripuit vitam leo? quo nemore vnquam
Expirauit aper maioris dentibus apri?
Mais elles n'en sont pas vniuersellement exemptes pourtant: tesmoin1
les furieuses rencontres des mouches à miel, et les entreprinses
des Princes des deux armées contraires:
Sæpe duobus
Regibus incessit magno discordia motu;
Continuóque animos vulgi et trepidantia bello•
Corda licet longé præsciscere.
Ie ne voy iamais cette diuine description, qu'il ne m'y semble lire
peinte l'ineptie et vanité humaine. Car ces mouuemens guerriers,
qui nous rauissent de leur horreur et espouuantement, cette tempeste2
de sons et de cris:
Fulgur ibi ad cælum se tollit, totáque circum
Ære renidescit tellus, subtèrque virûm vi
Excitur pedibus sonitus, clamoréque montes
Icti reiectant voces ad sidera mundi.•
cette effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes armez,
tant de fureur, d'ardeur, et de courage, il est plaisant à considerer
par combien vaines occasions elle est agitée, et par combien legeres
occasions esteinte.
Paridis propter narratur amorem3
Græcia Barbariæ diro collisa duello.
Toute l'Asie se perdit et se consomma en guerres pour le macquerellage
de Paris. L'enuie d'vn seul homme, vn despit, vn plaisir,
vne ialousie domestique, causes qui ne deuroient pas esmouuoir
deux harangeres à s'esgratigner, c'est l'ame et le mouuement de•
tout ce grand trouble. Voulons nous en croire ceux mesmes qui en
sont les principaux autheurs et motifs? Oyons le plus grand, le
plus victorieux Empereur, et le plus puissant qui fust onques, se
iouant et mettant en risée tres-plaisamment et tres-ingenieusement,
plusieurs batailles hazardées et par mer et par terre, le sang4
et la vie de cinq cens mille hommes qui suiuirent sa fortune, et les
forces et richesses des deux parties du monde espuisées pour le
seruice de ses entreprinses:
Quòd futuit Glaphyran Antonius, hanc mihi pœnam
Fuluia constituit, se quoque vti futuam.•
Fuluiam ego vt futuam! quid si me Manius oret
Pædicem, faciam? non puto, si sapiam.
Aut futue, aut pugnemus, ait: quid si mihi vita
Charior est ipsa mentula? signa canant.
I'vse en liberté de conscience de mon Latin, auecq le congé, que5
vous m'en auez donné. Or ce grand corps à tant de visages et de
mouuemens, qui semblent menasser le ciel et la terre:
Quàm multi Lybico voluuntur marmore fluctus,
Sæuus vbi Orion hybernis conditur vndis,
Vel cùm sole nouo densæ torrentur aristæ,•
Aut Hermi campo, aut Lyciæ flauentibus aruis,
Scuta sonant, pulsùque pedum tremit excita tellus:
ce furieux monstre, à tant de bras et à tant de testes, c'est tousiours
l'homme foyble, calamiteux, et miserable. Ce n'est qu'vne
formilliere esmeuë et eschaufée,1
It nigrum campis agmen:
vn souffle de vent contraire, le croassement d'vn vol de corbeaux,
le faux pas d'vn cheual, le passage fortuite d'vn aigle, vn songe,
vne voix, vn signe, vne brouée matiniere, suffisent à le renuerser
et porter par terre. Donnez luy seulement d'vn rayon de soleil par•
le visage, le voyla fondu et esuanouy: qu'on luy esuente seulement
vn peu de poussiere aux yeux, comme aux mouches à miel de nostre
Poëte, voyla toutes nos enseignes, nos legions, et le grand Pompeius
mesmes à leur teste, rompu et fracassé: car ce fut luy, ce
me semble, que Sertorius battit en Espaigne à tout ces belles armes,2
qui ont aussi seruy à Eumenes contre Antigonus, à Surena
contre Crassus:
Hi motus animorum, atque hæc certamina tanta
Pulueris exigui iactu compressa quiescent.
Qu'on descouple mesmes de noz mouches apres, elles auront et la•
force et le courage de le dissiper. De fresche memoire, les Portugais
assiegeans la ville de Tamly, au territoire de Xiatine, les habitans
d'icelle porterent sur la muraille quantité de ruches, dequoy
ils sont riches. Et auec du feu chasserent les abeilles si viuement
sur leurs ennemis, qu'ils abandonnerent leur entreprinse, ne pouuans3
soustenir leurs assauts et piqueures. Ainsi demeura la victoire
et liberté de leur ville, à ce nouueau secours: auec telle fortune,
qu'au retour du combat, il ne s'en trouua vne seule à dire. Les
ames des Empereurs et des sauatiers sont iettées à mesme moule.
Considerant l'importance des actions des Princes et leur poix, nous•
nous persuadons qu'elles soyent produictes par quelques causes
aussi poisantes et importantes. Nous nous trompons: ils sont menez
et ramenez en leurs mouuemens, par les mesmes ressors, que
nous sommes aux nostres. La mesme raison qui nous fait tanser
auec vn voisin, dresse entre les Princes vne guerre: la mesme4
raison qui nous fait fouëtter vn laquais, tombant en vn Roy, luy
fait ruiner vne prouince. Ils veulent aussi legerement que nous,
mais ils peuuent plus. Pareils appetits agitent vn ciron et vn elephant.
Quant à la fidelité, il n'est animal au monde traistre au
prix de l'homme. Nos histoires racontent la vifue poursuitte que•
certains chiens ont faict de la mort de leurs maistres. Le Roy
Pyrrhus ayant rencontré vn chien qui gardoit vn homme mort, et
ayant entendu qu'il y auoit trois iours qu'il faisoit cet office, commanda
qu'on enterrast ce corps, et mena ce chien quant et luy. Vn
iour qu'il assistoit aux montres generales de son armee, ce chien
apperceuant les meurtriers de son maistre, leur courut sus, auec•
grans aboys et aspreté de courroux, et par ce premier indice
achemina la vengeance de ce meurtre, qui en fut faicte bien tost
apres par la voye de la iustice. Autant en fit le chien du sage Hesiode,
ayant conuaincu les enfans de Ganistor Naupactien, du
meurtre commis en la personne de son maistre. Vn autre chien1
estant à la garde d'vn temple à Athenes, ayant aperçeu vn larron
sacrilege qui emportoit les plus beaux ioyaux, se mit à abbayer
contre luy tant qu'il peut: mais les marguilliers ne s'estans point
esueillez pour cela, il se mit à suyure, et le iour estant venu, se
tint vn peu plus esloigné de luy, sans le perdre iamais de veuë:•
s'il luy offroit à manger, il n'en vouloit pas, et aux autres passans
qu'il rencontroit en son chemin, il leur faisoit feste de la queuë, et
prenoit de leurs mains ce qu'ils luy donnoient à manger: si son
larron s'arrestoit pour dormir, il s'arrestoit quant et quant au lieu
mesmes. La nouuelle de ce chien estant venuë aux marguilliers de2
cette eglise, ils se mirent à le suiure à la trace, s'enquerans des
nouuelles du poil de ce chien, et en fin le rencontrerent en la ville
de Cromyon, et le larron aussi, qu'ils ramenerent en la ville d'Athenes,
où il fut puny. Et les iuges en recognoissance de ce bon office,
ordonnerent du public certaine mesure de bled pour nourrir•
le chien, et aux prestres d'en auoir soin. Plutarque tesmoigne cette
histoire, comme chose tres-aueree et aduenue en son siecle.
Quant à la gratitude, car il me semble que nous auons besoin de
mettre ce mot en credit, ce seul exemple y suffira, qu'Appion recite
comme en ayant esté luy mesme spectateur. Vn iour, dit-il, qu'on3
donnoit à Rome au peuple le plaisir du combat de plusieurs bestes
estranges, et principalement de lyons de grandeur inusitee, il y en
auoit vn entre autres, qui par son port furieux, par la force et
grosseur de ses membres, et vn rugissement hautain et espouuantable,
attiroit à soy la veuë de toute l'assistance. Entre les autres esclaues,•
qui furent presentez au peuple en ce combat des bestes, fut
vn Androdus de Dace, qui estoit à vn Seigneur Romain, de qualité
consulaire. Ce lyon l'ayant apperceu de loing, s'arresta premierement
tout court, comme estant entré en admiration, et puis s'approcha
tout doucement d'vne façon molle et paisible, comme pour4
entrer en recognoissance auec luy. Cela faict, et s'estant asseuré
de ce qu'il cherchoit, il commença à battre de la queuë à la mode
des chiens qui flattent leur maistre, et à baiser, et lescher les
mains et les cuisses de ce pauure miserable, tout transi d'effroy et
hors de soy. Androdus ayant repris ses esprits par la benignité•
de ce lyon, et r'asseuré sa veuë pour le considerer et recognoistre:
c'estoit vn singulier plaisir de voir les caresses, et les festes
qu'ils s'entrefaisoient l'vn à l'autre. Dequoy le peuple avant esleué
des cris de ioye, l'Empereur fit appeller cet esclaue, pour entendre
de luy le moyen d'vn si estrange euenement. Il luy recita vne histoire
nouuelle et admirable. Mon maistre, dict-il, estant proconsul
en Aphrique, ie fus contrainct par la cruauté et rigueur qu'il me•
tenoit, me faisant iournellement battre, me desrober de luy, et
m'en fuir. Et pour me cacher seurement d'vn personnage ayant si
grande authorité en la prouince, ie trouuay mon plus court, de
gaigner les solitudes et les contrees sablonneuses et inhabitables
de ce pays là, resolu, si le moyen de me nourrir venoit à me faillir,1
de trouuer quelque façon de me tuer moy-mesme. Le soleil estant
extremement aspre sur le midy, et les chaleurs insupportables, ie
m'embatis sur vne cauerne cachee et inaccessible, et me iettay dedans.
Bien tost apres y suruint ce lyon, ayant vne patte sanglante
et blessee, tout plaintif et gemissant des douleurs qu'il y souffroit:•
à son arriuee i'eu beaucoup de frayeur, mais luy me voyant mussé
dans vn coing de sa loge, s'approcha tout doucement de moy, me
presentant sa patte offencee, et me la montrant comme pour demander
secours: ie luy ostay lors vn grand escot qu'il y auoit, et
m'estant vn peu appriuoisé à luy, pressant sa playe en fis sortir2
l'ordure qui s'y amassoit, l'essuyay, et nettoyay le plus proprement
que ie peux. Luy se sentant allegé de son mal, et soulagé de cette
douleur, se prit à reposer, et à dormir, ayant tousiours sa patte
entre mes mains. De là en hors luy et moy vesquismes ensemble en
cette cauerne trois ans entiers de mesmes viandes: car des bestes•
qu'il tuoit à sa chasse, il m'en apportoit les meilleurs endroits, que
ie faisois cuire au soleil à faute de feu, et m'en nourrissois. A la
longue, m'estant ennuyé de cette vie brutale et sauuage, comme ce
lyon estoit allé vn iour à sa queste accoustumee, ie partis de là, et
à ma troisiesme iournee fus surpris par les soldats, qui me menerent3
d'Affrique en cette ville à mon maistre, lequel soudain me condamna
à mort, et à estre abandonné aux bestes. Or à ce que ie voy
ce lyon fut aussi pris bien tost apres, qui m'a à cette heure voulu
recompenser du bien-fait et guerison qu'il auoit reçeu de moy. Voyla
l'histoire qu'Androdus recita à l'Empereur, laquelle il fit aussi entendre•
de main à main au peuple. Parquoy à la requeste de tous
il fut mis en liberté, et absous de cette condamnation, et par ordonnance
du peuple luy fut faict present de ce lyon. Nous voyions
depuis, dit Appion, Androdus conduisant ce lyon à tout vne petite
laisse, se promenant par les tauernes à Rome, receuoir l'argent4
qu'on luy donnoit: le lyon se laisser couurir des fleurs qu'on luy
iettoit, et chacun dire en les rencontrant: Voyla le lyon hoste de
l'homme, voyla l'homme medecin du lyon. Nous pleurons souuent
la perte des bestes que nous aymons, aussi font elles la nostre.
Pòst, bellator equus, positis insignibus, Æthon•
It lacrymans, guttisque humectat grandibus ora.
Comme aucunes de nos nations ont les femmes en commun, aucunes
à chacun la sienne: cela ne se voit-il pas aussi entre les bestes,
et des mariages mieux gardez que les nostres? Quant à la
societé et confederation qu'elles dressent entre elles pour se liguer
ensemble, et s'entresecourir, il se voit des bœufs, des porceaux, et•
autres animaux, qu'au cry de celuy que vous offencez, toute la
trouppe accourt à son aide, et se ralie pour sa deffence. L'escare,
quand il a aualé l'ameçon du pescheur, ses compagnons s'assemblent
en foule autour de luy, et rongent la ligne: et si d'auenture
il y en a vn, qui ait donné dedans la nasse, les autres luy baillent1
la queuë par dehors, et luy la serre tant qu'il peut à belles dents:
ils le tirent ainsin au dehors et l'entrainent. Les barbiers, quand
l'vn de leurs compagnons est engagé, mettent la ligne contre leur
dos, dressant vne espine qu'ils ont dentelee comme vne scie, à tout
laquelle ils la scient et coupent. Quant aux particuliers offices,•
que nous tirons l'vn de l'autre, pour le seruice de la vie, il s'en void
plusieurs pareils exemples parmy elles. Ils tiennent que la balaine
ne marche iamais qu'elle n'ait au deuant d'elle vn petit poisson
semblable au goujon de mer, qui s'appelle pour cela la guide: la
baleine le suit, se laissant mener et tourner aussi facilement, que2
le timon fait retourner la nauire: et en recompense aussi, au lieu que
toute autre chose, soit beste ou vaisseau, qui entre dans l'horrible
chaos de la bouche de ce monstre, est incontinent perdu et englouty,
ce petit poisson s'y retire en toute seureté, et y dort, et
pendant son sommeil la baleine ne bouge: mais aussi tost qu'il•
sort, elle se met à le suyure sans cesse: et si de fortune elle l'escarte,
elle va errant çà et là, et souuent se froissant contre les rochers,
comme vn vaisseau qui n'a point de gouuernail. Ce que Plutarque
tesmoigne auoir veu en l'isle d'Anticyre. Il y a vne pareille
societé entre le petit oyseau qu'on nomme le roytelet, et le crocodile:3
le roytelet sert de sentinelle à ce grand animal: et si l'ichneumon
son ennemy s'approche pour le combattre, ce petit oyseau,
de peur qu'il ne le surprenne endormy, va de son chant et à coup
de bec l'esueillant, et l'aduertissant de son danger. Il vit des demeurans
de ce monstre, qui le reçoit familierement en sa bouche,•
et luy permet de becqueter dans ses machoueres, et entre ses
dents, et y recueillir les morceaux de chair qui y sont demeurez:
et s'il veut fermer la bouche, il l'aduertit premierement d'en sortir
en la serrant peu à peu sans l'estreindre et l'offencer. Cette coquille
qu'on nomme la nacre, vit aussi ainsin auec le pinnothere,4
qui est vn petit animal de la sorte d'vn cancre, luy seruant d'huissier
et de portier assis à l'ouuerture de cette coquille, qu'il tient
continuellement entrebaaillee et ouuerte, iusques à ce qu'il y voye
entrer quelque petit poisson propre à leur prise: car lors il entre
dans la nacre, et luy va pinsant la chair viue, et la contraint de
fermer sa coquille: lors eux deux ensemble mangent la proye enfermee
dans leur fort. En la maniere de viure des tuns, on y remarque
vne singuliere science des trois parties de la mathematique.•
Quant à l'astrologie, ils l'enseignent à l'homme: car ils s'arrestent
au lieu où le solstice d'hyuer les surprend, et n'en bougent iusques
à l'equinoxe ensuyuant: voyla pourquoy Aristote mesme leur concede
volontiers cette science. Quant à la geometrie et arithmetique,
ils font tousiours leur bande de figure cubique, carree en tout1
sens, et en dressent vn corps de bataillon, solide, clos, et enuironné
tout à l'entour, à six faces toutes esgalles: puis nagent en
cette ordonnance carree, autant large derriere que deuant, de façon
que qui en void et compte vn rang, il peut aisément nombrer
toute la trouppe, d'autant que le nombre de la profondeur est esgal•
à la largeur, et la largeur, à la longueur. Quant à la magnanimité,
il est malaisé de luy donner vn visage plus apparent,
qu'en ce faict du grand chien, qui fut enuoyé des Indes au Roy
Alexandre: on luy presenta premierement vn cerf pour le combattre,
et puis vn sanglier, et puis vn ours, il n'en fit compte, et ne2
daigna se remuer de sa place: mais quand il veid vn lyon, il se
dressa incontinent sur ses pieds, montrant manifestement qu'il declaroit
celuy-là seul digne d'entrer en combat auecques luy. Touchant
la repentance et recognoissance des fautes, on recite d'vn
elephant, lequel ayant tué son gouuerneur par impetuosité de cholere,•
en print vn dueil si extreme, qu'il ne voulut onques puis
manger, et se laissa mourir. Quant à la clemence, on recite
d'vn tygre, la plus inhumaine beste de toutes, que luy ayant esté
baillé vn cheureau, il souffrit deux iours la faim auant que de le
vouloir offencer, et le troisiesme il brisa la cage où il estoit enfermé,3
pour aller chercher autre pasture, ne se voulant prendre au
cheureau, son familier et son hoste. Et quant aux droicts de la
familiarité et conuenance, qui se dresse par la conuersation, il
nous aduient ordinairement d'appriuoiser des chats, des chiens, et
des lieures ensemble. Mais ce que l'experience apprend à ceux•
qui voyagent par mer, et notamment en la mer de Sicile, de la
condition des halcyons, surpasse toute humaine cogitation. De
quelle espece d'animaux a iamais Nature tant honoré les couches,
la naissance, et l'enfantement? car les poëtes disent bien qu'vne
seule isle de Delos, estant au parauant vagante, fut affermie pour4
le seruice de l'enfantement de Latone: mais Dieu a voulu que toute
la mer fust arrestée, affermie et applanie, sans vagues, sans vents
et sans pluye, cependant que l'halcyon fait ses petits, qui est iustement
enuiron le solstice, le plus court iour de l'an: et par son
priuilege nous auons sept iours et sept nuicts, au fin cœur de•
l'hyuer, que nous pouuons nauiguer sans danger. Leurs femelles
ne recognoissent autre masle que le leur propre: l'assistent toute
leur vie sans iamais l'abandonner: s'il vient à estre debile et
cassé, elles le chargent sur leurs espaules, le portent par tout, et
le seruent iusques à la mort. Mais aucune suffisance n'a encores1
peu atteindre à la cognoissance de cette merueilleuse fabrique, dequoy
l'halcyon compose le nid pour ses petits, ny en deuiner la
matiere. Plutarque, qui en a veu et manié plusieurs, pense que ce
soit des arestes de quelque poisson qu'elle conioinct et lie ensemble,
les entrelassant les vnes de long, les autres de trauers, et•
adioustant des courbes et des arrondissemens, tellement qu'en fin
elle en forme vn vaisseau rond prest à voguer: puis quand elle a
paracheué de le construire, elle le porte au batement du flot marin,
là où la mer le battant tout doucement, luy enseigne à radouber
ce qui n'est pas bien lié, et à mieux fortifier aux endroits où2
elle void que sa structure se desmeut, et se lasche pour les coups
de mer: et au contraire ce qui est bien ioinct, le batement de la
mer le vous estreinct, et vous le serre de sorte, qu'il ne se peut
ny rompre ny dissoudre, ou endommager à coups de pierre, ny de
fer, si ce n'est à toute peine. Et ce qui plus est à admirer, c'est la•
proportion et figure de la concauité du dedans: car elle est composée
et proportionnée, de maniere qu'elle ne peut receuoir ny
admettre autre chose, que l'oiseau qui l'a bastie: car à toute autre
chose, elle est impenetrable, close, et fermée, tellement qu'il ny
peut rien entrer, non pas l'eau de la mer seulement. Voyla vne3
description bien claire de ce bastiment et empruntée de bon lieu:
toutesfois il me semble qu'elle ne nous esclaircit pas encore suffisamment
la difficulté de cette architecture. Or de quelle vanité
nous peut-il partir, de loger au dessoubs de nous, et d'interpreter
desdaigneusement les effects que nous ne pouuons imiter ny•
comprendre? Pour suyure encore vn peu plus loing cette equalité
et correspondance de nous aux bestes, le priuilege dequoy
nostre ame se glorifie, de ramener à sa condition, tout ce qu'elle
conçoit, de despouiller de qualitez mortelles, et corporelles, tout
ce qui vient à elle, de renger les choses qu'elle estime dignes de4
son accointance, à desuestir et despouiller leurs conditions corruptibles,
et leur faire laisser à part, comme vestemens superflus
et viles, l'espesseur, la longueur, la profondeur, le poids, la couleur,
l'odeur, l'aspreté, la polisseure, la dureté, la mollesse, et
tous accidents sensibles, pour les accommoder à sa condition immortelle
et spirituelle: de maniere que Rome et Paris, que i'ay
en l'ame, Paris que i'imagine, ie l'imagine et le comprens, sans
grandeur et sans lieu, sans pierre, sans plastre, et sans bois:
ce mesme priuilege, dis-ie, semble estre bien euidemment aux•
bestes. Car vn cheual accoustumé aux trompettes, aux harquebusades,
et aux combats, que nous voyons tremousser et fremir
en dormant, estendu sur sa litiere, comme s'il estoit en la meslée,
il est certain qu'il conçoit en son ame vn son de tabourin sans
bruict, vne armée sans armes et sans corps.1
Quippe videbis equos fortes, cùm membra iacebunt
In somnis, sudare tamen, spiraréque sæpe,
Et quasi de palma summas contendere vires.
Ce lieure qu'vn leurier imagine en songe, apres lequel nous le
voyons haleter en dormant, alonger la queuë, secoüer les iarrets,•
et representer parfaictement les mouuemens de sa course: c'est vn
lieure sans poil et sans os.
Venantúmque canes in molli sæpe quiete,
Iactant crura tamen subitò, vocésque repente
Mittunt, et crebras reducunt naribus auras,2
Vt vestigia si teneant inuenta ferarum:
Experge factique, sequuntur inania sæpe
Ceruorum simulacra, fugæ quasi dedita cernant;
Donec discussis redeant erroribus ad se.
Les chiens de garde, que nous voyons souuent gronder en songeant,•
et puis iapper tout à faict, et s'esueiller en sursaut, comme s'ils
apperceuoient quelque estranger arriuer; cet estranger que leur
ame void, c'est vn homme spirituel, et imperceptible, sans dimension,
sans couleur, et sans estre:
Consueta domi catulorum blanda propago3
Degere, sæpe leuem ex oculis volucrémque soporem
Discutere, et corpus de terra corripere instant,
Proinde quasi ignotas facies atque ora tuantur.
Quant à la beauté du corps, auant passer outre, il me faudroit
sçauoir si nous sommes d'accord de sa description. Il est vray-semblable•
que nous ne sçauons guere, que c'est que beauté en nature
et en general, puisque à l'humaine et nostre beauté nous donnons
tant de formes diuerses, de laquelle, s'il y auoit quelque prescription
naturelle, nous la recognoistrions en commun, comme la chaleur
du feu. Nous en fantasions les formes à nostre appetit.4
Turpis Romano Belgicus ore color.
Les Indes la peignent noire et basannée, aux leures grosses et
enflées, au nez plat et large: et chargent de gros anneaux d'or le
cartilage d'entre les nazeaux, pour le faire pendre iusques à la
bouche, comme aussi la balieure, de gros cercles enrichis de pierreries,
si qu'elle leur tombe sur le menton, et est leur grace de
montrer leurs dents iusques au dessous des racines. Au Peru les
plus grandes oreilles sont les plus belles, et les estendent autant•
qu'ils peuuent par artifice. Et vn homme d'auiourdhuy, dit auoir
veu en vne nation Orientale, ce soing de les agrandir, en tel credit,
et de les charger de poisants ioyaux, qu'à touts coups il passoit
son bras vestu au trauers d'vn trou d'oreille. Il est ailleurs des nations,
qui noircissent les dents auec grand soing, et ont à mespris1
de les voir blanches: ailleurs ils les teignent de couleur rouge.
Non seulement en Basque les femmes se trouuent plus belles la
teste rase: mais assez ailleurs: et qui plus est, en certaines contrées
glaciales, comme dit Pline. Les Mexicanes content entre les
beautez, la petitesse du front, et où elles se font le poil par tout le•
reste du corps, elles le nourrissent au front, et peuplent par art:
et ont en si grande recommandation la grandeur des tetins, qu'elles
affectent de pouuoir donner la mammelle à leurs enfans par dessus
l'espaule. Nous formerions ainsi la laideur. Les Italiens la façonnent
grosse et massiue: les Espagnols vuidée et estrillée: et entre2
nous, l'vn la fait blanche, l'autre brune: l'vn molle et delicate,
l'autre forte et vigoureuse: qui y demande de la mignardise, et
de la douceur, qui de la fierté et majesté. Tout ainsi que la preferance
en beauté, que Platon attribue à la figure spherique, les
Epicuriens la donnent à la pyramidale plustost, ou carrée: et ne•
peuuent aualer vn Dieu en forme de boule. Mais quoy qu'il en
soit, Nature ne nous a non plus priuilegiez en cela qu'au demeurant,
sur ses loix communes. Et si nous nous iugeons bien,
nous trouuerons que s'il est quelques animaux moins fauorisez
en cela que nous, il y en a d'autres, et en grand nombre, qui le3
sont plus. A multis animalibus decore vincimur: voyre des terrestres
nos compatriotes. Car quant aux marins, laissant la figure,
qui ne peut tomber en proportion, tant elle est autre: en couleur,
netteté, polissure, disposition, nous leur cedons assez: et non
moins, en toutes qualitez, aux aërées. Et cette prerogatiue que les•
poëtes font valoir de nostre stature droicte, regardant vers le ciel
son origine,
Pronáque cùm spectent animalia cætera terram,
Os homini sublime dedit, cœlúmque videre
Iussit, et erectos ad sydera tollere vultus.
elle est vrayement poëtique: car il y a plusieurs bestioles, qui
ont la veuë renuersée tout à faict vers le ciel: et l'encoleure des
chameaux, et des austruches, ie la trouue encore plus releuée et
droite que la nostre. Quels animaux n'ont la face au haut, et ne
l'ont deuant, et ne regardent vis à vis, comme nous: et ne descouurent•
en leur iuste posture autant du ciel et de la terre que
l'homme? Et quelles qualitez de nostre corporelle constitution en
Platon et en Cicero ne peuuent seruir à mille sortes de bestes?
Celles qui nous retirent le plus, ce sont les plus laides, et les plus
abiectes de toute la bande: car pour l'apparence exterieure et forme1
du visage, ce sont les magots:
Simia quàm similis, turpissima bestia, nobis!
pour le dedans et parties vitales, c'est le pourceau. Certes quand
i'imagine l'homme tout nud (ouy en ce sexe qui semble auoir plus
de part à la beauté) ses tares, sa subiection naturelle, et ses imperfections,•
ie trouue que nous auons eu plus de raison que nul
autre animal, de nous couurir. Nous auons esté excusables d'emprunter
ceux que Nature auoit fauorisé en cela plus que nous, pour
nous parer de leur beauté, et nous cacher soubs leur despouille,
de laine, plume, poil, soye. Remerquons au demeurant, que nous2
sommes le seul animal, duquel le defaut offence nos propres compagnons,
et seuls qui auons à nous desrober en nos actions naturelles,
de nostre espece. Vrayement c'est aussi vn effect digne de
consideration, que les maistres du mestier ordonnent pour remede
aux passions amoureuses, l'entiere veuë et libre du corps qu'on•
recherche: que pour refroidir l'amitié, il ne faille que voir librement
ce qu'on ayme.
Ille quòd obscœnas in aperto corpore partes
Viderat, in cursu qui fuit, hæsit amor.
Et encore que cette recepte puisse à l'auenture partir d'vne humeur3
vn peu delicate et refroidie: si est-ce vn merueilleux signe
de nostre defaillance, que l'vsage et la cognoissance nous dégoute
les vns des autres. Ce n'est pas tant pudeur, qu'art et prudence,
qui rend nos dames si circonspectes, à nous refuser l'entrée de
leurs cabinets, auant qu'elles soyent peintes et parées pour la•
montre publique.
Nec veneres nostras hoc fallit, quò magis ipsæ
Omnia summopere hos vitæ postscenia celant,
Quos retinere volunt adstrictóque esse in amore.
Là où en plusieurs animaux, il n'est rien d'eux que nous n'aimions,4
et qui ne plaise à nos sens: de façon que de leurs excremens
mesmes et de leur descharge, nous tirons non seulement de la
friandise au manger, mais nos plus riches ornemens et parfums.
Ce discours ne touche que nostre commun ordre, et n'est pas si
sacrilege d'y vouloir comprendre ces diuines, supernaturelles et•
extraordinaires beautez, qu'on voit par fois reluire entre nous,
comme des astres soubs vn voile corporel et terrestre. Au demeurant
la part mesme que nous faisons aux animaux, des faueurs
de Nature, par nostre confession, elle leur est bien auantageuse.
Nous nous attribuons des biens imaginaires et fantastiques, des biens1
futurs et absens, desquels l'humaine capacité ne se peut d'elle
mesme respondre: ou des biens que nous nous attribuons faucement,
par la licence de nostre opinion, comme la raison, la science
et l'honneur: et à eux, nous laissons en partage des biens essentiels,
maniables et palpables, la paix, le repos, la securité, l'innocence•
et la santé: la santé, dis-ie, le plus beau et le plus riche present,
que Nature nous sçache faire. De façon que la Philosophie,
voire la Stoïque, ose bien dire qu'Heraclitus et Pherecydes, s'ils
eussent peu eschanger leur sagesse auecques la santé, et se deliurer
par ce marché, l'vn de l'hydropisie, l'autre de la maladie pediculaire2
qui le pressoit, ils eussent bien faict. Par où ils donnent encore
plus grand prix à la sagesse, la comparant et contrepoisant à la
santé, qu'ils ne font en cette autre proposition, qui est aussi des
leurs. Ils disent que si Circé eust presenté à Vlysses deux breuuages,
l'vn pour faire deuenir vn homme de fol sage, l'autre de sage fol,•
qu'Vlysses eust deu plustost accepter celuy de la folie, que de consentir
que Circé eust changé sa figure humaine en celle d'vne beste.
Et disent que la sagesse mesme eust parlé à luy en cette maniere:
Quitte moy, laisse moy là, plustost que de me loger sous la figure
et corps d'un asne. Comment? cette grande et diuine sapience, les3
philosophes la quittent donc, pour ce voile corporel et terrestre?
Ce n'est donc plus par la raison, par le discours, et par l'ame, que
nous excellons sur les bestes: c'est par nostre beauté, nostre beau
teint, et nostre belle disposition de membres, pour laquelle il nous
faut mettre nostre intelligence, nostre prudence, et tout le reste à•
l'abandon. Or i'accepte cette naïfue et franche confession. Certes
ils ont cogneu que ces parties là, dequoy nous faisons tant de feste,
que ce n'est vaine fantasie. Quand les bestes auroient donc toute la
vertu, la science, la sagesse et suffisance Stoique, ce seroyent
tousiours des bestes: ny ne seroyent comparables à vn homme4
miserable, meschant et insensé. Car en fin tout ce qui n'est comme
nous sommes, n'est rien qui vaille. Et Dieu pour se faire valoir, il
faut qu'il y retire, comme nous dirons tantost. Par où il appert
que ce n'est par vray discours, mais par vne fierté folle et opiniastreté,
que nous nous preferons aux autres animaux, et nous
sequestrons de leur condition et societé. Mais pour reuenir à•
mon propos, nous auons pour nostre part, l'inconstance, l'irresolution,
l'incertitude, le deuil, la superstition, la solicitude des
choses à venir, voire apres nostre vie, l'ambition, l'auarice, la ialousie,
l'enuie, les appetits desreglez, forcenez et indomptables, la
guerre, la mensonge, la desloyauté, la detraction, et la curiosité.1
Certes nous auons estrangement surpayé ce beau discours, dequoy
nous nous glorifions, et cette capacité de iuger et cognoistre, si
nous l'auons achetée au prix de ce nombre infiny des passions,
ausquelles nous sommes incessamment en prinse. S'il ne nous
plaist de faire encore valoir, comme fait bien Socrates, cette notable•
prerogatiue sur les bestes, que où Nature leur a prescript
certaines saisons et limites à la volupté Venerienne, elle nous en a
lasché la bride à toutes heures et occasions. Vt vinum ægrotis,
quia prodest rarò, nocet sæpissime, melius est non adhibere omnino,
quàm, spe dubiæ salutis, in apertam perniciem incurrere:2
Sic, haud scio, an melius fuerit humano generi motum istum celerem
cogitationis, acumen, solertiam, quam rationem vocamus, quoniam
pestifera sint multis, admodum paucis salutaria, non dari
omnino, quàm tam munificè et tam largè dari. De quel fruit pouuons
nous estimer auoir esté à Varro et Aristote, cette intelligence de•
tant de choses? Les a elle exemptez des incommoditez humaines?
ont-ils esté deschargez des accidents qui pressent vn crocheteur?
ont ils tiré de la logique quelque consolation à la goute? pour
auoir sçeu comme cette humeur se loge aux iointures, l'en ont ils
moins sentie? sont ils entrez en composition de la mort, pour3
sçauoir qu'aucunes nations s'en resiouissent: et du cocuage, pour
sçauoir les femmes estre communes en quelque region? Au rebours,
ayans tenu le premier rang en sçauoir, l'vn entre les Romains,
l'autre, entre les Grecs, et en la saison où la science fleurissoit
le plus, nous n'auons pas pourtant appris qu'ils ayent eu•
aucune particuliere excellence en leur vie: voire le Grec a assez
affaire à se descharger d'aucunes tasches notables en la sienne. A
on trouué que la volupté et la santé soyent plus sauoureuses à celuy
qui sçait l'astrologie, et la grammaire:
Illiterati num minus nerui rigent?
et la honte et pauureté moins importunes?•
Scilicet et morbis et debilitate carebis,
Et luctum et curam effugies, et tempora vitæ
Longa tibi post hæc facto meliore dabuntur.
I'ay veu en mon temps, cent artisans, cent laboureurs, plus
sages et plus heureux que des recteurs de l'vniuersité: et lesquels1
i'aimerois mieux ressembler. La doctrine, ce m'est aduis, tient
rang entre les choses necessaires à la vie, comme la gloire, la noblesse,
la dignité, ou pour le plus comme la richesse, et telles
autres qualitez qui y seruent voyrement, mais de loing, et plus par
fantasie que par nature. Il ne nous faut guere non plus d'offices,•
de regles, et de loix de viure, en nostre communauté, qu'il en faut
aux grues et formis en la leur. Et neantmoins nous voyons qu'elles
s'y conduisent tres ordonnément, sans erudition. Si l'homme estoit
sage, il prendroit le vray prix de chasque chose, selon qu'elle
seroit la plus vtile et propre à sa vie. Qui nous contera par nos2
actions et deportemens, il s'en trouuera plus grand nombre d'excellens
entre les ignorans, qu'entre les sçauans; ie dy en toute
sorte de vertu. La vieille Rome me semble en auoir bien porté de
plus grande valeur, et pour la paix, et pour la guerre, que cette
Rome sçauante, qui se ruina soy-mesme. Quand le demeurant•
seroit tout pareil, aumoins la preud'hommie et l'innocence demeureroient
du costé de l'ancienne: car elle loge singulierement
bien auec la simplicité. Mais ie laisse ce discours, qui me tireroit
plus loing, que ie ne voudrois suyure. I'en diray seulement encore
cela, que c'est la seule humilité et submission, qui peut effectuer3
vn homme de bien. Il ne faut pas laisser au iugement de chacun
la cognoissance de son deuoir: il le luy faut prescrire, non pas le
laisser choisir à son discours: autrement selon l'imbecillité et varieté
infinie de nos raisons et opinions, nous nous forgerions en
fin des deuoirs, qui nous mettroient à nous manger les vns les•
autres, comme dit Epicurus. La premiere loy, que Dieu donna
iamais à l'homme, ce fut vne loy de pure obeyssance: ce fut vn
commandement, nud et simple où l'homme n'eust rien à cognoistre
et à causer, d'autant que l'obeyr est le propre office d'vne ame
raisonnable, recognoissant vn celeste, superieur et bien-facteur.4
De l'obeyr et ceder naist toute autre vertu, comme du cuider, tout
peché. Et au rebours: la premiere tentation qui vint à l'humaine
nature de la part du diable, sa premiere poison, s'insinua en nous,
par les promesses qu'il nous fit de science et de cognoissance,
Eritis sicut dij, scientes bonum et malum. Et les Sereines, pour piper•
Vlysse en Homere, et l'attirer en leurs dangereux et ruineux laqs,
luy offrent en don la science. La peste de l'homme c'est l'opinion
de sçauoir. Voyla pourquoy l'ignorance nous est tant recommandée
par nostre religion, comme piece propre à la creance et à l'obeyssance.
Cauete, ne quis vos decipiat per philosophiam et inanes seductiones,1
secundum elementa mundi. En cecy y a il vne generalle
conuenance entre tous les philosophes de toutes sectes, que le
souuerain bien consiste en la tranquillité de l'ame et du corps.
Mais où la trouuons nous?
Ad summum sapiens vno minor est Ioue: diues,•
Liber, honoratus, pulcher, rex denique regum:
Præcipuè sanus, nisi cùm pituita molesta est.
Il semble à la verité, que Nature, pour la consolation de nostre
estat miserable et chetif, ne nous ait donné en partage que la
presumption. C'est ce que dit Epictete, que l'homme n'a rien proprement2
sien, que l'vsage de ses opinions. Nous n'auons que du
vent et de la fumée en partage. Les Dieux ont la santé en essence,
dit la philosophie, et la maladie en intelligence: l'homme au rebours,
possede ses biens par fantasie, les maux en essence. Nous
auons eu raison de faire valoir les forces de nostre imagination:•
car tous nos biens ne sont qu'en songe. Oyez brauer ce pauure
et calamiteux animal. Il n'est rien, dit Cicero, si doux que l'occupation
des lettres: de ces lettres, dis-ie, par le moyen desquelles
l'infinité des choses, l'immense grandeur de Nature, les cieux en
ce monde mesme, et les terres, et les mers nous sont descouuertes:3
ce sont elles qui nous ont appris la religion, la moderation, la
grandeur de courage: et qui ont arraché nostre ame des tenebres,
pour luy faire voir toutes choses hautes, basses, premieres, dernieres,
et moyennes: ce sont elles qui nous fournissent dequoy
bien et heureusement viure, et nous guident à passer nostre aage•
sans desplaisir et sans offence. Cestuy-cy ne semble il pas parler
de la condition de Dieu tout-viuant et tout-puissant? Et quant à
l'effect, mille femmelettes ont vescu au village vne vie plus equable,
plus douce, et plus constante, que ne fut la sienne.
Deus ille fuit Deus, inclute Memmi,
Qui princeps vitæ rationem inuenit eam, quæ
Nunc appellatur Sapientia, quique per artem
Fluctibus è tantis vitam tantisque tenebris,
In tam tranquillo et tam clara luce locauit.•
Voyla des paroles tresmagnifiques et belles: mais vn bien leger
accident, mit l'entendement de cestuy-cy en pire estat, que celuy
du moindre berger: nonobstant ce Dieu precepteur et cette diuine
sapience. De mesme impudence est cette promesse du liure de
Democritus: Ie m'en vay parler de toutes choses. Et ce sot tiltre1
qu'Aristote nous preste, de Dieux mortels: et ce iugement de
Chrysippus, que Dion estoit aussi vertueux que Dieu. Et mon Seneca
recognoist, dit-il, que Dieu luy a donné le viure: mais qu'il
a de soy le bien viure. Conformément à cet autre, In virtute verè
gloriamur: quod non contingeret, si id donum à Deo non à nobis haberemus.•
Cecy est aussi de Seneca: Que le sage a la fortitude pareille
à Dieu: mais en l'humaine foiblesse, par où il le surmonte.
Il n'est rien si ordinaire que de rencontrer des traicts de pareille
temerité. Il n'y a aucun de nous qui s'offence tant de se voir apparier
à Dieu, comme il fait de se voir deprimer au rang des autres2
animaux: tant nous sommes plus ialoux de nostre interest, que de
celuy de nostre createur. Mais il faut mettre aux pieds cette
sotte vanité, et secouër viuement et hardiment les fondemens ridicules,
sur quoy ces fausses opinions se bastissent. Tant qu'il
pensera auoir quelque moyen et quelque force de soy, iamais•
l'homme ne recognoistra ce qu'il doit à son maistre: il fera tousiours
de ses œufs poulles, comme on dit: il le faut mettre en
chemise. Voyons quelque notable exemple de l'effect de sa philosophie.
Possidonius estant pressé d'vne si douloureuse maladie,
qu'elle luy faisoit tordre les bras, et grincer les dents, pensoit bien3
faire la figue à la douleur pour s'escrier contre elle: Tu as beau
faire, si ne diray-ie pas que tu sois mal. Il sent mesmes passions
que mon laquays, mais il se braue sur ce qu'il contient aumoins sa
langue sous les loix de sa secte. Re succumbere non oportebat verbis
gloriantem. Archesilas estant malade de la goutte, Carneades qui•
le vint visiter, s'en retournoit tout fasché: il le rappella, et luy
montrant ses pieds et sa poittrine: Il n'est rien venu de là icy, luy
dit-il. Cestuy cy a vn peu meilleure grace: car il sent auoir du
mal, et en voudroit estre depestré. Mais de ce mal pourtant son
cœur n'en est pas abbatu et affoibly. L'autre se tient en sa roideur,
plus, ce crains-ie, verbale qu'essentielle. Et Dionysius Heracleotes
affligé d'vne cuison vehemente des yeux, fut rangé à quitter ces
resolutions Stoïques. Mais quand la science feroit par effect ce•
qu'ils disent, d'émousser et rabattre l'aigreur des infortunes qui
nous suyuent, que fait elle, que ce que fait beaucoup plus purement
l'ignorance et plus euidemment? Le philosophe Pyrrho courant en
mer le hazard d'vne grande tourmente, ne presentoit à ceux qui
estoyent auec luy à imiter que la securité d'vn porceau, qui voyageoit1
auecques eux, regardant cette tempeste sans effroy. La philosophie
au bout de ses preceptes nous renuoye aux exemples d'vn
athlete et d'vn muletier: ausquels on void ordinairement beaucoup
moins de ressentiment de mort, de douleurs, et d'autres inconueniens,
et plus de fermeté, que la science n'en fournit onques•
à aucun, qui n'y fust nay et preparé de soy-mesmes par habitude
naturelle. Qui fait qu'on incise et taille les tendres membres
d'vn enfant et ceux d'vn cheual plus aisément que les nostres, si
ce n'est l'ignorance? Combien en a rendu de malades la seule
force de l'imagination? Nous en voyons ordinairement se faire2
saigner, purger, et medeciner pour guerir des maux qu'ils ne
sentent qu'en leur discours. Lors que les vrais maux nous faillent,
la science nous preste les siens: cette couleur et ce teint vous
presagent quelque defluxion caterreuse: cette saison chaude vous
menasse d'vne émotion fieureuse: cette coupeure de la ligne•
vitale de vostre main gauche, vous aduertit de quelque notable et
voisine indisposition. Et en fin elle s'en addresse tout detroussément
à la santé mesme. Cette allegresse et vigueur de ieunesse,
ne peut arrester en vne assiette, il luy faut desrober du sang et de
la force, de peur qu'elle ne se tourne contre vous mesmes. Comparés3
la vie d'vn homme asseruy à telles imaginations, à celle
d'vn laboureur, se laissant aller apres son appetit naturel, mesurant
les choses au seul sentiment present, sans science et sans
prognostique, qui n'a du mal que lors qu'il l'a: où l'autre a souuent
la pierre en l'ame auant qu'il l'ait aux reins: comme s'il n'estoit•
point assez à temps pour souffrir le mal lors qu'il y sera, il l'anticipe
par fantasie, et luy court au deuant. Ce que ie dy de la
medecine, se peut tirer par exemple generalement à toute science.
De là est venuë cette ancienne opinion des philosophes, qui logeoient
le souuerain bien à la recognoissance de la foiblesse de
nostre iugement. Mon ignorance me preste autant d'occasion
d'esperance que de crainte: et n'ayant autre regle de ma santé,•
que celle des exemples d'autruy, et des euenemens que ie vois ailleurs
en pareille occasion, i'en trouue de toutes sortes: et m'arreste
aux comparaisons, qui me sont plus fauorables. Ie reçois la
santé les bras ouuerts, libre, plaine, et entiere: et aiguise mon
appetit à la iouïr, d'autant plus qu'elle m'est à present moins1
ordinaire et plus rare: tant s'en faut que ie trouble son repos et
sa douceur, par l'amertume d'vne nouuelle et contrainte forme
de viure. Les bestes nous montrent assez combien l'agitation
de nostre esprit nous apporte de maladies. Ce qu'on nous dit de
ceux du Bresil, qu'ils ne mouroyent que de vieillesse, on l'attribue•
à la serenité et tranquillité de leur air, ie l'attribue plustost à la
tranquillité et serenité de leur ame, deschargée de toute passion,
pensée et occupation tendue ou desplaisante: comme gents qui passoyent
leur vie en vne admirable simplicité et ignorance, sans lettres,
sans loy, sans Roy, sans relligion quelconque. Et d'où vient2
ce qu'on trouue par experience, que les plus grossiers et plus lourds
sont plus fermes et plus desirables aux executions amoureuses?
et que l'amour d'vn muletier se rend souuent plus acceptable,
que celle d'vn gallant homme? sinon qu'en cettuy-cy l'agitation
de l'ame trouble sa force corporelle, la rompt, et lasse: comme•
elle lasse aussi et trouble ordinairement soy-mesmes? Qui la desment,
qui la iette plus coustumierement à la manie, que sa
promptitude, sa pointe, son agilité, et en fin sa force propre?
Dequoy se fait la plus subtile folie que de la plus subtile sagesse?
Comme des grandes amitiez naissent des grandes inimitiez, des3
santez vigoreuses les mortelles maladies: ainsi des rares et vifues
agitations de noz ames, les plus excellentes manies, et plus detraquées:
il n'y a qu'vn demy tour de cheuille à passer de l'vn
à l'autre. Aux actions des hommes insensez, nous voyons combien
proprement s'aduient la folie, auec les plus vigoureuses operations•
de nostre ame. Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage
d'entre la folie auec les gaillardes eleuations d'vn esprit libre; et
les effects d'vne vertu supreme et extraordinaire? Platon dit les
melancholiques plus disciplinables et excellens: aussi n'en est-il
point qui ayent tant de propension à la folie. Infinis esprits se
treuuent ruinez par leur propre force et soupplesse. Quel sault vient
de prendre de sa propre agitation et allegresse, l'vn des plus iudicieux,
ingenieux et plus formés à l'air de cette antique et pure•
poësie, qu'autre poëte Italien aye de long temps esté? N'a-t-il pas
dequoy sçauoir gré à cette sienne viuacité meurtriere? à cette
clarté qui l'a aueuglé? à cette exacte, et tendue apprehension de
la raison, qui l'a mis sans raison? à la curieuse et laborieuse
queste des sciences, qui l'a conduit à la bestise? à cette rare1
aptitude aux exercices de l'ame, qui l'a rendu sans exercice et
sans ame? I'eus plus de despit encore que de compassion, de le
voir à Ferrare en si piteux estat suruiuant à soy-mesmes, mescognoissant
et soy et ses ouurages; lesquels sans son sçeu, et
toutesfois à sa veuë, on a mis en lumiere incorrigez et informes.•
Voulez vous vn homme sain, le voulez vous reglé, et en ferme et
seure posture? affublez le de tenebres d'oisiueté et de pesanteur.
Il nous faut abestir pour nous assagir: et nous esblouir, pour
nous guider. Et si on me dit que la commodité d'auoir l'appetit
froid et mousse aux douleurs et aux maux, tire apres soy cette2
incommodité, de nous rendre aussi par consequent moins aiguz
et frians, à la iouyssance des biens et des plaisirs: cela est vray:
mais la misere de nostre condition porte, que nous n'auons tant
à iouyr qu'à fuir, et que l'extreme volupté ne nous touche pas
comme vne legere douleur: Segnius homines bona quàm mala sentiunt:•
nous ne sentons point l'entiere santé, comme la moindre des
maladies:
Pungit
In cute vix summa violatum plagula corpus,
Quando valere nihil quemquam mouet. Hoc iuuat vnum,3
Quòd me non torquet latus, aut pes: cætera quisquam
Vix queat aut sanum sese, aut sentire valentem.
Nostre bien estre, ce n'est que la priuation d'estre mal. Voyla pourquoy
la secte de philosophie, qui a le plus faict valoir la volupté,
encore l'a elle rengée à la seule indolence. Le n'auoir point de mal,•
c'est le plus auoir de bien, que l'homme puisse esperer: comme
disoit Ennius.
Nimium boni est, cui nihil est mali.
Car ce mesme chatouillement et aiguisement, qui se rencontre
en certains plaisirs, et semble nous enleuer au dessus de la santé4
simple, et de l'indolence; cette volupté actiue, mouuante, et ie ne
sçay comment cuisante et mordante, celle là mesme, ne vise qu'à
l'indolence, comme à son but. L'appetit qui nous rauit à l'accointance
des femmes, il ne cherche qu'à chasser la peine que nous
apporte le desir ardent et furieux, et ne demande qu'à l'assouuir, et
se loger en repos, et en l'exemption de cette fieure. Ainsi des
autres. Ie dy donc, que si la simplesse nous achemine à point n'auoir•
de mal, elle nous achemine à vn tres-heureux estat selon nostre
condition. Si ne la faut-il point imaginer si plombée, qu'elle
soit du tout sans sentiment. Car Crantor auoit bien raison de combattre
l'indolence d'Epicurus, si on la bastissoit si profonde que
l'abort mesme et la naissance des maux en fust à dire. Ie ne louë1
point cette indolence qui n'est ny possible, ny desirable. Ie suis
content de n'estre pas malade: mais si ie le suis, ie veux sçauoir
que ie le suis, et si on me cauterise ou incise, ie le veux sentir. De
vray, qui desracineroit la cognoissance du mal, il extirperoit quand
et quand la cognoissance de la volupté, et en fin aneantiroit•
l'homme. Istud nihil dolere, non sine magna mercede contingit immanitatis
in animo, stuporis in corpore. Le mal est à l'homme bien
à son tour. Ny la douleur ne luy est tousiours à fuïr, ny la volupté
tousiours à suiure. C'est vn tres-grand auantage pour l'honneur
de l'ignorance, que la science mesme nous reiecte entre ses bras,2
quand elle se trouue empeschée à nous roidir contre la pesanteur
des maux: elle est contrainte de venir à cette composition, de nous
lascher la bride, et donner congé de nous sauuer en son giron, et
nous mettre soubs sa faueur à l'abri des coups et iniures de la Fortune.
Car que veut elle dire autre chose, quand elle nous presche•
de retirer notre pensée des maux qui nous tiennent, et l'entretenir
des voluptez perdues; et de nous seruir pour consolation des maux
presens, de la souuenance des biens passez, et d'appeller à nostre
secours vn contentement esuanouy, pour l'opposer à ce qui nous
presse? Leuationes ægritudinum in auocatione à cogitanda molestia,3
et reuocatione ad contemplandas voluptates ponit, si ce n'est qu'où
la force luy manque, elle veut vser de ruse, et donner vn tour de
soupplesse et de iambe, où la vigueur du corps et des bras vient à
luy faillir. Car non seulement à vn philosophe, mais simplement à
vn homme rassis, quand il sent par effect l'alteration cuisante d'vne•
fieure chaude, quelle monnoye est-ce, de le payer de la souuenance
de la douceur du vin Grec? Ce seroit plustost luy empirer
son marché,
Che ricordarsi il ben doppia la noia.
De mesme condition est cet autre conseil, que la Philosophie4
donne; de maintenir en la memoire seulement le bonheur passé,
et d'en effacer les desplaisirs que nous auons soufferts; comme si
nous auions en nostre pouuoir la science de l'oubly: et conseil
duquel nous valons moins encore vn coup.
Suauis est laborum præteritorum memoria.
Comment? la Philosophie qui me doit mettre les armes à la main,•
pour combattre la Fortune; qui me doit roidir le courage pour
fouller aux pieds toutes les aduersitez humaines, vient elle à cette
mollesse, de me faire conniller par ces destours coüards et ridicules?
Car la memoire nous represente, non pas ce que nous choisissons,
mais ce qui luy plaist. Voire il n'est rien qui imprime si viuement1
quelque chose en nostre souuenance, que le desir de l'oublier.
C'est vne bonne maniere de donner en garde, et d'empreindre en
nostre ame quelque chose, que de la solliciter de la perdre. Et cela
est faulx, Est situm in nobis, vt et aduersa quasi perpetua obliuione
obruamus, et secunda iucundè et suauiter meminerimus. Et cecy est•
vray, Memini etiam quæ nolo: obliuisci non possum quæ volo. Et de
qui est ce conseil? de celuy, qui se vnus sapientem profiteri sit ausus:
Qui genus humanum ingenio superauit, et omnes
Præstrinxit stellas, exortus vti ætherius sol.
De vuider et desmunir la memoire, est-ce pas le vray et propre2
chemin à l'ignorance?
Iners malorum remedium ignorantia est.
Nous voyons plusieurs pareils preceptes, par lesquels on nous permet
d'emprunter du vulgaire des apparences friuoles, où la raison
viue et forte ne peut assez: pourueu qu'elles nous seruent de contentement•
et de consolation. Où ils ne peuuent guérir la playe, ils
sont contents de l'endormir et pallier. Ie croy qu'ils ne me nieront
pas cecy, que s'ils pouuoyent adiouster de l'ordre, et de la constance,
en vn estat de vie, qui se maintinst en plaisir et en tranquillité
par quelque foiblesse et maladie de iugement, qu'ils ne3
l'acceptassent:
Potare, et spargere flores
Incipiam, patiárque vel inconsultus haberi.
Il se trouueroit plusieurs philosophes de l'aduis de Lycas. Cettuy-cy
ayant au demeurant ses mœurs bien reglées, viuant doucement et•
paisiblement en sa famille, ne manquant à nul office de son deuoir
envers les siens et estrangers, se conseruant tresbien des choses
nuisibles, s'estoit par quelque alteration de sens imprimé en la
ceruelle vne resuerie. C'est qu'il pensoit estre perpetuellement
aux theatres à y voir des passetemps, des spectacles, et des plus4
belles comedies du monde. Guery qu'il fut par les medecins, de
cette humeur peccante, à peine qu'il ne les mist en procés pour le
restablir en la douceur de ces imaginations.
Pol! me occidistis, amici,
Non seruastis, ait; cui sic extorta voluptas,•
Et demptus per vim mentis gratissimus error.
D'vne pareille resuerie à celle de Thrasylaus, fils de Pythodorus,
qui se faisoit à croire que tous les nauires qui relaschoient du port
de Pyrée, et y abordoient, ne trauailloyent que pour son seruice:
se resiouyssant de la bonne fortune de leur nauigation, les recueillant
auec ioye. Son frere Crito l'ayant faict remettre en son meilleur•
sens, il regrettoit cette sorte de condition, en laquelle il auoit
vescu en liesse, et deschargé de tout desplaisir. C'est ce que dit ce
vers ancien Grec, qu'il y a beaucoup de commodité à n'estre pas si
aduisé:
Εν τω φρονειν γαρ μηδεν, ἡδιστος βιος1
Et l'Ecclesiaste; En beaucoup de sagesse, beaucoup de desplaisir:
et, Qui acquiert science, s'acquiert du trauail et tourment. Cela
mesme, à quoy la Philosophie consent en general, cette derniere
recepte qu'elle ordonne à toute sorte de necessitez, qui est de mettre
fin à la vie, que nous ne pouuons supporter: Placet? pare. Non•
placet? quacumque vis exi. Pungit dolor? vel fodiat sanè? si nudus
es, da iugulum: sin tectus armis Vulcanijs, id est fortitudine, resiste:
et ce mot des Grecs conuiues qu'ils y appliquent, Aut bibat,
aut abeat: qui sonne plus sortablement en la langue d'vn Gascon,
qu'en celle de Ciceron, qui change volontiers en V. le B:2
Viuere si rectè nescis, decede peritis.
Lusisti satis, edisti satis, atque bibisti:
Tempus abire tibi est, ne potum largius æquo
Rideat, et pulset lasciua decentius ætas.
qu'est-ce autre chose qu'vne confession de son impuissance; et vn•
renuoy, non seulement à l'ignorance, pour y estre à couuert, mais
à la stupidité mesme, au non sentir, et au non estre?
Democritum postquàm matura vetustas
Admonuit memorem, motus languescere mentis:
Sponte sua letho caput obuius obtulit ipse.3
C'est ce que disoit Antisthenes, qu'il falloit faire prouision ou de
sens pour entendre, ou de licol pour se pendre: et ce que Chrysippus
alleguoit sur ce propos du poëte Tyrtæus,
De la vertu, ou de mort approcher.
Et Crates disoit, que l'amour se guerissoit par la faim, sinon par le•
temps: et à qui ces deux moyens ne plairoyent, par la hart. Celuy
Sextius, duquel Seneque et Plutarque parlent auec si grande recommandation,
s'estant ietté, toutes choses laissées, à l'estude de
la philosophie, delibera de se precipiter en la mer, voyant le progrez
de ses estudes trop tardif et trop long. Il couroit à la mort,
au deffault de la science. Voicy les mots de la loy, sur ce subject:
Si d'auenture il suruient quelque grand inconuenient qui ne se puisse
remedier, le port est prochain: et se peut-on sauuer à nage, hors du
corps, comme hors d'vn esquif qui faict eau: car c'est la crainte•
de mourir, non pas le desir de viure, qui tient le fol attaché au
corps. Comme la vie se rend par la simplicité plus plaisante,
elle s'en rend aussi plus innocente et meilleure, comme ie commençois
tantost à dire. Les simples, dit S. Paul, et les ignorans,
s'esleuent et se saisissent du ciel; et nous, à tout nostre sçauoir,1
nous plongeons aux abismes infernaux. Ie ne m'arreste ny à Valentian,
ennemy declaré de la science et des lettres, ny à Licinius,
tous deux Empereurs Romains, qui les nommoient le venin et la
peste de tout estat politique: ny à Mahumet, qui, comme i'ay entendu,
interdict la science à ses hommes: mais l'exemple de ce•
grand Lycurgus et son authorité doit certes auoir grand poix, et la
reuerence de cette diuine police Lacedemonienne, si grande, si admirable,
et si long temps fleurissante en vertu et en bon heur, sans
aucune institution ny exercice de lettres. Ceux qui reuiennent
de ce monde nouueau qui a esté descouuert du temps de nos peres,2
par les Espagnols, nous peuuent tesmoigner combien ces nations,
sans magistrat, et sans loy, viuent plus legitimement et plus reglément
que les nostres, où il y a plus d'officiers et de loix, qu'il n'y
a d'autres hommes, et qu'il n'y a d'actions.
Di cittatorie piene e di libelli,•
D'esamine e di carte, di procure
Hanno le mani e il seno, e gran fastelli
Di chiose, di consigli e di letture,
Per cui le facultà de pouerelli
Non sono mai ne le citta sicure,3
Hanno dietro e dinanzi e d'ambi i lati,
Notai, procuratori ed aduocati.
C'estoit ce que disoit vn Senateur Romain des derniers siecles,
que leurs predecesseurs auoyent l'aleine puante à l'ail, et l'estomach
musqué de bonne conscience: et qu'au rebours, ceux de son•
temps ne sentoient au dehors que le parfum, puans au dedans à
toute sorte de vices: c'est à dire, comme ie pense, qu'ils auoyent
beaucoup de sçauoir et de suffisance, et grand faute de preud'hommie.
L'inciuilité, l'ignorance, la simplesse, la rudesse s'accompagnent
volontiers de l'innocence: la curiosité, la subtilité, le sçauoir4
trainent la malice à leur suite: l'humilité, la crainte, l'obéissance,
la debonnaireté, qui sont les pieces principales pour la conseruation
de la societé humaine, demandent vne ame vuide, docile et
presumant peu de soy. Les Chrestiens ont vne particuliere cognoissance,
combien la curiosité est vn mal naturel et originel en
l'homme. Le soing de s'augmenter en sagesse et en science, ce fut
la premiere ruine du genre humain; c'est la voye, par où il s'est
precipité à la damnation eternelle. L'orgueil est sa perte et sa corruption:•
c'est l'orgueil qui iette l'homme à quartier des voyes communes,
qui luy fait embrasser les nouuelletez, et aymer mieux estre
chef d'vne trouppe errante, et desuoyée, au sentier de perdition,
aymer mieux estre regent et precepteur d'erreur et de mensonge,
que d'estre disciple en l'eschole de verité, se laissant mener et1
conduire par la main d'autruy, à la voye battuë et droicturiere.
C'est à l'aduanture ce que dit ce mot Grec ancien, que la superstition
suit l'orgueil, et luy obeit comme à son pere: ἡ δεισιδαιμονια
χαταπερ πατρι τω τυφω πειτεται. O cuider, combien tu nous empesches!
Apres que Socrates fut aduerty, que le Dieu de sagesse•
luy auoit attribué le nom de Sage, il en fut estonné: et se recherchant
et secouant par tout, n'y trouuoit aucun fondement à cette
diuine sentence. Il en sçauoit de iustes, temperants, vaillants, sçauants
comme luy: et plus eloquents, et plus beaux, et plus vtiles
au païs. En fin il se resolut, qu'il n'estoit distingué des autres, et2
n'estoit sage que par ce qu'il ne se tenoit pas tel: et que son Dieu
estimoit bestise singuliere à l'homme, l'opinion de science et de
sagesse: et que sa meilleure doctrine estoit la doctrine de l'ignorance,
et la simplicité sa meilleure sagesse. La saincte Parole declare
miserables ceux d'entre nous, qui s'estiment: Bourbe et cendre,•
leur dit-elle, qu'as-tu à te glorifier? et ailleurs, Dieu a faict
l'homme semblable à l'ombre, de laquelle qui iugera, quand par
l'esloignement de la lumiere elle sera esuanouye? Ce n'est rien que
de nous. Il s'en faut tant que nos forces conçoiuent la haulteur
diuine, que des ouurages de nostre createur, ceux-là portent mieux3
sa marque, et sont mieux siens, que nous entendons le moins. C'est
aux Chrestiens vne occasion de croire, que de rencontrer vne chose
incroyable. Elle est d'autant plus selon raison, qu'elle est contre
l'humaine raison. Si elle estoit selon raison, ce ne seroit plus miracle;
et si elle estoit selon quelque exemple, ce ne seroit plus•
chose singuliere. Melius scitur Deus nesciendo, dit S. Augustin. Et
Tacitus, Sanctius est ac reuerentius de actis Deorum credere quàm
scire. Et Platon estime qu'il y ayt quelque vice d'impieté à trop curieusement
s'enquerir et de Dieu, et du monde, et des causes premieres
des choses. Atque illum quidem parentem huius vniuersitatis4
inuenire difficile: et, quum iam inueneris, indicare in vulgus, nefas,
dit Ciceron. Nous disons bien puissance, verité, iustice: ce sont
parolles qui signifient quelque chose de grand: mais cette chose
là, nous ne la voyons aucunement, ny ne la conceuons. Nous disons
que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu ayme.
Immortalia mortali sermone notantes.•
Ce sont toutes agitations et esmotions, qui ne peuuent loger en
Dieu selon nostre forme, ny nous l'imaginer selon la sienne: c'est
à Dieu seul de se cognoistre et interpreter ses ouurages: et le fait
en nostre langue, improprement, pour s'aualler et descendre à
nous, qui sommes à terre couchez. La prudence comment luy peut1
elle conuenir, qui est l'eslite entre le bien et le mal: veu que nul
mal ne le touche? Quoy la raison et l'intelligence, desquelles nous
nous seruons pour par les choses obscures arriuer aux apparentes:
veu qu'il n'y a rien d'obscur à Dieu? La iustice, qui distribue à
chacun ce qui luy appartient, engendrée pour la société et communauté•
des hommes, comment est-elle en Dieu? La temperance,
comment? qui est la moderation des voluptez corporelles, qui n'ont
nulle place en la diuinité. La fortitude à porter la douleur, le labeur,
les dangers, luy appartiennent aussi peu: ces trois choses
n'ayans nul accés pres de luy. Parquoy Aristote le tient egallement2
exempt de vertu et de vice. Neque gratia neque ira teneri potest,
quòd quæ talia essent, imbecilla essent omnia. La participation
que nous auons à la cognoissance de la verité, quelle qu'elle soit,
ce n'est point par nos propres forces que nous l'auons acquise.
Dieu nous a assez appris cela par les tesmoings, qu'il a choisi du•
vulgaire, simples et ignorans, pour nous instruire de ses admirables
secrets. Nostre foy ce n'est pas nostre acquest, c'est vn pur
present de la liberalité d'autruy. Ce n'est pas par discours ou par
nostre entendement que nous auons receu nostre religion, c'est par
authorité et par commandement estranger. La foiblesse de nostre3
iugement nous y aide plus que la force, et nostre aueuglement plus
que nostre clair-voyance. C'est par l'entremise de nostre ignorance,
plus que de nostre science, que nous sommes sçauans de diuin sçauoir.
Ce n'est pas merueille, si nos moyens naturels et terrestres
ne peuuent conceuoir cette cognoissance supernaturelle et celeste:•
apportons y seulement du nostre, l'obeissance et la subiection: car
comme il est escrit; Ie destruiray la sapience des sages, et abbattray
la prudence des prudens. Où est le sage? où est l'escriuain?
où est le disputateur de ce siecle? Dieu n'a-il pas abesty la sapience
de ce monde? Car puis que le monde n'a point cogneu Dieu
par sapience, il luy a pleu par la vanité de la predication, sauuer•
les croyans. Si me faut-il voir en fin, s'il est en la puissance de
l'homme de trouuer ce qu'il cherche: et si cette queste, qu'il a employé
depuis tant de siecles, l'a enrichy de quelque nouuelle force,
et de quelque verité solide. Ie croy qu'il me confessera, s'il parle
en conscience, que tout l'acquest qu'il a retiré d'vne si longue poursuite,1
c'est d'auoir appris à recognoistre sa foiblesse. L'ignorance
qui estoit naturellement en nous, nous l'auons par longue estude
confirmée et auerée. Il est aduenu aux gens veritablement sçauans,
ce qui aduient aux espics de bled: ils vont s'esleuant et se haussant
la teste droite et fiere, tant qu'ils sont vuides; mais quand ils sont•
pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s'humilier
et baisser les cornes. Pareillement les hommes, ayans tout
essayé, tout sondé, et n'ayans trouué en cet amas de science et prouision
de tant de choses diuerses, rien de massif et de ferme, et
rien que vanité, ils ont renoncé à leur presumption, et recogneu2
leur condition naturelle. C'est ce que Velleius reproche à Cotta, et
à Cicero, qu'ils ont appris de Philo, n'auoir rien appris. Pherecydes,
l'vn des sept sages, escriuant à Thales, comme il expiroit,
I'ay, dit-il, ordonné aux miens, apres qu'ils m'auront enterré, de
te porter mes escrits. S'ils contentent et toy et les autres sages, publie•
les: sinon, supprime les. Ils ne contiennent nulle certitude qui
me satisface à moy-mesme. Aussi ne fay-ie pas profession de sçauoir
la verité, ny d'y atteindre. I'ouure les choses plus que ie ne les
descouure. Le plus sage homme qui fut onques, quand on luy demanda
ce qu'il sçauoit, respondit, qu'il sçauoit cela, qu'il ne sçauoit3
rien. Il verifioit ce qu'on dit, que la plus grand part de ce que
nous sçauons, est la moindre de celles que nous ignorons: c'est à
dire, que ce mesme que nous pensons sçauoir, c'est vne piece, et
bien petite, de nostre ignorance. Nous sçauons les choses en
songe, dit Platon, et les ignorons en verité. Omnes penè veteres, nihil•
cognosci, nihil percipi, nihil sciri posse dixerunt; angustos sensus,
imbecilles animos, breuia curricula vitæ. Cicero mesme, qui
deuoit au sçauoir tout son vaillant, Valerius dit que, sur sa vieillesse,
il commença à desestimer les lettres. Et pendant qu'il les
traictoit, c'estoit sans obligation d'aucun party: suiuant ce qui luy4
sembloit probable, tantost en l'vne secte, tantost en l'autre: se tenant
tousiours soubs la dubitation de l'Academie. Dicendum est,
sed ita vt nihil affirmem: quæram omnia, dubitans plerumque et
mihi diffidens. I'auroy trop beau ieu, si ie vouloy considerer
l'homme en sa commune façon et en gros: et le pourroy faire pourtant
par sa regle propre; qui iuge la verité non par le poids des•
voix, mais par le nombre. Laissons là le peuple,
Qui vigilans stertit,
Mortua cui vita est propè iam viuo atque videnti,
qui ne se sent point, qui ne se iuge point, qui laisse la plus part de
ses facultez naturelles oisiues. Ie veux prendre l'homme en sa plus1
haulte assiette. Considerons-le en ce petit nombre d'hommes excellens
et triez, qui ayants esté douez d'vne belle et particuliere force
naturelle, l'ont encore roidie et aiguisée par soin, par estude et par
art, et l'ont montée au plus hault poinct de sagesse, où elle puisse
atteindre. Ils ont manié leur ame à tout sens, et à tout biais, l'ont•
appuyée et estançonnée de tout le secours estranger, qui luy a esté
propre, et enrichie et ornée de tout ce qu'ils ont peu emprunter
pour sa commodité, du dedans et dehors du monde: c'est en eux
que loge la haulteur extreme de l'humaine nature. Ils ont reglé le
monde de polices et de loix. Ils l'ont instruit par arts et sciences,2
et instruit encore par l'exemple de leurs mœurs admirables. Ie
ne mettray en compte, que ces gens-là, leur tesmoignage, et leur
experience. Voyons iusques où ils sont allez, et à quoy ils se sont
tenus. Les maladies et les desfauts que nous trouuerons en ce college-là,
le monde les pourra hardiment bien aduouër pour siens.•
Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce poinct, ou
qu'il dit, qu'il l'a trouuée; ou qu'elle ne se peut trouuer; ou qu'il
en est encore en queste. Toute la Philosophie est despartie en ces
trois genres. Son dessein est de chercher la verité, la science, et
la certitude. Les Peripateticiens, Epicuriens, Stoiciens, et autres,3
ont pensé l'auoir trouuée. Ceux-cy ont estably les sciences, que
nous auons, et les ont traictées, comme notices certaines. Clitomachus,
Carneades, et les Academiciens, ont desesperé de leur
queste; et iugé que la verité ne se pouuoit conceuoir par nos
moyens. La fin de ceux-cy, c'est la foiblesse et humaine ignorance.•
Ce party a eu la plus grande suitte, et les sectateurs les plus nobles.
Pyrrho et autres Sceptiques ou Epechistes, de qui les dogmes plusieurs
anciens ont tenu tirez d'Homere, des sept sages, et d'Archilochus,
et d'Eurypides, et y attachent Zeno, Democritus, Xenophanes,
disent, qu'ils sont encore en cherche de la verité. Ceux-cy4
iugent, que ceux-là qui pensent l'auoir trouuée, se trompent infiniement;
et qu'il y a encore de la vanité trop hardie, en ce second
degré, qui asseure que les forces humaines ne sont pas capables d'y
atteindre. Car cela, d'establir la mesure de nostre puissance, de
cognoistre et iuger la difficulté des choses, c'est vne grande et extreme•
science, de laquelle ils doubtent que l'homme soit capable.
Nil sciri quisquis putat, id quoque nescit,
An sciri possit, quo se nil scire fatetur.
L'ignorance qui se sçait, qui se iuge, et qui se condamne, ce n'est
pas vne entiere ignorance. Pour l'estre, il faut qu'elle s'ignore soy-mesme.1
De façon que la profession des Pyrrhoniens est, de bransler,
doubter, et enquerir, ne s'asseurer de rien, de rien ne se respondre.
Des trois actions de l'ame, l'imaginatiue, l'appetitiue, et
la consentante, ils en reçoiuent les deux premieres: la derniere,
ils la soustiennent, et la maintiennent ambigue, sans inclination,•
ny approbation d'vne part ou d'autre, tant soit-elle legere. Zenon
peignoit de geste son imagination sur cette partition des facultez
de l'ame: La main espanduë et ouuerte, c'estoit apparence: la
main à demy serrée, et les doigts vn peu croches, consentement: le
poing fermé, comprehension: quand de la main gauche il venoit2
encore à clorre ce poing plus estroit, science. Or cette assiette de
leur iugement droicte, et inflexible, receuant tous obiects sans application
et consentement, les achemine à leur Ataraxie; qui est
vne condition de vie paisible, rassise, exempte des agitations que
nous receuons par l'impression de l'opinion et science, que nous•
pensons auoir des choses. D'où naissent la crainte, l'auarice, l'enuie,
les desirs immoderez, l'ambition, l'orgueil, la superstition, l'amour
de nouuelleté, la rebellion, la desobeyssance, l'opiniastreté,
et la pluspart des maux corporels. Voire ils s'exemptent par là,
de la ialousie de leur discipline. Car ils debattent d'vne bien molle3
façon. Ils ne craignent point la reuenche à leur dispute. Quand ils
disent que le poisant va contre-bas, ils seroient bien marris qu'on
les en creust; et cherchent qu'on les contredie, pour engendrer la
dubitation et surseance de iugement, qui est leur fin. Ils ne mettent
en auant leurs propositions, que pour combattre celles qu'ils•
pensent, que nous ayons en nostre creance. Si vous prenez la leur,
ils prendront aussi volontiers la contraire à soustenir: tout leur
est vn: ils n'y ont aucun choix. Si vous establissez que la neige soit
noire, ils argumentent au rebours, qu'elle est blanche. Si vous
dites qu'elle n'est ny l'vn, ny l'autre, c'est à eux à maintenir qu'elle
est tous les deux. Si par certain iugement vous tenez, que vous n'en
sçauez rien, ils vous maintiendront que vous le sçauez. Ouï, et si
par vn axiome affirmatif vous asseurez que vous en doutez, ils vous•
iront debattant que vous n'en doutez pas; ou que vous ne pouuez
iuger et establir que vous en doutez. Et par cette extremité de
doubte, qui se secoue soy-mesme, ils se separent et se diuisent de
plusieurs opinions, de celles mesmes, qui ont maintenu en plusieurs
façons, le doubte et l'ignorance. Pourquoy ne leur sera-il1
permis, disent-ils, comme il est entre les dogmatistes, à l'vn dire
vert, à l'autre iaulne, à eux aussi de doubter? Est-il chose qu'on
vous puisse proposer par l'aduouer ou refuser, laquelle il ne soit
pas loisible de considerer comme ambigue? Et où les autres sont
portez, ou par la coustume de leur païs, ou par l'institution des•
parens, ou par rencontre, comme par vne tempeste, sans iugement
et sans choix, voire le plus souuent auant l'aage de discretion, à
telle ou telle opinion, à la secte ou Stoïque ou Epicurienne, à laquelle
ils se treuuent hypothequez, asseruiz et collez, comme à
vne prise qu'ils ne peuuent desmordre: ad quamcumque disciplinam,2
velut tempestate, delati, ad eam, tanquam ad saxum, adhærescunt:
pourquoy, à ceux-cy, ne sera-il pareillement concedé, de
maintenir leur liberté, et considerer les choses sans obligation et
seruitude? Hoc liberiores et solutiores, quòd integra illis est iudicandi
potestas. N'est-ce pas quelque aduantage, de se trouuer•
desengagé de la necessité, qui bride les autres? Vaut-il pas mieux
demeurer en suspens que de s'infrasquer en tant d'erreurs que
l'humaine fantasie a produictes? Vaut-il pas mieux suspendre sa
persuasion, que de se mesler à ces diuisions seditieuses et querelleuses?
Qu'iray-ie choisir? Ce qu'il vous plaira, pourueu que vous3
choisissiez. Voila vne sotte responce: à laquelle il semble pourtant
que tout le dogmatisme arriue: par qui il ne nous est pas permis
d'ignorer ce que nous ignorons. Prenez le plus fameux party,
iamais il ne sera si seur, qu'il ne vous faille pour le deffendre,
attaquer et combattre cent et cent contraires partis. Vaut-il pas•
mieux se tenir hors de cette meslée? Il vous est permis d'espouser
comme vostre honneur et vostre vie, la creance d'Aristote sur
l'eternité de l'ame, et desdire et desmentir Platon là dessus, et à
eux il sera interdit d'en doubter? S'il est loisible à Panætius de
soustenir son iugement autour des aruspices, songes, oracles, vaticinations,
desquelles choses les Stoiciens ne doubtent aucunement:
pourquoy vn sage n'osera-il en toutes choses, ce que cettuy-cy
ose en celles qu'il a apprinses de ses maistres: establies du•
commun consentement de l'eschole, de laquelle il est sectateur
et professeur? Si c'est vn enfant qui iuge, il ne sçait que c'est: si
c'est vn sçauant, il est præoccuppé. Ils se sont reseruez vn
merueilleux aduantage au combat, s'estans deschargez du soin de
se couurir. Il ne leur importe qu'on les frappe, pourueu qu'ils1
frappent; et font leurs besongnes de tout. S'ils vainquent, vostre
proposition cloche; si vous, la leur: s'ils faillent, ils verifient
l'ignorance; si vous faillez, vous la verifiez: s'ils prouuent que
rien ne se sçache, il va bien; s'ils ne le sçauent pas prouuer,
il est bon de mesmes: Vt quum in eadem re paria contrariis in•
partibus momenta inueniuntur, facilius ab vtraque parte assertio
sustineatur. Et font estat de trouuer bien plus facilement,
pourquoy vne chose soit fausse, que non pas qu'elle soit vraye;
et ce qui n'est pas, que ce qui est: et ce qu'ils ne croyent
pas, que ce qu'ils croyent. Leurs façons de parler sont, Ie n'establis2
rien: Il n'est non plus ainsi qu'ainsin, ou que ny l'vn
ny l'autre: Ie ne le comprens point. Les apparences sont egales
par tout: la loy de parler, et pour et contre, est pareille. Rien ne
semble vray qui ne puisse sembler faux. Leur mot sacramental,
c'est επεχω; c'est à dire, ie soustiens, ie ne bouge. Voyla leurs•
refreins, et autres de pareille substance. Leur effect, c'est vne
pure, entiere, et tres-parfaicte surceance et suspension de iugement.
Ils se seruent de leur raison, pour enquerir et pour debattre:
mais non pas pour arrester et choisir. Quiconque imaginera
vne perpetuelle confession d'ignorance, vn iugement sans3
pente, et sans inclination, à quelque occasion que ce puisse estre,
il conçoit le Pyrrhonisme. I'exprime cette fantasie autant que ie
puis, par ce que plusieurs la trouuent difficile à conceuoir; et les
autheurs mesmes la representent vn peu obscurement et diuersement.
Quant aux actions de la vie, ils sont en cela de la commune•
façon. Ils se prestent et accommodent aux inclinations naturelles,
à l'impulsion et contrainte des passions, aux constitutions
des loix et des coustumes, et à la tradition des arts: non enim nos
Deus ista scire, sed tantummodo vti voluit. Ils laissent guider à ces
choses là, leurs actions communes, sans aucune opination ou•
iugement. Qui fait que ie ne puis pas bien assortir à ce discours,
ce qu'on dit de Pyrrho. Ils le peignent stupide et immobile, prenant
vn train de vie farouche et inassociable, attendant le hurt des
charrettes, se presentant aux precipices, refusant de s'accommoder
aux loix. Cela est encherir sur sa discipline. Il n'a pas voulu se1
faire pierre ou souche: il a voulu se faire homme viuant, discourant,
et raisonnant, iouyssant de tous plaisirs et commoditez naturelles,
embesoignant et se seruant de toutes ses pieces corporelles
et spirituelles, en regle et droicture. Les priuileges fantastiques,
imaginaires, et faulx, que l'homme s'est vsurpé, de•
regenter, d'ordonner, d'establir, il les a de bonne foy renoncez et
quittez. Si n'est-il point de secte, qui ne soit contrainte de permettre
à son sage de suiure assez de choses non comprinses, ny
perceuës ny consenties, s'il veut viure. Et quand il monte en mer,
il suit ce dessein, ignorant s'il luy sera vtile: et se plie, à ce que2
le vaisseau est bon, le pilote experimenté, la saison commode:
circonstances probables seulement. Apres lesquelles il est tenu
d'aller, et se laisser remuer aux apparances, pourueu qu'elles
n'ayent point d'expresse contrarieté. Il a vn corps, il a vne ame:
les sens le poussent, l'esprit l'agite. Encore qu'il ne treuue point•
en soy cette propre et singuliere marque de iuger, et qu'il s'apperçoiue,
qu'il ne doit engager son consentement, attendu qu'il peut
estre quelque faulx pareil à ce vray: il ne laisse de conduire les
offices de sa vie pleinement et commodement. Combien y a il
d'arts, qui font profession de consister en la coniecture, plus qu'en3
la science? qui ne decident pas du vray et du faulx, et suiuent
seulement ce qu'il semble? Il y a, disent-ils, et vray et faulx, et
y a en nous dequoy le chercher, mais non pas dequoy l'arrester à
la touche. Nous en valons bien mieux, de nous laisser manier sans
inquisition, à l'ordre du monde. Vne ame garantie de preiugé, a•
vn merueilleux auancement vers la tranquillité. Gents qui iugent
et contrerollent leurs iuges, ne s'y soubsmettent iamais deuëment.
Combien et aux loix de la religion, et aux loix politiques se
trouuent plus dociles et aisez à mener, les esprits simples et incurieux,
que ces esprits surueillants et pedagogues des causes
diuines et humaines? Il n'est rien en l'humaine inuention, où il
y ait tant de verisimilitude et d'vtilité. Cette-cy presente l'homme
nud et vuide, recognoissant sa foiblesse naturelle, propre à receuoir
d'en hault quelque force estrangere, desgarni d'humaine•
science, et d'autant plus apte à loger en soy la diuine, aneantissant
son iugement, pour faire plus de place à la foy: ny mescreant
ny establissant aucun dogme contre les loix et obseruances communes,
humble, obeïssant, disciplinable, studieux; ennemy iuré
d'heresie, et s'exemptant par consequent des vaines et irreligieuses1
opinions introduites par les fauces sectes. C'est vne carte blanche
preparée à prendre du doigt de Dieu telles formes qu'il luy plaira
d'y grauer. Plus nous nous renuoyons et commettons à Dieu, et
renonçons à nous, mieux nous en valons. Accepte, dit l'Ecclesiaste,
en bonne part les choses au visage et au goust qu'elles se presentent•
à toy, du iour à la iournée: le demeurant est hors de ta
cognoissance. Dominus nouit cogitationes hominum, quoniam vanæ
sunt. Voila comment, des trois generales sectes de Philosophie,
les deux font expresse profession de dubitation et d'ignorance:
et en celle des dogmatistes, qui est troisiesme, il est aysé à descouurir,2
que la plus part n'ont pris le visage de l'asseurance que
pour auoir meilleure mine. Ils n'ont pas tant pensé nous establir
quelque certitude, que nous montrer iusques où ils estoient allez
en cette chasse de la verité, quam docti fingunt magis quàm norunt.
Timæus ayant à instruire Socrates de ce qu'il sçait des Dieux, du•
monde, et des hommes, propose d'en parler comme vn homme à
vn homme; et qu'il suffit, si ses raisons sont probables, comme
les raisons d'vn autre: car les exactes raisons n'estre en sa main,
ny en mortelle main. Ce que l'vn de ses sectateurs a ainsin imité:
Vt potero, explicabo: nec tamen, vt Pythius Apollo, certa vt sint3
et fixa, quæ dixero: sed, vt homunculus, probabilia coniectura
sequens. Et cela sur le discours du mespris de la mort: discours
naturel et populaire. Ailleurs il l'a traduit, sur le propos mesme
de Platon. Si fortè, de Deorum natura ortúque mundi disserentes,
minus id quod habemus in animo consequimur, haud erit mirum.•
Æquum est enim meminisse, et me, qui disseram, hominem esse, et
vos qui iudicetis: vt, si probabilia dicentur, nihil vltrà requiratis.
Aristote nous entasse ordinairement vn grand nombre d'autres
opinions, et d'autres creances, pour y comparer la sienne, et
nous faire voir de combien il est allé plus outre, et combien il
approche de plus pres la verisimilitude. Car la verité ne se iuge
point par authorité et tesmoignage d'autruy. Et pourtant euita
religieusement Epicurus d'en alleguer en ses escrits. Cettuy-là•
est le prince des dogmatistes, et si nous apprenons de luy, que le
beaucoup sçauoir apporte l'occasion de plus doubter. On le void
à escient se couurir souuent d'obscurité si espesse et inextricable,
qu'on n'y peut rien choisir de son aduis. C'est par effect vn Pyrrhonisme
soubs vne forme resolutiue. Oyez la protestation de Cicero,1
qui nous explique la fantasie d'autruy par la sienne. Qui requirunt,
quid de quaque re ipsi sentiamus: curiosius id faciunt, quàm necesse
est. Hæc in philosophia ratio, contra omnia disserendi, nullamque
rem apertè iudicandi, profecta à Socrate, repetita ab
Arcesila, confirmata à Carneade, vsque ad nostram viget ætatem.•
Hi sumus, qui omnibus veris falsa quædam adiuncta esse dicamus,
tanta similitudine, vt in ijs nulla insit certè iudicandi et assentiendi
nota. Pourquoy, non Aristote seulement, mais la plus part
des philosophes, ont ils affecté la difficulté, si ce n'est pour faire
valoir la vanité du subject, et amuser la curiosité de nostre esprit,2
luy donnant où se paistre, à ronger cet os creuz et descharné?
Clytomachus affermoit n'auoir iamais sçeu, par les escrits de
Carneades, entendre de quelle opinion il estoit. Pourquoy a euité
aux siens Epicurus, la facilité, et Heraclytus en a esté surnommé
σχοτεινος? La difficulté est vne monoye que les sçauans employent,•
comme les joueurs de passe-passe pour ne descouurir la vanité
de leur art: et de laquelle l'humaine bestise se paye aysément.
Clarus ob obscuram linguam, magis inter inanes:
Omnia enim stolidi magis admirantur amántque,
Inuersis quæ sub verbis latitantia cernunt.3
Cicero reprend aucuns de ses amis d'auoir accoustumé de
mettre à l'astrologie, au droit, à la dialectique, et à la geometrie,
plus de temps, que ne meritoyent ces arts: et que cela les diuertissoit
des deuoirs de la vie, plus vtiles et honnestes. Les philosophes
Cyrenaïques mesprisoyent esgalement la physique et la•
dialectique. Zenon tout au commencement des liures de la republique,
declaroit inutiles toutes les liberales disciplines. Chrysippus
disoit, que ce que Platon et Aristote auoyent escrit de la
logique, ils l'auoyent escrit par ieu et par exercice: et ne pouuoit
croire qu'ils eussent parlé à certes d'vne si vaine matiere. Plutarque4
le dit de la metaphysique, Epicurus l'eust encores dict de
la rhetorique, de la grammaire, poësie, mathematique, et hors la
physique, de toutes les autres sciences: et Socrates de toutes, sauf
celle des mœurs et de la vie. De quelque chose qu'on s'enquist
à luy, il ramenoit en premier lieu tousiours l'enquerant à rendre•
compte des conditions de sa vie, presente et passée, lesquelles il
examinoit et iugeoit: estimant tout autre apprentissage subsecutif
à celuy-la et supernumeraire. Parum mihi placeant eæ litteræ quæ
ad virtutem doctoribus nihil profuerunt. La plus part des arts ont
esté ainsi mesprisés par le mesme sçauoir. Mais ils n'ont pas1
pensé qu'il fust hors de propos, d'exercer leur esprit és choses
mesmes, où il n'y auoit nulle solidité profitable. Au demeurant,
les vns ont estimé Plato dogmatiste, les autres dubitateur, les
autres en certaines choses l'vn, et en certaines choses l'autre. Le
conducteur de ses dialogismes, Socrates, va tousiours demandant•
et esmouuant la dispute, iamais l'arrestant, iamais satisfaisant:
et dit n'auoir autre science, que la science de s'opposer. Homere
leur autheur a planté egalement les fondements à toutes les sectes
de philosophie, pour montrer, combien il estoit indifferent par où
nous allassions. De Platon nasquirent dix sectes diuerses, dit-on.2
Aussi, à mon gré, iamais instruction ne fut titubante, et rien asseuerante,
si la sienne ne l'est. Socrates disoit, que les sages
femmes en prenant ce mestier de faire engendrer les autres, quittent
le mestier d'engendrer elles. Que luy par le tiltre de sage
homme, que les Dieux luy auoyent deferé, s'estoit aussi desfaict•
en son amour virile et mentale, de la faculté d'enfanter: se contentant
d'ayder et fauorir de son secours les engendrants: ouurir
leur nature; graisser leurs conduits: faciliter l'yssue de leur enfantement:
iuger d'iceluy: le baptizer: le nourrir: le fortifier:
l'emmaillotter, et circoncir: exerçant et maniant son engin, aux3
perils et fortunes d'autruy. Il est ainsi de la plus part des
autheurs de ce tiers genre, comme les anciens ont remerqué des
escripts d'Anaxagoras, Democritus, Parmenides, Xenophanes, et
autres. Ils ont vne forme d'escrire douteuse en substance et en
dessein, enquerant plustost qu'instruisant: encore qu'ils entresement•
leur stile de cadances dogmatistes. Cela se voit il pas aussi
bien en Seneque et en Plutarque? combien disent ils tantost d'vn
visage, tantost d'vn autre, pour ceux qui y regardent de prez? Et
les reconciliateurs des iurisconsultes deuoyent premierement les
concilier chacun à soy. Platon me semble auoir aymé cette forme
de philosopher par dialogues, à escient, pour loger plus decemment
en diuerses bouches la diuersité et variation de ses propres
fantasies. Diuersement traitter les matieres, est aussi bien les•
traitter, que conformement, et mieux: à sçauoir plus copieusement
et vtilement. Prenons exemple de nous. Les arrests font le point
extreme du parler dogmatiste et resolutif: si est ce que ceux que
noz parlements presentent au peuple, les plus exemplaires, propres
à nourrir en luy la reuerence qu'il doit à cette dignité, principalement1
par la suffisance des personnes qui l'exercent, prennent
leur beauté, non de la conclusion, qui est à eux quotidienne, et
qui est commune à tout iuge, tant comme de la disceptation et
agitation des diuerses et contraires ratiocinations, que la matiere
du droit souffre. Et le plus large champ aux reprehensions des•
vns philosophes à l'encontre des autres, se tire des contradictions
et diuersitez, en quoy chacun d'eux se trouue empestré: ou par
dessein, pour montrer la vacillation de l'esprit humain autour de
toute matiere, ou forcé ignoramment, par la volubilité et incomprehensibilité
de toute matiere. Que signifie ce refrein? en2
vn lieu glissant et coulant suspendons nostre creance: car, comme
dit Eurypides,
Les œuures de Dieu en diuerses
Façons, nous donnent des trauerses.
Semblable à celuy qu'Empedocles semoit souuent en ses liures,•
comme agité d'vne diuine fureur, et forcé de la verité. Non non,
nous ne sentons rien, nous ne voyons rien, toutes choses nous sont
occultes, il n'en est aucune de laquelle nous puissions establir
quelle elle est: reuenant à ce mot diuin, Cogitationes mortalium timidæ,
et incertæ adinuentiones nostræ, et providentiæ. Il ne faut3
pas trouuer estrange, si gens desesperez de la prise n'ont pas laissé
d'auoir plaisir à la chasse, l'estude estant de soy vne occupation
plaisante: et si plaisante, que parmy les voluptez, les Stoïciens defendent
aussi celle qui vient de l'exercitation de l'esprit, y veulent
de la bride, et trouuent de l'intemperance à trop sçauoir. Democritus•
ayant mangé à sa table des figues, qui sentoient le miel, commença
soudain à chercher en son esprit, d'où leur venoit cette douceur
inusitee, et pour s'en esclaircir, s'alloit leuer de table, pour
voir l'assiette du lieu où ces figues auoyent esté cueillies: sa chambriere,
ayant entendu la cause de ce remuëment, luy dit en riant,
qu'il ne se penast plus pour cela, car c'estoit qu'elle les auoit mises
en vn vaisseau, où il y auoit eu du miel. Il se despita, dequoy elle
luy auoit osté l'occasion de cette recherche, et desrobé matiere à
sa curiosité. Va, luy dit-il, tu m'as faict desplaisir, ie ne lairray•
pourtant d'en chercher la cause, comme si elle estoit naturelle.
Et volontiers n'eust failly de trouuer quelque raison vraye, à vn
effect faux et supposé. Cette histoire d'vn fameux et grand philosophe,
nous represente bien clairement cette passion studieuse,
qui nous amuse à la poursuyte des choses, de l'acquest desquelles1
nous sommes desesperez. Plutarque recite vn pareil exemple de
quelqu'vn, qui ne vouloit pas estre esclaircy de ce, dequoy il estoit
en doute, pour ne perdre le plaisir de le chercher: comme l'autre,
qui ne vouloit pas que son medecin luy ostast l'alteration de la
fieure, pour ne perdre le plaisir de l'assouuir en beuuant. Satius•
est superuacua discere, quàm nihil. Tout ainsi qu'en toute pasture
il y a le plaisir souuent seul, et tout ce que nous prenons, qui est
plaisant, n'est pas tousiours nutritif, ou sain: pareillement ce
que nostre esprit tire de la science, ne laisse pas d'estre voluptueux,
encore qu'il ne soit ny alimentant ny salutaire. Voicy2
comme ils disent: La consideration de la nature est vne pasture
propre à nos esprits, elle nous esleue et enfle, nous fait desdaigner
les choses basses et terriennes, par la comparaison des superieures
et celestes: la recherche mesme des choses occultes et grandes
est tresplaisante, voire à celuy qui n'en acquiert que la reuerence,•
et crainte d'en iuger. Ce sont des mots de leur profession. La vaine
image de cette maladiue curiosité, se voit plus expressement
encores en cet autre exemple, qu'ils ont par honneur si souuent
en la bouche. Eudoxus souhaittoit et prioit les Dieux, qu'il peust
vne fois voir le soleil de pres, comprendre sa forme, sa grandeur,3
et sa beauté, à peine d'en estre bruslé soudainement. Il veut au
prix de sa vie, acquerir vne science, de laquelle l'vsage et possession
luy soit quand et quand ostée. Et pour cette soudaine et
volage cognoissance, perdre toutes autres cognoissances qu'il a, et
qu'il peut acquerir par apres. Ie ne me persuade pas aysement,•
qu'Epicurus, Platon, et Pythagoras nous ayent donné pour argent
contant leurs Atomes, leurs Idées, et leurs Nombres. Ils estoyent
trop sages pour establir leurs articles de foy, de chose si incertaine,
et si debattable. Mais en cette obscurité et ignorance du
monde, chacun de ces grands personnages, s'est trauaillé d'apporter
vne telle quelle image de lumiere: et ont promené leur•
ame à des inuentions, qui eussent au moins vne plaisante et
subtile apparence, pourueu que toute fausse, elle se peust maintenir
contre les oppositions contraires: Vnicuique ista pro ingenio
finguntur, non ex scientiæ vi. Vn ancien, à qui on reprochoit, qu'il
faisoit profession de la Philosophie, de laquelle pourtant en son1
iugement, il ne tenoit pas grand compte, respondit que cela,
c'estoit vrayement philosopher. Ils ont voulu considerer tout,
balancer tout, et ont trouué cette occupation propre à la naturelle
curiosité qui est en nous. Aucunes choses, ils les ont escrites pour
le besoin de la societé publique, comme leurs religions: et a•
esté raisonnable pour cette consideration, que les communes
opinions, ils n'ayent voulu les esplucher au vif, aux fins de n'engendrer
du trouble en l'obeyssance des loix et coustumes de leur
pays. Platon traitte ce mystere d'vn ieu assez descouuert. Car
où il escrit selon soy, il ne prescrit rien à certes. Quand il fait2
le legislateur, il emprunte vn style regentant et asseuerant: et si
y mesle hardiment les plus fantastiques de ses inuentions: autant
vtiles à persuader à la commune, que ridicules à persuader à soy-mesme:
sçachant combien nous sommes propres à receuoir
toutes impressions, et sur toutes, les plus farouches et enormes.•
Et pourtant en ses loix, il a grand soing, qu'on ne chante en
publiq que des poësies, desquelles les fabuleuses feintes tendent
à quelque vtile fin: estant si facile d'imprimer touts fantosmes
en l'esprit humain, que c'est iniustice de ne le paistre plustost
de mensonges profitables, que de mensonges ou inutiles ou dommageables.3
Il dit tout destrousseement en sa Republique, que pour
le profit des hommes, il est souuent besoin de les piper. Il est
aisé à distinguer, les vnes sectes auoir plus suiuy la verité, les
autres l'vtilité, par où celles cy ont gaigné credit. C'est la misere de
nostre condition, que souuent ce qui se presente à nostre imagination•
pour le plus vray, ne s'y presente pas pour le plus vtile à
nostre vie. Les plus hardies sectes, Epicurienne, Pyrrhonienne,
nouuelle Academique, encore sont elles contrainctes de se plier à
la loy ciuile, au bout du compte. Il y a d'autres subiects qu'ils
ont belutez, qui à gauche, qui à dextre, chacun se trauaillant d'y4
donner quelque visage, à tort ou à droit. Car n'ayans rien trouué
de si caché, dequoy ils n'ayent voulu parler, il leur est souuent
force de forger des coniectures foibles et foles: non qu'ils les
prinssent eux mesmes pour fondement, ne pour establir quelque
verité, mais pour l'exercice de leur estude. Non tam id sensisse•
quod dicerent, quàm exercere ingenia materiæ difficultate videntur
voluisse. Et si on ne le prenoit ainsi, comme couuririons nous vne
si grande inconstance, varieté, et vanité d'opinions, que nous
voyons auoir esté produites par ces ames excellentes et admirables?
Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que de vouloir deuiner1
Dieu par nos analogies et coniectures: le regler, et le monde, à
nostre capacité et à nos loix? et nous seruir aux despens de la
diuinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu'il luy a pleu
despartir à nostre naturelle condition? et par ce que nous ne
pouuons estendre nostre veuë iusques en son glorieux siege, l'auoir•
ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres? De toutes
les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là
me semble auoir eu plus de vray-semblance et plus d'excuse, qui
recognoissoit Dieu comme vne puissance incomprehensible, origine
et conseruatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection,2
receuant et prenant en bonne part l'honneur et la reuerence, que
les humains luy rendoient soubs quelque visage, soubs quelque
nom et en quelque maniere que ce fust.
Iupiter omnipotens, rerum, regúmque, Deûmque,
Progenitor, genitrixque.•
Ce zele vniuersellement a esté veu du ciel de bon œil. Toutes
polices ont tiré fruit de leur deuotion. Les hommes, les actions
impies, ont eu par tout les euenements sortables. Les histoires
payennes recognoissent de la dignité, ordre, iustice, et des prodiges
et oracles employez à leur profit et instruction, en leurs3
religions fabuleuses: Dieu par sa misericorde daignant à l'aduenture
fomenter par ces benefices temporels, les tendres principes
d'vne telle quelle brute cognoissance, que la raison naturelle leur
donnoit de luy, au trauers des fausses images de leurs songes.
Non seulement fausses, mais impies aussi et iniurieuses, sont•
celles que l'homme a forgé de son inuention. Et de toutes les religions,
que Sainct Paul trouua en credit à Athenes, celle qu'ils
auoyent dediée à vne diuinité cachée et incognue, luy sembla la
plus excusable. Pythagoras adombra la verité de plus pres:
iugeant que la cognoissance de cette cause premiere, et estre des
estres, deuoit estre indefinie, sans prescription, sans declaration:
que ce n'estoit autre chose, que l'extreme effort de nostre imagination,
vers la perfection: chacun en amplifiant l'idée selon sa
capacité. Mais si Numa entreprint de conformer à ce proiect la•
deuotion de son peuple: l'attacher à vne religion purement mentale,
sans obiect prefix, et sans meslange materiel: il entreprint
chose de nul vsage. L'esprit humain ne se sçauroit maintenir vaguant
en cet infini de pensées informes: il les luy faut compiler
à certaine image à son modelle. La majesté diuine s'est ainsi pour1
nous aucunement laissé circonscrire aux limites corporels. Ses sacrements
supernaturels et celestes, ont des signes de nostre terrestre
condition. Son adoration s'exprime par offices et paroles
sensibles: car c'est l'homme, qui croid et qui prie. Ie laisse à part
les autres arguments qui s'employent à ce subiect. Mais à peine•
me feroit on accroire, que la veuë de noz crucifix, et peinture de
ce piteux supplice, que les ornements et mouuements ceremonieux
de noz eglises, que les voix accommodées à la deuotion de nostre
pensée, et cette esmotion des sens n'eschauffent l'ame des peuples,
d'vne passion religieuse, de tres-vtile effect. De celles ausquelles2
on a donné corps comme la necessité l'a requis, parmy cette
cecité vniuerselle, ie me fusse, ce me semble, plus volontiers attaché
à ceux qui adoroient le soleil,
La lumiere commune,
L'œil du monde: et si Dieu au chef porte des yeux,•
Les rayons du soleil sont ses yeux radieux,
Qui donnent vie à tous, nous maintiennent et gardent,
Et les faicts des humains en ce monde regardent:
Ce beau, ce grand soleil, qui nous faict les saisons,
Selon qu'il entre ou sort de ses douze maisons:3
Qui remplit l'vniuers de ses vertus cognues:
Qui d'vn traict de ses yeux nous dissipe les nuës:
L'esprit, l'ame du monde, ardant et flamboyant,
En la course d'vn iour tout le ciel tournoyant,
Plein d'immense grandeur, rond, vagabond et ferme:•
Lequel tient dessoubs luy tout le monde pour terme:
En repos sans repos, oysif, et sans seiour,
Fils aisné de nature, et le pere du iour.
D'autant qu'outre cette sienne grandeur et beauté, c'est la piece
de cette machine, que nous descouurons la plus esloignée de nous:4
et par ce moyen si peu cognuë, qu'ils estoyent pardonnables, d'en
entrer en admiration et reuerence. Thales, qui le premier s'enquesta
de telle matiere, estima Dieu vn esprit, qui fit d'eau toutes
choses. Anaximander, que les Dieux estoyent mourants et naissants
à diuerses saisons: et que c'estoyent des mondes infinis en nombre.
Anaximenes, que l'air estoit Dieu, qu'il estoit produit et immense,
tousiours mouuant. Anaxagoras le premier a tenu, la description•
et maniere de toutes choses, estre conduitte par la force
et raison d'vn esprit infini. Alcmæon a donné la diuinité au soleil,
à la lune, aux astres, et à l'ame. Pythagoras a faict Dieu, vn esprit
espandu par la nature de toutes choses, d'où noz ames sont déprinses.
Parmenide, vn cercle entournant le ciel, et maintenant1
le monde par l'ardeur de la lumiere. Empedocles disoit estre des
Dieux, les quatre natures, desquelles toutes choses sont faittes.
Protagoras, n'auoir rien que dire, s'ils sont ou non, ou quels ils
sont. Democritus, tantost que les images et leurs circuitions sont
Dieux: tantost cette nature, qui eslance ces images: et puis, nostre•
science et intelligence. Platon dissipe sa creance à diuers visages.
Il dit au Timée, le pere du monde ne se pouuoir nommer. Aux
Loix, qu'il ne se faut enquerir de son estre. Et ailleurs en ces
mesmes liures il fait le monde, le ciel, les astres, la terre, et nos
ames Dieux, et reçoit en outre ceux qui ont esté receuz par l'ancienne2
institution en chasque republique. Xenophon rapporte vn
pareil trouble de la discipline de Socrates. Tantost qu'il ne se faut
enquerir de la forme de Dieu: et puis il luy fait establir que le
soleil est Dieu, et l'ame Dieu: qu'il n'y en a qu'vn, et puis qu'il y
en a plusieurs. Speusippus neueu de Platon, fait Dieu certaine•
force gouuernant les choses, et qu'elle est animale. Aristote, à
cette heure, que c'est l'esprit, à cette heure le monde: à cette
heure il donne vn autre maistre à ce monde, et à cette heure fait
Dieu l'ardeur du ciel. Xenocrates en fait huict. Les cinq nommez
entre les planetes, le sixiesme composé de toutes les estoiles fixes,3
comme de ses membres: le septiesme et huictiesme, le soleil et
la lune. Heraclides Ponticus ne fait que vaguer entre ses aduis, et
en fin priue Dieu de sentiment: et le fait remuant de forme à
autre, et puis dit que c'est le ciel et la terre. Theophraste se promeine
de pareille irresolution entre toutes ses fantasies: attribuant•
l'intendance du monde tantost à l'entendement, tantost au
ciel, tantost aux estoilles. Strato, que c'est Nature ayant la force
d'engendrer, augmenter et diminuer, sans forme et sentiment.
Zeno, la loy naturelle, commandant le bien et prohibant le mal:
laquelle loy est vn animant: et oste les Dieux accoustumez, Iupiter,
Iuno, Vesta, Diogenes Apolloniates, que c'est l'aage. Xenophanes faict
Dieu rond, voyant, oyant, non respirant, n'ayant rien de commun
auec l'humaine nature. Aristo estime la forme de Dieu incomprenable,
le priue de sens, et ignore s'il est animant ou autre chose.•
Cleanthes, tantost la raison, tantost le monde, tantost l'ame de
Nature, tantost la chaleur supreme entourant et enuelopant tout.
Perseus auditeur de Zenon, a tenu, qu'on a surnommé Dieux, ceux
qui auoyent apporté quelque notable vtilité à l'humaine vie, et
les choses mesmes profitables. Chrysippus faisoit vn amas confus1
de toutes les precedentes sentences, et compte entre mille formes
de Dieux qu'il fait, les hommes aussi, qui sont immortalisez. Diagoras
et Theodorus nioyent tout sec, qu'il y eust des Dieux. Epicurus
faict les Dieux luisants, transparents, et perflables, logez,
comme entre deux forts, entre deux mondes, à couuert des coups:•
reuestus d'vne humaine figure et de nos membres, lesquels membres
leur sont de nul vsage.
Ego Deùm genus esse semper dixi, et dicam cælitum,
Sed eos non curare opinor, quid agat humanum genus.
Fiez vous à vostre philosophie: vantez vous d'auoir trouué la2
feue au gasteau, à voir ce tintamarre de tant de ceruelles philosophiques.
Le trouble des formes mondaines, a gaigné sur moy, que
les diuerses mœurs et fantaisies aux miennes, ne me desplaisent
pas tant, comme elles m'instruisent; ne m'enorgueillissent pas tant
comme elles m'humilient en les conferant. Et tout autre choix que•
celuy qui vient de la main expresse de Dieu, me semble choix de
peu de prerogatiue. Les polices du monde ne sont pas moins contraires
en ce subiect, que les escholes: par où nous pouuons apprendre,
que la Fortune mesme n'est pas plus diuerse et variable,
que nostre raison, ny plus aueugle et inconsiderée. Les choses les3
plus ignorées sont plus propres à estre deifiées. Parquoy de faire
de nous des Dieux, comme l'ancienneté, cela surpasse l'extreme foiblesse
de discours. I'eusse encore plustost suyuy ceux qui adoroient
le serpent, le chien et le bœuf: d'autant que leur nature et
leur estre nous est moins cognu; et auons plus de loy d'imaginer ce•
qu'il nous plaist de ces bestes-là, et leur attribuer des facultez extraordinaires.
Mais d'auoir faict des Dieux de nostre condition, de
laquelle nous deuons cognoistre l'imperfection, leur auoir attribué
le desir, la cholere, les vengeances, les mariages, les generations,
et les parenteles, l'amour, et la ialousie, nos membres et nos os,
nos fieures et nos plaisirs, nos morts et sepultures, il faut que cela•
soit party d'vne merueilleuse yuresse de l'entendement humain.
Quæ procul vsque adeo diuino ab numine distant,
Inque Deûm numero quæ sint indigna videri.
Formæ, ætates, vestitus, ornatus noti sunt: genera, coniugia, cognationes,
omniáque traducta ad similitudinem imbecillitatis humanæ:1
nam et perturbatis animis inducuntur: accipimus enim Deorum
cupiditates, ægritudines, iracundias. Comme d'auoir attribué la diuinité
non seulement à la foy, à la vertu, à l'honneur, concorde, liberté,
victoire, pieté: mais aussi à la volupté, fraude, mort, enuie,
vieillesse, misere: à la peur, à la fieure, et à la male fortune, et•
autres iniures de nostre vie, fresle et caduque.
Quid iuuat hoc, templis nostros inducere mores?
O curuæ in terris animæ et cælestium inanes!
Les Ægyptiens d'vne impudente prudence, defendoyent sur peine
de la hart, que nul eust à dire que Serapis et Isis leurs Dieux, eussent2
autres fois esté hommes: et nul n'ignoroit, qu'ils ne l'eussent
esté. Et leur effigie representée le doigt sur la bouche, signifioit,
dit Varro, cette ordonnance mysterieuse à leurs prestres, de taire
leur origine mortelle, comme par raison necessaire anullant toute
leur veneration. Puis que l'homme desiroit tant de s'apparier à•
Dieu, il eust mieux faict, dit Cicero, de ramener à soy les conditions
diuines, et les attirer çà bas, que d'envoyer là haut sa corruption
et sa misere: mais à le bien prendre, il a fait en plusieurs
façons, et l'vn, et l'autre, de pareille vanité d'opinion. Quand les
philosophes espeluchent la hierarchie de leurs Dieux, et font les3
empressez à distinguer leurs alliances, leurs charges, et leur puissance,
ie ne puis pas croire qu'ils parlent à certes. Quand Platon
nous dechiffre le verger de Pluton, et les commoditez ou peines
corporelles, qui nous attendent encore apres la ruine et aneantissement
de nos corps, et les accommode au ressentiment, que nous•
auons en cette vie:
Secreti celant calles, et myrtea circùm
Sylua tegit; curæ non ipsa in morte relinquunt.
Quand Mahumet promet aux siens vn paradis tapissé, paré d'or et
de pierreries, peuplé de garses d'excellente beauté, de vins, et de4
viures singuliers, ie voy bien que ce sont des moqueurs qui se
plient à nostre bestise, pour nous emmieller et attirer par ces opinions
et esperances, conuenables à nostre mortel appetit. Si sont
aucuns des nostres tombez en pareil erreur, se promettants apres
la resurrection vne vie terrestre et temporelle, accompagnée de
toutes sortes de plaisirs et commoditez mondaines. Croyons nous•
que Platon, luy qui a eu ses conceptions si celestes, et si grande
accointance à la diuinité, que le surnom luy en est demeuré, ait
estimé que l'homme, cette pauure creature, eust rien en luy d'applicable
à cette incomprehensible puissance? et qu'il ait creu que
nos prises languissantes fussent capables, ny la force de nostre sens1
assez robuste, pour participer à la beatitude, ou peine eternelle?
Il faudroit luy dire de la part de la raison humaine: Si les plaisirs
que tu nous promets en l'autre vie, sont de ceux que i'ay senti
çà bas, cela n'a rien de commun auec l'infinité. Quand tous mes
cinq sens de nature, seroient combles de liesse, et cette ame saisie•
de tout le contentement qu'elle peut desirer et esperer, nous sçauons
ce qu'elle peut: cela, ce ne seroit encore rien. S'il y a quelque
chose du mien, il n'y a rien de diuin: si cela n'est autre, que
ce qui peut appartenir à cette nostre condition presente, il ne peut
estre mis en compte. Tout contentement des mortels est mortel. La2
recognoissance de nos parens, de nos enfans, et de nos amis, si
elle nous peut toucher et chatouïller en l'autre monde, si nous tenons
encores à vn tel plaisir, nous sommes dans les commoditez
terrestres et finies. Nous ne pouuons dignement conceuoir la grandeur
de ces hautes et diuines promesses, si nous les pouuons•
aucunement conceuoir. Pour dignement les imaginer, il les faut
imaginer inimaginables, indicibles et incomprehensibles, et parfaictement
autres, que celles de nostre miserable experience. Oeuil
ne sçauroit voir, dit Sainct Paul: et ne peut monter en cœur
d'homme, l'heur que Dieu prepare aux siens. Et si pour nous en3
rendre capables, on reforme et rechange nostre estre, comme tu
dis Platon par tes purifications, ce doit estre d'vn si extreme changement
et si vniuersel, que par la doctrine physique, ce ne sera
plus nous:
Hector erat tunc cùm bello certabat, at ille•
Tractus ab Æmonio non erat Hector equo;
ce sera quelque autre chose qui receura ces recompenses.
Quod mutatur, dissoluitur, interit ergo:
Traiiciuntur enim partes atque ordine migrant.
Car en la Metempsycose de Pythagoras, et changement d'habitation
qu'il imaginoit aux ames, pensons nous que le lyon, dans
lequel est l'ame de Cæsar, espouse les passions, qui touchoient
Cæsar, ny que ce soit luy? Si c'estoit encore luy, ceux là auroyent
raison, qui combattants cette opinion contre Platon, luy reprochent•
que le fils se pourroit trouuer à cheuaucher sa mere, reuestuë
d'vn corps de mule, et semblables absurditez. Et pensons
nous qu'és mutations qui se font des corps des animaux en autres
de mesme espece, les nouueaux venus ne soyent autres que leurs
predecesseurs? Des cendres d'vn phœnix s'engendre, dit-on, vn ver,1
et puis vn autre phœnix: ce second phœnix, qui peut imaginer,
qu'il ne soit autre que le premier? Les vers qui font nostre soye,
on les void comme mourir et assecher, et de ce mesme corps se
produire vn papillon, et de là vn autre ver, qu'il seroit ridicule
estimer estre encores le premier. Ce qui a cessé vne fois d'estre,•
n'est plus:
Nec si materiam nostram collegerit ætas
Post obitum, rursúmque redegerit, vt sita nunc est,
Atque iterum nobis fuerint data lumina vitæ,
Pertineat quidquam tamen ad nos id quoque factum,2
Interrupta semel cùm sit repetentia nostra.
Et quand tu dis ailleurs Platon, que ce sera la partie spirituelle de
l'homme, à qui il touchera de iouyr des recompenses de l'autre
vie, tu nous dis chose d'aussi peu d'apparence.
Scilicet auolsus radicibus vt nequit vllam•
Dispicere ipse oculus rem seorsum corpore toto.
Car à ce compte ce ne sera plus l'homme, ny nous par consequent,
à qui touchera cette iouyssance. Car nous sommes bastis
de deux pieces principales essentielles, desquelles la separation,
c'est la mort et ruyne de nostre estre.3
Inter enim iacta est vitaï pausa, vagèque
Deerrarunt passim motus ab sensibus omnes.
Nous ne disons pas que l'homme souffre, quand les vers luy rongent
ses membres, dequoy il viuoit, et que la terre les consomme:
Et nihil hoc ad nos, qui coitu coniugióque•
Corporis atque animæ consistimus vniter apti.
D'auantage, sur quel fondement de leur iustice peuuent les
Dieux recognoistre et recompenser à l'homme apres sa mort ses
actions bonnes et vertueuses: puis que ce sont eux mesmes, qui
les ont acheminées et produites en luy? Et pourquoy s'offencent4
ils et vengent sur luy les vitieuses, puis qu'ils l'ont eux-mesmes
produict en cette condition fautiue, et que d'vn seul clin de leur
volonté, ils le peuuent empescher de faillir? Epicurus opposeroit-il
pas cela à Platon, auec grand'apparence de l'humaine raison,
s'il ne se couuroit souuent par cette sentence. Qu'il est impossible•
d'establir quelque chose de certain, de l'immortelle nature, par la
mortelle? Elle ne fait que fouruoyer par tout, mais specialement
quand elle se mesle des choses diuines. Qui le sent plus euidemment
que nous? Car encores que nous luy ayons donné des principes
certains et infallibles, encore que nous esclairions ses pas
par la saincte lampe de la verité, qu'il a pleu à Dieu nous communiquer:•
nous voyons pourtant iournellement, pour peu qu'elle se
démente du sentier ordinaire, et qu'elle se destourne ou escarte de
la voye tracée et battuë par l'Eglise, comme tout aussi tost elle se
perd, s'embarrasse et s'entraue, tournoyant et flotant dans cette mer
vaste, trouble, et ondoyante des opinions humaines, sans bride et1
sans but. Aussi tost qu'elle pert ce grand et commun chemin, elle
se va diuisant et dissipant en mille routes diuerses. L'homme ne
peut estre que ce qu'il est, ny imaginer que selon sa portée. C'est
plus grande presomption, dit Plutarque, à ceux qui ne sont qu'hommes,
d'entreprendre de parler et discourir des Dieux, et des demy-Dieux,•
que ce n'est à vn homme ignorant de musique, vouloir iuger
de ceux qui chantent: ou à vn homme qui ne fut iamais au camp,
vouloir disputer des armes et de la guerre, en presumant comprendre
par quelque legere coniecture, les effects d'vn art qui est
hors de sa cognoissance. L'ancienneté pensa, ce croy-ie, faire2
quelque chose pour la grandeur diuine, de l'apparier à l'homme,
la vestir de ses facultez, et estrener de ses belles humeurs et plus
honteuses necessitez: luy offrant de nos viandes à manger, de nos
danses, mommeries et farces à la resiouïr: de nos vestemens à se
couurir, et maisons à loger, la caressant par l'odeur des encens et•
sons de la musique, festons et bouquets, et pour l'accommoder à
noz vicieuses passions, flatant sa iustice d'vne inhumaine vengeance:
l'esiouïssant de la ruine et dissipation des choses par elle
creées et conseruées. Comme Tiberius Sempronius, qui fit brusler
pour sacrifice à Vulcan, les riches despouilles et armes qu'il auoit3
gaigné sur les ennemis en la Sardeigne: et Paul Æmyle, celles de
Macedoine, à Mars et à Minerue. Et Alexandre, arriué à l'Ocean
Indique, ietta en mer en faueur de Thetis, plusieurs grands vases
d'or: remplissant en outre ses autels d'vne boucherie non de
bestes innocentes seulement, mais d'hommes aussi: ainsi que plusieurs•
nations, et entre autres la nostre, auoyent en vsage ordinaire.
Et croy qu'il n'en est aucune exempte d'en auoir faict essay.
Sulmone creatos
Quattuor hic iuuenes totidem, quos educat Vfens,
Viuentes rapit, inferias quos immolet vmbris.4
Les Getes se tiennent immortels, et leur mourir n'est que s'acheminer
vers leur Dieu Zamolxis. De cinq en cinq ans ils depeschent
vers luy quelqu'vn d'entre eux, pour le requerir des choses necessaires.
Ce deputé est choisi au sort. Et la forme de le depescher
apres l'auoir de bouche informé de sa charge, est, que de ceux qui•
l'assistent, trois tiennent debout autant de iauelines, sur lesquelles
les autres le lancent à force de bras. S'il vient à s'enferrer en lieu
mortel, et qu'il trespasse soudain, ce leur est certain argument de
faueur diuine: s'il en eschappe, ils l'estiment meschant et execrable,
et en deputent encore vn autre de mesmes. Amestris mere de1
Xerxes, deuenuë vieille, fit pour vne fois enseuelir touts vifs quatorze
iouuenceaux des meilleures maisons de Perse, suyuant la religion
du pays, pour gratifier à quelque Dieu sousterrain. Encore
auiourd'huy les idoles de Themixtitan se cimentent du sang des
petits enfants: et n'aiment sacrifice que de ces pueriles et pures•
ames: iustice affamée du sang de l'innocence.
Tantum religio potuit suadere malorum!
Les Carthaginois immoloient leurs propres enfans à Saturne: et
qui n'en auoit point, en achetoit, estant cependant le pere et la
mere tenus d'assister à cet office, auec contenance gaye et contente.2
C'estoit vne estrange fantasie, de vouloir payer la bonté diuine,
de nostre affliction. Comme les Lacedemoniens qui mignardoient
leur Diane, par bourrellement des ieunes garçons, qu'ils faisoyent
fouëter en sa faueur, souuent iusques à la mort. C'estoit vne humeur
farouche, de vouloir gratifier l'architecte de la subuersion de•
son bastiment: et de vouloir garentir la peine deuë aux coulpables,
par la punition des non coulpables: et que la pauure Iphigenia
au port d'Aulide, par sa mort et par son immolation deschargeast
enuers Dieu l'armée des Grecs des offences qu'ils auoyent
commises:3
Et casta incestè nubendi tempore in ipso
Hostia concideret mactatu mœsta parentis:
et ces deux belles et genereuses ames des deux Decius, pere et fils,
pour propitier la faueur des Dieux enuers les affaires Romaines,
s'allassent ietter à corps perdu à trauers le plus espez des ennemis.•
Quæ fuit tanta Deorum iniquitas, vt placari populo Romano non possent,
nisi tales viri occidissent? Ioint que ce n'est pas au criminel
de se faire fouëter à sa mesure, et à son heure: c'est au iuge, qui
ne met en compte de chastiment, que la peine qu'il ordonne: et ne
peut attribuer à punition ce qui vient à gré à celuy qui le souffre.
La vengeance diuine presuppose nostre dissentiment entier, pour
sa iustice, et pour nostre peine. Et fut ridicule l'humeur de Polycrates
tyran de Samos, lequel pour interrompre le cours de son
continuel bon heur, et le compenser, alla ietter en mer le plus cher•
et precieux ioyau qu'il eust, estimant que par ce malheur aposté,
il satisfaisoit à la reuolution et vissicitude de la Fortune. Et elle
pour se moquer de son ineptie, fit que ce mesme ioyau reuinst encore
en ses mains, trouué au ventre d'vn poisson. Et puis à quel
vsage, les deschirements et desmembrements des Corybantes, des1
Menades, et en noz temps des Mahometans, qui s'esbalaffrent le visage,
l'estomach, les membres, pour gratifier leur prophete: veu
que l'offence consiste en la volonté, non en la poictrine, aux yeux,
aux genitoires, en l'embonpoinct, aux espaules, et au gosier?
Tantus est perturbatæ mentis et sedibus suis pulsæ furor, vt sic Dij•
placentur, quemadmodum ne homines quidem sæuiunt. Cette contexture
naturelle regarde par son vsage, non seulement nous, mais
aussi le seruice de Dieu et des autres hommes: c'est iniustice de
l'affoler à notre escient, comme de nous tuer pour quelque pretexte
que ce soit. Ce semble estre grand lascheté et trahison, de mastiner2
et corrompre les functions du corps, stupides et serues, pour espargner
à l'ame, la solicitude de les conduire selon raison. Vbi iratos
Deos timent, qui sic propitios habere merentur? In regiæ libidinis
voluptatem castrati sunt quidam; sed nemo sibi, ne vir esset, iubente
Domino, manus intulit. Ainsi remplissoyent ils leur religion de plusieurs•
mauuais effects.
Sæpius olim
Religio peperit scelerosa atque impia facta.
Or rien du nostre ne se peut apparier ou raporter en quelque
façon que ce soit, à la nature diuine, qui ne la tache et marque3
d'autant d'imperfection. Cette infinie beauté, puissance, et bonté,
comment peut elle souffrir quelque correspondance et similitude à
chose si abiecte que nous sommes, sans vn extreme interest et dechet
de sa diuine grandeur? Infirmum Dei fortius est hominibus: et
stultum Dei sapientius est hominibus. Stilpon le philosophe interrogé•
si les Dieux s'esiouïssent de nos honneurs et sacrifices: Vous
estes indiscret, respondit il: retirons nous à part, si vous voulez
parler de cela. Toutesfois nous luy prescriuons des bornes, nous
tenons sa puissance assiegée par nos raisons (i'appelle raison nos
resueries et nos songes, auec la dispense de la philosophie, qui
dit, le fol mesme et le meschant, forcener par raison: mais que•
c'est vne raison de particuliere forme) nous le voulons asseruir aux
apparences vaines et foibles de nostre entendement, luy qui a faict
et nous et nostre cognoissance. Par ce que rien ne se fait de rien,
Dieu n'aura sçeu bastir le monde sans matiere. Quoy, Dieu nous
a-il mis en main les clefs et les derniers ressorts de sa puissance?1
S'est-il obligé à n'outrepasser les bornes de nostre science? Mets le
cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer icy quelques traces de
ses effects: penses-tu qu'il y ayt employé tout ce qu'il a peu, et
qu'il ayt mis toutes ses formes et toutes ses idées, en cet ouurage?
Tu ne vois que l'ordre et la police de ce petit caueau où tu és logé,•
au moins si tu la vois: sa diuinité a vne iurisdiction infinie au
delà: cette piece n'est rien au prix du tout:
Omnia cùm cœlo terráque marique,
Nil sunt ad summam summaï totius omnem.
C'est vne loy municipale que tu allegues, tu ne sçays pas quelle est2
l'vniuerselle. Attache toy à ce à quoy tu és subiect, mais non pas
luy: il n'est pas ton confraire, ou concitoyen, ou compaignon. S'il
s'est aucunement communiqué à toy, ce n'est pas pour se raualer
à ta petitesse, ny pour te donner le contrerolle de son pouuoir.
Le corps humain ne peut voler aux nuës, c'est pour toy: le soleil•
bransle sans seiour sa course ordinaire: les bornes des mers et
de la terre ne se peuuent confondre: l'eau est instable et sans fermeté:
vn mur est sans froissure impenetrable à un corps solide;
l'homme ne peut conseruer sa vie dans les flammes: il ne peut
estre et au ciel et en la terre, et en mille lieux ensemble corporellement.3
C'est pour toy qu'il a faict ces regles: c'est toy qu'elles
attaquent. Il a tesmoigné aux Chrestiens qu'il les a toutes franchies
quand il luy a pleu. De vray pourquoy tout puissant, comme il est,
auroit il restreint ses forces à certaine mesure? en faueur de qui
auroit il renoncé son priuilege? Ta raison n'a en aucune autre•
chose plus de verisimilitude et de fondement, qu'en ce qu'elle te
persuade la pluralité des mondes,
Terrámque, et solem, lunam, mare, cætera quæ sunt,
Non esse vnica, sed numero magis innumerali.
Les plus fameux esprits du temps passé, l'ont creuë; et aucuns des4
nostres mesmes, forcez par l'apparence de la raison humaine.
D'autant qu'en ce bastiment, que nous voyons, il n'y a rien seul
et vn,
Cùm in summa res nulla sit vna,
Vnica quæ gignatur, et vnica soláque crescat:•
et que toutes les especes sont multipliées en quelque nombre. Par
où il semble n'estre pas vray-semblable, que Dieu ait faict ce seul
ouurage sans compaignon? et que la matiere de cette forme ayt
esté toute espuisée en ce seul indiuidu.
Quare etiam atque etiam tales fateare necesse est,1
Esse alios alibi congressus materiaï,
Qualis hic est auido complexu quem tenet æther.
Notamment si c'est vn animant, comme ses mouuemens le rendent
si croyable, que Platon l'asseure, et plusieurs des nostres ou le
confirment, ou ne l'osent infirmer: non plus que cette ancienne•
opinion, que le ciel, les estoilles, et autres membres du monde,
sont creatures composées de corps et ame: mortelles, en consideration
de leur composition: mais immortelles par la determination
du createur. Or s'il y a plusieurs mondes, comme Democritus,
Epicurus et presque toute la philosophie a pensé, que sçauons nous2
si les principes et les regles de cestuy-cy touchent pareillement
les autres? Ils ont à l'auanture autre visage et autre police. Epicurus
les imagine ou semblables, ou dissemblables. Nous voyons
en ce monde vne infinie difference et varieté, pour la seule distance
des lieux. Ny le bled ny le vin se voit, ny aucun de nos animaux,•
en ce nouueau coin du monde, que nos peres ont descouuert:
tout y est diuers. Et au temps passé, voyez en combien de
parties du monde on n'auoit cognoissance ny de Bacchus, ny de
Ceres. Qui en voudra croire Pline et Herodote, il y a des especes
d'hommes en certains endroits, qui ont fort peu de ressemblance à3
la nostre. Et y a des formes mestisses et ambigues, entre l'humaine
nature et la brutale. Il y a des contrées où les hommes naissent
sans teste, portant les yeux et la bouche en la poitrine: où ils sont
tous androgynes: où ils marchent de quatre pates: où ils n'ont
qu'vn œil au front, et la teste plus semblable à celle d'vn chien qu'à•
la nostre: où ils sont moitié poisson par embas, et viuent en l'eau:
où les femmes accouchent à cinq ans, et n'en viuent que huict: où
ils ont la teste si dure et la peau du front, que le fer n'y peut mordre,
et rebouche contre: où les hommes sont sans barbe: des nations,
sans vsage de feu: d'autres qui rendent le sperme de couleur4
noire. Quoy ceux qui naturellement se changent en loups, en
iumens, et puis encore en hommes? Et s'il est ainsi, comme dit
Plutarque, qu'en quelque endroit des Indes, il y aye des hommes
sans bouche, se nourrissans de la senteur de certaines odeurs,
combien y a il de nos descriptions faulces? Il n'est plus risible, ny•
à l'aduanture capable de raison et de societé. L'ordonnance et la
cause de nostre bastiment interne, seroyent pour la plus part hors
de propos. Dauantage, combien y a il de choses en nostre cognoissance,
qui combattent ces belles regles que nous auons taillées
et prescriptes à Nature? Et nous entreprendrons d'y attacher Dieu•
mesme! Combien de choses appellons nous miraculeuses, et contre
Nature? Cela se fait par chaque homme, et par chasque nation, selon
la mesure de son ignorance. Combien trouuons nous de proprietez
occultes et de quint'essences? car aller selon Nature pour
nous, ce n'est qu'aller selon nostre intelligence, autant qu'elle peut1
suiure, et autant que nous y voyons: ce qui est audelà, est monstrueux
et desordonné. Or à ce compte, aux plus aduisez et aux plus
habiles tout sera donc monstrueux: car à ceux là, l'humaine raison
a persuadé, qu'elle n'auoit ny pied, ny fondement quelconque: non
pas seulement pour asseurer si la neige est blanche: et Anaxagoras•
la disoit noire: s'il y a quelque chose, ou s'il n'y a nulle chose: s'il
y a science, ou ignorance: ce que Metrodorus Chius nioit l'homme
pouuoir dire. Ou si nous viuons; comme Eurypides est en doubte,
si la vie que nous viuons est vie, ou si c'est ce que nous appellons
mort, qui soit vie:2
Τις δ' οιδεν ει ζην τουθ' ο κεκληται θανειν,
Το ζην δε θνεισκειν εστι?
Et non sans apparence. Car pourquoy prenons nous tiltre d'estre,
de cet instant, qui n'est qu'vne eloise dans le cours infini d'vne
nuict eternelle, et vne interruption si briefue de nostre perpetuelle•
et naturelle condition? la mort occupant tout le deuant et tout le
derriere de ce moment, et encore vne bonne partie de ce moment.
D'autres iurent qu'il n'y a point de mouuement, que rien ne bouge:
comme les suiuants de Melissus. Car s'il n'y a qu'vn, ny ce mouuement
sphærique ne luy peut seruir, ny le mouuement de lieu à3
autre, comme Platon preuue. Qu'il n'y a ny generation ny corruption
en Nature. Protagoras dit qu'il n'y a rien en Nature, que le
doubte. Que de toutes choses on peut esgalement disputer: et de
cela mesme, si on peut egalement disputer de toutes choses. Mansiphanes,
que des choses, qui semblent, rien est non plus que non•
est. Qu'il n'y a autre certain que l'incertitude. Parmenides, que de
ce qu'il semble, il n'est aucune chose en general. Qu'il n'est qu'vn.
Zenon, qu'vn mesme n'est pas. Et qu'il n'y a rien. Si vn estoit, il
seroit ou en vn autre, ou en soy-mesme. S'il est en vn autre, ce
sont deux. S'il est en soy-mesme, ce sont encore deux, le comprenant,
et le comprins. Selon ces dogmes, la nature des choses n'est
qu'vne ombre ou fausse ou vaine. Il m'a tousiours semblé qu'à
vn homme Chrestien cette sorte de parler est pleine d'indiscretion
et d'irreuerence: Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut desdire,•
Dieu ne peut faire cecy, ou cela. Ie ne trouue pas bon d'enfermer
ainsi la puissance diuine soubs les loix de nostre parolle. Et l'apparence
qui s'offre à nous, en ces propositions, il la faudroit representer
plus reueremment et plus religieusement. Nostre parler a
ses foiblesses et ses deffaults, comme tout le reste. La plus part1
des occasions des troubles du monde sont Grammariens. Noz procez
ne naissent que du debat de l'interpretation des loix; et la plus
part des guerres, de cette impuissance de n'auoir sçeu clairement
exprimer les conuentions et traictez d'accord des Princes. Combien
de querelles et combien importantes a produit au monde le doubte•
du sens de cette syllabe, Hoc? Prenons la clause que la logique
mesmes nous presentera pour la plus claire. Si vous dictes, Il faict
beau temps, et que vous dissiez verité, il faict donc beau temps.
Voyla pas vne forme de parler certaine? Encore nous trompera
elle. Qu'il soit ainsi, suyuons l'exemple: si vous dites, Ie ments, et2
que vous dissiez vray, vous mentez donc. L'art, la raison, la force
de la conclusion de cette-cy, sont pareilles à l'autre, toutesfois
nous voyla embourbez. Ie voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne
peuuent exprimer leur generale conception en aucune maniere de
parler: car il leur faudroit vn nouueau langage. Le nostre est tout•
formé de propositions affirmatiues, qui leur sont du tout ennemies.
De façon que quand ils disent, Ie doubte, on les tient incontinent à
la gorge, pour leur faire auouër, qu'aumoins assurent et sçauent
ils cela, qu'ils doubtent. Ainsin on les a contraints de se sauuer
dans cette comparaison de la medecine, sans laquelle leur humeur3
seroit inexplicable. Quand ils prononcent, I'ignore, ou, Ie doubte,
ils disent que cette proposition s'emporte elle mesme quant et
quant le reste: ny plus ny moins que la rubarbe, qui pousse hors
les mauuaises humeurs, et s'emporte hors quant et quant elle mesmes.
Cette fantasie est plus seurement conceuë par interrogation:•
Que sçay-ie? comme ie la porte à la deuise d'vne balance. Voyez
comment on se preuault de cette sorte de parler pleine d'irreuerence.
Aux disputes qui sont à present en nostre religion, si vous
pressez trop les aduersaires, ils vous diront tout destroussément,
qu'il n'est pas en la puissance de Dieu de faire que son corps soit
en paradis et en la terre, et en plusieurs lieux ensemble. Et ce•
mocqueur ancien comment il en faict son profit. Au moins, dit-il,
est-ce vne non legere consolation à l'homme, de ce qu'il voit Dieu
ne pouuoir pas toutes choses: car il ne se peut tuer quand il le
voudroit, qui est la plus grande faueur que nous ayons en nostre
condition: il ne peut faire les mortels immortels, ny reuiure les1
trespassez, ny que celuy qui a vescu n'ait point vescu, celuy qui a
eu des honneurs, ne les ait point eus, n'ayant autre droit sur le
passé que de l'oubliance. Et afin que cette societé de l'homme à
Dieu, s'accouple encore par des exemples plaisans, il ne peut
faire que deux fois dix ne soyent vingt. Voyla ce qu'il dit, et qu'vn•
Chrestien deuroit euiter de passer par sa bouche. Là où au rebours,
il semble que les hommes recherchent cette folle fierté de
langage pour ramener Dieu à leur mesure.
Cras vel atra
Nube polum Pater occupato,2
Vel sole puro, non tamen irritum
Quodcumque retro est efficiet, neque
Diffinget infectúmque reddet,
Quod fugiens semel hora vexit.
Quand nous disons que l'infinité des siecles tant passez qu'auenir•
n'est à Dieu qu'vn instant: que sa bonté, sapience, puissance sont
mesme chose auecques son essence; nostre parole le dit, mais nostre
intelligence ne l'apprehende point. Et toutesfois nostre outrecuidance
veut faire passer la diuinité par nostre estamine. Et de
là s'engendrent toutes les resueries et erreurs, desquelles le monde3
se trouue saisi, ramenant et poisant à sa balance, chose si esloignée
de son poix. Mirum quò procedat improbitas cordis humani,
paruulo aliquo inuitata successu. Combien insolemment rabroüent
Epicurus les Stoiciens, sur ce qu'il tient l'estre veritablement bon
et heureux, n'appartenir qu'à Dieu, et l'homme sage n'en auoir•
qu'vn ombrage et similitude? Combien temerairement ont ils attaché
Dieu à la destinée! (à la mienne volonté qu'aucuns du surnom
de Chrestiens ne le facent pas encore) et Thales, Platon, et
Pythagoras, l'ont asseruy à la necessité. Cette fierté de vouloir
descouurir Dieu par nos yeux, a faict qu'vn grand personnage des4
nostres a attribué à la diuinité vne forme corporelle. Et est cause
de ce qui nous aduient tous les iours, d'attribuer à Dieu, les euenements
d'importance, d'vne particuliere assignation. Par ce qu'ils
nous poisent, il semble qu'ils luy poisent aussi, et qu'il y regarde
plus entier et plus attentif, qu'aux euenemens qui nous sont legers,•
ou d'vne suitte ordinaire. Magna Dij curant, parua negligunt. Escoutez
son exemple: il vous esclaircira de sa raison: Nec in regnis
quidem reges omnia minima curant. Comme si à ce Roy là, c'estoit
plus et moins de remuer vn empire, ou la feuille d'vn arbre: et si
sa prouidence s'exerçoit autrement, inclinant l'euenement d'vne•
battaille, que le sault d'vne puce. La main de son gouuernement,
se preste à toutes choses de pareille teneur, mesme force, et
mesme ordre: nostre interest n'y apporte rien: noz mouuements
et noz mesures ne le touchent pas. Deus ita artifex magnus in magnis,
vt minor non sit in paruis. Nostre arrogance nous remet tousiours1
en auant cette blasphemeuse appariation. Par ce que noz occupations
nous chargent, Straton a estreiné les Dieux de toute
immunité d'offices, comme sont leurs prestres. Il fait produire et
maintenir toutes choses à Nature: et de ses poids et mouuements
construit les parties du monde: deschargeant l'humaine nature de•
la crainte des iugements diuins. Quod beatum æternúmque sit, id
nec habere negotij quicquam, nec exhibere alteri. Nature veut qu'en
choses pareilles il y ait relation pareille. Le nombre donc infini des
mortels conclud vn pareil nombre d'immortels: les choses infinies,
qui tuent et ruinent, en presupposent autant qui conseruent et2
profitent. Comme les ames des Dieux, sans langue, sans yeux, sans
oreilles, sentent entre elles chacune, ce que l'autre sent, et iugent
noz pensées: ainsi les ames des hommes, quand elles sont libres
et déprinses du corps, par le sommeil, ou par quelque rauissement,
deuinent, prognostiquent, et voyent choses, qu'elles ne sçauroyent•
veoir meslées aux corps. Les hommes, dit Sainct Paul, sont
deuenus fols cuidans estre sages, et ont mué la gloire de Dieu incorruptible,
en l'image de l'homme corruptible. Voyez vn peu ce
bastelage des deifications anciennes. Apres la grande et superbe
pompe de l'enterrement, comme le feu venoit à prendre au hault3
de la pyramide, et saisir le lict du trespassé, ils laissoient en
mesme temps eschapper vn aigle, lequel s'en volant à mont, signifioit
que l'ame s'en alloit en paradis. Nous auons mille medailles,
et notamment de cette honneste femme de Faustine, où cet aigle
est representé, emportant à la cheuremorte vers le ciel ces ames•
deifiées. C'est pitié que nous nous pippons de nos propres singeries
et inuentions,
Quod finxere timent;
comme les enfans qui s'effrayent de ce mesme visage qu'ils ont barbouillé
et noircy à leur compagnon. Quasi quicquam infelicius sit4
homine, cui sua figmenta dominantur. C'est bien loin d'honorer celuy
qui nous a faicts, que d'honorer celuy que nous auons faict. Auguste
eut plus de temples que Iupiter, seruis auec autant de religion
et creance de miracles. Les Thasiens en recompense des biensfaicts
qu'ils auoyent receuz d'Agesilaus, luy vindrent dire qu'ils l'auoyent•
canonisé: Vostre nation, leur dit-il, a elle ce pouuoir de faire Dieu
qui bon luy semble? Faictes en pour voir l'vn d'entre vous, et puis
quand i'auray veu comme il s'en sera trouué, ie vous diray grand-mercy
de vostre offre. L'homme est bien insensé: il ne sçauroit
forger vn ciron, et forge des Dieux à douzaines. Oyez Trismegiste1
louant nostre suffisance: De toutes les choses admirables a surmonté
l'admiration, que l'homme ayt peu trouuer la diuine nature,
et la faire. Voicy des arguments de l'escole mesme de la philosophie.
Nosse cui Diuos et cœli numina soli,•
Aut soli nescire, datum.
Si Dieu est, il est animal, s'il est animal, il a sens, et s'il a sens,
il est subject à corruption. S'il est sans corps, il est sans ame,
et par consequent sans action: et s'il a corps, il est perissable.
Voyla pas triomphé? Nous sommes incapables d'auoir faict le2
monde: il y a donc quelque nature plus excellente, qui y a mis la
main. Ce seroit vne sotte arrogance de nous estimer la plus parfaicte
chose de cet vniuers. Il y a donc quelque chose de meilleur.
Cela c'est Dieu. Quand vous voyez vne riche et pompeuse demeure,
encore que vous ne sçachiez qui en est le maistre; si ne direz vous•
pas qu'elle soit faicte pour des rats. Et cette diuine structure, que
nous voyons du palais celeste, n'auons nous pas à croire, que ce
soit le logis de quelque maistre plus grand que nous ne sommes?
Le plus hault est-il pas tousiours le plus digne? Et nous sommes
placez au plus bas. Rien sans ame et sans raison ne peut produire3
vn animant capable de raison. Le monde nous produit: il a donc
ame et raison. Chasque part de nous est moins que nous. Nous
sommes part du monde. Le monde est donc fourny de sagesse et
de raison, et plus abondamment que nous ne sommes. C'est belle
chose que d'auoir vn grand gouuernement. Le gouuernement du•
monde appartient donc à quelque heureuse nature. Les astres
ne nous font pas de nuisance: ils sont donc pleins de bonté.
Nous auons besoing de nourriture, aussi ont donc les Dieux, et se
paissent des vapeurs de ça bas. Les biens mondains ne sont pas
biens à Dieu: ce ne sont donc pas biens à nous. L'offenser, et4
l'estre offencé sont egalement tesmoignages d'imbecillité: c'est
donc follie de craindre Dieu. Dieu est bon par sa nature: l'homme
par son industrie, qui est plus. La sagesse diuine, et l'humaine
sagesse n'ont autre distinction, sinon que celle-la est eternelle. Or
la durée n'est aucune accession à la sagesse. Parquoy nous voyla•
compagnons. Nous auons vie, raison et liberté, estimons la bonté,
la charité, et la iustice: ces qualitez sont donc en luy. Somme le
bastiment et le desbastiment, les conditions de la diuinité, se forgent
par l'homme selon la relation à soy. Quel patron et quel
modele! Estirons, esleuons, et grossissons les qualitez humaines1
tant qu'il nous plaira. Enfle toy pauure homme, et encore, et encore,
et encore,
Non, si te ruperis, inquit.
Profectò non Deum, quem cogitare non possunt, sed semetipsos pro
illo cogitantes, non illum, sed seipsos, non illi, sed sibi comparant.•
Es choses naturelles les effects ne rapportent qu'à demy leurs
causes. Quoy cette-cy? elle est au dessus de l'ordre de Nature, sa
condition est trop hautaine, trop esloignée, et trop maistresse,
pour souffrir que noz conclusions l'attachent et la garottent. Ce
n'est par nous qu'on y arriue, cette routte est trop basse. Nous ne2
sommes non plus pres du ciel sur le mont Senis, qu'au fond de la
mer: consultez en pour voir auec vostre astrolabe. Ils ramenent
Dieu iusques à l'accointance charnelle des femmes, à combien de
fois, à combien de generations. Paulina femme de Saturninus, matrone
de grande reputation à Rome, pensant coucher auec le Dieu•
Serapis, se trouue entre les bras d'vn sien amoureux, par le macquerellage
des prestres de ce temple. Varro le plus subtil et le plus
sçauant autheur Latin, en ses liures de la Theologie, escrit, que le
secrestin de Hercules, iectant au sort d'vne main pour soy, de l'autre,
pour Hercules, ioüa contre luy vn soupper et vne garse: s'il3
gaignoit, aux despens des offrandes: s'il perdoit, aux siens. Il perdit,
paya son soupper et sa garse. Son nom fut Laurentine, qui
veid de nuict ce Dieu entre ses bras, luy disant au surplus, que le
lendemain, le premier qu'elle rencontreroit, la payeroit celestement
de son salaire. Ce fut Taruncius, ieune homme riche, qui la•
mena chez luy, et auec le temps la laissa heritiere. Elle à son tour,
esperant faire chose aggreable à ce Dieu, laissa heritier le peuple
Romain. Pourquoy on luy attribua des honneurs diuins. Comme
s'il ne suffisoit pas, que par double estoc Platon fust originellement
descendu des Dieux, et auoir pour autheur commun de sa race,
Neptune: il estoit tenu pour certain à Athenes, qu'Ariston ayant
voulu iouïr de la belle Perictyone, n'auoit sçeu. Et fut aduerti en
songe par le Dieu Apollo, de la laisser impollue et intacte, iusques
à ce qu'elle fust accouchée. C'estoient les pere et mere de Platon.•
Combien y a il és histoires, de pareils cocuages, procurez par les
Dieux, contre les pauures humains? et des maris iniurieusement
descriez en faueur des enfants? En la religion de Mahomet, il se
trouue par la croyance de ce peuple, assés de Merlins: assauoir
enfants sans pere, spirituels, nays diuinement au ventre des pucelles:1
et portent vn nom, qui le signifie en leur langue. Il nous
faut noter, qu'à chasque chose, il n'est rien plus cher, et plus
estimable que son estre (le lyon, l'aigle, le daulphin, ne prisent
rien au dessus de leur espece) et que chacune rapporte les qualitez
de toutes autres choses à ses propres qualitez. Lesquelles nous•
pouuons bien estendre et racourcir, mais c'est tout; car hors de
ce rapport, et de ce principe, nostre imagination ne peut aller, ne
peut rien diuiner autre, et est impossible qu'elle sorte de là, et
qu'elle passe au delà. D'où naissent ces anciennes conclusions. De
toutes les formes, la plus belle est celle de l'homme: Dieu donc2
est de cette forme. Nul ne peut estre heureux sans vertu: ny la
vertu estre sans raison: et nulle raison loger ailleurs qu'en l'humaine
figure: Dieu est donc reuestu de l'humaine figure. Ita est
informatum anticipatumque mentibus nostris, vt homini, quum de Deo
cogitet, forma occurrat humana. Pourtant disoit plaisamment Xenophanes,•
que si les animaux se forgent des Dieux, comme il est
vray-semblable qu'ils facent, ils les forgent certainement de mesme
eux, et se glorifient, comme nous. Car pourquoy ne dira un oyson
ainsi: Toutes les pieces de l'vniuers me regardent, la terre me sert
à marcher, le soleil à m'esclairer, les estoilles à m'inspirer leurs3
influances: i'ay telle commodité des vents, telle des eaux: il n'est
rien que cette voute regarde si fauorablement que moy: ie suis le
mignon de Nature? Est-ce pas l'homme qui me traicte, qui me
loge, qui me sert: C'est pour moy qu'il fait et semer et moudre:
s'il me mange, aussi fait-il bien l'homme son compagnon; et si•
fay-ie moy les vers qui le tuent, et qui le mangent. Autant en diroit
une gruë; et plus magnifiquement encore pour la liberté de
son vol, et la possession de cette belle et haulte region. Tam blanda
conciliatrix, et tam sui est Iena ipsa natura. Or donc par ce
mesme train, pour nous sont les destinées, pour nous le monde, il
luict, il tonne pour nous; et le createur, et les creatures, tout est
pour nous. C'est le but et le poinct où vise l'vniuersité des choses.
Regardés le registre que la philosophie a tenu deux mille ans, et
plus, des affaires celestes: les Dieux n'ont agi, n'ont parlé, que•
pour l'homme: elle ne leur attribue autre consultation, et autre
vacation. Les voyla contre nous en guerre.
Domitósque Herculea manu
Telluris iuuenes, vnde periculum
Fulgens contremuit domus1
Saturni veteris.
Les voicy partisans de noz troubles, pour nous rendre la pareille
de ce que tant de fois nous sommes partisans des leurs:
Neptunus muros magnóque emula tridenti
Fundamenta quatit, totámque à sedibus vrbem•
Eruit: hîc Iuno Scæas sæuissima portas
Prima tenet.
Les Cauniens, pour la ialousie de la domination de leurs Dieux
propres, prennent armes en dos, le iour de leur deuotion, et vont
courant toute leur banlieue, frappant l'air par-cy par-là, à tout2
leurs glaiues, pourchassant ainsin à outrance, et bannissant les
Dieux estrangers de leur territoire. Leurs puissances sont retranchées
selon nostre necessité. Qui guerit les cheuaux, qui les hommes,
qui la peste, qui la teigne, qui la toux, qui vne sorte de gale,
qui vne autre: adeo minimis etiam rebus praua religio inserit Deos:•
qui fait naistre les raisins, qui les aux: qui a la charge de la paillardise,
qui de la marchandise: à chasque race d'artisans, vn
Dieu: qui a sa prouince en Orient, et son credit, qui en Ponant,
Hîc illius arma,
Hîc currus fuit.3
O Sancte Apollo, qui vmbilicum certum terrarum obtines!
Pallada Cecropidæ, Minoïa Creta Dianam,
Vulcanum tellus Hipsipylæa colit,
Iunonem Sparte, Pelopeïadèsque Micenæ;
Pinigerum Fauni Mænalis ora caput,•
Mars Latio venerandus.
Qui n'a qu'vn bourg ou vne famille en sa possession: qui loge seul,
qui en compagnie, ou volontaire ou necessaire.
Iunctáque sunt magno templa nepotis auo.
Il en est de si chetifs et populaires, car le nombre s'en monte iusques4
à trente six mille, qu'il en faut entasser bien cinq ou six à
produire vn espic de bled, et en prennent leurs noms diuers. Trois à
vne porte: celuy de l'ais, celuy du gond, celuy du seuil. Quatre à
vn enfant, protecteurs de son maillot, de son boire, de son manger,
de son tetter. Aucuns certains, aucuns incertains et doubteux. Aucuns,
qui n'entrent pas encore en paradis.
Quos, quoniam cœli nondum dignamur honore,
Quas dedimus, certè terras habitare sinamus.
Il en est de physiciens, de poëtiques, de ciuils. Aucuns, moyens•
entre la diuine et humaine nature, mediateurs, entremetteurs de
nous à Dieu. Adorez par certain second ordre d'adoration, et diminutif.
Infinis en tiltres et offices: les vns bons, les autres mauuais.
Il en est de vieux et cassez, et en est de mortels. Car Chrysippus
estimoit qu'en la derniere conflagration du monde tous les Dieux1
auroyent à finir, sauf Iuppiter. L'homme forge mille plaisantes societez
entre Dieu et luy. Est-il pas son compatriote?
Iouis incunabula Creten.
Voicy l'excuse, que nous donnent, sur la consideration de ce subject,
Sceuola grand pontife, et Varron grand theologien, en leur•
temps: Qu'il est besoin que le peuple ignore beaucoup de choses
vrayes, et en croye beaucoup de fausses. Quum veritatem, qua liberetur,
inquirat: credatur ei expedire, quod fallitur. Les yeux humains
ne peuuent apperceuoir les choses que par les formes de leur
cognoissance. Et ne nous souuient pas quel sault print le miserable2
Phaëthon pour auoir voulu manier les renes des cheuaux de son
pere, d'vne main mortelle. Nostre esprit retombe en pareille profondeur,
se dissipe et se froisse de mesme, par sa temerité. Si vous
demandez à la philosophie de quelle matiere est le soleil, que vous
respondra elle, sinon, de fer, et de pierre, ou autre estoffe de son•
vsage? S'enquiert-on à Zenon que c'est que Nature? Vn feu, dit-il,
artiste, propre à engendrer, procedant reglément. Archimedes
maistre de cette science qui s'attribue la presseance sur toutes les
autres en verité et certitude: Le soleil, dit-il, est vn Dieu de fer
enflammé. Voyla pas vne belle imagination produicte de l'ineuitable3
necessité des demonstrations geometriques? Non pourtant si
ineuitable et vtile, que Socrates n'ayt estimé, qu'il suffisoit d'en
sçauoir, iusques à pouuoir arpenter la terre qu'on donnoit et receuoit:
et que Polyænus, qui en auoit esté fameux et illustre docteur,
ne les ayt prises à mespris, comme pleines de fauceté, et de•
vanité apparente, après qu'il eut gousté les doux fruicts des iardins
poltronesques d'Epicurus. Socrates en Xenophon sur ce propos
d'Anaxagoras, estimé par l'antiquité entendu au dessus de
touts autres, és choses celestes et diuines, dit, qu'il se troubla du
cerueau, comme font tous hommes, qui perscrutent immoderément
les cognoissances, qui ne sont de leur appartenance. Sur ce
qu'il faisoit le soleil vne pierre ardente, il ne s'aduisoit pas, qu'vne
pierre ne luit point au feu, et, qui pis est, qu'elle s'y consomme.
En ce qu'il faisoit vn, du soleil et du feu, que le feu ne noircit pas•
ceux qu'il regarde: que nous regardons fixement le feu: que le
feu tue les plantes et les herbes. C'est à l'aduis de Socrates, et au
mien aussi, le plus sagement iugé du ciel, que n'en iuger point.
Platon ayant à parler des daimons au Timée: C'est entreprinse,
dit-il, qui surpasse nostre portée: il en faut croire ces anciens,1
qui se sont dicts engendrez d'eux. C'est contre raison de refuser
foy aux enfants des Dieux, encore que leur dire ne soit estably par
raisons necessaires, ny vray-semblables: puis qu'ils nous respondent,
de parler de choses domestiques et familieres. Voyons si
nous auons quelque peu plus de clarté en la cognoissance des•
choses humaines et naturelles. N'est-ce pas vne ridicule entreprinse,
à celles ausquelles par nostre propre confession nostre science
ne peut atteindre, leur aller forgeant vn autre corps, et prestant
vne forme faulce de nostre inuention: comme il se void au mouuement
des planetes, auquel d'autant que nostre esprit ne peut arriuer,2
ny imaginer sa naturelle conduite, nous leur prestons du
nostre, des ressors materiels, lourds, et corporels:
Temo aureus, aurea summæ
Curuatura rotæ, radiorum argenteus ordo.
Vous diriez que nous auons eu des cochers, des charpentiers, et•
des peintres, qui sont allez dresser là hault des engins à diuers
mouuemens, et ranger les roüages et entrelassemens des corps celestes
bigarrez en couleur, autour du fuseau de la necessité, selon
Platon.
Mundus domus est maxima rerum,3
Quam quinque altitonæ fragmine zonæ
Cingunt, per quam limbus pictus bis sex signis
Stellimicantibus, altus in obliquo æthere, lunæ
Bigas acceptat.
Ce sont tous songes et fanatiques folies. Que ne plaist-il vn iour à•
Nature nous ouurir son sein, et nous faire voir au propre, les
moyens et la conduicte de ses mouuements, et y preparer nos
yeux? O Dieu quels abus, quels mescomtes nous trouuerions en
nostre pauure science! Ie suis trompé, si elle tient vne seule chose,
droictement en son poinct: et m'en partiray d'icy plus ignorant4
toute autre chose, que mon ignorance. Ay-ie pas veu en Platon
ce diuin mot, que Nature n'est rien qu'vne poësie ainigmatique?
Comme, peut estre, qui diroit, vne peinture voilée et tenebreuse,
entreluisant d'vne infinie varieté de faux iours à exercer noz coniectures.
Latent ista omnia crassis occultata et circumfusa tenebris:
vt nulla acies humani ingenij tanta sit, quæ penetrare in cœlum,•
terram intrare possit. Et certes la philosophie n'est qu'vne poësie
sophistiquée. D'où tirent ces autheurs anciens toutes leurs authoritez,
que des poëtes? Et les premiers furent poetes eux mesmes,
et la traicterent en leur art. Platon n'est qu'vn poete descousu.
Toutes les sciences sur-humaines s'accoustrent du stile poetique.1
Tout ainsi que les femmes employent des dents d'yuoire, où les
leurs naturelles leur manquent, et au lieu de leur vray teint, en
forgent vn de quelque matiere estrangere: comme elles font des
cuisses de drap et de feutre, et de l'embonpoinct de coton: et au
veu et sçeu d'vn chacun s'embellissent d'vne beauté fauce et empruntée:•
ainsi fait la science (et nostre droict mesme a, dit-on,
des fictions legitimes sur lesquelles il fonde la verité de sa iustice)
elle nous donne en payement et en presupposition, les choses
qu'elle mesmes nous apprend estre inuentées: car ces epicycles,
excentriques, concentriques, dequoy l'astrologie s'aide à conduire2
le bransle de ses estoilles, elle nous les donne, pour le mieux
qu'elle ait sçeu inuenter en ce subject: comme aussi au reste, la
philosophie nous presente, non pas ce qui est, ou ce qu'elle croit,
mais ce qu'elle forge ayant plus d'apparence et de gentillesse. Platon
sur le discours de l'estat de nostre corps et de celuy des bestes:•
Que ce, que nous auons dict, soit vray, nous en asseurerions, si
nous auions sur cela confirmation d'vn oracle. Seulement nous
asseurons, que c'est le plus vray-semblablement, que nous ayons
sçeu dire. Ce n'est pas au ciel seulement qu'elle enuoye ses cordages,
ses engins et ses rouës: considerons vn peu ce qu'elle dit3
de nous mesmes et de nostre contexture. Il n'y a pas plus de retrogradation,
trepidation, accession, reculement, rauissement, aux
astres et corps celestes, qu'ils en ont forgé en ce pauure petit corps
humain. Vrayement ils ont eu par là, raison de l'appeller le petit•
monde, tant ils ont employé de pieces, et de visages à le maçonner
et bastir. Pour accommoder les mouuemens qu'ils voyent en
l'homme, les diuerses functions et facultez que nous sentons en
nous, en combien de parties ont ils diuisé nostre ame? en combien
de sieges logée? à combien d'ordres et d'estages ont-ils departy4
ce pauure homme, outre les naturels et perceptibles? et à
combien d'offices et de vacations? Ils en font vne chose publique
imaginaire. C'est vn subject qu'ils tiennent et qu'ils manient: on
leur laisse toute puissance de le descoudre, renger, rassembler,
et estoffer, chacun à sa fantasie; et si ne le possedent pas encore.
Non seulement en verité, mais en songe mesmes, ils ne le
peuuent regler, qu'il ne s'y trouue quelque cadence, ou quelque•
son, qui eschappe à leur architecture, toute enorme qu'elle est, et
rapiecée de mille lopins faux et fantastiques. Et ce n'est pas raison
de les excuser. Car aux peintres, quand ils peignent le ciel, la
terre, les mers, les monts, les isles escartées, nous leur condonons,
qu'ils nous en rapportent seulement quelque marque legere: et1
comme de choses ignorées, nous contentons d'vn tel quel ombrage
et feint. Mais quand ils nous tirent apres le naturel, ou autre subject,
qui nous est familier et cognu, nous exigeons d'eux vne parfaicte
et exacte representation des lineaments, et des couleurs: et
les mesprisons, s'ils y faillent. Ie sçay bon gré à la garce Milesienne,•
qui voyant le philosophe Thales s'amuser continuellement
à la contemplation de la voute celeste, et tenir tousiours les yeux
esleuez contre-mont, luy mit en son passage quelque chose à le
faire broncher, pour l'aduertir, qu'il seroit temps d'amuser son
pensement aux choses qui estoient dans les nues, quand il auroit2
pourueu à celles qui estoient à ses pieds. Elle luy conseilloit certes
bien, de regarder plustost à soy qu'au ciel. Car, comme dit Democritus
par la bouche de Cicero,
Quod est ante pedes, nemo spectat: cœli scrutantur plagas.
Mais nostre condition porte, que la cognoissance de ce que nous•
auons entre mains, est aussi esloignée de nous, et aussi bien au
dessus des nuës, que celle des astres. Comme dit Socrates en Platon,
qu'à quiconque se mesle de la philosophie, on peut faire le
reproche que fait cette femme à Thales, qu'il ne void rien de ce
qui est deuant luy. Car tout philosophe ignore ce que fait son voisin:3
ouï et ce qu'il fait luy-mesme, et ignore ce qu'ils sont tous
deux, ou bestes, ou hommes. Ces gens icy, qui trouuent les raisons
de Sebonde trop foibles, qui n'ignorent rien, qui gouuernent
le monde, qui sçauent tout:
Quæ mare compescant causæ, quid temperet annum,•
Stellæ sponte sua, iussæue vagentur et errent:
Quid premat obscurum Lunæ, quid proferat orbem,
Quid velit et possit rerum concordia discors:
n'ont ils pas quelquesfois sondé parmy leurs liures, les difficultez
qui se presentent, à cognoistre leur estre propre? Nous voyons bien4
que le doigt se meut, et que le pied se meut, qu'aucunes parties
se branslent d'elles mesmes sans nostre congé, et que d'autres
nous les agitons par nostre ordonnance, que certaine apprehension
engendre la rougeur, certaine autre la palleur, telle imagination
agit en la rate seulement, telle autre au cerueau, l'vne nous cause
le rire, l'autre le pleurer, telle autre transit et estonne tous noz
sens, et arreste le mouuement de noz membres, à tel object l'estomach
se sousleue, à tel autre quelque partie plus basse. Mais•
comme vne impression spirituelle, face vne telle faucée dans vn
subject massif, et solide, et la nature de la liaison et cousture de
ces admirables ressorts, iamais homme ne l'a sçeu: Omnia incerta
ratione, et in naturæ maiestate abdita, dit Pline; et S. Augustin,
Modus, quo corporibus adhærent spiritus, omnino mirus est, nec comprehendi1
ab homine potest: et hoc ipse homo est. Et si ne le met on
pas pourtant en doubte: car les opinions des hommes, sont receuës
à la suitte des creances anciennes, par authorité et à credit,
comme si c'estoit religion et loy. On reçoit comme vn iargon ce qui
en est communement tenu: on reçoit cette verité, auec tout son•
bastiment et attelage d'argumens et de preuues, comme vn corps
ferme et solide, qu'on n'esbranle plus, qu'on ne iuge plus. Au
contraire, chacun à qui mieux mieux, va plastrant et confortant cette
creance receue, de tout ce que peut sa raison, qui est vn vtil
soupple contournable, et accommodable à toute figure. Ainsi se2
remplit le monde et se confit en fadeze et en mensonge. Ce qui
fait qu'on ne doubte de guere de choses, c'est que les communes
impressions on ne les essaye iamais; on n'en sonde point le pied,
où git la faute et la foiblesse: on ne debat que sur les branches: on
ne demande pas si cela est vray, mais s'il a esté ainsin ou ainsin•
entendu. On ne demande pas si Galen a rien dict qui vaille: mais
s'il a dict ainsin, ou autrement. Vrayement c'estoit bien raison que
cette bride et contrainte de la liberté de noz iugements, et cette
tyrannie de noz creances, s'estendist iusques aux escholes et aux
arts. Le Dieu de la science scholastique, c'est Aristote: c'est religion3
de debattre de ses ordonnances, comme de celles de Lycurgus
à Sparte. Sa doctrine nous sert de loy magistrale: qui est à l'aduanture
autant faulce que vne autre. Ie ne sçay pas pourquoy ie n'acceptasse
autant volontiers ou les idées de Platon, ou les atomes
d'Epicurus, ou le plein et le vuide de Leucippus et Democritus, ou•
l'eau de Thales, ou l'infinité de Nature d'Anaximander, ou l'air de
Diogenes, ou les nombres et symmetrie de Pythagoras, ou l'infiny
de Parmenides, ou l'vn de Musæus, ou l'eau et le feu d'Apollodorus,
ou les parties similaires d'Anaxagoras, ou la discorde et
amitié d'Empedocles, ou le feu de Heraclitus, ou toute autre opinion,
(de cette confusion infinie d'aduis et de sentences, que produit•
cette belle raison humaine par sa certitude et clair-voyance,
en tout ce dequoy elle se mesle) que ie feroy l'opinion d'Aristote,
sur ce subject des principes des choses naturelles: lesquels principes
il bastit de trois pieces, matiere, forme, et priuation. Et
qu'est-il plus vain que de faire l'inanité mesme, cause de la production1
des choses? La priuation c'est vne negatiue: de quelle
humeur en a-il peu faire la cause et origine des choses qui sont?
Cela toutesfois ne s'oseroit esbranler que pour l'exercice de la
logique. On n'y debat rien pour le mettre en doute, mais pour
deffendre l'autheur de l'escole des obiections estrangeres: son•
authorité c'est le but, au delà duquel il n'est pas permis de s'enquerir.
Il est bien aisé sur des fondemens auouez, de bastir ce
qu'on veut; car selon la loy et ordonnance de ce commencement,
le reste des pieces du bastiment se conduit aisément, sans se dementir.
Par cette voye nous trouuons nostre raison bien fondée, et2
discourons à boule-veuë. Car nos maistres præoccupent et gaignent
auant main, autant de lieu en nostre creance, qu'il leur en faut
pour conclurre apres ce qu'ils veulent; à la mode des geometriens
par leurs demandes auouées: le consentement et approbation que
nous leurs prestons, leur donnant dequoy nous trainer à gauche•
et à dextre, et nous pyrouetter à leur volonté. Quiconque est creu
de ses presuppositions, il est nostre maistre et nostre Dieu: il
prendra le plant de ses fondemens si ample et si aisé, que par
iceux il nous pourra monter, s'il veut, iusques aux nuës. En cette
pratique et negotiation de science, nous auons pris pour argent3
content le mot de Pythagoras, que chaque expert doit estre creu
en son art. Le dialecticien se rapporte au grammairien de la signification
des mots: le rhetoricien emprunte du dialecticien les lieux
des argumens: le poëte, du musicien les mesures: le geometrien,
de l'arithmeticien les proportions: les metaphysiciens prennent•
pour fondement les coniectures de la physique. Car chasque science
a ses principes presupposez, par où le iugement humain est bridé
de toutes parts. Si vous venez à chocquer cette barriere, en laquelle
gist la principale erreur, ils ont incontinent cette sentence en la
bouche; qu'il ne faut pas debattre contre ceux qui nient les principes.4
Or n'y peut-il auoir des principes aux hommes, si la diuinité
ne les leur a reuelez: de tout le demeurant, et le commencement,
et le milieu et la fin, ce n'est que songe et fumée. A ceux qui combattent
par presupposition, il leur faut presupposer au contraire,
le mesme axiome, dequoy on debat. Car toute presupposition humaine,
et toute enunciation, a autant d'authorité que l'autre, si la
raison n'en faict la difference. Ainsin il les faut toutes mettre à la•
balance: et premierement les generalles, et celles qui nous tyrannisent.
La persuasion de la certitude, est vn certain tesmoignage
de folie, et d'incertitude extreme. Et n'est point de plus folles
gents, ny moins philosophes, que les Philodoxes de Platon. Il faut
sçauoir si le feu est chault, si la neige est blanche, s'il y a rien de1
dur ou de mol en nostre cognoissance. Et quant à ces responses,
dequoy il se fait des comtes anciens: comme à celuy qui mettoit
en doubte la chaleur, à qui on dit qu'il se iettast dans le feu: à
celuy qui nioit la froideur de la glace, qu'il s'en mist dans le sein:
elles sont tres-indignes de la profession philosophique. S'ils nous•
eussent laissé en nostre estat naturel, receuans les apparences
estrangeres selon qu'elles se presentent à nous par nos sens; et
nous eussent laissé aller apres nos appetits simples, et reglez par
la condition de nostre naissance, ils auroient raison de parler ainsi.
Mais c'est d'eux que nous auons appris de nous rendre iuges du2
monde: c'est d'eux que nous tenons cette fantasie, que la raison
humaine est contrerolleuse generalle de tout ce qui est au dehors et
au dedans de la voute celeste, qui embrasse tout, qui peut tout:
par le moyen de laquelle tout se sçait, et cognoist. Cette response
seroit bonne parmy les Canibales, qui iouyssent l'heur d'vne longue•
vie, tranquille, et paisible, sans les preceptes d'Aristote, et sans la
cognoissance du nom de la physique. Cette response vaudroit mieux
à l'aduenture, et auroit plus de fermeté, que toutes celles qu'ils
emprunteront de leur raison et de leur inuention. De cette-cy
seroient capables auec nous, tous les animaux, et tout ce, où le3
commandement est encor pur et simple de la loy naturelle: mais
eux ils y ont renoncé. Il ne faut pas qu'ils me dient, il est vray, car
vous le voyez et sentez ainsin: il faut qu'ils me dient, si ce que ie
pense sentir, ie le sens pourtant en effect: et si ie le sens, qu'ils me
dient apres pourquoy ie le sens, et comment, et quoy: qu'ils me•
dient le nom, l'origine, les tenans et aboutissans de la chaleur, du
froid; les qualitez de celuy qui agit, et de celuy qui souffre: ou
qu'ils me quittent leur profession, qui est de ne receuoir ny approuuer
rien, que par la voye de la raison: c'est leur touche à
toutes sortes d'essais. Mais certes c'est vne touche pleine de fauceté,4
d'erreur, de foiblesse, et defaillance. Par où la voulons nous
mieux esprouuer, que par elle mesme? S'il ne la faut croire parlant
de soy, à peine sera elle propre à iuger des choses estrangeres: si
elle cognoist quelque chose, aumoins sera-ce son estre et son domicile.
Elle est en l'ame, et partie, ou effect d'icelle: car la vraye•
raison et essentielle, de qui nous desrobons le nom à fauces enseignes,
elle loge dans le sein de Dieu, c'est là son giste et sa retraite,
c'est de là où elle part, quand il plaist à Dieu nous en faire
voir quelque rayon: comme Pallas saillit de la teste de son pere,
pour se communiquer au monde. Or voyons ce que l'humaine1
raison nous a appris de soy et de l'ame: non de l'ame en general,
de laquelle quasi toute la philosophie rend les corps celestes et les
premiers corps participants: ny de celle que Thales attribuoit aux
choses mesmes, qu'on tient inanimées, conuié par la consideration
de l'aimant: mais de celle qui nous appartient, que nous deuons•
mieux cognoistre.
Ignoratur enim quæ sit natura animaï:
Nata sit, an contrà nascentibus insinuetur,
Et simul intereat nobiscum morte dirempta;
An tenebras Orci visat, vastásque lacunas,2
An pecudes alias diuinitus insinuet se.
A Crates et Dicæarchus, qu'il n'y en auoit du tout point, mais
que le corps s'esbranloit ainsi d'vn mouuement naturel: à Platon,
que c'estoit vne substance se mouuant de soy-mesme: à Thales,
vne nature sans repos: à Asclepiades, vne exercitation des sens:•
à Hesiodus et Anaximander, chose composée de terre et d'eau: à
Parmenides, de terre et de feu: à Empedocles, de sang:
Sanguineam vomit ille animam:
à Possidonius, Cleanthes et Galen, vne chaleur ou complexion chaleureuse,3
Igneus est ollis vigor, et cœlestis origo:
à Hippocrates, vn esprit espandu par le corps: à Varro, vn air
receu par la bouche, eschauffé au poulmon, attrempé au cœur, et
espandu par tout le corps: à Zeno, la quint'-essence des quatre elemens:
à Heraclides Ponticus, la lumiere: à Xenocrates, et aux•
Ægyptiens, vn nombre mobile: aux Chaldées, vne vertu sans forme
determinée.
Habitum quemdam vitalem corporis esse,
Harmoniam Græci quam dicunt.
N'oublions pas Aristote, ce qui naturellement fait mouuoir le corps,4
qu'il nomme entelechie: d'vne autant froide inuention que nulle
autre: car il ne parle ny de l'essence, ny de l'origine, ny de la
nature de l'ame, mais en remerque seulement l'effect. Lactance,
Seneque, et la meilleure part entre les dogmatistes, ont confessé
que c'estoit chose qu'ils n'entendoient pas. Et apres tout ce denombrement
d'opinions: Harum sententiarum quæ vera sit, Deus•
aliquis viderit, dit Cicero. Ie connoy par moy, dit S. Bernard, combien
Dieu est incomprehensible, puis que les pieces de mon estre
propre, ie ne les puis comprendre. Heraclitus, qui tenoit, tout estre
plein d'ames et de daimons, maintenoit pourtant, qu'on ne pouuoit
aller tant auant vers la cognoissance de l'ame, qu'on y peust arriuer,1
si profonde estre son essence. Il n'y a pas moins de dissension,
ny de debat à la loger. Hippocrates et Hierophilus la mettent
au ventricule du cerueau: Democritus et Aristote, par tout le
corps:
Vt bona sæpe valet udo cùm dicitur esse•
Corporis, et non est tamen hæc pars vlla valentis.
Epicurus, en l'estomach:
Hîc exultat enim pauor ac metus, hæc loca circúm
Lætitiæ mulcent.
Les Stoïciens, autour et dedans le cœur: Erasistratus, ioignant la2
membrane de l'epicrane: Empedocles, au sang: comme aussi
Moyse, qui fut la cause pourquoy il defendit de manger le sang des
bestes, auquel leur ame est iointe: Galen a pensé que chaque partie
du corps ait son ame: Strato l'a logée entre les deux sourcils: Qua
facie quidem sit animus, aut vbi habitet, ne quærendum quidem•
est: dit Cicero. Ie laisse volontiers à cet homme ses mots propres.
Iroy-ie à l'éloquence alterer son parler? Ioint qu'il y a peu d'acquest
à desrober la matiere de ses inuentions. Elles sont et peu
frequentes, et peu roides, et peu ignorées. Mais la raison pourquoy
Chrysippus l'argumente autour du cœur, comme les autres3
de sa secte, n'est pas pour estre oubliée: C'est par ce, dit-il, que
quand nous voulons asseurer quelque chose, nous mettons la main
sur l'estomach: et quand nous voulons prononcer, εγω, qui signifie
moy, nous baissons vers l'estomach la machouëre d'embas. Ce lieu
ne se doit passer, sans remerquer la vanité d'vn si grand personnage:•
car outre ce que ces considerations sont d'elles mesmes infiniment
legeres, la derniere ne preuue qu'aux Grecs, qu'ils ayent l'ame en
cet endroit là. Il n'est iugement humain, si tendu, qui ne sommeille
par fois. Que craignons nous à dire? Voyla les Stoiciens peres de
l'humaine prudence, qui trouuent, que l'ame d'vn homme accablé4
sous vne ruine, traine et ahanne long temps à sortir, ne se pouuant
desmesler de la charge, comme vne sourix prinse à la trapelle.
Aucuns tiennent, que le monde fut faict pour donner corps par punition,
aux esprits decheus par leur faute, de la pureté en quoy ils
auoyent esté creés: la premiere creation n'ayant esté qu'incorporelle:
et que selon qu'ils se sont plus ou moins esloignez de leur
spiritualité, on les incorpore plus et moins alaigrement ou lourdement.
De là vient la varieté de tant de matiere creée. Mais l'esprit,
qui fut pour sa peine inuesti du corps du soleil, deuoit auoir vne•
mesure d'alteration bien rare et particuliere. Les extremitez de
nostre perquisition tombent toutes en esblouyssement. Comme dit
Plutarque de la teste des histoires, qu'à la mode des chartes, l'orée
des terres cognuës est saisie de marests, forests profondes, deserts
et lieux inhabitables. Voyla pourquoy les plus grossieres et pueriles1
rauasseries, se trouuent plus en ceux qui traittent les choses
plus hautes, et plus auant: s'abysmants en leur curiosité et presomption.
La fin et le commencement de science, se tiennent en
pareille bestise. Voyez prendre à mont l'essor à Platon en ses nuages
poëtiques. Voyez chez luy le iargon des Dieux. Mais à quoy•
songeoit-il, quand il definit l'homme, vn animal à deux pieds, sans
plume: fournissant à ceux qui auoyent enuie de se moquer de luy,
vne plaisante occasion? car ayans plumé vn chapon vif, ils alloyent
le nommant, l'homme de Platon. Et quoy les Epicuriens, de
quelle simplicité estoyent ils allez premierement imaginer, que2
leurs atomes, qu'ils disoyent estre des corps ayants quelque pesanteur,
et vn mouuement naturel contre bas, eussent basti le
monde: iusques à ce qu'ils fussent auisez par leurs aduersaires,
que par cette description, il n'estoit pas possible qu'ils se ioignissent
et se prinsent l'vn à l'autre, leur cheute estant ainsi droite et•
perpendiculaire, et engendrant par tout des lignes paralleles?
Parquoy il fut force, qu'ils y adioustassent depuis vn mouuement
de costé, fortuite: et qu'ils fournissent encore à leurs atomes, des
queuës courbes et crochuës, pour les rendre aptes à s'attacher et
se coudre. Et lors mesme, ceux qui les poursuyuent de cette autre3
consideration, les mettent ils pas en peine? Si les atomes ont par
sort formé tant de sortes de figures, pourquoy ne se sont ils iamais
rencontrez à faire vne maison et vn soulier? Pourquoy de mesme
ne croid on, qu'vn nombre infini de lettres Grecques versées emmy
la place, seroyent pour arriuer à la contexture de l'Iliade? Ce•
qui est capable de raison, dit Zenon, est meilleur, que ce qui n'en
est point capable: il n'est rien meilleur que le monde: il est donc
capable de raison. Cotta par cette mesme argumentation fait le
monde mathematicien: et le fait musicien et organiste, par cette
autre argumentation aussi de Zenon: Le tout est plus que la partie:4
nous sommes capables de sagesse, et sommes parties du monde:
il est donc sage. Il se void infinis pareils exemples, non d'argumens
faux seulement, mais ineptes, ne se tenans point, et accusans
leurs autheurs non tant d'ignorance que d'imprudence, és reproches
que les philosophes se font les vns aux autres sur les dissentions•
de leurs opinions, et de leurs sectes. Qui fagoteroit suffisamment
vn amas des asneries de l'humaine sapience, il diroit merueilles.
I'en assemble volontiers, comme vne montre, par quelque biais
non moins vtile que les instructions plus moderees. Iugeons par là
ce que nous auons à estimer de l'homme, de son sens et de sa raison,1
puis qu'en ces grands personnages, et qui ont porté si haut
l'humaine suffisance, il s'y trouue des deffauts si apparens et si
grossiers. Moy i'aime mieux croire qu'ils ont traitté la science
casuelement ainsi, qu'vn iouët à toutes mains, et se sont esbatus
de la raison, comme d'vn instrument vain et friuole, mettans en•
auant toutes sortes d'inuentions et de fantasies tantost plus tenduës,
tantost plus lasches. Ce mesme Platon, qui definit l'homme
comme vne poulle, dit ailleurs apres Socrates, qu'il ne sçait à la
verité que c'est que l'homme, et que c'est l'vne des pieces du
monde d'autant difficile cognoissance. Par cette varieté et instabilité2
d'opinions, ils nous menent comme par la main tacitement à cette
resolution de leur irresolution. Ils font profession de ne presenter pas
tousiours leur auis à visage descouuert et apparent: ils l'ont caché
tantost soubs des vmbrages fabuleux de la poësie, tantost soubs
quelque autre masque: car nostre imperfection porte encores cela,•
que la viande crue n'est pas tousiours propre à nostre estomach: il
la faut assecher, alterer et corrompre. Ils font de mesmes: ils obscurcissent
par fois leurs naïfues opinions et iugemens, et les falsifient
pour s'accommoder à l'vsage publique. Ils ne veulent pas faire
profession expresse d'ignorance, et de l'imbecillité de la raison3
humaine, pour ne faire peur aux enfans: mais ils nous la descouurent
assez soubs l'apparence d'vne science trouble et inconstante.
Ie conseillois en Italie à quelqu'vn qui estoit en peine de parler
Italien, que pourueu qu'il ne cherchast qu'à se faire entendre, sans
y vouloir autrement exceller, qu'il employast seulement les premiers•
mots qui luy viendroyent à la bouche, Latins, François,
Espagnols, ou Gascons, et qu'en y adioustant la terminaison Italienne,
il ne faudroit iamais à rencontrer quelque idiome du pays,
ou Thoscan, ou Romain, ou Venetien, ou Piemontois, ou Napolitain,
et de se ioindre à quelqu'vne de tant de formes. Ie dis de4
mesme de la philosophie: elle a tant de visages et de varieté, et
a tant dict, que tous nos songes et resueries s'y trouuent. L'humaine
phantasie ne peut rien conceuoir en bien et en mal qui n'y
soit: Nihil tam absurdè dici potest, quod non dicatur ab aliquo
philosophorum. Et i'en laisse plus librement aller mes caprices en•
public: d'autant que bien qu'ils soyent nez chez moy, et sans patron,
ie sçay qu'ils trouueront leur relation à quelque humeur ancienne,
et ne faudra quelqu'vn de dire: Voyla d'où il le print. Mes
mœurs sont naturelles: ie n'ay point appellé à les bastir, le secours
d'aucune discipline. Mais toutes imbecilles qu'elles sont, quand1
l'enuie m'a prins de les reciter, et que pour les faire sortir en
publiq, vn peu plus decemment, ie me suis mis en deuoir de les
assister, et de discours, et d'exemples: ç'a esté merueille à moy
mesme, de les rencontrer par cas d'aduenture, conformes à tant
d'exemples et discours philosophiques. De quel regiment estoit•
ma vie, ie ne l'ay appris qu'apres qu'elle est exploittée et employée.
Nouuelle figure: Vn philosophe impremedité et fortuit. Pour
reuenir à nostre ame, ce que Platon a mis la raison au cerueau,
l'ire au cœur, et la cupidité au foye, il est vray-semblable que
ç'a esté plustost vne interpretation des mouuemens de l'ame,2
qu'vne diuision, et separation qu'il en ayt voulu faire, comme d'vn
corps en plusieurs membres. Et la plus vray-semblable de leurs
opinions est, que c'est tousiours vne ame, qui par sa faculté ratiocine,
se souuient, comprend, iuge, desire et exerce toutes ses
autres operations par diuers instrumens du corps, comme le nocher•
gouuerne son nauire selon l'experience qu'il en a, ores tendant
ou laschant vne corde, ores haussant l'antenne, ou remuant
l'auiron, par vne seule puissance conduisant diuers effets: et
qu'elle loge au cerueau: ce qui appert de ce que les blessures et
accidens qui touchent cette partie, offensent incontinent les facultez3
de l'ame: de là il n'est pas inconuenient qu'elle s'escoule par
le reste du corps:
Medium non deserit vnquam
Cœli Phœbus iter: radiis tamen omnia lustrat.
comme le soleil espand du ciel en hors sa lumiere et ses puissances,•
et en remplit le monde.
Cætera pars animæ, per totum dissita corpus
Paret, et ad numen mentis moménque mouetur.
Aucuns ont dict, qu'il y auoit vne ame generale, comme vn
grand corps, duquel toutes les ames particulieres estoyent extraictes,4
et s'y en retournoyent, se remeslant tousiours à cette matiere
vniuerselle:
Deum namque ire per omnes
Terrásque, tractúsque maris, cœlúmque profundum:
Hinc pecudes, armenta, viros, genus omne ferarum,
Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas:
Scilicet huc reddi deinde, ac resoluta referri•
Omnia: nec morti esse locum:
d'autres, qu'elles ne faisoyent que s'y resioindre et r'attacher:
d'autres, qu'elle estoyent produites de la substance diuine: d'autres,
par les anges, de feu et d'air. Aucuns, de toute ancienneté:
aucuns, sur l'heure mesme du besoin. Aucuns les font descendre1
du rond de la lune, et y retourner. Le commun des anciens,
qu'elles sont engendrées de pere en fils, d'vne pareille maniere et
production que toutes autres choses naturelles: argumentants
cela par la ressemblance des enfans aux peres,
Instillata patris virtus tibi:•
Fortes creantur fortibus et bonis:
et qu'on void escouler des peres aux enfans, non seulement les
marques du corps, mais encores vne ressemblance d'humeurs, de
complexions, et inclinations de l'ame:
Denique cur acris violentia triste leonum2
Seminium sequitur? dolus vulpibus, et fuga ceruis
A patribus datur, et patrius pauor incitat artus?
Si non certa suo quia semine seminióque,
Vis animi pariter crescit cum corpore toto?
que là dessus se fonde la iustice diuine, punissant aux enfans la•
faute des peres: d'autant que la contagion des vices paternels est
aucunement empreinte en l'ame des enfans, et que le desreglement
de leur volonté les touche. Dauantage, que si les ames venoyent
d'ailleurs, que d'vne suitte naturelle, et qu'elles eussent esté quelque
autre chose hors du corps, elles auroyent recordation de leur estre3
premier; attendu les naturelles facultez, qui luy sont propres, de
discourir, raisonner et se souuenir.
Si in corpus nascentibus insinuatur,
Cur super anteactam ætatem meminesse nequimus,
Nec vestigia gestarum rerum vlla tenemus?•
Car pour faire valoir la condition de nos ames, comme nous voulons,
il les faut presupposer toutes sçauantes, lors qu'elles sont
en leur simplicité et pureté naturelle. Par ainsin elles eussent
esté telles, estans exemptes de la prison corporelle, aussi bien
auant que d'y entrer, comme nous esperons qu'elles seront apres4
qu'elles en seront sorties. Et de ce sçauoir, il faudroit qu'elles se
ressouuinssent encore estans au corps, comme disoit Platon, que
ce que nous apprenions, n'estoit qu'vn ressouuenir de ce que nous
auions sçeu: chose que chacun par experience peut maintenir
estre fauce. En premier lieu d'autant qu'il ne nous ressouuient•
iustement que de ce qu'on nous apprend: et que si la memoire
faisoit purement son office, aumoins nous suggereroit elle quelque
traict outre l'apprentissage. Secondement ce qu'elle sçauoit estant
en sa pureté, c'estoit vne vraye science, cognoissant les choses
comme elles sont, par sa diuine intelligence: là où icy on luy fait
receuoir la mensonge et le vice, si on l'en instruit; en quoy elle ne
peut employer sa reminiscence, cette image et conception n'ayant•
iamais logé en elle. De dire que la prison corporelle estouffe de
maniere ses facultez naifues, qu'elles y sont toutes esteintes: cela
est premierement contraire à cette autre creance, de recognoistre
ses forces si grandes, et les operations que les hommes en sentent
en cette vie, si admirables, que d'en auoir conclu cette diuinité et1
eternité passée, et l'immortalité à venir;
Nam si tantopere est animi mutata potestas,
Omnis vt actarum exciderit retinentia rerum,
Non, vt opinor, ea ab letho iam longior errat.
En outre, c'est icy chez nous, et non ailleurs, que doiuent estre•
considerées les forces et les effects de l'ame: tout le reste de ses
perfections, luy est vain et inutile: c'est de l'estat present, que
doit estre payée et recognue toute son immortalité, et de la vie
de l'homme, qu'elle est comtable seulement. Ce seroit iniustice de
luy auoir retranché ses moyens et ses puissances, de l'auoir desarmée,2
pour du temps de sa captiuité et de sa prison, de sa
foiblesse et maladie, du temps où elle auroit esté forcée et contrainte,
tirer le iugement et vne condemnation de durée infinie et
perpetuelle: et de s'arrester à la consideration d'vn temps si court,
qui est à l'aduenture d'vne ou de deux heures, ou au pis aller,•
d'vn siecle (qui n'ont non plus de proportion à l'infinité qu'vn
instant) pour de ce moment d'interualle, ordonner et establir definitiuement
de tout son estre. Ce seroit vne disproportion inique, de
tirer vne recompense eternelle en consequence d'vne si courte
vie. Platon, pour se sauuer de cet inconuenient, veut que les3
payements futurs se limitent à la durée de cent ans, relatiuement
à l'humaine durée: et des nostres assez leur ont donné bornes
temporelles. Par ainsin ils iugeoyent, que sa generation suyuoit
la commune condition des choses humaines: comme aussi sa vie,
par l'opinion d'Epicurus et de Democritus, qui a esté la plus•
receuë, suyuant ces belles apparences: Qu'on la voyoit naistre; à
mesme que le corps en estoit capable; on voyoit esleuer ses forces
comme les corporelles; on y recognoissoit la foiblesse de son enfance,
et auec le temps sa vigueur et sa maturité: et puis sa declination
et sa vieillesse, et en fin sa decrepitude:
Gigni pariter cum corpore, et vnà
Crescere sentimus, paritérque senescere mentem.
Ils l'apperceuoient capable de diuerses passions et agitée de plusieurs•
mouuemens penibles, d'où elle tomboit en lassitude et en
douleur, capable d'alteration et de changement, d'allegresse, d'assopissement,
et de langueur, subjecte à ses maladies et aux offences,
comme l'estomach ou le pied:
Mentem sanari, corpus vt ægrum1
Cernimus, et flecti medicina posse videmus:
esblouye et troublée par la force du vin: desmue de son assiette,
par les vapeurs d'vne fieure chaude: endormie par l'application
d'aucuns medicamens, et reueillée par d'autres.
Corpoream naturam animi esse necesse est,•
Corporeis quoniam telis ictúque laborat.
On luy voyoit estonner et renuerser toutes ses facultez par la seule
morsure d'vn chien malade, et n'y auoir nulle si grande fermeté
de discours, nulle suffisance, nulle vertu, nulle resolution philosophique,
nulle contention de ses forces, qui la peust exempter2
de la subjection de ces accidens: la saliue d'vn chetif mastin versée
sur la main de Socrates, secouër toute sa sagesse et toutes ses
grandes et si reglées imaginations, les aneantir de maniere qu'il
ne restast aucune trace de sa cognoissance premiere:
Vis. . . . . . . animaï•
Conturbatur, et . . . . . diuisa seorsum
Disiectatur, eodem illo distracta veneno:
et ce venin ne trouuer non plus de resistance en cette ame, qu'en
celle d'vn enfant de quatre ans: venin capable de faire deuenir
toute la philosophie, si elle estoit incarnée, furieuse et insensée: si3
que Caton, qui tordoit le col à la mort mesme et à la fortune, ne
peust souffrir la veuë d'vn miroir, ou de l'eau, accablé d'espouuantement
et d'effroy, quand il seroit tombé par la contagion d'vn chien
enragé, en la maladie que les medecins nomment Hydroforbie.
Vis morbi distracta per artus•
Turbat agens animam, spumantes æquore salso
Ventorum vt validis feruescunt viribus vndæ.
Or quant à ce poinct, la philosophie a bien armé l'homme pour
la souffrance de tous autres accidens, ou de patience, ou si elle
couste trop à trouuer, d'vne deffaitte inffallible, en se desrobant4
tout à faict du sentiment: mais ce sont moyens, qui seruent à vne
ame estant à soy, et en ses forces, capable de discours et de deliberation:
non pas à cet inconuenient, où chez vn philosophe, vne
ame deuient l'ame d'vn fol, troublée, renuersée, et perdue. Ce que
plusieurs occasions produisent, comme vne agitation trop vehemente,•
que, par quelque forte passion, l'ame peut engendrer en
soy-mesme: ou vne blessure en certain endroit de la personne:
ou vne exhalation de l'estomach, nous iectant à vn esblouyssement
et tournoyement de teste:
Morbis in corporis auius errat5
Sæpe animus; dementit enim, deliráque fatur,
Interdúmque graui lethargo fertur in altum
Æternúmqùe soporem, oculis nutúque cadenti.
Les philosophes n'ont, ce me semble, guere touché cette corde,
non plus qu'vne autre de pareille importance. Ils ont ce dilemme
tousiours en la bouche, pour consoler nostre mortelle condition:•
Ou l'ame est mortelle, ou immortelle: Si mortelle, elle sera sans
peine: Si immortelle, elle ira en amendant. Ils ne touchent iamais
l'autre branche: Quoy, si elle va en empirant? Et laissent
aux poëtes les menaces des peines futures. Mais par là ils se donnent
vn beau ieu. Ce sont deux omissions qui s'offrent à moy souvent1
en leurs discours. Ie reuiens à la premiere. Cette ame pert
l'vsage du souuerain bien Stoïque, si constant et si ferme. Il faut
que nostre belle sagesse se rende en cet endroit, et quitte les armes.
Au demeurant, ils consideroient aussi par la vanité de l'humaine
raison, que le meslange et société de deux pieces si diuerses,•
comme est le mortel et l'immortel, est inimaginable:
Quippe etenim mortale æterno iungere, et vnà
Consentire putare, et fungi mutua posse,
Desipere est. Quid enim diuersius esse putandum est,
Aut magis inter se disiunctum discrepitánsque,2
Quàm, mortale quod est, immortali atque perenni
Iunctum in concilio sæuas tolerare procellas?
Dauantage ils sentoyent l'ame s'engager en la mort, comme le
corps.
Simul æuo fessa fatiscit.•
Ce que, selon Zeno, l'image du sommeil nous montre assez. Car il
estime que c'est vne defaillance et cheute de l'ame aussi bien que
du corps. Contrahi animum, et quasi labi putat atque decidere. Et ce
qu'on aperceuoit en aucuns, sa force, et sa vigueur se maintenir
en la fin de la vie, ils le rapportoyent à la diuersité des maladies,3
comme on void les hommes en cette extremité, maintenir, qui vn
sens, qui vn autre, qui l'ouïr, qui le fleurer, sans alteration: et ne
se voit point d'affoiblissement si vniuersel, qu'il n'y reste quelques
parties entieres et vigoureuses:
Non alio pacto, quàm si pes cùm dolet ægri,•
In nullo caput interea sit fortè dolore.
La veuë de nostre iugement se rapporte à la verité, comme fait
l'œil du chat-huant, à la splendeur du soleil, ainsi que dit Aristote.
Par où le sçaurions nous mieux conuaincre que par si grossiers
aueuglemens en vne si apparente lumiere? Car l'opinion contraire,4
de l'immortalité de l'ame, laquelle Cicero dit auoir esté premierement
introduitte, au moins du tesmoignage des liures, par Pherecydes
Syrius du temps du Roy Tullus (d'autres en attribuent l'inuention
à Thales: et autres à d'autres) c'est la partie de l'humaine
science traictée auec plus de reseruation et de doute. Les dogmatistes
les plus fermes, sont contraints en cet endroit principalement,
de se reietter à l'abry des ombrages de l'Academie. Nul ne
sçait ce qu'Aristote a estably de ce subiect, non plus que touts les
anciens en general, qui le manient d'vne vacillante creance: rem•
gratissimam promittentium magis quàm probantium. Il s'est caché
soubs le nuage des paroles et sens difficiles, et non intelligibles,
et a laissé à ses sectateurs, autant à debattre sur son iugement que
sur la matiere. Deux choses leur rendoient cette opinion plausible:
l'vne, que sans l'immortalité des ames, il n'y auroit plus dequoy1
asseoir les vaines esperances de la gloire, qui est vne consideration
de merueilleux credit au monde: l'autre, que c'est vne
tres-vtile impression, comme dit Platon, que les vices, quand ils se
desroberont de la veuë et cognoissance de l'humaine iustice, demeurent
tousiours en butte à la diuine, qui les poursuyura, voire•
apres la mort des coulpables. Vn soing extreme tient l'homme d'alonger
son estre; il y a pourueu par toutes ses pieces. Et pour la
conseruation du corps, sont les sepultures: pour la conseruation
du nom, la gloire. Il a employé toute son opinion à se rebastir,
impatient de sa fortune, et à s'estançonner par ses inuentions.2
L'ame par son trouble et sa foiblesse, ne pouuant tenir sur son
pied, va questant de toutes parts des consolations, esperances et
fondements, et des circonstances estrangeres, où elle s'attache et
se plante. Et pour legers et fantastiques que son inuention les luy
forge, s'y repose plus seurement qu'en soy, et plus volontiers. Mais•
les plus aheurtez à cette si iuste et claire persuasion de l'immortalité
de nos esprits; c'est merueille comme ils se sont trouuez
courts et impuissans à l'establir par leurs humaines forces. Somnia
sunt non docentis, sed optantis: disoit vn ancien. L'homme peut
recognoistre par ce tesmoignage, qu'il doit à la fortune et au rencontre,3
la verité qu'il descouure luy seul; puis que lors mesme,
qu'elle luy est tombée en main, il n'a pas dequoy la saisir et la
maintenir, et que sa raison n'a pas la force de s'en preualoir.
Toutes choses produites par nostre propre discours et suffisance,
autant vrayes que fauces, sont subiectes à incertitude et debat.•
C'est pour le chastiment de nostre fierté, et instruction de nostre
misere et incapacité, que Dieu produisit le trouble, et la confusion
de l'ancienne tour de Babel. Tout ce que nous entreprenons sans
son assistance, tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grace,
ce n'est que vanité et folie. L'essence mesme de la verité, qui est
vniforme et constante, quand la fortune nous en donne la possession,
nous la corrompons et abastardissons par nostre foiblesse.
Quelque train que l'homme prenne de soy, Dieu permet qu'il arriue
tousiours à cette mesme confusion, de laquelle il nous represente•
si viuement l'image par le iuste chastiement, dequoy il
batit l'outrecuidance de Nemroth, et aneantit les vaines entreprinses
du bastiment de sa pyramide. Perdam sapientiam sapientium,
et prudentiam prudentium reprobabo. La diuersité d'idiomes
et de langues, dequoy il troubla cet ouurage, qu'est-ce autre chose,1
que cette infinie et perpetuelle altercation et discordance d'opinions
et de raisons, qui accompaigne et embrouille le vain bastiment
de l'humaine science? Et l'embrouille vtilement. Qui nous
tiendroit, si nous auions un grain de connoissance? Ce sainct m'a
faict grand plaisir: Ipsa vtilitatis occultatio, aut humilitatis exercitatio•
est, aut elationis attritio. Iusques à quel poinct de presomption
et d'insolence, ne portons nous nostre aueuglement et nostre
bestise? Mais pour reprendre mon propos: c'estoit vrayement
bien raison, que nous fussions tenus à Dieu seul, et au benefice de
sa grace, de la verité d'vne si noble creance, puis que de sa seule2
liberalité, nous receuons le fruict de l'immortalité, lequel consiste
en la iouyssance de la beatitude eternelle. Confessons ingenuement,
que Dieu seul nous l'a dict, et la foy: car leçon n'est-ce pas
de Nature et de nostre raison. Et qui retentera son estre et ses
forces, et dedans et dehors, sans ce priuilege diuin: qui verra•
l'homme, sans le flatter, il n'y verra ny efficace, ny faculté, qui
sente autre chose que la mort et la terre. Plus nous donnons, et
deuons, et rendons à Dieu, nous en faisons d'autant plus chrestiennement.
Ce que ce philosophe Stoïcien dit tenir du fortuit consentement
de la voix populaire, valoit-il pas mieux qu'il le tinst de3
Dieu? Cùm de animorum æternitate disserimus, non leue momentum
apud nos habet consensus hominum, aut timentium inferos, aut colentium.
Vtor hac publica persuasione. Or la foiblesse des argumens
humains sur ce subiect, se connoist singulierement par les
fabuleuses circonstances, qu'ils ont adioustees à la suite de cette•
opinion, pour trouuer de quelle condition estoit cette nostre immortalité.
Laissons les Stoïciens, Vsuram nobis largiuntur tanquam
cornicibus; diu mansuros aiunt animos, semper negant: qui
donnent aux ames vne vie au delà de ceste cy, mais finie. La plus
vniuerselle et plus receuë fantaisie, et qui dure iusques à nous,
ç'a esté celle, de laquelle on fait autheur Pythagoras; non qu'il en
fust le premier inuenteur, mais d'autant qu'elle receut beaucoup
de poix, et de credit, par l'authorité de son approbation: C'est que
les ames au partir de nous, ne faisoient que rouler de l'vn corps à•
vn autre, d'vn lyon à un cheual, d'vn cheual à vn Roy, se promenants
ainsi sans cesse, de maison en maison. Et luy, disoit se souuenir
auoir esté Æthalides, depuis Euphorbus, en apres Hermotimus,
en fin de Pyrrhus estre passé en Pythagoras: ayant memoire
de soy de deux cents six ans. Adioustoyent aucuns, que ces mesmes1
ames remontent au ciel par fois, et en deuallent encores:
O pater, ànne aliquas ad cœlum hinc ire putandum est
Sublimes animas, iterúmque ad tarda reuerti
Corpora? quæ lucis miseris tam dira cupido?
Origene les fait aller et venir eternellement du bon au mauuais•
estat. L'opinion que Varro recite, est, qu'en quatre cens quarante
ans de reuolution elles se reioignent à leur premier corps. Chrysippus,
que cela doibt aduenir apres certain espace de temps incognu
et non limité. Platon (qui dit tenir de Pindare et de l'ancienne
poësie cette croyance) des infinies vicissitudes de mutation, ausquelles2
l'ame est preparée, n'ayant ny les peines, ny les recompenses
en l'autre monde, que temporelles, comme sa vie en cestuy-cy
n'est que temporelle, conclud en elle vne singuliere sçience
des affaires du ciel, de l'enfer, et d'icy, où elle a passé, repassé, et
seiourné à plusieurs voyages: matiere à sa reminiscence. Voicy•
son progrés ailleurs: Qui a bien vescu, il se reioint à l'astre, auquel
il est assigné: qui mal, il passe en femme: et si lors mesme il
ne se corrige point, il se rechange en beste de condition conuenable
à ses mœurs vicieuses: et ne verra fin à ses punitions, qu'il ne
soit reuenu à sa naïue constitution, s'estant par la force de la raison3
défaict des qualitez grossieres, stupides, et elementaires, qui
estoyent en luy. Mais ie ne veux oublier l'obiection que font les
Epicuriens à cette transmigration de corps en autre. Elle est plaisante.
Ils demandent quel ordre il y auroit, si la presse des mourans
venoit à estre plus grande que des naissans. Car les ames deslogées•
de leur giste seroyent à se fouler à qui prendroit place la
premiere dans ce nouuel estuy. Et demandent aussi, à quoy elles
passeroient leur temps, ce pendant qu'elles attendroient qu'vn logis
leur fust appresté: ou au rebours s'il naissoit plus d'animaux, qu'il
n'en mourroit, ils disent que les corps seroient en mauuais party,4
attendant l'infusion de leur ame, et en aduiendroit qu'aucuns d'iceux
se mourroient auant que d'auoir esté viuans.
Denique connubia ad veneris, partúsque ferarum,
Esse animas præsto deridiculum esse videtur,
Et spectare immortales mortalia membra
Innumero numero, certaréque præproperanter
Inter se, quæ prima potissimáque insinuetur.•
D'autres ont arresté l'ame au corps des trespassez, pour en animer
les serpents, les vers, et autres bestes, qu'on dit s'engendrer de la
corruption de nos membres, voire et de nos cendres. D'autres la
diuisent en vne partie mortelle, et l'autre immortelle. Autres la
font corporelle, et ce neantmoins immortelle. Aucuns la font immortelle,1
sans science et sans cognoissance. Il y en a aussi des nostres
mesmes qui ont estimé, que des ames des condamnez, il s'en
faisoit des diables: comme Plutarque pense, qu'il se face des dieux
de celles qui sont sauuées. Car il est peu de choses que cet autheur
là establisse d'vne façon de parler si resolue, qu'il fait ceste-cy:•
maintenant par tout ailleurs vne maniere dubitatrice et ambigue.
Il faut estimer, dit-il, et croire fermement, que les ames des
hommes vertueux selon nature et selon iustice diuine, deuiennent
d'hommes saincts, et de saincts demy-dieux, et de demy-dieux,
apres qu'ils sont parfaictement, comme és sacrifices de purgation,2
nettoyez et purifiez, estans deliurez de toute passibilité et de toute
mortalité, ils deuiennent, non par aucune ordonnance ciuile, mais
à la verité, et selon raison vray-semblable, dieux entiers et parfaicts,
en receuant vne fin tres heureuse et tres-glorieuse. Mais qui
le voudra voir, luy, qui est des plus retenus pourtant et moderez•
de la bande, s'escarmoucher auec plus de hardiesse, et nous conter
ses miracles sur ce propos, ie le renuoye à son discours de la lune,
et du Dæmon de Socrates, là où aussi euidemment qu'en nul autre
lieu, il se peut aduerer, les mysteres de la philosophie auoir beaucoup
d'estrangetez communes auec celles de la poësie: l'entendement3
humain se perdant à vouloir sonder et contreroller toutes
choses iusques au bout: tout ainsi comme, lassez et trauaillez de
la longue course de nostre vie, nous retombons en enfantillage.
Voyla les belles et certaines instructions, que nous tirons de la
science humaine, sur le subiect de nostre ame. Il n'y a point•
moins de temerité en ce qu'elle nous apprend des parties corporelles.
Choisissons en vn, ou deux exemples: car autrement nous
nous perdrions dans cette mer trouble et vaste des erreurs medecinales.
Sçachons, si on s'accorde au moins en cecy, de quelle
matiere les hommes se produisent les vns des autres. Car quant à4
leur premiere production, ce n'est pas merueille, si en chose si
haute et ancienne, l'entendement humain se trouble et dissipe.
Archelaüs le physicien, duquel Socrates fut le disciple et le mignon,
selon Aristoxenus, disoit, et les hommes et les animaux auoir esté
faicts d'vn limon laicteux, exprimé par la chaleur de la terre. Pythagoras•
dit nostre semence estre l'escume de nostre meilleur sang:
Platon, l'escoulement de la moëlle de l'espine du dos: ce qu'il
argumente de ce, que cet endroit se sent le premier, de la lasseté
de la besongne: Alcmeon, partie de la substance du cerueau: et
qu'il soit ainsi, dit-il, les yeux troublent à ceux qui se trauaillent1
outre mesure à cet exercice: Democritus, vne substance extraite
de toute la masse corporelle: Epicurus, extraicte de l'ame et du
corps: Aristote, vn excrement tiré de l'aliment du sang le dernier
qui s'espand en nos membres: autres, du sang, cuit et digeré par
la chaleur des genitoires: ce qu'ils iugent de ce qu'aux extremes•
efforts, on rend des gouttes de pur sang: enquoy il semble qu'il y
ayt plus d'apparence, si on peut tirer quelque apparence d'vne
confusion si infinie. Or pour mener à effect cette semence, combien
en font-ils d'opinions contraires? Aristote et Democritus tiennent
que les femmes n'ont point de sperme: et que ce n'est qu'vne2
sueur qu'elles eslancent par la chaleur du plaisir et du mouuement,
qui ne sert de rien à la generation. Galen au contraire, et
ses suyuans, que sans la rencontre des semences, la generation ne
se peut faire. Voyla les medecins, les philosophes, les iurisconsultes,
et les theologiens, aux prises pesle mesle auec nos femmes,•
sur la dispute, à quels termes les femmes portent leur fruict. Et
moy ie secours par l'exemple de moy-mesme, ceux d'entre eux, qui
maintiennent la grossesse d'onze moys. Le monde est basty de cette
experience, il n'est si simple femmelette qui ne puisse dire son
aduis sur toutes ces contestations, et si nous n'en sçaurions estre3
d'accord. En voyla assez pour verifier que l'homme n'est non plus
instruit de la cognoissance de soy, en la partie corporelle, qu'en
la spirituelle. Nous l'auons proposé luy mesmes à soy, et sa raison,
à sa raison, pour voir ce qu'elle nous en diroit. Il me semble assez
auoir montré combien peu elle s'entend en elle mesme. Et, qui ne•
s'entend en soy, en quoy se peut il entendre? Quasi veró mensuram
vllius rei possit agere, qui sui nesciat. Vrayement Protagoras nous
en comtoit de belles, faisant l'homme la mesure de toutes choses,
qui ne sçeut iamais seulement la sienne. Si ce n'est luy, sa dignité
ne permettra pas qu'autre creature ayt cet aduantage. Or luy estant
en soy si contraire, et l'vn iugement subuertissant l'autre sans
cesse, cette fauorable proposition n'estoit qu'vne risée, qui nous
menoit à conclurre par necessité la neantise du compas et du compasseur.•
Quand Thales estime la cognoissance de l'homme tres-difficile
à l'homme, il luy apprend, la cognoissance de toute autre
chose luy estre impossible. Vous, pour qui i'ay pris la peine d'estendre
vn si long corps, contre ma coustume, ne refuyrez point de
maintenir vostre Sebonde, par la forme ordinaire d'argumenter,1
dequoy vous estes tous les iours instruite, et exercerez en cela vostre
esprit et vostre estude: car ce dernier tour d'escrime icy, il ne
le faut employer que comme vn extreme remede. C'est vn coup desesperé,
auquel il faut abandonner vos armes, pour faire perdre à
vostre aduersaire les siennes: et vn tour secret, duquel il se faut•
seruir rarement et reseruément. C'est grande temerité de vous perdre
pour perdre vn autre. Il ne faut pas vouloir mourir pour se venger,
comme fit Gobrias. Car estant aux prises bien estroictes auec
vn Seigneur de Perse, Darius y suruenant l'espée au poing, qui craignoit
de frapper, de peur d'assener Gobrias: il luy cria, qu'il donnast2
hardiment, quand il deuroit donner au trauers tous les deux.
I'ay veu reprouuer pour iniustes, des armes et conditions de combat
singulier desesperées, et ausquelles celuy qui les offroit, mettoit
luy et son compaignon en termes d'vne fin à tous deux ineuitable.
Les Portugais prindrent en la mer des Indes certains Turcs•
prisonniers: lesquels impatiens de leur captiuité, se resolurent,
et leur succeda, frottant des clous de nauire l'vn à l'autre, et faisans
tomber vne estincelle de feu dans les caques de poudre (qu'il
y auoit en l'endroit où ils estoyent gardez) d'embraser et mettre
en cendre eux, leurs maistres et le vaisseau. Nous secouons icy les3
limites et dernieres clostures des sciences: ausquelles l'extremité
est vitieuse, comme en la vertu. Tenez vous dans la route commune,
il ne fait mie bon estre si subtil et si fin. Souuienne vous de
ce que dit le prouerbe Thoscan,
Chi troppo s'assottiglia, si scauezza.•
Ie vous conseille en vos opinions et en vos discours, autant qu'en
vos mœurs, et en toute autre chose, la moderation et l'attrempance,
et la fuite de la nouuelleté et de l'estrangeté. Toutes les voyes extrauagantes
me faschent. Vous qui par l'authorité que vostre grandeur
vous apporte, et encores plus par les auantages que vous
donnent les qualitez plus vostres, pouuez d'vn clin d'œil commander
à qui il vous plaist, deuiez donner cette charge à quelqu'un,
qui fist profession des lettres, qui vous eust bien autrement appuyé•
et enrichy cette fantasie. Toutesfois en voicy assez, pour ce
que vous en auez à faire. Epicurus disoit des loix, que les pires
nous estoyent si necessaires, que sans elles, les hommes s'entremangeroient
les vns les autres. Et Platon verifie que sans loix,
nous viurions comme bestes. Nostre esprit est vn vtil vagabond,1
dangereux et temeraire: il est malaisé d'y ioindre l'ordre et la
mesure: de mon temps ceux qui ont quelque rare excellence au
dessus des autres, et quelque viuacité extraordinaire, nous les
voyons quasi tous, desbordez en licence d'opinions, et de mœurs:
c'est miracle s'il s'en rencontre vn rassis et sociable. On a raison•
de donner à l'esprit humain les barrieres les plus contraintes qu'on
peut. En l'estude, comme au reste, il luy faut compter et regler
ses marches: il luy faut tailler par art les limites de sa chasse. On
le bride et garotte de religions, de loix, de coustumes, de science,
de preceptes, de peines, et recompenses mortelles et immortelles:2
encores voit-on que par sa volubilité et dissolution, il eschappe à
toutes ces liaisons. C'est vn corps vain, qui n'a par où estre saisi
et assené: vn corps diuers et difforme, auquel on ne peut asseoir
nœud ny prise. Certes il est peu d'ames si reglées, si fortes et bien
nées, à qui on se puisse fier de leur propre conduicte: et qui puissent•
auec moderation et sans temerité, voguer en la liberté de leurs
iugemens, au delà des opinions communes. Il est plus expedient de
les mettre en tutelle. C'est vn outrageux glaiue à son possesseur
mesme, que l'esprit, à qui ne sçait s'en armer ordonnément et discrettement.
Et n'y a point de beste, à qui il faille plus iustement3
donner des orbieres, pour tenir sa veuë subjecte, et contrainte deuant
ses pas; et la garder d'extrauaguer ny çà ny là, hors les ornieres
que l'vsage et les loix luy tracent. Parquoy il vous siera
mieux de vous resserrer dans le train accoustumé, quel qu'il soit,
que de ietter vostre vol à cette licence effrenée. Mais si quelqu'vn•
de ces nouueaux docteurs, entreprend de faire l'ingenieux en vostre
presence, aux despens de son salut et du vostre: pour vous deffaire
de cette dangereuse peste, qui se respand tous les iours en vos
cours, ce preseruatif à l'extreme necessité, empeschera que la contagion
de ce venin n'offencera, ny vous, ny vostre assistance. La
liberté donc et gaillardise de ces esprits anciens, produisoit en la
philosophie et sciences humaines, plusieurs sectes d'opinions differentes,
chacun entreprenant de iuger et de choisir pour prendre•
party. Mais à present, que les hommes vont tous vn train: qui certis
quibusdam destinatisque sententiis addicti et consecrati sunt, vt
étiam, quæ non probant, cogantur defendere: et que nous receuons
les arts par ciuile authorité et ordonnance: si que les escholes
n'ont qu'vn patron et pareille institution et discipline circonscripte,1
on ne regarde plus ce que les monnoyes poisent et valent, mais
chacun à son tour, les reçoit selon le prix, que l'approbation commune
et le cours leur donne: on ne plaide pas de l'alloy, mais de
l'vsage: ainsi se mettent egallement toutes choses. On reçoit la
medecine, comme la geometrie; et les battelages, les enchantemens,•
les liaisons, le commerce des esprits des trespassez, les prognostications,
les domifications, et iusques à cette ridicule poursuitte
de la pierre philosophale, tout se met sans contredict. Il ne
faut que sçauoir, que le lieu de Mars loge au milieu du triangle de
la main, celuy de Venus au pouce, et de Mercure au petit doigt: et2
que quand la mensale couppe le tubercle de l'enseigneur, c'est
signe de cruauté: quand elle faut soubs le mitoyen, et que la
moyenne naturelle fait vn angle auec la vitale, soubs mesme endroit,
que c'est signe d'vne mort miserable: que si à vne femme,
la naturelle est ouuerte, et ne ferme point l'angle auec la vitale,•
cela denote qu'elle sera mal chaste. Ie vous appelle vous mesme à
tesmoin, si auec cette science, vn homme ne peut passer auec reputation
et faueur parmy toutes compagnies. Theophrastus disoit,
que l'humaine cognoissance, acheminée par les sens, pouuoit
iuger des causes des choses iusques à certaine mesure, mais qu'estant3
arriuée aux causes extremes et premieres, il falloit qu'elle
s'arrestast, et qu'elle rebouchast: à cause ou de sa foiblesse, ou de
la difficulté des choses. C'est vne opinion moyenne et douce; que
nostre suffisance nous peut conduire iusques à la cognoissance
d'aucunes choses, et qu'elle a certaines mesures de puissance, outre•
lesquelles c'est temerité de l'employer. Cette opinion est plausible,
et introduicte par gens de composition: mais il est malaisé
de donner bornes à nostre esprit: il est curieux et auide, et n'a
point occasion de s'arrester plus tost à mille pas qu'à cinquante.
Ayant essayé par experience, que ce à quoy l'vn s'estoit failly,
l'autre y est arriué: et que ce qui estoit incogneu à vn siecle, le•
siecle suyuant l'a esclaircy: et que les sciences et les arts ne se
iettent pas en moule, ains se forment et figurent peu à peu, en les
maniant et pollissant à plusieurs fois, comme les ours façonnent
leurs petits en les leschant à loisir: ce que ma force ne peut descouurir,
ie ne laisse pas de le sonder et essayer: et en retastant et1
pestrissant cette nouuelle matiere, la remuant et l'eschauffant, i'ouure
à celuy qui me suit, quelque facilité pour en iouyr plus à son
ayse, et la luy rends plus soupple, et plus maniable:
Vt Hymettia sole
Cera remollescit, tractatáque pollice multas•
Vertitur in facies, ipsóque fit vtilis vsu.
Autant en fera le second au tiers: qui est cause que la difficulté
ne me doit pas desesperer; ny aussi peu mon impuissance, car ce
n'est que la mienne. L'homme est capable de toutes choses,
comme d'aucunes. Et s'il aduouë, comme dit Theophrastus, l'ignorance2
des causes premieres et des principes, qu'il me quitte hardiment
tout le reste de sa science. Si le fondement luy faut, son
discours est par terre. Le disputer et l'enquerir, n'a autre but et
arrest que les principes: si cette fin n'arreste son cours, il se iecte
à vne irresolution infinie. Non potest aliud alio magis minùsue comprehendi,•
quoniam omnium rerum vna est definitio comprehendendi.
Or il est vray-semblable que si l'ame sçauoit quelque chose, elle se
sçauroit premierement elle mesme; et si elle sçauoit quelque chose
hors d'elle, ce seroit son corps et son estuy, auant toute autre
chose. Si on void iusques auiourd'huy les dieux de la medecine se3
debattre de nostre anatomie,
Mulciber in Troiam, pro Troia stabat Apollo:
quand attendons nous qu'ils en soyent d'accord? Nous nous sommes
plus voisins, que ne nous est la blancheur de la nege, ou la pesanteur
de la pierre. Si l'homme ne se cognoist, comment cognoist-il•
ses functions et ses forces? Il n'est pas à l'aduanture, que
quelque notice veritable ne loge chez nous; mais c'est par hazard.
Et d'autant que par mesme voye, mesme façon et conduitte, les
erreurs se reçoiuent en nostre ame, elle n'a pas dequoy les distinguer,
ny dequoy choisir la verité du mensonge. Les Academiciens4
receuoyent quelque inclination de iugement; et trouuoyent
trop crud, de dire qu'il n'estoit pas plus vray-semblable que la
nege fust blanche, que noire; et que nous ne fussions non plus
asseurez du mouuement d'vne pierre, qui part de nostre main, que
de celuy de la huictiesme sphere. Et pour euiter cette difficulté et•
estrangeté, qui ne peut à la verité loger en nostre imagination,
que malaisément; quoy qu'ils establissent que nous n'estions aucunement
capables de sçauoir, et que la verité est engoufrée dans
des profonds abysmes, où la veuë humaine ne peut penetrer: si
aduouoyent ils, les vnes choses plus vray-semblables que les autres;1
et receuoyent en leur iugement cette faculté, de se pouuoir
incliner plustost à vne apparence, qu'à vne autre. Ils luy permettoyent
cette propension, luy deffendant toute resolution. L'aduis
des Pyrrhoniens est plus hardy, et quant et quant plus vray-semblable.
Car cette inclination Academique, et cette propension•
à vne proposition plustost qu'à vne autre, qu'est-ce autre chose
que la recognoissance de quelque plus apparente verité, en cette-cy
qu'en celle-là? Si nostre entendement est capable de la forme, des
lineamens, du port, et du visage, de la verité, il la verroit entiere,
aussi bien que demie, naissante, et imperfaicte. Cette apparence2
de verisimilitude, qui les fait prendre plustost à gauche qu'à droite,
augmentez la; cette once de verisimilitude, qui incline la balance,
multipliez la de cent, de mille onces; il en aduiendra en fin, que
la balance prendra party tout à faict, et arrestera vn chois et vne
verité entiere. Mais comment se laissent ils plier à la vray-semblance,•
s'ils ne cognoissent le vray? Comment cognoissent ils la
semblance de ce, dequoy ils ne cognoissent pas l'essence? Ou nous
pouuons iuger tout à faict, ou tout à faict nous ne le pouuons pas.
Si noz facultez intellectuelles et sensibles, sont sans fondement et
sans pied, si elles ne font que flotter et vanter, pour neant laissons3
nous emporter nostre iugement à aucune partie de leur operation,
quelque apparence qu'elle semble nous presenter. Et la plus seure
assiette de nostre entendement, et la plus heureuse, ce seroit
celle-là, où il se maintiendroit rassis, droit, inflexible, sans bransle
et sans agitation. Inter visa vera, aut falsa, ad animi assensum,•
nihil interest. Que les choses ne logent pas chez nous en leur
forme et en leur essence, et n'y facent leur entrée de leur force
propre et authorité, nous le voyons assez. Par ce que s'il estoit
ainsi, nous les receurions de mesme façon: le vin seroit tel en la
bouche du malade, qu'en la bouche du sain. Celuy qui a des creuasses4
aux doigts, ou qui les a gourdz, trouueroit vne pareille
durté au bois ou au fer, qu'il manie, que fait vn autre. Les
subjets estrangers se rendent donc à nostre mercy, ils logent chez
nous, comme il nous plaist. Or si de nostre part nous receuions
quelque chose sans alteration, si les prises humaines estoient assez•
capables et fermes, pour saisir la verité par noz propres moyens,
ces moyens estans communs à tous les hommes, cette verité se
reiecteroit de main en main de l'vn à l'autre. Et au moins se trouueroit-il
vne chose au monde, de tant qu'il y en a, qui se croiroit
par les hommes d'vn consentement vniuersel. Mais ce, qu'il ne se1
void aucune proposition, qui ne soit debattue et controuersée entre
nous, ou qui ne le puisse estre, montre bien que nostre iugement
naturel ne saisit pas bien clairement ce qu'il saisit: car mon iugement
ne le peut faire receuoir au iugement de mon compagnon:
qui est signe qui ie l'ay saisi par quelque autre moyen, que par•
vne naturelle puissance, qui soit en moy et en tous les hommes.
Laissons à part cette infinie confusion d'opinions, qui se void
entre les philosophes mesmes, et ce debat perpetuel et vniuersel
en la cognoissance des choses. Car cela est presupposé tres-veritablement,
que d'aucune chose les hommes, ie dy les sçauans, les2
mieux nais, les plus suffisans, ne sont d'accord: non pas que le
ciel soit sur nostre teste: car ceux qui doubtent de tout, doubtent
aussi de cela: et ceux qui nient que nous puissions comprendre
aucune chose, disent que nous n'auons pas compris que le ciel
soit sur nostre teste: et ces deux opinions sont, en nombre, sans•
comparaison les plus fortes. Outre cette diuersité et diuision
infinie, par le trouble que nostre iugement nous donne à nous
mesmes, et l'incertitude que chacun sent en soy, il est aysé à
voir qu'il a son assiette bien mal asseurée. Combien diuersement
iugeons nous des choses? combien de fois changeons nous noz3
fantasies? Ce que ie tiens auiourd'huy, et ce que ie croy, ie le tiens,
et le croy de toute ma croyance: tous mes vtils et tous mes ressorts
empoignent cette opinion, et m'en respondent, sur tout ce
qu'ils peuuent: ie ne sçaurois embrasser aucune verité ny conseruer
auec plus d'asseurance, que ie fay cette-cy. I'y suis tout•
entier; i'y suis voyrement: mais ne m'est-il pas aduenu non vne
fois, mais cent, mais mille, et tous les iours, d'auoir embrassé
quelque autre chose à tout ces mesmes instrumens, en cette mesme
condition, que depuis i'ay iugée fauce? Au moins faut-il deuenir
sage à ses propres despens. Si ie me suis trouué souuent trahy4
soubs cette couleur, si ma touche se trouue ordinairement faulce,
et ma balance inegale et iniuste, quelle asseurance en puis-ie
prendre à cette fois, plus qu'aux autres? N'est-ce pas sottise, de
me laisser tant de fois pipper à vn guide? Toutesfois, que la
Fortune nous remue cinq cens fois de place, qu'elle ne face que•
vuyder et remplir sans cesse, comme dans vn vaisseau, dans nostre
croyance, autres et autres opinions, tousiours la presente et la
derniere c'est la certaine, et l'infaillible. Pour cette-cy, il faut
abandonner les biens, l'honneur, la vie, et le salut, et tout,
Posterior res illa reperta,1
Perdit, et immutat sensus ad pristina quæque.
Quoy qu'on nous presche, quoy que nous apprenions, il faudroit
tousiours se souuenir que c'est l'homme qui donne, et l'homme
qui reçoit; c'est vne mortelle main qui nous le presente; c'est vne
mortelle main qui l'accepte. Les choses qui nous viennent du ciel,•
ont seules droict et authorité de persuasion, seules merque de
verité: laquelle aussi ne voyons nous pas de nos yeux, ny ne la
receuons par nos moyens: cette saincte et grande image ne pourroit
pas en vn si chetif domicile, si Dieu pour cet vsage ne le
prepare, si Dieu ne le reforme et fortifie par sa grace et faueur2
particuliere et supernaturelle. Aumoins deuroit nostre condition
fautiue, nous faire porter plus moderément et retenuement en nos
changemens. Il nous deuroit souuenir, quoy que nous receussions
en l'entendement, que nous receuons souuent des choses fauces, et
que c'est par ces mesmes vtils qui se dementent et qui se trompent•
souuent. Or n'est-il pas merueille, s'ils se dementent, estans si
aysez à incliner et à tordre par bien legeres occurrences. Il est certain
que nostre apprehension, nostre iugement et les facultez de
nostre ame en general, souffrent selon les mouuemens et alterations
du corps, lesquelles alterations sont continuelles. N'auons nous pas3
l'esprit plus esueillé, la memoire plus prompte, le discours plus vif,
en santé qu'en maladie? La ioye et la gayeté ne nous font elles pas
receuoir les subjects qui se presentent à nostre ame, d'vn tout autre
visage, que le chagrin et la melancholie? Pensez vous que les vers
de Catulle ou de Sappho, rient à vn vieillard auaricieux et rechigné,•
comme à vn ieune homme vigoureux et ardent? Cleomenes fils
d'Anaxandridas estant malade, ses amis luy reprochoyent qu'il
auoit des humeurs et fantasies nouuelles, et non accoustumées: le
croy bien, fit-il, aussi ne suis-ie pas celuy que ie suis estant sain:
estant autre, aussi sont autres mes opinions et fantasies. En la4
chicane de nos palais, ce mot est en vsage, qui se dit des criminels
qui rencontrent les iuges en quelque bonne trampe, douce et debonnaire,
gaudeat de bona fortuna. Car il est certain que les iugemens
se rencontrent par fois plus tendus à la condemnation, plus
espineux et aspres, tantost plus faciles, aysez, et enclins à l'excuse.
Tel qui rapporte de sa maison la douleur de la goutte, la ialousie,
ou le larrecin de son valet, ayant toute l'ame teinte et abbreuuée•
de colere, il ne faut pas doubter que son iugement ne s'en altere
vers cette part là. Ce venerable Senat d'Areopage, iugeoit de nuict,
de peur que la veue des poursuiuans corrompist sa iustice. L'air
mesme et la serenité du ciel, nous apporte quelque mutation, comme
dit ce vers Grec en Cicero,1
Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse
Iuppiter, auctifera lustrauit lampade terras.
Ce ne sont pas seulement les fieures, les breuuages, et les grands
accidens, qui renuersent nostre iugement: les moindres choses du
monde le tourneuirent. Et ne faut pas doubter, encores que nous•
ne le sentions pas, que si la fieure continue peut atterrer nostre
ame, que la tierce n'y apporte quelque alteration selon la mesure
et proportion. Si l'apoplexie assoupit et esteint tout à faict la veuë
de nostre intelligence, il ne faut pas doubter que le morfondement
ne l'esblouisse. Et par consequent, à peine se peut-il rencontrer2
vne seule heure en la vie, où nostre iugement se trouue en sa deuë
assiette, nostre corps estant subiect à tant de continuelles mutations,
et estoffé de tant de sortes de ressorts, que i'en croy les medecins,
combien il est malaisé, qu'il n'y en ayt tousiours quelq'vn
qui tire de trauers. Au demeurant, cette maladie ne se descouure•
pas si aisément, si elle n'est du tout extreme et irremediable:
d'autant que la raison va tousiours torte, boiteuse, et deshanchée:
et auec le mensonge comme auec la verité. Par ainsin, il est malaisé
de descouurir son mescompte, et desreglement. I'appelle
tousiours raison, cette apparence de discours que chacun forge3
en soy: cette raison, de la condition de laquelle, il y en peut avoir
cent contraires autour d'vn mesme subject: c'est vn instrument de
plomb, et de cire, alongeable, ployable, et accommodable à tout
biais et à toutes mesures: il ne reste que la suffisance de le sçauoir
contourner. Quelque bon dessein qu'ait vn iuge, s'il ne s'escoute•
de pres, à quoy peu de gens s'amusent; l'inclination à l'amitié, à
la parenté, à la beauté, et à la vengeance, et non pas seulement
choses si poisantes, mais cet instinct fortuite, qui nous fait fauoriser
vne chose plus qu'vne autre, et qui nous donne sans le congé
de la raison, le choix, en deux pareils subjects, ou quelque4
vmbrage de pareille vanité, peuuent insinuer insensiblement en
son iugement, la recommendation ou deffaueur d'vne cause, et
donner pente à la balance. Moy qui m'espie de plus prez, qui
ay les yeux incessamment tendus sur moy, comme celuy qui n'a
pas fort affaire ailleurs,•
Quis sub Arcto
Rex gelidæ metuatur oræ,
Quid Tyridatem terreat, vnicè
Securus,
à peine oseroy-ie dire la vanité et la foiblesse que ie trouue chez1
moy. I'ay le pied si instable et si mal assis, ie le trouue si aysé à
crouler, et si prest au branle, et ma veue si desreglée, qu'à iun
ie me sens autre, qu'apres le repas: si ma santé me rid, et la
clarté d'vn beau iour, me voyla honneste homme: si i'ay vn cor qui
me presse l'orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible.•
Vn mesme pas de cheual me semble tantost rude, tantost
aysé; et mesme chemin à cette heure plus court, vne autre fois
plus long: et vne mesme forme ores plus ores moins aggreable.
Maintenant ie suis à tout faire, maintenant à rien faire: ce qui
m'est plaisir à cette heure, me sera quelquefois peine. Il se fait2
mille agitations indiscrettes et casueles chez moy. Ou l'humeur
melancholique me tient, ou la cholerique; et de son authorité
priuée, à cett'heure le chagrin predomine en moy, à cette heure
l'allegresse. Quand ie prens des liures, i'auray apperceu en tel
passage des graces excellentes, et qui auront feru mon ame; qu'vn'autre•
fois i'y retombe, i'ay beau le tourner et virer, i'ay beau le
plier et le manier, c'est vne masse incognue et informe pour moy.
En mes escris mesmes, ie ne retrouue pas tousiours l'air de ma
premiere imagination: ie ne sçay ce que i'ay voulu dire: et m'eschaude
souuent à corriger, et y mettre vn nouueau sens, pour3
auoir perdu le premier qui valloit mieux. Ie ne fay qu'aller et
venir: mon iugement ne tire pas tousiours auant, il flotte, il
vague,
Velut minuta magno
Deprensa nauis in mari, vesaniente vento.•
Maintes-fois, comme il m'aduient de faire volontiers, ayant pris
pour exercice et pour esbat, à maintenir vne contraire opinion à la
mienne, mon esprit s'appliquant et tournant de ce costé-là, m'y
attache si bien, que ie ne trouue plus la raison de mon premier
aduis, et m'en despars. Ie m'entraine quasi où ie panche, comment4
que ce soit, et m'emporte de mon poix. Chacun à peu pres en
diroit autant de soy, s'il se regardoit comme moy. Les prescheurs
sçauent, que l'emotion qui leur vient en parlant, les anime vers
la creance: et qu'en cholere nous nous addonnons plus à la deffence
de nostre proposition, l'imprimons en nous, et l'embrassons
auec plus de vehemence et d'approbation, que nous ne faisons
estans en nostre sens froid et reposé. Vous recitez simplement vne
cause à l'aduocat, il vous y respond chancellant et doubteux: vous
sentez qu'il luy est indifferent de prendre à soustenir l'vn ou l'autre•
party: l'auez vous bien payé pour y mordre, et pour s'en formaliser,
commence-il d'en estre interessé, y a-il eschauffé sa volonté?
sa raison et sa science s'y eschauffent quant et quant: voylà vne
apparente et indubitable verité, qui se presente à son entendement:
il y descouure vne toute nouuelle lumiere, et le croit à bon1
escient, et se le persuade ainsi. Voire ie ne sçay si l'ardeur qui
naist du despit, et de l'obstination, à l'encontre de l'impression et
violence du magistrat, et du danger: ou l'interest de la reputation,
n'ont enuoyé tel homme soustenir iusques au feu, l'opinion
pour laquelle entre ses amys, et en liberté, il n'eust pas voulu•
s'eschauder le bout du doigt. Les secousses et esbranlemens que
nostre ame reçoit par les passions corporelles, peuuent beaucoup
en elle: mais encore plus les siennes propres: ausquelles elle est
si fort prinse, qu'il est à l'aduanture soustenable, qu'elle n'a aucune
autre alleure et mouuement, que du souffle de ses vents, et que2
sans leur agitation elle resteroit sans action, comme vn nauire en
pleine mer, que les vents abandonnent de leur secours. Et qui
maintiendroit cela, suiuant le party des Peripateticiens, ne nous
feroit pas beaucoup de tort, puis qu'il est cognu, que la pluspart
des plus belles actions de l'ame, procedent et ont besoin de cette•
impulsion des passions. La vaillance, disent-ils, ne se peut parfaire
sans l'assistance de la cholere.
Semper Aiax fortis, fortissimus tamen in furore.
Ny ne court on sus aux meschants, et aux ennemis, assez vigoureusement,
si on n'est courroucé. Et veulent que l'aduocat inspire3
le courroux aux iuges, pour en tirer iustice. Les cupiditez emeurent
Themistocles, emeurent Demosthenes: et ont poussé les
philosophes aux trauaux, veillées, et peregrinations: nous meinent
à l'honneur, à la doctrine, à la santé, fins vtiles. Et cette lascheté
d'ame à souffrir l'ennuy et la fascherie, sert à nourrir en la conscience,•
la penitence et la repentance: et à sentir les fleaux de
Dieu, pour nostre chastiment, et les fleaux de la correction politique.
La compassion sert d'aiguillon à la clemence; et la prudence
de nous conseruer et gouuerner, est esueillée par nostre crainte:
et combien de belles actions par l'ambition? combien par la presomption?
Aucune eminente et gaillarde vertu en fin, n'est sans
quelque agitation desreglée. Seroit-ce pas l'vne des raisons qui
auroit meu les Epicuriens, à descharger Dieu de tout soin et sollicitude•
de nos affaires: d'autant que les effects mesmes de sa
bonté ne se pouuoient exercer enuers nous, sans esbranler son
repos, par le moyen des passions, qui sont comme des piqueures
et sollicitations acheminans l'ame aux actions vertueuses? ou bien
ont ils creu autrement, et les ont prinses, comme tempestes, qui1
desbauchent honteusement l'ame de sa tranquillité? Vt maris
tranquillitas intelligitur, nulla, ne minima quidem, aura fluctus
commouente: sic animi quietus et placatus status cernitur, quum perturbatio
nulla est, qua moueri queat. Quelles differences de sens
et de raison, quelle contrarieté d'imaginations nous presente la•
diuersité de nos passions? Quelle asseurance pouuons nous doncq
prendre de chose si instable et si mobile, subjecte par sa condition
à la maistrise du trouble, n'allant iamais qu'vn pas forcé et emprunté?
Si nostre iugement est en main à la maladie mesmes, et
à la perturbation, si c'est de la folie et de la temerité, qu'il est2
tenu de receuoir l'impression des choses, quelle seurté pouuons
nous attendre de luy? N'y a il point de hardiesse à la philosophie,
d'estimer des hommes qu'ils produisent leurs plus grands
effects, et plus approchans de la diuinité, quand ils sont hors
d'eux, et furieux et insensez? Nous nous amendons par la priuation•
de nostre raison, et son assoupissement. Les deux voies naturelles,
pour entrer au cabinet des Dieux, et y preueoir le cours
des destinées, sont la fureur et le sommeil. Cecy est plaisant à
considerer. Par la dislocation, que les passions apportent à nostre
raison, nous deuenons vertueux: par son extirpation, que la3
fureur ou l'image de la mort apporte, nous deuenons prophetes
et deuins. Iamais plus volontiers ie ne l'en creu. C'est vn pur
enthousiasme, que la saincte verité a inspiré en l'esprit philosophique,
qui luy arrache contre sa proposition, que l'estat tranquille
de nostre ame, l'estat rassis, l'estat plus sain, que la philosophie•
luy puisse acquerir, n'est pas son meilleur estat. Nostre
veillée est plus endormie que le dormir: nostre sagesse moins
sage que la folie: noz songes vallent mieux, que noz discours: la
pire place, que nous puissions prendre, c'est en nous. Mais pense
elle pas, que nous ayons l'aduisement de remarquer, que la voix,4
qui fait l'esprit, quand il est deprins de l'homme, si clair-voyant,
si grand, si parfaict, et pendant qu'il est en l'homme, si terrestre,
ignorant et tenebreux, c'est vne voix partant de l'esprit qui est en
l'homme terrestre, ignorant et tenebreux: et à cette cause voix
infiable et incroyable? Ie n'ay point grande experience de ces•
agitations vehementes, estant d'vne complexion molle et poisante;
desquelles la pluspart surprennent subitement nostre ame, sans
luy donner loisir de se recognoistre. Mais cette passion, qu'on dit
estre produite par l'oisiueté, au cœur des ieunes hommes, quoy
qu'elle s'achemine auec loisir et d'vn progrés mesuré, elle represente1
bien euidemment, à ceux qui ont essayé de s'opposer à son
effort, la force de cette conuersion et alteration, que nostre
iugement souffre. I'ay autrefois entrepris de me tenir bandé pour
la soutenir et rabattre: car il s'en faut tant que ie sois de ceux,
qui conuient les vices, que ie ne les suis pas seulement, s'ils ne•
m'entrainent: ie la sentois naistre, croistre, et s'augmenter en
despit de ma resistance: et en fin tout voyant et viuant, me saisir
et posseder, de façon que, comme d'vne yuresse, l'image des
choses me commençoit à paroistre autre que de coustume: ie
voyois euidemment grossir et croistre les aduantages du subject2
que i'allois desirant, et aggrandir et enfler par le vent de mon
imagination: les difficultez de mon entreprise, s'aiser et se planir;
mon discours et ma conscience, se tirer arriere: mais ce feu
estant euaporé, tout à vn instant, comme de la clarté d'un esclair,
mon ame reprendre vne autre sorte de veuë, autre estat, et autre•
iugement: les difficultez de la retraite, me sembler grandes et
inuincibles, et les mesmes choses de bien autre goust et visage,
que la chaleur du desir ne me les auoit presentées. Lequel plus
veritablement, Pyrrho n'en sçait rien. Nous ne sommes iamais
sans maladie. Les fieures ont leur chaud et leur froid: des effects3
d'une passion ardente, nous retombons aux effects d'vne passion
frilleuse. Autant que ie m'estois ietté en auant, ie me relance
d'autant en arriere.
Qualis vbi alterno procurrens gurgite pontus,
Nunc ruit ad terras, scopulosque superiacit vndam,•
Spumeus, extremámque sinu perfùndit arenam;
Nunc rapidus retro atque æstu reuoluta resorbens
Saxa, fugit, littúsque vado labente relinquit.
Or de la cognoissance de cette mienne volubilité, i'ay par accident
engendré en moy quelque constance d'opinions: et n'ay4
guere alteré les miennes premieres et naturelles. Car quelque
apparence qu'il y ayt en la nouuelleté, ie ne change pas aisément,
de peur que i'ay de perdre au change. Et puis que ie ne suis pas
capable de choisir, ie prens le choix d'autruy, et me tiens en
l'assiette où Dieu m'a mis. Autrement ie ne me sçauroy garder•
de rouler sans cesse. Ainsi me suis-ie, par la grace de Dieu, conserué
entier, sans agitation et trouble de conscience, aux anciennes
creances de nostre religion, au trauers de tant de sectes et
de diuisions, que nostre siecle a produites. Les escrits des anciens,
ie dis les bons escrits, pleins et solides, me tentent, et remuent1
quasi où ils veulent: celuy que i'oy, me semble tousiours le plus
roide: ie les trouue auoir raison chacun à son tour, quoy qu'ils
se contrarient. Cette aisance que les bons esprits ont, de rendre
ce qu'ils veulent vray-semblable; et qu'il n'est rien si estrange, à
quoy ils n'entreprennent de donner assez de couleur, pour tromper•
vne simplicité pareille à la mienne, cela montre euidemment la
foiblesse de leur preuue. Le ciel et les estoilles ont branslé trois
mille ans, tout le monde l'auoit ainsi creu, iusques à ce que
Cleanthes le Samien, ou, selon Theophraste, Nicetas Syracusien
s'aduisa de maintenir que c'estoit la terre qui se mouuoit, par2
le cercle oblique du Zodiaque tournant à l'entour de son aixieu.
Et de nostre temps Copernicus a si bien fondé cette doctrine, qu'il
s'en sert tres-reglément à toutes les consequences astrologiennes.
Que prendrons nous de là, sinon qu'il ne nous doit chaloir lequel
ce soit des deux? Et qui sçait qu'vne tierce opinion d'icy à mille•
ans, ne renuerse les deux precedentes?
Sic voluenda ætas commutat tempora rerum:
Quod fuit in pretio, fit nullo denique honore;
Porro aliud succedit, et è contemptibus exit,
Inque dies magis appetitur, florétque repertum3
Laudibus, et miro est mortales inter honore.
Ainsi quand il se presente à nous quelque doctrine nouuelle,
nous auons grande occasion de nous en deffier, et de considerer
qu'auant qu'elle fust produite, sa contraire estoit en vogue: et
comme elle a esté renuersée par cette-cy, il pourra naistre à•
l'aduenir vne tierce inuention, qui choquera de mesme la seconde.
Auant que les principes qu'Aristote a introduicts, fussent en credit,
d'autres principes contentoient la raison humaine, comme
ceux-cy nous contentent à cette heure. Quelles lettres ont ceux-cy,
quel priuilege particulier, que le cours de nostre inuention s'arreste4
à eux, et qu'à eux appartient pour tout le temps aduenir, la
possession de nostre creance? ils ne sont non plus exempts du
boute-hors, qu'estoient leurs deuanciers. Quand on me presse d'vn
nouuel argument, c'est à moy à estimer que ce, à quoy ie ne puis
satisfaire, vn autre y satisfera. Car de croire toutes les apparences,
desquelles nous ne pouuons nous deffaire, c'est vne grande
simplesse. Il en aduiendroit par là, que tout le vulgaire, et nous
sommes tous du vulgaire, auroit sa creance contournable, comme•
vne girouette: car son ame estant molle et sans resistance, seroit
forcée de receuoir sans cesse, autres et autres impressions, la derniere
effaçant tousiours la trace de la precedente. Celuy qui se
trouue foible, il doit respondre suiuant la pratique, qu'il en
parlera à son conseil, ou s'en rapporter aux plus sages, desquels1
il a receu son apprentissage. Combien y a-t-il que la medecine
est au monde? On dit qu'vn nouueau venu, qu'on nomme Paracelse,
change et renuerse tout l'ordre des regles anciennes, et
maintient que iusques à cette heure, elle n'a seruy qu'à faire
mourir les hommes. Ie croy qu'il verifiera aisément cela. Mais de•
mettre ma vie à la preuue de sa nouuelle experience, ie trouue
que ce ne seroit pas grand'sagesse. Il ne faut pas croire à chacun,
dit le precepte, par ce que chacun peut dire toutes choses. Vn
homme de cette profession de nouuelletez, et de reformations
physiques, me disoit, il n'y a pas long temps, que tous les anciens2
s'estoient notoirement mescontez en la nature et mouuemens des
vents, ce qu'il me feroit tres-euidemment toucher à la main, si ie
voulois l'entendre. Apres que i'euz eu vn peu de patience à ouyr
ses arguments, qui auoient tout plein de verisimilitude: Comment
donc, luy fis-ie, ceux qui nauigeoient soubs les loix de Theophraste,•
alloient-ils en Occident, quand ils tiroient en Leuant? alloient-ils
à costé, ou à reculons? C'est la fortune, me respondit-il: tant y a
qu'ils se mescontoient. Ie luy repliquay lors, que i'aymois mieux
suiure les effects, que la raison. Or ce sont choses, qui se choquent
souuent: et m'a lon dict qu'en la geometrie, qui pense auoir gaigné3
le hault poinct de certitude parmy les sciences, il se trouue des
demonstrations ineuitables, subuertissans la verité de l'experience.
Comme Iacques Peletier me disoit chez moy, qu'il auoit trouué
deux lignes s'acheminans l'vne vers l'autre pour se ioindre, qu'il
verifioit toutefois ne pouuoir iamais iusques à l'infinité, arriuer à•
se toucher. Et les Pyrrhoniens ne se seruent de leurs argumens et
de leur raison, que pour ruiner l'apparence de l'experience: et est
merueille, iusques où la soupplesse de nostre raison, les a suiuis à
ce dessein de combattre l'euidence des effects. Car ils verifient que
nous ne nous mouuons pas, que nous ne parlons pas, qu'il n'y a4
point de poisant ou de chault, auecques vne pareille force d'argumentations,
que nous verifions les choses plus vray-semblables.
Ptolomeus, qui a esté vn grand personnage, auoit estably les bornes
de nostre monde: tous les philosophes anciens ont pensé en tenir
la mesure, sauf quelques isles escartées, qui pouuoient eschapper
à leur cognoissance: c'eust esté pyrrhoniser, il y a mille ans, que
de mettre en doubte la science de la cosmographie, et les opinions
qui en estoient receuës d'vn chacun: c'estoit heresie d'aduouer des•
Antipodes: voila de nostre siecle vne grandeur infinie de terre
ferme, non pas vne isle, ou vne contrée particuliere, mais vne
partie esgale à peu pres en grandeur, à celle que nous cognoissions,
qui vient d'estre descouuerte. Les geographes de ce temps,
ne faillent pas d'asseurer, que mes-huy tout est trouué et que tout1
est veu;
Nam quod adest præsto, placet, et pollere videtur.
Sçauoir mon si Ptolomée s'y est trompé autrefois, sur les fondemens
de sa raison, si ce ne seroit pas sottise de me fier maintenant
à ce que ceux-cy en disent: et s'il n'est pas plus vraysemblable,•
que ce grand corps, que nous appellons le monde, est chose
bien autre que nous ne iugeons. Platon dit, qu'il change de visage
à tout sens: que le ciel, les estoilles et le soleil, renuersent
par fois le mouuement, que nous y voyons: changeant l'Orient à
l'Occident. Les prestres Ægyptiens dirent à Herodote, que depuis2
leur premier Roy, dequoy il y auoit onze mille tant d'ans (et de
tous leurs Roys ils luy feirent veoir les effigies en statues tirées
apres le vif) le soleil auoit changé quatre fois de routte: que la
mer et la terre se changent alternatiuement, l'vne en l'autre: que
la naissance du monde est indeterminée. Aristote, Cicero de mesmes.•
Et quelqu'vn d'entre nous, qu'il est de toute eternité, mortel
et renaissant, à plusieurs vicissitudes: appellant à tesmoins Salomon
et Isaïe: pour euiter ces oppositions, que Dieu a esté quelque
fois createur sans creature: qu'il a esté oisif: qu'il s'est desdict
de son oisiueté, mettant la main à cet ouurage: et qu'il est par3
consequent subiect au changement. En la plus fameuse des Grecques
escholes, le monde est tenu vn Dieu, faict par vn autre Dieu
plus grand: et est composé d'vn corps et d'vne ame, qui loge en
son centre, s'espandant par nombres de musique, à sa circonference:
diuin, tres-heureux, tres-grand, tres-sage, eternel. En luy•
sont d'autres Dieux, la mer, la terre, les astres, qui s'entretiennent
d'vne harmonieuse et perpetuelle agitation et danse diuine: tantost
se rencontrans, tantost s'esloignans: se cachans, montrans,
changeans de rang, ores auant, et ores derriere. Heraclitus establissoit
le monde estre composé par feu, et par l'ordre des destinées,4
se deuoir enflammer et resoudre en feu quelque iour, et
quelque iour encore renaistre. Et des hommes dit Apulée: sigillatim
mortales, cunctim perpetui. Alexandre escriuit à sa mere, la
narration d'vn prestre Ægyptien, tirée de leurs monuments, tesmoignant
l'ancienneté de cette nation infinie, et comprenant la
naissance et progrez des autres païs au vray. Cicero et Diodorus•
disent de leur temps, que les Chaldeens tenoient registre de quatre
cens mille tant d'ans. Aristote, Pline, et autres, que Zoroastre viuoit
six mille ans auant l'aage de Platon. Platon dit, que ceux de
la ville de Saïs, ont des memoires par escrit, de huict mille ans:
et que la ville d'Athenes fut bastie mille ans auant ladicte ville de1
Saïs. Epicurus, qu'en mesme temps que les choses sont icy comme
nous les voyons, elles sont toutes pareilles, et en mesme façon, en
plusieurs autres mondes. Ce qu'il eust dict plus asseurément, s'il
eust veu les similitudes, et conuenances de ce nouueau monde des
Indes Occidentales, auec le nostre, present et passé, en si estranges•
exemples. En verité considerant ce qui est venu à nostre science
du cours de cette police terrestre, ie me suis souuent esmerueillé
de voir en vne tres-grande distance de lieux et de temps, les rencontres
d'un si grand nombre d'opinions populaires, sauuages, et
des mœurs et creances sauuages, et qui par aucun biais ne semblent2
tenir à nostre naturel discours. C'est vn grand ouurier de
miracles que l'esprit humain. Mais cette relation a ie ne sçay quoy
encore de plus heteroclite: elle se trouue aussi en noms, et en
mille autres choses. Car on y trouua des nations, n'ayans, que nous
sçachions, iamais ouy nouuelles de nous, où la circoncision estoit•
en credit: où il y auoit des estats et grandes polices maintenuës
par des femmes, sans hommes: où nos ieusnes et nostre caresme
estoit representé, y adioustant l'abstinence des femmes: où nos croix
estoient en diuerses façons en credit, icy on en honoroit les sepultures,
on les appliquoit là, et nommément celle de S. André, à se3
deffendre des visions nocturnes, et à les mettre sur les couches des
enfans contre les enchantements: ailleurs ils en rencontrerent vne
de bois de grande hauteur, adorée pour Dieu de la pluye, et celle
là bien fort auant dans la terre ferme: on y trouua vne bien expresse
image de nos penitentiers: l'vsage des mitres, le cœlibat des•
prestres, l'art de deuiner par les entrailles des animaux sacrifiez:
l'abstinence de toute sorte de chair et poisson, à leur viure, la façon
aux prestres d'vser en officiant de langue particuliere, et non vulgaire:
et cette fantasie, que le premier Dieu fut chassé par vn second
son frere puisné; qu'ils furent creés auec toutes commoditez,4
lesquelles on leur a depuis retranchées pour leur peché; changé
leur territoire, et empiré leur condition naturelle: qu'autresfois
ils ont esté submergez par l'inondation des eaux celestes, qu'il ne
s'en sauua que peu de familles, qui se ietterent dans les haults
creux des montagnes, lesquels creux ils boucherent, si que l'eau•
n'y entra point, ayans enfermé là dedans, plusieurs sortes d'animaux;
que quand ils sentirent la pluye cesser, ils mirent hors des
chiens, lesquels estans reuenus nets et mouillez, ils iugerent l'eau
n'estre encore guere abaissée; depuis en ayans faict sortir d'autres,
et les voyans reuenir bourbeux, ils sortirent repeupler le monde,1
qu'ils trouuerent plein seulement de serpens. On rencontra en
quelque endroit, la persuasion du iour du iugement, si qu'ils s'offençoient
merueilleusement contre les Espagnols qui espandoient
les os des trespassez, en fouillant les richesses des sepultures, disans
que ces os escartez ne se pourroient facilement reioindre: la•
trafique par eschange, et non autre, foires et marchez pour cet effect:
des nains et personnes difformes, pour l'ornement des tables
des Princes: l'vsage de la fauconnerie selon la nature de leurs oyseaux;
subsides tyranniques: delicatesses de iardinages; dances,
saults bateleresques; musique d'instrumens; armoiries; ieux de2
paulme; ieu de dez et de sort, auquel ils s'eschauffent souuent, iusques
à s'y iouer eux mesmes, et leur liberté: medecine non autre
que de charmes: la forme d'escrire par figures: creance d'vn seul
premier homme pere de tous les peuples; adoration d'vn Dieu qui
vesquit autrefois homme en parfaicte virginité, ieusne, et pœnitence,•
preschant la loy de nature, et des ceremonies de la religion,
et qui disparut du monde, sans mort naturelle: l'opinion des
geants: l'vsage de s'enyurer de leurs breuuages, et de boire d'autant:
ornemens religieux peints d'ossemens et testes de morts,
surplys, eau-beniste, aspergez; femmes et seruiteurs, qui se presentent3
à l'enuy à se brusler et enterrer, auec le mary ou maistre
trespassé: loy que les aisnez succedent à tout le bien, et n'est
reserué aucune part au puisné, que d'obeissance: coustume à la
promotion de certain office de grande authorité, que celuy qui est
promeu prend vn nouueau nom, et quitte le sien: de verser de la•
chaulx sur le genou de l'enfant freschement nay, en luy disant,
Tu és venu de pouldre, et retourneras en pouldre: l'art des augures.
Ces vains ombrages de nostre religion, qui se voient en
aucuns de ces exemples, en tesmoignent la dignité et la diuinité.
Non seulement elle s'est aucunement insinuée en toutes les nations
infideles de deça, par quelque imitation, mais à ces barbares
aussi comme par vne commune et supernaturelle inspiration: car
on y trouua aussi la creance du purgatoire, mais d'vne forme nouuelle;•
ce que nous donnons au feu, ils le donnent au froid, et
imaginent les ames, et purgées, et punies, par la rigueur d'vne extreme
froidure. Et m'aduertit cet exemple, d'vne autre plaisante
diuersité: car comme il s'y trouua des peuples qui aymoyent à deffubler
le bout de leur membre, et en retranchoyent la peau à la1
Mahumetane et à la Iuifue, il s'en trouua d'autres, qui faisoient
si grande conscience de le deffubler, qu'à tout des petits cordons,
ils portoient leur peau bien soigneusement estiree et attachee au dessus,
de peur que ce bout ne vist l'air. Et de cette diuersité aussi,
que comme nous honorons les Roys et les festes, en nous parant•
des plus honnestes vestements que nous ayons: en aucunes regions,
pour montrer toute disparité et submission à leur Roy, les
subiects se presentoyent à luy, en leurs plus viles habillements, et
entrants au palais prennent quelque vieille robe deschiree sur la
leur bonne, à ce que tout le lustre, et l'ornement soit au maistre.2
Mais suyuons. Si Nature enserre dans les termes de son progrez
ordinaire, comme toutes autres choses, aussi les creances, les iugemens,
et opinions des hommes: si elles ont leur reuolution,
leur saison, leur naissance, leur mort, comme les choux: si le ciel
les agite, et les roule à sa poste, quelle magistrale authorité et permanante,•
leur allons nous attribuant? Si par experience nous touchons
à la main que la forme de nostre estre despend de l'air, du
climat, et du terroir où nous naissons: non seulement le tainct,
la taille, la complexion et les contenances, mais encore les facultez
de l'ame: Et plaga cæli non solùm ad robur corporum, sed etiam3
animorum facit, dit Vegece: et que la Deesse fundatrice de la ville
d'Athenes, choisit à la situer, vne temperature de pays, qui fist les
hommes prudents, comme les prestres d'Ægypte apprindrent à
Solon: Athenis tenue cælum: ex quo etiam acutiores putantur Attici:
crassum Thebis: itaque pingues Thebani, et valentes: en maniere•
qu'ainsi que les fruicts naissent diuers, et les animaux, les
hommes naissent aussi plus et moins belliqueux, iustes, temperans
et dociles: icy subiects au vin, ailleurs au larecin ou à la paillardise:
icy enclins à superstition, ailleurs à la mescreance: icy
à la liberté, icy à la seruitude: capables d'vne science ou d'vn
art: grossiers ou ingenieux: obeyssans ou rebelles: bons ou mauuais,
selon que porte l'inclination du lieu où ils sont assis, et prennent
nouuelle complexion, si on les change de place, comme les•
arbres: qui fut la raison, pour laquelle Cyrus ne voulut accorder
aux Perses d'abandonner leur pays aspre et bossu, pour se transporter
en vn autre doux et plain: disant que les terres grasses
et molles font les hommes mols, et les fertiles les esprits infertiles.
Si nous voyons tantost fleurir vn art, vne creance, tantost1
vne autre, par quelque influance celeste: tel siecle produire telles
natures, et incliner l'humain genre à tel ou tel ply: les esprits
des hommes tantost gaillars, tantost maigres, comme nos champs:
que deuiennent toutes ces belles prerogatiues dequoy nous allons
flattants? Puis qu'vn homme sage se peut mesconter, et cent hommes,•
et plusieurs nations: voire et l'humaine nature selon nous,
se mesconte plusieurs siecles, en cecy ou en cela: quelle seureté
auons nous que par fois elle cesse de se mesconter, et qu'en ce
siecle elle ne soit en mescompte? Il me semble entre autres
tesmoignages de nostre imbecillité, que celuy-cy ne merite pas2
d'estre oublié, que par desir mesme, l'homme ne sçache trouuer
ce qu'il luy faut: que non par iouyssance, mais par imagination
et par souhait, nous ne puissions estre d'accord de ce dequoy
nous auons besoing pour nous contenter. Laissons à nostre pensée
tailler et coudre à son plaisir: elle ne pourra pas seulement desirer•
ce qui luy est propre, et le satisfaire.
Quid enim ratione timemus
Aut cupimus? quid tam dextro pede concipis, vt te
Conatus non pœniteat, votique peracti?
C'est pourquoy Socrates ne requeroit les Dieux, sinon de luy donner3
ce qu'ils sçauoient luy estre salutaire. Et la priere des Lacedemoniens
publique et priuée portoit, simplement les choses bonnes
et belles leur estre octroyées: remettant à la discretion de la puissance
supreme le tirage et choix d'icelles.
Coniugium petimus, partúmque vxoris; at illi•
Notum qui pueri, qualisque futura sit vxor.
Et le Chrestien supplie Dieu que sa volonté soit faicte: pour ne
tomber en l'inconuenient que les poëtes feignent du Roy Midas. Il
requit les Dieux que tout ce qu'il toucheroit se conuertist en or:
sa priere fut exaucée, son vin fut or, son pain or, et la plume de4
sa couche, et d'or sa chemise et son vestement: de façon qu'il se
trouua accablé soubs la iouyssance de son desir, et estrené d'vne
insupportable commodité: il luy falut desprier ses prieres:
Attonitus nouitate mali, diuésque misérque,
Effugere optat opes, et, quæ modò vouerat, odit.
Disons de moy-mesme. Ie demandois à la Fortune autant qu'autre•
chose, l'ordre Sainct Michel estant ieune: car c'estoit lors l'extreme
marque d'honneur de la noblesse Françoise, et tres-rare.
Elle me l'a plaisamment accordé. Au lieu de me monter et hausser
de ma place, pour y aueindre, elle m'a bien plus gratieusement
traitté, elle l'a rauallé et rabaissé iusques à mes espaules et au1
dessoubs. Cleobis et Biton, Trophonius et Agamedes, ayans requis
ceux là leur Deesse, ceux-cy leur Dieu, d'vne recompense digne de
leur pieté, eurent la mort pour present: tant les opinions celestes
sur ce qu'il nous faut, sont diuerses aux nostres. Dieu pourroit
nous ottroyer les richesses, les honneurs, la vie et la santé mesme,•
quelquefois à nostre dommage: car tout ce qui nous est plaisant, ne
nous est pas tousiours salutaire: si au lieu de la guerison, il nous
envoye la mort, ou l'empirement de nos maux: Virga tua et baculus
tuus ipsa me consolata sunt: il le fait par les raisons de sa
providence, qui regarde bien plus certainement ce qui nous est2
deu, que nous ne pouuons faire: et la deuons prendre en bonne
part, comme d'vne main tres-sage et tres-amie.
Si consilium vis
Permittes ipsis expendere numinibus, quid
Conueniat nobis, rebúsque sit vtile nostris:•
Charior est illis homo quàm sibi.
Car de les requerir des honneurs, des charges, c'est les requerir,
qu'ils vous iettent à vne bataille, ou au ieu des dez, ou telle autre
chose, de laquelle l'issue vous est incognue, et le fruict doubteux.
Il n'est point de combat si violent entre les philosophes, et si3
aspre, que celuy qui se dresse sur la question du souuerain bien
de l'homme: duquel par le calcul de Varro, nasquirent deux cens
quatre vingtz sectes. Qui autem de summo bono dissentit, de tota
philosophiæ ratione disputat.
Tres mihi conuiuæ propè dissentire videntur,•
Poscentes vario multum diuersa palato:
Quid dem? quid non dem? Renuis tu quod iubet alter;
Quod petis, id sanè est inuisum acidúmque duobus.
Nature deuroit ainsi respondre à leurs contestations, et à leurs debats.
Les uns disent nostre bien estre, loger en la vertu: d'autres,4
en la volupté: d'autres, au consentir à Nature: qui en la science:
qui à n'auoir point de douleur: qui à ne se laisser emporter aux
apparences: et à cette fantasie semble retirer cet' autre, de l'ancien
Pythagoras:
Nil admirari, propè res est vna, Numaci,
Soláque, quæ possit facere et seruare beatum,•
qui est la fin de la secte Pyrrhonienne. Aristote attribue à magnanimité,
rien n'admirer. Et disoit Archésilas, les soustenemens et
l'estat droit et inflexible du iugement, estre les biens: mais les
consentemens et applications estre les vices et les maux. Il est vray
qu'en ce qu'il l'establissoit par axiome certain, il se départoit du1
Pyrrhonisme. Les Pyrrhoniens, quand ils disent que le souuerain
bien c'est l'Ataraxie, qui est l'immobilité du iugement, ils ne l'entendent
pas dire d'vne façon affirmatiue, mais le mesme bransle
de leur ame, qui leur fait fuir les precipices, et se mettre à couuert
du serein, celuy là mesme leur presente cette fantasie, et leur en•
fait refuser vne autre. Combien ie desire, que pendant que ie
vis, ou quelque autre, ou Iustus Lipsius, le plus sçauant homme qui
nous reste, d'vn esprit tres-poly et iudicieux, vrayement germain
à mon Turnebus, eust et la volonté, et la santé, et assez de repos,
pour ramasser en vn registre, selon leurs diuisions et leurs classes,2
sincerement et curieusement, autant que nous y pouuons voir, les
opinions de l'ancienne philosophie sur le subiect de nostre estre
et de nos mœurs, leurs controuerses, le credit et suitte des pars,
l'application de la vie des autheurs et sectateurs, à leurs preceptes,
és accidens memorables et exemplaires! Le bel ouurage•
et vtile que ce seroit! Au demeurant, si c'est de nous que nous
tirons le reglement de nos mœurs, à quelle confusion nous reiettons
nous? Car ce que nostre raison nous y conseille de plus vray-semblable,
c'est generalement à chacun d'obeyr aux loix de son
pays, comme est l'aduis de Socrates inspiré, dit-il, d'vn conseil3
diuin. Et par là que veut elle dire, sinon que nostre deuoir n'a
autre regle que fortuite? La verité doit auoir vn visage pareil et
vniuersel. La droiture et la iustice, si l'homme en cognoissoit, qui
eust corps et veritable essence, il ne l'attacheroit pas à la condition
des coustumes de cette contrée, ou de celle là: ce ne seroit•
pas de la fantasie des Perses ou des Indes, que la vertu prendroit
sa forme. Il n'est rien subiect à plus continuelle agitation que les
loix. Depuis que ie suis nay, i'ay veu trois et quatre fois, rechanger
celles des Anglois noz voisins, non seulement en subiect politique,
qui est celuy qu'on veut dispenser de constance, mais au4
plus important subiect qui puisse estre, à sçauoir de la religion.
Dequoy i'ay honte et despit, d'autant plus que c'est vne nation, à
laquelle ceux de mon quartier ont eu autrefois vne si priuée accointance,
qu'il reste encore en ma maison aucunes traces de nostre
ancien cousinage. Et chez nous icy, i'ay veu telle chose qui
nous estoit capitale, deuenir legitime: et nous qui en tenons d'autres,•
sommes à mesmes, selon l'incertitude de la fortune guerriere,
d'estre vn iour criminels de læse majesté humaine et diuine, nostre
iustice tombant à la mercy de l'iniustice: et en l'espace de peu
d'années de possession, prenant vne essence contraire. Comment
pouuoit ce Dieu ancien plus clairement accuser en l'humaine cognoissance1
l'ignorance de l'estre diuin: et apprendre aux hommes,
que leur religion n'estoit qu'vne piece de leur inuention, propre à
lier leur societé, qu'en declarant, comme il fit, à ceux qui en recherchoient
l'instruction de son trepied, que le vray culte à chacun,
estoit celuy qu'il trouuoit obserué par l'vsage du lieu, où il estoit?•
O Dieu, quelle obligation n'auons nous à la benignité de nostre
souuerain createur, pour auoir desniaisé nostre creance de ces vagabondes
et arbitraires deuotions, et l'auoir logée sur l'eternelle
base de sa saincte parolle? Que nous dira donc en cette necessité
la philosophie? que nous suyuions les loix de nostre pays? c'est à2
dire cette mer flottante des opinions d'vn peuple, ou d'vn Prince,
qui me peindront la iustice d'autant de couleurs, et la reformeront
en autant de visages, qu'il y aura en eux de changemens de passion.
Ie ne puis pas auoir le iugement si flexible. Quelle bonté est-ce,
que ie voyois hyer en credit, et demain ne l'estre plus: et que•
le traiect d'vne riuiere fait crime? Quelle verité est-ce que ces
montaignes bornent mensonge au monde qui se tient au delà?
Mais ils sont plaisans, quand pour donner quelque certitude aux
loix, ils disent qu'il y en a aucunes fermes, perpetuelles et immuables,
qu'ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l'humain3
genre par la condition de leur propre essence: et de celles
là, qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui plus, qui
moins: signe, que c'est vne marque aussi douteuse que le reste.
Or ils sont si defortunez (car comment puis-ie nommer cela, sinon
defortune, que d'vn nombre de loix si infiny, il ne s'en rencontre•
aumoins vne que la fortune et temerité du sort ait permis estre vniuersellement
receuë par le consentement de toutes les nations?) ils
sont, dis-ie, si miserables, que de ces trois ou quatre loix choisies,
il n'en y a vne seule, qui ne soit contredite et desaduoüee, non par
vne nation, mais par plusieurs. Or c'est la seule enseigne vray-semblable,4
par laquelle ils puissent argumenter aucunes loix naturelles,
que l'vniuersité de l'approbation: car ce que Nature nous
auroit veritablement ordonné, nous l'ensuyurions sans doubte d'vn
commun consentement: et non seulement toute nation, mais tout
homme particulier, ressentiroit la force et la violence, que luy feroit
celuy, qui le voudroit pousser au contraire de cette loy. Qu'ils
m'en montrent pour voir, vne de cette condition. Protagoras et
Ariston ne donnoyent autre essence à la iustice des loix, que l'authorité
et opinion du legislateur: et que cela mis à part, le bon et•
l'honneste perdoyent leurs qualitez, et demeuroyent des noms vains,
de choses indifferentes. Thrasymachus en Platon estime qu'il n'y a
point d'autre droit que la commodité du superieur. Il n'est chose,
en quoy le monde soit si diuers qu'en coustumes et loix. Telle
chose est icy abominable, qui apporte recommandation ailleurs:1
comme en Lacedemone la subtilité de desrober. Les mariages entre
les proches sont capitalement defendus entre nous, ils sont ailleurs
en honneur,
Gentes esse feruntur,
In quibus et nato genitrix, et nata parenti•
Iungitur, et pietas geminato crescit amore.
Le meurtre des enfans, meurtre des peres, communication de femmes,
trafique de voleries, licence à toutes sortes de voluptez: il
n'est rien en somme si extreme, qui ne se trouue receu par l'vsage
de quelque nation. Il est croyable qu'il y a des loix naturelles:2
comme il se voit és autres creatures: mais en nous elles sont perduës,
cette belle raison humaine s'ingerant par tout de maistriser
et commander, brouillant et confondant le visage des choses, selon
sa vanité et inconstance. Nihil itaque amplius nostrum est: quod
nostrum dico, artis est. Les subiets ont diuers lustres et diuerses•
considerations: c'est de là que s'engendre principalement la diversité
d'opinions. Vne nation regarde vn subiect par vn visage, et
s'arreste à celuy là: l'autre par vn autre. Il n'est rien si horrible
à imaginer, que de manger son pere. Les peuples qui auoyent
anciennement cette coustume, la prenoyent toutesfois pour tesmoignage3
de pieté et de bonne affection, cherchant par là à donner à
leurs progeniteurs la plus digne et honorable sepulture: logeants
en eux mesmes et comme en leurs moelles, les corps de leurs
peres et leurs reliques: les viuifiants aucunement et regenerants par
la transmutation en leur chair viue, au moyen de la digestion et•
du nourrissement. Il est aysé à considerer quelle cruauté et abomination
c'eust esté à des hommes abreuuez et imbus de cette superstition,
de ietter la despouille des parens à la corruption de la
terre, et nourriture des bestes et des vers. Lycurgus considera
au larrecin, la viuacité, diligence, hardiesse, et adresse, qu'il y a à4
surprendre quelque chose de son voisin, et l'vtilité qui reuient au
public, que chacun en regarde plus curieusement à la conseruation
de ce qui est sien: et estima que de cette double institution,
à assaillir et à defendre, il s'en tiroit du fruit à la discipline militaire
(qui estoit la principale science et vertu, à quoy il vouloit
duire cette nation) de plus grande consideration, que n'estoit le desordre
et l'iniustice de se preualoir de la chose d'autruy. Dionysius•
le tyran offrit à Platon vne robbe à la mode de Perse, longue,
damasquinée, et parfumée: Platon la refusa, disant, qu'estant nay
homme, il ne vestiroit pas volontiers de robbe de femme: mais
Aristippus l'accepta, auec cette responce, que nul accoustrement
ne pouuoit corrompre vn chaste courage. Ses amis tançoient sa1
lascheté de prendre si peu à cœur, que Dionysius luy eust craché
au visage: Les pescheurs, dit-il, souffrent bien d'estre baignés des
ondes de la mer, depuis la teste iusqu'aux pieds, pour attraper vn
goujon. Diogenes lauoit ses choulx, et le voyant passer, Si tu sçavois
viure de choulx, tu ne ferois pas la cour à vn tyran. A quoy•
Aristippus, Si tu sçauois viure entre les hommes, tu ne lauerois pas
des choulx. Voylà comment la raison fournit d'apparence à diuers
effects. C'est vn pot à deux ances, qu'on peut saisir à gauche et à
dextre.
Bellum, ô terra hospita, portas:2
Bello armantur equi, bellum hæc armenta minantur:
Sed tamen ijdem olim curru succedere sueti
Quadrupedes, et frena iugo concordia ferre,
Spes est pacis.
On preschoit Solon de n'espandre pour la mort de son fils des•
armes impuissantes et inutiles: Et c'est pour cela, dit-il, que plus
iustement ie les espans, qu'elles sont inutiles et impuissantes. La
femme de Socrates rengregeoit son deuil par telle circonstance, O
qu'iniustement le font mourir ces meschants iuges! Aimerois tu
donc mieux que ce fust iustement? luy repliqua il. Nous portons3
les oreilles percées, les Grecs tenoient cela pour vne marque de
seruitude. Nous nous cachons pour iouïr de nos femmes, les Indiens
le font en public. Les Scythes immoloyent les estrangers en
leurs temples, ailleurs les temples seruent de franchise.
Inde furor vulgi, quòd numina vicinorum•
Odit quisque locus, cùm solos credat habendos
Esse Deos quos ipse colit.
I'ay ouy parler d'vn iuge, lequel où il rencontroit vn aspre
conflit entre Bartolus et Baldus, et quelque matiere agitée de
plusieurs contrarietez, mettoit en marge de son liure. Question4
pour l'amy, c'est à dire que la verité estoit si embrouillée et debatue,
qu'en pareille cause, il pourroit fauoriser celle des parties
que bon luy sembleroit. Il ne tenoit qu'à faute d'esprit et de suffisance,
qu'il ne peust mettre par tout, Question pour l'amy. Les
aduocats et les iuges de nostre temps, trouuent à toutes causes,
assez de biais pour les accommoder où bon leur semble. A vne•
science si infinie, dépendant de l'authorité de tant d'opinions, et
d'vn subiect si arbitraire, il ne peut estre, qu'il n'en naisse vne
confusion extreme de iugemens. Aussi n'est-il guere si clair procés,
auquel les aduis ne se trouuent diuers: ce qu'vne compaignie
a iugé, l'autre le iuge au contraire, et elle mesmes au contraire1
vne autre fois. Dequoy nous voyons des exemples ordinaires, par
cette licence, qui tache merueilleusement la cerimonieuse authorité
et lustre de nostre iustice, de ne s'arrester aux arrests, et
courir des vns aux autres iuges, pour decider d'vne mesme cause.
Quant à la liberté des opinions philosophiques, touchant le vice•
et la vertu, c'est chose où il n'est besoing de s'estendre: et où il se
trouue plusieurs aduis, qui valent mieux teus que publiez aux foibles
esprits. Arcesilaus disoit n'estre considerable en la paillardise, de
quel costé et par où on le fust. Et obscœnas voluptates, si natura requirit
non genere, aut loco, aut ordine, sed forma, ætate, figura metiendas2
Epicurus putat. Ne amores quidem sanctos à sapiente alienos esse
arbitrantur. Quæramus ad quam vsque ætatem iuuenes amandi sint.
Ces deux derniers lieux Stoïques, et sur ce propos, le reproche de
Diogarchus à Platon mesme, montrent combien la plus saine philosophie
souffre de licences esloignées de l'vsage commun, et•
excessiues. Les loix prennent leur authorité de la possession et
de l'vsage: il est dangereux de les ramener à leur naissance:
elles grossissent et s'annoblissent en roulant, comme nos riuieres:
suyuez les contremont iusques à leur source, ce n'est qu'vn petit
surjon d'eau à peine recognoissable, qui s'enorgueillit ainsin, et3
se fortifie, en vieillissant. Voyez les anciennes considerations, qui
ont donné le premier branle à ce fameux torrent, plein de dignité,
d'horreur et de reuerence: vous les trouuerez si legeres et si
delicates, que ces gens icy qui poisent tout, et le ramenent à la
raison, et qui ne reçoiuent rien par authorité et à credit, il n'est
pas merueille s'ils ont leurs iugements souuent tres-esloignez des
iugemens publiques. Gens qui prennent pour patron l'image premiere
de Nature, il n'est pas merueille, si en la pluspart de leurs
opinions, ils gauchissent la voye commune. Comme pour exemple:•
peu d'entre eux eussent approuué les conditions contrainctes de
nos mariages: et la plus part ont voulu les femmes communes,
et sans obligation. Ils refusoient nos ceremonies. Chrysippus disoit,
qu'vn philosophe fera vne douzaine de culebutes en public, voire
sans haut de chausses, pour vne douzaine d'oliues. A peine eust il1
donné aduis à Clisthenes de refuser la belle Agariste sa fille, à
Hippoclides, pour luy auoir veu faire l'arbre fourché sur vne table.
Metrocles lascha vn peu indiscretement vn pet en disputant, en
presence de son eschole: et se tenoit en sa maison caché de honte,
iusques à ce que Crates le fut visiter: et adioustant à ses consolations•
et raisons, l'exemple de sa liberté, se mettant à peter à
l'enuy auec luy, il luy osta ce scrupule: et de plus, le retira à sa secte
Stoïque, plus franche, de la secte Peripatetique plus ciuile, laquelle
iusque lors il auoit suiuy. Ce que nous appellons honnesteté, de
n'oser faire à descouuert, ce qui nous est honneste de faire à2
couuert, ils l'appelloient sottise: et de faire le fin à taire et desaduoüer
ce que nature, coustume, et nostre desir publient et proclament
de nos actions, ils l'estimoyent vice. Et leur sembloit,
que c'estoit affoller les mysteres de Venus, que de les oster du
retiré sacraire de son temple, pour les exposer à la veuë du peuple:•
et que tirer ses jeux hors du rideau, c'estoit les perdre. C'est
chose de poix, que la honte: la recelation, reseruation, circonscription,
parties de l'estimation. Que la volupté tres ingenieusement
faisoit instance, sous le masque de la vertu, de n'estre prostituée
au milieu des quarrefours, foulée des pieds et des yeux de3
la commune, trouuant à dire la dignité et commodité de ses cabinets
accoustumez. De là disent aucuns, que d'oster les bordels
publiques, c'est non seulement espandre par tout la paillardise,
qui estoit assignée à ce lieu là, mais encore esguillonner les
hommes vagabonds et oisifs à ce vice, par la malaisance.•
Mœchus es Aufidiæ, qui vir, Coruine, fuisti;
Riualis fuerat qui tuus, ille vir est.
Cur aliena placet tibi, quæ tua non placet vxor?
Nunquid securus non potes arrigere?
Cette experience se diuersifie en mille exemples.4
Nullus in vrbe fuit tota, qui tangere vellet
Vxorem gratis Cæciliane tuam,
Dum licuit: sed nunc, positis custodibus, ingens
Turba fututorum est. Ingeniosus homo es.
On demanda à vn philosophe qu'on surprit à mesme, ce qu'il faisoit:•
il respondit tout froidement, Ie plante vn homme: ne rougissant
non plus d'estre rencontré en cela, que si on l'eust trouué
plantant des aulx. C'est, comme i'estime, d'vne opinion tendre,
respectueuse, qu'vn grand et religieux autheur tient cette action,
si necessairement obligée à l'occultation et à la vergongne, qu'en1
la licence des embrassements Cyniques, il ne se peut persuader,
que la besoigne en vinst à sa fin: ains qu'elle s'arrestoit à representer
des mouuements lascifs seulement, pour maintenir l'impudence
de la profession de leur eschole: et que pour eslancer ce
que la honte auoit contrainct et retiré, il leur estoit encore apres•
besoin de chercher l'ombre. Il n'auoit pas veu assez auant en leur
desbauche. Car Diogenes exerçant en publiq sa masturbation, faisoit
souhait en presence du peuple assistant, de pouuoir ainsi
saouler son ventre en le frottant. A ceux qui luy demandoyent,
pourquoy il ne cherchoit lieu plus commode à manger, qu'en pleine2
ruë: C'est, respondoit il, que i'ay faim en pleine ruë. Les femmes
philosophes, qui se mesloyent à leur secte, se mesloyent aussi à
leur personne, en tout lieu, sans discretion: et Hipparchia ne fut
receuë en la societé de Crates, qu'en condition de suyure en toutes
choses les vz et coustumes de sa regle. Ces philosophes icy donnoient•
extreme prix à la vertu: et refusoyent toutes autres disciplines
que la morale: si est-ce qu'en toutes actions ils attribuoyent
la souueraine authorité à l'election de leur sage, et au dessus des
loix: et n'ordonnoyent aux voluptez autre bride, que la moderation,
et la conseruation de la liberté d'autruy. Heraclitus et Protagoras,3
de ce que le vin semble amer au malade, et gracieux au
sain: l'auiron tortu dans l'eau, et droit à ceux qui le voyent hors
de là: et de pareilles apparences contraires qui se trouuent aux
subiects, argumenterent que tous subiects auoyent en eux les
causes de ces apparences: et qu'il y auoit au vin quelque amertume,•
qui se rapportoit au goust du malade; l'auiron, certaine
qualité courbe, se rapportant à celuy qui le regarde dans l'eau. Et
ainsi de tout le reste. Qui est dire, que tout est en toutes choses, et
par consequent rien en aucune: car rien n'est, où tout est. Cette
opinion me ramentoit l'experience que nous auons, qu'il n'est
aucun sens ny visage, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que
l'esprit humain ne trouue aux escrits, qu'il entreprend de fouïller.
En la parole la plus nette, pure, et parfaicte, qui puisse estre,
combien de fauceté et de mensonge a lon faict naistre? quelle heresie•
n'y a trouué des fondements assez, et tesmoignages, pour entreprendre
et pour se maintenir? C'est pour cela, que les autheurs
de telles erreurs, ne se veulent iamais departir de cette preuue du
tesmoignage de l'interpretation des mots. Vn personnage de dignité,
me voulant approuuer par authorité, cette queste de la pierre philosophale,1
où il est tout plongé: m'allegua dernierement cinq ou
six passages de la Bible, sur lesquels, il disoit, s'estre premierement
fondé pour la descharge de sa conscience: (car il est de
profession ecclesiastique) et à la verité l'inuention n'en estoit pas
seulement plaisante, mais encore bien proprement accommodée à•
la deffence de cette belle science. Par cette voye, se gaigne le
credit des fables diuinatrices. Il n'est prognostiqueur, s'il a cette
authorité, qu'on le daigne feuilleter, et rechercher curieusement
tous les plis et lustres de ses paroles, à qui on ne face dire tout
ce qu'on voudra, comme aux Sybilles. Il y a tant de moyens d'interpretation,2
qu'il est malaisé que de biais, ou de droit fil, vn
esprit ingenieux ne rencontre en tout subiect, quelque air, qui luy
serue à son poinct. Pourtant se trouue vn stile nubileux et
doubteux, en si frequent et ancien vsage. Que l'autheur puisse
gaigner cela, d'attirer et embesoigner à soy la posterité. Ce que•
non seulement la suffisance, mais autant, ou plus, la faueur fortuite
de la matiere peut gaigner. Qu'au demeurant il se presente
par bestise ou par finesse, vn peu obscurement et diuersement: ne
luy chaille. Nombre d'esprits le belutants et secoüants, en exprimeront
quantité de formes, ou selon, ou à costé, ou au contraire3
de la sienne, qui luy feront toutes honneur. Il se verra enrichi des
moyens de ses disciples, comme les regents du Landit. C'est ce qui
a faict valoir plusieurs choses de neant, qui a mis en credit plusieurs
escrits, et chargé de toute sorte de matiere qu'on a voulu:
vne mesme chose receuant mille et mille, et autant qu'il nous•
plaist d'images et considerations diuerses. Est-il possible qu'Homere
aye voulu dire tout ce qu'on luy fait dire: et qu'il se soit
presté à tant et si diuerses figures, que les theologiens, legislateurs,
capitaines, philosophes, toute sorte de gents, qui traittent sciences,
pour diuersement et contrairement qu'ils les traittent, s'appuyent
de luy, s'en rapportent à luy: Maistre general à touts offices,
ouurages, et artisans: General Conseiller à toutes entreprises?•
Quiconque a eu besoing d'oracles et de predictions, en y a trouué
pour son faict. Vn personnage sçauant et de mes amis, c'est merueille
quels rencontres et combien admirables il y faict naistre, en
faueur de nostre religion: et ne se peut aysément departir de cette
opinion, que ce ne soit le dessein d'Homere, (si luy est cet autheur1
aussi familier qu'à homme de nostre siecle). Et ce qu'il trouue en
faueur de la nostre, plusieurs anciennement l'auoient trouué en
faueur des leurs. Voyez demener et agiter Platon, chacun s'honorant
de l'appliquer à soy, le couche du costé qu'il le veut. On le
promeine et l'insere à toutes les nouuelles opinions, que le monde•
reçoit: et le differente lon à soy-mesmes selon le different cours
des choses. On fait desaduoüer à son sens, les mœurs licites en
son siecle, d'autant qu'elles sont illicites au nostre. Tout cela, viuement
et puissamment, autant qu'est puissant et vif l'esprit de
l'interprete. Sur ce mesme fondement qu'auoit Heraclitus, et cette2
sienne sentence, Que toutes choses auoyent en elles les visages
qu'on y trouuoit, Democritus en tiroit vne toute contraire conclusion:
c'est que les subiects n'auoient du tout rien de ce que nous
y trouuions: et de ce que le miel estoit doux à l'vn, et amer à
l'autre, il argumentoit, qu'il n'estoit ny doux, ny amer. Les Pyrrhoniens•
diroient qu'ils ne sçauent s'il est doux ou amer, ou ny l'vn
ny l'autre, ou tous les deux: car ceux-cy gaignent tousiours le
haut poinct de la dubitation. Les Cyrenayens tenoyent, que rien
n'estoit perceptible par le dehors, et que cela estoit seulement
perceptible, qui nous touchoit par l'interne attouchement, comme3
la douleur et la volupté: ne recognoissants ny ton, ny couleur,
mais certaines affections seulement, qui nous en venoyent: et que
l'homme n'auoit autre siege de son iugement. Protagoras estimoit
estre vray à chacun, ce qui semble à chacun. Les Epicuriens logent
aux sens tout iugement, et en la notice des choses, et en la volupté.•
Platon a voulu, le iugement de la verité, et la verité mesme retirée
des opinions et des sens, appartenir à l'esprit et à la
cogitation. Ce propos m'a porté sur la consideration des sens, ausquels
git le plus grand fondement et preuue de nostre ignorance. Tout
ce qui se cognoist, il se cognoist sans doubte par la faculté du4
cognoissant: car puis que le iugement vient de l'operation de celuy
qui iuge, c'est raison que cette operation il la parface par ses
moyens et volonté, non par la contraincte d'autruy: comme il
aduiendroit, si nous cognoissions les choses par la force et selon
la loy de leur essence. Or toute cognoissance s'achemine en nous•
par les sens, ce sont nos maistres:
Via qua munita fidei
Proxima fert humanum in pectus, templáque mentis.
La science commence par eux, et se resout en eux. Apres tout,
nous ne sçaurions non plus qu'vne pierre, si nous ne sçauions,1
qu'il y a son, odeur, lumiere, faueur, mesure, poix, mollesse, durté,
aspreté, couleur, polisseure, largeur, profondeur. Voyla le plant
et les principes de tout le bastiment de nostre science. Et selon
aucuns, science n'est rien autre chose, que sentiment. Quiconque
me peut pousser à contredire les sens, il me tient à la gorge, il ne•
me sçauroit faire reculer plus arriere. Les sens sont le commencement
et la fin de l'humaine cognoissance.
Inuenies primis ab sensibus esse creatam
Notitiam veri, neque sensus posse refelli.
Quid maiore fide porro quàm sensus haberi2
Debet?
Qu'on leur attribue le moins qu'on pourra, tousiours faudra il
leur donner cela, que par leur voye et entremise s'achemine toute
nostre instruction. Cicero dit que Chrysippus ayant essayé de rabattre
de la force des sens et de leur vertu, se representa à soy-mesmes•
des argumens au contraire, et des oppositions si vehementes,
qu'il n'y peut satisfaire. Surquoy Carneades, qui maintenoit
le contraire party, se vantoit de se seruir des armes mesmes et
paroles de Chrysippus, pour le combattre: et s'escrioit à cette
cause contre luy: O miserable, ta force t'a perdu. Il n'est aucun3
absurde, selon nous, plus extreme, que de maintenir que le feu
n'eschauffe point, que la lumiere n'esclaire point, qu'il n'y a
point de pesanteur au fer, ny de fermeté, qui sont notices que
nous apportent les sens; ny creance, ou science en l'homme, qui
se puisse comparer à celle-là en certitude. La premiere consideration•
que i'ay sur le subiect des sens, est que ie mets en doubte
que l'homme soit prouueu de tous sens naturels. Ie voy plusieurs
animaux, qui viuent vne vie entiere et parfaicte, les vns sans la
veuë, autres sans l'ouye: qui sçait si à nous aussi il ne manque
pas encore vn, deux, trois, et plusieurs autres sens? Car s'il en4
manque quelqu'vn, nostre discours n'en peut découurir le défaut.
C'est le priuilege des sens, d'être l'extreme borne de nostre
aperceuance. Il n'y a rien au delà d'eux, qui nous puisse seruir
à les descouurir: voire ny l'vn sens n'en peut descouurir l'autre.
An poterunt oculos aures reprehendere, an aures
Tactus, an hunc porro tactum sapor arguet oris,
An confutabunt nares, oculiue reuincent?
Ils font trestous, la ligne extreme de nostre faculté.•
Seorsum cuique potestas
Diuisa est, sua vis cuique est.
Il est impossible de faire conceuoir à vn homme naturellement
aueugle, qu'il n'y void pas, impossible de luy faire desirer la veuë
et regretter son defaut. Parquoy, nous ne deuons prendre aucune1
asseurance de ce que nostre ame est contente et satisfaicte de
ceux que nous auons: veu qu'elle n'a pas dequoy sentir en cela
sa maladie et son imperfection, si elle y est. Il est impossible de
dire chose à cet aueugle, par discours, argument, ny similitude,
qui loge en son imagination aucune apprehension, de lumiere, de•
couleur, et de veuë. Il n'y a rien plus arriere, qui puisse pousser
le sens en euidence. Les aueugles nais, qu'on void desirer à voir,
ce n'est pas pour entendre ce qu'ils demandent: ils ont appris de
nous, qu'ils ont à dire quelque chose, qu'ils ont quelque chose à
desirer, qui est en nous, laquelle ils nomment bien, et ses effects2
et consequences: mais ils ne sçauent pourtant pas que c'est, ny ne
l'apprehendent ny pres ny loing. I'ay veu vn Gentil-homme de
bonne maison, aueugle nay, aumoins aueugle de tel aage, qu'il ne
sçait que c'est que de veuë: il entend si peu ce qui luy manque,
qu'il vse et se sert comme nous, des paroles propres au voir, et•
les applique d'vne mode toute sienne et particuliere. On luy presentoit
vn enfant duquel il estoit parrain, l'ayant pris entre ses
bras: Mon Dieu, dit-il, le bel enfant, qu'il le fait beau voir, qu'il a
le visage gay. Il dira comme l'vn d'entre nous, Cette sale a vne
belle veuë, il fait clair, il fait beau soleil. Il y a plus: car par ce3
que ce sont nos exercices que la chasse, la paume, la bute, et qu'il
l'a ouy dire, il s'y affectionne et s'y embesoigne: et croid y auoir
la mesme part, que nous y auons: il s'y picque et s'y plaist, et ne
les reçoit pourtant que par les oreilles. On luy crie, que voyla vn
liéure, quand on est en quelque belle splanade, où il puisse picquer:•
et puis on luy dit encore, que voyla vn lieure pris: le voyla aussi
fier de sa prise, comme il oit dire aux autres, qu'ils le sont.
L'esteuf, il le prend à la main gauche, et le pousse à tout sa raquette:
de la harquebouse, il en tire à l'aduenture, et se paye de
ce que ses gens luy disent, qu'il est ou haut, ou costier. Que4
sçait-on si le genre humain fait vne sottise pareille, à faute de
quelque sens, et que par ce defaut, la plus part du visage des
choses nous soit caché? Que sçait-on, si les difficultez que nous
trouuons en plusieurs ouurages de Nature, viennent de là? et si
plusieurs effets des animaux qui excedent nostre capacité, sont•
produicts par la faculté de quelque sens, que nous ayons à dire?
et si aucuns d'entre eux ont vne vie plus pleine par ce moyen, et
entiere que la nostre? Nous saisissons la pomme quasi par tous
nos sens: nous y trouuons de la rougeur, de la polisseure, de
l'odeur et de la douceur: outre cela, elle peut auoir d'autres vertus,•
comme d'asseicher ou restreindre, ausquelles nous n'auons
point de sens qui se puisse rapporter. Les proprietez que nous
appellons occultes en plusieurs choses, comme à l'aymant d'attirer
le fer, n'est-il pas vraysemblable qu'il y a des facultez sensitiues
en Nature propres à les iuger et à les apperceuoir, et que le defaut1
de telles facultez, nous apporte l'ignorance de la vraye essence
de telles choses? C'est à l'auanture quelque sens particulier, qui
descouure aux coqs l'heure du matin et de minuict, et les esmeut
à chanter: qui apprend aux poulles, avaut tout vsage et experience,
de craindre vn esparuier, et non vne oye, ny vn paon, plus grandes•
bestes: qui aduertit les poulets de la qualité hostile, qui est au
chat contr'eux, et à ne se deffier du chien: s'armer contre le miaulement,
voix aucunement flatteuse, non contre l'abayer, voix aspre et
quereleuse. Aux freslons, aux formis, et aux rats, de choisir tousiours
le meilleur formage et la meilleure poire, auant que d'y auoir2
tasté, et qui achemine le cerf, l'elephant et le serpent à la cognoissance
de certaine herbe propre à leur guerison. Il n'y a sens, qui
n'ait vne grande domination, et qui n'apporte par son moyen vn
nombre infiny de cognoissances. Si nous auions à dire l'intelligence
des sons, de l'harmonie, et de la voix, cela apporteroit vne confusion•
inimaginable à tout le reste de nostre science. Car outre ce
qui est attaché au propre effect de chaque sens, combien d'argumens,
de consequences, et de conclusions tirons nous aux autres
choses par la comparaison de l'vn sens à l'autre? Qu'vn homme
entendu, imagine l'humaine nature produicte originellement sans3
la veuë, et discoure combien d'ignorance et de trouble luy apporteroit
vn tel defaut, combien de tenebres et d'aueuglement en
nostre ame: on verra par là, combien nous importe, à la cognoissance
de la verité, la priuation d'vn autre tel sens, ou de deux, ou
de trois, si elle est en nous. Nous auons formé vne verité par la•
consultation et concurrence de nos cinq sens: mais à l'aduenture
falloit-il l'accord de huict, ou de dix sens, et leur contribution,
pour l'apperceuoir certainement et en son essence. Les sectes
qui combatent la science de l'homme, elles la combatent principalement
par l'incertitude et foiblesse de nos sens. Car puis que toute4
cognoissance vient en nous par leur entremise et moyen, s'ils
faillent au rapport qu'ils nous font, s'ils corrompent ou alterent
ce, qu'ils nous charrient du dehors, si la lumiere qui par eux
s'écoule en nostre ame est obscurcie au passage, nous n'auons plus
que tenir. De cette extreme difficulté sont nées toutes ces fantasies:•
que chaque subiect a en soy tout ce que nous y trouuons:
qu'il n'a rien de ce que nous y pensons trouuer: et celle des Epicuriens,
que le soleil n'est non plus grand que ce que nostre veuë
le iuge:
Quicquid id est, nihilo fertur maiore figura,1
Quàm, nostris oculis quam cernimus, esse videtur:
que les apparences, qui representent vn corps grand, à celuy qui
en est voisin, et plus petit, à celuy qui en est esloigné, sont toutes
deux vrayes:
Nec tamen hic oculos falli concedimus hilum;
Proinde animi vitium hoc oculis adfingere noli:•
et resolument qu'il n'y a aucune tromperie aux sens: qu'il faut
passer à leur mercy, et chercher ailleurs des raisons pour excuser
la difference et contradiction que nous y trouuons. Voyre
inuenter toute autre mensonge et resuerie (ils en viennent iusques2
là) plustost que d'accuser les sens. Timagoras iuroit, que pour
presser ou biaiser son œuil, il n'auoit iamais apperceu doubler
la lumiere de la chandelle: et que cette semblance venoit du vice
de l'opinion, non de l'instrument. De toutes les absurditez la plus
absurde aux Epicuriens, est, desauoüer la force et l'effect des sens.•
Proinde quod in quoque est his visum tempore, verum est.
Et, si non potuit ratio dissoluere causam,
Cur ea quæ fuerint iuxtim quadrata, procul sint
Visa rotunda: tamen præstat rationis egentem
Reddere mendosè causas vtriusque figuræ,3
Quàm manibus manifesta suis emittere quæquam,
Et violare fidem primam, et conuellere tota
Fundamenta, quibus nixatur vita salúsque.
Non modò enim ratio ruat omnis, vita quoque ipsa
Concidat extemplo, nisi credere sensibus ausis,6
Præcipitésque locos vitare, et cætera quæ sint
In genere hoc fugienda.
Ce conseil desesperé et si peu philosophique, ne represente autre
chose, sinon que l'humaine science ne se peut maintenir que par
raison des-raisonnable, folle et forcenée: mais qu'encore vaut-il4
mieux, que l'homme, pour se faire valoir, s'en serue, et de tout
autre remede, tant fantastique soit-il, que d'aduoüer sa necessaire
bestise: verité si desaduantageuse. Il ne peut fuïr, que les sens ne
soyent les souuerains maistres de sa cognoissance: mais ils sont
incertains et falsifiables à toutes circonstances. C'est-là, où il faut•
battre à outrance: et, si les forces iustes nous faillent, comme elles
font, y employer l'opiniastreté, la temerité, l'impudence. Au cas,
que ce que disent les Epicuriens soit vray, à sçauoir, que nous
n'auons pas de science, si les apparences des sens sont fauces: et
ce que disent les Stoïciens, s'il est aussi vray, que les apparences
des sens sont si fauces qu'elles ne nous peuuent produire aucune
science: nous concluerons aux despens de ces deux grandes sectes
dogmatistes, qu'il n'y a point de science. Quant à l'erreur et incertitude
de l'operation des sens, chacun s'en peut fournir autant•
d'exemples qu'il luy plaira: tant les faultes et tromperies qu'ils
nous font, sont ordinaires. Au retentir d'vn valon, le son d'vne
trompette semble venir deuant nous, qui vient d'vne lieuë derriere.
Extantésque procul medio de gurgite montes,1
Iïdem apparent, longè diuersi licet.
Et fugere ad puppim colles campique videntur
Quos agimus propter nauim.
Vbi in medio nobis equus acer obhæsit
Flumine, equi corpus transuersum ferre videtur•
Vis, et in aduersum flumen contrudere raptim.
A manier vne balle d'arquebuse, soubs le second doigt, celuy du
milieu estant entrelassé par dessus, il faut extremement se contraindre,
pour aduoüer, qu'il n'y en ait qu'vne, tant le sens nous
en represente deux. Car que les sens soyent maintesfois maistres2
du discours, et le contraignent de receuoir des impressions qu'il
sçait et iuge estre faulces, il se void à tous coups. Ie laisse à part
celuy de l'attouchement, qui a ses functions plus voisines, plus
viues et substantielles, qui renuerse tant de fois par l'effect de la
douleur qu'il apporte au corps, toutes ces belles resolutions Stoïques,•
et contraint de crier au ventre, celuy qui a estably en son
ame ce dogme auec toute resolution, que la colique, comme toute
autre maladie et douleur, est chose indifferente, n'ayant la force
de rien rabbattre du souuerain bon-heur et felicité, en laquelle le
sage est logé par sa vertu. Il n'est cœur si mol, que le son de nos3
tabourins et de nos trompettes n'eschauffe, ny si dur que la douceur
de la musique n'esueille et ne chatouille: ny ame si reuesche,
qui ne se sente touchée de quelque reuerence, à considerer cette
vastité sombre de noz eglises, la diuersité d'ornemens, et ordre de
noz ceremonies, et ouyr le son deuotieux de noz orgues, et l'harmonie•
si posée, et religieuse de noz voix. Ceux mesme qui y entrent
auec mespris, sentent quelque frisson dans le cœur, et
quelque horreur, qui les met en deffiance de leur opinion. Quant
à moy, ie ne m'estime point assez fort, pour ouyr en sens rassis,
des vers d'Horace, et de Catulle, chantez d'vne voix suffisante, par4
vne belle et ieune bouche. Et Zenon auoit raison de dire, que la
voix estoit la fleur de la beauté. On m'a voulu faire accroire,
qu'vn homme que tous nous autres François cognoissons, m'auoit
imposé, en me recitant des vers, qu'il auoit faicts: qu'ils n'estoyent
pas tels sur le papier, qu'en l'air: et que mes yeux en feroyent
contraire iugement à mes oreilles: tant la prononciation a de
credit à donner prix et façon aux ouurages, qui passent à sa•
mercy. Surquoy Philoxenus ne fut pas fascheux, en ce, qu'oyant
vn, donner mauuais ton à quelque sienne composition, il se print
à fouler aux pieds, et casser de la brique, qui estoit à luy: disant,
Ie romps ce qui est à toy, comme tu corromps ce qui est à moy.
A quoy faire, ceux mesmes qui se sont donnez la mort d'vne1
certaine resolution, destournoyent-ils la face, pour ne voir le coup
qu'ils se faisoyent donner? et ceux qui pour leur santé desirent
et commandent qu'on les incise et cauterise, ne peuuent soustenir
la veuë des apprests, vtils et operation du chirurgien, attendu que
la veuë ne doit auoir aucune participation à cette douleur? Cela•
ne sont ce pas propres exemples à verifier l'authorité que les sens
ont sur le discours? Nous auons beau sçauoir que ces tresses sont
empruntées d'vn page ou d'vn lacquais: que cette rougeur est
venue d'Espaigne, et cette blancheur et polisseure, de la mer
Oceane: encore faut-il que la veuë nous force d'en trouuer le2
subject plus aimable et plus agreable, contre toute raison. Car en
cela il n'y a rien du sien.
Auferimur cultu, gemmis: auróque teguntur
Crimina, pars minima est ipsa puella sui.
Sæpe vbi sit quod ames inter tam multa requiras:•
Decipit hac oculos ægide, diues amor.
Combien donnent à la force des sens les poëtes, qui font Narcisse
esperdu de l'amour de son ombre:
Cunctáque miratur, quibus est mirabilis ipse;
Se cupit imprudens; et qui probat, ipse probatur;3
Dûmque petit, petitur: paritérque accendit et ardent:
et l'entendement de Pygmalion si troublé par l'impression de la
veuë de sa statue d'iuoire, qu'il l'aime et la serue pour viue:
Oscula dat reddique putat, sequitúrque tenétque,
Et credit tactis digitos infidere membris,•
Et metuit pressos veniat ne liuor in artus.
Qu'on loge vn philosophe dans vne cage de menus filets de fer
clair-semez, qui soit suspendue au hault des tours nostre Dame de
Paris; il verra par raison euidente, qu'il est impossible qu'il en
tombe; et si ne se sçauroit garder, s'il n'a accoustumé le mestier4
des couureurs, que la veuë de cette haulteur extreme, ne l'espouuante
et ne le transisse. Car nous auons assez affaire de nous asseurer
aux galeries, qui sont en nos clochers, si elles sont façonnées
à iour, encores qu'elles soyent de pierre. Il y en a qui n'en
peuuent pas seulement porter la pensée. Qu'on iette vne poultre•
entre ces deux tours d'vne grosseur telle qu'il nous la faut à nous
promener dessus, il n'y a sagesse philosophique de si grande fermeté,
qui puisse nous donner courage d'y marcher, comme nous
ferions si elle estoit à terre. I'ay souuent essayé cela, en noz montaignes
de deça, et si suis de ceux qui ne s'effrayent que mediocrement
de telles choses, que ie ne pouuoy souffrir la veuë de cette•
profondeur infinie, sans horreur et tremblement de iarrets et de
cuisses, encores qu'il s'en fallust bien ma longueur, que ie ne
fusse du tout au bord, et n'eusse sçeu choir, si ie ne me fusse
porté à escient au danger. I'y remarquay aussi, quelque haulteur
qu'il y eust, pourueu qu'en cette pente il s'y presentast vn arbre,1
ou bosse de rocher, pour soustenir vn peu la veuë, et la diuiser,
que cela nous allege et donne asseurance; comme si c'estoit chose
dequoy à la cheute nous peussions receuoir secours: mais que les
precipices coupez et vniz, nous ne les pouuons pas seulement regarder
sans tournoyement de teste: vt despici sine vertigine simul•
oculornm animique non possit: qui est vne euidente imposture de
la veuë. Ce fut pourquoy ce beau philosophe se creua les yeux,
pour descharger l'ame de la desbauche qu'elle en receuoit, et pouuoir
philosopher plus en liberté. Mais à ce comte, il se deuoit
aussi faire estoupper les oreilles, que Theophrastus dit estre le2
plus dangereux instrument que nous ayons pour receuoir des impressions
violentes à nous troubler et changer; et se deuoit priuer
en fin de tous les autres sens; c'est à dire de son estre et de sa vie.
Car ils ont tous cette puissance, de commander nostre discours et
nostre ame. Fit etiam sæpe specie quadam, sæpe vocum grauitate et•
cantibus, vt pellantur animi vehementius: sæpe etiam cura et timore.
Les medecins tiennent, qu'il y a certaines complexions, qui
s'agitent par aucuns sons et instrumens iusques à la fureur. I'en
ay veu, qui ne pouuoient ouyr ronger vn os soubs leur table sans
perdre patience: et n'est guere homme, qui ne se trouble à ce3
bruit aigre et poignant, que font les limes en raclant le fer: comme
à ouyr mascher pres de nous, ou ouyr parler quelqu'vn, qui ayt le
passage du gosier ou du nez empesché, plusieurs s'en esmeuuent,
iusques à la colere et la haine. Ce flusteur protocole de Gracchus,
qui amollissoit, roidissoit, et contournoit la voix de son maistre,•
lors qu'il haranguoit à Rome, à quoy seruoit il, si le mouuement
et qualité du son, n'auoit force à esmouuoir et alterer le iugement
des auditeurs? Vrayement il y a bien dequoy faire si grande feste
de la fermeté de cette belle piece, qui se laisse manier et changer
au bransle et accidens d'vn si leger vent. Cette mesme pipperie,4
que les sens apportent à nostre entendement, ils la reçoiuent à
leur tour. Nostre ame par fois s'en reuenche de mesme, ils mentent,
et se trompent à l'enuy. Ce que nous voyons et oyons agitez
de colere, nous ne l'oyons pas tel qu'il est.
Et solem geminum, et duplices se ostendere Thebas.
L'obiect que nous aymons, nous semble plus beau qu'il n'est:
Multimodis igitur prauas turpésque videmus•
Esse in deliciis, summóque in honore vigere:
et plus laid celuy que nous auons à contre-cœur. A vn homme ennuyé
et affligé, la clarté du iour semble obscurcie et tenebreuse.
Noz sens sont non seulement alterez, mais souuent hebetez du tout,
par les passions de l'ame. Combien de choses voyons nous, que1
nous n'apperceuons pas, si nous auons nostre esprit empesché ailleurs?
In rebus quoque apertis noscere possis,
Si non aduertas animum, proinde esse, quasi omni
Tempore semotæ fuerint, longéque remotæ.•
Il semble que l'ame retire au dedans, et amuse les puissances des
sens. Par ainsin et le dedans et le dehors de l'homme est plein de
foiblesse et de mensonge. Ceux qui ont apparié nostre vie à vn
songe, ont eu de la raison, à l'aduanture plus qu'ils ne pensoyent.
Quand nous songeons, nostre ame vit, agit, exerce toutes ses facultez,2
ne plus ne moins que quand elle veille; mais si plus mollement
et obscurement; non de tant certes, que la difference y
soit, comme de la nuict à vne clarté vifue: ouy, comme de la
nuict à l'ombre: là elle dort, icy elle sommeille: plus et moins;
ce sont tousiours tenebres, et tenebres Cymmeriennes. Nous veillons•
dormants, et veillants dormons. Ie ne voy pas si clair dans le
sommeil: mais quant au veiller, ie ne le trouue iamais assez pur
et sans nuage. Encore le sommeil en sa profondeur, endort par
fois les songes: mais nostre veiller n'est iamais si esueillé, qu'il
purge et dissipe bien à poinct les resueries, qui sont les songes des3
veillants, et pires que songes. Nostre raison et nostre ame receuant
les fantasies et opinions, qui luy nayssent en dormant, et authorizant
les actions de noz songes de pareille approbation, qu'elle fait
celles du iour: pourquoy ne mettons nous en doubte, si nostre
penser, nostre agir, est pas vn autre songer, et nostre veiller, quelque•
espece de dormir? Si les sens sont noz premiers iuges, ce
ne sont pas les nostres qu'il faut seuls appeller au conseil: car en
cette faculté, les animaux ont autant ou plus de droit que nous. Il
est certain qu'aucuns ont l'ouye plus aigue que l'homme, d'autres la
veue, d'autres le sentiment, d'autres l'attouchement ou le goust.
Democritus disoit que les Dieux et les bestes auoyent les facultez
sensitiues beaucoup plus parfaictes que l'homme. Or entre les effects•
de leurs sens, et les nostres, la difference est extreme. Nostre
saliue nettoye et asseche noz playes, elle tue le serpent.
Tantáque in his rebus distantia differitásque est,
Vt quod aliis cibus est, aliis fuat acre venenum.
Sæpe etenim serpens, hominis contacta saliua,1
Disperit, ac sese mandendo conficit ipsa.
Quelle qualité donnerons nous à la saliue, ou selon nous, ou selon
le serpent? Par quel des deux sens verifierons nous sa veritable
essence que nous cherchons? Pline dit qu'il y a aux Indes certains
lieures marins, qui nous sont poison, et nous à eux: de maniere•
que du seul attouchement nous les tuons. Qui sera veritablement
poison, ou l'homme, ou le poisson? à qui en croirons nous, ou au
poisson de l'homme, ou à l'homme du poisson? Quelque qualité
d'air infecte l'homme qui ne nuit point au bœuf; quelque autre le
bœuf, qui ne nuit point à l'homme; laquelle des deux sera en verité2
et en nature pestilente qualité? Ceux qui ont la iaunisse, ils
voyent toutes choses iaunastres et plus pasles que nous:
Lurida præterea fiunt quæcunque tuentur
Arquati.
Ceux qui ont cette maladie que les medecins nomment Hyposphragma,•
qui est vne suffusion de sang soubs la peau, voient
toutes choses rouges et sanglantes. Ces humeurs, qui changent
ainsi les operations de nostre veuë, que sçauons nous si elles predominent
aux bestes, et leur sont ordinaires? Car nous en voyons
les vnes, qui ont les yeux iaunes, comme noz malades de iaunisse,3
d'autres qui les ont sanglans de rougeur: à celles là, il est
vray-semblable, que la couleur des obiects paroist autre qu'à
nous: quel iugement des deux sera le vray? Car il n'est pas dict,
que l'essence des choses, se rapporte à l'homme seul. La dureté,
la blancheur, la profondeur, et l'aigreur, touchent le seruice et•
science des animaux, comme la nostre: Nature leur en a donné
l'vsage comme à nous. Quand nous pressons l'œil, les corps que
nous regardons, nous les apperceuons plus longs et estendus: plusieurs
bestes ont l'œil ainsi pressé: cette longueur est donc à l'aduanture
la veritable forme de ce corps, non pas celle que noz yeux4
luy donnent en leur assiette ordinaire. Si nous serrons l'œil par
dessoubs, les choses nous semblent doubles:
Bina lucernarum florentia lumina flammis,
Et duplices hominum facies, et corpora bina.
Si nous auons les oreilles empeschées de quelque chose, ou le passage
de l'ouye resserré, nous receuons le son autre, que nous ne
faisons ordinairement: les animaux qui ont les oreilles velues, ou
qui n'ont qu'vn bien petit trou au lieu de l'oreille, ils n'oyent par•
consequent pas ce que nous oyons, et reçoiuent le son autre. Nous
voyons aux festes et aux theatres, qu'opposant à la lumiere des
flambeaux, vne vitre teinte de quelque couleur, tout ce qui est en
ce lieu, nous appert ou vert, ou iaune, ou violet:
Et vulgò faciunt id lutea russáque vela,1
Et ferrugina, cùm, magnis intenta theatris,
Per malos volgata trabésque trementia pendent:
Namque ibi consessum caueai subter, et omnem
Scenai speciem, patrum, matrúmque, deroúmque
Inficiunt, cogùntque suo volitare colore.•
Il est vray-semblable que les yeux des animaux, que nous voyons
estre de diuerse couleur, leur produisent les apparences des corps
de mesmes leurs yeux. Pour le iugement de l'operation des sens,
il faudroit donc que nous en fussions premierement d'accord auec
les bestes, secondement entre nous mesmes. Ce que nous ne sommes2
aucunement: et entrons en debat tous les coups de ce que
l'vn oyt, void, ou gouste, quelque chose autrement qu'vn autre:
et debattons autant que d'autre chose, de la diuersité des images
que les sens nous rapportent. Autrement oit, et voit par la regle
ordinaire de nature, et autrement gouste, vn enfant qu'vn homme•
de trente ans: et cettuy-cy autrement qu'vn sexagenaire. Les sens
sont aux vns plus obscurs et plus sombres, aux autres plus ouuerts
et plus aigus. Nous receuons les choses autres et autres selon
que nous sommes, et qu'il nous semble. Or nostre sembler
estant si incertain et controuersé, ce n'est plus miracle, si on nous3
dit, que nous pouuons auouër que la neige nous apparoist blanche,
mais que d'establir si de son essence elle est telle, et à la verité,
nous ne nous en sçaurions respondre: et ce commencement esbranlé,
toute la science du monde s'en va necessairement à vau-l'eau. Quoy,
que noz sens mesmes s'entr'empeschent l'vn l'autre? vne peinture•
semble esleuée à la veue, au maniement elle semble plate: dirons
nous que le musque soit aggreable ou non, qui resiouit nostre sentiment,
et offence nostre goust? Il y a des herbes et des vnguens
propres à vne partie du corps, qui en blessent vne autre: le miel
est plaisant au goust, mal plaisant à la veue. Ces bagues qui sont4
entaillées en forme de plumes, qu'on appelle en deuise, pennes
sans fin, il n'y a œil qui en puisse discerner la largeur, et qui se
sçeust deffendre de cette pipperie, que d'vn costé elle n'aille en
eslargissant, et s'appointant et estressissant par l'autre, mesmes
quand on la roulle autour du doigt: toutesfois au maniement elle
vous semble equable en largeur et par tout pareille. Ces personnes
qui pour aider leur volupté, se seruoyent anciennement de miroirs,
propres à grossir et aggrandir l'obiect qu'ils representent, affin que
les membres qu'ils auoient à embesongner, leur pleussent d'auantage•
par cette accroissance oculaire: auquel des deux sens donnoient-ils
gaigné, ou à la veue qui leur representoit ces membres
gros et grands à souhait, ou à l'attouchement qui les leur presentoit
petits et desdaignables? Sont-ce nos sens qui prestent au subject
ces diuerses conditions, et que les subjects n'en ayent pourtant1
qu'vne? Comme nous voyons du pain que nous mangeons; ce n'est
que pain, mais nostre vsage en fait des os, du sang, de la chair,
des poils, et des ongles:
Vt cibus, in membra atque artus cùm diditur omnes,
Disperit, atque aliam naturam sufficit ex se.•
L'humeur que succe la racine d'vn arbre, elle se fait tronc, feuille
et fruict: l'air n'estant qu'vn, il se fait par l'application à vne
trompette, diuers en mille sortes de sons. Sont-ce, dis-ie, noz sens
qui façonnent de mesme, de diuerses qualitez ces subjects; ou s'ils
les ont telles? Et sur ce doubte, que pouuons nous resoudre de2
leur veritable essence? D'auantage puis que les accidens des maladies,
de la resuerie, ou du sommeil, nous font paroistre les
choses autres, qu'elles ne paroissent aux sains, aux sages, et à
ceux qui veillent: n'est-il pas vray-semblable que nostre assiette
droicte, et noz humeurs naturelles, ont aussi dequoy donner vn•
estre aux choses, se rapportant à leur condition, et les accommoder
à soy, comme font les humeurs desreglées: et nostre santé
aussi capable de leur fournir son visage, comme la maladie? Pourquoy
n'a le temperé quelque forme des obiects relatiue à soy,
comme l'intemperé: et ne leur imprimera-il pareillement son charactere?3
Le desgousté charge la fadeur au vin; le sain la saueur;
l'alteré la friandise. Or nostre estat accommodant les choses à soy,
et les transformant selon soy, nous ne sçauons plus quelles sont les
choses en verité, car rien ne vient à nous que falsifié et alteré par
noz sens. Où le compas, l'esquarre, et la regle sont gauches, toutes•
les proportions qui s'en tirent, tous les bastimens qui se dressent
à leur mesure, sont aussi necessairement manques et deffaillans.
L'incertitude de noz sens rend incertain tout ce qu'ils produisent.
Denique vt in fabrica, si praua est regula prima,
Normáque si fallax rectis regionibus exit,4
Et libella aliqua si ex parte claudicat hilum,
Omnia mendosè fieri, atque obstipa necessum est,
Praua, cubantia, prona, supina, atque absona tecta,
Iam ruere vt quædam videantur velle, ruántque
Prodita iudiciis fallacibus omnia primis.•
Hic igitur ratio tibi rerum praua necesse est,
Falsáque sit falsis quæcumque à sensibus orta est.
Au demeurant, qui sera propre à iuger de ces differences? Comme
nous disons aux debats de la religion, qu'il nous faut vn iuge non
attaché à l'vn ny à l'autre party, exempt de choix et d'affection,•
ce qui ne se peut parmy les Chrestiens: il aduient de mesme en
cecy: car s'il est vieil, il ne peut iuger du sentiment de la vieillesse,
estant luy mesme partie en ce debat: s'il est ieune, de
mesme: sain, de mesme, de mesme malade, dormant, et veillant:
il nous faudroit quelqu'vn exempt de toutes ces qualitez, afin que1
sans præoccupation de iugement, il iugeast de ces propositions,
comme à luy indifferentes: et à ce compte il nous faudroit vn iuge
qui ne fust pas. Pour iuger des apparences que nous receuons
des subjects, il nous faudroit vn instrument iudicatoire: pour verifier
cet instrument, il nous y faut de la demonstration: pour verifier•
la demonstration, vn instrument, nous voila au rouet. Puis que
les sens ne peuuent arrester nostre dispute, estans pleins eux-mesmes
d'incertitude, il faut que ce soit la raison: aucune raison ne
s'establira sans vne autre raison, nous voyla à reculons iusques à
l'infiny. Nostre fantasie ne s'applique pas aux choses estrangeres,2
ains elle est conceue par l'entremise des sens, et les sens ne comprennent
pas le subject estranger, ains seulement leurs propres
passions: et par ainsi la fantasie et apparence n'est pas du subject,
ains seulement de la passion et souffrance du sens; laquelle
passion, et subject, sont choses diuerses: parquoy qui iuge par les•
apparences, iuge par chose autre que le subject. Et de dire que
les passions des sens, rapportent à l'ame, la qualité des subjects
estrangers par ressemblance; comment se peut l'ame et l'entendement
asseurer de cette ressemblance, n'ayant de soy nul commerce,
auec les subjects estrangers? Tout ainsi comme, qui ne3
cognoist pas Socrates, voyant son pourtraict, ne peut dire qu'il luy
ressemble. Or qui voudroit toutesfois iuger par les apparences: si
c'est par toutes, il est impossible, car elles s'entr'empeschent par
leurs contrarietez et discrepances, comme nous voyons par experience.
Sera ce qu'aucunes apparences choisies reglent les autres?•
Il faudra verifier cette choisie par vne autre choisie, la seconde par
la tierce: et par ainsi ce ne sera iamais faict. Finalement, il n'y
a aucune constante existence, ny de nostre estre, ny de celuy des
obiects. Et nous, et nostre iugement, et toutes choses mortelles,
vont coulant et roulant sans cesse. Ainsin il ne se peut establir
rien de certain de l'vn à l'autre, et le iugeant, et le iugé, estans
en continuelle mutation et branle. Nous n'auons aucune communication
à l'estre, par ce que toute humaine nature est tousiours
au milieu, entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy•
qu'vne obscure apparence et ombre, et vne incertaine et debile
opinion. Et si de fortune vous fichez vostre pensée à vouloir prendre
son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoigner
l'eau: car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature
coule par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner.1
Ainsi veu que toutes choses sont subjectes à passer d'vn changement
en autre, la raison qui y cherche vne reelle subsistance,
se trouue deceuë, ne pouuant rien apprehender de subsistant et
permanant: par ce que tout ou vient en estre, et n'est pas encore
du tout, ou commence à mourir auant qu'il soit nay. Platon disoit•
que les corps n'auoient iamais existence, ouy bien naissance, estimant
qu'Homere eust faict l'Ocean pere des Dieux, et Thetis la
mere: pour nous montrer, que toutes choses sont en fluxion, muance
et variation perpetuelle. Opinion commune à tous les philosophes
auant son temps, comme il dit: sauf le seul Parmenides, qui2
refusoit mouuement aux choses: de la force duquel il fait grand
cas. Pythagoras, que toute matiere est coulante et labile. Les Stoiciens,
qu'il n'y a point de temps present, et que ce que nous appellons
present, n'est que la iointure et assemblage du futur et du
passé: Heraclitus, que iamais homme n'estoit deux fois entré en•
mesme riuiere: Epicharmus, que celuy qui a pieça emprunté de
l'argent, ne le doit pas maintenant; et que celuy qui cette nuict a
esté conuié à venir ce matin disner, vient auiourd'huy non conuié;
attendu que ce ne sont plus eux, ils sont deuenus autres: et qu'il
ne se pouuoit trouuer vne substance mortelle deux fois en mesme3
estat: car par soudaineté et legereté de changement, tantost elle
dissipe tantost elle rassemble, elle vient, et puis s'en va, de façon,
que ce qui commence à naistre, ne paruient iamais iusques à perfection
d'estre. Pourautant que ce naistre n'acheue iamais, et iamais
n'arreste, comme estant à bout, ains depuis la semence, va•
tousiours se changeant et muant d'vn à autre. Comme de semence
humaine se fait premierement dans le ventre de la mere vn fruict
sans forme: puis vn enfant formé, puis estant hors du ventre,
vn enfant de mammelle; apres il deuient garçon; puis consequemment
vn iouuenceau; apres vn homme faict; puis vn homme4
d'aage; à la fin decrepite vieillard. De maniere que l'aage et generation
subsequente va tousiours deffaisant et gastant la precedente.
Mutat enim mundi naturam totius ætas,
Ex alióque alius status excipere omnia debet,
Nec manet vlla sui similis res: omnia migrant,
Omnia commutat natura et vertere cogit.•
Et puis nous autres sottement craignons vne espece de mort, là où
nous en auons desia passé et en passons tant d'autres. Car non seulement,
comme disoit Heraclitus, la mort du feu est generation de
l'air, et la mort de l'air, generation de l'eau. Mais encor plus manifestement
le pouuons nous voir en nous mesmes. La fleur d'aage1
se meurt et passe quand la vieillesse suruient: et la ieunesse se
termine en fleur d'aage d'homme faict: l'enfance en la ieunesse:
et le premier aage meurt en l'enfance: et le iour d'hier meurt en
celuy du iourd'huy, et le iourd'huy mourra en celuy de demain:
et n'y a rien qui demeure, ne qui soit tousiours vn. Car qu'il soit•
ainsi, si nous demeurons tousiours mesmes et vns, comment est-ce
que nous nous esiouyssons maintenant d'vne chose, et maintenant
d'vne autre? comment est-ce que nous aymons choses contraires,
ou les hayssons, nous les louons, ou nous les blasmons? comment
auons nous differentes affections, ne retenants plus le mesme sentiment2
en la mesme pensée? Car il n'est pas vray-semblable que
sans mutation nous prenions autres passions: et ce qui souffre
mutation ne demeure pas vn mesme: et s'il n'est pas vn mesme,
il n'est donc pas aussi: ains quant et l'estre tout vn, change aussi
l'estre simplement, deuenant tousiours autre d'vn autre. Et par•
consequent se trompent et mentent les sens de nature, prenans ce
qui apparoist, pour ce qui est, à faute de bien sçauoir que c'est
qui est. Mais qu'est-ce donc qui est veritablement? ce qui est
eternel: c'est à dire, qui n'a iamais eu de naissance, ny n'aura iamais
fin, à qui le temps n'apporte iamais aucune mutation. Car3
c'est chose mobile que le temps, et qui apparoist comme en ombre,
auec la matiere coulante et fluante tousiours, sans iamais demeurer
stable ny permanente: à qui appartiennent ces mots, deuant et
apres, et, a esté, ou sera. Lesquels tout de prime face montrent
euidemment, que ce n'est pas chose qui soit: car ce seroit grande•
sottise et fauceté toute apparente, de dire que cela soit, qui n'est
pas encore en estre, ou qui desia a cessé d'estre. Et quant à ces mots,
present, instant, maintenant, par lesquels il semble que principalement
nous soustenons et fondons l'intelligence du temps, la raison
le descouurant, le destruit tout sur le champ: car elle le fend4
incontinent, et le partit en futur et en passé: comme le voulant
voir necessairement desparty en deux. Autant en aduient-il à la
nature, qui est mesurée, comme au temps, qui la mesure: car il
n'y a non plus en elle rien qui demeure, ne qui soit subsistant,
ains y sont toutes choses ou nées, ou naissantes, ou mourantes.
Au moyen dequoy ce seroit peché de dire de Dieu, qui est le seul•
qui est, que il fut, ou il sera: car ces termes là sont declinaisons,
passages, ou vicissitudes de ce qui ne peut durer, ny demeurer en
estre. Parquoy il faut conclure Dieu seul est, non point selon aucune
mesure du temps, mais selon vne eternité immuable et immobile,
non mesurée par temps, ny subjecte à aucune declinaison:1
deuant lequel rien n'est, ny ne sera apres, ny plus nouueau ou
plus recent; ains vn realement estant, qui par vn seul maintenant
emplit le tousiours, et n'y a rien, qui veritablement soit, que luy
seul: sans qu'on puisse dire, il a esté, ou, il sera, sans commencement
et sans fin. A cette conclusion si religieuse, d'vn homme•
payen, ie veux ioindre seulement ce mot, d'vn tesmoing de mesme
condition, pour la fin de ce long et ennuyeux discours, qui me
fourniroit de matiere sans fin. O la vile chose, dit-il, et abiecte,
que l'homme, s'il ne s'esleue au dessus de l'humanité! Voyla vn
bon mot, et vn vtile desir: mais pareillement absurde. Car de faire2
la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le
bras, et d'esperer eniamber plus que de l'estenduë de noz iambes,
cela est impossible et monstrueux: ny que l'homme se monte au
dessus de soy et de l'humanité: car il ne peut voir que de ses yeux,
ny saisir que de ses prises. Il s'esleuera si Dieu luy preste extraordinairement•
la main. Il s'esleuera abandonnant et renonçant à ses
propres moyens, et se laissant hausser et sousleuer par les moyens
purement celestes. C'est à nostre foy Chrestienne, non à sa vertu
Stoïque, de pretendre à cette diuine et miraculeuse metamorphose.
CHAPITRE XIII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XIII.)]
De iuger de la mort d'autruy.
QVAND nous iugeons de l'asseurance d'autruy en la mort, qui est
sans doubte la plus remerquable action de la vie humaine, il se
faut prendre garde d'vne chose, que mal-aisément on croit estre
arriué à ce poinct. Peu de gens meurent resolus, que ce soit leur
heure derniere: et n'est endroit où la pipperie de l'esperance nous•
amuse plus. Elle ne cesse de corner aux oreilles: D'autres ont bien
esté plus malades sans mourir, l'affaire n'est pas si desesperé qu'on
pense: et au pis aller, Dieu a bien faict d'autres miracles. Et aduient
cela de ce que nous faisons trop de cas de nous. Il semble
que l'vniuersité des choses souffre aucunement de nostre aneantissement,1
et qu'elle soit compassionnée à nostre estat. D'autant
que nostre veuë alterée se represente les choses de mesmes, et
nous est aduis qu'elles luy faillent à mesure qu'elle leur faut.
Comme ceux qui voyagent en mer, à qui les montagnes, les campagnes,
les villes, le ciel, et la terre vont mesme bransle, et quant•
et quant eux:
Prouehimur portu, terræque vrbésque recedunt.
Qui vit iamais vieillesse qui ne louast le temps passé, et ne blasmast
le present, chargeant le monde et les mœurs des hommes, de
sa misere et de son chagrin?2
Iámque caput quassans, grandis suspirat arator,
Et cùm tempora temporibus præsentia confert
Præteritis, laudat fortunas sæpe parentis,
Et crepat antiquum genus vt pietate repletum.
Nous entrainons tout auec nous: d'où il s'ensuit que nous estimons•
grande chose nostre mort, et qui ne passe pas si aisément,
ny sans solemne consultation des astres: tot circa vnum caput tumultuantes
deos. Et le pensons d'autant plus, que plus nous nous
prisons. Comment, tant de science se perdroit elle auec tant de
dommage, sans particulier soucy des destinées? vne ame si rare3
et exemplaire ne couste elle non plus à tuer, qu'vne ame populaire
et inutile? cette vie, qui en couure tant d'autres, de qui tant d'autres
vies dependent, qui occupe tant de monde par son vsage,
remplit tant de place, se desplace elle comme celle qui tient à son
simple nœud? Nul de nous ne pense assez n'estre qu'vn. De là•
viennent ces mots de Cæsar à son pilote, plus enflez que la mer qui
le menassoit:
Italiam si cœlo authore recusas,
Me pete: sola tibi causa hæc est iusta timoris,
Vectorem non nosse tuum, perrumpe procellas•
Tutela secure mei:
et ceux-cy,
Credit iam digna pericula Cæsar
Fatis esse suis: tantúsque euertere, dixit,
Me superis labor est, parua quem puppe sedentem,1
Tam magno petiere mari?
Et cette resuerie publique, que le soleil porta en son front tout le
long d'vn an le deuil de sa mort:
Ille etiam extincto miseratus Cæsare Romam,
Cùm caput obscura nitidum ferrugini texit.•
Et mille semblables; dequoy le monde se laisse si aysément pipper,
estimant que noz interests alterent le ciel, et que son infinité se
formalise de noz menues actions. Non tanta cœlo societas nobiscum
est, vt nostro fato mortalis sit ille quoque siderum fulgor. Or de
iuger la resolution et la constance, en celuy qui ne croit pas encore2
certainement estre au danger, quoy qu'il y soit, ce n'est pas raison:
et ne suffit pas qu'il soit mort en cette desmarche, s'il ne s'y
estoit mis iustement pour cet effect. Il aduient à la plus part, de
roidir leur contenance et leurs parolles, pour en acquerir reputation,
qu'ils esperent encore iouir viuans. D'autant que i'en ay veu•
mourir, la fortune a disposé les contenances, non leur dessein. Et
de ceux mesmes qui se sont anciennement donnez la mort, il y a
bien à choisir, si c'est vne mort soudaine, ou mort qui ait du
temps. Ce cruel Empereur Romain, disoit de ses prisonniers, qu'il
leur vouloit faire sentir la mort, et si quelqu'vn se deffaisoit en3
prison, Celuy là m'est eschappé, disoit-il. Il vouloit estendre la
mort, et la faire sentir par les tourmens.
Vidimus et toto quamuis in corpore cæso,
Nil animæ lethale datum, morémque nefandæ
Durum sæuitiæ, pereuntis parcere morti.•
De vray, ce n'est pas si grande chose, d'establir tout sain et tout
rassis, de se tuer; il est bien aisé de faire le mauuais, auant que
de venir aux prises. De maniere que le plus effeminé homme du
monde Heliogabalus, parmy ses plus lasches voluptez, desseignoit
bien de se faire mourir delicatement, où l'occasion l'en forceroit:4
et afin que sa mort ne dementist point le reste de sa vie, auoit
faict bastir expres vne tour somptueuse, le bas et le deuant de
laquelle estoit planché d'ais enrichis d'or et de pierrerie pour se
precipiter: et aussi fait faire des cordes d'or et de soye cramoisie
pour s'estrangler: et battre vne espée d'or pour s'enferrer: et
gardoit du venin dans des vaisseaux d'emeraude et de topaze, pour
s'empoisonner, selon que l'enuie luy prendroit de choisir de toutes
ces façons de mourir.
Impiger et fortis virtute coacta.•
Toutefois quant à cettuy-cy, la mollesse de ses apprests rend plus
vray-semblable que le nez luy eust saigné, qui l'en eust mis au
propre. Mais de ceux mesmes, qui plus vigoureux, se sont resolus
à l'execution, il faut voir, dis-ie, si ç'a esté d'vn coup, qui
ostait le loisir d'en sentir l'effect. Car c'est à deuiner, à voir escouler1
la vie peu à peu, le sentiment du corps se meslant à celuy
de l'ame, s'offrant le moyen de se repentir, si la constance s'y
fust trouuée, et l'obstination en vne si dangereuse volonté. Aux
guerres ciuiles de Cæsar, Lucius Domitius pris en la Prusse,
s'estant empoisonné, s'en repentit apres. Il est aduenu de nostre•
temps que tel resolu de mourir, et de son premier essay n'ayant
donné assez auant, la demangéson de la chair luy repoussant le
bras, se reblessa bien fort à deux ou trois fois apres, mais ne
peut iamais gaigner sur luy d'enfoncer le coup. Pendant qu'on
faisoit le procés à Plantius Syluanus, Vrgulania sa mere-grand luy2
enuoya vn poignard, duquel n'ayant peu venir à bout de se tuer, il
se feit coupper les veines à ses gents. Albucilla du temps de Tibere,
s'estant pour se tuer frappée trop mollement, donna encores à ses
parties moyen de l'emprisonner et faire mourir à leur mode.
Autant en fit le Capitaine Demosthenes apres sa route en la Sicile.•
Et C. Fimbria s'estant frappé trop foiblement, impetra de son
vallet de l'acheuer. Au rebours, Ostorius, lequel pour ne se pouuoir
seruir de son bras, desdaigna d'employer celuy de son seruiteur
à autre chose qu'à tenir le poignard droit et ferme: et se donnant
le branle, porta luy mesme sa gorge à l'encontre, et la transperça.3
C'est vne viande à la verité qu'il faut engloutir sans
macher, qui n'a le gosier ferré à glace. Et pourtant l'Empereur
Adrianus feit que son medecin merquast et circonscriuist en son
tetin iustement l'endroit mortel, où celuy eust à viser, à qui il
donna la charge de le tuer. Voyla pourquoy Cæsar, quand on luy•
demandoit quelle mort il trouuoit la plus souhaitable, La moins
premeditée, respondit-il, et la plus courte. Si Cæsar l'a osé dire,
ce ne m'est plus lascheté de le croire. Vne mort courte, dit Pline,
est le souuerain heur de la vie humaine. Il leur fasche de la recognoistre.
Nul ne se peut dire estre resolu à la mort, qui craint4
à la marchander, qui ne peut la soustenir les yeux ouuerts. Ceux
qu'on voit aux supplices courir à leur fin, et haster l'execution,
et la presser, ils ne le font pas de resolution, ils se veulent oster
le temps de la considerer: l'estre morts ne les fasche pas, mais ouy
bien le mourir.
Emori nolo, sed me esse mortuum, nihili æstimo.•
C'est vn degré de fermeté, auquel i'ay exprimenté que ie pourrois
arriuer, comme ceux qui se iettent dans les dangers, ainsi que
dans la mer, à yeux clos. Il n'y a rien, selon moy, plus illustre
en la vie de Socrates, que d'auoir eu trente iours entiers à ruminer
le decret de sa mort: de l'auoir digerée tout ce temps là,1
d'vne tres-certaine esperance, sans esmoy, sans alteration: et
d'vn train d'actions et de parolles, rauallé plustost et anonchally,
que tendu et releué par le poids d'vne telle cogitation. Ce Pomponius
Atticus, à qui Cicero escrit, estant malade, fit appeller
Agrippa son gendre, et deux ou trois autres de ses amys; et leur•
dit, qu'ayant essayé qu'il ne gaignoit rien à se vouloir guerir, et
que tout ce qu'il faisoit pour allonger sa vie, allongeoit aussi et
augmentoit sa douleur; il estoit deliberé de mettre fin à l'vn et
à l'autre, les priant de trouuer bonne sa deliberation, et au pis
aller, de ne perdre point leur peine à l'en destourner. Or ayant2
choisi de se tuer par abstinence, voyla sa maladie guerie par accident:
ce remede qu'il auoit employé pour se deffaire, le remet
en santé. Les medecins et ses amis faisans feste d'vn si heureux
euenement, et s'en resiouyssans auec luy, se trouuerent bien trompez:
car il ne leur fut possible pour cela de luy faire changer•
d'opinion, disant qu'ainsi comme ainsi luy falloit il vn iour franchir
ce pas, et qu'en estant si auant, il se vouloit oster la peine de
recommencer vn' autre fois. Cestuy-cy ayant recognu la mort
tout à loisir, non seulement ne se descourage pas au ioindre, mais
il s'y acharne: car estant satisfaict en ce pourquoy il estoit entré3
en combat, il se picque par brauerie d'en voir la fin. C'est bien
loing au delà de ne craindre point la mort, que de la vouloir
taster et sauourer. L'histoire du philosophe Cleanthes est fort
pareille. Les gengiues luy estoyent enflées et pourries: les medecins
luy conseillerent d'vser d'vne grande abstinence. Ayant•
ieuné deux iours, il est si bien amendé, qu'ils luy declarent sa
guarison, et permettent de retourner à son train de viure accoustumé.
Luy au rebours, goustant desia quelque douceur en cette
defaillance, entreprend de ne se retirer plus arriere, et franchir le
pas, qu'il auoit fort auancé. Tullius Marcellinus ieune homme4
Romain, voulant anticiper l'heure de sa destinée, pour se deffaire
d'vne maladie, qui le gourmandoit, plus qu'il ne vouloit souffrir:
quoy que les medecins luy en promissent guerison certaine, sinon
si soudaine, appella ses amis pour en deliberer: les vns, dit Seneca,
luy donnoyent le conseil que par lascheté ils eussent prins•
pour eux mesmes, les autres par flaterie, celuy qu'ils pensoyent
luy deuoir estre plus aggreable: mais vn Stoïcien luy dit ainsi: Ne
te trauaille pas Marcellinus, comme si tu deliberois de chose d'importance:
ce n'est pas grand'chose que viure, tes valets et les
bestes viuent: mais c'est grand'chose de mourir honestement, sagement,1
et constamment. Songe combien il y a que tu fais mesme
chose, manger, boire, dormir: boire, dormir, et manger. Nous
roüons sans cesse en ce cercle. Non seulement les mauuais accidens
et insupportables, mais la satieté mesme de viure donne
enuie de la mort. Marcellinus n'auoit besoing d'homme qui le•
conseillast, mais d'homme qui le secourust: les seruiteurs craignoyent
de s'en mesler: mais ce philosophe leur fit entendre que
les domestiques sont soupçonnez, lors seulement qu'il est en
doubte, si la mort du maistre a esté volontaire: autrement qu'il
seroit d'aussi mauuais exemple de l'empescher, que de le tuer,2
d'autant que
Inuitum qui seruat, idem facit occidenti.
Apres il aduertit Marcellinus, qu'il ne seroit pas messeant, comme
le dessert des tables se donne aux assistans, nos repas faicts,
aussi la vie finie, de distribuer quelque chose à ceux qui en ont•
esté les ministres. Or estoit Marcellinus de courage franc et liberal:
il fit departir quelque somme à ses seruiteurs, et les consola.
Au reste, il n'y eut besoing de fer, ny de sang: il entreprit de s'en
aller de cette vie, non de s'en fuyr: non d'eschapper à la mort,
mais de l'essayer. Et pour se donner loisir de la marchander, ayant3
quitté toute nourriture, le troisiesme iour suyuant, apres s'estre
faict arroser d'eau tiede, il defaillit peu à peu, et non sans quelque
volupté, à ce qu'il disoit. De vray, ceux qui ont eu ces deffaillances
de cœur, qui prennent par foiblesse, disent n'y sentir aucune douleur,
ains plustost quelque plaisir comme d'vn passage au sommeil•
et au repos. Voyla des morts estudiées et digerées. Mais à fin
que le seul Caton peust fournir à tout exemple de vertu, il semble
que son bon destin luy fit auoir mal en la main, dequoy il se
donna le coup: à ce qu'il eust loisir d'affronter la mort et de la
colleter, renforceant le courage au danger, au lieu de l'amollir.4
Et si ç'eust esté à moy, de le representer en sa plus superbe
assiete, ç'eust esté deschirant tout ensanglanté ses entrailles,
plustost que l'espée au poing, comme firent les statuaires de son
temps. Car ce second meurtre, fut bien plus furieux, que le
premier.
CHAPITRE XIIII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XIV.)]
Comme nostre esprit s'empesche soy-mesmes.
C'EST vne plaisante imagination, de conceuoir vn esprit balancé•
iustement entre-deux pareilles enuyes. Car il est indubitable,
qu'il ne prendra iamais party: d'autant que l'application et le choix
porte inequalité de prix: et qui nous logeroit entre la bouteille et
le iambon, auec egal appetit de boire et de manger, il n'y auroit
sans doute remede, que de mourir de soif et de faim. Pour pouruoir1
à cet inconuenient, les Stoïciens, quand on leur demande
d'où vient en nostre ame l'election de deux choses indifferentes
(et qui fait que d'vn grand nombre d'escus nous en prenions
plustost l'vn que l'autre, n'y ayant aucune raison qui nous incline
à la preference) respondent, que ce mouuement de l'ame est•
extraordinaire et desreglé, venant en nous d'vne impulsion estrangere,
accidentale, et fortuite. Il se pourroit dire, ce me semble,
plustost, que aucune chose ne se presente à nous, où il n'y ait
quelque difference, pour legere qu'elle soit: et que ou à la veuë,
ou à l'attouchement, il y a tousiours quelque choix, qui nous tente2
et attire, quoy que ce soit imperceptiblement. Pareillement qui
presupposera vne fisselle egallement forte par tout, il est impossible
de toute impossibilité qu'elle rompe, car par où voulez vous
que la faucée commence? et de rompre par tout ensemble, il n'est
pas en nature. Qui ioindroit encore à cecy les propositions geometriques,•
qui concluent par la certitude de leurs demonstrations,
le contenu plus grand que le contenant, le centre aussi grand que
sa circonference: et qui trouuent deux lignes s'approchans sans
cesse l'vne de l'autre, et ne se pouuans iamais ioindre: et la pierre
philosophale, et quadrature du cercle, où la raison et l'effect sont3
si opposites: en tireroit à l'aduenture quelque argument pour
secourir ce mot hardy de Pline, solum certum nihil esse certi, et homine
nihil miserius aut superbius.
CHAPITRE XV. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XV.)]
Que nostre desir s'accroist par la malaisance.
IL n'y a raison qui n'en aye vne contraire, dit le plus sage party
des philosophes. Ie remaschois tantost ce beau mot, qu'vn ancien
allegue pour le mespris de la vie: Nul bien nous peut apporter
plaisir, si ce n'est celuy, à la perte duquel nous sommes
preparez: In æquo est dolor amissæ rei, et timor amittendæ. Voulant•
gaigner par là, que la fruition de la vie ne nous peut estre
vrayement plaisante, si nous sommes en crainte de la perdre. Il
se pourroit toutesfois dire au rebours, que nous serrons et embrassons
ce bien, d'autant plus estroit, et auecques plus d'affection,
que nous le voyons nous estre moins seur, et craignons qu'il nous1
soit osté. Car il se sent euidemment, comme le feu se picque à
l'assistance du froid, que nostre volonté s'aiguise aussi par le contraste:
Si numquam Danaen habuisset ahenea turris,
Non esset Danae de Ioue facta parens:•
et qu'il n'est rien naturellement si contraire à nostre goust que la
satieté, qui vient de l'aisance: ny rien qui l'aiguise tant que la
rareté et difficulté. Omnium rerum voluptas ipso quo debet fugare
periculo crescit.
Galla, nega; satiatur amor, nisi gaudia torquent.2
Pour tenir l'amour en haleine, Lycurgue ordonna que les mariez
de Lacedemone ne se pourroient prattiquer qu'à la desrobée, et
que ce seroit pareille honte de les rencontrer couchés ensemble
qu'auecques d'autres. La difficulté des assignations, le danger des
surprises, la honte du lendemain,•
Et languor, et silentium,
Et latere petitus imo spiritus,
c'est ce qui donne pointe à la sauce. Combien de ieux tres-lasciuement
plaisants, naissent de l'honneste et vergongneuse maniere
de parler des ouurages de l'Amour? La volupté mesme cherche à3
s'irriter par la douleur. Elle est bien plus sucrée, quand elle cuit,
et quand elle escorche. La courtisane Flora disoit n'auoir iamais
couché auec Pompeius, qu'elle ne luy eust faict porter les merques
de ses morsures.
Quod petiere, premunt arctè, faciúntque dolorem
Corporis, et dentes inlidunt sæpe labellis:
Et stimuli subsunt, qui instigant lædere id ipsum
Quodcunque est, rabies vnde illæ germina surgunt.
Il en va ainsi par tout: la difficulté donne prix aux choses.•
Ceux de la Marque d'Ancone font plus volontiers leurs vœuz à
Sainct Iaques, et ceux de Galice à nostre Dame de Lorete: on fait
au Liege grande feste des bains de Luques, et en la Toscane de
ceux d'Aspa: il ne se voit guere de Romains en l'escole de l'escrime
à Rome, qui est pleine de François. Ce grand Caton se trouua1
aussi bien que nous, desgousté de sa femme tant qu'elle fut sienne,
et la desira quand elle fut à vn autre. I'ay chassé au haras vn
vieil cheual, duquel à la senteur des iuments, on ne pouuoit venir
à bout. La facilité l'a incontinent saoulé enuers les siennes: mais
enuers les estrangeres et la premiere qui passe le long de son•
pastis, il reuient à ses importuns hannissements, et à ses chaleurs
furieuses comme deuant. Nostre appetit mesprise et outrepasse ce
qui luy est en main, pour courir apres ce qu'il n'a pas.
Transuolat in medio posita, et fugientia captat.
Nous defendre quelque chose, c'est nous en donner enuie.2
Nisi tu seruare puellam
Incipis, incipiet desinere esse mea.
Nous l'abandonner tout à faict, c'est nous en engendrer mespris.
La faute et l'abondance retombent en mesme inconuenient:
Tibi quod superest, mihi quod defit, dolet.•
Le desir et la iouyssance nous mettent pareillement en peine. La
rigueur des maistresses est ennuyeuse, mais l'aisance et la facilité
l'est, à vray dire, encores plus, d'autant que le mescontentement
et la cholere naissent de l'estimation, en quoy nous auons la
chose desirée, aiguisent l'amour, et le reschauffent: mais la satieté3
engendre le dégoust: c'est vne passion mousse, hebetée, lasse,
et endormie.
Si qua volet regnare diu, contemnat amantem,
Contemnite amantes,
Sic hodie veniet, si qua negauit heri.•
Pourquoy inuenta Popæa de masquer les beautez de son visage,
que pour les rencherir à ses amants? Pourquoy a lon voilé iusques
au dessoubs des talons ces beautez, que chacun desire montrer,
que chacun desire voir? Pourquoy couurent elles de tant d'empeschemens,
les vns sur les autres, les parties, où loge principallement4
nostre desir et le leur? Et à quoy seruent ces gros bastions,
dequoy les nostres viennent d'armer leurs flancs, qu'à leurrer
nostre appetit, et nous attirer à elles en nous esloignant?
Et fugit ad salices, et se cupit antè videri.
Interdum tunica duxit operta moram.
A quoy sert l'art de cette honte virginalle? cette froideur rassise,
cette contenance seuere, cette profession d'ignorance des choses,
qu'elles sçauent mieux, que nous qui les en instruisons, qu'à nous
accroistre le desir de vaincre, gourmander, et fouler à nostre•
appetit, toute cette ceremonie, et ces obstacles? Car il y a non
seulement du plaisir, mais de la gloire encore, d'affolir et desbaucher
cette molle douceur, et cette pudeur infantine, et de ranger
à la mercy de nostre ardeur vne grauité froide et magistrale. C'est
gloire, disent-ils, de triompher de la modestie, de la chasteté, et1
de la temperance: et qui desconseille aux Dames, ces parties là,
il les trahit, et soy-mesmes. Il faut croire que le cœur leur fremit
d'effroy, que le son de nos mots blesse la pureté de leurs oreilles,
qu'elles nous en haissent et s'accordent à nostre importunité d'vne
force forcée. La beauté, toute puissante qu'elle est, n'a pas dequoy•
se faire sauourer sans cette entremise. Voyez en Italie, où il y a
plus de beauté à vendre, et de la plus fine, comment il faut qu'elle
cherche d'autres moyens estrangers, et d'autres arts pour se
rendre aggreable: et si à la verité, quoy qu'elle face estant venale
et publique, elle demeure foible et languissante. Tout ainsi que2
mesme en la vertu, de deux effects pareils, nous tenons neantmoins
celuy-là, le plus beau et plus digne, auquel il y a plus d'empeschement
et de hazard proposé. C'est vn effect de la prouidence diuine,
de permettre sa saincte Eglise estre agitée, comme nous la voyons
de tant de troubles et d'orages, pour esueiller par ce contraste•
les ames pies, et les r'auoir de l'oisiueté et du sommeil, où les
auoit plongees vne si longue tranquillité. Si nous contrepoisons la
perte que nous auons faicte, par le nombre de ceux qui se sont
desuoyez, au gain qui nous vient pour nous estre remis en haleine,
resuscité nostre zele et nos forces, à l'occasion de ce combat,3
Ie ne sçay si l'vtilité ne surmonte point le dommage. Nous auons
pensé attacher plus ferme le nœud de nos mariages, pour auoir
osté tout moyen de les dissoudre, mais d'autant s'est dépris et
relasché le nœud de la volonté et de l'affection, que celuy de la
contraincte s'est estrecy. Et au rebours, ce qui tint les mariages à•
Rome, si long temps en honneur et en seurté, fut la liberté de les
rompre, qui voudroit. Ils gardoient mieux leurs femmes, d'autant
qu'ils les pouuoient perdre: et en pleine licence de diuorces, il se
passa cinq cens ans et plus, auant que nul s'en seruist.
Quod licet, ingratum est: quod non licet, acrius vrit.4
A ce propos se pourroit ioindre l'opinion d'vn ancien, que les
supplices aiguisent les vices plustost qu'ils ne les amortissent:
qu'ils n'engendrent point le soing de bien faire, c'est l'ouurage de
la raison, et de la discipline: mais seulement vn soing de n'estre
surpris en faisant mal.
Latius excisæ pestis contagia serpunt•
Ie ne sçay pas qu'elle soit vraye, mais cecy sçay-ie par experience,
que iamais police ne se trouua reformée par là. L'ordre et reglement
des mœurs, dépend de quelque autre moyen. Les histoires
Grecques font mention des Argippees voisins de la Scythie, qui
viuent sans verge et sans baston à offenser: que non seulement1
nul n'entreprend d'aller attaquer: mais quiconque s'y peut sauuer,
il est en franchise, à cause de leur vertu et saincteté de vie: et
n'est aucun si osé d'y toucher. On recourt à eux pour appoincter
les differents, qui naissent entre les hommes d'ailleurs. Il y a nation,
où la closture des iardins et des champs, qu'on veut conseruer,•
se faict d'vn filet de coton, et se trouue bien plus seure et
plus ferme que nos fossez et nos hayes. Furem signata sollicitant.
Aperta effractarius præterit. A l'aduenture sert entre autres
moyens, l'aisance, à couurir ma maison de la violence de noz
guerres ciuiles. La defense attire l'entreprise, et la deffiance l'offense.2
I'ay affoibly le dessein des soldats, ostant à leur exploit,
le hazard, et toute matiere de gloire militaire, qui a accoustumé de
leur seruir de titre et d'excuse. Ce qui est faict courageusement,
est tousiours faict honorablement, en temps où la iustice est morte.
Ie leur rens la conqueste de ma maison lasche et traistresse. Elle•
n'est close à personne, qui y heurte. Il n'y a pour toute prouision,
qu'vn portier, d'ancien vsage et ceremonie: qui ne sert pas tant à
defendre ma porte, qu'à l'offrir plus decemment et gratieusement.
Ie n'ay ny garde ny sentinelle, que celle que les astres font pour
moy. Vn Gentil-homme a tort de faire montre d'estre en deffense,3
s'il ne l'est bien à poinct. Qui est ouuert d'vn costé, l'est par tout.
Noz peres ne penserent pas à bastir des places frontieres. Les
moyens d'assaillir, ie dy sans batterie et sans armée, et de surprendre
noz maisons, croissent touts les iours, au dessus des moyens
de se garder. Les esprits s'aiguisent generalement de ce costé là.•
L'inuasion touche touts, la defense non, que les riches. La mienne
estoit forte selon le temps qu'elle fut faitte: ie n'y ay rien adiousté
de ce costé là, et craindroy que sa force se tournast contre moy-mesme.
Ioint qu'vn temps paisible requerra, qu'on les defortifie.
Il est dangereux de ne les pouuoir regaigner: et est difficile de
s'en asseurer. Car en matiere de guerres intestines, vostre vallet
peut estre du party que vous craignez. Et où la religion sert de•
pretexte, les parentez mesmes deuiennent infiables auec couuerture
de iustice. Les finances publiques n'entretiendront pas noz
garnisons domestiques. Elles s'y espuiseroient. Nous n'auons pas dequoy
le faire sans nostre ruine: ou plus incommodeement et iniurieusement
encore, sans celle du peuple. L'estat de ma perte ne1
seroit guere pire. Au demeurant, vous y perdez vous, voz amis
mesmes s'amusent à accuser vostre inuigilance et improuidence,
plus qu'à vous pleindre, et l'ignorance ou nonchalance aux offices
de vostre profession. Ce que tant de maisons gardées se sont perduës,
où ceste cy dure: me fait soupçonner, qu'elles se sont perduës•
de ce, qu'elles estoyent gardées. Cela donne et l'enuie et la raison
à l'assaillant. Toute garde porte visage de guerre. Qui se iettera,
si Dieu veut, chez moy: mais tant y a, que ie ne l'y appelleray pas.
C'est la retraitte à me reposer des guerres. I'essaye de soustraire
ce coing, à la tempeste publique, comme ie fay vn autre coing en2
mon ame. Nostre guerre a beau changer de formes, se multiplier
et diuersifier en nouueaux partis: pour moy ie ne bouge. Entre
tant de maisons armées, moy seul, que ie sçache, de ma condition,
ay fié purement au ciel la protection de la mienne. Et n'en ay iamais
osté ny vaisselle d'argent, ny titre, ny tapisserie. Ie ne veux•
ny me craindre, ny me sauuer à demy. Si vne pleine recognoissance
acquiert la faueur diuine, elle me durera iusqu'au bout:
sinon, i'ay tousiours assez duré, pour rendre ma durée remerquable
et enregistrable. Comment? Il y a bien trente ans.
CHAPITRE XVI. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XVI.)]
De la gloire.
IL y a le nom et la chose: le nom, c'est vne voix qui remerque et3
signifie la chose: le nom, ce n'est pas vne partie de la chose, ny
de la substance: c'est vne piece estrangere ioincte à la chose, et
hors d'elle. Dieu qui est en soy toute plenitude, et le comble de
toute perfection, il ne peut s'augmenter et accroistre au dedans:
mais son nom se peut augmenter et accroistre, par la benediction
et loüange, que nous donnons à ses ouurages exterieurs. Laquelle•
loüange, puis que nous ne la pouuons incorporer en luy, d'autant
qu'il n'y peut auoir accession de bien, nous l'attribuons à son nom,
qui est la piece hors de luy, la plus voisine. Voylà comment c'est à
Dieu seul, à qui gloire et honneur appartient. Et n'est rien si esloigné
de raison, que de nous en mettre en queste pour nous: car estans1
indigens et necessiteux au dedans, nostre essence estant imparfaicte,
et ayant continuellement besoing d'amelioration, c'est là, à
quoy nous nous deuons trauailler. Nous sommes tous creux et vuides:
ce n'est pas de vent et de voix que nous auons à nous remplir:
il nous faut de la substance plus solide à nous reparer. Vn homme•
affamé seroit bien simple de chercher à se pouruoir plustost d'vn
beau vestement, que d'vn bon repas: il faut courir au plus pressé.
Comme disent nos ordinaires prieres, Gloria in excelcis Deo, et in
terra pax hominibus. Nous sommes en disette de beauté, santé, sagesse,
vertu, et telles parties essentieles: les ornemens externes se2
chercheront apres que nous aurons proueu aux choses necessaires.
La theologie traicte amplement et plus pertinemment ce subiect,
mais ie n'y suis guere versé. Chrysippus et Diogenes ont esté les
premiers autheurs et les plus fermes du mespris de la gloire. Et
entre toutes les voluptez, ils disoient qu'il n'y en auoit point de•
plus dangereuse, ny plus à fuir, que celle qui nous vient de
l'approbation d'autruy. De vray l'experience nous en fait sentir
plusieurs trahisons bien dommageables. Il n'est chose qui empoisonne
tant les Princes que la flatterie, ny rien par où les meschans
gaignent plus aiséement credit autour d'eux: ny maquerelage si3
propre et si ordinaire à corrompre la chasteté des femmes, que
de les paistre et entretenir de leurs loüanges. Le premier enchantement
que les Sirenes employent à piper Vlysses, est de cette
nature:
Deça vers nous, deça, ô tresloüable Vlysse,•
Et le plus grand honneur dont la Grece fleurisse.
Ces philosophes là disoient, que toute la gloire du monde ne meritoit
pas qu'vn homme d'entendement estendist seulement le doigt
pour l'acquerir:
Gloria quantalibet quid erit, si gloria tantúm est?4
Ie dis pour elle seule: car elle tire souuent à sa suite plusieurs commoditez,
pour lesquelles elle se peut rendre desirable: elle nous
acquiert de la bienvueillance: elle nous rend moins exposez aux iniures
et offences d'autruy, et choses semblables. C'estoit aussi
des principaux dogmes d'Epicurus: car ce precepte de sa secte,
cache ta vie, qui deffend aux hommes de s'empescher des charges•
et negotiations publiques, presuppose aussi necessairement qu'on
mesprise la gloire: qui est vne approbation que le monde fait des
actions que nous mettons en euidence. Celuy qui nous ordonne de
nous cacher, et de n'auoir soing que de nous, et qui ne veut pas
que nous soyons connus d'autruy, il veut encores moins que nous1
en soyons honorez et glorifiez. Aussi conseille il à Idomeneus, de
ne regler aucunement ses actions, par l'opinion ou reputation commune:
si ce n'est pour euiter les autres incommoditez accidentales,
que le mespris des hommes luy pourroit apporter. Ces
discours là sont infiniment vrais, à mon aduis, et raisonnables.•
Mais nous sommes, ie ne sçay comment, doubles en nous mesmes,
qui fait que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas: et ne
nous pouuons deffaire de ce que nous condamnons. Voyons les dernieres
paroles d'Epicurus, et qu'il dit en mourant: elles sont grandes
et dignes d'vn tel philosophe: mais si ont elles quelque merque2
de la recommendation de son nom, et de cette humeur qu'il auoit
descriée par ses preceptes. Voicy vne lettre qu'il dicta vn peu auant
son dernier souspir.
Epicvrvs a Hermachvs salvt.
Ce pendant que ie passois l'heureux, et celuy-là mesmes le dernier
iour de ma vie, i'escriuois cecy, accompaigné toutesfois de telle•
douleur en la vessie et aux intestins, qu'il ne peut rien estre adiousté
à sa grandeur. Mais elle estoit compensée par le plaisir
qu'apportoit à mon ame la souuenance de mes inuentions et de
mes discours. Or toy comme requiert l'affection que tu as eu dés
ton enfance enuers moy, et la philosophie, embrasse la protection3
des enfans de Metrodorus.
Voila sa lettre. Et ce qui me fait interpreter que ce plaisir qu'il
dit sentir en son ame, de ses inuentions, regarde aucunement la
reputation qu'il en esperoit acquerir apres sa mort, c'est l'ordonnance
de son testament, par lequel il veut que Aminomachus et Timocrates•
ses heritiers, fournissent pour la celebration de son iour
natal tous les mois de Ianuier, les frais que Hermachus ordonneroit:
et aussi pour la despence qui se feroit le vingtiesme iour de
chasque lune, au traittement des philosophes ses familiers, qui
s'assembleroient à l'honneur de la memoire de luy et de Metrodorus.4
Carneades a esté chef de l'opinion contraire: et a maintenu
que la gloire estoit pour elle mesme desirable, tout ainsi que
nous embrassons nos posthumes pour eux-mesmes, n'en ayans aucune
cognoissance ny iouyssance. Cette opinion n'a pas failly d'estre
plus communement suyuie, comme sont volontiers celles qui•
s'accommodent le plus à nos inclinations. Aristote luy donne le
premier rang entre les biens externes: Euite, comme deux extremes
vicieux, l'immoderation, et à la rechercher, et à la fuyr. Ie
croy que si nous auions les liures que Cicero auoit escrit sur ce subiect,
il nous en conteroit de belles: car cet homme là fut si forcené1
de cette passion, que s'il eust osé, il fust, ce crois-ie, volontiers tombé
en l'excez où tomberent d'autres, que la vertu mesme n'estoit desirable,
que pour l'honneur qui se tenoit tousiours à sa suitte:
Paulum sepultæ distat inertiæ
Celata virtus.•
Qui est vn' opinion si fauce, que ie suis dépit qu'elle ait iamais
peu entrer en l'entendement d'homme, qui eust cet honneur de
porter le nom de philosophe. Si cela estoit vray, il ne faudroit
estre vertueux qu'en public: et les operations de l'ame, où est le
vray siege de la vertu, nous n'aurions que faire de les tenir en2
regle et en ordre, sinon autant qu'elles deburoient venir à la cognoissance
d'autruy. N'y va il donc que de faillir finement et subtilement?
Si tu sçais, dit Carneades, vn serpent caché en ce lieu,
auquel sans y penser, se va seoir celuy, de la mort duquel tu esperes
profit: tu fais meschamment, si tu ne l'en aduertis: et d'autant•
plus que ton action ne doibt estre cognuë que de toy. Si nous
ne prenons de nous mesmes la loy de bien faire: si l'impunité nous
est iustice, à combien de sortes de meschancetez auons nous tous
les iours à nous abandonner? Ce que S. Peduceus fit, de rendre fidelement
cela que C. Plotius auoit commis à sa seule science, de ses3
richesses, et ce que i'en ay faict souuent de mesme, ie ne le trouue
pas tant loüable, comme ie trouueroy execrable, que nous y eussions
failly. Et trouue bon et vtile à ramenteuoir en noz iours, l'exemple
de P. Sextilius Ruffus, que Cicero accuse pour auoir recueilly
vne heredité contre sa conscience: non seulement, non contre les•
loix, mais par les loix mesmes. Et M. Crassus, et Q. Hortensius,
lesquels à cause de leur authorité et puissance, ayants esté pour certaines
quotitez appellez par vn estranger à la succession d'vn testament
faux, à fin que par ce moyen il y establist sa part: se contenterent
de n'estre participants de la fauceté, et ne refuserent d'en
tirer du fruit: assez couuerts, s'ils se tenoient à l'abry des accusations,
et des tesmoins, et des loix. Meminerint Deum se habere testem,
id est, vt ego arbitror, mentem suam. La vertu est chose•
bien vaine et friuole, si elle tire sa recommendation de la gloire.
Pour neant entreprendrions nous de luy faire tenir son rang à part,
et la déioindrions de la Fortune: car qu'est-il plus fortuite que la
reputation? Profectò fortuna in omni re dominatur: ea res cunctas
ex libidine magis quàm ex vero celebrat obscurátque. De faire que1
les actions soyent cognues et veuës, c'est le pur ouurage de la Fortune.
C'est le sort qui nous applique la gloire, selon sa temerité.
Ie l'ay veuë fort souuent marcher auant le merite: et souuent
outrepasser le merite d'vne longue mesure. Celuy qui premier s'aduisa
de la ressemblance de l'ombre à la gloire, fit mieux qu'il ne•
vouloit. Ce sont choses excellemment vaines. Elle va aussi quelque
fois deuant son corps: et quelque fois l'excede de beaucoup en
longueur. Ceux qui apprennent à la noblesse de ne chercher en la
vaillance que l'honneur: quasi non sit honestum quod nobilitatum
non sit: que gaignent-ils par là, que de les instruire de ne se hazarder2
iamais, si on ne les voit, et de prendre bien garde, s'il y a
des tesmoins, qui puissent rapporter nouuelles de leur valeur, là
où il se presente mille occasions de bien faire, sans qu'on en puisse
estre remerqué? Combien de belles actions particulieres s'enseuelisent
dans la foule d'vne bataille? Quiconque s'amuse à contreroller•
autruy pendant vne telle meslée, il n'y est guere embesoigné:
et produit contre soy mesmes le tesmoignage qu'il rend
des deportemens de ses compaignons. Vera et sapiens animi magnitudo,
honestum illud quod maximè naturam sequitur, in factis
positum, non in gloria, iudicat. Toute la gloire, que ie pretens de3
ma vie, c'est de l'auoir vescue tranquille. Tranquille non selon Metrodorus,
ou Arcesilas, ou Aristippus, mais selon moy. Puisque la
philosophie n'a sçeu trouuer aucune voye pour la tranquillité, qui
fust bonne en commun, que chacun la cherche en son particulier.
A qui doiuent Cæsar et Alexandre cette grandeur infinie de leur•
renommée, qu'à la Fortune? Combien d'hommes a elle esteint, sur
le commencement de leur progrés, desquels nous n'auons aucune
cognoissance, qui y apportoient mesme courage que le leur, si le
malheur de leur sort ne les eust arrestez tout court, sur la naissance
mesme de leurs entreprinses? Au trauers de tant et si extremes
dangers il ne me souuient point auoir leu que Cæsar ait
esté iamais blessé. Mille sont morts de moindres perils, que le
moindre de ceux qu'il franchit. Infinies belles actions se doiuent•
perdre sans tesmoignage, auant qu'il en vienne vne à profit. On
n'est pas tousiours sur le haut d'vne bresche, ou à la teste d'vne
armée, à la veuë de son general, comme sur vn eschaffaut. On est
surpris entre la haye et le fossé: il faut tenter fortune contre vn
poullailler: il faut dénicher quatre chetifs harquebusiers d'vne1
grange: il faut seul s'escarter de la trouppe et entreprendre seul,
selon la necessité qui s'offre. Et si on prend garde, on trouuera, à
mon aduis, qu'il aduient par experience, que les moins esclattantes
occasions sont les plus dangereuses: et qu'aux guerres, qui se sont
passées de notre temps, il s'est perdu plus de gens de bien, aux occasions•
legeres et peu importantes, et à la contestation de quelque
bicoque, qu'és lieux dignes et honnorables. Qui tient sa mort
pour mal employée, si ce n'est en occasion signalée: au lieu d'illustrer
sa mort, il obscurcit volontiers sa vie: laissant eschapper
ce pendant plusieurs iustes occasions de se hazarder. Et toutes les2
iustes sont illustres assez: sa conscience les trompettant suffisamment
à chacun. Gloria nostra est testimonium conscientiæ nostræ.
Qui n'est homme de bien que par ce qu'on le sçaura, et par ce
qu'on l'en estimera mieux, apres l'auoir sçeu, qui ne veut bien faire
qu'en condition que sa vertu vienne à la cognoissance des hommes,•
celuy-là n'est pas personne de qui on puisse tirer beaucoup de seruice.
Credo che'l resto di quel verno cose
Facesse degne di tener ne conto;
Ma fur sin'à quel tempo si nascose,3
Che non è colpa mia s'hor' non le conto:
Perche Orlando a far l'opre virtuose,
Piu ch'à narrarle poi, sempre era pronto,
Nè mai fu alcun'de li suoi fatti espresso,
Senon quando hebbe i testimonij appresso.•
Il faut aller à la guerre pour son deuoir, et en attendre cette recompense,
qui ne peut faillir à toutes belles actions, pour occultes
qu'elles soyent, non pas mesmes aux vertueuses pensées: c'est le
contentement qu'vne conscience bien reglée reçoit en soy, de bien
faire. Il faut estre vaillant pour soy-mesmes, et pour l'auantage4
que c'est d'auoir son courage logé en vne assiette ferme et asseurée,
contre les assauts de la Fortune.
Virtus, repulsæ nescia sordidæ,
Intaminatis fulget honoribus:
Nec sumit aut ponit secures•
Arbitrio popularis auræ.
Ce n'est pas pour la montre, que nostre ame doit iouër son rolle,
c'est chez nous au dedans, où nuls yeux ne donnent que les nostres:
là elle nous couure de la crainte de la mort, des douleurs et
de la honte mesme: elle nous asseure là, de la perte de nos enfans,
de nos amis, et de nos fortunes: et quand l'opportunité s'y
presente, elle nous conduit aussi aux hazards de la guerre. Non•
emolumento aliquo, sed ipsius honestatis decore. Ce profit est bien
plus grand, et bien plus digne d'estre souhaité et esperé, que l'honneur
et la gloire, qui n'est autre chose qu'vn fauorable iugement
qu'on fait de nous. Il faut trier de toute vne nation, vne douzaine
d'hommes, pour iuger d'vn arpent de terre, et le iugement de nos1
inclinations, et de nos actions, la plus difficile matiere, et la plus
importante qui soit, nous la remettons à la voix de la commune et
de la tourbe, mere d'ignorance, d'iniustice, et d'inconstance. Est-ce
raison de faire dependre la vie d'vn sage, du iugement des fols?
An quidquam stultius, quàm quos singulos contemnas, eos aliquid•
putare esse vniuersos? Quiconque vise à leur plaire, il n'a iamais
faict, c'est vne bute qui n'a ny forme ny prise. Nil tam inæstimabile
est, quàm animi multitudinis. Demetrius disoit plaisamment de la
voix du peuple, qu'il ne faisoit non plus de recette, de celle qui
luy sortoit par en haut, que de celle qui luy sortoit par en bas.2
Celuy la dit encore plus: Ego hoc iudico, si quando turpe non sit,
tamen non esse non turpe, quum id à multitudine laudetur. Null'art,
nulle soupplesse d'esprit pourroit conduire nos pas à la suitte
d'vn guide si desuoyé et si desreglé. En cette confusion venteuse
de bruits de rapports et opinions vulgaires, qui nous poussent, il•
ne se peut establir aucune route qui vaille. Ne nous proposons
point vne fin si flotante et volage: allons constamment apres la
raison: que l'approbation publique nous suyue par là, si elle veut:
et comme elle despend toute de la Fortune, nous n'auons point loy
de l'esperer plustost par autre voye que par celle là. Quand pour3
sa droiture ie ne suyurois le droit chemin, ie le suyurois pour
auoir trouué par experience, qu'au bout du compte, c'est communement
le plus heureux, et le plus vtile. Dedit hoc prouidentia hominibus
munus, vt honesta magis iuuarent. Le marinier ancien disoit
ainsin à Neptune, en vne grande tempeste: O Dieu tu me sauueras•
si tu veux, si tu veux tu me perdras: mais si tiendray-ie
tousiours droit mon timon. I'ay veu de mon temps mill' hommes
soupples, mestis, ambigus, et que nul ne doubtoit plus prudens
mondains que moy, se perdre où ie me suis sauué:
Risi successu posse carere dolos.
Paul Æmyle allant en sa glorieuse expedition de Macedoine, aduertit•
sur tout le peuple à Rome, de contenir leur langue de ses actions,
pendant son absence. Que la licence des iugements, est vn
grand destourbier aux grands affaires! D'autant que chacun n'a pas
la fermeté de Fabius à l'encontre des voix communes, contraires et
iniurieuses qui ayma mieux laisser desmembrer son authorité aux1
vaines fantasies des hommes, que faire moins bien sa charge, auec
fauorable reputation, et populaire consentement. Il y a ie ne
sçay quelle douceur naturelle à se sentir louër, mais nous luy prestons
trop de beaucoup.
Laudari haud metuam, neque enim mihi cornea fibra es;•
Sed recti finémqve extremúmque esse recuso
Euge tuum et bellè.
Ie ne me soucie pas tant, quel ie sois chez autruy, comme ie me
soucie quel ie sois en moy-mesme. Ie veux estre riche par moy,
non par emprunt. Les estrangers ne voyent que les euenemens et2
apparences externes: chacun peut faire bonne mine par le dehors,
plein au dedans de fiebure et d'effroy. Ils ne voyent pas mon cœur,
ils ne voyent que mes contenances. On a raison de descrier l'hypocrisie,
qui se trouue en la guerre: car qu'est il plus aisé à vn
homme pratic, que de gauchir aux dangers, et de contrefaire le•
mauuais, ayant le cœur plein de mollesse? Il y a tant de moyens
d'euiter les occasions de se hazarder en particulier, que nous aurons
trompé mille fois le monde, auant que de nous engager à vn
dangereux pas: et lors mesme, nous y trouuant empétrez, nous
sçaurons bien pour ce coup, couurir nostre ieu d'vn bon visage, et3
d'vne parolle asseurée, quoy que l'ame nous tremble au dedans. Et
qui auroit l'vsage de l'anneau Platonique, rendant inuisible celuy
qui le portoit au doigt, si on luy donnoit le tour vers le plat de la
main: assez de gents souuent se cacheroyent, où il se faut presenter
le plus: et se repentiroyent d'estre placez en lieu si honorable,•
auquel la necessité les rend asseurez.
Falsus honor iuuat, et mendax infamia terret
Quem, nisi mendosum et mendacem?
Voyla comment tous ces iugemens qui se font des apparences externes,
sont merueilleusement incertains et douteux: et n'est aucun
si asseuré tesmoing, comme chacun à soy-mesme. En celles là
combien auons nous de goujats, compaignons de nostre gloire? Celuy
qui se tient ferme dans vne tranchée descouuerte, que fait il en
cela, que ne facent deuant luy cinquante pauures pionniers, qui•
luy ouurent le pas, et le couurent de leurs corps, pour cinq sols de
paye par iour?
Non quicquid turbida Roma
Eleuet, accedas, examénque improbum in illa
Castiges trutina: nec te quæsiueris extrà.1
Nous appellons aggrandir nostre nom, l'estendre et semer en
plusieurs bouches: nous voulons qu'il y soit receu en bonne part,
et que cette sienne accroissance luy vienne à profit: voyla ce qu'il
y peut auoir de plus excusable en ce dessein. Mais l'exces de cette
maladie en va iusques là, que plusieurs cherchent de faire parler•
d'eux en quelque façon que ce soit. Trogus Pompeius dit de Herostratus,
et Titus Liuius de Manlius Capitolinus, qu'ils estoyent plus
desireux de grande, que de bonne reputation. Ce vice est ordinaire.
Nous nous soignons plus qu'on parle de nous, que comment on en
parle: et nous est assez que nostre nom coure par la bouche des2
hommes, en quelque condition qu'il y coure. Il semble que l'estre
conneu, ce soit aucunement auoir sa vie et sa durée en la garde
d'autruy. Moy, ie tiens que ie ne suis que chez moy, et de cette
autre mienne vie qui loge en la cognoissance de mes amis, à la
considerer nuë, et simplement en soy, ie sçay bien que ie n'en sens•
fruict ny iouyssance, que par la vanité d'vne opinion fantastique.
Et quand ie seray mort, ie m'en resentiray encores beaucoup
moins. Et si perdray tout net, l'vsage des vrayes vtilitez, qui accidentalement
la suyuent par fois: ie n'auray plus de prise par où
saisir la reputation: ny par où elle puisse me toucher ny arriuer à3
moy. Car de m'attendre que mon nom la reçoiue: premierement ie
n'ay point de nom qui soit assez mien: de deux que i'ay, l'vn est
commun à toute ma race, voire encore à d'autres. Il y a vne famille
à Paris et à Montpelier, qui se surnomme Montaigne: vne autre en
Bretaigne, et en Xaintonge, de la Montaigne. Le remuement d'vne•
seule syllabe, meslera noz fusées, de façon que i'auray part à leur
gloire, et eux à l'aduenture à ma honte. Et si, les miens se sont
autresfois surnommez Eyquem, surnom qui touche encore vne maison
cogneuë en Angleterre. Quant à mon autre nom, il est, à quiconque
aura enuie de le prendre. Ainsi i'honoreray peut estre, vn
crocheteur en ma place. Et puis quand i'aurois vne merque particuliere
pour moy, que peut elle merquer quand ie n'y suis plus?•
peut elle designer et fauorir l'inanité?
Nunc leuior cippus non imprimit ossa
Laudat posteritas, nunc non è manibus illis,
Nunc non è tumulo fortunatáque fauilla
Nascuntur violæ?1
Mais de cecy i'en ay parlé ailleurs. Au demeurant en toute vne
bataille où dix mill' hommes sont stropiez ou tuez, il n'en est pas
quinze dequoy lon parle. Il faut que ce soit quelque grandeur bien
eminente, ou quelque consequence d'importance, que la Fortune y
ait iointe, qui face valoir vn' action priuée, non d'vn harquebuzier•
seulement, mais d'vn Capitaine: car de tuer vn homme, ou deux,
ou dix, de se presenter courageusement à la mort, c'est à la verité
quelque chose à chacun de nous, car il y va de tout: mais pour le
monde, ce sont choses si ordinaires, il s'en voit tant tous les iours,
et en faut tant de pareilles pour produire vn effect notable, que2
nous n'en pouuons attendre aucune particuliere recommendation.
Casus multis hic cognitus, ac iam
Tritus, et è medio fortunæ ductus aceruo.
De tant de miliasses de vaillans hommes qui sont morts depuis
quinze cens ans en France, les armes en la main, il n'y en a pas•
cent, qui soyent venus à nostre cognoissance. La memoire non des
chefs seulement, mais des battailles et victoires est enseuelie. Les
fortunes de plus de la moitié du monde, à faute de registre, ne
bougent de leur place, et s'esuanoüissent sans durée. Si i'auois en
ma possession les euenemens incognus, i'en penserois tresfacilement3
supplanter les cognus, en toute espece d'exemples. Quoy,
que des Romains mesmes, et des Grecs, parmy tant d'escriuains et
de tesmoings, et tant de rares et nobles exploicts, il en est venu si
peu iusques à nous?
Ad nos vix tenuis famæ perlabitur aura.•
Ce sera beaucoup si d'icy à cent ans on se souuient en gros, que
de nostre temps il y a eu des guerres ciuiles en France. Les Lacedemoniens
sacrifioient aux Muses entrans en battaille, afin que
leurs gestes fussent bien et dignement escris, estimants que ce fust
vne faueur diuine, et non commune, que les belles actions trouuassent4
des tesmoings qui leur sçeussent donner vie et memoire.
Pensons nous qu'à chasque harquebusade qui nous touche, et à
chasque hazard que nous courons, il y ait soudain vn greffier qui
l'enrolle? et cent greffiers outre cela le pourront escrire, desquels
les commentaires ne dureront que trois iours, et ne viendront à la•
veuë de personne. Nous n'auons pas la milliesme partie des escrits
anciens; c'est la Fortune qui leur donne vie, ou plus courte, ou plus
longue, selon sa faueur: et ce que nous en auons, il nous est loisible
de doubter, si c'est le pire, n'ayans pas veu le demeurant. On
ne fait pas des histoires de choses de si peu: il faut auoir esté1
chef à conquerir vn Empire, ou vn Royaume, il faut auoir gaigné
cinquante deux battailles assignées, tousiours plus foible en nombre,
comme Cæsar. Dix mille bons compagnons et plusieurs grands
Capitaines, moururent à sa suitte, vaillamment et courageusement,
desquels les noms n'ont duré qu'autant que leurs femmes et leurs•
enfans vesquirent:
Quos fama obscura recondit.
De ceux mesme, que nous voyons bien faire, trois mois, ou trois
ans apres qu'ils y sont demeurez, il ne s'en parle non plus que s'ils
n'eussent iamais esté. Quiconque considerera auec iuste mesure et2
proportion, de quelles gens et de quels faits, la gloire se maintient
en la memoire des liures, il trouuera qu'il y a de nostre siecle, fort
peu d'actions, et fort peu de personnes, qui y puissent pretendre
nul droict. Combien auons nous veu d'hommes vertueux, suruiure
à leur propre reputation, qui ont veu et souffert esteindre en leur•
presence, l'honneur et la gloire tres-iustement acquise en leurs
ieunes ans? Et pour trois ans de cette vie fantastique et imaginaire,
allons nous perdant nostre vraye vie et essentielle, et nous engager
à vne mort perpetuelle? Les sages se proposent vne plus belle et plus
iuste fin, à vne si importante entreprise. Rectè facti, fecisse merces3
est: Officij fructus, ipsum officium est. Il seroit à l'aduanture excusable
à vn peintre ou autre artisan, ou encores à vn rhetoricien
ou grammairien, de se trauailler pour acquerir nom, par ses ouurages:
mais les actions de la vertu, elles sont trop nobles d'elles
mesmes, pour rechercher autre loyer, que de leur propre valeur:•
et notamment pour la chercher en la vanité des iugemens humains.
Si toute-fois cette fauce opinion sert au public à contenir
les hommes en leur deuoir: si le peuple en est esueillé à la
vertu: si les Princes sont touchez, de voir le monde benir la memoire
de Traian, et abominer celle de Neron: si cela les esmeut,4
de voir le nom de ce grand pendart, autresfois si effroyable et si
redoubté, maudit et outragé si librement par le premier escolier
qui l'entreprend: qu'elle accroisse hardiment, et qu'on la nourrisse
entre nous le plus qu'on pourra. Et Platon employant toutes
choses à rendre ses citoyens vertueux, leur conseille aussi, de ne•
mespriser la bonne estimation des peuples. Et dit, que par quelque
diuine inspiration il aduient, que les meschans mesmes sçauent
souuent tant de parole, que d'opinion, iustement distinguer les
bons des mauuais. Ce personnage et son pedagogue sont merueilleux,
et hardis ouuriers à faire ioindre les operations et reuelations1
diuines tout par tout où faut l'humaine force. Et pour cette cause
peut estre, l'appelloit Timon en l'iniuriant, le grand forgeur de
miracles. Vt traijei poetæ confugiunt ad Deum, cùm explicare argumenti
exitum non possunt. Puis que les hommes par leur insuffisance
ne se peuuent assez payer d'vne bonne monnoye, qu'on•
y employe encore la fauce. Ce moyen a esté practiqué par tous
les legislateurs: et n'est police, où il n'y ait quelque meslange, ou
de vanité ceremonieuse, ou d'opinion mensongere, qui serue de
bride à tenir le peuple en office. C'est pour cela que la pluspart
ont leurs origines et commencemens fabuleux, et enrichis de2
mysteres supernaturels. C'est cela, qui a donné credit aux religions
bastardes, et les a faictes fauorir aux gens d'entendement. Et pour
cela, que Numa et Sertorius, pour rendre leurs hommes de meilleure
creance, les paissoyent de cette sottise, l'vn que la nymphe
Egeria, l'autre que sa biche blanche, luy apportoit de la part des•
Dieux, tous les conseils qu'il prenoit. Et l'authorité que Numa
donna à ses loix soubs tiltre du patronage de cette Deesse, Zoroastre
legislateur des Bactrians et des Perses, la donna aux siennes,
soubs le nom du Dieu Oromazis: Trismegiste des Ægyptiens, de
Mercure: Zamolxis des Scythes, de Vesta: Charondas des Chalcides,3
de Saturne: Minos des Candiots, de Iuppiter: Lycurgus des
Lacedemoniens, d'Apollo: Dracon et Solon des Atheniens, de Minerue.
Et toute police a vn Dieu à sa teste: faucement les autres:
veritablement celle, que Moïse dressa au peuple de Iudée sorty
d'Ægypte. La religion des Bedoins, comme dit le sire de Iouinuille,•
portoit entre autres choses, que l'ame de celuy d'entre eux qui
mouroit pour son Prince, s'en alloit en vn autre corps plus heureux,
plus beau et plus fort que le premier: au moyen dequoy ils
en hazardoyent beaucoup plus volontiers leur vie;
In ferrum mens prona viris, animæque capaces4
Mortis, et ignauum est redituræ parcere vitæ.
Voyla vne creance tressalutaire, toute vaine qu'elle soit. Chasque
nation a plusieurs tels exemples chez soy: mais ce subject meriteroit
vn discours à part. Pour dire encore vn mot sur mon premier
propos: ie ne conseille non plus aux Dames, d'appeller honneur,
leur deuoir, vt enim consuetudo loquitur, id solum dicitur
honestum, quod est populari fama gloriosum: leur deuoir est le•
marc: leur honneur n'est que l'escorce. Ny ne leur conseille de
nous donner cette excuse en payement de leur refus: car ie presuppose,
que leurs intentions, leur desir, et leur volonté, qui sont
pieces où l'honneur n'a que voir, d'autant qu'il n'en paroist rien au
dehors, soyent encore plus reglées que les effects.1
Quæ, quia non liceat, non facit, illa facit.
L'offence et enuers Dieu, et en la conscience, seroit aussi grande de
le desirer que de l'effectuer. Et puis ce sont actions d'elles mesmes
cachées et occultes, il seroit bien-aysé qu'elles en desrobassent
quelqu'vne à la cognoissance d'autruy, d'où l'honneur depend, si•
elles n'auoyent autre respect à leur deuoir, et à l'affection qu'elles
portent à la chasteté, pour elle mesme. Toute personne d'honneur
choisit de perdre plus tost son honneur, que de perdre sa conscience.
CHAPITRE XVII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XVII.)]
De la presumption.
IL y a vne autre sorte de gloire, qui est vne trop bonne opinion,2
que nous conceuons de nostre valeur. C'est vn'affection inconsiderée,
dequoy nous nous cherissons, qui nous represente à nous
mesmes, autres que nous ne sommes. Comme la passion amoureuse
preste des beautez, et des graces, au subject qu'elle embrasse,
et fait que ceux qui en sont espris, trouuent d'vn iugement•
trouble et alteré, ce qu'ils ayment, autre et plus parfaict qu'il n'est.
Ie ne veux pas, que de peur de faillir de ce costé là, vn homme
se mescognoisse pourtant, ny qu'il pense estre moins que ce qu'il
est: le iugement doit tout par tout maintenir son droit. C'est
raison qu'il voye en ce subject comme ailleurs, ce que la verité luy3
presente. Si c'est Cæsar, qu'il se treuue hardiment le plus grand
Capitaine du monde. Nous ne sommes que ceremonie, la ceremonie
nous emporte, et laissons la substance des choses: nous nous tenons
aux branches et abandonnons le tronc et le corps. Nous auons
appris aux Dames de rougir, oyants seulement nommer, ce qu'elles
ne craignent aucunement à faire: nous n'osons appeller à droict•
noz membres, et ne craignons pas de les employer à toute sorte de
desbauche. La ceremonie nous deffend d'exprimer par parolles
les choses licites et naturelles, et nous l'en croyons: la raison
nous deffend de n'en faire point d'illicites et mauuaises, et personne
ne l'en croit. Ie me trouue icy empestré és loix de la ceremonie:1
car elle ne permet, ny qu'on parle bien de soy, ny qu'on
en parle mal. Nous la lairrons là pour ce coup. Ceux de qui la
Fortune, bonne ou mauuaise qu'on la doiue appeller, a faict passer
la vie en quelque eminent degré, ils peuuent par leurs actions publiques
tesmoigner quels ils sont. Mais ceux qu'elle n'a employez•
qu'en foule, et de qui personne ne parlera, si eux mesmes n'en
parlent, ils sont excusables, s'ils prennent la hardiesse de parler
d'eux, mesmes enuers ceux qui ont interest de les cognoistre; à
l'exemple de Lucilius:
Ille velut fidis arcana sodalibus olim2
Credebat libris, neque si malè cesserat, vsquam
Decurrens alio, neque si benè: quo fit, vt omnis
Votiua pateat veluti descripta tabella
Vita senis.
Celuy la commettoit à son papier ses actions et ses pensées, et s'y•
peignoit tel qu'il se sentoit estre. Nec id Rutilio et Scauro citra
fidem, aut obtrectationi fuit. Il me souuient donc, que dés ma
plus tendre enfance, on remerquoit en moy ie ne sçay quel port
de corps, et des gestes tesmoignants quelque vaine et sotte fierté.
I'en veux dire premierement cecy, qu'il n'est pas inconuenient3
d'auoir des conditions et des propensions, si propres et si incorporées
en nous, que nous n'ayons pas moyen de les sentir et recognoistre.
Et de telles inclinations naturelles, le corps en retient
volontiers quelque ply, sans nostre sçeu et consentement. C'estoit
vne affetterie consente de sa beauté, qui faisoit vn peu pancher la•
teste d'Alexandre sur vn costé, et qui rendoit le parler d'Alcibiades
mol et gras: Iulius Cæsar se grattoit la teste d'vn doigt, qui est la
contenance d'vn homme remply de pensemens penibles: et Cicero,
ce me semble, auoit accoustumé de rincer le nez, qui signifie vn
naturel mocqueur. Tels mouuemens peuuent arriuer imperceptiblement4
en nous. Il y en a d'autres artificiels, dequoy ie ne parle
point. Comme les salutations, et reuerences, par où on acquiert le
plus souuent à tort, l'honneur d'estre bien humble et courtois: on
peut estre humble de gloire. Ie suis assez prodigue de bonnettades,
notamment en esté, et n'en reçois iamais sans reuenche, de
quelque qualité d'hommes que ce soit, s'il n'est à mes gages. Ie
desirasse d'aucuns Princes que ie cognois, qu'ils en fussent plus•
espargnans et iustes dispensateurs; car ainsin indiscretement espanduës,
elles ne portent plus de coup: si elles sont sans esgard,
elles sont sans effect. Entre les contenances desreglées, n'oublions
pas la morgue de l'Empereur Constantius, qui en publicq tenoit
tousiours la teste droicte, sans la contourner ou flechir ny çà ny là,1
non pas seulement pour regarder ceux qui le saluoient à costé,
ayant le corps planté immobile, sans se laisser aller au bransle de
son coche, sans oser ny cracher, ny se moucher, n'y essuyer le
visage deuant les gens. Ie ne sçay si ces gestes qu'on remerquoit
en moy, estoient de cette premiere condition, et si à la verité i'auoy•
quelque occulte propension à ce vice; comme il peut bien estre:
et ne puis pas respondre des bransles du corps. Mais quant aux
bransles de l'ame, ie veux icy confesser ce que i'en sens. Il y a
deux parties en cette gloire: sçauoir est, de s'estimer trop, et
n'estimer pas assez autruy. Quant à l'vne, il me semble premierement,2
ces considerations deuoir estre mises en compte. Ie me sens
pressé d'vne erreur d'ame, qui me desplaist, et comme inique, et
encore plus comme importune. I'essaye à la corriger: mais l'arracher
ie ne puis. C'est, que ie diminue du iuste prix des choses, que
ie possede: et hausse le prix aux choses, d'autant qu'elles sont•
estrangeres, absentes, et non miennes. Cette humeur s'espand bien
loing. Comme la prerogatiue de l'authorité fait, que les maris regardent
les femmes propres d'vn vicieux desdein, et plusieurs
peres leurs enfants: ainsi fay-ie: et entre deux pareils ouurages,
poiseroy tousiours contre le mien. Non tant que la ialousie de mon3
auancement et amendement trouble mon iugement, et m'empesche
de me satisfaire, comme que, d'elle mesme la maistrise engendre
mespris de ce qu'on tient et regente. Les polices, les mœurs loingtaines
me flattent, et les langues. Et m'apperçoy que le Latin me
pippe par la faueur de sa dignité, au delà de ce qui luy appartient,•
comme aux enfants et au vulgaire. L'œconomie, la maison, le cheual
de mon voisin, en egale valeur, vault mieux que le mien, de ce
qu'il n'est pas mien. Dauantage, que ie suis tres-ignorant en mon
faict: i'admire l'asseurance et promesse, que chacun a de soy: là
où il n'est quasi rien que ie sçache sçauoir, ny que i'ose me respondre
pouuoir faire. Ie n'ay point mes moyens en proposition et
par estat: et n'en suis instruit qu'apres l'effect: autant doubteux
de ma force que d'vne autre force. D'où il aduient, si ie rencontre•
louablement en vne besongne, que ie le donne plus à ma fortune,
qu'à mon industrie: d'autant que ie les desseigne toutes au hazard
et en crainte. Pareillement i'ay en general cecy, que de toutes
les opinions que l'ancienneté a euës de l'homme en gros, celles
que i'embrasse plus volontiers, et ausquelles ie m'attache le plus,1
ce sont celles qui nous mesprisent, auilissent, et aneantissent le
plus. La philosophie ne me semble iamais auoir si beau ieu, que
quand elle combat nostre presomption et vanité; quand elle recognoist
de bonne foy son irresolution, sa foiblesse, et son ignorance.
Il me semble que la mere nourrice des plus fausses opinions, et•
publiques et particulieres, c'est la trop bonne opinion que l'homme
a de soy. Ces gens qui se perchent à cheuauchons sur l'epicycle de
Mercure, qui voient si auant dans le ciel, ils m'arrachent les dents:
car en l'estude que ie fay, duquel le subject, c'est l'homme, trouuant
vne si extreme varieté de iugemens, vn si profond labyrinthe2
de difficultez les vnes sur les autres, tant de diuersité et incertitude,
en l'eschole mesme de la sapience: vous pouuez penser, puis que
ces gens là n'ont peu se resoudre de la cognoissance d'eux mesmes,
et de leur propre condition, qui est continuellement presente à
leurs yeux, qui est dans eux; puis qu'ils ne sçauent comment•
bransle ce qu'eux mesmes font bransler, ny comment nous peindre
et deschiffrer les ressorts qu'ils tiennent et manient eux mesmes,
comment ie les croirois de la cause du flux et reflux de la riuiere
du Nil. La curiosité de cognoistre les choses, a esté donnée aux
hommes pour fleau, dit la saincte Escriture. Mais pour venir à3
mon particulier, il est bien difficile, ce me semble, qu'aucun autre
s'estime moins, voire qu'aucun autre m'estime moins, que ce que
ie m'estime. Ie me tien de la commune sorte, sauf en ce que ie
m'en tiens: coulpable des deffectuositez plus basses et populaires:
mais non desaduoüées, non excusées. Et ne me prise seulement•
que de ce que ie sçay mon prix. S'il y a de la gloire, elle est infuse
en moy superficiellement, par la trahison de ma complexion: et
n'a point de corps, qui comparoisse à la veuë de mon iugement.
I'en suis arrosé, mais non pas teint. Car à la verité, quant aux
effects de l'esprit, en quelque façon que ce soit, il n'est iamais
party de moy chose qui me contentast. Et l'approbation d'autruy
ne me paye pas. I'ay le iugement tendre et difficile, et notamment
en mon endroit. Ie me sens flotter et fleschir de foiblesse. Ie n'ay•
rien du mien, dequoy satisfaire mon iugement: i'ay la veue assez
claire et reglée, mais à l'ouurer elle se trouble: comme i'essaye
plus euidemment en la poësie. Ie l'ayme infiniment; ie me cognois
assez aux ouurages d'autruy: mais ie fay à la verité l'enfant quand
i'y veux mettre la main; ie ne me puis souffrir. On peut faire le1
sot par tout ailleurs, mais non en la poësie.
Mediocribus esse poetis
Non dij, non homines, non concessere columnæ.
Pleust à Dieu que cette sentence se trouuast au front des boutiques
de tous noz imprimeurs, pour en deffendre l'entrée à tant de•
versificateurs.
Verùm
Nil securius est malo poeta.
Que n'auons nous de tels peuples? Dionysius le pere n'estimoit
rien tant de soy, que sa poësie. A la saison des jeux Olympiques,2
auec des chariots surpassant tous autres en magnificence, il enuoya
aussi des poëtes et des musiciens, pour presenter ses vers, auec
des tentes et pauillons dorez et tapissez royalement. Quand on vint
à mettre ses vers en auant, la faueur et excellence de la prononciation
attira sur le commencement l'attention du peuple. Mais quand•
par apres il vint à poiser l'ineptie de l'ouurage, il entra premierement
en mespris: et continuant d'aigrir son iugement, il se ietta
tantost en furie, et courut abbattre et deschirer par despit tous
ces pauillons. Et ce que ces chariots ne feirent non plus, rien qui
vaille en la course, et que la nauire, qui rapportoit ses gents, faillit3
la Sicile, et fut par la tempeste poussée et fracassée contre la
coste de Tarante: il tint pour certain que c'estoit l'ire des Dieux
irritez comme luy, contre ce mauuais poëme: et les mariniers
mesmes, eschappez du naufrage, alloient secondant l'opinion de ce
peuple: à laquelle, l'oracle qui predit sa mort, sembla aussi aucunement•
soubscrire. Il portoit, que Dionysius seroit pres de sa fin,
quand il auroit vaincu ceux qui vaudroyent mieux que luy. Ce qu'il
interpreta des Carthaginois, qui le surpassoyent en puissance. Et
ayant affaire à eux, gauchissoit souuent la victoire, et la temperoit,
pour n'encourir le sens de cette prediction. Mais il l'entendoit mal:4
car le Dieu marquoit le temps de l'aduantage, que par faueur et
iniustice il gaigna à Athenes sur les poëtes tragiques, meilleurs
que luy: ayant faict iouer à l'enuy la sienne, intitulée les Leneïens.
Soudain apres laquelle victoire, il trepassa: et en partie pour l'excessiue
ioye, qu'il en conceut. Ce que ie treuue excusable du
mien, ce n'est pas de soy, et à la verité: mais c'est à la comparaison
d'autres choses pires, ausquelles ie voy qu'on donne credit.
Ie suis enuieux du bon-heur de ceux, qui se sçauent resiouyr et gratifier
en leur besongne; car c'est vn moyen aysé de se donner du•
plaisir, puis qu'on le tire de soy-mesmes. Specialement s'il y a vn
peu de fermeté en leur opiniastrise. Ie sçay vn poëte, à qui fort et
foible, en foulle et en chambre, et le ciel et la terre, crient qu'il
n'y entend guere. Il n'en rabat pour tout cela rien de la mesure à
quoy il s'est taillé. Tousiours recommence, tousiours reconsulte:1
et tousiours persiste, d'autant plus ahurté en son aduis, qu'il touche
à luy seul, de le maintenir. Mes ouurages, il s'en faut tant
qu'ils me rient, qu'autant de fois que ie les retaste, autant de fois
ie m'en despite.
Cùm relego, scripsisse pudet, quia plurima cerno,•
Me quoque qui feci, iudice, digna lini.
I'ay tousiours vne idée en l'ame, qui me presente vne meilleure
forme, que celle que i'ay mis en besongne, mais ie ne la puis saisir
ny exploicter. Et cette idée mesme n'est que du moyen estage.
I'argumente par là, que les productions de ces riches et grandes2
ames du temps passé, sont bien loing au delà de l'extreme estenduë
de mon imagination et souhaict. Leurs escris ne me satisfont
pas seulement et me remplissent, mais ils m'estonnent et transissent
d'admiration. Ie iuge leur beauté, ie la voy, sinon iusques au
bout, au moins si auant qu'il m'est impossible d'y aspirer. Quoy•
que i'entreprenne, ie doibs vn sacrifice aux Graces, comme dit
Plutarque de quelqu'vn, pour practiquer leur faueur.
Si quid enim placet,
Si quid dulce hominum sensibus influit,
Debentur lepidis omnia Gratiis.3
Elles m'abandonnent par tout. Tout est grossier chez moy, il y a
faute de polissure et de beauté. Ie ne sçay faire valoir les choses
pour le plus que ce qu'elles valent. Ma façon n'ayde rien à la matiere.
Voyla pourquoy il me la faut forte, qui aye beaucoup de
prise, et qui luyse d'elle mesme. Quand i'en saisi des populaires•
et plus gayes, c'est pour me suiure, moy, qui n'aime point vne
sagesse ceremonieuse et triste, comme fait le monde: et pour
m'egayer, non pour egayer mon stile, qui les veut plustost graues
et seueres. Aumoins si ie doy nommer stile, vn parler informe et
sans regle: vn iargon populaire, et vn proceder sans definition,4
sans partition, sans conclusion, trouble, à la façon de celuy d'Amafanius
et de Rabirius. Ie ne sçay ny plaire, ny resiouyr, ny chatouiller.
Le meilleur compte du monde se seche entre mes mains,
et se ternit. Ie ne sçay parler qu'en bon escient. Et suis du tout
desnué de cette facilité, que ie voy en plusieurs de mes compagnons,
d'entretenir les premiers venus, et tenir en haleine toute•
vne trouppe, ou amuser sans se lasser, l'oreille d'vn Prince, de
toute sorte de propos; la matiere ne leur faillant iamais, pour cette
grace qu'ils ont de sçauoir employer la premiere venue, et l'accommoder
à l'humeur et portée de ceux à qui ils ont affaire. Les
Princes n'ayment guere les discours fermes, ny moy à faire des1
comptes. Les raisons premieres et plus aisées, qui sont communément
les mieux prinses, ie ne sçay pas les employer. Mauuais
prescheur de commune. De toute matiere ie dy volontiers les plus
extremes choses, que i'en sçay. Cicero estime, qu'és traictez de la
philosophie, le plus difficile membre soit l'exorde. S'il est ainsi, ie•
me prens à la conclusion sagement. Si faut-il sçauoir relascher la
corde à toute sorte de tons: et le plus aigu est celuy qui vient le
moins souuent en ieu. Il y a pour le moins autant de perfection à
releuer vne chose vuide, qu'à en soutenir vne poisante. Tantost
il faut superficiellement manier les choses, tantost les profonder.2
Ie sçay bien que la plus part des hommes se tiennent en ce bas
estage, pour ne conceuoir les choses que par cette premiere
escorse. Mais ie sçay aussi que les plus grands maistres, et Xenophon
et Platon, on les void souuent se relascher à cette basse
façon, et populaire, de dire et traitter les choses, la soustenans des•
graces qui ne leur manquent iamais. Au demeurant mon langage
n'a rien de facile et fluide: il est aspre, ayant ses dispositions
libres et desreglées. Et me plaist ainsi; sinon par mon iugement,
par mon inclination. Mais ie sens bien que par fois ie m'y
laisse trop aller, et qu'à force de vouloir euiter l'art et l'affection,3
i'y retombe d'vne autre part;
Breuis esse laboro,
Obscurus fio.
Platon dit que le long ou le court, ne sont proprietez qui ostent ny
qui donnent prix au langage. Quand i'entreprendrois de suiure cet•
autre stile æquable, vny et ordonné, ie n'y sçaurois aduenir. Et
encore que les coupures et cadences de Saluste reuiennent plus à
mon humeur, si est-ce que ie treuue Cæsar et plus grand, et moins
aisé à representer. Et si mon inclination me porte plus à l'imitation
du parler de Seneque, ie ne laisse pas d'estimer dauantage4
celuy de Plutarque. Comme à taire, à dire aussi, ie suy tout simplement
ma forme naturelle. D'où c'est à l'aduanture que ie puis
plus, à parler qu'à escrire. Le mouuement et action animent les
parolles, notamment à ceux qui se remuent brusquement, comme
ie fay, et qui s'eschauffent. Le port, le visage, la voix, la robbe,
l'assiette, peuuent donner quelque prix aux choses, qui d'elles•
mesmes n'en ont guere, comme le babil. Messala se pleint en Tacitus
de quelques accoustremens estroits de son temps, et de la
façon des bancs où les orateurs auoient à parler, qui affoiblissoient
leur eloquence. Mon langage François est alteré, et en la
prononciation et ailleurs, par la barbarie de mon creu. Ie ne vis1
iamais homme des contrées de deçà, qui ne sentist bien euidemment
son ramage, et qui ne blessast les oreilles qui sont pures
Françoises. Si n'est-ce pas pour estre fort entendu en mon Perigourdin:
car ie n'en ay non plus d'vsage que de l'Allemand; et ne
m'en chault gueres. C'est vn langage, comme sont autour de moy•
d'vne bande et d'autre, le Poitteuin, Xaintongeois, Angoulemoisin,
Lymosin, Auuergnat, brode, trainant, esfoiré. Il y a bien au dessus
de nous, vers les montagnes, vn Gascon, que ie treuue singulierement
beau, sec, bref, signifiant, et à la verité vn langage masle et
militaire, plus qu'aucun autre, que i'entende: autant nerueux, et2
puissant, et pertinent, comme le François est gracieux, delicat, et
abondant. Quant au Latin, qui m'a esté donné pour maternel, i'ay
perdu par des-accoustumance, la promptitude de m'en pouuoir
seruir à parler: ouï, et à escrire, en quoy autrefois ie me faisoy
appeller maistre Iean. Voylla combien peu ie vaux de ce costé là.•
La beauté est vne piece de grande recommendation au commerce
des hommes. C'est le premier moyen de conciliation des vns
aux autres; et n'est homme si barbare et si rechigné, qui ne se
sente aucunement frappé de sa douceur. Le corps a vne grand'part
à nostre estre, il y tient vn grand rang: ainsi sa structure et composition3
sont de bien iuste consideration. Ceux qui veulent desprendre
noz deux pieces principales, et les sequestrer l'vne de
l'autre, ils ont tort. Au rebours, il les faut r'accoupler et reioindre.
Il faut ordonner à l'ame, non de se tirer à quartier, de s'entretenir
à part, de mespriser et abandonner le corps (aussi ne le sçauroit•
elle faire que par quelque singerie contrefaicte) mais de se r'allier
à luy, de l'embrasser, le cherir, luy assister, le contreroller, le
conseiller, le redresser, et ramener quand il fouruoye; l'espouser
en somme, et luy seruir de mary: à ce que leurs effects ne paroissent
pas diuers et contraires, ains accordans et vniformes. Les4
Chrestiens ont vne particuliere instruction de cette liaison, car ils
sçauent, que la iustice diuine embrasse cette societé et ioincture
du corps et de l'ame, iusques à rendre le corps capable des recompenses
eternelles: et que Dieu regarde agir tout l'homme, et
veut qu'entier il reçoiue le chastiement, ou le loyer, selon ses demerites.•
La secte Peripatetique, de toutes sectes la plus sociable,
attribue à la sagesse ce seul soing, de pouruoir et procurer en
commun, le bien de ces deux parties associées: et montre les
autres sectes, pour ne s'estre assez attachées à la consideration de
ce meslange, s'estre partializées, cette-cy pour le corps, cette autre1
pour l'ame, d'vne pareille erreur: et auoir escarté leur subject,
qui est l'homme; et leur guide, qu'ils aduouent en general estre
Nature. La premiere distinction, qui aye esté entre les hommes,
et la premiere consideration, qui donna les præeminences aux vns
sur les autres, il est vray-semblable que ce fut l'aduantage de la•
beauté.
Agros diuisere atque dedere
Pro facie cuiusque et viribus ingenióque:
Nam facies multum valuit, virésque vigebant.
Or ie suis d'vne taille vn peu au dessoubs de la moyenne. Ce2
deffaut n'a pas seulement de la laideur, mais encore de l'incommodité:
à ceux mesmement, qui ont des commandements et des
charges: car l'authorité que donne vne belle presence et majesté
corporelle, en est à dire. C. Marius ne receuoit pas volontiers des
soldats, qui n'eussent six pieds de haulteur. Le Courtisan a bien•
raison de vouloir pour ce Gentilhomme qu'il dresse, vne taille
commune, plustost que toute autre: et de refuser pour luy, toute
estrangeté, qui le face montrer au doigt. Mais de choisir, s'il faut
à cette mediocrité, qu'il soit plustost au deçà, qu'au delà d'icelle,
ie ne le ferois pas, à vn homme militaire. Les petits hommes, dit3
Aristote, sont bien iolis, mais non pas beaux: et se cognoist en la
grandeur, la grande ame, comme la beauté, en vn grand corps et
hault. Les Æthiopes et les Indiens, dit-il, elisants leurs Roys et Magistrats,
auoyent esgard à la beauté et procerité des personnes. Ils
auoient raison: car il y a du respect pour ceux qui le suiuent, et•
pour l'ennemy de l'effroy, de voir à la teste d'vne trouppe, marcher
vn chef de belle et riche taille:
Ipse inter primos præstanti corpore Turnus
Vertitur, arma tenens, et toto vertice suprà est.
Nostre grand Roy diuin et celeste, duquel toutes les circonstances4
doiuent estre remerquées auec soing, religion et reuerence, n'a pas
refusé la recommandation corporelle, speciosus forma præ filiis hominum.
Et Platon auec la temperance et la fortitude, desire la
beauté aux conseruateurs de sa republique. C'est vn grand despit
qu'on s'addresse à vous parmy voz gens, pour vous demander où est
Monsieur: et que vous n'ayez que le reste de la bonnetade, qu'on•
fait à vostre barbier ou à vostre secretaire. Comme il aduint au
pauure Philopœmen: estant arriué le premier de sa trouppe en vn
logis, où on l'attendoit, son hostesse, qui ne le cognoissoit pas, et
le voyoit d'assez mauuaise mine, l'employa d'aller vn peu aider à
ses femmes à puiser de l'eau, ou attiser du feu, pour le seruice de1
Philopœmen. Les Gentils-hommes de sa suitte estans arriuez, et
l'ayants surpris embesongné à cette belle vacation, car il n'auoit
pas failly d'obeïr au commandement qu'on luy auoit faict, luy
demanderent ce qu'il faisoit-là: Ie paie, leur respondit-il, la peine
de ma laideur. Les autres beautez, sont pour les femmes: la beauté•
de la taille, est la seule beauté des hommes. Où est la petitesse, ny
la largeur et rondeur du front, ny la blancheur et douceur des
yeux, ny la mediocre forme du nez, ny la petitesse de l'oreille, et
de la bouche, ny l'ordre et blancheur des dents, ny l'espesseur
bien vnie d'vne barbe brune à escorce de chataigne, ny le poil2
releué, ny la iuste proportion de teste, ny la fraischeur du teint,
ny l'air du visage aggreable, ny vn corps sans senteur, ny la iuste
proportion de membres, peuuent faire vn bel homme. I'ay au
demeurant, la taille forte et ramassée, le visage, non pas gras,
mais plein, la complexion entre le iovial et le melancholique,•
moyennement sanguine et chaude,
Vnde rigent setis mihi crura, et pectora villis:
la santé, forte et allegre, iusques bien auant en mon aage, rarement
troublée par les maladies. I'estois tel, car ie ne me considere
pas à cette heure, que ie suis engagé dans les auenues de la vieillesse,3
ayant pieça franchy les quarante ans.
Minutatim vires et robur adultum
Frangit, et in partem peiorem liquitur ætas.
Ce que ie seray doresnauant, ce ne sera plus qu'vn demy estre: ce
ne sera plus moy. Ie m'eschappe tous les iours, et me desrobbe à•
moy:
Singula de nobis anni prædantur euntes.
D'addresse et de disposition, ie n'en ay point eu; et si suis fils
d'vn pere dispost, et d'vne allegresse qui luy dura iusques à son
extreme vieillesse. Il ne trouua guere homme de sa condition, qui4
s'egalast à luy en tout exercice de corps: comme ie n'en ay trouué
guere aucun, qui ne me surmontast; sauf au courir, en quoy i'estoy
des mediocres. De la musique, ny pour la voix, que i'y ay tres-inepte,
ny pour les instrumens, on ne m'y a iamais sçeu rien apprendre.
A la danse, à la paulme, à la lucte, ie n'y ay peu acquerir
qu'vne bien fort legere et vulgaire suffisance: à nager, à escrimer,
à voltiger, et à saulter, nulle du tout. Les mains, ie les ay si•
gourdes, que ie ne sçay pas escrire seulement pour moy; de façon,
que ce que i'ay barbouillé, i'ayme mieux le refaire que de me donner
la peine de le demesler, et ne ly guere mieux. Ie me sens poiser
aux escoutans: autrement bon clerc. Ie ne sçay pas clorre à droit
vne lettre, ny ne sçeuz iamais tailler plume, ny trancher à table,1
qui vaille, ny equipper vn cheval de son harnois, ny porter à poinct
vn oyseau, et le lascher: ny parler aux chiens, aux oyseaux, aux
cheuaux. Mes conditions corporelles sont en somme tresbien accordantes
à celles de l'ame, il n'y a rien d'allegre: il y a seulement
vne vigueur pleine et ferme. Ie dure bien à la peine, mais i'y dure,•
si ie m'y porte moy-mesme, et autant que mon desir m'y conduit:
Molliter austerum studio fallente laborem.
Autrement, si ie n'y suis alleché par quelque plaisir, et si i'ay autre
guide que ma pure et libre volonté, ie n'y vauls rien. Car i'en suis
là, que sauf la santé et la vie, il n'est chose pourquoy ie vueille2
ronger mes ongles, et que ie vueill' acheter au prix du tourment
d'esprit et de la contrainte:
Tanti mihi non sit opaci
Omnis arena Tagi, quódque in mare voluitur aurum.
Extremement oisif, extremement libre, et par nature et par art. Ie•
presteroy aussi volontiers mon sang, que mon soing. I'ay vne ame
libre et toute sienne, accoustumée à se conduire à sa mode. N'ayant
eu iusques à cett' heure ny commandant ny maistre forcé, i'ay
marché aussi auant, et le pas qu'il m'a pleu. Cela m'a amolli et
rendu inutile au seruice d'autruy, et ne m'a faict bon qu'à moy.3
Et pour moy, il n'a esté besoin de forcer ce naturel poisant,
paresseux et fay-neant. Car m'estant trouué en tel degré de fortune
dés ma naissance, que i'ay eu occasion de m'y arrester: (vne
occasion pourtant, que mille autres de ma cognoissance eussent
prinse, pour planche plustost, à se passer à la queste, à l'agitation•
et inquietude) ie n'ay rien cherché, et n'ay aussi rien pris:
Non agimur tumidis velis Aquilone secundo,
Non tamen aduersis ætatem ducimus Austris:
Viribus, ingenio, specie, virtute, loco, re,
Extremi primorum, extremis vsque priores.4
Ie n'ay eu besoin que de la suffisance de me contenter. Qui est
toutesfois vn reglement d'ame, à le bien prendre, esgalement difficile
en toute sorte de condition, et que par vsage, nous voyons se
trouuer plus facilement encores en la disette qu'en l'abondance.
D'autant, à l'aduanture, que selon le cours de noz autres passions,
la faim des richesses est plus aiguisée par leur vsage, que par leur•
besoin: et la vertu de la moderation, plus rare, que celle de la patience.
Et n'ay eu besoin que de iouyr doucement des biens que
Dieu par sa liberalité m'auoit mis entre mains. Ie n'ay gousté aucune
sorte de trauail ennuieux. Ie n'ay eu guere en maniement que
mes affaires: ou, si i'en ay eu, ç'a esté en condition de les manier1
à mon heure et à ma façon: commis par gents, qui s'en fioyent à
moy, et qui ne me pressoyent pas, et me cognoissoyent. Car encore
tirent les experts, quelque seruice d'vn cheual restif et poussif.
Mon enfance mesme a esté conduicte d'vne façon molle et libre, et
lors mesme exempte de subjection rigoureuse. Tout cela m'a donné•
vne complexion delicate et incapable de sollicitude; iusques là, que
i'ayme qu'on me cache mes pertes, et les desordres qui me touchent.
Au chapitre de mes mises, ie loge ce que ma nonchalance
me couste à nourrir et entretenir:
Hæc nempe supersunt,
Quæ dominum fallunt, quæ prosint furibus.2
I'ayme à ne sçauoir pas le compte de ce que i'ay, pour sentir
moins exactement ma perte. Ie prie ceux qui viuent auec moy, où
l'affection leur manque, et les bons effects, de me pipper et payer
de bonnes apparences. A faute d'auoir assez de fermeté, pour•
souffrir l'importunité des accidens contraires, ausquels nous sommes
subjects, et pour ne me pouuoir tenir tendu à regler et ordonner
les affaires, ie nourris autant que ie puis en moy cett' opinion:
m'abandonnant du tout à la Fortune, de prendre toutes choses
au pis; et ce pis là, me resoudre à le porter doucement et patiemment.3
C'est à cela seul, que ie trauaille, et le but auquel i'achemine
tous mes discours. A vn danger, ie ne songe pas tant comment
i'en eschapperay, que combien peu il importe que i'en
eschappe. Quand i'y demeurerois, que seroit ce? Ne pouuant regler
les euenements, ie me regle moy-mesme: et m'applique à eux,•
s'ils ne s'appliquent à moy. Ie n'ay guere d'art pour sçauoir gauchir
la Fortune, et luy eschapper, ou la forcer; et pour dresser et
conduire par prudence les choses à mon poinct. I'ay encore moins
de tolerance, pour supporter le soing aspre et penible qu'il faut à
cela. Et la plus penible assiette pour moy, c'est estre suspens és4
choses qui pressent, et agité entre la crainte et l'esperance. Le
deliberer, voire és choses plus legeres, m'importune. Et sens mon
esprit plus empesché à souffrir le bransle, et les secousses diuerses
du doute, et de la consultation, qu'à se rassoir et resoudre à quelque
party que ce soit, apres que la chance est liurée. Peu de passions
m'ont troublé le sommeil, mais des deliberations, la moindre•
me le trouble. Tout ainsi que des chemins, i'en euite volontiers les
costez pendants et glissans, et me iette dans le battu, le plus
boüeux, et enfondrant, d'où ie ne puisse aller plus bas, et y cherche
seurté. Aussi i'ayme les malheurs tous purs, qui ne m'exercent et
tracassent plus, apres l'incertitude de leur rabillage: et qui du1
premier saut me poussent droictement en la souffrance.
Dubia plus torquent mala.
Aux euenemens, ie me porte virilement, en la conduicte puerilement.
L'horreur de la cheute me donne plus de fiebure que le
coup. Le ieu ne vaut pas la chandelle. L'auaritieux a plus mauvais•
conte de sa passion, que n'a le pauure: et le ialoux, que le cocu.
Et y a moins de mal souuent, à perdre sa vigne, qu'à la plaider.
La plus basse marche, est la plus ferme: c'est le siege de la constance.
Vous n'y auez besoing que de vous. Elle se fonde là, et appuye
toute en soy. Cet exemple, d'vn Gentil-homme que plusieurs2
ont cogneu, a il pas quelque air philosophique? Il se marya bien
auant en l'aage, ayant passé en bon compaignon sa ieunesse, grand
diseur, grand gaudisseur. Se souuenant combien la matiere de
cornardise luy auoit donné dequoy parler et se moquer des autres:
pour se mettre à couuert, il espousa vne femme, qu'il print au•
lieu, où chacun en trouue pour son argent, et dressa auec elle ses
alliances: Bon iour putain, bon iour cocu: et n'est chose dequoy
plus souuent et ouuertement, il entretinst chez luy les suruenans,
que de ce sien dessein: par où il bridoit les occultes caquets des
moqueurs, et esmoussoit la poincte de ce reproche. Quant à3
l'ambition, qui est voisine de la presumption, ou fille plustost, il
eust fallu pour m'aduancer, que la Fortune me fust venu querir
par le poing: car de me mettre en peine pour vn' esperance incertaine,
et me soubmettre à toutes les difficultez, qui accompaignent
ceux qui cherchent à se pousser en credit, sur le commencement•
de leur progrez, ie ne l'eusse sçeu faire,
Spem pretio non emo.
Ie m'attache à ce que ie voy, et que ie tiens, et ne m'eslongne guere
du port:
Alter remus aquas, alter tibi radat arenas.
Et puis on arriue peu à ces auancements, qu'en hazardant premierement
le sien. Et ie suis d'aduis, que si ce qu'on a, suffit à maintenir•
la condition en laquelle on est nay, et dressé, c'est folie d'en
lascher la prise, sur l'incertitude de l'augmenter. Celuy à qui la
Fortune refuse dequoy planter son pied, et establir vn estre tranquille
et reposé, il est pardonnable s'il iette au hazard ce qu'il a,
puis qu'ainsi comme ainsi la necessité l'enuoye à la queste.1
Capienda rebus in malis præceps via est.
Et i'excuse plustost vn cabdet, de mettre sa legitime au vent, que
celuy à qui l'honneur de la maison est en charge, qu'on ne peut
point voir necessiteux qu'à sa faute. I'ay bien trouué le chemin
plus court et plus aisé, auec le conseil de mes bons amis du temps•
passé, de me défaire de ce desir, et de me tenir coy:
Cui sit conditio dulcis, sine puluere palmæ.
Iugeant aussi bien sainement, de mes forces, qu'elles n'estoient pas
capables de grandes choses. Et me souuenant de ce mot du feu
Chancelier Oliuier, que les François semblent des guenons, qui vont2
grimpant contremont vn arbre, de branche en branche, et ne cessent
d'aller, iusques à ce qu'elles soyent arriuées à la plus haute
branche: et y montrent le cul, quand elles y sont.
Turpe est, quòd nequeas, capiti committere pondus,
Et pressum inflexo mox dare terga genu.•
Les qualitez mesmes qui sont en moy non reprochables, ie les
trouuois inutiles en ce siecle. La facilité de mes mœurs, on l'eust
nommée lascheté et foiblesse: la foy et la conscience s'y feussent
trouuées scrupuleuses et superstitieuses: la franchise et la liberté,
importune, inconsiderée et temeraire. A quelque chose sert le mal'heur.3
Il fait bon naistre en vn siecle fort depraué: car par comparaison
d'autruy, vous estes estimé vertueux à bon marché. Qui n'est
que parricide en nos iours et sacrilege, il est homme de bien et
d'honneur:
Nunc, si depositum non inficiatur amicus,•
Si reddat veterem cum tota ærugine follem,
Prodigiosa fides, et Tuscis digna libellis,
Quæque coronata lustrari debeat agna.
Et ne fut iamais temps et lieu, où il y eust pour les Princes loyer
plus certain et plus grand, proposé à la bonté, et à la iustice. Le4
premier qui s'auisera de se pousser en faueur, et en credit par cette
voye là, ie suis bien deçeu si à bon compte il ne deuance ses compaignons.
La force, la violence, peuuent quelque chose: mais non
pas tousiours tout. Les marchans, les iuges de village, les artisans,
nous les voyons aller à pair de vaillance et science militaire, auec•
la noblesse. Ils rendent des combats honorables et publiques et
priuez: ils battent, ils defendent villes en noz guerres presentes.
Vn Prince estouffe sa recommendation emmy cette presse. Qu'il reluise
d'humanité, de verité, de loyauté, de temperance, et sur tout
de iustice: marques rares, incognuës et exilées. C'est la seule volonté•
des peuples dequoy il peut faire ses affaires: et nulles autres
qualitez ne peuuent attirer leur volonté comme celles là: leur
estant les plus vtiles. Nihil est tam populare quàm bonitas. Par
cette proportion ie me fusse trouué grand et rare: comme ie me
trouue pygmée et populaire, à la proportion d'aucuns siecles passez:1
ausquels il estoit vulgaire, si d'autres plus fortes qualitez n'y
concurroient, de veoir vn homme moderé en ses vengeances, mol
au ressentiment des offences, religieux en l'obseruance de sa parolle:
ny double ny soupple, ny accommodant sa foy à la volonté
d'autruy et aux occasions. Plustost lairrois-ie rompre le col aux•
affaires, que de plier ma foy pour leur seruice. Car quant à cette
nouuelle vertu de faintise et dissimulation, qui est à cett'heure
si fort en credit, ie la hay capitalement: et de tous les vices, ie
n'en trouue aucun qui tesmoigne tant de lascheté et bassesse de
cœur. C'est vn' humeur coüarde et seruile de s'aller desguiser et2
cacher sous vn masque, et de n'oser se faire veoir tel qu'on est.
Par là nos hommes se dressent à la perfidie. Estans duicts à produire
des parolles fauces, ils ne font pas conscience d'y manquer.
Vn cœur genereux ne doit point desmentir ses pensées: il se veut
faire voir iusques au dedans: tout y est bon, ou aumoins, tout y•
est humain. Aristote estime office de magnanimité, hayr et aymer
à descouuert: iuger, parler auec toute franchise: et au prix de la
verité, ne faire cas de l'approbation ou reprobation d'autruy. Apollonius
disoit que c'estoit aux serfs de mentir, et aux libres de dire
verité. C'est la premiere et fondamentale partie de la vertu. Il la3
faut aymer pour elle mesme. Celuy qui dit vray, par ce qu'il y est
d'ailleurs obligé, et par ce qu'il sert: et qui ne craind point à dire
mensonge, quand il n'importe à personne, il n'est pas veritable suffisamment.
Mon ame de sa complexion refuit la menterie, et haït
mesme à la penser. I'ay vn' interne vergongne et vn remors piquant,•
si par fois elle m'eschappe, comme par fois elle m'eschappe,
les occasions me surprenans et agitans impremeditement. Il ne faut
pas tousiours dire tout, car ce seroit sottise. Mais ce qu'on dit, il
faut qu'il soit tel qu'on le pense: autrement, c'est meschanceté.
Ie ne sçay quelle commodité ils attendent de se faindre et contrefaire
sans cesse: si ce n'est, de n'en estre pas creus, lors mesmes
qu'ils disent verité. Cela peut tromper vne fois ou deux les
hommes: mais de faire profession de se tenir couuert: et se vanter,•
comme ont faict aucuns de nos Princes, qu'ils ietteroient leur chemise
au feu, si elle estoit participante de leurs vrayes intentions,
qui est vn mot de l'ancien Metellus Macedonicus: et qui ne sçait se
faindre, ne sçait pas regner: c'est tenir aduertis ceux qui ont à les
praticquer, que ce n'est que piperie et mensonge qu'ils disent. Quo1
quis versutior et callidior est, hoc inuisior et suspectior, detracta opinione
probitatis. Ce seroit vne grande simplesse à qui se lairroit
amuser ny au visage ny aux parolles de celuy, qui fait estat d'estre
tousiours autre au dehors, qu'il n'est au dedans: comme faisoit
Tibere. Et ne sçay quelle part telles gens peuuent auoir au commerce•
des hommes, ne produisans rien qui soit receu pour comptant.
Qui est desloyal enuers la verité, l'est aussi enuers le mensonge.
Ceux qui de nostre temps ont consideré en l'establissement
du deuoir d'vn Prince, le bien de ses affaires seulement: et l'ont
preferé au soing de sa foy et conscience, diroyent quelque chose à2
vn Prince, de qui la Fortune auroit rengé à tel poinct les affaires,
que pour tout iamais il les peust establir par vn seul manquement
et faute à sa parole. Mais il n'en va pas ainsin. On rechet
souuent en pareil marché: on fait plus d'vne paix, plus d'vn
traitté en sa vie. Le gain, qui les conuie à la premiere desloyauté,•
et quasi tousiours il s'en presente, comme à toutes autres meschancetez:
les sacrileges, les meurtres, les rebellions, les trahisons,
s'entreprennent pour quelque espece de fruit: mais ce
premier gain apporte infinis dommages suyuants: iettant ce Prince
hors de tout commerce, et de tout moyen de negotiation par3
l'exemple de cette infidelité. Solyman de la race des Ottomans,
race peu soigneuse de l'obseruance des promesses et paches, lors
que de mon enfance, il fit descendre son armée à Otrante, ayant
sçeu que Mercurin de Gratinare, et les habitants de Castro, estoyent
detenus prisonniers, apres auoir rendu la place, contre ce qui auoit•
esté capitulé par ses gents auec eux, manda qu'on les relaschast:
et qu'ayant en main d'autres grandes entreprises en cette contrée
là, cette desloyauté, quoy qu'elle eust apparence d'vtilité presente,
luy apporteroit pour l'aduenir, vn descri et vne deffiance d'infini
preiudice. Or de moy i'ayme mieux estre importun et indiscret,
que flateur et dissimulé. I'aduoüe qu'il se peut mesler quelque
poincte de fierté, et d'opiniastreté, à se tenir ainsin entier et
ouuert comme ie suis sans consideration d'autruy. Et me semble
que ie deuiens vn peu plus libre, où il le faudroit moins estre: et•
que ie m'eschauffe par l'opposition du respect. Il peut estre aussi,
que ie me laisse aller apres ma nature à faute d'art. Presentant
aux grands cette mesme licence de langue et de contenance que
i'apporte de ma maison: ie sens combien elle decline vers l'indiscretion
et inciuilité. Mais outre ce que ie suis ainsi faict, ie n'ay1
pas l'esprit assez souple pour gauchir à vne prompte demande, et
pour en eschapper par quelque destour: ny pour feindre vne verité,
ny assez de memoire pour la retenir ainsi feinte: ny certes assez
d'asseurance pour la maintenir: et fais le braue par foiblesse.
Parquoy ie m'abandonne à la nayfueté, et à tousiours dire ce que•
ie pense, et par complexion, et par dessein: laissant à la Fortune
d'en conduire l'euenement. Aristippus disoit le principal fruit, qu'il
eust tiré de la philosophie, estre, qu'il parloit librement et ouuertement
à chacun. C'est vn outil de merueilleux seruice, que la
memoire, et sans lequel le iugement fait bien à peine son office:2
elle me manque du tout. Ce qu'on me veut proposer, il faut que ce
soit à parcelles: car de respondre à vn propos, où il y eust plusieurs
diuers chefs, il n'est pas en ma puissance. Ie ne sçaurois receuoir
vne charge sans tablettes. Et quand i'ay vn propos de consequence
à tenir, s'il est de longue haleine, ie suis reduit à cette vile•
et miserable necessité, d'apprendre par cœur mot à mot ce que
i'ay à dire: autrement ie n'auroy ny façon, ny asseurance, estant
en crainte que ma memoire vinst à me faire vn mauuais tour. Mais
ce moyen m'est non moins difficile. Pour apprendre trois vers, il
m'y faut trois heures. Et puis en vn propre ouurage la liberté et3
authorité de remuer l'ordre, de changer vn mot, variant sans cesse
la matiere, la rend plus malaisée à arrester en la memoire de son
autheur. Or plus ie m'en defie, plus elle se trouble: elle me sert
mieux par rencontre, il faut que ie la solicite nonchalamment: car
si ie la presse, elle s'estonne: et depuis qu'ell' a commencé à chanceler,•
plus ie la sonde, plus elle s'empestre et embarrasse: elle me
sert à son heure, non pas à la mienne. Cecy que ie sens en la
memoire, ie le sens en plusieurs autres parties. Ie fuis le commandement,
l'obligation, et la contrainte. Ce que ie fais aysément et
naturellement, si ie m'ordonne de le faire, par vne expresse et
prescrite ordonnance, ie ne sçay plus le faire. Au corps mesme, les
membres qui ont quelque liberté et iurisdiction plus particuliere•
sur eux, me refusent par fois leur obeyssance, quand ie les destine
et attache à certain poinct et heure de seruice necessaire. Cette
preordonnance contraincte et tyrannique les rebute: ils se croupissent
d'effroy ou de despit, et se transissent. Autresfois estant en
lieu, où c'est discourtoisie barbaresque, de ne respondre à ceux qui1
vous conuient à boire: quoy qu'on m'y traitast auec toute liberté,
i'essaiay de faire le bon compagnon, en faueur des Dames qui
estoyent de la partie, selon l'vsage du pays. Mais il y eut du plaisir:
car cette menasse et preparation, d'auoir à m'efforcer outre
ma coustume, et mon naturel, m'estoupa de maniere le gosier, que•
ie ne sçeuz aualler vne seule goute: et fus priué de boire, pour le
besoing mesme de mon repas. Ie me trouuay saoul et desalteré,
par tant de breuuage que mon imagination auoit preoccupé. Cet
effaict est plus apparent en ceux qui ont l'imagination plus vehemente
et puissante: mais il est pourtant naturel: et n'est aucun2
qui ne s'en ressente aucunement. On offroit à vn excellent archer
condamné à la mort, de luy sauuer la vie, s'il vouloit faire voir
quelque notable preuue de son art: il refusa de s'en essayer, craignant
que la trop grande contention de sa volonté, luy fist fouruoyer
la main, et qu'au lieu de sauuer sa vie, il perdist encore la•
reputation qu'il auoit acquise au tirer de l'arc. Vn homme qui pense
ailleurs, ne faudra point, à vn pousse pres, de refaire tousiours vn
mesme nombre et mesure de pas, au lieu où il se promene: mais
s'il y est auec attention de les mesurer et compter, il trouuera que
ce qu'il faisoit par nature et par hazard, il ne le fera pas si exactement3
par dessein. Ma librairie, qui est des belles entre les librairies
de village, est assise à vn coin de ma maison: s'il me
tombe en fantasie chose que i'y vueille aller chercher ou escrire,
de peur qu'elle ne m'eschappe en trauersant seulement ma cour, il
faut que ie la donne en garde à quelqu'autre. Si ie m'enhardis en•
parlant, à me destourner tant soit peu, de mon fil, ie ne faux iamais
de le perdre: qui fait que ie me tiens en mes discours, contrainct,
sec, et resserré. Les gens, qui me seruent, il faut que ie
les appelle par le nom de leurs charges, ou de leur pays: car il
m'est tres-malaisé de retenir des noms. Ie diray bien qu'il y a trois
syllabes, que le son en est rude, qu'il commence ou termine par
telle lettre. Et si ie durois à viure long temps, ie ne croy pas que•
ie n'oubliasse mon nom propre, comme ont faict d'autres. Messala
Coruinus fut deux ans n'ayant trace aucune de memoire. Ce qu'on
dit aussi de George Trapezonce. Et pour mon interest, ie rumine
souuent, quelle vie c'estoit que la leur: et si sans cette piece, il
me restera assez pour me soustenir auec quelque aisance. Et y regardant1
de pres, ie crains que ce defaut, s'il est parfaict, perde
toutes les functions de l'ame.
Plenus rimarum sum, hac atque illac perfluo.
Il m'est aduenu plus d'vne fois, d'oublier le mot que i'auois trois
heures au parauant donné ou receu d'vn autre: et d'oublier où i'auoy•
caché ma bourse, quoy qu'en die Cicero. Ie m'ayde à perdre, ce
que ie serre particulierement. Memoria certè non modò philosophiam,
sed omnis vito vsum, omnésque artes, vnà maximè continet. C'est le
receptacle et l'estuy de la science, que la memoire: l'ayant si deffaillante
ie n'ay pas fort à me plaindre, si ie ne sçay guere. Ie sçay2
en general le nom des arts, et ce dequoy ils traictent, mais rien au
delà. Ie feuillete les liures, ie ne les estudie pas. Ce qui m'en demeure,
c'est chose que ie ne reconnoy plus estre d'autruy. C'est
cela seulement, dequoy mon iugement a faict son profit: les discours
et les imaginations, dequoy il s'est imbu. L'autheur, le lieu,•
les mots, et autres circonstances, ie les oublie incontinent. Et suis si
excellent en l'oubliance, que mes escripts mesmes et compositions,
ie ne les oublie pas moins que le reste. On m'allegue tous les
coups à moy-mesme, sans que ie le sente. Qui voudroit sçauoir
d'où sont les vers et exemples, que i'ay icy entassez, me mettroit3
en peine de le luy dire: et si ne les ay mendiez qu'és portes cognuës
et fameuses: ne me contentant pas qu'ils fussent riches, s'ils
ne venoient encore de main riche et honorable: l'authorité y concurre
quant et la raison. Ce n'est pas grande merueille si mon liure
suit la fortune des autres liures: et si ma memoire desempare•
ce que i'escry, comme ce que ie ly: et ce que ie donne, comme ce
que ie reçoy. Outre le deffaut de la memoire, i'en ay d'autres,
qui aydent beaucoup à mon ignorance. I'ay l'esprit tardif, et mousse,
le moindre nuage luy arreste sa poincte: en façon que, pour
exemple, ie ne luy proposay iamais enigme si aisé, qu'il sçeust4
desuelopper. Il n'est si vaine subtilité qui ne m'empesche. Aux
ieux, où l'esprit a sa part; des échets, des cartes, des dames, et
autres, ie n'y comprens que les plus grossiers traicts. L'apprehension,
ie l'ay lente et embrouillée: mais ce qu'elle tient vne fois,
elle le tient bien, et l'embrasse bien vniuersellement, estroitement
et profondement, pour le temps qu'elle le tient. I'ay la veuë longue,•
saine et entiere, mais qui se lasse aiséement au trauail, et
se charge. A cette occasion ie ne puis auoir long commerce auec
les liures, que par le moyen du seruice d'autruy. Le ieune Pline
instruira ceux qui ne l'ont essayé, combien ce retardement est
important à ceux qui s'adonnent à cette occupation. Il n'est1
point ame si chetifue et brutale, en laquelle on ne voye reluire
quelque faculté particuliere: il n'y en a point de si enseuelie, qui
ne face vne saillie par quelque bout. Et comment il aduienne
qu'vne ame aueugle et endormie à toutes autres choses, se trouue
vifue, claire, et excellente, à certain particulier effect, il s'en faut•
enquerir aux maistres. Mais les belles ames, ce sont les ames vniuerselles,
ouuertes, et prestes à tout: si non instruites, au moins
instruisables. Ce que ie dy pour accuser la mienne. Car soit par
foiblesse ou nonchalance (et de mettre à nonchaloir ce qui est à
nos pieds, ce que nous auons entremains, ce qui regarde de plus2
pres l'vsage de la vie, c'est chose bien eslongnée de mon dogme),
il n'en est point vne si inepte et si ignorante que la mienne, de
plusieurs telles choses vulgaires, et qui ne se peuuent sans honte
ignorer. Il faut que i'en conte quelques exemples. Ie suis né et
nourry aux champs, et parmy le labourage: i'ay des affaires, et•
du mesnage en main, depuis que ceux qui me deuançoient en la
possession des biens que ie iouys, m'ont quitté leur place. Or ie ne
sçay conter ny à get, ny à plume: la pluspart de nos monnoyes ie
ne les connoy pas: ny ne sçay la difference de l'vn grain à l'autre,
ny en la terre, ny au grenier, si elle n'est par trop apparente:3
ny à peine celle d'entre les choux et les laictues de mon iardin. Ie
n'entens pas seulement les noms des premiers outils du mesnage,
ny les plus grossiers principes de l'agriculture, et que les enfans
sçauent: moins aux arts mechaniques, en la trafique, et en la cognoissance
des marchandises, diuersité et nature des fruicts, de vins,•
de viandes: ny à dresser vn oiseau, ny à medeciner vn cheual, ou
vn chien. Et puis qu'il me faut faire la honte toute entiere, il n'y a
pas vn mois qu'on me surprint ignorant dequoy le leuain seruoit à
faire du pain; et que c'estoit que faire cuuer du vin. On coniectura
anciennement à Athenes, vne aptitude à la mathematique, en4
celuy à qui on voyoit ingenieusement agencer et fagotter vne charge
de brossailles. Vrayement on tireroit de moy vne bien contraire
conclusion: car qu'on me donne tout l'apprest d'vne cuisine, me
voila à la faim. Par ces traits de ma confession, on en peut imaginer
d'autres à mes despens. Mais quel que ie me face cognoistre,
pourueu que ie me face cognoistre tel que ie suis, ie fay mon effect.
Et si ne m'excuse pas, d'oser mettre par escrit des propos si
bas et friuoles que ceux-cy. La bassesse du suiet m'y contrainct.
Qu'on accuse si on veut mon proiect, mais mon progrez, non. Tant•
y a que sans l'aduertissement d'autruy, ie voy assez le peu que
tout cecy vaut et poise, et la folie de mon dessein. C'est prou que
mon iugement ne se deffere point, duquel ce sont icy les essais.
Nasutus sis vsque licet, sis denique nasus,
Quantum noluerit ferre rogatus Atlas:1
Et possis ipsum tu deridere Latinum,
Non potes in nugas dicere plura meas,
Ipse ego quàm dixi: quid dentem dente iuuabit
Rodere? carne opus est, si satur esse velis.
Ne perdas operam: qui se mirantur, in illos•
Virus habe; nos hæc nouimus esse nihil.
Ie ne suis pas obligé à ne dire point de sottises, pourueu que ie
ne me trompe pas à les cognoistre. Et de faillir à mon escient, cela
m'est si ordinaire, que ie ne faux guere d'autre façon, ie ne faux
guere fortuitement. C'est peu de chose de prester à la temerité de2
mes humeurs les actions ineptes, puis que ie ne me puis pas deffendre
d'y prester ordinairement les vitieuses. Ie vis vn iour à
Barleduc, qu'on presentoit au Roy François second, pour la recommandation
de la memoire de René Roy de Sicile, vn pourtraict
qu'il auoit luy-mesmes fait de soy. Pourquoy n'est-il loisible de•
mesme à vn chacun, de se peindre de la plume, comme il se peignoit
d'vn creon? Ie ne veux donc pas oublier encor cette cicatrice,
bien mal propre à produire en public. C'est l'irresolution: defaut
tres-incommode à la negociation des affaires du monde. Ie ne sçay
pas prendre party és entreprinses doubteuses:3
Ne si, ne no, net cor mi suona intero.
Ie sçay bien soustenir vne opinion, mais non pas la choisir. Par ce
qu'és choses humaines, à quelque bande qu'on panche, il se presente
force apparences, qui nous y confirment: et le philosophe
Chrysippus disoit, qu'il ne vouloit apprendre de Zenon et Cleanthez•
ses maistres, que les dogmes simplement: car quant aux
preuues et raisons, il en fourniroit assez de luy mesme. De quelque
costé que ie me tourne, ie me fournis tousiours assez de cause et
de vray-semblance pour m'y maintenir. Ainsi i'arreste chez moy le
doubte, et la liberté de choisir, iusques à ce que l'occasion me4
presse. Et lors, à confesser la verité, ie iette le plus souuent la
plume au vent, comme on dit, et m'abandonne à la mercy de la
Fortune. Vne bien legere inclination et circonstance m'emporte.
Dum in dubio est animus, paulo momento huc atque
Illuc impellitur.
L'incertitude de mon iugement, est si également balancée en la
pluspart des occurrences, que ie compromettrois volontiers à la
decision du sort et des dets. Et remarque auec grande consideration•
de nostre foiblesse humaine, les exemples que l'histoire diuine
mesme nous a laissé de cet vsage, de remettre à la Fortune et
au hazard, la determination des eslections és choses doubteuses:
Sors cecidit super Matthiam. La raison humaine est vn glaiue double
et dangereux. Et en la main mesme de Socrates son plus intime1
et plus familier amy: voyez à quants de bouts c'est vn baston.
Ainsi, ie ne suis propre qu'à suyure, et me laisse aysément emporter
à la foule. Ie ne me fie pas assez en mes forces, pour entreprendre
de commander, ny guider. Ie suis bien ayse de trouuer
mes pas trassez par les autres. S'il faut courre le hazard d'vn•
choix incertain, i'ayme mieux que ce soit soubs tel, qui s'asseure
plus de ses opinions, et les espouse plus, que ie ne fay les miennes,
ausquelles ie trouue le fondement et le plant glissant. Et si ne
suis pas trop facile pourtant au change, d'autant que i'apperçois
aux opinions contraires vne pareille foiblesse. Ipsa consuetudo2
assentiendi periculosa esse videtur, et lubrica. Notamment aux affaires
politiques, il y a vn beau champ ouuert au bransle et à la
contestation.
Iusta pari premitur veluti cum pondere libra
Prona, nec hac plus parte sedet, nec surgit ab illa.•
Les discours de Machiauel, pour exemple, estoient assez solides
pour le subiect, si y a-il eu grand'aisance à les combattre; et ceux
qui l'ont faict, n'ont pas laissé moins de facilité à combattre les
leurs. Il s'y trouueroit tousiours à vn tel argument, dequoy y
fournir responces, dupliques, repliques, tripliques, quadrupliques,3
et cette infinie contexture de debats, que nostre chicane a alongé
tant qu'elle a peu en faueur des procez:
Cædimur, et totidem plagis consumimus hostem:
les raisons n'y ayant guere autre fondement que l'experience, et
la diuersité des euenemens humains, nous presentant infinis exemples•
à toutes sortes de formes. Vn sçauant personnage de nostre
temps, dit qu'en nos almanacs, où ils disent chaud, qui voudra dire
froid, et au lieu de sec, humide: et mettre tousiours le rebours de
ce qu'ils pronostiquent, s'il deuoit entrer en gageure de l'euenement
de l'vn ou l'autre, qu'il ne se soucieroit pas quel party il4
prinst, sauf és choses où il n'y peut escheoir incertitude: comme
de promettre à Noël des chaleurs extremes, et à la sainct Iean, des
rigueurs de l'hyuer. I'en pense de mesmes de ces discours politiques:
à quelque rolle qu'on vous mette, vous auez aussi beau
ieu que vostre compagnon, pourueu que vous ne veniez à choquer
les principes trop grossiers et apparens. Et pourtant, selon mon
humeur, és affaires publiques, il n'est aucun si mauuais train,
pourueu qu'il aye de l'aage et de la constance, qui ne vaille mieux
que le changement et le remuement. Nos mœurs sont extremement•
corrompuës, et panchent d'vne merueilleuse inclination vers
l'empirement: de nos loix et vsances, il y en a plusieurs barbares
et monstrueuses: toutesfois pour la difficulté de nous mettre en
meilleur estat, et le danger de ce croullement, si ie pouuoy planter
vne cheville à nostre rouë, et l'arrester en ce poinct, ie le ferois1
de bon cœur.
Nunquam adeo fœdis adeóque pudendis
Vtimur exemplis, vt non peiora supersint.
Le pis que ie trouue en nostre estat, c'est l'instabilité: et que nos
loix, non plus que nos vestemens, ne peuuent prendre aucune•
forme arrestée. Il est bien aysé d'accuser d'imperfection vne police:
car toutes choses mortelles en sont pleines: il est bien aysé
d'engendrer à vn peuple le mespris de ses anciennes obseruances:
iamais homme n'entreprint cela, qui n'en vinst à bout: mais d'y
restablir vn meilleur estat en la place de celuy qu'on a ruiné, à2
cecy plusieurs se sont morfondus, de ceux qui l'auoient entreprins.
Ie fay peu de part à ma prudence, de ma conduite: ie me laisse
volontiers mener à l'ordre public du monde. Heureux peuple, qui
fait ce qu'on commande, mieux que ceux qui commandent, sans
se tourmenter des causes: qui se laisse mollement rouller apres•
le roullement celeste. L'obeyssance n'est iamais pure ny tranquille
en celuy qui raisonne et qui plaide. Somme pour reuenir à moy,
ce seul, par où ie m'estime quelque chose, c'est ce, en quoy iamais
homme ne s'estima deffaillant: ma recommendation est vulgaire,
commune, et populaire: car qui a iamais cuidé auoir faute de3
sens? Ce seroit vne proposition qui impliqueroit en soy de la contradiction.
C'est vne maladie, qui n'est iamais où elle se voit:
elle est bien tenace et forte, mais laquelle pourtant, le premier
rayon de la veuë du patient, perce et dissipe: comme le regard du
soleil vn brouïllas opaque. S'accuser, ce seroit s'excuser en ce•
subiect là: et se condamner, ce seroit s'absoudre. Il ne fut iamais
crocheteur ny femmelette, qui ne pensast auoir assez de
sens pour sa prouision. Nous recognoissons aysément és autres,
l'aduantage du courage, de la force corporelle, de l'experience,
de la disposition, de la beauté: mais l'aduantage du iugement,4
nous ne le cedons à personne. Et les raisons qui partent du simple
discours naturel en autruy, il nous semble qu'il n'a tenu
qu'à regarder de ce costé là, que nous ne les ayons trouuees. La
science, le stile, et telles parties, que nous voyons és ouurages
estrangers, nous touchons bien aysément si elles surpassent les
nostres: mais les simples productions de l'entendement, chacun
pense qu'il estoit en luy de les rencontrer toutes pareilles, et en
apperçoit malaisement le poids et la difficulté, si ce n'est, et à•
peine, en vne extreme et incomparable distance. Et qui verroit
bien à clair la hauteur d'vn iugement estranger, il y arriueroit et
y porteroit le sien. Ainsi, c'est vne sorte d'exercitation, de laquelle
on doit esperer fort peu de recommandation et de loüange, et vne
maniere de composition, de peu de nom. Et puis, pour qui escriuez1
vous? Les sçauants, à qui appartient la iurisdiction liuresque, ne
cognoissent autre prix que de la doctrine; et n'aduoüent autre
proceder en noz esprits, que celuy de l'erudition, et de l'art. Si vous
auez prins l'vn des Scipions pour l'autre, que vous reste il à dire,
qui vaille? Qui ignore Aristote, selon eux, s'ignore quand et quand•
soy-mesme. Les ames grossieres et populaires ne voyent pas la grace
d'vn discours delié. Or ces deux especes occupent le monde. La
tierce, à qui vous tombez en partage, des ames reglées et fortes
d'elles mesmes, est si rare, que iustement elle n'a ny nom, ny rang
entre nous: c'est à demy temps perdu, d'aspirer, et de s'efforcer2
à luy plaire. On dit communément que le plus iuste partage que
Nature nous aye fait de graces, c'est celuy du sens: car il n'est
aucun qui ne se contente de ce qu'elle luy en a distribué, n'est-ce
pas raison? qui verroit au delà, il verroit au delà de sa veuë. Ie
pense auoir les opinions bonnes et saines, mais qui n'en croit•
autant des siennes? L'vne des meilleures preuues que i'en aye,
c'est le peu d'estime que ie fay de moy, car si elles n'eussent esté
bien asseurées, elles se fussent aisément laissé piper à l'affection
que ie me porte, singuliere, comme celuy qui la ramene quasi toute
à moy, et qui ne l'espands gueres hors de là. Tout ce que les autres3
en distribuent à vne infinie multitude d'amis, et de cognoissans,
à leur gloire, à leur grandeur, ie le rapporte tout au repos de mon
esprit, et à moy. Ce qui m'en eschappe ailleurs, ce n'est pas proprement
de l'ordonnance de mon discours:
Mihi nempe valere et viuere doctus.•
Or mes opinions, ie les trouue infiniement hardies et constantes
à condamner mon insuffisance. De vray c'est aussi vn subiect,
auquel i'exerce mon iugement autant qu'à nul autre. Le monde
regarde tousiours vis à vis: moy, ie replie ma veuë au dedans, ie
la plante, ie l'amuse là. Chacun regarde deuant soy, moy ie regarde
dedans moy. Ie n'ay affaire qu'à moy, ie me considere sans cesse,•
ie me contrerolle, ie me gouste. Les autres vont tousiours ailleurs,
s'ils y pensent bien: ils vont tousiours auant,
Nemo in sese tentat descendere:
moy, ie me roulle en moy-mesme. Cette capacité de trier le vray,
quelle qu'elle soit en moy, et cett'humeur libre de n'assubiectir1
aysément ma creance, ie la dois principalement à moy: car les plus
fermes imaginations que i'aye, et generalles, sont celles qui par
maniere de dire, nasquirent auec moy: elles sont naturelles, et
toutes miennes. Ie les produisis crues et simples, d'vne production
hardie et forte, mais vn peu trouble et imparfaicte: depuis•
ie les ay establies et fortifiées par l'authorité d'autruy, et par les
sains exemples des anciens, ausquels ie me suis rencontré conforme
en iugement. Ceux-là m'en ont asseuré de la prinse, et m'en ont
donné la iouyssance et possession plus claire. La recommandation
que chacun cherche, de viuacité et promptitude d'esprit, ie la pretends2
du reglement, d'vne action esclatante et signalée, ou de
quelque particuliere suffisance: ie la pretends de l'ordre, correspondance,
et tranquillité d'opinions et de mœurs. Omnino si quidquam
est decorum, nihil est profectò magis quàm æquabilitas vniuersæ
vitæ, tum singularum actionum: quam conseruare non possis,•
si, aliorum naturam imitans, omittas tuam. Voyla donq iusques où
ie me sens coulpable de cette premiere partie, que ie disois estre
au vice de la presomption. Pour la seconde, qui consiste à n'estimer
point assez autruy, ie ne sçay si ie m'en puis si bien excuser:
car quoy qu'il me couste, ie delibere de dire ce qui en est. A l'aduenture3
que le commerce continuel que i'ay auec les humeurs
anciennes, et l'idée de ces riches ames du temps passé, me dégouste,
et d'autruy, et de moy-mesme: ou bien qu'à la verité nous
viuons en vn siecle qui ne produict les choses que bien mediocres.
Tant y a que ie ne connoy rien digne de grande admiration. Aussi•
ne connoy-ie guere d'hommes, auec telle priuauté, qu'il faut pour
en pouuoir iuger: et ceux ausquels ma condition me mesle plus
ordinairement, sont pour la pluspart, gens qui ont peu de soing de
la culture de l'ame, et ausquels on ne propose pour toute beatitude
que l'honneur, et pour toute perfection, que la vaillance.
Ce que ie voy de beau en autruy, ie le louë et l'estime tres-volontiers.
Voire i'enrichis souuent sur ce que i'en pense, et me
permets de mentir iusques là. Car ie ne sçay point inuenter vn
subiect faux. Ie tesmoigne volontiers de mes amis, par ce que i'y•
trouue de loüable. Et d'vn pied de valeur, i'en fay volontiers vn
pied et demy. Mais de leur prester les qualitez qui n'y sont pas,
ie ne puis: ny les defendre ouuertement des imperfections qu'ils
ont. Voyre à mes ennemis, ie rends nettement ce que ie dois de
tesmoignage d'honneur. Mon affection se change, mon iugement1
non. Et ne confons point ma querelle auec autres circonstances qui
n'en sont pas. Et suis tant ialoux de la liberté de mon iugement,
que mal-ayséement la puis-ie quitter pour passion que ce soit. Ie
me fay plus d'iniure en mentant, que ie n'en fay à celuy, de qui ie
mens. On remarque cette loüable et genereuse coustume de la•
nation Persienne, qu'ils parloient de leurs mortels ennemis, et à
qui ils faisoyent la guerre à outrance, honorablement et equitablement
autant que portoit le merite de leur vertu. Ie connoy des
hommes assez, qui ont diuerses parties belles: qui l'esprit, qui le
cœur, qui l'adresse, qui la conscience, qui le langage, qui vne2
science, qui vn'autre: mais de grand homme en general, et ayant
tant de belles pieces ensemble, ou vne, en tel degré d'excellence,
qu'on le doiue admirer, ou le comparer à ceux que nous honorons
du temps passé, ma fortune ne m'en a faict voir nul. Et le plus
grand que i'aye conneu au vif, ie di des parties naturelles de l'ame,•
et le mieux né, c'estoit Estienne de la Boitie: c'estoit vrayement
vn' ame pleine, et qui montroit vn beau visage à tout sens:
vn' ame à la vieille marque: et qui eust produit de grands effects,
si sa fortune l'eust voulu: ayant beaucoup adiousté à ce riche naturel,
par science et estude. Mais ie ne sçay comment il aduient,3
et si aduient sans doubte, qu'il se trouue autant de vanité et de
foiblesse d'entendement, en ceux qui font profession d'auoir plus
de suffisance, qui se meslent de vacations lettrées, et de charges
qui despendent des liures, qu'en nulle autre sorte de gens. Ou bien
par ce que lon requiert et attend plus d'eux, et qu'on ne peut•
excuser en eux les fautes communes: ou bien que l'opinion du
sçauoir leur donne plus de hardiesse de se produire, et de se descouurir
trop auant, par où ils se perdent, et se trahissent. Comme
vn artisan tesmoigne bien mieux sa bestise, en vne riche matiere,
qu'il ait entre mains, s'il l'accommode et mesle sottement, et contre•
les regles de son ouurage, qu'en vne matiere vile: et s'offence lon
plus du defaut, en vne statue d'or, qu'en celle qui est de plastre.
Ceux cy en font autant, lors qu'ils mettent en auant des choses qui
d'elles mesmes, et en leur lieu, seroyent bonnes: car ils s'en seruent
sans discretion, faisans honneur à leur memoire, aux despens1
de leur entendement: et faisans honneur à Cicero, à Galien, à
Vlpian, et à sainct Hierosme, pour se rendre eux ridicules. Ie
retombe volontiers sur ce discours de l'ineptie de nostre institution.
Elle a eu pour sa fin, de nous faire, non bons et sages, mais
sçauans: elle y est arriuée. Elle ne nous a pas appris de suyure•
et embrasser la vertu et la prudence: mais elle nous en a imprimé
la deriuation et l'etymologie. Nous sçauons decliner vertu, si nous
ne sçauons l'aymer. Si nous ne sçauons que c'est que prudence par
effect, et par experience, nous le sçauons par iargon et par cœur.
De nos voisins, nous ne nous contentons pas d'en sçauoir la race,2
les parentelles, et les alliances, nous les voulons auoir pour amis,
et dresser auec eux quelque conuersation et intelligence: elle
nous a appris les definitions, les diuisions, et partitions de la vertu,
comme des surnoms et branches d'vne genealogie, sans auoir autre
soing de dresser entre nous et elle, quelque pratique de familiarité•
et priuée accointance. Elle nous a choisi pour nostre apprentissage,
non les liures qui ont les opinions plus saines et plus vrayes, mais
ceux qui parlent le meilleur Grec et Latin: et parmy ses beaux
mots, nous a fait couler en la fantasie les plus vaines humeurs
de l'antiquité. Vne bonne institution, elle change le iugement3
et les mœurs: comme il aduint à Polemon: ce ieune homme
Grec desbauché, qui estant allé ouïr par rencontre, vne leçon de
Xenocrates, ne remerqua pas seulement l'éloquence et la suffisance
du lecteur, et n'en rapporta pas seulement en la maison, la science
de quelque belle matiere: mais vn fruit plus apparent et plus solide:•
qui fut, le soudain changement et amendement de sa premiere
vie. Qui a iamais senti vn tel effect de nostre discipline?
Faciásne quod olim
Mutatus Polemon? ponas insignia morbi,
Fasciolas, cubital, focalia, potus vt ille
Dicitur ex collo furtim carpsisse coronas,
Postquam est impransi correptus voce magistri?•
La moins dedeignable condition de gents, me semble estre,
celle qui par simplesse tient le dernier rang: et nous offrir vn
commerce plus reglé. Les mœurs et les propos des paysans, ie les
trouue communement plus ordonnez selon la prescription de la
vraye philosophie, que ne sont ceux de noz philosophes. Plus sapit1
vulgus, quia tantum, quantum opus est, sapit. Les plus notables
hommes que i'aye iugé, par les apparences externes, car pour les
iuger à ma mode, il les faudroit esclairer de plus pres, c'ont esté,
pour le faict de la guerre, et suffisance militaire, le Duc de Guyse,
qui mourut à Orleans, et le feu Mareschal Strozzi. Pour gens suffisans,•
et de vertu non commune, Oliuier, et l'Hospital Chanceliers
de France. Il me semble aussi de la poësie qu'elle a eu sa vogue
en nostre siecle. Nous auons abondance de bons artisans de ce
mestier-là, Aurat, Beze, Buchanan, l'Hospital, Mont-doré, Turnebus.
Quant aux François, ie pense qu'ils l'ont montée au plus haut2
degré où elle sera iamais: et aux parties, en quoy Ronsart et du
Bellay excellent, ie ne les treuue gueres esloignez de la perfection
ancienne. Adrianus Turnebus sçauoit plus, et sçauoit mieux ce qu'il
sçauoit, qu'homme qui fust de son siecle, ny loing au delà. Les
vies du Duc d'Albe dernier mort, et de nostre Connestable de•
Mommorancy, ont esté des vies nobles, et qui ont eu plusieurs
rares ressemblances de fortune. Mais la beauté, et la gloire de la
mort de cettuy-cy, à la veuë de Paris, et de son Roy; pour leur
seruice contre ses plus proches; à la teste d'vne armée victorieuse
par sa conduitte; et d'vn coup de main, en si extreme vieillesse,3
me semble meriter qu'on la loge entre les remerquables euenemens
de mon temps. Comme aussi, la constante bonté, douceur de
mœurs, et facilité consciencieuse de Monsieur de la Nouë, en vne
telle iniustice de parts armées, vraye eschole de trahison, d'inhumanité,
et de brigandage, où tousiours il s'est nourry, grand homme•
de guerre, et tres-experimenté. I'ay pris plaisir à publier en
plusieurs lieux, l'esperance que i'ay de Marie de Gournay le Iars
ma fille d'alliance: et certes aymée de moy beaucoup plus que
paternellement, et enueloppée en ma retraitte et solitude, comme
l'vne des meilleures parties de mon propre estre. Ie ne regarde
plus qu'elle au monde. Si l'adolescence peut donner presage, cette
ame sera quelque iour capable des plus belles choses, et entre
autres de la perfection de cette tressaincte amitié, où nous ne lisons•
point que son sexe ait peu monter encores: la sincerité et la
solidité de ses mœurs, y sont desia bastantes, son affection vers
moy plus que sur-abondante: et telle en somme qu'il n'y a rien à
souhaiter, sinon que l'apprehension qu'elle a de ma fin, par les cinquante
et cinq ans ausquels elle m'a rencontré, la trauaillast moins1
cruellement. Le iugement qu'elle fit des premiers Essays, et femme,
et en ce siecle, et si ieune, et seule en son quartier, et la vehemence
fameuse dont elle m'ayma et me desira long temps sur la
seule estime qu'elle en print de moy, auant m'auoir veu, c'est vn
accident de tres-digne consideration. Les autres vertus ont eu•
peu, ou point de mise en cet aage: mais la vaillance, elle est deuenue
populaire par noz guerres ciuiles: et en cette partie, il se
trouue parmy nous, des ames fermes, iusques à la perfection, et
en grand nombre, si que le triage en est impossible à faire. Voila
tout ce que i'ay cognu, iusques à cette heure, d'extraordinaire2
grandeur et non commune.
CHAPITRE XVIII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XVIII.)]
Du desmentir.
VOIRE mais, on me dira, que ce dessein de se seruir de soy, pour
subject à escrire, seroit excusable à des hommes rares et fameux,
qui par leur reputation auroyent donné quelque desir de leur cognoissance.
Il est certain, ie l'adoüe, et sçay bien que pour voir vn•
homme de la commune façon, à peine qu'vn artisan leue les yeux
de sa besongne: là où pour voir vn personnage grand et signalé,
arriuer en vne ville, les ouuroirs et les boutiques s'abandonnent.
Il messiet à tout autre de se faire cognoistre, qu'à celuy qui a
dequoy se faire imiter; et duquel la vie et les opinions peuuent3
seruir de patron. Cæsar et Xenophon ont eu dequoy fonder et
fermir leur narration, en la grandeur de leurs faicts, comme en
vne baze iuste et solide. Ainsi sont à souhaiter les papiers iournaux
du grand Alexandre, les Commentaires qu'Auguste, Caton, Sylla,
Brutus, et autres auoyent laissé de leurs gestes. De telles gens, on•
ayme et estudie les figures, en cuyure mesmes et en pierre. Cette
remontrance est tres-vraye; mais elle ne me touche que bien peu.
Non recito cuiquam, nisi amicis, idque rogatus.
Non vbiuis, corámve quibuslibet. In medio qui
Scripta foro recitent sunt multi, quique lauantes.1
Ie ne dresse pas icy vne statue à planter au carrefour d'vne ville,
ou dans vne eglise, ou place publique:
Non equidem hoc studeo bullatis vt mihi nugis
Pagina turgescat:
Secreti loquimur.•
C'est pour le coin d'vne librairie, et pour en amuser vn voisin, vn
parent, vn amy qui aura plaisir à me racointer et repratiquer en
cett' image. Les autres ont pris cœur de parler d'eux, pour y auoir
trouué le subject digne et riche; moy au rebours, pour l'auoir trouué
si sterile et si maigre, qu'il n'y peut eschoir soupçon d'ostentation.2
Ie iuge volontiers des actions d'autruy: des miennes, ie donne
peu à iuger, à cause de leur nihilité. Ie ne trouue pas tant de bien
en moy, que ie ne le puisse dire sans rougir. Quel contentement
me seroit-ce d'ouyr ainsi quelqu'vn, qui me recitast les mœurs, le
visage, la contenance, les plus communes parolles, et les fortunes•
de mes ancestres, combien i'y serois attentif. Vrayement cela partiroit
d'vne mauuaise nature, d'auoir à mespris les portraits mesmes
de noz amis et predecesseurs, la forme de leurs vestements, et de
leurs armes. I'en conserue l'escriture, le seing et vne espée peculiere:
et n'ay point chassé de mon cabinet, des longues gaules, que3
mon pere portoit ordinairement en la main. Paterna vestis et annulus,
tanto charior est posteris, quanto ergo parentes maior affectus. Si
toutefois ma posterité est d'autre appetit, i'auray bien dequoy me
reuencher: car ils ne sçauroyent faire moins de comte de moy, que
i'en feray d'eux en ce temps là. Tout le commerce que i'ay en cecy•
auec le publicq, c'est que i'emprunte les vtils de son escriture, plus
soudaine et plus aisée. En recompense, i'empescheray peut estre,
que quelque coin de beurre ne se fonde au marché.
Ne toga cordyllis, ne penula desit oliuis,
Et laxas scombris sæpe dabo tunicas.4
Et quand personne ne me lira, ay-ie perdu mon temps, de
m'estre entretenu tant d'heures oisiues, à pensements si vtiles et
aggreables? Moulant sur moy cette figure, il m'a fallu si souuent
me testonner et composer, pour m'extraire, que le patron s'en est
fermy, et aucunement formé soy-mesme. Me peignant pour autruy,•
ie me suis peint en moy, de couleurs plus nettes, que n'estoyent
les miennes premieres. Ie n'ay pas plus faict mon liure, que mon
liure m'a faict. Liure consubstantiel à son autheur: d'vne occupation
propre: membre de ma vie: non d'vne occupation et fin,
tierce et estrangere, comme tous autres liures. Ay-ie perdu mon1
temps, de m'estre rendu compte de moy, si continuellement, si
curieusement? Car ceux qui se repassent par fantasie seulement,
et par langue, quelque heure, ne s'examinent pas si primement, ny
ne se penetrent, comme celuy, qui en fait son estude, son ouurage,
et son mestier: qui s'engage à vn registre de durée, de toute sa•
foy, de toute sa force. Les plus delicieux plaisirs, si se digerent
ils au dedans: fuyent à laisser trace de soy: et fuyent la veuë,
non seulement du peuple, mais d'vn autre. Combien de fois m'a
cette besongne diuerty de cogitations ennuieuses? Et doiuent estre
comptées pour ennuyeuses toutes les friuoles. Nature nous a estrenez2
d'vne large faculté à nous entretenir à part: et nous y appelle
souuent, pour nous apprendre, que nous nous deuons en partie à
la societé, mais en la meilleure partie, à nous. Aux fins de renger
ma fantasie, à resuer mesme, par quelque ordre et proiect, et la
garder de se perdre et extrauaguer au vent, il n'est que de donner•
corps, et mettre en registre, tant de menues pensées, qui se
presentent à elle. I'escoutte à mes resueries, par ce que i'ay à les
enroller. Quantes-fois, estant marry de quelque action, que la ciuilité
et la raison me prohiboient de reprendre à descouuert, m'en
suis-ie icy desgorgé, non sans dessein de publique instruction! Et3
si ces verges poëtiques:
Zon sus l'œil, zon sur le groin,
Zon sur le dos du Sagoin,
s'impriment encore mieux en papier, qu'en la chair viue. Quoy si
ie preste vn peu plus attentiuement l'oreille aux liures, depuis que•
ie guette, si i'en pourray friponner quelque chose dequoy esmailler
ou estayer le mien? Ie n'ay aucunement estudié pour faire vn liure:
mais i'ay aucunement estudié, pour ce que ie l'auoy faict: si
c'est aucunement estudier, qu'effleurer et pincer, par la teste, ou
par les pieds, tantost vn autheur, tantost vn autre: nullement pour4
former mes opinions: ouï, pour les assister, pieça formées, seconder
et seruir. Mais à qui croirons nous parlant de soy, en vne
saison si gastée? veu qu'il en est peu, ou point, à qui nous puissions
croire parlants d'autruy, où il y a moins d'interest à mentir.
Le premier traict de la corruption des mœurs, c'est le bannissement•
de la verité; car comme disoit Pindare, l'estre veritable, est
le commencement d'vne grande vertu, et le premier article que
Platon demande au gouuerneur de sa republique. Nostre verité de
maintenant, ce n'est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autruy:
comme nous appellons monnoye, non celle qui est loyalle1
seulement, mais la fauce aussi, qui a mise. Nostre nation est de
long temps reprochée de ce vice. Car Saluianus Massiliensis, qui
estoit du temps de l'Empereur Valentinian, dit qu'aux François le
mentir et se pariurer n'est pas vice, mais vne façon de parler. Qui
voudroit encherir sur ce tesmoignage, il pourroit dire que ce leur•
est à present vertu. On s'y forme, on s'y façonne, comme à vn
exercice d'honneur: car la dissimulation est des plus notables qualitez
de ce siecle. Ainsi i'ay souuent consideré d'où pouuoit naistre
cette coustume, que nous obseruons si religieusement, de nous
sentir plus aigrement offencez du reproche de ce vice, qui nous2
est si ordinaire, que de nul autre: et que ce soit l'extreme iniure
qu'on nous puisse faire de parolle, que de nous reprocher la mensonge.
Sur cela, ie treuue qu'il est naturel, de se deffendre le
plus, des deffaux, dequoy nous sommes le plus entachez. Il semble
qu'en nous ressentans de l'accusation, et nous en esmouuans, nous•
nous deschargeons aucunement de la coulpe: si nous l'auons par
effect, aumoins nous la condamnons par apparence. Seroit-ce pas
aussi, que ce reproche semble enuelopper la couardise et lascheté
de cœur? En est-il de plus expresse, que se desdire de sa parolle?
quoy se desdire de sa propre science? C'est vn vilain vice, que le3
mentir; et qu'vn ancien peint bien honteusement, quand il dit, que
c'est donner tesmoignage de mespriser Dieu, et quand et quand de
craindre les hommes. Il n'est pas possible d'en representer plus
richement l'horreur, la vilité, et le desreglement. Car que peut on
imaginer plus vilain, que d'estre couart à l'endroit des hommes,•
et braue à l'endroit de Dieu? Nostre intelligence se conduisant par
la seule voye de la parolle, celuy qui la fauce, trahit la societé publique.
C'est le seul vtil, par le moyen duquel se communiquent
noz volontez et noz pensées: c'est le truchement de nostre ame:
s'il nous faut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entrecognoissons
plus. S'il nous trompe, il rompt tout nostre commerce, et
dissoult toutes les liaisons de nostre police. Certaines nations des
nouuelles Indes (on n'a que faire d'en remerquer les noms, ils ne•
sont plus; car iusques à l'entier abolissement des noms, et ancienne
cognoissance des lieux, s'est estendue la desolation de cette
conqueste, d'vn merueilleux exemple, et inouy) offroyent à leurs
Dieux, du sang humain, mais non autre, que tiré de leur langue, et
oreilles, pour expiation du peché de la mensonge, tant ouye que1
prononcée. Ce bon compagnon de Grece disoit, que les enfans s'amusent
par les osselets, les hommes par les parolles. Quant aux
diuers vsages de noz desmentirs, et les loix de nostre honneur en
cela, et les changemens qu'elles ont reçeu, ie remets à vne autre-fois
d'en dire ce que i'en sçay; et apprendray cependant, si ie puis,•
en quel temps print commencement cette coustume, de si exactement
poiser et mesurer les parolles, et d'y attacher nostre honneur:
car il est aisé à iuger qu'elle n'estoit pas anciennement
entre les Romains et les Grecs. Et m'a semblé souuent nouueau et
estrange, de les voir se dementir et s'iniurier, sans entrer pourtant2
en querelle. Les loix de leur deuoir, prenoient quelque autre voye
que les nostres. On appelle Cæsar, tantost voleur, tantost yurongne
à sa barbe. Nous voyons la liberté des inuectiues, qu'ils font
les vns contre les autres; ie dy les plus grands chefs de guerre, de
l'vne et l'autre nation, où les parolles se reuenchent seulement par•
les parolles, et ne se tirent à autre consequence.
CHAPITRE XIX. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XIX.)]
De la liberté de conscience.
IL est ordinaire, de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites
sans moderation, pousser les hommes à des effects tres-vitieux.
En ce desbat, par lequel la France est à present agitée de
guerres ciuiles, le meilleur et le plus sain party, est sans doubte3
celuy, qui maintient et la religion et la police ancienne du pays.
Entre les gens de bien toutesfois, qui le suyuent (car ie ne parle
point de ceux, qui s'en seruent de pretexte, pour, ou exercer leurs
vengeances particulieres, ou fournir à leur auarice, ou suiure la
faueur des Princes: mais de ceux qui le font par vray zele enuers
leur religion, et saincte affection, à maintenir la paix et l'estat de•
leur patrie) de ceux-cy, dis-ie, il s'en voit plusieurs, que la passion
pousse hors les bornes de la raison, et leur faict par fois prendre
des conseils iniustes, violents, et encore temeraires. Il est certain,
qu'en ces premiers temps, que nostre religion commença de
gaigner authorité auec les loix, le zele en arma plusieurs contre1
toute sorte de liures payens; dequoy les gens de lettre souffrent
vne merueilleuse perte. I'estime que ce desordre ait plus porté de
nuysance aux lettres, que tous les feux des barbares. Cornelius
Tacitus en est vn bon tesmoing: car quoy que l'Empereur Tacitus
son parent, en eust peuplé par ordonnances expresses toutes les•
librairies du monde: toutes-fois vn seul exemplaire entier n'a peu
eschapper la curieuse recherche de ceux qui desiroyent l'abolir,
pour cinq ou six vaines clauses, contraires à nostre creance. Ils
ont aussi eu cecy, de prester aisément des louanges fauces, à tous
les Empereurs, qui faisoyent pour nous, et condamner vniuersellement2
toutes les actions de ceux, qui nous estoyent aduersaires,
comme il est aisé à voir en l'Empereur Iulian, surnommé l'Apostat.
C'estoit à la verité vn tres-grand homme et rare; comme celuy,
qui auoit son ame viuement tainte des discours de la philosophie,
ausquels il faisoit profession de regler toutes ses actions: et•
de vray il n'est aucune sorte de vertu, dequoy il n'ait laissé de tres-notables
exemples. En chasteté, de laquelle le cours de sa vie donne
bien clair tesmoignage, on lit de luy vn pareil traict, à celuy d'Alexandre
et de Scipion, que de plusieurs tresbelles captiues, il n'en
voulut pas seulement voir vne, estant en la fleur de son aage: car il3
fut tué par les Parthes aagé de trente vn an seulement. Quant à la
iustice, il prenoit luy-mesme la peine d'ouyr les parties: et encore
que par curiosité il s'informast à ceux qui se presentoient à luy, de
quelle religion ils estoient: toutes-fois l'inimitié qu'il portoit à la
nostre, ne donnoit aucun contrepoix à la balance. Il fit luy mesme•
plusieurs bonnes loix, et retrancha vne grande partie des subsides
et impositions, que leuoyent ses predecesseurs. Nous auons deux
bons historiens tesmoings oculaires de ses actions: l'vn desquels,
Marcellinus, reprend aigrement en diuers lieux de son histoire,
cette sienne ordonnance, par laquelle il deffendit l'escole, et interdit•
l'enseigner à tous les rhetoriciens et grammairiens Chrestiens,
et dit, qu'il souhaiteroit cette sienne action estre enseuelie
soubs le silence. Il est vray-semblable, s'il eust faict quelque chose
de plus aigre contre nous, qu'il ne l'eust pas oublié, estant bien affectionné
à nostre party. Il nous estoit aspre à la verité, mais non1
pourtant cruel ennemy. Car noz gens mesmes recitent de luy cette
histoire, que se promenant vn iour autour de la ville de Chalcedoine,
Maris Euesque du lieu, osa bien l'appeller meschant, traistre
à Christ, et qu'il n'en fit autre chose, sauf luy respondre: Va
miserable, pleure la perte de tes yeux: à quoy l'Euesque encore•
repliqua: Ie rends graces à Iesus Christ, de m'auoir osté la veuë,
pour ne voir ton visage impudent: affectant en cela, disent-ils, vne
patience philosophique. Tant y a que ce faict là, ne se peut pas
bien rapporter aux cruautez qu'on le dit auoir exercées contre nous.
Il estoit, dit Eutropius mon autre tesmoing, ennemy de la Chrestienté,2
mais sans toucher au sang. Et pour reuenir à sa iustice,
il n'est rien qu'on y puisse accuser, que les rigueurs, dequoy il
vsa au commencement de son empire, contre ceux qui auoyent
suiuy le party de Constantius son predecesseur. Quant à sa sobrieté,
il viuoit tousiours vn viure soldatesque: et se nourrissoit•
en pleine paix, comme celuy qui se preparoit et accoustumoit à
l'austerité de la guerre. La vigilance estoit telle en luy, qu'il departoit
la nuict à trois ou à quatre parties, dont la moindre estoit
celle qu'il donnoit au sommeil: le reste, il l'employoit à visiter
luy mesme en personne, l'estat de son armée et ses gardes, ou à3
estudier: car entre autres siennes rares qualitez, il estoit tres-excellent
en toute sorte de literature. On dit d'Alexandre le grand,
qu'estant couché, de peur que le sommeil ne le desbauchast de ses
pensemens, et de ses estudes, il faisoit mettre vn bassin ioignant
son lict, et tenoit l'vne de ses mains au dehors, auec vne boulette•
de cuiure: affin que le dormir le surprenant, et relaschant les prises
de ses doigts, cette boullette par le bruit de sa cheutte dans le
bassin, le reueillast. Cettuy-cy auoit l'ame si tendue à ce qu'il
vouloit, et si peu empeschée de fumées, par sa singuliere abstinence,
qu'il se passoit bien de cet artifice. Quant à la suffisance4
militaire, il fut admirable en toutes les parties d'vn grand Capitaine:
aussi fut-il quasi toute sa vie en continuel exercice de
guerre: et la pluspart, auec nous, en France contre les Allemans
et Francons. Nous n'auons guere memoire d'homme, qui ait veu
plus de hazards, ny qui ait plus souuent faict preuue de sa
personne. Sa mort a quelque chose de pareil à celle d'Epaminondas:
car il fut frappé d'vn traict, et essaya de l'arracher, et l'eust
fait, sans ce que le traict estant tranchant, il se couppa et affoiblit
la main. Il demandoit incessamment qu'on le repportast en ce•
mesme estat, en la meslée, pour y encourager ses soldats; lesquels
contesterent cette battaille sans luy, trescourageusement, iusques à
ce que la nuict separa les armées. Il deuoit à la philosophie, vn singulier
mespris, en quoy il auoit sa vie, et les choses humaines. Il
auoit ferme creance de l'eternité des ames. En matiere de religion,1
il estoit vicieux par tout; on l'a surnommé l'Apostat, pour
auoir abandonné la nostre: toutesfois cette opinion me semble
plus vray-semblable, qu'il ne l'auoit iamais euë à cœur, mais que
pour l'obeïssance des loix il s'estoit feint iusques à ce qu'il tinst
l'empire en sa main. Il fut si superstitieux en la sienne, que ceux•
mesmes qui en estoyent de son temps, s'en mocquoient: et disoit-on,
s'il eust gaigné la victoire contre les Parthes, qu'il eust fait
tarir la race des bœufs au monde, pour satisfaire à ses sacrifices.
Il estoit aussi embabouyné de la science diuinatrice, et donnoit authorité
à toute façon de prognostics. Il dit entre autres choses, en2
mourant, qu'il sçauoit bon gré aux Dieux et les remercioit, dequoy
ils ne l'auoyent pas voulu tuer par surprise, l'ayant de long temps
aduerty du lieu et heure de sa fin, ny d'vne mort molle ou lasche,
mieux conuenable aux personnes oysiues et delicates, ny languissante,
longue et douloureuse: et qu'ils l'auoyent trouué digne de•
mourir de cette noble façon, sur le cours de ses victoires, et en la
fleur de sa gloire. Il auoit eu vne pareille vision à celle de Marcus
Brutus, qui premierement le menassa en Gaule, et depuis se representa
à luy en Perse, sur le point de sa mort. Ce langage qu'on luy
fait tenir, quand il se sentit frappé: Tu as veincu, Nazareen: ou,3
comme d'autres, Contente toy, Nazareen; à peine eust il esté oublié,
s'il eust esté creu par mes tesmoings: qui estants presens en
l'armée ont remarqué iusques aux moindres mouuements et parolles
de sa fin: non plus que certains autres miracles, qu'on y
attache. Et pour venir au propos de mon theme: il couuoit, dit•
Marcellinus, de long temps en son cœur, le paganisme; mais par
ce que toute son armée estoit de Chrestiens, il ne l'osoit descouurir.
En fin, quand il se vit assez fort pour oser publier sa volonté, il
fit ouurir les temples des Dieux, et s'essaya par tous moyens de mettre
sus l'idolatrie. Pour paruenir à son effect, ayant rencontré en
Constantinople, le peuple descousu, auec les prelats de l'Eglise Chrestienne•
diuisez, les ayant faict venir à luy au palais, les admonesta
instamment d'assoupir ces dissentions ciuiles, et que chacun sans
empeschement et sans crainte seruist à la religion. Ce qu'il sollicitoit
auec grand soing, pour l'esperance que cette licence augmenteroit
les parts et les brigues de la diuision, et empescheroit le1
peuple de se reünir, et de se fortifier par consequent, contre luy,
par leur concorde, et vnanime intelligence: ayant essayé par la
cruauté d'aucuns Chrestiens, qu'il n'y a point de beste au monde
tant à craindre à l'homme, que l'homme. Voyla ses mots à peu
pres: en quoy cela est digne de consideration, que l'Empereur Iulian•
se sert pour attiser le trouble de la dissention ciuile, de cette
mesme recepte de liberté de conscience, que noz Roys viennent
d'employer pour l'estaindre. On peut dire d'vn costé, que de lascher
la bride aux pars d'entretenir leur opinion, c'est espandre et
semer la diuision, c'est prester quasi la main à l'augmenter, n'y2
ayant aucune barriere ny coërction des loix, qui bride et empesche
sa course. Mais d'autre costé, on diroit aussi, que de lascher la
bride aux pars d'entretenir leur opinion, c'est les amollir et relascher
par la facilité, et par l'aisance, et que c'est esmousser l'eguillon
qui s'affine par la rareté, la nouuelleté, et la difficulté. Et•
si croy mieux, pour l'honneur de la deuotion de noz Roys; c'est,
que n'ayans peu ce qu'ils vouloient, ils ont fait semblant de vouloir
ce qu'ils pouuoient.
CHAPITRE XX. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XX.)]
Nous ne goustons rien de pur.
LA foiblesse de nostre condition, fait que les choses en leur simplicité
et pureté naturelle ne puissent pas tomber en nostre3
vsage. Les elemens que nous iouyssons, sont alterez: et les metaux
de mesme, et l'or, il le faut empirer par quelque autre matiere, pour
l'accommoder à nostre seruice. Ny la vertu ainsi simple, qu'Ariston
et Pyrrho, et encore les Stoiciens faisoient fin de la vie, ny
a peu seruir sans composition: ny la volupté Cyrenaique et Aristippique.
Des plaisirs, et biens que nous auons, il n'en est aucun
exempt de quelque meslange de mal et d'incommodité:•
Medio de fonte leporum
Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat.
Nostre extreme volupté a quelque air de gemissement, et de plainte.
Diriez vous pas qu'elle se meurt d'angoisse? Voire quand nous en
forgeons l'image en son excellence, nous la fardons d'epithetes et1
qualitez maladifues, et douloureuses: langueur, mollesse, foiblesse,
deffaillance, morbidezza, grand tesmoignage de leur consanguinité,
et consubstantialité. La profonde ioye a plus de seuerité, que de
gayeté. L'extreme et plein contentement, plus de rassis que d'enioué.
Ipsa felicitas, se nisi temperat, premit. L'aise nous masche.•
C'est ce que dit vn verset Grec ancien, de tel sens: Les Dieux nous
vendent tous les biens qu'ils nous donnent: c'est à dire, ils ne
nous en donnent aucun pur et parfaict, et que nous n'achetions au
prix de quelque mal. Le trauail et le plaisir, tres-dissemblables
de nature, s'associent pourtant de ie ne sçay quelle ioincture naturelle.2
Socrates dit, que quelque Dieu essaya de mettre en masse,
et confondre la douleur et la volupté: mais, que n'en pouuant sortir,
il s'aduisa de les accouppler au moins par la queuë. Metrodorus
disoit qu'en la tristesse, il y a quelque alliage de plaisir. Ie ne sçay
s'il vouloit dire autre chose; mais moy, i'imagine bien, qu'il y a•
du dessein, du consentement, et de la complaisance, à se nourrir
en la melancholie. Ie dis outre l'ambition, qui s'y peut encore mesler:
il y a quelque ombre de friandise et delicatesse, qui nous rit
et qui nous flatte, au giron mesme de la melancholie. Y a-il pas des
complexions qui en font leur aliment?3
Est quædam flere voluptas.
Et dit vn Attalus en Seneque, que la memoire de noz amis perdus
nous aggrée comme l'amer au vin trop vieil:
Minister veteris, puer, falerni
Ingere mi calices amariores:•
et comme des pommes doucement aigres. Nature nous descouure
cette confusion. Les peintres tiennent, que les mouuemens et plis
du visage, qui seruent au pleurer, seruent aussi au rire. De vray,
auant que l'vn ou l'autre soyent acheuez d'exprimer, regardez à la
conduitte de la peinture, vous estes en doubte, vers lequel c'est4
qu'on va. Et l'extremité du rire se mesle aux larmes. Nullum sine
auctoramento malum est. Quand i'imagine l'homme assiegé de
commoditez desirables: mettons le cas, que touts ses membres fussent
saisis pour tousiours, d'vn plaisir pareil à celuy de la generation
en son poinct plus excessif: ie le sens fondre soubs la charge de
son aise: et le voy du tout incapable de porter vne si pure, si constante
volupté, et si vniuerselle. De vray il fuit, quand il y est, et•
se haste naturellement d'en eschapper, comme d'vn pas, où il ne se
peut fermir, où il craind d'enfondrer. Quand ie me confesse à
moy religieusement, ie trouue que la meilleure bonté que i'aye, a
quelque teinture vicieuse. Et crains que Platon en sa plus nette
vertu (moy qui en suis autant sincere et loyal estimateur, et des1
vertus de semblable marque, qu'autre puisse estre) s'il y eust
escouté de pres (et il y escoutoit de pres) il y eust senty quelque
ton gauche, de mixtion humaine: mais ton obscur, et sensible seulement
à soy. L'homme en tout et par tout, n'est que rappiessement
et bigarrure. Les loix mesmes de la iustice, ne peuuent subsister•
sans quelque meslange d'iniustice. Et dit Platon, que ceux-là
entreprennent de couper la teste de Hydra, qui pretendent oster
des loix toutes incommoditez et inconueniens. Omne magnum exemplum
habet aliquid ex iniquo, quod contra singulos vtilitate publica
rependitur, dit Tacitus. Il est pareillement vray, que pour l'vsage2
de la vie, et seruice du commerce public, il y peut auoir de l'excez
en la pureté et perspicacité de noz esprits. Cette clarté penetrante,
a trop de subtilité et de curiosité. Il les faut appesantir et esmousser,
pour les rendre plus obeissans à l'exemple et à la pratique;
et les espessir et obscurcir, pour les proportionner à cette vie•
tenebreuse et terrestre. Pourtant se trouuent les esprits communs
et moins tendus, plus propres et plus heureux à conduire affaires.
Et les opinions de la philosophie esleuées et exquises, se trouuent
ineptes à l'exercice. Cette pointue viuacité d'ame, et cette volubilité
soupple et inquiete, trouble nos negotiations. Il faut manier3
les entreprises humaines, plus grossierement et superficiellement;
et en laisser bonne et grande part, pour les droits de la Fortune.
Il n'est pas besoin d'esclairer les affaires si profondement et si
subtilement. On s'y perd à la consideration de tant de lustres
contraires et formes diuerses, volutantibus res inter se pugnantes,•
obtorpuerant animi. C'est ce que les anciens disent de Simonides:
par ce que son imagination luy presentoit sur la demande
que luy auoit faict le Roy Hieron, pour à laquelle satisfaire il auoit
eu plusieurs iours de pensement, diuerses considerations, aiguës
et subtiles: doubtant laquelle estoit la plus vray-semblable, il desespera•
du tout de la verité. Qui en recherche et embrasse toutes
les circonstances, et consequences, il empesche son eslection. Vn
engin moyen, conduit esgallement, et suffit aux executions, de
grand, et de petit poix. Regardez que les meilleurs mesnagers, sont
ceux qui nous sçauent moins dire comme ils le sont; et que ces1
suffisans conteurs, n'y font le plus souuent rien qui vaille. Ie sçay
vn grand diseur, et tres excellent peintre de toute sorte de mesnage,
qui a laissé bien piteusement, couler par ses mains, cent mille liures
de rente. I'en sçay vn autre, qui dit, qu'il consulte mieux
qu'homme de son conseil, et n'est point au monde vne plus belle•
montre d'ame, et de suffisance, toutesfois aux effects, ses seruiteurs
trouuent, qu'il est tout autre; ie dy sans mettre le malheur
en conte.
CHAPITRE XXI. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXI.)]
Contre la faineantise.
L'EMPEREVR Vespasien estant malade de la maladie, dont il mourut,
ne laissoit pas de vouloir entendre l'estat de l'Empire: et2
dans son lict mesme, despeschoit sans cesse plusieurs affaires de
consequence: et son medecin l'en tançant, comme de chose nuisible
à sa santé: Il faut, disoit-il, qu'vn Empereur meure debout.
Voilà vn beau mot, à mon gré, et digne d'vn grand Prince. Adrian
l'Empereur s'en seruit depuis à ce mesme propos: et le deuroit on•
souuent ramenteuoir aux Roys, pour leur faire sentir, que cette
grande charge, qu'on leur donne du commandement de tant d'hommes,
n'est pas vne charge oisiue; et qu'il n'est rien qui puisse si
iustement desgouster vn subject, de se mettre en peine et en hasard
pour le seruice de son Prince, que de le voir appoltronny cependant3
luy-mesme, à des occupations lasches et vaines: et d'auoir
soing de sa conseruation, le voyant si nonchalant de la nostre.
Quand quelqu'vn voudra maintenir, qu'il vaut mieux que le
Prince conduise ses guerres par autre que par soy: la Fortune luy
fournira assez d'exemples de ceux, à qui leurs lieutenans ont mis
à chef des grandes entreprises: et de ceux encore desquels la presence
y eust esté plus nuisible, qu'vtile. Mais nul Prince vertueux•
et courageux pourra souffrir, qu'on l'entretienne de si honteuses
instructions. Soubs couleur de conseruer sa teste, comme la statue
d'vn sainct, à la bonne fortune de son estat, ils le degradent de
son office, qui est tout en action militaire, et l'en declarent incapable.
I'en sçay vn, qui aymeroit bien mieux estre battu, que de1
dormir, pendant qu'on se battroit pour luy: et qui ne vid iamais
sans ialousie, ses gents mesmes, faire quelque chose de grand en
son absence. Et Selym premier disoit auec raison, ce me semble,
que les victoires, qui se gaignent sans le maistre, ne sont pas
completes. De tant plus volontiers eust-il dit, que ce maistre deuroit•
rougir de honte, d'y pretendre part pour son nom, n'y ayant embesongné
que sa voix et sa pensée. Ny cela mesme, veu qu'en telle
besongne, les aduis et commandemens, qui apportent l'honneur,
sont ceux-là seulement, qui se donnent sur le champ, et au propre
de l'affaire. Nul pilote n'exerce son office de pied ferme. Les2
Princes de la race Hottomane, la premiere race du monde en fortune
guerriere, ont chauldement embrassé cette opinion. Et Baiazet
second auec son filz, qui s'en despartirent, s'amusants aux sciences
et autres occupations casanieres, donnerent aussi de bien grands
soufflets à leur Empire: et celuy qui regne à present, Ammurath•
troisiesme, à leur exemple, commence assez bien de s'en trouuer
de mesme. Fust-ce pas le Roy d'Angleterre, Edouard troisiesme,
qui dit de nostre Roy Charles cinquiesme, ce mot? Il n'y eut
onques Roy, qui moins s'armast, et si n'y eut onques Roy, qui tant
me donnast à faire. Il auoit raison de le trouuer estrange, comme3
vn effect du sort, plus que de la raison. Et cherchent autre adherent,
que moy, ceux qui veulent nombrer entre les belliqueux et
magnanimes conquerants, les Roys de Castille et de Portugal, de
ce qu'à douze cents lieuës de leur oisiue demeure, par l'escorte
de leurs facteurs, ils se sont rendus maistres des Indes d'vne et•
d'autre part: desquelles c'est à sçauoir, s'ils auroyent seulement
le courage d'aller iouyr en presence. L'Empereur Iulian disoit
encore plus, qu'vn philosophe et vn galant homme, ne deuoient
pas seulement respirer: c'est à dire, ne donner aux necessitez
corporelles, que ce qu'on ne leur peut refuser; tenant tousiours4
l'ame et le corps embesongnez à choses belles, grandes et vertueuses.
Il auoit honte si en public on le voyoit cracher ou suer
(ce qu'on dit aussi de la ieunesse Lacedemonienne, et Xenophon
de la Persienne) par ce qu'il estimoit que l'exercice, le trauail
continuel, et la sobrieté, deuoient auoir cuit et asseché toutes
ces superfluitez. Ce que dit Seneque ne ioindra pas mal en cet•
endroict, que les anciens Romains maintenoient leur ieunesse
droite: ils n'apprenoient, dit-il, rien à leurs enfans, qu'ils deussent
apprendre assis. C'est vne genereuse enuie, de vouloir
mourir mesme vtilement et virilement: mais l'effect n'en gist pas
tant en nostre bonne resolution, qu'en nostre bonne fortune. Mille1
ont proposé de vaincre, ou de mourir en combattant, qui ont failli
à l'vn et à l'autre: les blesseures, les prisons, leur trauersant ce
dessein, et leur prestant vne vie forcée. Il y a des maladies, qui atterrent
iusques à noz desirs, et nostre cognoissance. Fortune ne
deuoit pas seconder la vanité des legions Romaines, qui s'obligerent•
par serment, de mourir ou de vaincre. Victor, Marce Fabi,
reuertar ex acie: si fallo, Iouem patrem Gradiuúmque Martem
aliósque iratos inuoco Deos. Les Portugais disent, qu'en certain
endroit de leur conqueste des Indes ils rencontrerent des soldats,
qui s'estoyent condamnez auec horribles execrations, de n'entrer2
en aucune composition, que de se faire tuer, ou demeurer victorieux:
et pour marque de ce vœu, portoyent la teste et la barbe
rase. Nous auons beau nous hazarder et obstiner. Il semble que
les coups fuyent ceux, qui s'y presentent trop alaigrement: et
n'arriuent volontiers à qui s'y presente trop volontiers, et corrompt•
leur fin. Tel ne pouuant obtenir de perdre sa vie, par les
forces aduersaires, apres auoir tout essayé, a esté contraint, pour
fournir à sa resolution, d'en r'apporter l'honneur, ou de n'en rapporter
pas la vie: se donner soy mesme la mort, en la chaleur
propre du combat. Il en est d'autres exemples. Mais en voicy vn.3
Philistus, chef de l'armée de mer du ieune Dionysius contre les
Syracusains, leur presenta la battaille, qui fut asprement contestée,
les forces estants pareilles. En icelle il eut du meilleur au
commencement, par sa prouësse. Mais les Syracusains se rengeans
autour de sa galere, pour l'inuestir, ayant faict grands faicts•
d'armes de sa personne, pour se desuelopper, n'y esperant plus
de ressource, s'osta de sa main la vie, qu'il auoit si liberalement
abandonnée, et frustratoirement, aux mains ennemies. Moley
Moluch, Roy de Fais, qui vient de gaigner contre Sebastian Roy
de Portugal, cette iournée, fameuse par la mort de trois Roys,
et par la transmission de cette grande couronne, à celle de Castille:
se trouua grieuement malade dés lors que les Portugalois
entrerent à main armée en son estat; et alla tousiours depuis en•
empirant vers la mort, et la preuoyant. Iamais homme ne se seruit
de soy plus vigoureusement, et brauement. Il se trouua foible,
pour soustenir la pompe ceremonieuse de l'entrée de son camp,
qui est selon leur mode, pleine de magnificence, et chargée de
tout plein d'action: et resigna cet honneur à son frere. Mais ce fut1
aussi le seul office de Capitaine qu'il resigna: touts les autres
necessaires et vtiles, il les feit tres-glorieusement et exactement.
Tenant son corps couché: mais son entendement, et son courage,
debout et ferme, iusques au dernier souspir: et aucunement au-delà.
Il pouuoit miner ses ennemis, indiscretement aduancez en•
ses terres: et luy poisa merueilleusement, qu'à faute d'vn peu de
vie, et pour n'auoir qui substituer à la conduitte de cette guerre,
et affaires d'vn estat troublé, il eust à chercher la victoire sanglante
et hazardeuse, en ayant vne autre pure et nette entre ses
mains. Toutesfois il mesnagea miraculeusement la durée de sa2
maladie, à faire consumer son ennemy, et l'attirer loing de son
armée de mer, et des places maritimes qu'il auoit en la coste d'Affrique:
iusques au dernier iour de sa vie, lequel par dessein, il
employa et reserua à cette grande iournée. Il dressa sa bataille en
rond, assiegeant de toutes pars l'ost des Portugais; lequel rond•
venant à se courber et serrer, les empescha non seulement au
conflict, qui fut tres aspre par la valeur de ce ieune Roy assaillant,
veu qu'ils auoient à montrer visage à tous sens: mais aussi les
empescha à la fuitte apres leur routte. Et trouuants toutes les
issues saisies, et closes; furent contraints de se reietter à eux3
mesmes: coaceruantûrque non solùm cæde, sed etiam fuga, et s'amonceller
les vns sur les autres, fournissants aux vaincueurs vne
tres-meurtriere victoire, et tres-entiere. Mourant, il se feit porter
et tracasser où le besoing l'appelloit: et coulant le long des files,
enhortoit ses Capitaines et soldats, les vns apres les autres. Mais•
vn coing de sa battaille se laissant enfoncer, on ne le peut tenir,
qu'il ne montast à cheual l'espée au poing. Il s'efforçoit pour
s'aller mesler, ses gents l'arrestants, qui par la bride, qui par sa
robbe, et par ses estriers. Cet effort acheua d'accabler ce peu de
vie, qui luy restoit. On le recoucha. Luy se resuscitant comme en4
sursaut de cette pasmoison, toute autre faculté luy deffaillant;
pour aduertir qu'on teust sa mort (qui estoit le plus necessaire
commandement, qu'il eust lors à faire, affin de n'engendrer quelque
desespoir aux siens, par cette nouuelle) expira, tenant le doigt
contre sa bouche close: signe ordinaire de faire silence. Qui vescut
oncques si long temps, et si auant en la mort? qui mourut oncques
si debout? L'extreme degré de traitter courageusement la mort,•
et le plus naturel, c'est la veoir, non seulement sans estonnement,
mais sans soucy: continuant libre le train de la vie, iusques
dedans elle. Comme Caton, qui s'amusoit à estudier et à dormir,
en ayant vne violente et sanglante, presente en son cœur, et la tenant
en sa main.1
CHAPITRE XXII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXII.)]
Des Postes.
IE n'ay pas esté des plus foibles en cet exercice, qui est propre à
gens de ma taille, ferme et courte: mais i'en quitte le mestier:
il nous essaye trop, pour y durer long temps. Ie lisois à cette
heure, que le Roy Cyrus, pour receuoir plus facilement nouuelles
de tous les costez de son Empire, qui estoit d'vne fort grande estenduë,•
fit regarder combien vn cheual pouuoit faire de chemin en
vn iour, tout d'vne traicte, et à cette distance il establit des
hommes, qui auoient charge de tenir des cheuaux prests, pour en
fournir à ceux qui viendroient vers luy. Et disent aucuns, que cette
vistesse d'aller, reuient à la mesure du vol des gruës. Cæsar dit2
que Lucius Vibulus Rufus, ayant haste de porter vn aduertissement
à Pompeius, s'achemina vers luy iour et nuict, changeant de
cheuaux, pour faire diligence. Et luy mesme, à ce que dit Suetone,
faisoit cent mille par iour, sur vn coche de louage. Mais c'estoit
vn furieux courrier: car où les riuieres luy tranchoient son chemin,•
il les franchissoit à nage: et ne se destourna iamais pour
querir vn pont, ou vn gué. Tiberius Nero allant voir son frere
Drusus, malade en Allemaigne, fit deux cens mille, en vingt quatre
heures, ayant trois coches. En la guerre des Romains contre le
Roy Antiochus, T. Sempronius Gracchus, dit Tite-Liue, per dispositos
equos propè incredibili celeritate ab Amphissa tertio die Pellam
peruenit: et appert à veoir le lieu, que c'estoient postes assises,
non freschement ordonnées pour cette course. L'inuention de
Cecinna à renuoyer des nouuelles à ceux de sa maison, auoit bien•
plus de promptitude: il emporta quand et soy des arondelles, et
les relaschoit vers leurs nids, quand il vouloit r'enuoyer de ses
nouuelles, en les teignant de marque de couleur propre à signifier
ce qu'il vouloit, selon qu'il auoit concerté auec les siens. Au
theatre à Rome, les maistres de famille, auoient des pigeons dans1
leur sein, ausquels ils attachoyent des lettres, qu'ils vouloient
mander quelque chose à leurs gens au logis: et estoient dressez à en
rapporter response. D. Brutus en vsa assiegé à Mutine, et autres
ailleurs. Au Peru, ils couroyent sur les hommes, qui les chargeoient
sur les espaules à tout des portoires, par telle agilité, que•
tout en courant, les premiers porteurs reiettoyent aux seconds
leur charge, sans arrester vn pas. I'entends que les Valachi,
courriers du grand Seigneur, font des extremes diligences: d'autant
qu'ils ont loy de desmonter le premier passant qu'ils trouuent
en leur chemin, en luy donnant leur cheual recreu. Pour se garder2
de lasser, ils se serrent à trauers le corps bien estroittement, d'vne
bande large comme font assez d'autres. Ie n'ay trouué nul seiour
à cet vsage.
CHAPITRE XXIII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXIII.)]
Des mauuais moyens employez à bonne fin.
IL se trouue vne merueilleuse relation et correspondance, en cette
vniuerselle police des ouurages de Nature: qui montre bien•
qu'elle n'est ny fortuite ny conduite par diuers maistres. Les maladies
et conditions de nos corps, se voyent aussi aux estats et
polices: les royaumes, les republiques naissent, fleurissent et fanissent
de vieillesse, comme nous. Nous sommes subiects à vne
repletion d'humeurs inutile et nuysible, soit de bonnes humeurs,
(car cela mesme les medecins le craignent: et par ce qu'il n'y a•
rien de stable chez nous, ils disent que la perfection de santé
trop allegre et vigoureuse, il nous la faut essimer et rabatre par
art, de peur que nostre nature ne se pouuant rassoir en nulle
certaine place, et n'ayant plus où monter pour s'ameliorer, ne
se recule en arriere en desordre et trop à coup: ils ordonnent1
pour cela aux atletes les purgations et les saignées, pour leur
soustraire cette superabondance de santé) soit repletion de mauuaises
humeurs, qui est l'ordinaire cause des maladies. De
semblable repletion se voyent les estats souuent malades: et a lon
accoustumé d'vser de diuerses sortes de purgation. Tantost on•
donne congé à vne grande multitude de familles, pour en descharger
le païs, lesquelles vont chercher ailleurs où s'accommoder aux
despens d'autruy. De cette façon nos anciens Francons partis du
fons d'Alemaigne, vindrent se saisir de la Gaule, et en deschasser
les premiers habitans: ainsi se forgea cette infinie marée d'hommes,2
qui s'escoula en Italie soubs Brennus et autres: ainsi les Gots et
Vuandales: comme aussi les peuples qui possedent à present la
Grece, abandonnerent leur naturel païs pour s'aller loger ailleurs
plus au large: et à peine est il deux ou trois coins au monde, qui
n'ayent senty l'effect d'vn tel remuement. Les Romains bastissoient•
par ce moyen leurs colonies: car sentans leur ville se grossir
outre mesure, ils la deschargeoient du peuple moins necessaire, et
l'enuoyoient habiter et cultiuer les terres par eux conquises. Par
fois aussi ils ont à escient nourry des guerres auec aucuns leurs
ennemis, non seulement pour tenir leurs hommes en haleine, de3
peur que l'oysiueté mere de corruption, ne leur apportast quelque
pire inconuenient:
Et patimur longæ pacis mala; sæuior armis,
Luxuria incumbit.
Mais aussi pour seruir de saignée à leur Republique, et esuanter•
vn peu la chaleur trop vehemente de leur ieunesse: escourter et
esclaircir le branchage de ce tige abondant en trop de gaillardise:
à cet effect se sont ils autrefois seruis de la guerre contre les
Carthaginois. Au traité de Bretigny, Edoüard troisiesme Roy d'Angleterre,
ne voulut comprendre en cette paix generalle, qu'il fit4
auec nostre Roy, le different du Duché de Bretaigne, affin qu'il eust
où se descharger, de ses hommes de guerre, et que cette foulle
d'Anglois, dequoy il s'estoit seruy aux affaires de deça, ne se reiettast
en Angleterre. Ce fut l'vne des raisons, pourquoy nostre Roy
Philippe consentit d'enuoyer Iean son fils à la guerre d'outre-mer:
à fin d'emmener quand et luy vn grand nombre de ieunesse bouïllante,
qui estoit en sa gendarmerie. Il y en a plusieurs en ce temps,
qui discourent de pareille façon, souhaitans que cette esmotion•
chaleureuse, qui est parmy nous, se peust deriuer à quelque guerre
voisine, de peur que ces humeurs peccantes, qui dominent pour
cette heure nostre corps, si on ne les escoulle ailleurs, maintiennent
nostre fiebure tousiours en force, et apportent en fin nostre
entiere ruine. Et de vray, vne guerre estrangere est vn mal bien1
plus doux que la ciuile: mais ie ne croy pas que Dieu fauorisast
vne si iniuste entreprise, d'offencer et quereler autruy pour nostre
commodité.
Nil mihi tam valdè placeat, Rhamnusia virgo,
Quòd temerè inuitis suscipiatur heris.•
Toutesfois la foiblesse de nostre condition, nous pousse souuent
à cette necessité, de nous seruir de mauuais moyens pour vne
bonne fin. Lycurgus, le plus vertueux et parfaict legislateur qui fut
onques, inuenta cette tres-iniuste façon, pour instruire son peuple à
la temperance, de faire enyurer par force les Elotes, qui estoyent2
leurs serfs: à fin qu'en les voyant ainsi perdus et enseuelis dans
le vin, les Spartiates prinsent en horreur le desbordement de ce
vice. Ceux là auoyent encore plus de tort, qui permettoyent anciennement
que les criminels, à quelque sorte de mort qu'ils fussent
condamnez, fussent deschirez tous vifs par les medecins, pour y•
voir au naturel nos parties interieures, et en establir plus de certitude
en leur art: car s'il se faut desbaucher, on est plus excusable,
le faisant pour la santé de l'ame, que pour celle du corps:
comme les Romains dressoient le peuple à la vaillance et au mespris
des dangers, et de la mort, par ces furieux spectacles de gladiateurs3
et escrimeurs à outrance, qui se combattoient, détailloient,
et entretuoyent en leur presence:
Quid vesani aliud sibi vult ars impia ludi,
Quid mortes iuuenum, quid sanguine pasta voluptas?
Et dura cet vsage iusques à Theodosius l'Empereur.•
Arripe dilatam tua, dux, in tempora famam,
Quódque patris superest, successor laudis habeto.
Nullus in vrbe cadat, cuius sit pæna voluptas.
Iam solis contenta feris, infamis arena
Nulla cruentatis homicidia ludat in armis.4
C'estoit à la verité vn merueilleux exemple, et de tres-grand fruict,
pour l'institution du peuple, de voir tous les iours en sa presence,
cent, deux cents, voire mille coupples d'hommes armez les vns
contre les autres, se hacher en pieces, auec vne si extreme fermeté
de courage, qu'on ne leur vist lascher vne parolle de foiblesse
ou commiseration, iamais tourner le dos, ny faire seulement vn
mouuemont lasche, pour gauchir au coup de leur aduersaire: ains•
tendre le col à son espee, et se presenter au coup. Il est aduenu
à plusieurs d'entre eux, estans blessez à mort de force playes,
d'enuoyer demander au peuple, s'il estoit content de leur deuoir,
auant que se coucher pour rendre l'esprit sur la place. Il ne falloit
pas seulement qu'ils combattissent et mourussent constamment,1
mais encore allegrement: en maniere qu'on les hurloit et maudissoit,
si on les voyoit estriuer à receuoir la mort. Les filles mesmes
les incitoient:
Consurgit ad ictus;
Et, quoties victor ferrum iugulo inserit, illa•
Delicias ait esse suas, pectúsque iacentis
Virgo modesta iubet conuerso pollice rumpi.
Les premiers Romains employoient à cet exemple les criminels.
Mais depuis on y employa des serfs innocens, et des libres mesmes,
qui se vendoyent pour cet effect: iusques à des Senateurs et Cheualiers2
Romains: et encores des femmes:
Nunc caput in mortem vendunt, et funus arenæ,
Atque hostem sibi quisque parat, cùm bella quiescunt.
Hos inter fremitus nouósque lusus,
Stat sexus rudis insciúsque ferri,•
Et pugnas capit improbus viriles.
Ce que ie trouuerois fort estrange et incroyable, si nous n'estions
accoustumez de voir tous les iours en nos guerres, plusieurs miliasses
d'hommes estrangers, engageants pour de l'argent leur
sang et leur vie, à des querelles, où ils n'ont aucun interest.3
CHAPITRE XXIIII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXIV.)]
De la grandeur Romaine
IE ne veux dire qu'vn mot de cet argument infiny, pour montrer
la simplesse de ceux, qui apparient à celle là, les chetiues grandeurs
de ce temps. Au septiesme liure des epistres familieres de
Cicero (et que les grammairiens en ostent ce surnom, de familieres,
s'ils veulent, car à la verité il n'y est pas fort à propos: et ceux qui
au lieu de familieres y ont substitué ad familiares, peuuent tirer
quelque argument pour eux, de ce que dit Suetone en la vie de
Cæsar, qu'il y auoit vn volume de lettres de luy ad familiares) il y•
en a vne, qui s'adresse à Cæsar estant lors en la Gaule, en laquelle
Cicero redit ces mots, qui estoyent sur la fin d'vn' autre lettre,
que Cæsar luy auoit escrit: Quant à Marcus Furius, que tu m'as
recommandé, ie le feray Roy de Gaule, et si tu veux, que i'aduance
quelque autre de tes amis, enuoye le moy. Il n'estoit pas nouueau1
à vn simple citoyen Romain, comme estoit lors Cæsar, de disposer
des Royaumes, car il osta bien au Roy Deiotarus le sien, pour
le donner à vn Gentil-homme de la ville de Pergame nommé
Mithridates. Et ceux qui escriuent sa vie enregistrent plusieurs
Royaumes par luy vendus: et Suetone dit qu'il tira pour vn coup,•
du Roy Ptolomæus, trois millions six cens mill' escus, qui fut bien
pres de luy vendre le sien.
Tot Galatæ, tot Pontus eat, tot Lydia nummis.
Marcus Antonius disoit que la grandeur du peuple Romain ne
se montrait pas tant, par ce qu'il prenoit, que par ce qu'il donnoit.2
Si en auoit il quelque siecle auant Antonius, osté vn entre autres,
d'authorité si merueilleuse, qu'en toute son histoire, ie ne sçache
marque, qui porte plus haut le nom de son credit. Antiochus possedoit
toute l'Ægypte, et estoit apres à conquerir Cypre, et autres
demeurants de cet empire. Sur le progrez de ses victoires, C. Popilius•
arriua à luy de la part du Senat: et d'abordée, refusa de
luy toucher à la main, qu'il n'eust premierement leu les lettres
qu'il luy apportoit. Le Roy les ayant leuës, et dict, qu'il en delibereroit:
Popilius circonscrit la place où il estoit auec sa baguette,
en luy disant: Ren moy responce, que ie puisse rapporter au Senat,3
auant que tu partes de ce cercle. Antiochus estonné de la rudesse
d'vn si pressant commandement, apres y auoir vn peu songé: Ie
feray, dit-il, ce que le Senat me commande. Lors le salüa Popilius,
comme amy du peuple Romain. Auoir renoncé à vne si grande
Monarchie, et cours d'vne si fortunée prosperité, par l'impression•
de trois traits d'escriture! Il eut vrayement raison, comme il fit,
d'enuoyer depuis dire au Senat par ses ambassadeurs, qu'il auoit
receu leur ordonnance, de mesme respect, que si elle fust venuë
des Dieux immortels. Tous les Royaumes qu'Auguste gaigna par
droict de guerre, il les rendit à ceux qui les auoyent perdus, ou4
en fit present à des estrangers. Et sur ce propos Tacitus parlant
du Roy d'Angleterre Cogidunus, nous fait sentir par vn merueilleux
traict cette infinie puissance. Les Romains, dit-il, auoyent
accoustumé de toute ancienneté, de laisser les Roys, qu'ils auoyent
surmontez, en la possession de leurs Royaumes, soubs leur authorité:
à ce qu'ils eussent des Roys mesmes, vtils de la seruitude:
Vt haberent instrumenta seruitutis et reges. Il est vray-semblable,•
que Solyman, à qui nous auons veu faire liberalité du Royaume
d'Hongrie, et autres estats, regardoit plus à cette consideration,
qu'à celle qu'il auoit accoustumé d'alleguer; Qu'il estoit saoul et
chargé, de tant de Monarchies et de domination, que sa vertu, ou
celle de ses ancestres, luy auoyent acquis.1
CHAPITRE XXV. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXV.)]
De ne contrefaire le malade.
IL y a vn epigramme en Martial qui est des bons, car il y en a chez
luy de toutes sortes: où il recite plaisamment l'histoire de
Cælius, qui pour fuir à faire la cour à quelques grans à Rome, se
trouuer à leur leuer, les assister et les suyure, fit la mine d'auoir
la goute: et pour rendre son excuse plus vray-semblable, se faisoit•
oindre les iambes, les auoit enueloppees, et contre-faisoit entierement
le port et la contenance d'vn homme gouteux. En fin la
Fortune luy fit ce plaisir de l'en rendre tout à faict.
Tantum cura potest et ars doloris!
Desiit fingere Cœlius podagram.2
I'ay veu en quelque lieu d'Appian, ce me semble, vne pareille
histoire, d'vn qui voulant eschapper aux proscriptions des triumvirs
de Rome, pour se desrober de la cognoissance de ceux qui le poursuyuoient,
se tenant caché et trauesti, y adiousta encore cette
inuention, de contre-faire le borgne: quand il vint à recouurer vn•
peu plus de liberté, et qu'il voulut deffaire l'emplatre qu'il auoit
long temps porté sur son œil, il trouua que sa veuë estoit effectuellement
perdue soubs ce masque. Il est possible que l'action de la
veuë s'estoit hebetée, pour auoir esté si long temps sans exercice,
et que la force visiue s'estoit toute reietée en l'autre œil. Car nous3
sentons euidemment que l'œil que nous tenons couuert, r'enuoye à
son compaignon quelque partie de son effect: en maniere que
celuy qui reste, s'en grossit et s'en enfle. Comme aussi l'oisiueté,
auec la chaleur des liaisons et des medicamens, auoit bien peu
attirer quelque humeur podagrique au gouteux de Martial. Lisant•
chez Froissard, le vœu d'vne troupe de ieunes Gentils-hommes
Anglois, de porter l'œil gauche bandé, iusques à ce qu'ils eussent
passé en France, et exploité quelque faict d'armes sur nous: ie
me suis souuent chatouïllé de ce pensement, qu'il leur eust pris,
comme à ces autres, et qu'ils se fussent trouuez tous éborgnez au•
reuoir des maistresses, pour lesquelles ils auoyent faict
l'entreprise. Les meres ont raison de tancer leurs enfans, quand ils
contrefont les borgnes, les boiteux et les bicles, et tels autres
defauts de la personne: car outre ce que le corps ainsi tendre en
peut receuoir vn mauuais ply, ie ne sçay comment il semble que1
la Fortune se ioüe à nous prendre au mot: et i'ay ouy reciter
plusieurs exemples de gens deuenus malades ayant dessigné de
feindre l'estre. De tout temps i'ay apprins de charger ma main et
à cheual et à pied, d'vne baguette ou d'vn baston: iusques à y
chercher de l'elegance, et m'en seiourner, d'vne contenance affettée.•
Plusieurs m'ont menacé, que Fortune tourneroit vn iour
cette mignardise en necessité. Ie me fonde sur ce que ie seroy le
premier goutteux de ma race. Mais alongeons ce chapitre et le
bigarrons d'vne autre piece, à propos de la cecité. Pline dit d'vn,
qui songeant estre aueugle en dormant, se le trouua l'endemain,2
sans aucune maladie precedente. La force de l'imagination peut
bien ayder à cela, comme i'ay dit ailleurs, et semble que Pline
soit de cet aduis: mais il est plus vray-semblable, que les mouuemens
que le corps sentoit au dedans, desquels les medecins trouueront,
s'ils veulent, la cause, qui luy ostoient la veuë, furent•
occasion du songe. Adioustons encore vn' histoire voisine de ce
propos, que Seneque recite en l'vne de ses lettres: Tu sçais, dit-il,
escriuant à Lucilius, que Harpasté la folle de ma femme, est demeurée
chez moy pour charge hereditaire: car de mon goust ie
suis ennemy de ces montres, et si i'ay enuie de rire d'vn fol, il3
ne me le faut chercher guere loing, ie ris de moy-mesme. Cette
folle, a subitement perdu la veuë. Ie te recite chose estrange,
mais veritable: elle ne sent point qu'elle soit aueugle, et presse
incessamment son gouuerneur de l'emmener, par ce qu'elle dit
que ma maison est obscure. Ce que nous rions en elle, ie te prie
croire, qu'il aduient à chacun de nous: nul ne cognoist estre
auare, nul conuoiteux. Encore les aueugles demandent vn guide,•
nous nous fouruoions de nous mesmes. Ie ne suis pas ambitieux,
disons nous, mais à Rome on ne peut viure autrement: ie ne suis
pas sumptueux, mais la ville requiert vne grande despence: ce
n'est pas ma faute, si ie suis cholere, si ie n'ay encore establi aucun
train asseuré de vie, c'est la faute de la ieunesse. Ne cherchons1
pas hors de nous nostre mal, il est chez nous: il est planté en nos
entrailles. Et cela mesme, que nous ne sentons pas estre malades,
nous rend la guerison plus malaisée. Si nous ne commençons de
bonne heure à nous penser, quand aurons nous pourueu à tant de
playes et à tant de maux? Si auons nous vne tres-douce medecine,•
que la philosophie: car des autres, on n'en sent le plaisir, qu'apres
la guerison, cette cy plaist et guerit ensemble. Voyla ce que dit
Seneque, qui m'a emporté hors de mon propos: mais il y a du profit
au change.
CHAPITRE XXVI. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXVI.)]
Des pouces.
TACITVS recite que parmy certains Roys barbares, pour faire vne2
obligation asseurée, leur maniere estoit, de joindre estroictement
leurs mains droites l'vne à l'autre, et s'entrelasser les pouces:
et quand à force de les presser le sang en estoit monté au bout,
ils les blessoient de quelque legere pointe, et puis se les
entresuçoient. Les medecins disent, que les pouces sont les maistres•
doigts de la main, et que leur etymologie Latine vient de pollere.
Les Grecs l'appellent αντιχειρ, comme qui diroit vne autre main. Et
il semble que par fois les Latins les prennent aussi en ce sens, de
main entiere:
Sed nec vocibus excitata blandis,3
Molli pollice nec rogata, surgit.
C'estoit à Rome vne signification de faueur, de comprimer et
baisser les pouces:
Fautor vtroque tuum laudabit pollice ludum:
et de desfaueur de les hausser et contourner au dehors:
Conuerso pollice vulgi,•
Quemlibet occidunt populariter.
Les Romains dispensoient de la guerre, ceux qui estoient blessez
au pouce, comme s'ils n'auoient plus la prise des armes assez
ferme. Auguste confisqua les biens à vn Cheualier Romain, qui
auoit par malice couppé les pouces à deux siens ieunes enfans,1
pour les excuser d'aller aux armées: et auant luy, le Senat du
temps de la guerre Italique, auoit condamné Caius Vatienus à prison
perpetuelle, et luy auoit confisqué tous ses biens, pour s'estre
à escient couppé le pouce de la main gauche, pour s'exempter de
ce voyage. Quelqu'vn, dont il ne me souuient point, ayant•
gaigné vne bataille nauale, fit coupper les pouces à ses ennemis
vaincus pour leur oster le moyen de combattre et de tirer la rame.
Les Atheniens les firent coupper aux Æginetes, pour leur oster la
preference en l'art de marine. En Lacedemone le maistre chastioit
les enfans en leur mordant le pouce.2
CHAPITRE XXVII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXVII.)]
Coüardise mere de la cruauté.
I'AY souuent ouy dire, que la coüardise est mere de la cruauté:
et si ay par experience apperçeu, que cette aigreur, et aspreté
de courage malitieux et inhumain, s'accompaigne coustumierement
de mollesse feminine. I'en ay veu des plus cruels, subiets à pleurer
aiséement, et pour des causes friuoles. Alexandre tyran de Pheres,•
ne pouuoit souffrir d'ouyr au theatre le ieu des tragedies, de peur
que ses cytoyens ne le vissent gemir aux malheurs d'Hecuba, et
d'Andromache, luy qui sans pitié, faisoit cruellement meurtrir tant
de gens tous les iours. Seroit-ce foiblesse d'ame qui les rendist
ainsi ployables à toutes extremitez? La vaillance, de qui c'est l'effect3
de s'exercer seulement contre la resistence,
Nec nisi bellantis gaudet ceruice iuuenci,
s'arreste à voir l'ennemy à sa mercy. Mais la pusillanimité, pour
dire qu'elle est aussi de la feste, n'ayant peu se mesler à ce premier
rolle, prend pour sa part le second, du massacre et du sang. Les
meurtres des victoires, s'exercent ordinairement par le peuple, et•
par les officiers du bagage. Et ce qui fait voir tant de cruautez
inouies aux guerres populaires, c'est que cette canaille de vulgaire
s'aguerrit, et se gendarme, à s'ensanglanter iusques aux coudes,
et deschiqueter vn corps à ses pieds, n'ayant resentiment d'autre
vaillance.1
Et lupus et turpes instant morientibus vrsi,
Et quæcunque minor nobilitale fera est.
Comme les chiens coüards, qui deschirent en la maison, et mordent
les peaux des bestes sauuages, qu'ils n'ont osé attaquer aux
champs. Qu'est-ce qui faict en ce temps, nos querelles toutes mortelles?•
et que là où nos peres auoyent quelque degré de vengeance,
nous commençons à cette heure par le dernier: et ne se parle
d'arriuée que de tuer? Qu'est-ce, si ce n'est coüardise? Chacun
sent bien, qu'il y a plus de brauerie et desdain, à battre son ennemy,
qu'à l'acheuer, et de le faire bouquer, que de le faire mourir.2
D'auantage que l'appetit de vengeance s'en assouuit et contente
mieux: car elle ne vise qu'à donner ressentiment de soy. Voyla
pourquoy, nous n'attaquons pas vne beste, ou vne pierre, quand
elle nous blesse, d'autant qu'elles sont incapables de sentir nostre
reuenche. Et de tuer vn homme, c'est le mettre à l'abry de nostre•
offence. Et tout ainsi comme Bias crioit à vn meschant homme, le
sçay que tost ou tard tu en seras puny, mais ie crains que ie ne le
voye pas: et plaignoit les Orchomeniens, de ce que la penitence que
Lyciscus eut de la trahison contre eux commise, venoit en saison,
qu'il n'y auoit personne de reste, de ceux qui en auoient esté interessez,3
et ausquels deuoit toucher le plaisir de cette penitence.
Tout ainsin est à plaindre la vengeance, quand celuy enuers lequel
elle s'employe, pert le moyen de la souffrir. Car comme le vengeur
y veut voir, pour en tirer du plaisir, il faut que celuy sur lequel il
se venge, y voye aussi, pour en receuoir du desplaisir, et de la repentance.•
Il s'en repentira, disons nous. Et pour luy auoir donné
d'une pistolade en la teste, estimons nous qu'il s'en repente? Au
rebours, si nous nous en prenons garde, nous trouuerons qu'il nous
fait la mouë en tombant. Il ne nous en sçait pas seulement mauuais
gré, c'est bien loing de s'en repentir. Et luy prestons le plus4
fauorable de touts les offices de la vie, qui est de le faire mourir
promptement et insensiblement. Nous sommes à conniller, à trotter,
et à fuir les officiers de la iustice, qui nous suyuent: et luy
est en repos. Le tuer, est bon pour euiter l'offence à venir, non
pour venger celle qui est faicte. C'est vne action plus de crainte,
que de brauerie: de precaution, que de courage: de defense, que
d'entreprinse. Il est apparent que nous quittons par là, et la vraye fin•
de la vengeance, et le soing de nostre reputation. Nous craignons,
s'il demeure en vie, qu'il nous recharge d'vne pareille. Ce n'est
pas contre luy, c'est pour toy, que tu t'en deffais. Au Royaume
de Narsingue cet expedient nous demeureroit inutile. Là, non
seulement les gents de guerre, mais aussi les artisans, demeslent1
leurs querelles à coups d'espée. Le Roy ne refuse point le camp à
qui se veut battre: et assiste, quand ce sont personnes de qualité:
estrenant le victorieux d'vne chaisne d'or: mais pour laquelle conquerir,
le premier, à qui il en prend enuie, peut venir aux armes
auec celuy qui la porte. Et pour s'estre desfaict d'vn combat, il en•
a plusieurs sur les bras. Si nous pensions par vertu estre tousiours
maistres de nostre ennemy, et le gourmander à nostre
poste, nous serions bien marris qu'il nous eschappast, comme il
faict en mourant. Nous voulons vaincre plus seurement qu'honorablement.
Et cherchons plus la fin, que la gloire, en nostre querelle.2
Asinius Pollio, pour vn honneste homme moins excusable,
representa vne erreur pareille: qui ayant escript des inuectiues
contre Plancus, attendoit qu'il fust mort, pour les publier. C'estoit
faire la figue à vn aueugle et dire des pouïlles à vn sourd, et offenser
vn homme sans sentiment plustost que d'encourir le hazard de•
son ressentiment. Aussi disoit on pour luy, que ce n'estoit qu'aux
lutins de luitter les morts. Celuy qui attend à veoir trespasser
l'autheur, duquel il veut combattre les escrits, que dit-il, sinon
qu'il est foible et noisif? On disoit à Aristote, que quelqu'vn auoit
mesdit de luy: Qu'il face plus, dit-il, qu'il me fouëtte, pourueu3
que ie n'y soy pas. Nos peres se contentoyent de reuencher vne
iniure par vn démenti, vn démenti par vn coup, et ainsi par ordre.
Ils estoient assez valeureux pour ne craindre pas leur aduersaire,
viuant, et outragé. Nous tremblons de frayeur, tant que nous le
voyons en pieds. Et qu'il soit ainsi, nostre belle pratique d'auiourdhuy,•
porte elle pas de poursuyure à mort, aussi bien celuy
que nous auons offencé, que celuy qui nous a offencez? C'est aussi
vne espece de lascheté, qui a introduit en nos combats singuliers,
cet vsage, de nous accompagner de seconds, et tiers, et quarts.
C'estoit anciennement des duels, ce sont à cette heure rencontres,
et batailles. La solitude faisoit peur aux premiers qui l'inuenterent:
Quum in se cuique minimum fiduciæ esset. Car naturellement
quelque compagnie que ce soit, apporte confort, et soulagement•
au danger. On se seruoit anciennement de personnes
tierces, pour garder qu'il ne s'y fist desordre et desloyauté, et
pour tesmoigner de la fortune du combat. Mais depuis qu'on a pris
ce train, qu'ils s'engagent eux mesmes, quiconque y est conuié, ne
peut honnestement s'y tenir comme spectateur, de peur qu'on ne1
luy attribue, que ce soit faute ou d'affection, ou de cœur. Outre
l'iniustice d'vne telle action, et vilenie, d'engager à la protection
de vostre honneur, autre valeur et force que la vostre, ie trouue
du desaduantage à vn homme de bien, et qui pleinement se fie de
soy, d'aller mesler sa fortune, à celle d'vn second: chacun court•
assez de hazard pour soy, sans le courir encore pour vn autre: et
a assez à faire à s'asseurer en sa propre vertu, pour la deffence de
sa vie, sans commettre chose si chere en mains tierces. Car s'il n'a
esté expressement marchandé au contraire, des quatre, c'est vne
partie liée. Si vostre second est à terre, vous en auez deux sus les2
bras, auec raison. Et de dire que c'est supercherie, elle l'est voirement:
comme de charger bien armé, vn homme qui n'a qu'vn
tronçon d'espée; ou tout sain, vn homme qui est desia fort blessé.
Mais si ce sont auantages, que vous ayez gaigné en combatant,
vous vous en pouuez seruir sans reproche. La disparité et inegalité•
ne se poise et considere, que de l'estat en quoy se commence
la meslée: du reste prenez vous en à la Fortune. Et quand vous
en aurez tout seul, trois sur vous, vos deux compaignons s'estant
laissez tuer, on ne vous fait non plus de tort, que ie ferois à la
guerre, de donner vn coup d'espee à l'ennemy, que ie verrois attaché3
à l'vn des nostres, de pareil auantage. La nature de la societé
porte, où il y a trouppe contre trouppe (comme où nostre
Duc d'Orleans, deffia le Roy d'Angleterre Henry, cent contre cent,
trois cents contre autant, comme les Argiens contre les Lacedemoniens:
trois à trois, comme les Horatiens contre les Curiatiens)•
que la multitude de chasque part, n'est considerée que pour vn
homme seul. Par tout où il y a compagnie, le hazard y est confus
et meslé. I'ay interest domestique à ce discours. Car mon frere
sieur de Matecoulom, fut conuié à Rome, à seconder vn Gentil-homme
qu'il ne cognoissoit guere, lequel estoit deffendeur, et appellé
par vn autre. En ce combat, il se trouua de fortune auoir en
teste, vn qui luy estoit plus voisin et plus cogneu (ie voudrois qu'on
me fist raison de ces loix d'honneur, qui vont si souuent choquant
et troublant celles de la raison). Apres s'estre desfaict de son•
homme, voyant les deux maistres de la querelle, en pieds encores,
et entiers, il alla descharger son compaignon. Que pouuoit
il moins? deuoit-il se tenir coy, et regarder deffaire, si le sort
l'eust ainsi voulu, celuy pour la deffence duquel, il estoit là venu?
Ce qu'il auoit faict iusques alors, ne seruoit rien à la besongne: la1
querelle estoit indecise. La courtoisie que vous pouuez, et certes
deuez faire à vostre ennemy, quand vous l'auez reduict en mauuais
termes, et à quelque grand desaduantage, ie ne vois pas
comment vous la puissiez faire, quand il va de l'interest d'autruy,
où vous n'estes que suiuant, où la dispute n'est pas vostre. Il ne•
pouuoit estre ny iuste, ny courtois, au hazard de celuy auquel il
s'estoit presté. Aussi fut-il deliuré des prisons d'Italie, par vne
bien soudaine et solemne recommandation de nostre Roy. Indiscrette
nation. Nous ne nous contentons pas de faire sçauoir nos
vices, et folies, au monde, par reputation: nous allons aux nations2
estrangeres, pour les leur faire voir en presence. Mettez trois François
aux deserts de Lybie, ils ne seront pas vn mois ensemble,
sans se harceler et esgratigner. Vous diriez que cette peregrination,
est vne partie dressée, pour donner aux estrangers le plaisir
de nos tragedies: et le plus souuent à tels, qui s'esiouyssent de•
nos maux, et qui s'en moquent. Nous allons apprendre en Italie à
escrimer: et l'exerçons aux despends de nos vies, auant que de le
sçauoir. Si faudroit-il suyuant l'ordre de la discipline, mettre la
theorique auant la pratique. Nous trahissons nostre
apprentissage:3
Primitiæ iuuenum miseræ, bellique futuri
Dura rudimenta!
Ie sçay bien que c'est vn art vtile à sa fin (au duel des deux
Princes, cousins germains, en Hespaigne, le plus vieil, dit Tite
Liue, par l'addresse des armes et par ruse, surmonta facilement les•
forces estourdies du plus ieune) et comme i'ay cognu par experience,
duquel la cognoissance a grossi le cœur à aucuns, outre
leur mesure naturelle. Mais ce n'est pas proprement vertu, puis
qu'elle tire son appuy de l'addresse, et qu'elle prend autre fondement
que de soy-mesme. L'honneur des combats consiste en la4
ialousie du courage, non de la science. Et pourtant ay-ie veu
quelqu'vn de mes amis, renommé pour grand maistre en cet exercice,
choisir en ses querelles, des armes, qui luy ostassent le moyen
de cet aduantage: et lesquelles dépendoient entierement de la
Fortune, et de l'asseurance: à fin qu'on n'attribuast sa victoire,
plustost à son escrime, qu'à sa valeur. Et en mon enfance, la noblesse
fuyoit la reputation de bon escrimeur comme iniurieuse:
et se desroboit pour l'apprendre, comme mestier de subtilité, desrogeant•
à la vraye et naïfue vertu.
Non schiuar, non parar, non ritirarsi,
Voglion costor, nè qui destrezza ha parte;
Non danno i colpi finti hor pieni, hor scarsi,
Toglie l'ira e il furor l'vso de l'arte,1
Odi le spade horribilmente vrtarsi
A mezzo il ferro, il piè d'orma non parte,
Sempre è il piè fermo, é la man sempre in moto;
Nè scende taglio in van, ne punta a voto.
Les butes, les tournois, les barrieres, l'image des combats guerriers,•
estoyent l'exercice de nos peres. Cet autre exercice, est
d'autant moins noble, qu'il ne regarde qu'vne fin priuée: qui nous
apprend à nous entreruyner, contre les loix et la iustice: et qui en
toute façon, produict tousiours des effects dommageables. Il est
bien plus digne et mieux seant, de s'exercer en choses qui asseurent,2
non qui offencent nostre police: qui regardent la publique
seurté et la gloire commune. Publius Rutilius Consus fut le premier,
qui instruisit le soldat, à manier ses armes par adresse et
science, qui conioignit l'art à la vertu: non pour l'vsage de querelle
priuée, ce fut pour la guerre et querelles du peuple Romain. Escrime•
populaire et ciuile. Et outre l'exemple de Cæsar, qui ordonna aux
siens de tirer principalement au visage des gensdarmes de Pompeius
en la bataille de Pharsale: mille autres chefs de guerre se sont
ainsin aduisez, d'inuenter nouuelle forme d'armes, nouuelle forme
de frapper et de se couurir, selon le besoing de l'affaire present.3
Mais tout ainsi que Philopœmen condamna la lucte, en quoy il
excelloit, d'autant que les preparatifs qu'on employoit à cet exercice,
estoient diuers à ceux, qui appartiennent à la discipline militaire, à
laquelle seule il estimoit les gens d'honneur, se deuoir amuser:
il me semble aussi, que cette adresse à quoy on façonne ses membres,•
ces destours et mouuements, à quoy on dresse la ieunesse, en
cette nouuelle eschole, sont non seulement inutiles, mais contraires
plustost, et dommageables à l'vsage du combat militaire. Aussi
y employent communement noz gents, des armes particulieres, et
peculierement destinées à cet vsage. Et i'ay veu, qu'on ne trouuoit4
guere bon, qu'vn Gentil-homme, conuié à l'espée et au poignard,
s'offrist en equipage de gendarme. Ny qu'vn autre offrist d'y aller
auec sa cape, au lieu du poignard. Il est digne de consideration,
que Lachez, en Platon, parlant d'vn apprentissage de manier les
armes, conforme au nostre, dit n'auoir iamais de cette eschole veu
sortir nul grand homme de guerre, et nomméement des maistres
d'icelle. Quant à ceux là, nostre experience en dit bien autant. Du•
reste, aumoins pouuons nous tenir que ce sont suffisances de nulle
relation et correspondance. Et en l'institution des enfants de sa
police, Platon interdit les arts de mener les poings, introduittes par
Amycus et Epeius: et de lucter, par Antæus et Cecyo: par ce
qu'elles ont autre but, que de rendre la ieunesse apte au seruice1
bellique, et n'y conferent point. Mais ie m'en vois vn peu bien à
gauche de mon theme. L'Empereur Maurice, estant aduerty par
songes, et plusieurs prognostiques, qu'vn Phocas, soldat pour lors
incognu, le deuoit tuer: demandoit à son gendre Philippus, qui
estoit ce Phocas, sa nature, ses conditions et ses mœurs: et comme•
entre autres choses Philippus luy dict, qu'il estoit lasche et craintif,
l'Empereur conclud incontinent par là, qu'il estoit doncq meurtrier
et cruel. Qui rend les tyrans si sanguinaires? c'est le soing
de leur seurté, et que leur lasche cœur, ne leur fournit d'autres
moyens de s'asseurer, qu'en exterminant ceux qui les peuuent offencer,2
iusques aux femmes, de peur d'vne esgratigneure.
Cuncta ferit, dum cuncta timet.
Les premieres cruautez s'exercent pour elles mesmes, de là s'engendre
la crainte d'vne iuste reuanche, qui produict apres vne enfileure
de nouuelles cruautez, pour les estouffer les vnes par les•
autres. Philippus Roy de Macedoine, celuy qui eust tant de fusées à
demesler auec le peuple Romain, agité de l'horreur de meurtres
commis par son ordonnance: ne se pouuant resoudre contre tant
de familles, en diuers temps offensées: print party de se saisir de
touts les enfants de ceux qu'il auoit faict tuer, pour de iour en3
iour les perdre l'vn apres l'autre, et ainsin establir son repos.
Les belles matieres siesent bien en quelque place qu'on les
seme. Moy, qui ay plus de soin du poids et vtilité des discours, que
de leur ordre et suite, ne doy pas craindre de loger icy vn peu à
l'escart, vne tres-belle histoire. Quand elles sont si riches de leur•
propre beauté, et se peuuent seules trop soustenir, ie me contente
du bout d'vn poil, pour les ioindre à mon propos. Entre les
autres condamnez par Philippus, auoit esté vn Herodicus, Prince
des Thessaliens. Apres luy, il auoit encore depuis faict mourir ses
deux gendres, laissants chacun vn fils bien petit. Theoxena et Archo
estoyent les deux vefues. Theoxena ne peut estre induicte à
se remarier, en estant fort poursuyuie. Archo espousa Poris, le
premier homme d'entre les Æniens, et en eut nombre d'enfants,
qu'elle laissa tous en bas aage. Theoxena, espoinçonnée d'vne•
charité maternelle enuers ses nepueux, pour les auoir en sa conduitte
et protection, espousa Poris. Voicy venir la proclamation de
l'edict du Roy. Cette courageuse mere, se deffiant et de la cruauté
de Philippus, et de la licence de ses satellites enuers cette belle et
tendre ieunesse, osa dire, qu'elle les tueroit plustost de ses mains,1
que de les rendre. Poris effrayé de cette protestation, luy promet
de les desrober, et emporter à Athenes, en la garde d'aucuns
siens hostes fidelles. Ils prennent occasion d'vne feste annuelle,
qui se celebroit à Ænie en l'honneur d'Æneas, et s'y en vont. Ayans
assisté le iour aux ceremonies et banquet publique, la nuict ils•
s'escoulent en vn vaisseau preparé, pour gaigner païs par mer. Le
vent leur fut contraire: et se trouuans l'endemain à la veuë de la
terre, d'où ils auoyent desmaré, furent suyuis par les gardes des
ports. Au ioindre, Poris s'embesoignant à haster les mariniers
pour la fuitte, Theoxena forcenée d'amour et de vengeance, se2
reiettant à sa premiere proposition, fait apprest d'armes et de poison,
et les presentant à leur veuë: Or sus mes enfants, la mort est
meshuy le seul moyen de vostre defense et liberté, et sera matiere
aux Dieux de leur saincte iustice: ces espées traictes, ces couppes
pleines vous en ouurent l'entrée. Courage. Et toy mon fils, qui•
es plus grand, empoigne ce fer, pour mourir de la mort plus forte.
Ayants d'vn costé cette vigoureuse conseillere, les ennemis de l'autre,
à leur gorge, ils coururent de furie chacun à ce qui luy fut le
plus à main. Et demy morts furent iettez en la mer. Theoxena fiere
d'auoir si glorieusement pourueu à la seureté de tous ses enfants,3
accollant chaudement son mary: Suyuons ces garçons, mon amy,
et iouyssons de mesme sepulture auec eux. Et se tenants ainsin
embrassez, se precipiterent: de maniere que le vaisseau fut ramené
à bord, vuide de ses maistres. Les tyrans pour faire tous
les deux ensemble, et tuer, et faire sentir leur colere, ils ont employé•
toute leur suffisance, à trouuer moyen d'allonger la mort. Ils
veulent que leurs ennemis s'en aillent, mais non pas si viste, qu'ils
n'ayent loisir de sauourer leur vengeance. Là dessus ils sont en
grand peine: car si les tourmens sont violents, ils sont cours: s'ils
sont longs, ils ne sont pas assez douloureux à leur gré: les voyla à4
dispenser leurs engins. Nous en voyons mille exemples en l'antiquité;
et ie ne sçay si sans y penser, nous ne retenons pas quelque
trace de cette barbarie. Tout ce qui est au delà de la mort simple,
me semble pure cruauté. Nostre iustice ne peut esperer, que
celuy que la crainte de mourir et d'estre decapité, ou pendu, ne•
gardera de faillir; en soit empesché, par l'imagination d'vn feu
languissant, ou des tenailles, ou de la roue. Et ie ne sçay cependant,
si nous les iettons au desespoir. Car en quel estat peut estre
l'ame d'vn homme, attendant vingt-quatre heures la mort, brisé sur
vne rouë, ou à la vieille façon cloué à vne croix? Iosephe recite, que1
pendant les guerres des Romains en Iudée, passant où lon auoit
crucifié quelques Iuifs, trois iours y auoit, il recogneut trois de ses
amis, et obtint de les oster de là; les deux moururent, dit-il, l'autre
vescut encore depuis. Chalcondyle homme de foy, aux memoires
qu'il a laissé des choses aduenues de son temps, et pres de•
luy, recite pour extreme supplice, celuy que l'Empereur Mechmed
pratiquoit souuent, de faire trancher les hommes en deux parts,
par le faux du corps, à l'endroit du diaphragme, et d'vn seul coup
de simeterre: d'où il arriuoit, qu'ils mourussent comme de deux
morts à la fois: et voyoit-on, dit-il, l'vne et l'autre part pleine de2
vie, se demener long temps apres pressée de tourment. Ie n'estime
pas, qu'il y eust grand'souffrance en ce mouuement. Les supplices
plus hideux à voir, ne sont pas tousiours les plus forts à souffrir.
Et trouue plus atroce ce que d'autres historiens en recitent contre
des Seigneurs Epirotes, qu'il les feit escorcher par le menu, d'vne•
dispensation si malicieusement ordonnée, que leur vie dura quinze
iours à cette angoisse. Et ces deux autres. Crœsus avant faict
prendre vn Gentilhomme fauori de Pantaleon son frere, le mena
en la boutique d'vn foullon, où il le feit gratter et carder, à coups
de cardes et peignes de ce mestier, iusques à ce qu'il en mourut.3
George Sechel chef de ces paysans de Polongne, qui soubs
tiltre de la Croysade, firent tant de maux, deffaict en battaille par
le Vayuode de Transsiluanie, et prins, fut trois iours attaché nud
sur vn cheualet; exposé à toutes les manieres de tourmens que
chacun pouuoit apporter contre luy: pendant lequel temps on fit•
ieusner plusieurs autres prisonniers. En fin, luy viuant et voyant,
on abbreuua de son sang Lucat son cher frere, et pour le salut duquel
seul il prioit, tirant sur soy toute l'enuie de leurs meffaits:
et fit on paistre vingt de ses plus fauoris Capitaines, deschirans à
belles dents sa chair, et en engloutissants les morceaux. Le reste
du corps, et parties du dedans, luy expiré, furent mises bouillir,
qu'on fit manger à d'autres de sa suitte.
CHAPITRE XXVIII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXVIII.)]
Toutes choses ont leur saison.
CEVX qui apparient Caton le Censeur, au ieune Caton meurtrier
de soy-mesme, apparient deux belles natures et de formes voisines.•
Le premier exploitta la sienne à plus de visages, et precelle
en exploits militaires, et en vtilité de ses vacations publiques. Mais
la vertu du ieune, outre ce que c'est blaspheme de luy en apparier
nulle en vigueur, fut bien plus nette. Car qui deschargeroit d'enuie
et d'ambition, celle du Censeur, ayant osé chocquer l'honneur de1
Scipion, en bonté et en toutes parties d'excellence, de bien loing
plus grand que luy, et que tout autre homme de son siecle? Ce
qu'on dit entre autres choses de luy, qu'en son extreme vieillesse,
il se mit à apprendre la langue Grecque, d'vn ardant appetit,
comme pour assouuir vne longue soif, ne me semble pas luy estre•
fort honnorable. C'est proprement ce que nous disons, retomber en
enfantillage. Toutes choses ont leur saison, les bonnes et tout. Et
ie puis dire mon patenostre hors de propos. Comme on defera
T. Quintius Flaminius, de ce qu'estant general d'armée, on l'auoit
veu à quartier sur l'heure du conflict, s'amusant à prier Dieu, en2
vne battaille, qu'il gaigna.
Imponit finem sapiens et rebus honestis.
Eudemonidas voyant Xenocrates fort vieil s'empresser aux leçons
de son escole: Quand sçaura cettuy-cy, dit-il, s'il apprend encore?
Et Philopœmen, à ceux qui hault-louoyent le Roy Ptolomæus, de ce•
qu'il durcissoit sa personne tous les iours à l'exercice des armes:
Ce n'est, dit-il, pas chose louable à vn Roy de son aage, de s'y exercer,
il les deuoit hormais reellement employer. Le ieune doit faire
ses apprests, le vieil en iouïr, disent les sages. Et le plus grand
vice qu'ils remerquent en nous, c'est que noz desirs raieunissent
sans cesse. Nous recommençons tousiours à viure. Nostre estude
et nostre enuie deuroyent quelque fois sentir la vieillesse. Nous
auons le pied à la fosse, et noz appetis et poursuites ne font que•
naistre.
Tu secanda marmora
Locas sub ipsum funus, et, sepulcri
Immemor, struis domos.
Le plus long de mes desseins n'a pas vn an d'estenduë: ie ne pense1
desormais qu'à finir: me deffay de toutes nouuelles esperances et
entreprinses: prens mon dernier congé de tous les lieux, que ie
laisse: et me depossede tous les iours de ce que i'ay. Olim iam nec
perit quicquam mihi, nec acquiritur, plus superest viatici quàm
viæ.•
Vixi, et quem dederat cursum fortuna peregi.
C'est en fin tout le soulagement que ie trouue en ma vieillesse,
qu'elle amortist en moy plusieurs desirs et soings, dequoy la vie
est inquietée. Le soing du cours du monde, le soing des richesses,
de la grandeur, de la science, de la santé, de moy. Cettuy-cy apprend2
à parler, lors qu'il luy faut apprendre à se taire pour iamais.
On peut continuer à tout temps l'estude, non pas l'escholage.
La sotte chose, qu'vn vieillard abecedaire!
Diuersos diuersa iuuant, non omnibus annis
Omnia conueniunt.•
S'il faut estudier, estudions vn estude sortable à nostre condition:
afin que nous puissions respondre, comme celuy, à qui quand
on demanda à quoy faire ces estudes en sa decrepitude: A m'en
partir meilleur, et plus à mon aise, respondit-il. Tel estude fut celuy
du ieune Caton, sentant sa fin prochaine, qui se rencontra au3
discours de Platon, de l'eternité de l'ame. Non, comme il faut
croire, qu'il ne fust de long temps garny de toute sorte de munition
pour vn tel deslogement. D'asseurance, de volonté ferme, et
d'instruction, il en auoit plus que Platon n'en a en ses escrits. Sa
science et son courage estoient pour ce regard, au dessus de la•
philosophie. Il print cette occupation, non pour le seruice de sa
mort, mais comme celuy qui n'interrompit pas seulement son sommeil,
en l'importance d'vne telle deliberation, il continua aussi sans
choix et sans changement, ses estudes, auec les autres actions accoustumées
de sa vie. La nuict, qu'il vint d'estre refusé de la Preture,4
il la passa à iouer. Celle en laquelle il deuoit mourir, il la
passa à lire. La perte ou de la vie, ou de l'office, tout luy fut vn.
CHAPITRE XXIX. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXIX.)]
De la vertu.
IE trouue par experience, qu'il y a bien à dire entre les boutées
et saillies de l'ame, ou vne resolue et constante habitude: et voy
bien qu'il n'est rien que nous ne puissions, voire iusques à surpasser•
la diuinité mesme, dit quelqu'vn, d'autant que c'est plus, de
se rendre impassible de soy, que d'estre tel, de sa condition originelle:
et iusques à pouuoir ioindre à l'imbecillité de l'homme,
vne resolution et asseurance de Dieu. Mais c'est par secousse. Et
és vies de ces heros du temps passé, il y a quelque fois des traits1
miraculeux, et qui semblent de bien loing surpasser noz forces naturelles:
mais ce sont traits à la verité: et est dur à croire, que
de ces conditions ainsin esleuées, on en puisse teindre et abbreuuer
l'ame, en maniere, qu'elles luy deuiennent ordinaires, et comme
naturelles. Il nous eschoit à nous mesmes, qui ne sommes qu'auortons•
d'hommes, d'eslancer par fois nostre ame, esueillée par
les discours, ou exemples d'autruy, bien loing au delà de son ordinaire.
Mais c'est vne espece de passion, qui la pousse et agite, et
qui la rauit aucunement hors de soy: car ce tourbillon franchi,
nous voyons, que sans y penser elle se desbande et relasche d'elle2
mesme, sinon iusques à la derniere touche; au moins iusques à
n'estre plus celles-là: de façon que lors, à toute occasion, pour vn
oyseau perdu, ou vn verre cassé, nous nous laissons esmouuoir à
peu pres comme l'vn du vulgaire. Sauf l'ordre, la moderation, et
la constance, i'estime que toutes choses soient faisables par vn•
homme bien manque et deffaillant en gros. A cette cause disent les
sages, il faut pour iuger bien à poinct d'vn homme, principalement
contreroller ses actions communes, et le surprendre en son à
tous les iours. Pyrrho, celuy qui bastit de l'ignorance vne si
plaisante science, essaya, comme tous les autres vrayement philosophes,
de faire respondre sa vie à sa doctrine. Et par ce qu'il
maintenoit la foiblesse du iugement humain, estre si extreme, que
de ne pouuoir prendre party ou inclination: et le vouloit suspendre
perpetuellement balancé, regardant et accueillant toutes choses,•
comme indifferentes, on conte qu'il se maintenoit tousiours de
mesme façon, et visage: s'il auoit commencé vn propos, il ne laissoit
pas de l'acheuer, quand celuy à qui il parloit s'en fust allé:
s'il alloit, il ne rompoit son chemin pour empeschement qui se presentast,
conserué des precipices, du heurt des charrettes, et autres1
accidens par ses amis. Car de craindre ou euiter quelque chose,
c'eust esté choquer ses propositions, qui ostoient au sens mesmes,
toute eslection et certitude. Quelquefois il souffrit d'estre incisé et
cauterisé, d'vne telle constance, qu'on ne luy en veit pas seulement
siller les yeux. C'est quelque chose de ramener l'ame à ces imaginations,•
c'est plus d'y ioindre les effects, toutesfois il n'est pas impossible:
mais de les ioindre auec telle perseuerance et constance,
que d'en establir son train ordinaire, certes en ces entreprinses si
esloignées de l'vsage commun, il est quasi incroyable qu'on le
puisse. Voyla pourquoy comme il fust quelquefois rencontré en sa2
maison, tançant bien asprement auecques sa sœur, et luy estant reproché
de faillir en cela à son indifferance: Quoy? dit-il, faut-il
qu'encore cette femmelette serue de tesmoignage à mes regles?
Vn'autre fois, qu'on le veit se deffendre d'vn chien: Il est, dit-il,
tres-difficile de despouiller entierement l'homme: et se faut mettre•
en deuoir, et efforcer de combattre les choses, premierement par
les effects; mais au pis aller par la raison et par les discours. Il
y a enuiron sept ou huict ans, qu'à deux lieuës d'icy, vn homme de
village, qui est encore viuant, ayant la teste de long temps rompue
par la ialousie de sa femme, reuenant vn iour de la besongne, et3
elle le bien-veignant de ses crialleries accoustumées, entra en telle
furie, que sur le champ à tout la serpe qu'il tenoit encore en ses
mains, s'estant moissonné tout net les pieces qui la mettoyent en
fieure, les luy ietta au nez. Et il se dit, qu'vn ieune Gentil-homme
des nostres, amoureux et gaillard, ayant par sa perseuerance amolli•
en fin le cœur d'vne belle maistresse, desesperé, de ce que sur le
point de la charge, il s'estoit trouué mol luy mesmes et deffailly,
et que,
Non viriliter
Iners senile penis extulerat caput,4
il s'en priua soudain reuenu au logis, et l'enuoya, cruelle et sanglante
victime pour la purgation de son offence. Si c'eust esté par
discours et religion, comme les prestres de Cibele, que ne dirions
nous d'vne si hautaine entreprise? Depuis peu de iours à Bragerac
à cinq lieuës de ma maison, contremont la riuiere de Dordoigne,•
vne femme, ayant esté tourmentée et battue le soir auant,
de son mary chagrin et fascheux de sa complexion, delibera d'eschapper
à sa rudesse au prix de sa vie, et s'estant à son leuer accointée
de ses voisines comme de coustume, leur laissa couler
quelque mot de recommendation de ses affaires, prit vne sienne1
sœur par la main, la mena auec elle sur le pont, et apres auoir
pris congé d'elle, comme par maniere de ieu, sans montrer autre
changement ou alteration, se precipita du hault en bas, en la riuiere,
où elle se perdit. Ce qu'il y a de plus en cecy, c'est que ce
conseil meurit vne nuict entiere dans sa teste. C'est bien autre•
chose, des femmes Indiennes; car estant leur coustume aux maris
d'auoir plusieurs femmes, et à la plus chere d'elles, de se tuer apres
son mary, chacune par le dessein de toute sa vie, vise à gaigner ce
poinct, et cet aduantage sur ses compagnes: et les bons offices
qu'elles rendent à leur mary, ne regardent autre recompence que2
d'estre preferées à la compagnie de sa mort.
Vbi mortifero iacta est fax vltima lecto,
Vxorum fusis stat pia turba comis:
Et certamen habent lethi, quæ viua sequatur
Coniugium: pudor est non licuisse mori.•
Ardent victrices, et flammæ pectora præbent,
Imponúntque suis ora perusta viris.
Vn homme escrit encore en noz iours, auoir veu en ces nations
Orientales, cette coustume en credit, que non seulement les femmes
s'enterrent apres leurs maris, mais aussi les esclaues, desquelles il3
a eu iouïssance. Ce qui se faict en cette maniere. Le mary estant trespassé,
la vefue peut, si elle veut, mais peu le veulent, demander deux
ou trois mois d'espace à disposer de ses affaires. Le iour venu elle
monte à cheual, parée comme à nopces: et d'vne contenance gaye,
va, dit elle, dormir auec son espoux, tenant en sa main gauche vn•
miroüer, vne flesche en l'autre. S'estant ainsi promenée en pompe,
accompagnée de ses amis et parents, et de grand peuple, en feste,
elle est tantost rendue au lieu public, destiné à tels spectacles.
C'est vne grande place, au milieu de laquelle il y a vne fosse pleine
de bois: et ioignant icelle, vn lieu releué de quatre ou cinq marches:4
sur lequel elle est conduitte, et seruie d'vn magnifique repas.
Apres lequel, elle se met à baller et à chanter: et ordonne,
quand bon luy semble, qu'on allume le feu. Cela faict, elle descent,
et prenant par la main le plus proche des parents de son mary, ils
vont ensemble à la riuiere voisine, où elle se despouille toute nue,
et distribue ses ioyaux et vestements à ses amis, et se va plongeant•
en l'eau, comme pour y lauer ses pechez. Sortant de là, elle s'enveloppe
d'vn linge iaune de quatorze brasses de long, et donnant
de rechef la main à ce parent de son mary, s'en reuont sur la
motte, où elle parle au peuple, et recommande ses enfans, si elle
en a. Entre la fosse et la motte, on tire volontiers vn rideau, pour1
leur oster la veuë de cette fournaise ardente: ce qu'aucunes deffendent,
pour tesmoigner plus de courage. Finy qu'elle a de dire,
vne femme luy presente vn vase plein d'huile à s'oindre la teste et
tout le corps, lequel elle iette dedans le feu, quand elle en a faict:
et en l'instant s'y lance elle mesme. Sur l'heure, le peuple renuerse•
sur elle quantité de busches, pour l'empescher de languir: et se
change toute leur ioye en deuil et tristesse. Si ce sont personnes
de moindre estoffe, le corps du mort est porté au lieu où on le
veut enterrer, et là mis en son seant, la vefue à genoux deuant
luy, l'embrassant estroittement: et se tient en ce poinct, pendant2
qu'on bastit au tour d'eux, vn mur, qui venant à se hausser iusques
à l'endroit des espaules de la femme, quelqu'vn des siens par
le derriere prenant sa teste, luy tort le col: et rendu qu'elle a l'esprit,
le mur est soudain monté et clos, où ils demeurent enseuelis.
En ce mesme païs, il y auoit quelque chose de pareil en leurs•
Gymnosophistes: car non par la contrainte d'autruy, non par l'impetuosité
d'vn' humeur soudaine: mais par expresse profession de
leur regle, leur façon estoit, à mesure qu'ils auoyent attaint certain
aage, ou qu'ils se voyoient menassez par quelque maladie, de
se faire dresser vn bucher, et au dessus, vn lict bien paré, et apres3
auoir festoyé joyeusement leurs amis et cognoissans, s'aller planter
dans ce lict, en telle resolution, que le feu y estant mis, on ne les
vist mouuoir, ny pieds ny mains: et ainsi mourut l'vn d'eux, Calanus,
en presence de toute l'armée d'Alexandre le Grand. Et n'estoit
estimé entre eux, ny sainct ny bien heureux, qui ne s'estoit ainsi•
tué: enuoyant son ame purgée et purifiée par le feu, apres auoir
consommé tout ce qu'il y auoit de mortel et terrestre. Cette constante
premeditation de toute la vie, c'est ce qui fait le miracle.
Parmy noz autres disputes, celle du Fatum, s'y est meslée: et
pour attacher les choses aduenir et nostre volonté mesme, à certaine
et ineuitable necessité, on est encore sur cet argument, du
temps passé: Puis que Dieu preuoit toutes choses deuoir ainsin
aduenir, comme il fait, sans doubte: il faut donc qu'elles aduiennent
ainsin. A quoy noz maistres respondent, que le voir que quelque•
chose aduienne, comme nous faisons, et Dieu de mesmes (car
tout luy estant present, il voit plustost qu'il ne preuoit) ce n'est
pas la forcer d'aduenir: voire nous voyons, à cause que les choses
aduiennent, et les choses n'aduiennent pas, à cause que nous
voyons. L'aduenement fait la science, non la science l'aduenement.1
Ce que nous voyons aduenir, aduient: mais il pouuoit autrement
aduenir: et Dieu, au registre des causes des aduenements qu'il a
en sa prescience, y a aussi celles qu'on appelle fortuites, et les volontaires,
qui despendent de la liberté qu'il a donné à nostre arbitrage,
et sçait que nous faudrons, par ce que nous auons voulu•
faillir. Or i'ay veu assez de gens encourager leurs troupes de
cette necessité fatale: car si nostre heure est attachée à certain
point, ny les harquebusades ennemies, ny nostre hardiesse, ny nostre
fuite et couardise, ne la peuuent auancer ou reculer. Cela est
beau à dire, mais cherchez qui l'effectuera: et s'il est ainsi, qu'vne2
forte et viue creance, tire apres soy les actions de mesme, certes
cette foy, dequoy nous remplissons tant la bouche, est merueilleusement
legere en noz siecles: sinon que le mespris qu'elle a des
œuures, luy face desdaigner leur compagnie. Tant y a, qu'à ce
mesme propos, le sire de Ioinuille tesmoing croyable autant que•
tout autre, nous racomte des Bedoins, nation meslée aux Sarrasins,
ausquels le Roy sainct Louys eut affaire en la terre saincte,
qu'ils croyoient si fermement en leur religion les iours d'vn chacun
estre de toute eternité prefix et contez, d'vne preordonnance
ineuitable, qu'ils alloyent à la guerre nudz, sauf vn glaiue à la3
turquesque, et le corps seulement couuert d'vn linge blanc: et
pour leur plus extreme maudisson, quand ils se courroussoient
aux leurs, ils auoyent tousiours en la bouche: Maudit sois tu,
comme celuy, qui s'arme de peur de la mort. Voyla bien autre
preuue de creance, et de foy, que la nostre. Et de ce rang est aussi•
celle que donnerent ces deux religieux de Florence, du temps de
nos peres. Estans en quelque controuerse de science, ils s'accorderent,
d'entrer tous deux dans le feu, en presence de tout le peuple,
et en la place publique, pour la verification chacun de son
party: et en estoyent des-ia les apprests tous faicts, et la chose4
iustement sur le poinct de l'execution, quand elle fut interrompue
par vn accident improuueu. Vn ieune Seigneur Turc, ayant faict
vn signalé fait d'armes de sa personne, à la veuë des deux battailles,
d'Amurath et de l'Huniade, prestes à se donner: enquis par
Amurath, qui l'auoit en si grande ieunesse et inexperience (car
c'estoit la premiere guerre qu'il eust veu) remply d'vne si genereuse
vigueur de courage: respondit, qu'il auoit eu pour souuerain•
percepteur de vaillance, vn lieure. Quelque iour estant à la
chasse, dit-il, ie descouury vn lieure en forme: et encore que
i'eusse deux excellents leuriers à mon costé: si me sembla-il, pour
ne le faillir point, qu'il valloit mieux y employer encore mon arc:
car il me faisoit fort beau ieu. Ie commençay à descocher mes flesches:1
et iusques à quarante, qu'il y en auoit en ma trousse: non
sans l'assener seulement, mais sans l'esueiller. Apres tout, ie descoupplay
mes leuriers apres, qui n'y peurent non plus. I'apprins
par là, qu'il auoit esté couuert par sa destinée: et que, ny les
traits, ny les glaiues ne portent, que par le congé de nostre fatalité,•
laquelle il n'est en nous de reculer ny d'auancer. Ce compte
doit seruir, à nous faire veoir en passant, combien nostre raison
est flexible à toute sorte d'images. Vn personnage grand d'ans, de
nom, de dignité, et de doctrine, se vantoit à moy d'auoir esté porté
à certaine mutation tres-importante de sa foy, par vne incitation2
estrangere, aussi bizarre: et au reste si mal concluante, que ie la
trouuoy plus forte au reuers. Luy l'appelloit miracle: et moy
aussi, à diuers sens. Leurs historiens disent, que la persuasion,
estant populairement semée entre les Turcs de la fatale et imployable
prescription de leurs iours, ayde apparemment à les asseurer•
aux dangers. Et ie cognois vn grand Prince, qui en fait
heureusement son proffit: soit qu'il la croye, soit qu'il la prenne
pour excuse, à se hazarder extraordinairement: pourueu que Fortune
ne se lasse trop tost, de luy faire espaule. Il n'est point
aduenu de nostre memoire, vn plus admirable effect de resolution,3
que de ces deux qui conspirerent la mort du Prince d'Orenge.
C'est merueille, comment on peut eschauffer le second, qui l'executa,
à vne entreprinse, en laquelle il estoit si mal aduenu à son
compagnon, y ayant apporté tout ce qu'il pouuoit. Et sur cette
trace, et de mesmes armes, aller entreprendre vn Seigneur, armé•
d'vne si fraiche instruction de deffiance, puissant de suitte d'amis,
et de force corporelle, en sa sale, parmy ses gardes, en vne ville
toute à sa deuotion. Certes il y employa vne main bien determinée,
et vn courage esmeu d'vne vigoreuse passion. Vn poignard est plus
seur, pour assener, mais d'autant qu'il a besoing de plus de mouuement,
et de vigueur de bras, que n'a vn pistolet, son coup est
plus subject à estre gauchy, ou troublé. Que celuy là, ne courust
à vne mort certaine, ie n'y fay pas grand doubte: car les esperances,•
dequoy on eust sçeu l'amuser, ne pouuoient loger en entendement
rassis: et la conduite de son exploit, montre qu'il n'en
auoit pas faute, non plus que de courage. Les motifs d'vne si puissante
persuasion, peuuent estre diuers, car nostre fantasie fait de
soy et de nous, ce qu'il luy plaist. L'execution qui fut faicte pres1
d'Orleans, n'eut rien de pareil, il y eut plus de hazard que de vigueur:
le coup n'estoit pas à la mort, si la Fortune ne l'eust
rendu tel: et l'entreprise de tirer estant à cheual, et de loing, et
à vn qui se mouuoit au bransle de son cheual, fut l'entreprise d'vn
homme, qui aymoit mieux faillir son effect, que faillir à se sauuer.•
Ce qui suyuit apres le montra. Car il se transit et s'enyura de la
pensée de si haute execution, si qu'il perdit entierement son sens, et à
conduire sa fuite, et à conduire sa langue, en ses responces. Que
luy falloit-il, que recourir à ses amis au trauers d'vne riuiere?
C'est vn moyen, où ie me suis ietté à moindres dangers, et que2
i'estime de peu de hazard, quelque largeur qu'ait le passage, pourueu
que vostre cheual trouue l'entrée facile, et que vous preuoyez
au delà, vn bord aysé selon le cours de l'eau. L'autre, quand
on luy prononça son horrible sentence: I'y estois preparé, dit-il,
ie vous estonneray de ma patience. Les Assassins, nation dependant•
de la Phœnicie, sont estimes entre les Mahumetans, d'vne
souueraine deuotion et pureté de mœurs. Ils tiennent, que le plus
court chemin à gaigner Paradis, c'est de tuer quelqu'vn de religion
contraire. Parquoy, on l'a veu souuent entreprendre, à vn ou deux,
en pourpoinct, contre des ennemis puissans, au prix d'vne mort3
certaine, et sans aucun soing de leur propre danger. Ainsi fut assassiné
(ce mot est emprunté de leur nom) nostre Comte Raimond
de Tripoli, au milieu de sa ville: pendant noz entreprinses de la
guerre saincte. Et pareillement Conrad Marquis de Mont-ferrat, les
meurtriers conduits au supplice, tous enflez et fiers d'vn si beau•
chef d'œuure.
CHAPITRE XXX. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXX.)]
D'vn enfant monstrueux.
CE comte s'en ira tout simple: car ie laisse aux medecins d'en
discourir. Ie vis auant hier vn enfant que deux hommes et vne
nourrisse, qui se disoient estre le pere, l'oncle, et la tante, conduisoient,
pour tirer quelque soul de le montrer, à cause de son
estrangeté. Il estoit en tout le reste d'vne forme commune, et se•
soustenoit sur ses pieds, marchoit et gasouilloit, enuiron comme
les autres de mesme aage: il n'auoit encore voulu prendre autre
nourriture, que du tetin de sa nourrisse: et ce qu'on essaya en ma
presence de luy mettre en la bouche, il le maschoit vn peu, et le
rendoit sans aualler: ses cris sembloient bien auoir quelque chose1
de particulier: il estoit aagé de quatorze mois iustement. Au dessoubs
de ses tetins, il estoit pris et collé à vn autre enfant, sans
teste, et qui auoit le conduit du dos estouppé, le reste entier: car
il auoit bien l'vn bras plus court, mais il luy auoit esté rompu par
accident, à leur naissance; ils estoyent ioints face à face, et•
comme si vn plus petit enfant en vouloit accoler vn plus grandelet.
La ioincture et l'espace par où ils se tenoient n'estoit que de quatre
doigts, ou enuiron, en maniere, que si vous retroussiez cet enfant
imparfaict, vous voyiez au dessoubs le nombril de l'autre: ainsi la
cousture se faisoit entre les tetins et son nombril. Le nombril de2
l'imparfaict ne se pouuoit voir, mais ouy bien tout le reste de son
ventre. Voyla comme ce qui n'estoit pas attaché, comme bras,
fessier, cuisses et iambes, de cet imparfaict, demouroient pendants
et branslans sur l'autre, et luy pouuoit aller sa longueur
iusques à my iambe. La nourrice nous adioustoit, qu'il vrinoit par•
tous les deux endroicts: aussi estoient les membres de cet autre
nourris, et viuans, et en mesme poinct que les siens, sauf qu'ils
estoient plus petits et menus. Ce double corps, et ces membres
diuers, se rapportans à vne seule teste, pourroient bien fournir de
fauorable prognostique au Roy, de maintenir soubs l'vnion de ses3
loix, ces parts et pieces diuerses de nostre Estat. Mais de peur que
l'euenement ne le desmente, il vaut mieux le laisser passer deuant:
car il n'est que de deuiner en choses faictes, Vt quum facta sunt,
tum ad coniecturam aliqua interpretatione reuocentur: comme on
dit d'Epimenides qu'il deuinoit à reculons. Ie vien de voir vn•
pastre en Medoc, de trente ans ou enuiron, qui n'a aucune montre
des parties genitales: il a trois trous par où il rend son eau incessamment,
il est barbu, a desir, et recherche l'attouchement des femmes. Ce
que nous appellons monstres, ne le sont pas à Dieu, qui
voit en l'immensité de son ouurage, l'infinité des formes, qu'il y a
comprinses. Et est à croire, que cette figure qui nous estonne, se•
rapporte et tient, à quelque autre figure de mesme genre, incognu
à l'homme. De sa toute sagesse, il ne part rien que bon, et commun,
et reglé: mais nous n'en voyons pas l'assortiment et la relation.
Quod crebrò videt, non miratur, etiam si, cur fiat nescit. Quod
antè non vidit, id, si euenerit, ostentum esse censet. Nous appellons1
contre Nature, ce qui aduient contre la coustume. Rien n'est que
selon elle, quel qu'il soit. Que cette raison vniuerselle et naturelle,
chasse de nous l'erreur et l'estonnement que la nouuelleté nous
apporte.
CHAPITRE XXXI. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXXI.)]
De la cholere.
PLVTARQVE est admirable par tout: mais principalement, où il•
iuge des actions humaines. On peut voir les belles choses, qu'il
dit en la comparaison de Lycurgus, et de Numa, sur le propos de
la grande simplesse que ce nous est, d'abandonner les enfans au
gouuernement et à la charge de leurs peres. La plus part de noz
polices, comme dit Aristote, laissent à chascun, en maniere des2
Cyclopes, la conduitte de leurs femmes et de leurs enfants, selon
leur folle et indiscrete fantasie. Et quasi les seules, Lacedemonienne
et Cretense, ont commis aux loix la discipline de l'enfance.
Qui ne voit qu'en vn Estat tout despend de son education et nourriture?
et cependant sans aucune discretion, on la laisse à la mercy•
des parens, tant fols et meschants qu'ils soient. Entre autres
choses combien de fois m'a-il prins enuie, passant par nos ruës,
de dresser vne farce, pour venger des garçonnetz, que ie voyoy
escorcher, assommer, et meurtrir à quelque pere ou mere furieux,
et forcenez de colere? Vous leur voyez sortir le feu et la rage des
yeux,
Rabie iecur incendente feruntur
Præcipites, vt saxa iugis abrupta, quibus mons
Subtrahitur, cliuóque latus pendente recedit:•
(et selon Hippocrates les plus dangereuses maladies sont celles qui
desfigurent le visage) à tout vne voix tranchante et esclatante, souuent
contre qui ne fait que sortir de nourrisse. Et puis les voyla
estroppiez, estourdis de coups: et nostre iustice qui n'en fait
compte, comme si ces esboittements et eslochements n'estoient pas1
des membres de nostre chose publique.
Gratum est quòd patriæ ciuem populóque dedisti,
Si facis vt patriæ sit idoneus, vtilis agris,
Vtilis et bellorum et pacis rebus agendis.
Il n'est passion qui esbranle tant la sincerité des iugements,•
que la cholere. Aucun ne feroit doubte de punir de mort, le iuge,
qui par cholere auroit condamné son criminel: pourquoy est-il
non plus permis aux peres, et aux pedantes, de fouetter les enfans,
et les chastier estans en cholere? Ce n'est plus correction, c'est
vengeance. Le chastiement tient lieu de medecine aux enfans; et2
souffririons nous vn medecin, qui fust animé et courroucé contre
son patient? Nous mesmes, pour bien faire, ne deurions iamais
mettre la main sur noz seruiteurs, tandis que la cholere nous dure.
Pendant que le pouls nous bat, et que nous sentons de l'esmotion,
remettons la partie: les choses nous sembleront à la verité autres,•
quand nous serons r'accoisez et refroidis. C'est la passion qui commande
lors, c'est la passion qui parle, ce n'est pas nous. Au trauers
d'elle, les fautes nous apparoissent plus grandes, comme les
corps au trauers d'vn brouillas. Celuy qui a faim, vse de viande,
mais celuy qui veut vser de chastiement, n'en doit auoir faim ny3
soif. Et puis, les chastiemens, qui se font auec poix et discretion,
se reçoiuent bien mieux, et auec plus de fruit, de celuy qui les
souffre. Autrement, il ne pense pas auoir esté iustement condamné,
par vn homme agité d'ire et de furie: et allegue pour sa iustification,
les mouuements extraordinaires de son maistre, l'inflammation•
de son visage, les sermens inusitez, et cette sienne inquietude,
et precipitation temeraire.
Ora tument ira, nigrescunt sanguine venæ,
Lumina Gorgoneo sæuius igne micant.
Suetone recite, que Caïus Rabirius ayant esté condamné par Cæsar,4
ce qui luy seruit le plus enuers le peuple (auquel il appella) pour
luy faire gaigner sa cause, ce fut l'animosité et l'aspreté que Cæsar
auoit apporté en ce iugement. Le dire est autre chose que
le faire, il faut considerer le presche à part, et le prescheur à part.
Ceux-là se sont donnez beau ieu en nostre temps, qui ont essayé
de choquer la verité de nostre Eglise, par les vices des ministres
d'icelle: elle tire ses tesmoignages d'ailleurs. C'est vne sotte
façon d'argumenter, et qui reietteroit toutes choses en confusion.•
Vn homme de bonnes mœurs, peut auoir des opinions faulces, et
vn meschant peut prescher verité, voire celuy qui ne la croit pas.
C'est sans doubte vne belle harmonie, quand le faire, et le dire
vont ensemble: et ie ne veux pas nier, que le dire, lors que les
actions suyuent, ne soit de plus d'authorité et efficace: comme1
disoit Eudamidas, oyant vn Philosophe discourir de la guerre; Ces
propos sont beaux, mais celuy qui les dit, n'en est pas croyable, car
il n'a pas les oreilles accoustumées au son de la trompette. Et
Cleomenes oyant vn rhetoricien harenguer de la vaillance, s'en
print fort à rire: et l'autre s'en scandalizant, il luy dit; I'en ferois•
de mesmes, si c'estoit vne arondelle qui en parlast: mais si c'estoit
vne aigle, ie l'orrois volontiers. I'apperçois, ce me semble, és escrits
des anciens, que celuy qui dit ce qu'il pense, l'assene bien
plus viuement, que celuy qui se contrefaict. Oyez Cicero parler de
l'amour de la liberté: oyez en parler Brutus, les escrits mesmes2
vous sonnent que cettuy-cy estoit homme pour l'achepter au prix
de la vie. Que Cicero pere d'eloquence, traitte du mespris de la
mort, que Seneque en traite aussi, celuy là traine languissant, et
vous sentez qu'il vous veut resoudre de chose, dequoy il n'est pas
resolu. Il ne vous donne point de cœur, car luy-mesmes n'en a•
point: l'autre vous anime et enflamme. Ie ne voy iamais autheur,
mesmement de ceux qui traictent de la vertu et des actions, que
ie ne recherche curieusement quel il a esté. Car les Ephores à
Sparte voyans vn homme dissolu proposer au peuple vn aduis vtile,
luy commanderent de se taire, et prierent vn homme de bien, de3
s'en attribuer l'inuention, et le proposer. Les escrits de Plutarque,
à les bien sauourer, nous le descouurent assez; et ie pense
le cognoistre iusques dans l'ame: si voudrois-ie que nous eussions
quelques memoires de sa vie. Et me suis ietté en ce discours à
quartier, à propos du bon gré que ie sens à Aul. Gellius de nous•
auoir laissé par escrit ce compte de ses mœurs, qui reuient à mon
subject de la cholere. Vn sien esclaue mauuais homme et vicieux,
mais qui auoit les oreilles aucunement abbreuuées des leçons de
philosophie, ayant esté pour quelque sienne faute despouillé par le
commandement de Plutarque; pendant qu'on le fouettoit, grondoit4
au commencement, que c'estoit sans raison, et qu'il n'auoit
rien faict: mais en fin, se mettant à crier et iniurier bien à bon
escient son maistre, luy reprochoit qu'il n'estoit pas philosophe,
comme il s'en vantoit: qu'il luy auoit souuent ouy dire, qu'il estoit
laid de se courroucer, voire qu'il en auoit faict vn liure: et ce que
lors tout plongé en la colere, il le faisoit si cruellement battre,•
desmentoit entierement ses escrits. A cela Plutarque, tout froidement
et tout rassis; Comment, dit-il, rustre, à quoy iuges tu que
ie sois à cette heure courroucé? mon visage, ma voix, ma couleur,
ma parolle, te donne elle quelque tesmoignage que ie sois esmeu?
Ie ne pense auoir ny les yeux effarouchez, ny le visage troublé, ny1
vn cry effroyable: rougis-ie? escume-ie? m'eschappe-il de dire
chose, dequoy i'aye à me repentir? tressaulx-ie? fremis-ie de courroux?
car pour te dire, ce sont là les vrais signes de la cholere.
Et puis se destournant à celuy qui fouettoit: Continuez, luy dit-il,
tousiours vostre besongne, pendant que cettuy-cy et moy disputons.•
Voyla son comte. Archytas Tarentinus reuenant d'vne
guerre, où il auoit esté Capitaine general, trouua tout plein de
mauuais mesnage en sa maison, et ses terres en friche, par le
mauuais gouuernement de son receueur: et l'ayant fait appeller:
Va, luy dit-il, que si ie n'estois en cholere, ie t'estrillerois bien.2
Platon de mesme, s'estant eschauffé contre l'vn de ses esclaues,
donna à Speusippus charge de le chastier, s'excusant d'y mettre
la main luy-mesme, sur ce qu'il estoit courroucé. Charillus Lacedemonien,
à vn Elote qui se portoit trop insolemment et audacieusement
enuers luy: Par les Dieux, dit-il, si ie n'estois courroucé,•
ie te ferois tout à cette heure mourir. C'est vne passion qui se
plaist en soy, et qui se flatte. Combien de fois nous estans esbranlez
soubs vne fauce cause, si on vient à nous presenter quelque
bonne deffence ou excuse, nous despitons nous contre la verité
mesme et l'innocence? I'ay retenu à ce propos vn merueilleux3
exemple de l'antiquité. Piso personnage par tout ailleurs de notable
vertu, s'estant esmeu contre vn sien soldat, dequoy reuenant
seul du fourrage, il ne luy sçauoit rendre compte, où il
auoit laissé vn sien compagnon, tinst pour aueré qu'il l'auoit tué,
et le condamna soudain à la mort. Ainsi qu'il estoit au gibet, voicy•
arriuer ce compagnon esgaré: toute l'armée en fit grand'feste, et
apres force caresses et accollades des deux compagnons, le bourreau
meine l'vn et l'autre, en la presence de Piso, s'attendant bien
toute l'assistance que ce luy seroit à luy-mesmes vn grand plaisir:
mais ce fut au rebours, car par honte et despit, son ardeur qui4
estoit encore en son effort, se redoubla: et d'vne subtilité que sa
passion luy fournit soudain, il en fit trois coulpables, par ce qu'il
en auoit trouué vn innocent: et les fit depescher tous trois: Le
premier soldat, par ce qu'il y auoit arrest contre luy: le second
qui s'estoit esgaré, par ce qu'il estoit cause de la mort de son compagnon;
et le bourreau pour n'auoir obey au commandement qu'on
luy auoit faict. Ceux qui ont à negocier auec des femmes testues,•
peuuent auoir essayé à quelle rage on les iette, quand on
oppose à leur agitation, le silence et la froideur, et qu'on desdaigne
de nourrir leur courroux. L'orateur Celius estoit merueilleusement
cholere de sa nature. A vn, qui souppoit en sa compagnie, homme
de molle et douce conuersation, et qui pour ne l'esmouuoir, prenoit1
party d'approuuer tout ce qu'il disoit, et d'y consentir: luy ne
pouuant souffrir son chagrin, se passer ainsi sans aliment: Nie
moy quelque chose, de par les Dieux, dit-il, affin que nous soyons
deux. Elles de mesmes, ne se courroucent, qu'affin qu'on se contre-courrouce,
à l'imitation des loix de l'amour. Phocion à vn•
homme qui luy troubloit son propos, en l'iniuriant asprement, n'y
fit autre chose que se taire, et luy donner tout loisir d'espuiser sa
cholere: cela faict, sans aucune mention de ce trouble, il recommença
son propos, en l'endroict où il l'auoit laissé. Il n'est replique
si piquante comme est vn tel mespris. Du plus cholere homme2
de France (et c'est tousiours imperfection, mais plus excusable à
vn homme militaire: car en cet exercice il y a certes des parties,
qui ne s'en peuuent passer) ie dy souuent, que c'est le plus patient
homme que ie cognoisse à brider sa cholere: elle l'agite de telle
violence et fureur,•
Magno veluti cùm flamma sonore
Virgea suggeritur costis vndantis aheni,
Exultántque æstu latices, furit intus aquai
Fumidus atque altè spumis exuberat amnis,
Nec iam se capit vnda, volat vapor ater ad auras,3
qu'il faut qu'il se contraingne cruellement, pour la moderer. Et
pour moy, ie ne sçache passion, pour laquelle couurir et soustenir,
ie peusse faire vn tel effort. Ie ne voudrois mettre la sagesse à si
haut prix. Ie ne regarde pas tant ce qu'il fait, que combien il luy
couste à ne faire pis. Vn autre se vantoit à moy, du reglement et•
douceur de ses mœurs, qui est, à la verité singuliere: ie luy disois,
que c'estoit bien quelque chose, notamment à ceux, comme luy,
d'eminente qualité, sur lesquels chacun a les yeux, de se presenter
au monde tousiours bien temperez: mais que le principal estoit de
prouuoir au dedans, et à soy-mesme: et que ce n'estoit pas à mon4
gré, bien mesnager ses affaires, que de se ronger interieurement:
ce que ie craignois qu'il fist, pour maintenir ce masque, et cette
reglée apparence par le dehors. On incorpore la cholere en la
cachant: comme Diogenes dit à Demosthenes, lequel de peur d'estre
apperceu en vne tauerne, se reculoit au dedans: Tant plus tu•
te recules arriere, tant plus tu y entres. Ie conseille qu'on donne
plustost vne buffe à la iouë de son valet, vn peu hors de saison,
que de gehenner sa fantasie, pour representer cette sage contenance.
Et aymerois mieux produire mes passions, que de les couuer
à mes despens. Elles s'alanguissent en s'esuantant, et en s'exprimant.1
Il vaut mieux que leur poincte agisse au dehors, que de la
plier contre nous. Omnia vitia in aperto leuiora sunt: et tunc perniciosissima,
quum simulata sanitate subsidunt. I'aduertis ceux,
qui ont loy de se pouuoir courroucer en ma famille, premierement
qu'ils mesnagent leur cholere, et ne l'espandent pas à tout prix:•
car cela en empesche l'effect et le poids. La criaillerie temeraire et
ordinaire, passe en vsage, et fait que chacun la mesprise: celle
que vous employez contre vn seruiteur pour son larcin, ne se sent
point, d'autant que c'est celle mesme qu'il vous a veu employer
cent fois contre luy, pour auoir mal rinsé vn verre, ou mal assis2
vne escabelle. Secondement, qu'ils ne se courroussent point en
l'air, et regardent que leur reprehension arriue à celuy de qui ils
se plaignent: car ordinairement ils crient, auant qu'il soit en leur
presence, et durent à crier vn siecle apres qu'il est party.
Et secum petulans amentia certat.•
Ils s'en prennent à leur ombre, et poussent cette tempeste, en lieu,
où personne n'en est ny chastié ny interessé, que du tintamarre de
leur voix, tel qui n'en peut mais. I'accuse pareillement aux querelles,
ceux qui brauent et se mutinent sans partie: il faut garder
ces Rodomontades, où elles portent.3
Mugitus veluti cùm prima in prælia taurus
Terrificos ciet, atque irasci in cornua tentat,
Arboris obnixus trunco, ventósque lacessit
Ictibus, et sparsa ad pugnam proludit arena.
Quand ie me courrouce, c'est le plus vifuement, mais aussi le•
plus briefuement et secretement que ie puis: ie me pers bien en
vistesse, et en violence, mais non pas en trouble: si que i'aille
iettant à l'abandon, et sans choix, toute sorte de parolles iniurieuses,
et que ie ne regarde d'assoir pertinemment mes pointes, où
i'estime qu'elles blessent le plus: car ie n'y employe communement,
que la langue. Mes valets en ont meilleur marché aux grandes occasions
qu'aux petites. Les petites me surprennent: et le mal'heur
veut, que depuis que vous estes dans le precipice, il n'importe, qui
vous ayt donné le bransle: vous allez tousiours iusques au fons. La•
cheute se presse, s'esmeut, et se haste d'elle mesme. Aux grandes
occasions cela me paye, qu'elles sont si iustes, que chacun s'attend
d'en voir naistre vne raisonnable cholere: ie me glorifie à tromper
leur attente: ie me bande et prepare contre celles cy, elles me
mettent en ceruelle, et menassent de m'emporter bien loing si ie1
les suiuoy. Ayséement ie me garde d'y entrer, et suis assez fort,
si ie l'attens, pour repousser l'impulsion de cette passion, quelque
violente cause qu'elle aye: mais si elle me preoccupe, et saisit
vne fois, elle m'emporte, quelque vaine cause qu'elle aye. Ie marchande
ainsin auec ceux qui peuuent contester auec moy: Quand•
vous me sentirez esmeu le premier, laissez moy aller à tort ou à
droict, i'en feray de mesme à mon tour. La tempeste ne s'engendre
que de la concurrence des choleres, qui se produisent volontiers
l'vne de l'autre, et ne naissent en vn poinct. Donnons à chacune
sa course, nous voyla tousiours en paix. Vtile ordonnance,2
mais de difficile execution. Par fois m'aduient il aussi, de representer
le courroussé, pour le reiglement de ma maison, sans aucune
vraye emotion. A mesure que l'aage me rend les humeurs
plus aigres, i'estudie à m'y opposer, et feray si ie puis que ie seray
d'oresenauant d'autant moins chagrin et difficile, que i'auray plus•
d'excuse et d'inclination à l'estre: quoy que parcydeuant ie l'aye
esté, entre ceux qui le sont le moins. Encore vn mot pour
clorre ce pas. Aristote dit, que la colere sert par fois d'armes à la
vertu et à la vaillance. Cela est vray-semblable: toutesfois ceux
qui y contredisent, respondent plaisamment, que c'est vn' arme3
de nouuel vsage: car nous remuons les autres armes, ceste cy
nous remue: nostre main ne la guide pas, c'est elle qui guide
nostre main: elle nous tient, nous ne la tenons pas.
CHAPITRE XXXII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXXII.)]
Defence de Seneque et de Plutarque.
LA familiarité que i'ay auec ces personnages icy, et l'assistance
qu'ils font à ma vieillesse, et à mon liure massonné purement de
leurs despouïlles, m'oblige à espouser leur honneur. Quant à
Seneque, parmy vne miliasse de petits liurets, que ceux de la Religion
pretendue reformée font courir pour la deffence de leur•
cause, qui partent par fois de bonne main, et qu'il est grand dommage
n'estre embesoignée à meilleur subiect, i'en ay veu autres-fois
vn, qui pour alonger et remplir la similitude qu'il veut trouuer,
du gouuernement de nostre pauure feu Roy Charles neufiesme,
auec celuy de Neron, apparie feu Monsieur le Cardinal de Lorraine1
auec Seneque, leurs fortunes, d'auoir esté tous deux les premiers
au gouuernement de leurs Princes, et quant et quant leurs mœurs,
leurs conditions, et leurs deportemens. Enquoy à mon opinion il
fait bien de l'honneur audict Seigneur Cardinal: car encore que ie
soys de ceux qui estiment autant son esprit, son eloquence, son zele•
enuers sa religion et seruice de son Roy, et sa bonne fortune, d'estre
nay en vn siecle, où il fust si nouueau, et si rare, et quant et quant
si necessaire pour le bien public, d'auoir vn personnage ecclesiastique
de telle noblesse et dignité, suffisant et capable de sa charge:
si est-ce qu'à confesser la verité, ie n'estime sa capacité de beaucoup2
pres telle, ny sa vertu si nette et entiere, ny si ferme, que
celle de Seneque. Or, ce liure dequoy ie parle, pour venir à son
but, fait vne description de Seneque tres-iniurieuse, ayant emprunté
ces reproches de Dion l'historien, duquel ie ne crois aucunement
le tesmoignage. Car outre qu'il est inconstant, qui apres•
auoir appellé Seneque tres-sage tantost, et tantost ennemy mortel
des vices de Neron, le fait ailleurs, auaritieux, vsurier, ambitieux,
lasche, voluptueux, et contrefaisant le philosophe à fauces enseignes:
sa vertu paroist si viue et vigoureuse en ses escrits, et la
defence y est si claire à aucunes de ces imputations, comme de sa3
richesse et despence excessiue, que ie n'en croiroy aucun tesmoignage
au contraire. Et d'auantage, il est bien plus raisonnable, de
croire en telles choses les historiens Romains, que les Grecs et
estrangers. Or Tacitus et les autres, parlent tres-honorablement,
et de sa vie et de sa mort: et nous le peignent en toutes choses•
personnage tres-excellent et tres-vertueux. Et ie ne veux alleguer
autre reproche contre le iugement de Dion, que cestuy-cy, qui est
ineuitable: c'est qu'il a le sentiment si malade aux affaires Romaines,
qu'il ose soustenir la cause de Iulius Cæsar contre Pompeius,
et d'Antonius contre Cicero. Venons à Plutarque. Iean1
Bodin est vn bon autheur de nostre temps, et accompagné de
beaucoup plus de iugement que la tourbe des escriuailleurs de son
siecle, et merite qu'on le iuge et considere. Ie le trouue vn peu
hardy en ce passage de sa Methode de l'histoire, où il accuse Plutarque
non seulement d'ignorance (surquoy ie l'eusse laissé dire:•
car cela n'est pas de mon gibier), mais aussi en ce que cet autheur
escrit souuent des choses incroyables et entierement fabuleuses
(ce sont ses mots). S'il eust dit simplement, les choses autrement
qu'elles ne sont, ce n'estoit pas grande reprehension: car ce que
nous n'auons pas veu, nous le prenons des mains d'autruy et à2
credit: et ie voy qu'à escient il recite par fois diuersement mesme
histoire: comme le iugement des trois meilleurs capitaines qui
eussent onques esté, faict par Hannibal, il est autrement en la vie
de Flaminius, autrement en celle de Pyrrhus. Mais de le charger
d'auoir pris pour argent content, des choses incroyables et impossibles,•
c'est accuser de faute de iugement, le plus iudicieux autheur
du monde. Et voicy son exemple: Comme, ce dit-il, quand
il recite qu'vn enfant de Lacedemone se laissa deschirer tout le
ventre à vn renardeau, qu'il auoit desrobé, et le tenoit caché soubs
sa robe, iusques à mourir plustost que de descouurir son larecin.3
Ie trouue en premier lieu cet exemple mal choisi: d'autant qu'il
est bien malaisé de borner les efforts des facultez de l'ame, là où
des forces corporelles, nous auons plus de loy de les limiter et
cognoistre. Et à cette cause, si c'eust esté à moy à faire, i'eusse
plustost choisi vn exemple de cette seconde sorte: et il y en a de•
moins croyables. Comme entre autres, ce qu'il recite de Pyrrhus,
que tout blessé qu'il estoit, il donna si grand coup d'espée à vn
sien ennemy armé de toutes pieces, qu'il le fendit du haut de la
teste iusques au bas, si que le corps se partit en deux parts. En
son exemple, ie n'y trouue pas grand miracle, ny ne reçois l'excuse
de quoy il couure Plutarque, d'auoir adiousté ce mot, comme
on dit, pour nous aduertir, et tenir en bride nostre creance. Car
si ce n'est aux choses receuës par authorité et reuerence d'ancienneté•
ou de religion, il n'eust voulu ny recevoir luy mesme, ny
nous proposer à croire, choses de foy incroyables. Et que ce mot,
comme on dit, il ne l'employe pas en ce lieu pour cet effect, il est
aysé à voir par ce que luy mesme nous raconte ailleurs sur ce subiect
de la patience des enfans Lacedemoniens, des exemples aduenuz1
de son temps plus malaisez à persuader. Comme celuy que
Cicero a tesmoigné aussi autant luy, pour auoir, à ce qu'il dit, esté
sur les lieux: Que iusques à leur temps, il se trouuoit des enfans
en cette preuue de patience, à quoy on les essayoit deuant l'autel
de Diane, qui souffroyent d'y estre fouëtez iusques à ce que le sang•
leur couloit par tout non seulement sans s'escrier, mais encores
sans gemir, et aucuns iusques à y laisser volontairement la vie.
Et ce que Plutarque aussi recite, auec cent autres tesmoins, qu'au
sacrifice, vn charbon ardent s'estant coulé dans la manche d'vn enfant
Lacedemonien, ainsi qu'il encensoit, il se laissa brusler tout2
le bras, iusques à ce que la senteur de la chair cuyte en vint aux
assistans. Il n'estoit rien selon leur coustume, où il leur allast plus
de la reputation, ny dequoy ils eussent à souffrir plus de blasme
et de honte, que d'estre surpris en larecin. Ie suis si imbu de la
grandeur de ces hommes là, que non seulement il ne me semble,•
comme à Bodin, que son conte soit incroyable, que ie ne le trouue
pas seulement rare et estrange. L'histoire Spartaine est pleine de
mille plus aspres exemples et plus rares: elle est à ce prix toute
miracle. Marcellinus recite sur ce propos du larecin, que de son
temps il ne s'estoit encores peu trouuer aucune sorte de tourment,3
qui peust forcer les Egyptiens surpris en ce mesfaict: qui estoit fort
en vsage entre eux, à dire seulement leur nom. Vn paisan Espagnol
estant mis à la gehenne sur les complices de l'homicide du
præteur Lucius Piso, crioit au milieu des tourmens, que ses amis
ne bougeassent, et l'assistassent en toute seureté, et qu'il n'estoit•
pas en la douleur, de luy arracher vn mot de confession, et n'en
eut on autre chose, pour le premier iour. Le lendemain, ainsi
qu'on le ramenoit pour recommencer son tourment, s'esbranlant
vigoureusement entre les mains de ses gardes, il alla froisser sa
teste contre vne paroy, et s'y tua. Epicharis ayant saoulé et lassé4
la cruauté des satellites de Neron, et soustenu leur feu, leurs batures,
leurs engins, sans aucune voix de reuelation de sa coniuration,
tout vn iour: rapportée à la gehenne l'endemain, les membres
touts brisez, passa vn lasset de sa robbe dans l'vn bras de sa
chaize, à tout vn nœud coulant, et y fourrant sa teste, s'estrangla•
du pois de son corps. Ayant le courage d'ainsi mourir, et se desrober
aux premiers tourments, semble elle pas à escient auoir
presté sa vie à cette espreuue de sa patience du iour precedent,
pour se moquer de ce tyran, et encourager d'autres à semblable
entreprinse contre luy? Et qui s'enquerra à nos argoulets, des1
experiences qu'ils ont euës en ces guerres ciuiles, il se trouuera
des effets de patience, d'obstination et d'opiniastreté, parmy nos
miserables siecles, et en cette tourbe molle et effeminée, encore
plus que l'Egyptienne, dignes d'estre comparez à ceux que nous
venons de reciter de la vertu Spartaine. Ie sçay qu'il s'est trouué•
des simples paysans, s'estre laissez griller la plante des pieds,
ecrazer le bout des doigts à tout le chien d'vne pistole, pousser
les yeux sanglants hors de la teste, à force d'auoir le front serré
d'vne corde, auant que de s'estre seulement voulu mettre à rançon.
I'en ay veu vn, laissé pour mort tout nud dans vn fossé, ayant2
le col tout meurtry et enflé, d'vn licol qui y pendoit encore, auec
lequel on l'auoit tirassé toute la nuict, à la queuë d'vn cheual,
le corps percé en cent lieux, à coups de dague, qu'on luy auoit
donné, non pas pour le tuer, mais pour luy faire de la douleur et
de la crainte: qui auoit souffert tout cela, et iusques à y auoir•
perdu parolle et sentiment, resolu, à ce qu'il me dit, de mourir
plustost de mille morts (comme de vray, quant à sa souffrance, il
en auoit passé vne toute entiere) auant que rien promettre: et si
estoit vn des plus riches laboureurs de toute la contrée. Combien
en a lon veu se laisser patiemment brusler et rotir, pour des opinions3
empruntées d'autruy, ignorées et incognues? I'ay cogneu
cent et cent femmes (car ils disent que les testes de Gascongne ont
quelque prerogatiue en cela) que vous eussiez plustost faict mordre
dans le fer chaut, que de leur faire desmordre vne opinion
qu'elles eussent conçeuë en cholere. Elles s'exasperent à l'encontre•
des coups et de la contrainte. Et celuy qui forgea le conte de la
femme, qui pour aucune correction de menaces, et bastonnades,
ne cessoit d'appeller son mary pouïlleux, et qui precipitée dans l'eau
haussoit encores en s'estouffant, les mains, et faisoit au dessus de
sa teste, signe de tuer des poux: forgea vn conte, duquel en verité4
tous les iours, on voit l'image expresse en l'opiniastreté des femmes.
Et est l'opiniastreté sœur de la constance, au moins en vigueur
et fermeté. Il ne faut pas iuger ce qui est possible, et ce
qui ne l'est pas, selon ce qui est croyable et incroyable à nostre
sens, comme i'ay dit ailleurs. Et est vne grande faute, et en laquelle
toutesfois la plus part des hommes tombent: ce que ie ne•
dis pas pour Bodin: de faire difficulté de croire d'autruy, ce qu'eux
ne sçauroient faire, ou ne voudroient. Il semble à chacun que la
maistresse forme de l'humaine nature est en luy: selon elle, il
faut regler tous les autres. Les allures qui ne se rapportent aux
siennes, sont faintes et fauces. Luy propose lon quelque chose des1
actions ou facultez d'vn autre? la premiere chose qu'il appelle à la
consultation de son iugement, c'est son exemple: selon qu'il en va
chez luy, selon cela va l'ordre du monde. O l'asnerie dangereuse
et insupportable! Moy ie considere aucuns hommes fort loing au
dessus de moy, notamment entre les anciens: et encores que ie recognoisse•
clairement mon impuissance à les suyure de mille pas,
ie ne laisse pas de les suyure à veuë, et iuger les ressorts qui les
haussent ainsi, desquels i'apperçoy aucunement en moy les semences:
comme ie fay aussi de l'extreme bassesse des esprits, qui
ne m'estonne, et que ie ne mescroy non plus. Ie voy bien le tour2
que celles là se donnent pour se monter, et i'admire leur grandeur:
et ces eslancemens que ie trouue tres-beaux, ie les embrasse:
et si mes forces n'y vont, au moins mon iugement s'y applique
tres-volontiers. L'autre exemple qu'il allegue des choses
incroyables, et entierement fabuleuses, dictes par Plutarque: c'est•
qu'Agesilaus fut mulcté par les Ephores pour auoir attiré à soy
seul, le cœur et la volonté de ses citoyens. Ie ne sçay quelle marque
de fauceté il y treuue: mais tant y a, que Plutarque parle là
des choses qui luy deuoyent estre beaucoup mieux cognuës qu'à
nous: et n'estoit pas nouueau en Grece, de voir les hommes punis3
et exilez, pour cela seul, d'agreer trop à leurs citoyens: tesmoin
l'Ostracisme et le Petalisme. Il y a encore en ce mesme lieu, vn'
autre accusation qui me pique pour Plutarque, où il dit qu'il a
bien assorty de bonne foy, les Romains aux Romains, et les Grecs
entre eux, mais non les Romains aux Grecz, tesmoin, dit-il, Demosthenes•
et Cicero, Caton et Aristides, Sylla et Lisander, Marcellus
et Pelopidas, Pompeius et Agesilaus, estimant qu'il a fauorisé
les Grecz, de leur auoir donné des compagnons si dispareils.
C'est iustement attaquer ce que Plutarque a de plus excellent et
loüable. Car en ses comparaisons (qui est la piece plus admirable
de ses œuvres, et en laquelle à mon aduis il s'est autant pleu) la
fidelité et syncerité de ses iugemens, esgale leur profondeur et•
leur poix. C'est vn philosophe, qui nous apprend la vertu. Voyons
si nous le pourrons garentir de ce reproche de preuarication et
fauceté. Ce que ie puis penser auoir donné occasion à ce iugement,
c'est ce grand et esclatant lustre des noms Romains, que nous
auons en la teste: il ne nous semble point, que Demosthenes puisse1
esgaler la gloire d'vn consul, proconsul, et questeur de cette
grande republique. Mais qui considerera la verité de la chose, et les
hommes en eux mesmes, à quoy Plutarque a plus visé, et à balancer
leurs mœurs, leurs naturels, leur suffisance, que leur fortune: ie
pense au rebours de Bodin, que Ciceron et le vieux Caton, en doiuent•
de reste à leurs compaignons. Pour son dessein, i'eusse plustost
choisi l'exemple du ieune Caton comparé à Phocion: car en ce
pair, il se trouueroit vne plus vray-semblable disparité à l'aduantage
du Romain. Quant à Marcellus, Sylla, et Pompeius, ie voy bien
que leurs exploits de guerre sont plus enflez, glorieux, et pompeux,2
que ceux des Grecs, que Plutarque leur apparie: mais les
actions les plus belles et vertueuses, non plus en la guerre qu'ailleurs,
ne sont pas tousiours les plus fameuses. Ie voy souuent des
noms de capitaines, estouffez soubs la splendeur d'autres noms, de
moins de merite: tesmoin Labienus, Ventidius, Telesinus et plusieurs•
autres. Et à le prendre par là, si i'auois à me plaindre pour
les Grecs, pourrois-ie pas dire, que beaucoup moins est Camillus
comparable à Themistocles, les Gracches à Agis et Cleomenes,
Numa à Lycurgus? Mais c'est folie de vouloir iuger d'vn traict, les
choses à tant de visages. Quand Plutarque les compare, il ne les3
esgale pas pourtant. Qui plus disertement et conscientieusement,
pourroit remarquer leurs differences? Vient-il à parangonner les
victoires, les exploits d'armes, la puissance des armées conduites
par Pompeius, et ses triumphes, auec ceux d'Agesilaus? Ie ne croy
pas, dit-il, que Xenophon mesme, s'il estoit viuant, encore qu'on•
luy ait concedé d'escrire tout ce qu'il a voulu à l'aduantage d'Agesilaus,
osast le mettre en comparaison. Parle-il de conferer Lysander
à Sylla: Il n'y a, dit-il, point de comparaison, ny en nombre
de victoires, ny en hazard de batailles: car Lysander ne gaigna
seulement que deux batailles nauales, etc. Cela, ce n'est rien desrober4
aux Romains. Pour les auoir simplement presentez aux Grecz,
il ne leur peut auoir fait iniure, quelque disparité qui y puisse
estre. Et Plutarque ne les contrepoise pas entiers: il n'y a en gros
aucune preference: il apparie les pieces et les circonstances, l'vne
apres l'autre, et les iuge separément. Parquoy, si on le vouloit
conuaincre de faueur, il falloit en esplucher quelque iugement particulier:•
ou dire en general, qu'il auroit failly d'assortir tel Grec
à tel Romain: d'autant qu'il y en auroit d'autres plus correspondans
pour les apparier, et se rapportans mieux.
CHAPITRE XXXIII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXXIII.)]
L'histoire de Spurina.
LA philosophie ne pense pas auoir mal employé ses moyens, quand
elle a rendu à la raison, la souueraine maistrise de nostre ame,1
et l'authorité de tenir en bride nos appetits. Entre lesquels ceux qui
iugent qu'il n'en y a point de plus violens, que ceux que l'amour
engendre, ont cela pour leur opinion, qu'ils tiennent au corps et à
l'ame, et que tout l'homme en est possedé: en maniere que la
santé mesmes en depend, et est la medecine par fois contrainte de•
leur seruir de maquerellage. Mais au contraire, on pourroit aussi
dire, que le meslange du corps y apporte du rabais, et de l'affoiblissement:
car tels desirs sont subiects à satieté, et capables de
remedes materiels. Plusieurs ayans voulu deliurer leurs ames
des alarmes continuelles que leur donnoit cet appetit, se sont seruis2
d'incision et destranchement des parties esmeuës et alterées.
D'autres en ont du tout abatu la force, et l'ardeur, par frequente
application de choses froides, comme de neige, et de vinaigre. Les
haires de nos aieulx estoient de cet vsage: c'est vne matiere tissue
de poil de cheual, dequoy les vns d'entr'eux faisoient des chemises,•
et d'autres des ceintures à gehenner leurs reins. Vn Prince
me disoit, il n'y a pas long temps, que pendant sa ieunesse, vn
iour de feste solemne, en la cour du Roy François premier, où
tout le monde estoit paré, il luy print enuie de se vestir de la haire,
qui est encore chez luy, de monsieur son pere: mais quelque deuotion
qu'il eust, qu'il ne sceut auoir la patience d'attendre la
nuict pour se despouïller, et en fut long temps malade: adioustant
qu'il ne pensoit pas qu'il y eust chaleur de ieunesse si aspre,
que l'vsage de cette recepte ne peust amortir: toutesfois à l'aduanture•
ne les a-il pas essayées les plus cuisantes. Car l'experience
nous faict voir, qu'vne telle esmotion, se maintient bien
souuent soubs des habits rudes et marmiteux: et que les haires
ne rendent pas tousiours heres ceux qui les portent. Xenocrates
y proceda plus rigoureusement: car ses disciples pour essayer sa1
continence, luy ayants fourré dans son lict, Laïs, cette belle et fameuse
courtisane toute nuë, sauf les armes de sa beauté et folasres
apasts, ses phyltres: sentant qu'en despit de ses discours, et
de ses regles, le corps reuesche commençoit à se mutiner, il se fit
brusler les membres, qui auoient presté l'oreille à cette rebellion.•
Là où les passions qui sont toutes en l'ame, comme l'ambition, l'avarice,
et autres, donnent bien plus à faire à la raison: car elle
n'y peut estre secourue, que de ses propres moyens: ny ne sont
ces appetits là, capables de satieté: voire ils s'esguisent et augmentent
par la iouyssance. Le seul exemple de Iulius Cæsar,2
peut suffire à nous montrer la disparité de ces appetits: car iamais
homme ne fut plus addonné aux plaisirs amoureux. Le soin curieux
qu'il auoit de sa personne, en est vn tesmoignage, iusques à
se seruir à cela, des moyens les plus lascifs qui fussent lors en
vsage: comme de se faire pinceter tout le corps, et farder de parfums•
d'vne extreme curiosité: et de soy il estoit beau personnage,
blanc, de belle et allegre taille, le visage plein, les yeux bruns et
vifs, s'il en faut croire Suetone: car les statues, qui se voyent de
luy à Rome ne rapportent pas bien par tout, à cette peinture.
Outre ses femmes, qu'il changea quatre fois, sans conter les amours3
de son enfance, auec le Roy de Bithynie Nicomedes, il eut le pucelage
de cette tant renommée Royne d'Ægypte, Cleopatra: tesmoin
le petit Cæsarion, qui en nasquit. Il fit aussi l'amour à Eunoé
Royne de Mauritanie: et à Rome, à Posthumia, femme de Seruius
Sulpitius: à Lollia, de Gabinius: à Tertulla, de Crassus, et à Mutia•
mesme, femme du grand Pompeius. Qui fut la cause, disent
les historiens Romains, pourquoy son mary la repudia, ce que
Plutarque confesse auoir ignoré. Et les Curions pere et fils reprocherent
depuis à Pompeius, quand il espousa la fille de Cæsar,
qu'il se faisoit gendre d'vn homme qui l'auoit fait coqu, et que
luy-mesme auoit accoustumé d'appeller Ægysthus. Il entretint outre
tout ce nombre, Seruilia sœur de Caton, et mere de Marcus Brutus,
dont chacun tient que proceda cette grande affection qu'il portoit
à Brutus: par ce qu'il estoit nay en temps, auquel il y auoit apparence•
qu'il fust issu de luy. Ainsi i'ai raison, ce me semble, de
le prendre pour homme extremement addonné à cette desbauche,
et de complexion tres-amoureuse. Mais l'autre passion de l'ambition,
dequoy il estoit aussi infiniment blessé, venant à combattre
celle là, elle luy fit incontinent perdre place. Me ressouuenant1
sur ce propos de Mehemed, celuy qui subiugua Constantinople, et
apporta la finale extermination du nom Grec: ie ne sçache point
où ces deux passions se trouuent plus egalement balancées: pareillement
indefatigable ruffien, et soldat. Mais quand en sa vie, elles
se presentent en concurrence l'vne de l'autre, l'ardeur querelleuse•
gourmande tousiours l'amoureuse ardeur. Et ceste-cy, encore que
ce fust hors sa naturelle saison, ne regaigna pleinement l'authorité
souueraine, que quand il se trouua en grande vieillesse, incapable
de plus soutenir le faix des guerres. Ce qu'on recite pour vn
exemple contraire de Ladislaus Roy de Naples, est remarquable:2
Que bon capitaine, courageux, et ambitieux, il se proposoit pour
fin principale de son ambition, l'execution de sa volupté, et iouïssance
de quelque rare beauté. Sa mort fut de mesme. Ayant rengé
par vn siege bien poursuiuy, la ville de Florence si à destroit, que
les habitants estoient apres à composer de sa victoire: il la leur•
quitta pourueu qu'ils luy liurassent vne fille de leur ville dequoy il
auoit ouy parler, de beauté excellente. Force fut de la luy accorder,
et garantir la publique ruine par vne iniure priuée. Elle estoit fille
d'vn medecin fameux de son temps; lequel se trouuant engagé en
si villaine necessité, se resolut à vne haute entreprinse. Comme3
chacun paroit sa fille et l'attournoit d'ornements et ioyaux, qui
la peussent rendre aggreable à ce nouuel amant, luy aussi luv
donna vn mouchoir exquis en senteur et en ouurage, duquel elle
eust à se seruir en leurs premieres approches: meuble, qu'elles
n'y oublient guere en ces quartiers là. Ce mouchoir empoisonné•
selon la capacité de son art, venant à se frotter à ces chairs esmeuës
et pores ouuerts, inspira son venin si promptement, qu'ayant
soudain changé leur sueur chaude en froide, ils expirerent entre
les bras l'vn de l'autre. Ie m'en reuay à Cæesar. Ses plaisirs ne
luy firent iamais desrober vne seule minute d'heure, ny destourner
vn pas des occasions qui se presentoient pour son agrandissement.
Cette passion regenta en luy si souuerainement toutes les•
autres, et posseda son ame d'vne authorité si pleine, qu'elle l'emporta
où elle voulut. Certes i'en suis despit: quand ie considere
au demeurant, la grandeur de ce personnage, et les merueilleuses
parties qui estoient en luy: tant de suffisance en toute sorte de
sçauoir, qu'il n'y a quasi science en quoy il n'ait escrit: il estoit1
tel orateur, que plusieurs ont preferé son eloquence à celle de Cicero:
et luy-mesmes, à mon aduis, n'estimoit luy deuoir guere en
cette partie. Et ses deux Anticatons, furent principalement escrits
pour contre-balancer le bien dire, que Cicero auoit employé en
son Caton. Au demeurant, fut-il iamais ame si vigilante, si actiue,•
et si patiente de labeur que la sienne? Et sans doubte, encore estoit
elle embellie de plusieurs rares semences de vertu, ie dy viues,
naturelles, et non contrefaictes. Il estoit singulierement sobre, et si
peu delicat en son manger, qu'Oppius recite, qu'vn iour luy ayant
esté presenté à table, en quelque sauce de l'huyle medecinée, au2
lieu d'huyle simple, il en mangea largement, pour ne faire honte à
son hoste. Vne autrefois, il fit fouëtter son boulenger, pour luy auoir
seruy d'autre pain que celuy du commun. Caton mesme auoit accoustumé
de dire de luy, que c'estoit le premier homme sobre, qui
se fust acheminé à la ruyne de son pays. Et quant à ce que ce•
mesme Caton l'appella vn iour yurongne, cela aduint en cette façon.
Estans tous deux au Senat, où il se parloit du fait de la coniuration
de Catilina, de laquelle Cæsar estoit soupçonné, on luy vint
apporter de dehors, vn breuet à cachetes: Caton estimant que ce
fust quelque chose, dequoy les coniurez l'aduertissent, le somma3
de le luy donner: ce que Cæsar fut contrainct de faire, pour euiter
vn plus grand soupçon. C'estoit de fortune vne lettre amoureuse,
que Seruilia sœur de Caton luy escriuoit: Caton l'ayant leuë, la
luy reietta, en luy disant: Tien yurongne. Cela, dis-ie, fut plustost
vn mot de desdain et de colere, qu'vn expres reproche de ce vice:•
comme souuent nous iniurions ceux qui nous faschent, des premieres
iniures qui nous viennent à la bouche, quoy qu'elles ne
soyent nullement deuës à ceux à qui nous les attachons. Ioinct que
ce vice que Caton luy reproche, est merueilleusement voisin de
celuy, auquel il auoit surpris Cæsar: car Venus et Bacchus se conuiennent
volontiers, à ce que dit le prouerbe: mais chez moy Venus
est bien plus allegre, accompaignée de la sobrieté. Les
exemples de sa douceur, et de sa clemence, enuers ceux qui l'auoient
offencé sont infinis: ie dis outre ceux qu'il donna, pendant•
le temps que la guerre ciuile estoit encore en son progrés, desquels
il fait luy-mesmes assez sentir par ses escrits, qu'il se seruoit pour
amadouër ses ennemis, et leur faire moins craindre sa future domination
et sa victoire. Mais si faut il dire que ces exemples là
s'ils ne sont suffisans à nous tesmoigner sa naïue douceur, ils1
nous montrent au moins vne merueilleuse confiance et grandeur
de courage, en ce personnage. Il luy est aduenu souuent, de renuoyer
des armées toutes entieres à son ennemy, apres les auoir
vaincuës, sans daigner seulement les obliger par serment, sinon
de le fauoriser, aumoins de se contenir sans luy faire la guerre: il•
a prins trois et quatre fois tels capitaines de Pompeius, et autant
de fois remis en liberté. Pompeius declaroit ses ennemis, tous ceux
qui ne l'accompaignoient à la guerre: et luy fit proclamer qu'il
tenoit pour amis tous ceux qui ne bougeoient, et qui ne s'armoyent
effectuellement contre luy. A ceux de ses capitaines, qui se desroboient2
de luy pour aller prendre autre condition, il r'enuoioit
encore les armes, cheuaux, et equipages. Les villes qu'il auoit
prinses par force, il les laissoit en liberté de suyure tel party qu'il
leur plairoit, ne leur donnant autre garnison, que la memoire de
sa douceur et clemence. Il deffendit le iour de sa grande bataille•
de Pharsale, qu'on ne mist qu'à toute extremité, la main sur les
citoyens Romains. Voyla des traits bien hazardeux selon mon iugement:
et n'est pas merueilles si aux guerres ciuiles, que nous
sentons, ceux qui combattent, comme luy, l'estat ancien de leur
pays, n'en imitent l'exemple. Ce sont moyens extraordinaires, et3
qu'il n'appartient qu'à la fortune de Cæsar, et à son admirable
pouruoyance, d'heureusement conduire. Quand ie considere la
grandeur incomparable de cette ame, i'excuse la victoire, de ne
s'estre peu depestrer de luy, voire en cette tres-iniuste et tres-inique
cause. Pour reuenir à sa clemence, nous en auons plusieurs•
naifs exemples, au temps de sa domination, lors que toutes
choses estants reduites en sa main, il n'auoit plus à se feindre.
Caius Memmius auoit escrit contre luy des oraisons tres-poignantes,
ausquelles il auoit bien aigrement respondu: si ne laissa-il bien
tost apres d'ayder à le faire Consul. Caius Caluus qui auoit faict4
plusieurs epigrammes iniurieux contre luy, ayant employé de ses
amis pour le reconcilier, Cæsar se conuia luy-mesme à luy escrire
le premier. Et nostre bon Catulle, qui l'auoit testonné si rudement
sous le nom de Mamurra, s'en estant venu excuser à luy,
il le fit ce iour mesme soupper à sa table. Ayant esté aduerty
d'aucuns qui parloient mal de luy, il n'en fit autre chose, que declarer
en vne sienne harangue publique, qu'il en estoit aduerty.•
Il craignoit encore moins ses ennemis, qu'il ne les haissoit. Aucunes
coniurations et assemblees, qu'on faisoit contre sa vie, luy
ayants esté descouuertes, il se contenta de publier par edit qu'elles
luy estoient cognuës, sans autrement en poursuyure les autheurs.
Quant au respect qu'il auoit à ses amis: Caius Oppius voyageant1
auec luy, et se trouuant mal, il luy quitta vn seul logis qu'il y
auoit, et coucha toute la nuict sur la dure et au descouuert. Quant
à sa iustice, il fit mourir vn sien seruiteur, qu'il aimoit singulierement,
pour auoir couché auecques la femme d'vn cheualier Romain,
quoy que personne ne s'en plaignist. Iamais homme n'apporta,•
ny plus de moderation en sa victoire, ny plus de resolution
en sa fortune contraire. Mais toutes ces belles inclinations furent
alterées et estouffées, par cette furieuse passion ambitieuse: à
laquelle il se laissa si fort emporter, qu'on peut aisément maintenir,
qu'elle tenoit le timon et le gouuernail de toutes ses actions.2
D'vn homme liberal, elle en rendit vn voleur publique, pour fournir
à cette profusion et largesse, et luy fit dire ce vilain et tres-iniuste
mot, que si les plus meschans et perdus hommes du monde,
luy auoyent esté fidelles, au seruice de son agrandissement, il les
cheriroit et auanceroit de son pouuoir, aussi bien que les plus•
gens de bien: l'enyura d'vne vanité si extreme, qu'il osoit se
vanter en presence de ses concitoyens, d'auoir rendu cette grande
Republique Romaine, vn nom sans forme et sans corps: et dire
que ses responces deuoyent meshuy seruir de loix: et receuoir
assis, le corps du Senat venant vers luy: et souffrir qu'on l'adorast,3
et qu'on luy fist en sa presence des honneurs diuins. Somme,
ce seul vice, à mon aduis, perdit en luy le plus beau, et le plus
riche naturel qui fut onques: et a rendu sa memoire abominable
à tous les gens de bien, pour auoir voulu chercher sa gloire de la
ruyne de son païs, et subuersion de la plus puissante, et fleurissante•
chose publique que le monde verra iamais. Il se pourroit
bien au contraire, trouuer plusieurs exemples de grands personnages,
ausquels la volupté a faict oublier la conduicte de leurs affaires,
comme Marcus Antonius, et autres: mais où l'amour et
l'ambition seroient en esgale balance, et viendroient à se choquer4
de forces pareilles, ie ne fay aucun doubte, que ceste-cy ne gaignast
le prix de la maistrise. Or pour me remettre sur mes brisées,
c'est beaucoup de pouuoir brider nos appetits, par le discours
de la raison, ou de forcer nos membres, par violence, à se
tenir en leur deuoir. Mais de nous fouëtter pour l'interest de nos
voisins, de non seulement nous deffaire de cette douce passion, qui
nous chatouïlle, du plaisir que nous sentons de nous voir aggreables•
à autruy, et aymez et recherchez d'vn chascun: mais encore de
prendre en haine, et à contre-cœur nos graces, qui en sont cause,
et condamner nostre beauté, par ce que quelque autre s'en eschauffe,
ie n'en ay veu guere d'exemples: cestuy-cy en est. Spurina
ieune homme de la Toscane,1
Qualis gemma micat, fuluum quæ diuidit aurum,
Aut collo decus aut capiti, vel quale per artem
Inclusum buxo aut Oricia terebintho
Lucet ebur,
estant doüé d'vne singuliere beauté, et si excessiue, que les yeux•
plus continents, ne pouuoient en souffrir l'esclat continemment, ne
se contentant point de laisser sans secours tant de fiéure et de feu,
qu'il alloit attisant par tout, entra en furieux despit contre soy-mesmes,
et contre ces riches presens, que Nature luy auoit faits:
comme si on se deuoit prendre à eux, de la faute d'autruy: et détailla,2
et troubla à force de playes, qu'il se fit à escient, et de cicatrices,
la parfaicte proportion et ordonnance que Nature auoit si
curieusement obseruée en son visage. Pour en dire mon aduis:
i'admire telles actions, plus que ie ne les honnore. Ces excez sont
ennemis de mes regles. Le dessein en fut beau, et conscientieux:•
mais, à mon aduis, vn peu manque de prudence. Quoy? si sa laideur
seruit depuis à en ietter d'autres au peché de mespris et de
haine, ou d'enuie, pour la gloire d'vne si rare recommandation:
ou de calomnie, interpretant cette humeur, à vne forcenée ambition.
Y a-il quelque forme, de laquelle le vice ne tire, s'il veult,3
occasion à s'exercer en quelque maniere? Il estoit plus iuste, et
aussi plus glorieux, qu'il fist de ces dons de Dieu, vn subiect de
vertu exemplaire, et de reglement. Ceux, qui se desrobent aux
offices communs, et à ce nombre infini de regles espineuses, à tant
de visages, qui lient vn homme d'exacte preud'hommie, en la vie•
ciuile: font, à mon gré, vne belle espargne: quelque pointe d'aspreté
peculiere qu'ils s'enioignent. C'est aucunement mourir, pour
fuir la peine de bien viure. Ils peuuent auoir autre prix, mais le
prix de la difficulté, il ne m'a iamais semblé qu'ils l'eussent. Ny
qu'en malaisance, il y ait rien audelà, de se tenir droit emmy les
flots de la presse du monde, respondant et satisfaisant loyalement
à touts les membres de sa charge. Il est à l'aduenture plus facile,
de se passer nettement de tout le sexe, que de se maintenir deuëment•
de tout poinct, en la compagnie de sa femme. Et a l'on dequoy
couler plus incurieusement, en la pauureté, qu'en l'abondance,
iustement dispensée. L'vsage, conduit selon raison, a plus
d'aspreté, que n'a l'abstinence. La moderation est vertu bien plus
affaireuse, que n'est la souffrance. Le bien viure du ieune Scipion,1
a mille façons. Le bien viure de Diogenes, n'en a qu'vne. Ceste-cy
surpasse d'autant en innocence les vies ordinaires, comme les exquises
et accomplies la surpassent en vtilité et en force.
CHAPITRE XXXIIII. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXXIV.)]
Obseruation sur les moyens de faire la guerre, de Iulius Cæsar.
ON recite de plusieurs chefs de guerre, qu'ils ont eu certains liures
en particuliere recommandation, comme le grand Alexandre,•
Homere: Scipion Aphricain, Xenophon: Marcus Brutus, Polybius:
Charles cinquiesme, Philippe de Comines. Et dit-on de ce temps,
que Machiauel est encores ailleurs en credit. Mais le feu Mareschal
Strossy, qui auoit pris Cæsar pour sa part, auoit sans doubte
bien mieux choisi: car à la verité ce deuroit estre le breuiaire de2
tout homme de guerre, comme estant le vray et souuerain patron
de l'art militaire. Et Dieu sçait encore de quelle grace, et de quelle
beauté il a fardé cette riche matiere, d'vne façon de dire si pure,
si delicate, et si parfaicte, qu'à mon goust, il n'y a aucuns escrits
au monde, qui puissent estre comparables aux siens, en cette partie.•
Ie veux icy enregistrer certains traicts particuliers et rares,
sur le faict de ses guerres, qui me sont demeurez en memoire.
Son armée estant en quelque effroy, pour le bruit qui couroit
des grandes forces, que menoit contre luy le Roy Iuba, au lieu de
rabattre l'opinion que ses soldats en auoyent prise, et appetisser
les moyens de son ennemy, les ayant faict assembler pour les r'asseurer
et leur donner courage, il print vne voye toute contraire à
celle que nous auons accoustumé: car il leur dit qu'ils ne se missent•
plus en peine de s'enquerir des forces que menoit l'ennemy, et qu'il
en auoit eu bien certain aduertissement: et lors il leur en fit le
nombre surpassant de beaucoup, et la verité, et la renommée, qui
en couroit en son armée. Suiuant ce que conseille Cyrus en Xenophon.
D'autant que la tromperie n'est pas de tel interest, de trouuer1
les ennemis par effect plus foibles qu'on n'auoit esperé: que de les
trouuer à la verité bien forts, apres les auoir iugez foibles par
reputation. Il accoustumoit sur tout ses soldats à obeyr simplement,
sans se mesler de contreroller, ou parler des desseins de
leur Capitaine; lesquels il ne leur communiquoit que sur le poinct•
de l'execution: et prenoit plaisir s'ils en auoyent descouuert
quelque chose, de changer sur le champ d'aduis, pour les tromper:
et souuent pour cet effect ayant assigné vn logis en quelque lieu,
il passoit outre, et allongeoit la iournée, notamment s'il faisoit
mauuais temps et pluuieux. Les Souisses, au commencement de2
ses guerres de Gaule, ayans enuoyé vers luy pour leur donner passage
au trauers des terres des Romains; estant deliberé de les
empescher par force, il leur contrefit toutesfois vn bon visage, et
print quelques iours de delay à leur faire responce, pour se seruir
de ce loisir, à assembler son armée. Ces pauures gens ne sçauoyent•
pas combien il estoit excellent mesnager du temps: car il redit
maintes-fois, que c'est la plus souueraine partie d'vn capitaine, que
la science de prendre au poinct les occasions, et la diligence, qui
est en ses exploicts, à la verité, inouye et incroyable. S'il n'estoit
pas fort conscientieux en cela, de prendre aduantage sur son3
ennemy, sous couleur d'vn traicté d'accord: il l'estoit aussi peu,
en ce qu'il ne requeroit en ses soldats autre vertu que la vaillance,
ny ne punissoit guere autres vices, que la mutination, et la desobeyssance.
Souuent apres ses victoires, il leur laschoit la bride à
toute licence, les dispensant pour quelque temps des regles de la•
discipline militaire, adioustant à cela, qu'il auoit des soldats si bien
creez, que tous perfumez et musquez, ils ne laissoyent pas d'aller
furieusement au combat. De vray, il aymoit qu'ils fussent richement
armez, et leur faisoit porter des harnois grauez, dorez et argentez:
afin que le soing de la conseruation de leurs armes, les rendist
plus aspres à se deffendre. Parlant à eux, il les appelloit du nom
de compagnons, que nous vsons encore: ce qu'Auguste son successeur
reforma, estimant qu'il l'auoit faict pour la necessité de ses•
affaires, et pour flatter le cœur de ceux qui ne le suyuoient que
volontairement:
Rheni mihi Cæsar in vndis
Dux erat: hic socius; facinus quos inquinat, æquat;
mais que cette façon estoit trop rabbaissée, pour la dignité d'vn1
Empereur et general d'armée, et remit en train de les appeller
seulement soldats. A cette courtoisie, Cæsar mesloit toutesfois
vne grande seuerité, à les reprimer. La neufiesme legion s'estant
mutinée au pres de Plaisance, il la cassa auec ignominie, quoy que
Pompeius fust lors encore en pieds, et ne la reçeut en grace qu'auec•
plusieurs supplications. Il les rappaisoit plus par authorité et
par audace, que par douceur. Là où il parle de son passage
de la riuiere du Rhin, vers l'Allemaigne, il dit qu'estimant indigne
de l'honneur du peuple Romain, qu'il passast son armée à
nauires, il fit dresser vn pont, afin qu'il passast à pied ferme. Ce2
fut là, qu'il bastit ce pont admirable, dequoy il dechiffre particulierement
la fabrique: car il ne s'arreste si volontiers en nul
endroit de ses faits, qu'à nous representer la subtilité de ses inuentions,
en telle sorte d'ouurages de main. I'y ay aussi remarqué
cela, qu'il fait grand cas de ses exhortations aux soldats•
auant le combat: car où il veut montrer auoir esté surpris, ou
pressé, il allegue tousiours cela, qu'il n'eut pas seulement loisir de
haranguer son armée. Auant cette grande battaille contre ceux de
Tournay; Cæsar, dict-il, ayant ordonné du reste, courut soudainement,
où la fortune le porta, pour exhorter ses gens; et rencontrant3
la dixiesme legion, il n'eut loisir de leur dire, sinon, qu'ils
eussent souuenance de leur vertu accoustumée, qu'ils ne s'estonnassent
point, et soustinsent hardiment l'effort des aduersaires:
et par ce que l'ennemy estoit des-ia approché à vn iect de traict,
il donna le signe de la battaille: et de là estant passé soudainement•
ailleurs pour en encourager d'autres, il trouua qu'ils estoyent
des-ia aux prises: voyla ce qu'il en dit en ce lieu là. De vray, sa
langue luy a faict en plusieurs lieux de bien notables seruices, et
estoit de son temps mesme, son eloquence militaire en telle recommendation,
que plusieurs en son armée recueilloyent ses harangues:4
et par ce moyen, il en fut assemblé des volumes, qui ont
duré long temps apres luy. Son parler auoit des graces particulieres;
si que ses familiers, et entre autres Auguste, oyant reciter
ce qui en auoit esté recueilly, recognoissoit iusques aux phrases,
et aux mots, ce qui n'estoit pas du sien. La premiere fois qu'il
sortit de Rome, auec charge publique, il arriua en huict iours à la
riuiere du Rhone, ayant dans son coche deuant luy vn secretaire•
ou deux qui escriuoyent sans cesse, et derriere luy, celuy qui portoit
son espée. Et certes quand on ne feroit qu'aller, à peine pourroit-on
atteindre à cette promptitude, dequoy tousiours victorieux
ayant laissé la Gaule, et suiuant Pompeius à Brindes, il subiuga
l'Italie en dix huict iours; reuint de Brindes à Rome; de Rome il1
s'en alla au fin fond de l'Espaigne; où il passa des difficultez extremes,
en la guerre contre Affranius et Petreius, et au long siege
de Marseille: de là il s'en retourna en la Macedoine, battit l'armée
Romaine à Pharsale; passa de là, suiuant Pompeius, en Ægypte,
laquelle il subiuga; d'Ægypte il vint en Syrie, et au pays de Pont,•
où il combattit Pharnaces; de là en Afrique, où il deffit Scipion et
Iuba; et rebroussa encore par l'Italie en Espaigne, où il deffit les
enfans de Pompeius.
Ocior et cœli flammis et tigride fœta.
Ac veluti montis saxum de vertice præceps2
Cùm ruit auulsum vento, seu turbidus imber
Proluit, aut annis soluit sublapsa vetustas,
Fertur in abruptum magno mons improbus actu,
Exultátque solo, siluas, armenta, virósque,
Inuoluens secum.•
Parlant du siege d'Auaricum, il dit, que c'estoit sa coustume,
de se tenir nuict et iour pres des ouuriers, qu'il auoit en besoigne.
En toutes entreprises de consequence, il faisoit tousiours la descouuerte
luy mesme, et ne passa iamais son armée en lieu, qu'il
n'eust premierement recognu. Et si nous croyons Suetone; quand3
il fit l'entreprise de traietter en Angleterre, il fut le premier à sonder
le gué. Il auoit accoustumé de dire, qu'il aimoit mieux la
victoire qui se conduisoit par conseil que par force. Et en la guerre
contre Petreius et Afranius, la Fortune luy presentant vne bien
apparante occasion d'aduantage; il la refusa, dit-il, esperant auec•
vn peu plus de longueur, mais moins de hazard, venir à bout de
ses ennemis. Il fit aussi là vn merueilleux traict, de commander à
tout son ost, de passer à nage la riuiere sans aucune necessité,
Rapuitque ruens in prælia miles,
Quod fugiens timuisset iter: mox vda receptis4
Membra fouent armis, gelidósque a gurgite, cursu
Restituunt artus.
Ie le trouue vn peu plus retenu et consideré en ses entreprinses,
qu'Alexandre: car cettuy-cy semble rechercher et courir à force
les dangers, comme vn impetueux torrent, qui choque et attaque•
sans discretion et sans chois, tout ce qu'il rencontre.
Sic tauriformis voluitur Aufidus,
Qui regna Dauni perfluit Appuli
Dum sæuit, horrendámque cultis
Diluuiem meditatur agris.1
Aussi estoit-il embesongné en la fleur et premiere chaleur de son
aage; là où Cæsar s'y print estant desia meur et bien auancé.
Outre ce, qu'Alexandre estoit d'vne temperature plus sanguine,
cholere, et ardente: et si esmouuoit encore cette humeur par le
vin, duquel Cæsar estoit tres-abstinent. Mais où les occasions de•
la necessité se presentoyent, et où la chose le requeroit, il ne fut
iamais homme faisant meilleur marché de sa personne. Quant à
moy, il me semble lire en plusieurs de ses exploicts, vne certaine
resolution de se perdre, pour fuyr la honte d'estre vaincu. En cette
grande battaille qu'il eut contre ceux de Tournay, il courut se presenter2
à la teste des ennemis, sans bouclier, comme il se trouua,
voyant la pointe de son armée s'esbranler: ce qui luy est aduenu
plusieurs autres fois. Oyant dire que ses gens estoyent assiegez, il
passa desguisé au trauers l'armée ennemie, pour les aller fortifier
de sa presence. Ayant trauersé à Dirrachium, auec bien petites•
forces, et voyant que le reste de son armée qu'il auoit laissée à
conduire à Antonius, tardoit à le suiure, il entreprit luy seul de
repasser la mer par vne tres-grande tormente: et se desroba, pour
aller reprendre le reste de ses forces; les ports de delà, et toute la
mer estant saisie par Pompeius. Et quant aux entreprises qu'il a3
faictes à main armée, il y en a plusieurs, qui surpassent en hazard
tout discours de raison militaire: car auec combien foibles moyens,
entreprint-il de subiuger le Royaume d'Ægypte: et depuis d'aller
attaquer les forces de Scipion et de Iuba, de dix parts plus grandes
que les siennes? Ces gens là ont eu ie ne sçay quelle plus qu'humaine•
confiance de leur fortune: et disoit-il, qu'il falloit executer,
non pas consulter les hautes entreprises. Apres la battaille de Pharsale,
comme il eust enuoyé son armée deuant en Asie, et passast
auec vn seul vaisseau, le destroit de l'Hellespont, il rencontra en mer
Lucius Cassius, auec dix gros nauires de guerre: il eut le courage
non seulement de l'attendre, mais de tirer droit vers luy, et le sommer
de se rendre: et en vint à bout. Ayant entrepris ce furieux
siege d'Alexia, où il y auoit quatre vingts mille hommes de deffence,
toute la Gaule s'estant esleuée pour luy courre sus, et leuer le•
siege, et dressé vn' armée de cent neuf mille cheuaux, et de deux
cens quarante mille hommes de pied, quelle hardiesse et maniacle
confiance fut-ce, de n'en vouloir abandonner son entreprise, et se
resoudre à deux si grandes difficultez ensemble? Lesquelles toutesfois
il soustint: et apres auoir gaigné cette grande battaille contre1
ceux de dehors, rengea bien tost à sa mercy ceux qu'il tenoit enfermez.
Il en aduint autant à Lucullus, au siege de Tigranocerta
contre le Roy Tigranes, mais d'vne condition dispareille, veu la
mollesse des ennemis, à qui Lucullus auoit affaire. Ie veux icy
remarquer deux rares euenemens et extraordinaires, sur le faict•
de ce siege d'Alexia, l'vn, que les Gaulois s'assemblans pour venir
trouuer là Cæsar, ayans faict denombrement de toutes leurs forces,
resolurent en leur conseil, de retrancher vne bonne partie de cette
grande multitude, de peur qu'ils n'en tombassent en confusion.
Cet exemple est nouueau, de craindre à estre trop: mais à le bien2
prendre, il est vray-semblable, que le corps d'vne armée doit auoir
vne grandeur moderée, et reglée à certaines bornes, soit pour la
difficulté de la nourrir, soit pour la difficulté de la conduire et
tenir en ordre. Aumoins seroit il bien aisé à verifier par exemple,
que ces armées monstrueuses en nombre, n'ont guere rien fait qui•
vaille. Suiuant le dire de Cyrus en Xenophon, ce n'est pas le nombre
des hommes, ains le nombre des bons hommes, qui faict l'aduantage:
le demeurant servant plus de destourbier que de secours.
Et Baiazet print le principal fondement à sa resolution, de liurer
iournée à Tamburlan, contre l'aduis de tous ses Capitaines, sur ce,3
que le nombre innombrable des hommes de son ennemy luy donnoit
certaine esperance de confusion. Scanderbech bon iuge et tres
expert, auoit accoustumé de dire, que dix ou douze mille combattans
fideles, deuoient baster à vn suffisant chef de guerre, pour
garantir sa reputation en toute sorte de besoing militaire. L'autre•
poinct, qui semble estre contraire, et à l'vsage, et à la raison de
la guerre, c'est que Vercingentorix, qui estoit nommé chef et general
de toutes les parties des Gaules, reuoltées, print party de s'aller
enfermer dans Alexia. Car celuy qui commande à tout vn pays ne
se doit iamais engager qu'au cas de cette extremité, qu'il y allast4
de sa derniere place, et qu'il n'y eust rien plus à esperer qu'en la
deffence d'icelle. Autrement il se doit tenir libre, pour auoir moyen
de prouuoir en general à toutes les parties de son gouuernement.
Pour reuenir à Cæsar, il deuint auec le temps vn peu plus tardif
et plus consideré, comme tesmoigne son familier Oppius: estimant,
qu'il ne deuoit aisément hazarder l'honneur de tant de victoires,
lequel, vne seule defortune luy pourroit faire perdre. C'est•
ce que disent les Italiens, quand ils veulent reprocher cette hardiesse
temeraire, qui se void aux ieunes gens, les nommants necessiteux
d'honneur, bisognosi d'honore: et qu'estans encore en
cette grande faim et disette de reputation, ils ont raison de la chercher
à quelque prix que ce soit: ce que ne doiuent pas faire ceux1
qui en ont desia acquis à suffisance. Il y peut auoir quelque iuste
moderation en ce desir de gloire, et quelque sacieté en cet appetit
comme aux autres: assez de gens le pratiquent ainsin. Il estoit
bien esloigné de cette religion des anciens Romains, qui ne se vouloyent
preualoir en leurs guerres, que de la vertu simple et nayfue.•
Mais encore y apportoit il plus de conscience que nous ne ferions à
cette heure, et n'approuuoit pas toutes sortes de moyens, pour
acquerir la victoire. En la guerre contre Ariouistus, estant à parlementer
auec luy, il y suruint quelque remuement entre les deux
armées, qui commença par la faute des gens de cheual d'Ariouistus.2
Sur ce tumulte, Cæsar se trouua auoir fort grand aduantage
sur ses ennemis, toutes-fois il ne s'en voulut point preualoir, de
peur qu'on luy peust reprocher d'y auoir procedé de mauuaise foy.
Il auoit accoustumé de porter vn accoustrement riche au combat,
et de couleur esclatante, pour se faire remarquer. Il tenoit•
la bride plus estroite à ses soldats, et les tenoit plus de court
estants pres des ennemis. Quand les anciens Grecs vouloient accuser
quelqu'vn d'extreme insuffisance, ils disoyent en commun
prouerbe, qu'il ne sçauoit ny lire ny nager: il auoit cette mesme
opinion, que la science de nager estoit tres-vtile à la guerre, et en3
tira plusieurs commoditez: s'il auoit à faire diligence, il franchissoit
ordinairement à nage les riuieres qu'il rencontroit: car
il aymoit à voyager à pied, comme le grand Alexandre. En Ægypte,
ayant esté forcé pour se sauuer, de se mettre dans vn petit batteau,
et tant de gens s'y estants lancez quant et luy, qu'il estoit•
en danger d'aller à fons, il ayma mieux se ietter en la mer, et gaigna
sa flotte à nage, qui estoit plus de deux cents pas au delà,
tenant en sa main gauche ses tablettes hors de l'eau, et trainant à
belles dents sa cotte d'armes, afin que l'ennemy n'en iouyst, estant
desia bien auancé sur l'aage. Iamais chef de guerre n'eut tant
de creance sur ses soldats. Au commencement de ses guerres
ciuiles, les centeniers luy offrirent de soudoyer chacun sur sa•
bourse, vn homme d'armes, et les gens de pied, de le seruir à leurs
despens: ceux qui estoyent plus aysez, entreprenants encore à deffrayer
les plus necessiteux. Feu Monsieur l'Admiral de Chastillon
nous fit veoir dernierement vn pareil cas en noz guerres ciuiles:
car les François de son armée, fournissoient de leurs bourses au1
payement des estrangers, qui l'accompagnoient. Il ne se trouueroit
guere d'exemples d'affection si ardente et si preste, parmy
ceux qui marchent dans le vieux train, soubs l'ancienne police des
loix. La passion nous commande bien plus viuement que la raison.
Il est pourtant aduenu en la guerre contre Annibal, qu'à•
l'exemple de la liberalité du peuple Romain en la ville, les gendarmes
et Capitaines refuserent leur paye; et appelloit on au camp
de Marcellus, mercenaires, ceux qui en prenoient. Ayant eu du pire
aupres de Dyrrachium, ses soldats se vindrent d'eux mesmes offrir
à estre chastiez et punis, de façon qu'il eut plus à les consoler qu'à2
les tancer. Vne sienne seule cohorte, soustint quatre legions de
Pompeius plus de quatre heures, iusques à ce qu'elle fut quasi
toute deffaicte à coups de trait, et se trouua dans la tranchée, cent
trente mille flesches. Vn soldat nommé Scæua, qui commandoit à
l'vne des entrées, s'y maintint inuincible ayant vn œil creué, vne•
espaule et vne cuisse percées, et son escu faucé en deux cens trente
lieux. Il est aduenu à plusieurs de ses soldats pris prisonniers,
d'accepter plustost la mort, que de vouloir promettre de prendre
autre party. Granius Petronius, pris par Scipion en Affrique, Scipion
apres auoir faict mourir ses compagnons, luy manda qu'il luy3
donnoit la vie, car il estoit homme de reng et questeur: Petronius
respondit que les soldats de Cæsar auoyent accoustumé de donner
la vie aux autres, non la receuoir; et se tua tout soudain de sa
main propre. Il y a infinis exemples de leur fidelité: il ne faut
pas oublier le traict de ceux qui furent assiegez à Salone, ville partizane•
pour Cæsar contre Pompeius, pour vn rare accident qui y
aduint. Marcus Octauius les tenoit assiegez; ceux de dedans estans
reduits en extreme necessité de toutes choses, en maniere que pour
suppleer au deffaut qu'ils auoyent d'hommes, la plus part d'entre
eux y estans morts et blessez, ils auoyent mis en liberté tous leurs
esclaues, et pour le seruice de leurs engins auoient esté contraints
de coupper les cheueux de toutes les femmes, affin d'en faire des
cordes; outre vne merueilleuse disette de viures; et ce neantmoins
resolus de iamais ne se rendre. Apres auoir trainé ce siege en•
grande longueur, d'où Octauius estoit deuenu plus nonchalant, et
moins attentif à son entreprinse, ils choisirent vn iour sur le midy,
et comme ils eurent rangé les femmes et les enfans sur leurs murailles,
pour faire bonne mine, sortirent en telle furie, sur les
assiegeans, qu'ayants enfoncé le premier, le second, et tiers corps1
de garde, et le quatriesme, et puis le reste, et ayants faict du
tout abandonner les tranchées, les chasserent iusques dans les nauires:
et Octauius mesmes se sauua à Dyrrachium, où estoit Pompeius.
Ie n'ay point memoire pour cett' heure, d'auoir veu aucun
autre exemple, où les assiegez battent en gros les assiegeans, et•
gaignent la maistrise de la campaigne; ny qu'vne sortie ait tiré
en consequence, vne pure et entiere victoire de battaille.
CHAPITRE XXXV. [(TRADUCTION LIV. II, CH. XXXV.)]
De trois bonnes femmes.
IL n'en est pas à douzaines, comme chacun sçait; et notamment
aux deuoirs de mariage: car c'est vn marché plein de tant d'espineuses
circonstances, qu'il est malaisé que la volonté d'vne femme,2
s'y maintienne entiere long temps. Les hommes, quoy qu'ils y
soyent auec vn peu meilleure condition, y ont trop affaire. La
touche d'vn bon mariage, et sa vraye preuue, regarde le temps que
la societé dure; si elle a esté constamment douce, loyalle, et commode.
En nostre siecle, elles reseruent plus communément, à•
estaller leurs bons offices, et la vehemence de leur affection, enuers
leurs maris perdus: cherchent au moins lors, à donner tesmoignage
de leur bonne volonté. Tardif tesmoignage, et hors de
saison. Elles preuuent plustost par là, qu'elles ne les ayment que
morts. La vie est pleine de combustion, le trespas d'amour, et de
courtoisie. Comme les peres cachent l'affection enuers leurs enfans,
elles volontiers de mesmes, cachent la leur enuers le mary, pour
maintenir vn honneste respect. Ce mystere n'est pas de mon goust.
Elles ont beau s'escheueler et s'esgratigner; ie m'en vois à l'oreille•
d'vne femme de chambre, et d'vn secretaire: comment estoient-ils,
Comment ont-ils vescu ensemble? il me souuient tousiours de ce
bon mot, iactantius mœrent, quæ minus dolent. Leur rechigner est
odieux aux viuans, et vain aux morts. Nous dispenserons volontiers
qu'on rie apres, pourueu qu'on nous rie pendant la vie. Est-ce1
pas de quoy resusciter de despit: qui m'aura craché au nez pendant
que i'estoy, me vienne frotter les pieds, quand ie ne suis plus?
S'il y a quelque honneur à pleurer les maris, il n'appartient qu'à
celles qui leur ont ry: celles qui ont pleuré en la vie, qu'elles rient
en la mort, au dehors comme au dedans. Aussi, ne regardez pas à•
ces yeux moites, et à cette piteuse voix: regardez ce port, ce teinct,
et l'embonpoinct de ces iouës, soubs ces grands voiles: c'est par
là qu'elle parle François. Il en est peu, de qui la santé n'aille en
amendant, qualité qui ne sçait pas mentir. Cette ceremonieuse
contenance ne regarde pas tant derriere soy, que deuant; c'est2
acquest, plus que payement. En mon enfance, vne honneste et
tresbelle dame, qui vit encores, vefue d'vn Prince, auoit ie ne sçay
quoy plus en sa parure, qu'il n'est permis par les loix de nostre
vefuage: à ceux qui le luy reprochoient: C'est, disoit elle, que ie
ne practique plus de nouuelles amitiez, et suis hors de volonté de•
me remarier. Pour ne disconuenir du tout à nostre vsage, i'ay
icy choisi trois femmes, qui ont aussi employé l'effort de leur
bonté, et affection, autour la mort de leurs maris. Ce sont pourtant
exemples vn peu autres, et si pressans, qu'ils tirent hardiment la
vie en consequence. Pline le ieune auoit pres d'vne sienne maison3
en Italie, vn voisin merueilleusement tourmenté de quelques vlceres,
qui luy estoient suruenues és parties honteuses. Sa femme le
voyant si longuement languir, le pria de permettre, qu'elle veist à
loisir et de pres l'estat de son mal, et qu'elle luy diroit plus franchement
qu'aucun autre ce qu'il auoit à en esperer. Apres auoir•
obtenu cela de luy, et l'auoir curieusement consideré, elle trouua
qu'il estoit impossible, qu'il en peust guerir, et que tout ce qu'il
auoit à attendre, c'estoit de trainer fort long temps vne vie douloureuse
et languissante: si luy conseilla pour le plus seur et souuerain
remede, de se tuer. Et le trouuant vn peu mol, à vne si rude entreprise:•
Ne pense point, luy dit-elle, mon amy, que les douleurs que
ie te voy souffrir ne me touchent autant qu'à toy, et que pour m'en
deliurer, ie ne me vueille seruir moy-mesme, de cette medecine
que ie t'ordonne. Ie te veux accompagner à la guerison, comme
i'ay faict à la maladie: oste cette crainte, et pense que nous n'aurons1
que plaisir en ce passage, qui nous doit deliurer de tels tourmens:
nous nous en irons heureusement ensemble. Cela dit, et ayant
rechauffé le courage de son mary, elle resolut qu'ils se precipiteroient
en la mer, par vne fenestre de leur logis, qui y respondoit. Et
pour maintenir iusques à sa fin, cette loyale et vehemente affection,•
dequoy elle l'auoit embrassé pendant sa vie, elle voulut encore qu'il
mourust entre ses bras; mais de peur qu'ils ne luy faillissent, et
que les estraintes de ses enlassemens, ne vinssent à se relascher par
la cheute et la crainte, elle se fit lier et attacher bien estroitement
auec luy, par le faux du corps; et abandonna ainsi sa vie, pour le2
repos de celle de son mary. Celle-là estoit de bas lieu; et parmy
telle condition de gens, il n'est pas si nouueau d'y voir quelque
traict de rare bonté,
Extrema per illos
Iustitia excedens terris vestigia fecit.•
Les autres deux sont nobles et riches, où les exemples de vertu
se logent rarement. Arria femme de Cecinna Pætus, personnage
consulaire, fut mere d'vne autre Arria femme de Thrasea Pætus,
celuy duquel la vertu fut tant renommée du temps de Neron; et
par le moyen de ce gendre, mere-grand de Fannia; car la ressemblance3
des noms de ces hommes et femmes, et de leurs fortunes,
en a fait mesconter plusieurs. Cette premiere Arria, Cecinna
Pætus, son mary, ayant esté prins prisonnier par les gens de l'Empereur
Claudius, apres la deffaicte de Scribonianus, duquel il auoit
suiuy le party: supplia ceux qui l'emmenoient prisonnier à Rome,•
de la receuoir dans leur nauire, où elle leur seroit de beaucoup
moins de despence et d'incommodité, qu'vn nombre de personnes,
qu'il leur faudroit, pour le seruice de son mary: et qu'elle seule
fourniroit à sa chambre, à sa cuisine, et à tous autres offices. Ils
l'en refuserent: et elle s'estant iettée dans vn batteau de pescheur,4
qu'elle loua sur le champ, le suyuit en cette sorte depuis la Sclauonie.
Comme ils furent à Rome, vn iour, en presence de l'Empereur,
Iunia vefue de Scribonianus, s'estant accostée d'elle familierement,
pour la societé de leurs fortunes, elle la repoussa
rudement auec ces parolles: Moy, dit-elle, que ie parle à toy, ny
que ie t'escoute, à toy, au giron de laquelle Scribonianus fut tué,
et tu vis encores? Ces paroles, auec plusieurs autres signes, firent
sentir à ses parents, qu'elle estoit pour se deffaire elle mesme, impatiente
de supporter la fortune de son mary. Et Thrasea son•
gendre, la suppliant sur ce propos de ne se vouloir perdre, et luy
disant ainsi: Quoy? si ie courois pareille fortune à celle de Cecinna,
voudriez vous que ma femme vostre fille en fist de mesme?
Comment donc? si ie le voudrois, respondit-elle: ouy, ouy, ie le
voudrois, si elle auoit vescu aussi long temps, et d'aussi bon accord1
auec toy, que i'ay faict auec mon mary. Ces responces augmentoient
le soing, qu'on auoit d'elle, et faisoient qu'on regardoit de
plus pres à ses deportemens. Vn iour apres auoir dict à ceux qui
la gardoient, Vous auez beau faire, vous me pouuez bien faire plus
mal mourir, mais de me garder de mourir, vous ne sçauriez:•
s'eslançant furieusement d'vne chaire, où elle estoit assise, elle
s'alla de toute sa force chocquer la teste contre la paroy voisine:
duquel coup, estant cheute de son long esuanouye, et fort blessée
apres qu'on l'eut à toute peine faite reuenir: Ie vous disois
bien, dit-elle, que si vous me refusiez quelque façon aisée de me2
tuer, i'en choisirois quelque autre pour mal-aisée qu'elle fust. La
fin d'vne si admirable vertu fut telle: Son mary Pætus, n'ayant
pas le cœur assez ferme de soy-mesme, pour se donner la mort, à
laquelle la cruauté de l'Empereur le rengeoit; vn iour entre autres,
apres auoir premierement employé les discours et enhortements,•
propres au conseil, qu'elle luy donnoit à ce faire, elle print le
poignart, que son mary portoit: et le tenant traict en sa main,
pour la conclusion de son exhortation; Fais ainsi Pætus, luy
dit-elle. Et en mesme instant, s'en estant donné vn coup mortel
dans l'estomach, et puis l'arrachant de sa playe, elle le luy presenta,3
finissant quant et quant sa vie: auec cette noble, genereuse,
et immortelle parole, Pæte non dolet. Elle n'eust loisir que de dire
ces trois parolles d'vne si belle substance; Tien Pætus, il ne m'a
point faict mal.
Casta suo gladium cùm traderet Arria Pæto,•
Quem de visceribus traxerat ipsa suis:
Si qua fides, vulnus quod feci, non dolet, inquit,
Sed quod tu facies, id mihi Pæte dolet.
Il est bien plus vif en son naturel, et d'vn sens plus riche: car
et la playe, et la mort de son mary, et les siennes, tant s'en faut4
qu'elles luy poisassent, qu'elle en auoit esté la conseillere et promotrice:
mais ayant fait cette haulte et courageuse entreprinse
pour la seule commodité de son mary, elle ne regarde qu'à luy,
encore au dernier traict de sa vie, et à luy oster la crainte de la
suiure en mourant. Pætus se frappa tout soudain, de ce mesme•
glaiue; honteux à mon aduis, d'auoir eu besoin d'vn si cher et
pretieux enseignement. Pompeia Paulina, ieune et tres-noble
Dame Romaine, auoit espousé Seneque, en son extreme vieillesse.
Neron, son beau disciple, enuoya ses satellites vers luy, pour luy
denoncer l'ordonnance de sa mort, ce qui se faisoit en cette maniere.•
Quand les Empereurs Romains de ce temps, auoyent condamné
quelque homme de qualité, ils luy mandoyent par leurs
officiers de choisir quelque mort à sa poste, et de la prendre dans
tel, ou tel delay, qu'ils luy faisoyent prescrire selon la trempe de
leur cholere, tantost plus pressé, tantost plus long, luy donnant1
terme pour disposer pendant ce temps là, de ses affaires, et quelque
fois luy ostant le moyen de ce faire, par la briefueté du temps:
et si le condamné estriuoit à leur ordonnance, ils menoyent des
gens propres à l'executer, ou luy couppant les veines des bras, et
des iambes, ou luy faisant aualler du poison par force. Mais les•
personnes d'honneur, n'attendoyent pas cette necessité, et se seruoyent
de leurs propres medecins et chirurgiens à cet effect. Seneque
ouyt leur charge, d'vn visage paisible et asseuré, et apres, demanda
du papier pour faire son testament: ce que luy ayant esté refusé par
le Capitaine, il se tourne vers ses amis: Puis que ie ne puis, leur2
dit-il, vous laisser autre chose en recognoissance de ce que ie vous
doy, ie vous laisse au moins ce que i'ay de plus beau, à sçauoir
l'image de mes mœurs et de ma vie, laquelle ie vous prie conseruer
en vostre memoire: affin qu'en ce faisant, vous acqueriez la
gloire de sinceres et veritables amis. Et quant et quant, appaisant•
tantost l'aigreur de la douleur, qu'il leur voyoit souffrir, par
douces paroles, tantost roidissant sa voix, pour les tancer: Où
sont, disoit-il, ces beaux preceptes de la philosophie? que sont
deuenuës les prouisions, que par tant d'années nous auons faictes,
contre les accidens de la fortune? la cruauté de Neron nous estoit3
elle incognue? que pouuions nous attendre de celuy, qui auoit tué
sa mere et son frere, sinon qu'il fist encor mourir son gouuerneur,
qui l'a nourry et esleué? Apres auoir dit ces paroles en commun, il
se destourne à sa femme, et l'embrassant estroittement, comme
par la pesanteur de la douleur elle deffailloit de cœur et de forces;•
la pria de porter vn peu plus patiemment cet accident, pour l'amour
de luy; et que l'heure estoit venue, où il auoit à montrer, non
plus par discours et par disputes, mais par effect, le fruict qu'il
auoit tiré de ses estudes: et que sans doubte il embrassoit la mort,
non seulement sans douleur, mais auecques allegresse. Parquoy4
m'amie, disoit-il, ne la deshonnore par tes larmes, affin qu'il ne
semble que tu t'aimes plus que ma reputation: appaise ta douleur,
et te console en la connoissance, que tu as eu de moy, et de
mes actions, conduisant le reste de ta vie, par les honnestes occupations,
ausquelles tu és addonnée. A quoy Paulina ayant vn peu
repris ses esprits, et reschauffé la magnanimité de son courage,
par vne tres-noble affection: Non Seneca, respondit-elle, ie ne•
suis pas pour vous laisser sans ma compagnie en telle necessité:
ie ne veux pas que vous pensiez, que les vertueux exemples de
vostre vie, ne m'ayent encore appris à sçauoir bien mourir: et
quand le pourroy-ie ny mieux, ny plus honnestement, ny plus à
mon gré qu'auecques vous? ainsi faictes estat que ie m'en voy1
quant et vous. Lors Seneque prenant en bonne part vne si belle et
glorieuse deliberation de sa femme; et pour se deliurer aussi de la
crainte de la laisser apres sa mort, à la mercy et cruauté de ses
ennemis: Ie t'auoy, Paulina, dit-il, conseillé ce qui seruoit à conduire
plus heureusement ta vie: tu aymes donc mieux l'honneur•
de la mort: vrayement ie ne te l'enuieray point: la constance et
la resolution, soyent pareilles à nostre commune fin, mais la
beauté et la gloire soit plus grande de ta part. Cela fait, on leur
couppa en mesme temps les veines des bras: mais par ce que
celles de Seneque reserrées tant par la vieillesse, que par son2
abstinence, donnoyent au sang le cours trop long et trop lasche, il
commanda qu'on luy couppast encore les veines des cuisses: et de
peur que le tourment qu'il en souffroit, n'attendrist le cœur de sa
femme, et pour se deliurer aussi soy-mesme de l'affliction, qu'il
portoit de la veoir en si piteux estat: apres auoir tres-amoureusement•
pris congé d'elle, il la pria de permettre qu'on l'emportast
en la chambre voisine, comme on feit. Mais toutes ces incisions
estans encore insuffisantes pour le faire mourir, il commanda à
Statius Anneus son medecin, de luy donner vn breuuage de poison;
qui n'eut guere non plus d'effect: car par la foiblesse et froideur3
des membres, elle ne peut arriuer iusques au cœur. Par ainsin on
luy fit en outre apprester vn baing fort chauld: et lors sentant sa
fin prochaine, autant qu'il eut d'halene, il continua des discours
tres-excellens sur le subiect de l'estat où il se trouuoit, que ses
secretaires recueillirent tant qu'ils peurent ouyr sa voix; et demeurerent•
ses parolles dernieres long temps depuis en credit et honneur,
és mains des hommes: ce nous est vne bien fascheuse perte,
qu'elles ne soyent venues iusques à nous. Comme il sentit les derniers
traicts de la mort, prenant de l'eau du baing toute sanglante,
il en arrousa sa teste, en disant; Ie vouë cette eau à Iuppiter le4
liberateur. Neron aduerty de tout cecy, craignant que la mort de
Paulina, qui estoit des mieux apparentées dames Romaines, et
enuers laquelle il n'auoit nulles particulieres inimitiez, luy vinst à
reproche; renuoya en toute diligence luy faire r'atacher ses playes:
ce que ses gens d'elle, firent sans son sçeu, estant desia demy•
morte, et sans aucun sentiment. Et ce que contre son dessein, elle
vesquit depuis, ce fut tres-honnorablement, et comme il appartenoit
à sa vertu, montrant par la couleur blesme de son visage,
combien elle auoit escoulé de vie par ses blessures. Voyla mes
trois comtes tres-veritables, que ie trouue aussi plaisans et tragiques
que ceux que nous forgeons à nostre poste, pour donner•
plaisir au commun: et m'estonne que ceux qui s'addonnent à cela,
ne s'auisent de choisir plustost dix mille tres-belles histoires, qui
se rencontrent dans les liures, où ils auroyent moins de peine, et
apporteroient plus de plaisir et profit. Et qui en voudroit bastir
vn corps entier et s'entretenant, il ne faudroit qu'il fournist du1
sien que la liaison, comme la soudure d'vn autre metal: et pourroit
entasser par ce moyen force veritables euenemens de toutes sortes,
les disposant et diuersifiant, selon que la beauté de l'ouurage le
requerroit, à peu pres comme Ouide a cousu et r'apiecé sa Metamorphose,
de ce grand nombre de fables diuerses. En ce dernier•
couple, cela est encore digne d'estre consideré, que Paulina
offre volontiers à quitter la vie pour l'amour de son mary, et que
son mary auoit autre-fois quitté aussi la mort pour l'amour d'elle.
Il n'y a pas pour nous grand contre-poix en cet eschange: mais
selon son humeur Stoïque, ie croy qu'il pensoit auoir autant faict2
pour elle, d'alonger sa vie en sa faueur, comme s'il fust mort pour
elle. En l'vne des lettres, qu'il escrit à Lucilius; apres qu'il luy a
fait entendre, comme la fiebure l'ayant pris à Rome, il monta soudain
en coche, pour s'en aller à vne sienne maison aux champs,
contre l'opinion de sa femme, qui le vouloit arrester; et qu'il luy•
auoit respondu, que la fiebure qu'il auoit, ce n'estoit pas fiebure
du corps, mais du lieu: il suit ainsin: Elle me laissa aller me recommandant
fort ma santé. Or moy, qui sçay que ie loge sa vie en
la mienne, ie commence de pouruoir à moy, pour pouruoir à elle:
le priuilege que ma vieillesse m'auoit donné, me rendant plus3
ferme et plus resolu à plusieurs choses, ie le pers, quand il me
souuient qu'en ce vieillard, il y en a vne ieune à qui ie profite.
Puis que ie ne la puis ranger à m'aymer plus courageusement,
elle me renge à m'aymer moy mesme plus curieusement: car
il faut prester quelque chose aux honnestes affections: et par•
fois, encore que les occasions nous pressent au contraire, il faut
r'appeler la vie, voire auec que tourment: il faut arrester l'ame
entre les dents, puis que la loy de viure aux gens de bien, ce n'est
pas autant qu'il leur plaist, mais autant qu'ils doiuent. Celuy qui
n'estime pas tant sa femme ou vn sien amy, que d'en allonger sa
vie, et qui s'opiniastre à mourir, il est trop delicat et trop mol: il
faut que l'ame se commande cela, quand l'vtilité des nostres le requiert:
il faut par fois nous prester à noz amis: et quand nous
voudrions mourir pour nous, interrompre nostre dessein pour eux.•
C'est tesmoignage de grandeur de courage, de retourner en la
vie pour la consideration d'autruy, comme plusieurs excellens personnages
ont faict: et est vn traict de bonté singuliere, de conseruer
la vieillesse, (de laquelle la commodité la plus grande, c'est
la nonchalance de sa durée, et vn plus courageux et desdaigneux1
vsage de la vie,) si on sent que cet office soit doux, aggreable, et
profitable à quelqu'vn bien affectionné. Et en reçoit on vne tres-plaisante
recompense: car qu'est-il plus doux, que d'estre si cher
à sa femme, qu'en sa consideration, on en deuienne plus cher à
soy-mesme? Ainsi ma Paulina m'a chargé, non seulement sa•
crainte, mais encore la mienne. Ce ne m'a pas esté assez de considerer,
combien resolument ie pourrois mourir, mais i'ay aussi
consideré, combien irresoluement elle le pourroit souffrir. Ie me
suis contrainct a viure, et c'est quelquefois magnanimité que viure.
Voyla ses mots excellens, comme est son vsage.2
LIVRE SECOND.
(Suite).
CHAPITRE VII. [(ORIGINAL LIV. II, CH. VII.)]
Des récompenses honorifiques.
Les distinctions honorifiques sont éminemment propres à récompenser la valeur.—Les historiens de l'empereur Auguste remarquent que lorsqu'il s'agissait de services militaires, il avait pour règle d'être excessivement prodigue de cadeaux envers ceux qui le méritaient, tandis qu'il était bien autrement parcimonieux de récompenses purement honorifiques; peut-être était-ce parce que son oncle lui avait à lui-même décerné toutes les récompenses militaires avant qu'il eût jamais été à la guerre. C'est une belle invention, qui subsiste dans la plupart des états du monde, que d'avoir créé, pour en honorer et en récompenser la vertu, certaines distinctions s'adressant à la vanité et sans valeur par elles-mêmes, telles que couronnes de laurier, de chêne, de myrte, certains vêtements de forme particulière, le privilège de circuler en ville sur un char, ou de nuit avec des flambeaux, une place réservée dans les cérémonies publiques, la prérogative de certains surnoms, de certains titres, certaines marques dans les armoiries et autres choses analogues, variables selon les nations suivant leur tempérament, et dont l'usage dure encore.
A cet égard, l'institution des ordres de chevalerie est une conception heureuse.—Chez nous et chez certains peuples voisins, nous avons les ordres de chevalerie qui n'ont pas d'autre objet. C'est assurément une bien bonne et profitable idée que d'avoir trouvé le moyen de récompenser le mérite du petit nombre d'hommes de valeur exceptionnelle, de les contenter et de les satisfaire par des distinctions qui ne soient pas une charge pour le trésor public et ne coûtent rien au prince. C'est un fait d'expérience qui remonte aux temps anciens et que nous avons aussi pu voir jadis chez nous, que les gens de qualité se sont toujours montrés plus jaloux d'obtenir ces récompenses que celles procurant gain et profit; ce qui s'explique parfaitement et rehausse considérablement le cas qu'on en fait. Si à un prix qui doit être uniquement honorifique, on attache des avantages particuliers, voire même une rémunération importante, ce mélange, au lieu de grandir l'estime en laquelle on le tient, la lui enlève et l'avilit.—L'ordre de Saint-Michel, qui a été si longtemps en crédit parmi nous, avait pour plus grand avantage de n'en conférer d'aucune sorte, ce qui faisait qu'autrefois il n'y avait pas de charge ni de situation, quelles qu'elles fussent, auxquelles la noblesse aspirât plus ardemment qu'à l'obtention de cet ordre et qui lui causassent plus de satisfaction; aucune autre qualité ne procurait plus de respect et de considération, la vertu souhaitant et recevant plus volontiers qu'aucune autre, une récompense qui est son apanage exclusif alors même qu'elle est plus glorieuse qu'utile.
Les récompenses pécuniaires s'appliquent à des services rendus de tout autre caractère.—Toutes les autres récompenses sont en effet moins honorables, d'autant qu'on en use à propos de tout: par des dons en argent se rémunèrent les services d'un valet, la diligence d'un courrier, quiconque nous charme par ses danses, ses talents en équitation, par sa parole. Tous les services en somme, même les plus vils, qu'on nous rend; tout, même le vice, est payé de cette façon: la flatterie, la trahison, celui qui favorise la débauche; par suite, il n'est pas étonnant que la vertu désire et accepte moins volontiers cette sorte de monnaie courante, que celle dont rien n'entache le caractère noble et généreux qui lui est propre et tout spécial.—Auguste avait raison d'être beaucoup plus économe de celle-ci que des autres, d'autant que l'honneur est un privilège dont la caractéristique essentielle est la rareté; c'est aussi celle de la vertu: «Pour qui ne voit pas de méchants, les bons ne sauraient exister (Martial).» On ne remarque pas un homme qui s'occupe de l'éducation de ses enfants: ce n'est pas là un titre de recommandation, si louable que ce soit, parce que c'est chose qui se rencontre communément; remarque-t-on un arbre de grande élévation, dans une forêt où tous sont de même? Je ne crois pas que jamais citoyen de Sparte se soit glorifié de sa vaillance, vertu pratiquée de tous chez ce peuple; non plus que de sa fidélité aux lois et de son mépris pour la richesse. Il n'est pas de récompense pour la vertu, si grande qu'elle soit, quand elle est dans les habitudes; je ne sais si même on donnerait cette qualification de grande, à une vertu qui se pratiquerait communément.
La vaillance est une vertu assez commune qui prime chez nous la vertu proprement dite.—Puisque ces témoignages d'honneur n'ont de prix et ne sont tenus en si haute estime que parce qu'ils sont décernés à un petit nombre, pour les anéantir il n'y a rien de tel que de les prodiguer. Quand même il y aurait aujourd'hui plus de gens que par le passé, qui mériteraient cet ordre, et je reconnais qu'il peut très bien se faire qu'il en soit ainsi, car aucune vertu plus que le courage militaire n'est de nature à se répandre davantage, ce n'est pas une raison suffisante pour, en le multipliant, l'avoir laissé tomber en discrédit.—En dehors de la vaillance que je qualifie ici de vertu, employant ce mot dans son acception courante, il en existe une autre, la vertu proprement dite, qui constitue la perfection et est la seule que les philosophes reconnaissent. De nature plus élevée que la vaillance, à l'encontre de celle-ci elle s'étend à tout; elle consiste dans cette force et cette fermeté de l'âme, qui la rendent indifférente à tout événement quel qu'il soit, heureux ou malheureux, qui peut survenir; elle est toujours égale, pondérée, constante, et notre vertu par excellence n'en est qu'une très faible émanation.
Conditions dans lesquelles se décernait l'ordre de Saint-Michel; abus qui en a été fait.—Nos mœurs, notre éducation, les traditions, l'exemple, nous rendent celle-ci (la vaillance) aisée à pratiquer et font qu'elle est assez généralement répandue, ainsi qu'on peut parfaitement s'en rendre compte par ce qui se passe en ces temps de guerre civile; et si quelqu'un pouvait à cette heure ramener la concorde parmi nous et faire que les efforts de tous soient dirigés vers un même but, par elle nous verrions refleurir notre ancien renom militaire. Il est bien certain qu'aux temps passés, l'attribution de cet ordre ne visait pas cette seule vertu, il fallait plus encore: jamais il n'a été décerné à un soldat n'ayant que sa valeur, il ne l'était qu'à des chefs qui s'étaient particulièrement distingués. Savoir obéir ne suffisait pas alors pour une si honorable distinction; il fallait de plus des connaissances militaires étendues, embrassant l'ensemble et la majeure partie des branches qui constituent l'homme de guerre, «car les talents du soldat et ceux du général ne sont pas les mêmes (Tite-Live)», et, en outre, être de naissance permettant l'accès à une si haute dignité. Quoi qu'il en soit, quand même plus de gens qu'autrefois en seraient dignes, on n'eût pas dû le concéder avec tant de libéralité; mieux eût valu ne pas le donner à tous ceux qui pouvaient le mériter, que de déprécier l'institution à tout jamais, comme cela est arrivé par l'abus qui en a été fait, et se priver ainsi des services qu'elle pouvait rendre. Aucun homme de cœur ne daigne tirer avantage d'une chose qui lui est commune à lui et à beaucoup d'autres; et aujourd'hui, ceux mêmes qui ont le moins mérité de se voir attribuer cette récompense, sont ceux qui affectent le plus de la dédaigner pour se mettre sur le même rang que ceux qui l'ont bien gagnée, et auxquels on porte tort en l'avilissant par la prodigalité avec laquelle on l'octroie à des gens qui en sont indignes.
Le discrédit en lequel il est tombé, rend difficile de mettre en honneur un nouvel ordre de chevalerie.—Après avoir supprimé et aboli cet ordre, en avoir créé un autre avec l'espérance que, dès son apparition, cet autre sera tenu en considération, c'est une entreprise bien risquée en des temps aussi pervertis et agités que ceux où nous vivons, et il faut s'attendre à ce que celui-ci se heurte, dès le début, aux difficultés qui ont entraîné la ruine du premier. Les conditions dans lesquelles ce dernier ordre est attribué, devraient, pour qu'il s'impose, être très sévères et rigoureusement observées; or, en cette époque troublée, il n'est pas possible de tenir la bride courte et bien ajustée; sans compter qu'avant qu'il trouve crédit, il faut qu'on ait perdu la mémoire du précédent et du mépris en lequel il est tombé.
En France, la vaillance tient le premier rang chez l'homme comme la chasteté chez la femme.—Je pourrais émettre ici quelques réflexions sur la vaillance et la différence entre cette vertu et les autres; mais c'est un sujet que Plutarque a traité à diverses reprises et je ne pourrais que rapporter ce qu'il a dit. Il y a lieu toutefois de remarquer que chez nous, nous assignons à cette vertu le premier rang, ainsi que le témoigne son nom, qui vient de valeur; et que, lorsque nous disons d'un homme qu'il a beaucoup de valeur ou que c'est un homme de bien, cela ne signifie autre chose, dans le langage de la cour et de la noblesse, sinon que c'est un homme vaillant. Les Romains l'entendaient également ainsi; chez eux, le mot vertu pris dans son acception la plus générale était synonyme de force. En France, le service militaire seul concède la noblesse; il en est la condition essentielle, exclusive. Il est vraisemblable que cette vertu qui, chez les hommes, donna la première la supériorité aux uns sur les autres, est celle qui tout d'abord les a frappés: par elle, les plus forts et les plus courageux ont dominé les plus faibles et ont acquis une réputation et un rang particuliers, ce qui lui a valu à elle-même d'avoir, dans notre langue, la place si élevée et si honorable qu'elle occupe. Il a pu encore arriver que nos ancêtres, étant d'humeur fort belliqueuse, ont donné la prééminence à cette vertu qu'ils pratiquaient journellement et l'ont désignée d'un nom en rapport avec l'estime qu'ils en faisaient. C'est un sentiment analogue à celui qui fait que, dans notre passion, dans notre fiévreuse sollicitude pour la chasteté de la femme, quand nous disons: une bonne femme, une femme de bien, une femme honorable et vertueuse, nous ne voulons pas dire autre chose qu'une femme chaste; il semble que pour les contraindre à l'observation de ce devoir, nous ne fassions aucun cas des autres et que nous n'attachions aucune importance aux fautes d'autre nature, pour en arriver à les détourner de celle-ci.
CHAPITRE VIII. [(ORIGINAL LIV. II, CH. VIII.)]
De l'affection des pères pour leurs enfants.
A Madame d'Estissac.
Comment Montaigne a été amené à écrire et à faire de lui-même le sujet de ses essais, et pourquoi il consacre ce chapitre à Madame d'Estissac.—Madame, si la singularité et la nouveauté qui, d'habitude, donnent du prix aux choses, ne me sauvent, jamais je ne sortirai à mon honneur de ma sotte entreprise; elle est si fantastique, se présente sous une forme si éloignée de ce qui se fait d'ordinaire, que peut-être cela pourra-t-il la faire admettre. C'est une humeur mélancolique, humeur par conséquent bien opposée à mon tempérament naturel, amenée par la solitude en laquelle je vis depuis quelques années, qui tout d'abord m'a mis en tête cette folie d'écrire.—Cette détermination prise, me trouvant entièrement dépourvu de documents autres que je pusse mettre en œuvre, je me suis pris moi-même comme sujet d'analyse et de discussion. Conçu dans cet ordre d'idées, extravagant et en dehors de toutes les règles conventionnelles, mon livre se trouve, par là, être unique au monde en son genre. En dehors de sa bizarrerie, un tel travail n'est guère de nature à éveiller l'attention; car, lorsque le sujet est aussi peu sérieux et si peu relevé, le meilleur ouvrier de la terre ne saurait arriver à lui donner une tournure qui lui procure du relief.—Or, Madame, ayant dessein de m'y peindre avec toute l'exactitude possible, j'aurais omis un fait d'importance, si j'avais passé sous silence l'hommage que j'ai toujours rendu à vos mérites. C'est cet hommage que j'ai voulu affirmer d'une manière particulière en tête de ce chapitre, d'autant que, parmi vos excellentes qualités, l'affection que vous avez témoignée à vos enfants tient l'un des premiers rangs. Ceux qui, sachant à quel âge M. d'Estissac votre mari vous a laissée veuve, connaîtront les grands et honorables partis, tels qu'il convient à une dame de France de votre condition, qui vous ont été offerts, la constance et la fermeté avec lesquelles, pendant tant d'années et malgré de si graves difficultés, vous avez administré et conduit les intérêts de ces enfants pour lesquels vous avez dû sans cesse aller et venir dans tous les coins de la France et qui vous absorbent encore maintenant, les heureux résultats auxquels vous êtes arrivée, uniquement par votre prudence et que d'autres attribueront à votre bonne fortune, diront certainement avec moi qu'il n'y a pas chez nous, eu ces temps-ci, d'exemple d'affection maternelle au-dessus de la vôtre. Je loue Dieu, Madame, qu'elle ait abouti dans d'aussi heureuses conditions; les brillantes espérances que donne de lui M. d'Estissac votre fils sont une garantie que, lorsqu'il sera en âge, vous en aurez l'obéissance et la reconnaissance qu'on peut attendre d'un excellent fils. A cause de son jeune âge, il ne peut encore se rendre compte des soins éclairés et incessants que vous lui prodiguez; je veux que si ces lignes viennent un jour à tomber sous ses yeux, quand ma bouche sera close et ma parole éteinte, qu'il reçoive de moi le témoignage de cette vérité, qui lui sera encore plus vivement attestée par les précieux effets que, s'il plaît à Dieu, il en ressentira: qu'il n'est pas en France de gentilhomme qui doive plus à sa mère, et qu'il ne saurait, plus tard, donner une meilleure preuve de son bon cœur et de sa vertu qu'en reconnaissant ce que vous avez été.
L'affection des pères pour leurs enfants est plus grande que celle des enfants pour leurs pères.—S'il est vraiment une loi naturelle, c'est-à-dire quelque instinct qui se manifeste toujours et chez tous, bêtes et gens (quoiqu'il y en ait qui prétendent le contraire), c'est, à mon avis, l'affection que celui qui engendre porte à l'être qu'il a engendré: sentiment qui vient immédiatement après le soin que chacun prend de sa conservation et d'éviter ce qui peut lui être nuisible. La nature elle-même semble l'avoir voulu ainsi, pour que les diverses pièces dont se compose la machine qu'elle a créée, se développent et progressent; aussi n'est-ce pas étonnant que l'affection soit moins grande, quand, au rebours, elle s'exerce des enfants à l'égard des pères. A cela s'ajoute cette autre considération émise par Aristote, que celui qui fait du bien à un autre, aime mieux cet autre qu'il n'en est aimé; que celui envers lequel vous avez des obligations, vous aime mieux que vous ne l'aimez. Tout ouvrier aime plus l'œuvre dont il est l'auteur, qu'il n'en serait aimé, si cette œuvre était capable de sentiment; du reste, ce que nous avons de plus cher, c'est l'existence; et l'existence consiste à nous mouvoir et à agir: il en résulte que chacun se retrouve quelque peu dans ses œuvres. Qui donne, accomplit un acte beau et honnête; qui reçoit, fait seulement œuvre utile à lui-même; or, ce qui est utile plaît moins que ce qui est honnête. Ce qui est honnête est stable et permanent, et procure à son auteur une récompense qui se perpétue, tandis que l'utile se perd, échappe facilement, et le souvenir qui en demeure est moins agréable et moins doux. Les choses nous sont d'autant plus chères qu'elles nous ont coûté davantage, et donner a plus de prix que recevoir.
Il ne faut pas se laisser trop influencer par les penchants que l'on nomme naturels, on ne doit d'amitié aux enfants que s'ils s'en rendent dignes.—Puisqu'il a plu à Dieu de nous donner la faculté de raisonner quelque peu, afin que nous ne soyons pas, comme les bêtes, servilement assujettis aux lois qui nous sont communes à elles et à nous, et de permettre qu'en usant de notre libre arbitre nous en fassions une judicieuse application, nous devons bien nous prêter, dans une certaine limite, à ce qu'édicte la nature, sans toutefois nous en laisser despotiquement imposer par elle, car seule la raison doit servir de règle à nos inclinations.—J'ai, quant à moi, extraordinairement peu de goût pour ces dispositions qui naissent en nous, auxquelles notre jugement n'a aucune part et qu'il ne ratifie pas. Par exemple, pour demeurer dans le sujet qui nous occupe, je ne puis concevoir cette passion qui fait que l'on embrasse les enfants, alors qu'ils viennent à peine de naître, qu'ils n'ont aucun mouvement d'âme, ni rien dans l'expression de leur physionomie qui leur permette de se montrer aimables; aussi n'ai-je pas souffert volontiers que les miens fussent élevés près de moi.—Une affection sincère et justifiée à leur égard devrait naître de la connaissance qu'ils nous donnent d'eux et croître avec elle pour alors, s'ils le méritent, et la disposition naturelle qui nous porte à les aimer marchant de pair avec le bon sens, en arriver à les chérir d'une affection vraiment paternelle; s'ils n'en étaient pas dignes, nous arriverions également ainsi à nous en rendre compte, écoutant toujours notre raison malgré les suggestions contraires de la nature. Fort souvent, c'est l'inverse qui a lieu: le plus généralement, nous nous sentons plus émus des trépignements, des jeux, des niaiseries puériles de nos enfants que nous ne le sommes plus tard d'actes accomplis par eux en toute connaissance; nous paraissons en cela les aimer en manière de passe-temps, comme nous ferions de guenons et comme cela ne devrait pas être pour des hommes. Il est des gens qui leur prodiguent les jouets quand ils sont enfants et qui, lorsqu'ils sont devenus grands, se montrent peu disposés à subvenir à la moindre dépense qu'ils peuvent avoir à faire. Il semble même que la jalousie de les voir faire bonne figure dans le monde et d'en jouir, quand nous-mêmes sommes sur le point de le quitter, nous rende plus parcimonieux et avares à leur endroit, et qu'il nous soit désagréable de les avoir sur nos talons comme s'ils nous pressaient de disparaître; cela ne devrait cependant pas nous émotionner à ce point ou alors il ne faut pas nous mêler d'avoir des enfants, parce qu'il est dans l'ordre des choses qu'ils ne peuvent ni exister, ni vivre, qu'aux dépens de notre existence et de notre vie à nous-mêmes.
Il faudrait partager de bonne heure ses biens avec ses enfants, cela leur permettrait de s'établir plus tôt et les préserverait de mauvaises tentations.—Je trouve qu'il y a cruauté et injustice à ne pas admettre nos enfants au partage et à la jouissance commune de nos biens, de ne pas les associer à nos affaires domestiques dès qu'ils en sont capables, et de ne rien retrancher ni réduire de nos commodités pour pourvoir aux leurs, alors que c'est pour cela que nous avons fait qu'ils sont au monde. Il n'est pas juste de voir un père vieux, cassé, demi-mort, jouir seul dans un coin de son foyer de biens qui suffiraient à placer et faire vivre plusieurs enfants auxquels, faute de leur en donner les moyens, il laisse perdre leurs meilleures années sans qu'ils aient possibilité d'entrer dans les services publics et d'apprendre à connaître les hommes. Par désespoir, on les fait se jeter dans n'importe quelle voie, si mauvaise soit-elle, qui les met à même de pourvoir à leurs besoins; et c'est ce qui fait que j'ai vu, de mon temps, plusieurs jeunes gens de bonne famille avoir pris l'habitude du vol, au point que nulle correction ne pouvait les en détourner.—J'en connais un très bien apparenté auquel, sur la prière de son frère, très honnête et très brave gentilhomme, je parlais une fois à ce sujet. Il me répondit et me confessa bien franchement qu'il avait été amené à ce vilain penchant par la rigueur et l'avarice de son père, et qu'à présent, il y était tellement fait qu'il ne pouvait s'en défendre. Il venait d'être surpris volant les bagues d'une dame au lever de laquelle, avec beaucoup d'autres personnes, il avait assisté.—Cela me rappelle ce qu'on m'a conté d'un autre gentilhomme, si fait et façonné à ce beau métier qu'il avait exercé dans sa jeunesse que, devenu maître de ses biens et résolu à renoncer à cette passion du vol, il ne pouvait cependant s'empêcher, s'il venait à passer près d'une boutique où se trouvait quelque chose dont il eût besoin, de la dérober, prenant soin plus tard de l'envoyer payer. J'en ai même vu plusieurs qui, sous l'effet de cette impulsion et par habitude, volaient aux personnes de leur société des objets avec l'intention de les leur rendre.—Je suis Gascon, et cependant c'est un des vices que je comprends le moins; je le hais plus encore par tempérament que je ne le poursuis par raison; même en pensée, je ne suis porté à rien soustraire à personne. Mon pays est, à cet égard, un peu plus décrié que les autres parties de la France, je le reconnais; et pourtant nous avons vu en ces temps-ci, à différentes reprises, en d'autres provinces, sous la main de la justice, des gens de bonne maison convaincus de vols commis dans des circonstances particulièrement horribles. Je crains que cette dépravation ne soit imputable, dans une certaine mesure, à ce vice que je signale chez les pères.
Mauvaise excuse des pères qui thésaurisent pour conserver le respect de leurs enfants.—On peut me répondre comme le fit un jour un seigneur, de jugement droit, qui me disait que «s'il économisait, ce n'était pas pour un usage et un profit autres que de demeurer honoré et recherché des siens; que l'âge lui ayant ôté tout autre moyen d'action, c'était le seul qui lui restât pour conserver son autorité dans sa famille et éviter d'arriver à être méprisé et dédaigné de tout le monde». Cela peut être juste; mais ce n'est pas la vieillesse seule, c'est toute faiblesse intellectuelle qui, au dire d'Aristote, dispose à l'avarice. Quoi qu'il en soit, c'est là une raison; seulement, ce n'est qu'un remède à un mal, et c'est le mal qu'il faudrait éviter de voir se produire. Un père est bien malheureux si l'affection, en admettant que cela puisse s'appeler de ce nom, que lui portent ses enfants, dépend du besoin qu'ils ont de lui; c'est par la vertu et la capacité qu'on s'attire le respect, par la bonté et la douceur de ses mœurs qu'on se fait aimer; les cendres mêmes d'une matière précieuse ont de la valeur, et il est dans nos coutumes de respecter et d'honorer les ossements et les restes des personnes qui se sont illustrées. Si caduc, si décrépit que soit, en sa vieillesse, un personnage dont la vie a été honorable, il n'en est pas moins vénérable, surtout pour ses enfants dont l'âme aura été formée au devoir par la raison et non par la nécessité ou le besoin, non plus que contrainte et forcée: «Il se trompe fort, à mon avis, celui qui croit son autorité mieux établie par la force que par l'affection (Térence).»
Trop de rigueur dans l'éducation forme des âmes serviles.—Je suis opposé à toute violence dans l'éducation d'une âme jeune, que l'on veut dresser au culte de l'honneur et de la liberté. La rigueur et la contrainte ont quelque chose de servile; et j'estime que ce que l'on ne peut obtenir par la raison, la prudence ou l'adresse, on ne l'obtiendra jamais par la force. J'ai été élevé ainsi, m'a-t-on dit, dans ma plus jeune enfance; je n'ai été fouetté que deux fois et encore avec beaucoup de ménagements. J'eusse agi de même avec mes enfants, mais tous sont morts en nourrice. Léonore, la seule fille que je n'ai pas eu le malheur de perdre dans ces conditions, a atteint l'âge de six ans et plus, sans qu'on ait employé pour la diriger et la punir de ses petites fautes d'enfant (ce en quoi, par son indulgence, sa mère se prêtait aisément), autre chose que des paroles et encore bien anodines. Si les espérances que je conçois d'elle venaient à être déçues, il est assez d'autres causes auxquelles nous pourrions nous en prendre, sans incriminer mon système d'éducation que je suis convaincu être juste et naturel. Envers des garçons, j'en aurais été encore plus fidèle observateur, parce qu'eux sont moins destinés à faire la volonté des autres et sont de condition plus libre; j'eusse aimé à développer en leur cœur l'ingénuité et la franchise. Le seul effet que j'aie constaté dans l'emploi des verges, c'est de rendre les âmes plus lâches ou de les faire s'opiniâtrer dans le mal.
Il ne faut pas se marier trop jeune; âge qui semble le mieux convenir.—Voulons-nous être aimés de nos enfants? leur ôter la tentation de souhaiter notre mort? quoique, en aucune circonstance, un si horrible souhait ne soit ni justifié, ni excusable, «Nul crime n'a sa raison d'être (Tite-Live)»: faisons-leur une vie aussi raisonnable que cela nous est possible. Pour ce faire, il ne faudrait pas nous marier tellement jeunes, que notre âge puisse être confondu avec le leur; il peut en résulter de très grands inconvénients. Je dis cela spécialement pour la noblesse qui passe son temps dans l'oisiveté et ne vit, comme on dit, que de ses rentes; car dans les autres classes de la société où l'on est obligé de travailler pour vivre, le nombre et la présence des enfants constituent une source de revenus, ce sont autant d'outils et d'instruments de travail qui concourent à enrichir.
Je me suis marié à trente-trois ans; j'admets très bien trente-cinq, âge qu'on dit avoir été indiqué par Aristote. Platon ne veut pas qu'on se marie avant trente ans et se moque avec raison de ceux qui font œuvre de mariage après cinquante-cinq, déclarant leur progéniture indigne d'être élevée et de vivre. Thalès en fixe judicieusement les limites: dans sa jeunesse il répondait à sa mère qui le pressait de se marier «qu'il n'était pas encore temps»; plus tard, gagné par l'âge, «qu'il n'était plus temps». Chaque chose a son heure; ce qui ne vient pas à son moment est à écarter.—Les anciens Gaulois considéraient comme très répréhensible pour l'homme d'entrer en liaison avec la femme avant l'âge de vingt ans, et recommandaient expressément à ceux qui voulaient se consacrer au métier des armes, de conserver pendant longues années leur virginité, l'énergie s'amoindrissant et s'altérant par le contact de la femme: «Maintenant il est le mari d'une jeune femme et il est père: ce double bonheur a amolli son courage (Le Tasse).»—Muley Hassein, roi de Tunis, celui que l'empereur Charles-Quint replaça sur le trône, reprochait à la mémoire de Mahomet, son père, ses fréquentations continues des femmes, le traitant de lourdaud, d'efféminé, bon uniquement à faire des enfants.—L'histoire grecque relate que Jecus de Tarente, Crisson, Astyllus, Diopompe et autres, afin de se maintenir en bonnes conditions pour prendre part aux courses des jeux olympiques, aux exercices de la palestre et autres semblables, se privaient pendant la durée de leur entraînement de tout rapprochement avec la femme.—Dans certaines contrées des Indes espagnoles, on ne permettait aux hommes de se marier qu'après quarante ans, bien qu'on le permît aux filles à dix.—Un gentilhomme, à trente-cinq ans, n'est pas encore en âge de céder la place à un fils qui en a vingt: il n'a cessé d'être à même de supporter gaillardement les fatigues de la guerre et de faire bonne figure à la cour de son prince; et, quoique pour cela il ait besoin de toutes ses ressources, il lui est cependant d'obligation d'en faire une part pour son fils, sans toutefois s'oublier lui-même; dans ces conditions, il est naturel que lui vienne à l'idée cette réponse que les pères ont ordinairement à la bouche: «Je ne veux pas me dépouiller avant d'aller me coucher.»
Celui qu'accablent les ans et les infirmités ne devrait conserver pour lui que le nécessaire.—Mais un père accablé d'ans et d'infirmités, obligé de vivre à l'écart par son manque de force et de santé, est dans son tort et porte préjudice aux siens s'il conserve, sans en faire usage, une fortune excédant ses besoins. En ayant le moyen, il sera porté, s'il est sage, à se dépouiller, en attendant le moment de se coucher, non jusqu'à sa chemise, mais en ne conservant qu'une bonne robe de chambre bien chaude; le reste, qui ne sert qu'à une représentation dont il n'a plus que faire, il l'abandonnera de bonne grâce à ceux auxquels, par droit naturel, cela doit revenir après lui. Il est raisonnable qu'il leur en laisse l'usage, puisque la nature l'empêche d'en jouir; agir autrement c'est, sans aucun doute, faire mal et obéir à un sentiment d'envie. Le plus beau des actes de l'empereur Charles-Quint fut d'avoir su, à l'instar de certains de son caractère dans l'antiquité, reconnaître que la raison elle-même nous commande de nous dépouiller quand, devenues d'un poids trop lourd pour nos épaules, nos robes nous gênent, et de nous coucher lorsque nos jambes fléchissent. Il résigna ses moyens d'action, son haut rang, sa puissance entre les mains de son fils, lorsqu'il sentit faiblir en lui la fermeté et la force qui lui étaient nécessaires pour conduire les affaires publiques avec la gloire qu'il y avait acquise: «Il n'est que temps de lâcher la bride à ton cheval devenu vieux, si tu ne veux pas qu'il devienne poussif, butte au bout de la carrière et soit un objet de risée (Horace).»
Mais peu de gens savent se retirer de la vie active quand l'âge les gagne.—Cette faute de ne pas savoir reconnaître en temps opportun l'affaiblissement et l'altération profonde que l'âge apporte naturellement à nos facultés physiques et morales, où, à mon sens, le corps et l'âme sont aussi éprouvés l'un que l'autre, si même l'âme ne l'est davantage, et de n'en pas convenir, a nui à la réputation de la plupart des grands hommes de tous les siècles et de tous les pays. J'ai vu, en ces temps-ci, et connu particulièrement des personnages de haut rang, chez lesquels on constatait aisément un amoindrissement considérable de leurs capacités d'autrefois que je connaissais par la réputation qu'ils s'étaient faite, quand ils étaient à un âge plus fortuné; j'eusse bien vivement souhaité, pour leur honneur, les voir retirés chez eux, jouissant en paix du passé, dégagés de toute fonction publique ou militaire qu'ils n'étaient plus de taille à remplir.—J'ai vécu jadis sur un pied de familiarité assez grande avec un gentilhomme veuf et fort âgé, supportant cependant assez allègrement sa vieillesse. Il avait plusieurs filles en état d'être mariées, et un fils à même de tenir sa place dans le monde; cela était pour lui une source de dépenses assez lourdes et faisait qu'il recevait beaucoup. Il y prenait peu de plaisir non seulement parce que ses goûts pour l'épargne s'en trouvaient contrariés, mais surtout parce qu'en raison de son âge, il menait un genre de vie fort différent du nôtre. Je lui dis un jour (c'était un peu hardi de ma part, mais cette liberté de langage était dans mes habitudes) que, puisque à cause de ses enfants il ne pouvait éviter la gêne que nous lui causions, il ferait bien mieux de nous céder la place, de laisser à son fils sa maison principale, la seule qui fût bien aménagée et où l'on pût loger commodément, et de se retirer dans une de ses terres, où personne ne troublerait son repos. Depuis, il m'a cru et s'en est bien trouvé.
En faisant abandon de l'usufruit de son superflu à ses enfants, un père doit se réserver la possibilité, si besoin était, de revenir sur sa décision.—Cela ne veut pas dire qu'on doive s'engager irrévocablement vis-à-vis de ses enfants, sans pouvoir se dédire par la suite. Moi, qui puis me trouver dans ce cas, je leur laisserais la jouissance de ma maison et de mes biens, mais sous réserve de revenir sur cette disposition, s'ils m'en donnaient sujet. Je leur en abandonnerais l'usufruit, parce que cela me serait plus commode; et, en ce qui touche la direction générale de mes intérêts, je n'en conserverais que ce qui me plairait. J'ai toujours estimé que ce doit être une grande satisfaction pour un père, dans sa vieillesse, d'avoir initié ses enfants à la gestion de ses affaires et de pouvoir, de la sorte, pendant sa vie, juger de leur manière de faire tout en les aidant des conseils et des avis que son expérience lui suggère; remettant lui-même entre les mains de ses successeurs, avec les traditions du passé, l'honneur et la conduite de sa maison, il est à même de se confirmer par là dans les espérances qu'il a pu concevoir pour l'avenir. Aussi, je ne fuirais pas leur compagnie, afin de pouvoir les suivre de près et jouir, dans la mesure de mon âge, de leurs joies et de leurs fêtes. Si je ne vivais avec eux, ce que je ne pourrais sans les troubler par mon caractère morose conséquence de mon âge, par la gêne résultant de mes infirmités, et aussi afin de ne rien changer au genre de vie et au régime qu'à ce moment je devrais mener, je voudrais au moins vivre près d'eux, dans une partie de ma maison, non la plus en vue, mais la plus commode.—Je ne ferais pas comme ce doyen de Saint-Hilaire de Poitiers que j'ai vu, il y a quelques années, confiné dans une telle solitude par la mélancolie dont il était atteint que, lorsque j'entrai dans sa chambre, il y avait vingt-deux ans qu'il n'en était sorti et n'avait mis un pied dehors; et cependant, il avait tous ses mouvements libres et faciles, et n'était affligé que d'un rhume qui lui était tombé sur l'estomac. Il se tenait toujours seul, enfermé dans sa chambre; à peine une fois la semaine, permettait-il qu'on y entrât pour le voir; un domestique lui apportait à manger une fois par jour et ne devait faire qu'entrer et sortir. Il passait son temps à se promener et à lire, car il était quelque peu versé dans l'étude des lettres; du reste, absolument résolu à vivre de la sorte jusqu'à sa mort, qui arriva peu après.—Par mes bons procédés, j'essaierais d'entretenir chez mes enfants, à mon égard, une affection sincère, empreinte de bienveillance, ce à quoi on arrive aisément avec des natures ayant de bons sentiments; si, au contraire, on avait affaire à des bêtes furieuses, comme notre siècle en produit par milliers, il faudrait les haïr et les fuir.
Appeler les parents des noms de père et de mère ne devrait pas être interdit aux enfants.—Je suis ennemi de cette coutume d'interdire aux enfants d'appeler leurs parents père et mère, et de leur imposer, comme plus respectueuse, une dénomination ne rappelant en rien cette parenté, comme si la nature n'avait pas assez bien pourvu à notre autorité. Nous donnons ce nom de Père à Dieu tout-puissant, et dédaignons que nos enfants l'emploient vis-à-vis de nous; c'est là une erreur que j'ai réformée dans ma famille.—C'est aussi folie et injustice que de ne pas traiter nos enfants, quand ils sont en âge, avec une certaine familiarité et vouloir conserver à leur égard une morgue austère et dédaigneuse dans l'idée de les tenir de la sorte dans la crainte et l'obéissance; c'est là une mascarade bien inutile, qui rend les pères ennuyeux pour leurs enfants, et en même temps ridicules, ce qui est pire. Les enfants ont pour eux la jeunesse et toutes les forces, par suite le vent et la faveur du monde; les mines fières et tyranniques d'un homme qui n'a plus de sang ni au cœur ni dans les veines les font sourire; ce ne sont là que des épouvantails pour éloigner les oiseaux des jardins. Alors même que je pourrais me faire craindre, je préférerais encore me faire aimer; il y a tant de défauts dans la vieillesse, tant d'impuissance, elle prête si fort au mépris, que ce qu'elle peut avoir de mieux à son actif, c'est l'affection et l'amour des siens; le commandement et la crainte ont cessé d'être des armes en ses mains.
Exemple d'un vieillard qui, voulant se faire craindre, était le jouet de tout son entourage.—J'ai connu quelqu'un qui avait été très autoritaire dans sa jeunesse; l'âge l'a atteint, mais il se maintient dans un aussi bon état que possible: il frappe, il mord, il jure, se montre le maître le plus difficile à servir qui soit en France; il s'épuise en soins et vigilance. Tout cela est comédie: autour de lui, c'est un complot dans lequel entre sa famille elle-même; la meilleure part de tout ce qui est dans le grenier, dans la cave, voire même dans sa bourse, est pour les autres, bien qu'il en ait les clefs dans son aumônière et y veille plus que sur ses yeux. Pendant qu'il se contente de vivre sur ses économies et d'une table chichement servie, dans tous les réduits de sa maison c'est une débauche continue; on s'amuse, on dépense, on raille les chimères que se forgent sa vaine colère et sa prévoyance. Chacun est en sentinelle contre lui; si par hasard quelque serviteur de petite importance s'attache à lui, on excite aussitôt contre ce fâcheux les soupçons du maître: chose facile, la vieillesse méfiante y étant naturellement portée. Bien souvent il s'est vanté à moi de la fermeté avec laquelle il tient les siens en bride, de l'obéissance absolue et du respect qu'il en obtient; il voit vraiment bien peu clair dans ses affaires! «Lui seul ignore ce qui se passe chez lui (Térence)!» Je ne connais pas d'homme qui, pour conserver la direction de sa maison, ait recours à plus de moyens naturels ou indiqués par l'expérience, et cela pour être joué comme un enfant; c'est ce qui me l'a fait choisir comme un exemple des plus typiques, parmi plusieurs situations de ce genre au courant desquelles je suis. «En est-il mieux ainsi ou vaudrait-il mieux qu'il en fût autrement?» c'est une question sur laquelle on peut ergoter. En apparence on lui cède toujours, mais c'est là une concession sans portée faite à son autorité; on ne lui résiste jamais, on l'écoute, on le craint, on le respecte autant qu'il peut le souhaiter. Donne-t-il congé à un domestique? celui-ci fait son paquet et le voilà parti, mais seulement hors de sa présence; la vieillesse a de si lentes allures, ses sens sont si troublés, que le dit valet vivra et continuera son service dans la maison pendant un an, sans qu'il l'aperçoive; puis, au bout d'un laps de temps convenable, on fait arriver des lettres qui viennent de loin, excitant la compassion, pleines de supplications et de promesses de bien faire, et il obtient de rentrer en grâce. Monsieur passe-t-il quelque marché, écrit-il quelque lettre qui déplaisent, on les supprime, et, quelque temps après, on invente des raisons pour justifier le défaut d'exécution ou une réponse non arrivée. Nulle lettre du dehors ne lui est remise de prime abord, il ne voit que celles dont il n'est pas à craindre qu'il ait connaissance; si par hasard il met la main sur une qu'on avait intérêt à lui cacher, comme il a l'habitude de s'en remettre à certaine personne pour les lui lire, on leur fait toujours dire ce qu'on veut; c'est ainsi que fréquemment tel est présenté comme lui demandant pardon, alors qu'il l'injurie. Finalement, il ne voit ses affaires que sous un jour autre que ce qui est arrangé à dessein et lui donnant satisfaction au mieux de ce qui se peut, pour n'éveiller ni sa mauvaise humeur, ni son courroux. Sous des formes différentes, j'ai vu dans bien des maisons les affaires domestiques se régler longtemps et d'une façon continue de même sorte, c'est-à-dire tout autrement en réalité qu'en apparence.
Quand les vieillards sont chagrins, grondeurs, avares, femme, enfants, domestiques se liguent contre eux pour les tromper.—Les femmes ont toujours un penchant naturel à contrarier la volonté de leurs maris; elles saisissent avec empressement toutes les occasions de faire le contraire de ce qu'ils voudraient, et la première excuse venue suffit pour les justifier pleinement à leurs propres yeux. J'en ai connu une qui volait de grosses sommes à son mari pour, disait-elle à son confesseur, faire des aumônes plus abondantes; fiez-vous donc à cet emploi en œuvres pies! Nulle jouissance ne leur paraît digne, si c'est du consentement du mari; il faut, pour qu'elle leur soit agréable et qu'elles en fassent cas, qu'elles s'en soient emparées, soit par adresse, soit par autorité et toujours autrement que ce ne devrait être. Quand il arrive, comme dans le cas que je viens de citer, que la femme a affaire à un pauvre vieillard et qu'elle agit pour ses enfants, forte de ce prétexte, cela devient chez elle une passion dont elle se fait gloire; et pour s'affranchir, eux et elle, de cet esclavage commun, elle en arrive facilement à conspirer contre sa domination et son administration. Si les enfants sont déjà grands et en plein développement, ils ont vite fait aussi de suborner, soit en les intimidant, soit en les corrompant, le maître d'hôtel, l'homme d'affaires et tout le reste. Celui qui n'a ni femme ni fils est davantage à l'abri de semblable disgrâce; mais quand elle lui survient, elle est plus cruelle encore et moins honorable. Caton disait de son temps: «Autant de domestiques, autant d'ennemis»; ne pensez-vous pas qu'étant donnée la pureté relative de son siècle par rapport au nôtre, il dirait aujourd'hui: «Femme, enfants, domestiques sont autant d'ennemis, que nous avons.» Il est heureux que la décrépitude apporte avec elle un défaut de clairvoyance, une ignorance de ce qui se passe autour de nous, une facilité à nous laisser tromper, qui sont autant de bienfaits. S'il en était autrement et que nous voulions regimber, que deviendrions-nous en ce temps où les juges qui ont à intervenir dans nos débats, sont eux-mêmes d'ordinaire portés à donner raison aux enfants et intéressés dans la question?
Pour nous diriger à ce moment de la vie, profitons des exemples que nous avons autour de nous.—Si je ne m'aperçois pas que je suis joué, au moins ne m'échappe-t-il pas de voir que je puis très bien l'être; aussi, combien appréciable un ami véritable et comme en diffèrent ces liaisons qui ne sont que des relations de société; les bêtes elles-mêmes nous donnent ce spectacle de rapports aussi touchants et, quand j'en suis témoin, je me fais scrupule de les troubler! Si les autres me trompent, du moins je ne me trompe pas moi-même au point de me croire capable de m'en garantir et de me mettre la cervelle à l'envers pour y échapper; je me garde de semblables trahisons dans mon intérieur, non par une curiosité inquiète et toujours en émoi, mais par les diversions que je fais naître et les résolutions que je prends. Quand j'entends raconter ce qui arrive à quelqu'un, je ne m'amuse pas à m'apitoyer sur lui; je fais aussitôt un retour sur moi-même et considère dans quelle mesure cela peut s'appliquer à moi; tout ce qui touche mon prochain, me touche; tout accident qui lui survient est pour moi un avertissement et appelle de ce côté mon attention. Tous les jours, à toutes heures, nous disons d'un autre ce que nous pourrions dire plus à propos de nous si nous savions reporter aussi sur nous-mêmes cet esprit d'observation dont nous faisons si bien application à ce qui ne nous touche pas. Nombre d'auteurs portent atteinte à la cause qu'ils défendent, en se livrant d'une façon irréfléchie à des attaques contre la partie adverse, lui décochant des traits qui se prêtent à leur être retournés et susceptibles de leur faire plus de mal qu'ils n'en ont fait eux-mêmes.
Un père regrette parfois de s'être montré trop grave, trop peu bienveillant envers ses enfants, au lieu de les traiter en amis et de les prendre pour confidents.—Feu M. le Maréchal de Montluc qui, à l'île de Madère, avait perdu son fils, brave gentilhomme en vérité et sur lequel reposaient de grandes espérances, me contait ses regrets, insistant surtout sur le chagrin et le crève-cœur qu'il éprouvait de ne s'être jamais complètement livré à lui; de ce que, pour avoir eu la fantaisie de conserver vis-à-vis de lui cette gravité, cette morgue affectée que revêt volontiers l'autorité paternelle, il s'était bénévolement privé de l'agrément d'apprécier et de bien connaître ce fils et aussi de lui révéler la profonde affection qu'il lui portait et en quelle estime il le tenait pour ses qualités: «Ce pauvre garçon, disait-il, ne m'a jamais vu qu'avec une mine refrognée et semblant faire peu de cas de lui; il a emporté la croyance que je n'ai su ni l'aimer, ni apprécier ses mérites. A qui donc devais-je découvrir la tendresse particulière qu'au fond du cœur je lui portais? n'est-ce pas à lui, auquel j'eusse dû m'en ouvrir pour lui en donner la joie et qu'il m'en fût reconnaissant. Je me suis contraint, mis à la torture, pour conserver à son endroit ce vain masque d'indifférence; cela m'a fait perdre le plaisir de sa fréquentation, et aussi de son affection qui ne pouvait être bien chaude à mon endroit, n'ayant jamais été que rudoyé par moi et d'une façon parfois tyrannique.» Je trouve ces regrets fondés et bien rationnels. Je ne le sais que trop par expérience, il n'est rien qui adoucisse le chagrin que nous ressentons de la perte de nos amis comme d'avoir la certitude de n'avoir rien omis de ce qu'on avait à leur dire et d'avoir été avec eux en communication parfaite et complète d'idées et de sentiments. O mon ami, cet échange de pensées entre nous a-t-il été pour moi un bien, a-t-il été un mal? Il a été un bien, j'en vaux beaucoup mieux, il n'y a pas à en douter; le regret que je conserve de toi m'honore et me console, et c'est un pieux et agréable devoir de ma vie de me remémorer constamment ces souvenirs qui ne sont plus, privation qu'aucune jouissance ne peut compenser.
Je m'ouvre aux miens autant que je le puis et leur marque très volontiers les dispositions de cœur et d'esprit en lesquelles je suis à leur égard; j'en agis du reste ainsi avec chacun. Je me hâte de me révéler, pour qu'on me voie tel que je suis, ne voulant pas qu'on y trouve du mécompte sous quelque rapport que ce soit.—On lit dans César que, parmi les coutumes spéciales à nos ancêtres les Gaulois, les enfants se présentaient à leurs pères et n'osaient paraître avec eux en public que lorsqu'ils commençaient à porter les armes, comme si par là ils eussent voulu témoigner que c'était le moment, pour les pères, d'admettre leurs enfants à frayer familièrement avec eux.
C'est un tort de laisser à sa veuve les biens dont les enfants devraient jouir; comme aussi épouser une femme ayant une belle dot, n'est pas toujours une bonne affaire.—J'ai encore relevé en mon temps un autre genre d'abus chez certains pères de famille: non contents d'avoir, pendant une longue vie, privé leurs enfants de la part de revenus que, naturellement, ils eussent dû leur abandonner, ils laissent encore, après eux, à leurs femmes la possession de tous leurs biens avec latitude d'en disposer à leur fantaisie. J'ai connu un seigneur occupant une des premières charges de la couronne de France, qui, de par ses droits, avait en espérance plus de cinquante mille écus de rente, et qui est mort, à cinquante ans, dans le besoin, accablé de dettes, ayant encore sa mère arrivée à la plus extrême décrépitude qui jouissait de tous ses biens de par la volonté de son père qui, pour son compte, avait vécu près de quatre-vingts ans. Cela ne me semble pas du tout raisonnable.—Et pourtant, je trouve peu d'avantage, pour quelqu'un qui se trouve en bonne situation de fortune, à rechercher, pour s'allier, une femme qui lui apporte une grosse dot; de toutes les dettes qu'on peut avoir, il n'en est pas qui soit plus une cause de ruine pour les maisons; mes pères s'en sont tous fort judicieusement gardés et j'ai fait de même.—Toutefois ceux qui nous détournent d'épouser des femmes riches, de peur qu'elles soient moins traitables et moins reconnaissantes, se trompent lorsque, pour une conjecture aussi douteuse, ils nous font perdre de réels avantages. Une femme déraisonnable ne se laisse pas plus arrêter par une raison que par une autre; ce qu'elle préfère, c'est ce qui est le moins à faire; le mal l'attire, tout comme fait la vertu chez celles qui sont bonnes; les plus riches sont fréquemment les plus maniables, comme souvent aussi plus belles elles sont, plus elles mettent leur gloire à demeurer chastes.
Un mari ne doit laisser à sa veuve que ce qui lui est nécessaire pour se maintenir dans le rang qu'elle occupe dans la société.—On a raison de laisser l'administration de leurs biens entre les mains de la mère, tant que les enfants ne sont pas à l'âge fixé par la loi pour l'exercer eux-mêmes; mais le père les a bien mal élevés, s'il ne peut compter qu'à leur majorité, ils n'auront pas plus de sagesse et de capacité que sa femme, étant donnée la faiblesse ordinaire de ce sexe. Je conviens toutefois qu'il est encore plus contre nature de mettre une mère à la discrétion de ses enfants; il faut lui laisser largement de quoi lui permettre de tenir son rang d'après la situation de sa maison et suivant son âge, d'autant que le besoin et l'indigence étant beaucoup plus malséants et pénibles pour la femme que pour l'homme, il faut les épargner à la mère plutôt qu'aux enfants.
Pour la répartition de ses biens, à sa mort, le mieux est de s'en rapporter aux lois de son pays.—En général, la plus sage répartition que nous puissions faire de nos biens, en mourant, me paraît être de nous conformer en cela aux usages du pays: les lois y ont pourvu mieux que nous ne pouvons le faire, et il est préférable qu'elles fassent erreur dans les choix qu'elles ont faits que de nous hasarder nous-mêmes à nous tromper dans ceux que nous pourrions faire inconsidérément. Nos biens, à proprement parler, ne nous appartiennent pas puisque des dispositions légales déterminent, en dehors de nous, ceux qui doivent les posséder après nous. Bien que nous ayons quelque liberté de faire autrement, je tiens qu'il faut un motif bien sérieux, bien indiscutable, pour que nous enlevions à quelqu'un ce que sa bonne fortune lui a réservé et que les lois lui reconnaissent, et que c'est abuser, contre tout droit, de cette liberté, que de la faire servir à nos fantaisies frivoles et personnelles. Le sort m'a fait grâce d'occasions où j'eusse pu être tenté d'égarer mon affection en dehors de ce qui est dans les règles communes et légitimes.—Je vois des gens auprès desquels c'est perdre son temps que de leur prodiguer ses bons offices; un mot pris de travers efface le mérite de dix années d'excellents services; heureux, en pareil cas, qui se trouve à point pour, à leur heure dernière, faire tourner à leur avantage les dispositions en lesquelles ils sont! Avec eux, ce qui a été fait en dernier lieu décide de tout; ce ne sont pas les services les meilleurs et les plus fréquents qu'ils considèrent, mais les plus récents, ceux du moment. Ils jouent de leur testament comme de pommes et de verges, pour récompenser ou punir chaque action de ceux qui peuvent y être intéressés. C'est cependant chose de trop d'importance et qui mérite qu'on y réfléchisse longtemps, pour être ainsi modifiée à tout instant; les sages ne s'y résolvent qu'une fois pour toutes, s'y préoccupant surtout de ce que commandent la raison et l'observation des lois.
Les substitutions sont ridicules, et on fait souvent erreur en jugeant de l'avenir des enfants sur leur extérieur.—Nous prenons aussi un peu trop à cœur ces substitutions favorisant les branches masculines dans l'idée ridicule d'éterniser notre nom. Nous tenons également trop de compte des conjectures incertaines de l'avenir que nous formons sur le caractère que nous croyons reconnaître chez les enfants. N'eût-il pas été injuste de me faire déchoir du rang que j'occupais, parce que j'étais le plus lourdaud et le moins dégourdi, le plus long à apprendre et le plus ennuyé lorsqu'il était question de leçon, non seulement de tous mes frères, mais de tous les enfants de ma province, qu'il s'agît d'exercices de corps ou de ceux de l'esprit? C'est folie de faire des distinctions de quelque importance, basées sur ce qu'on croit deviner et qui, si souvent, ne se réalise pas. S'il est licite d'aller à l'encontre des règles qui déterminent quels sont nos héritiers et de corriger ces désignations, il semble que ce doit être surtout à titre de compensation, dans le cas de quelque particulière difformité corporelle, constituant un vice irrémédiable et qui ne peut s'atténuer, ce qui, selon nous qui sommes grands appréciateurs de la beauté, est une cause de préjudice considérable.
Raisons données par Platon pour que les héritages soient réglés par les lois.—Je rapporterai ici, pour donner plus de relief à ma prose, le plaisant dialogue du législateur de Platon avec ses concitoyens: «Comment, lui dit-on, sentant notre fin prochaine, nous ne pourrons disposer de ce qui nous appartient en faveur de qui nous plaira? Dieux, quelle cruauté! nous ôter la possibilité de donner plus ou moins, à notre gré, à ceux des nôtres qui nous auront prodigué leurs soins pendant que nous étions malades, durant notre vieillesse, ou qui se seront occupés de nos affaires!»—A quoi le législateur répond: «Mes amis, sans aucun doute vous ne tarderez pas à mourir; et comme, ainsi que le porte l'inscription du temple de Delphes, il vous est difficile de vous connaître et de connaître ce qui est à vous, moi qui fais les lois, j'estime que vous ne vous appartenez pas et que ce dont vous avez la jouissance ne vous appartient pas davantage. Vous et vos biens appartenez à votre famille tant passée que future; mais plus encore, vous, votre famille et vos biens appartenez à la chose publique. C'est pourquoi, de peur que quelque flatteur, durant votre vieillesse ou votre maladie, ou quelque passion ne vous sollicitent mal à propos de faire un testament inique, je vous en préserverai; et comme je respecte l'intérêt commun de la cité et celui de votre maison, je ferai des lois où, comme de raison, l'intérêt particulier sera primé par l'intérêt général. Allez-vous-en donc gaîment où les nécessités auxquelles l'humanité est astreinte, vous appellent; c'est à moi, qui ne me passionne pas plus pour une chose que pour une autre, et qui, dans la mesure du possible ne me préoccupe que de l'intérêt de tous, à avoir souci de ce que vous laissez.»
Il ne faut pas laisser aux femmes le droit de partager nos biens entre leurs enfants; la mobilité et la faiblesse de leur jugement ne leur permettent pas de faire de bons choix.—Revenons à notre sujet. Il me semble que, quel que soit le point de vue auquel nous nous placions, il est peu de femmes nées avec des aptitudes telles, que leur autorité sur l'homme s'impose, en dehors de l'autorité maternelle et de l'influence qu'elles ont de par la nature elle-même. Il n'est pas question ici de ceux qui, punis par où ils ont péché, se sont, par suite de quelque passion malsaine, volontairement soumis à elles, d'autant que nous parlons de vieilles femmes, ce qui n'est pas le cas des leurs. C'est apparemment cette considération qui nous a fait édicter cette loi, admise si facilement et dont nul n'a jamais vu le texte, qui, chez nous, prive les femmes de la couronne. Il n'est guère de seigneurie au monde où la question ne se soit posée en raison du bien-fondé du motif qui justifie le principe; mais les choses ont fait qu'il a trouvé plus de partisans dans certains pays que dans d'autres.—Il est dangereux de laisser la femme disposer comme elle l'entend de notre succession, les choix qu'elle fait parmi ses enfants étant toujours iniques et fantastiques parce que les appétits bizarres, les goûts dépravés qu'elle manifeste lors de ses grossesses, elle les a dans l'âme en tous temps. Communément, on la voit donner la préférence à ceux d'entre eux les plus faibles et les plus mal tournés, ou à ceux, s'il en existe, qu'elle porte encore pendus à son cou. N'ayant pas la raison assez forte pour comprendre et saisir les choses suivant la valeur qui leur est propre, elles se laissent plus volontiers aller aux impressions résultant du seul fait de la nature, comme font les animaux qui ne reconnaissent leurs petits que lorsqu'ils les ont à la mamelle.
On compte en vain sur ce qu'on appelle la tendresse maternelle.—Il est du reste facile de juger par expérience combien sont peu profondes les racines de cette affection naturelle, à laquelle nous attribuons tant d'autorité. Pour un maigre salaire, nous arrachons tous les jours des enfants des bras de leur mère pour leur substituer les nôtres; nous amenons ces femmes à abandonner les leurs à quelque chétive nourrice à laquelle nous ne voulons pas confier les nôtres ou à quelque chèvre, et nous leur interdisons non seulement de les allaiter, quelque danger qui puisse en résulter pour eux, mais encore d'en prendre aucun soin, pour s'employer tout entières au service des nôtres; et l'on voit la plupart d'entre elles concevoir, par le fait de l'habitude, pour ces enfants d'emprunt qu'elles nourrissent, une affection bâtarde souvent plus vive que l'affection naturelle qu'elles ont pour les leurs et apporter dans les soins qu'elles leur donnent, une sollicitude plus grande qu'à l'égard de ceux qui leur appartiennent.—Si j'ai parlé de chèvre, c'est qu'autour de moi il est ordinaire que les femmes des villages, quand elles ne peuvent nourrir leurs enfants, aient recours à des chèvres; j'ai chez moi, à cette heure, deux laquais qui n'ont tété que pendant huit jours du lait de femme. Ces chèvres s'habituent de suite à allaiter leurs nourrissons; elles reconnaissent leur voix quand ils crient et accourent au plus vite; si on leur en présente un autre que celui qu'elles nourrissent, elles le refusent; l'enfant repousse également une chèvre autre que celle qui le nourrit. J'en ai vu un, dernièrement, auquel on enleva sa chèvre que son père n'avait fait qu'emprunter à un de ses voisins; il ne voulut jamais prendre le pis de celle qu'on lui présentait à la place et mourut, probablement de faim. Chez les animaux, l'affection naturelle s'altère et s'abâtardit aussi facilement que chez nous. Je crois que ce qui, d'après Hérodote, se pratiquerait en certaines parties de la Libye, où hommes et femmes s'uniraient indifféremment et où l'enfant, quand il commence à marcher, reconnaît de lui-même son père vers lequel, au milieu de tous, le portent naturellement ses premiers pas, doit donner lieu à bien des erreurs.
Les hommes chérissent les productions de leur esprit bien plus que leurs propres enfants et, en effet, c'est bien plus exclusivement leur ouvrage.—A ne considérer que cette seule raison d'aimer nos enfants parce que nous les avons engendrés, ce qui nous les fait qualifier d'autres nous-mêmes, il est des productions d'un autre genre, émanant également de nous, qui ne sont pas, ce me semble, de moindre importance. Ce que notre âme engendre, ce qui naît de notre esprit, de notre courage, de notre capacité, provient d'une plus noble partie de nous-mêmes que notre corps, et est encore plus nous que nos enfants; nous en sommes à la fois le père et la mère. Ces créations nous coûtent bien plus, mais aussi, lorsqu'elles ont du bon, nous font bien plus honneur. Nos enfants valent beaucoup plus de leur propre fait que du nôtre, la part que nous y avons est bien légère; dans ces autres émanations de nous-mêmes au contraire, leur beauté, leur grâce, tout ce qui leur donne du prix est notre œuvre exclusive; aussi nous représentent-elles et éveillent-elles sur nous l'attention beaucoup plus vivement que nos enfants. Platon ajoute que ce sont elles qui arrivent à l'immortalité et immortalisent leurs pères, allant jusqu'à en faire des dieux: Lycurgue, Solon, Minos en sont des exemples.—Les histoires étant pleines de faits qui témoignent de l'affection que les pères portent communément à leurs enfants, il m'a paru ne pas être hors de propos d'en citer quelques-uns ayant trait à l'affection que l'on porte parfois à ces autres d'origine immatérielle:—Héliodore, ce bon évêque de Tricca, préféra renoncer au rang, aux bénéfices et à la vénération que lui valait la dignité épiscopale dont il était investi, plutôt que de désavouer son roman amoureux intitulé «Théagène et Chariclée», fillette pleine de gentillesse, qui est encore de ce monde, mais, j'en conviens, un peu trop pimpante, sémillante, d'allures trop provocantes pour la fille d'un tel père, revêtu de fonctions ecclésiastiques et sacerdotales.—Il y eut à Rome un personnage de haute valeur et de grande autorité, du nom de Labiénus, qui, parmi ses autres qualités, avait celle d'exceller dans tous les genres de littérature. Il était, je crois, fils de ce grand Labiénus, le premier des lieutenants de César dans ses guerres des Gaules, lequel plus tard embrassa le parti de Pompée où il se comporta si vaillamment et finit par être défait par César en Espagne. Le Labiénus dont je parle se fit des envieux par sa vertu, et vraisemblablement aussi, en raison de sa franchise, de nombreux ennemis parmi les courtisans et les favoris des empereurs sous lesquels il vécut, non moins que par son esprit d'opposition à la tyrannie qu'il pouvait tenir de son père et qui probablement devait se retrouver dans ses écrits et dans ses livres. Ses adversaires le poursuivirent devant les magistrats et obtinrent par jugement que plusieurs de ses ouvrages, de ceux qui l'avaient mis en lumière, fussent brûlés. C'est à lui que fut appliqué, pour la première fois, à Rome, ce genre de peine qui le fut depuis à certains autres, emportant condamnation à mort des écrits eux-mêmes et de travaux littéraires. Nous n'avions pas assez de moyens ni de sujets d'exercer notre cruauté, il a fallu que nous y ajoutions des choses que la nature a exemptées de sentiment et sur lesquelles la souffrance n'a pas prise, comme les productions de l'esprit et la réputation que nous pouvons en acquérir; que nous soumettions aux rigueurs de la discipline les inspirations qui nous viennent des Muses, et que nous leur étendions les peines corporelles qui peuvent nous atteindre nous-mêmes. Labiénus ne put supporter cette perte, ni survivre à l'œuvre qui lui devait le jour et qui lui était si chère; il se fit porter et enfermer vivant dans le monument funéraire de ses ancêtres, où il se tua et s'ensevelit tout à la fois: il est difficile de trouver un témoignage d'affection paternelle qui surpasse celui-ci. Cassius Severus, homme d'une grande éloquence, qui était de l'intimité de Labiénus, s'écria, en voyant consumer ses livres, que la sentence eût dû le condamner lui-même à être en même temps brûlé vif, parce qu'il portait et conservait dans sa mémoire tout ce qui s'y trouvait écrit.—Pareil accident advint à Cremutius Cordus, accusé d'avoir dans ses ouvrages fait l'éloge de Brutus et de Cassius; ce misérable sénat, servile autant que corrompu, digne d'un pire maître tel que Tibère, les condamna au feu. Pour leur tenir compagnie dans la mort, Cremutius se laissa mourir de faim.—Lucain, cet homme de bien condamné par ce monstre qu'était Néron, s'était fait, pour se donner la mort, ouvrir les veines par son médecin. Il touchait à ses derniers moments et déjà avait perdu la presque totalité de son sang, le froid avait envahi les extrémités des membres et gagnait les organes essentiels de la vie, quand il se mit à réciter certains vers de son poème sur la bataille de Pharsale, qui lui revinrent en dernier lieu à la mémoire; il s'éteignit les ayant à la bouche. N'est-ce pas là comme un tendre et paternel congé qu'il prenait de ses enfants: tels les adieux et les étroits embrassements que nous donnons aux nôtres, quand notre mort est proche; n'est-ce pas un effet de ce sentiment de la nature qui, à nos derniers moments, nous remet en mémoire ce qui, dans notre vie, a été l'objet de nos plus chères pensées?
Épicure, à l'heure de sa mort, en proie, ainsi qu'il était obligé d'en convenir, à de très violentes douleurs d'entrailles, éprouvait une vive consolation à l'idée de la beauté de la doctrine dont il avait doté le monde. Croit-on que si, au lieu de ses écrits remarquables, il eût eu une nombreuse lignée d'enfants qu'il eût laissés après lui bien portants et bien élevés, il en eût ressenti autant de satisfaction? ou encore, qu'ayant à choisir, pour perpétuer sa mémoire, entre un enfant contrefait et mal portant ou un livre sot et inepte, il ne se fût pas résigné, lui et tout autre de son mérite, au premier de ces malheurs plutôt qu'au second?—Si, par exemple, on eût proposé à saint Augustin d'anéantir ses écrits dont notre religion a retiré un si grand fruit, ou de perdre ses enfants en admettant qu'il en ait eu, n'eût-ce pas été une impiété de sa part de ne pas sacrifier ces derniers?—Je ne sais vraiment pas si je n'aimerais pas beaucoup mieux en avoir mis au monde un, réunissant toutes les perfections, issu de mon commerce avec les Muses, plutôt que de mes relations avec ma femme. A celui-ci que je suis obligé d'accepter tel qu'il est, ce que je donne, je le lui donne simplement et d'une façon irrévocable, comme tout ce que nous donnons à nos enfants selon la chair; le peu de bien que je lui fais, cesse dès lors d'être à ma disposition. Il peut savoir des choses que je ne sais plus, en tenir de moi dont moi-même n'ai plus souvenir; et si besoin était que je lui fasse un emprunt, il me faudrait le contracter comme le ferait un étranger; si je suis plus sage que lui, il est plus riche que moi.—Il est peu d'hommes cultivant la poésie, qui ne se trouveraient mieux lotis d'être le père de l'Énéide que du plus beau garçon de Rome, et ne souffriraient davantage de la perte de celle-là que de celui-ci; d'autant que selon Aristote, de tous ceux qui produisent, le poète est, en particulier, le plus porté à s'éprendre de ses œuvres.—On croirait difficilement qu'Épaminondas, qui se vantait de laisser pour toute postérité des filles qui feraient un jour honneur à leur père (c'étaient les deux brillantes victoires qu'il avait remportées sur les Lacédémoniens), eût volontiers consenti à les échanger pour les deux plus belles filles de la Grèce; ni qu'Alexandre et César aient jamais souhaité sacrifier la célébrité qu'ils doivent à leurs glorieuses conquêtes, à l'avantage d'avoir des enfants qui eussent été leurs héritiers, si parfaits et si accomplis qu'ils eussent pu être. Je doute aussi beaucoup que Phidias, ou tout autre sculpteur passé maître en son art, eût préféré la conservation et la durée des enfants que la nature lui avait donnés, à celles de telles de ses œuvres qu'à force de travail et d'étude il a amenées à la perfection.—Ces mêmes passions contre nature que rien ne peut contenir, qui ont parfois porté des pères à concevoir de l'amour pour leurs filles et des mères pour leurs fils, se rencontrent parfois au même degré dans cette parenté d'un autre genre; témoin ce que l'on dit de Pygmalion qui, ayant sculpté une statue de femme de singulière beauté, en devint si éperdument épris, d'un amour si violent qu'il fallut que, cédant à ses transports, les dieux lui donnassent la vie: «Il touche l'ivoire, et l'ivoire oubliant sa dureté naturelle cède et s'amollit sous ses doigts (Ovide).»
CHAPITRE IX. [(ORIGINAL LIV. II, CH. IX.)]
Des armes des Parthes.
Mauvaise habitude de la noblesse de nos jours de ne s'armer, aux armées, qu'au dernier moment.—C'est un tort de la noblesse de notre époque qui dénote de la mollesse, qu'au contact de l'ennemi, elle ne prenne les armes qu'au dernier moment, alors qu'il y a urgence, et de s'en défaire aussitôt, à la moindre apparence que le danger s'est éloigné; il en résulte bien de la confusion: chacun va criant, courant après ses armes, alors qu'il faudrait charger l'ennemi, et il en est qui en sont encore à lacer leurs cuirasses que déjà leurs compagnons sont en déroute. Nos pères donnaient à porter leur casque, leur lance et leurs gantelets, et conservaient le reste de leur équipement tant que l'expédition durait. Actuellement nos troupes sont en grand trouble et en grand désordre par le pêle-mêle des bagages et des valets, qui ne peuvent marcher à part de leurs maîtres dont ils portent les armes. Parlant de nos ancêtres, Tite-Live disait déjà: «Incapables de souffrir la fatigue, ils avaient peine à porter leurs armes.»
Nos armes actuelles sont plus incommodes par leur poids qu'elles ne sont propres à la défense.—Il est au contraire des nations qui, dans l'antiquité et encore de nos jours, vont à la guerre sans se couvrir ou n'usent que d'armes défensives dont ils ne tirent aucune protection efficace: «N'ayant pour se couvrir la tête que des casques de liège (Virgile).» Alexandre, celui de tous les hommes de guerre qui se confiait le plus au hasard, ne revêtait que rarement son armure. Ceux d'entre nous qui n'en font pas cas, n'augmentent pas beaucoup pour cela les risques qu'ils courent; s'il arrive qu'il y en ait qui soient tués faute de ne pas l'avoir, le nombre n'est pas moindre de ceux qui ont été perdus parce que leurs armes gênaient leurs mouvements, que dans une chute leur poids les immobilisait, ou qu'ils avaient quelques membres froissés ou fracturés, soit par le contre-coup, soit autrement.—A voir le poids et l'épaisseur de celles dont nous faisons usage, on dirait en vérité que nous ne cherchons qu'à nous défendre; elles nous chargent, plus qu'elles ne nous garantissent. Nous avons un tel effort à faire pour les porter, elles nous entravent et nous gênent à tel point, qu'il semble que combattre consiste uniquement dans le choc des unes contre les autres et que nous n'avons pas l'obligation de les défendre tout autant qu'elles celle de nous protéger. Tacite peint assez plaisamment les gens de guerre de l'ancienne Gaule, armés de telle sorte qu'ils avaient déjà grand'peine à se tenir debout et étaient dans l'impossibilité aussi bien d'attaquer que d'être attaqués, et qui, une fois à terre, ne pouvaient se relever.—Lucullus, voyant sur un point de la ligne de bataille de l'armée de Tigrane des guerriers mèdes pesamment et fort incommodément armés, semblant comme dans une prison de fer, pensa qu'il en aurait facilement raison et commença par eux son attaque, ce qui fut le prélude de sa victoire. A présent que les mousquetaires ont pris place dans nos armées, on va peut-être inventer quelque muraille derrière laquelle nous serons à l'abri de leurs coups, et nous irons à la guerre, enfermés dans des bastions mobiles dans lesquels on nous traînera comme ceux que les anciens faisaient porter à leurs éléphants.
On est plus vigilant quand on se sent moins protégé.—Cette manière de voir est bien éloignée de celle de Scipion Emilien, qui reprochait amèrement à ses soldats d'avoir semé de chausse-trapes le fond du fossé garni d'eau d'une ville dont il faisait le siège, en un endroit où les assiégés pouvaient exécuter des sorties, disant que lorsqu'on assaillait une place, il fallait songer à attaquer et non à se défendre; il craignait avec raison que cette mesure de précaution ne les portât à se garder avec moins de vigilance. C'est aussi lui qui disait à un jeune homme qui lui montrait un beau bouclier: «Il est, en effet, bien beau; mais, mon fils, un soldat romain doit plus se confier à sa main droite qu'à sa main gauche.»
C'est le défaut d'habitude qui nous fait paraître nos armes si pesantes.—Seul le défaut d'habitude nous rend pénible le port de nos armes: «Deux des guerriers que je chante ici, avaient la cuirasse sur le dos et le casque en tête; ni jour, ni nuit, depuis qu'ils étaient entrés dans ce château, ils n'avaient quitté cette armure qu'ils portaient aussi aisément que leurs habits, tant ils y étaient accoutumés (Arioste).»—L'empereur Caracalla marchait à pied, armé de toutes pièces, à la tête de ses troupes.—Les fantassins romains portaient non seulement le morion, l'épée et le bouclier, et leur habitude d'avoir constamment leurs armes sur le dos était telle, qu'ils ne s'en trouvaient pas plus gênés que de leurs propres membres, écrit Cicéron: «Ils disent que les armes du soldat sont comme ses membres»; ils avaient en outre les vivres nécessaires pour quinze jours, plus un certain nombre de pieux pour palissader leur camp, le tout représentant un poids qui atteignait jusqu'à soixante livres. Avec ce chargement, les soldats de Marius, allant au combat, faisaient d'habitude cinq lieues en cinq heures, et même six quand il y avait urgence.—Leur discipline était beaucoup plus stricte que la nôtre, aussi en obtenait-on bien d'autres résultats; Scipion Emilien, ayant à la rétablir dans son armée, en Espagne, défendit à ses soldats de manger autrement que debout et de faire cuire leurs aliments.—A ce propos, voici un trait vraiment étonnant, c'est le reproche adressé à un soldat lacédémonien, se trouvant en expédition, de s'être abrité dans une maison; ils étaient si endurcis aux privations, que c'était une honte d'être vu sous un autre abri que la voûte céleste, quelque temps qu'il fît: à ce compte, nous n'irions guère loin aujourd'hui avec nos gens.
Ressemblance des armes des Parthes avec celles dont nous faisons nous-mêmes usage aujourd'hui.—Sur ce même chapitre, Ammien Marcellin, si au fait des guerres des Romains, donne des détails intéressants sur la manière dont les Parthes étaient armés; il y insiste d'autant plus qu'elle diffère notablement de celle des Romains: «Ils avaient, dit-il, des armures qu'on eût dit formées d'un tissu de petites plumes (probablement d'écailles métalliques s'imbriquant les unes dans les autres, qui étaient si fort en usage chez nos ancêtres), qui ne gênaient pas les mouvements du corps et étaient si résistantes que nos traits ne les pénétraient pas et rebondissaient quand ils venaient à les frapper.» Dans un autre passage, on lit: «Ils avaient des chevaux vigoureux et calmes, caparaçonnés de cuir épais; eux-mêmes étaient armés des pieds à la tête de grosses lamelles de fer agencées de telle façon, qu'aux jointures des membres, elles prêtaient aux mouvements. Ils semblaient des hommes de fer. La partie afférente à la tête, affectait la forme des divers contours du visage et était si bien ajustée, qu'il n'y avait pas possibilité d'atteindre la figure autrement que par de petits trous ronds qui correspondaient aux yeux et laissaient passer un peu de lumière, ou par des fentes correspondant aux narines et permettant à grand'peine de respirer. «Le métal flexible semble animé par les membres qu'il recouvre. C'est horrible à voir; on dirait des statues de fer qui marchent, le métal incorporé au guerrier qui le porte. De même des coursiers, leur front est bardé de fer; sous le fer, leurs flancs sont à l'abri des blessures (Claudien).» Cette description ne rappelle-t-elle pas l'équipement d'un de nos hommes d'armes, avec son armure complète?—Plutarque rapporte que Démétrius fit fabriquer pour lui et pour Alcinus, celui de ses guerriers appelé à marcher constamment à ses côtés, deux armures pesant chacune cent vingt livres, alors que celles dont on faisait d'ordinaire usage n'en pesaient que soixante.
CHAPITRE X. [(ORIGINAL LIV. II, CH. X.)]
Des livres.
En écrivant ses Essais, Montaigne n'a pas de plan arrêté et laisse libre cours à sa fantaisie.—Je ne doute pas qu'il ne m'arrive souvent de parler de choses qui sont mieux et plus exactement traitées par les hommes du métier passés maîtres, que par moi qui ne fais ici application que de mes dispositions naturelles et non de connaissances que je puis avoir acquises. Qui relèvera chez moi des erreurs provenant de mon ignorance, ne me contrariera nullement; je ne puis guère répondre auprès des autres de ce que j'écris, n'en répondant déjà pas auprès de moi-même qui n'en suis pas satisfait. Qui est en quête de science, doit aller la pêcher où elle se trouve et non chez moi qui n'en fais pas profession. Je n'ai d'autre idée ici que de suivre ma fantaisie; je n'ai nullement l'intention de faire connaître les choses dont je parle; ce que j'en fais, est uniquement pour me dépeindre moi-même. Ces choses, peut-être les connaîtrai-je un jour à fond; peut-être les ai-je connues ainsi jadis, quand le hasard m'a conduit sur les lieux où il m'était possible de les éclaircir; mais je ne m'en souviens plus. Je suis à même de tirer profit de ce que j'apprends, mais incapable de le retenir; aussi je ne garantis pas l'exactitude de ce que je dis, et on ne doit y voir que le degré de connaissance que j'en ai pour le moment.
Double motif qu'il a pour ne point nommer les auteurs auxquels il fait des emprunts et dont il donne des citations.—Il n'y a pas à prêter attention au choix des matières qui y sont traitées, mais seulement à la manière dont elles le sont; qu'on juge par les emprunts que j'ai faits, si j'ai su trouver ce qui est le plus propre à rehausser et appuyer convenablement l'idée que je veux développer et qui, elle, vient toujours de moi. Je ne m'inspire pas des citations que je fais, je m'en sers pour corroborer ce que je dis et que je ne puis exprimer aussi bien, soit parce que mon langage est moins expressif, soit parce que je sens moins bien. Je ne compte pas mes emprunts, j'en use selon ce qu'ils valent; si je m'étais appliqué à les multiplier, j'aurais pu en faire deux fois autant.—Ils proviennent tous, ou peu s'en faut, d'auteurs anciens si connus qu'il semble bien qu'on les reconnaîtra sans que j'aie besoin de les nommer. Les causes, les comparaisons, les preuves que j'en tire et insère dans mon ouvrage, je les confonds avec celles qui sont de mon crû; c'est intentionnellement que je ne cite pas ceux qui me les fournissent, pour tenir en respect les audaces de ces critiques qui assaillent hâtivement tous les écrits, surtout ceux qui viennent de paraître, émanant d'hommes encore vivants et écrits dans le langage de tout le monde, ce qui permet à chacun d'en parler et fait croire que leur plan et les idées qui y sont émises sont aussi vulgaires que le langage employé; je veux que ces Zoïles commettent la maladresse de donner une chiquenaude sur le nez de Plutarque, en croyant me la donner à moi, et d'injurier Sénèque en ma personne.—Il me faut cacher ma faiblesse sous ces grandes réputations, mais volontiers je verrais quelqu'un m'ôter, grâce à la clairvoyance de son jugement, ces plumes dont je me suis paré, en distinguant, par la seule différence de force et de beauté qu'elles présentent d'avec les miennes, celles qui ne sont pas de moi. Si, faute de mémoire, je suis arrêté à tout instant quand moi-même je cherche à reconnaître l'origine de ces fragments qui me sont étrangers, je n'en sais pas moins très bien reconnaître, me connaissant assez pour cela, que ma terre est absolument hors d'état de produire les fleurs par trop riches que j'y trouve écloses, et que tout ce dont je suis capable ne saurait les égaler.—Là où je suis réellement responsable, c'est quand de moi-même, par vanité ou manque de jugement, je mets obstacle à reconnaître mes erreurs parce que je ne les sens pas ou que je suis incapable de les sentir alors même qu'on me les signale; bien souvent, en effet, des fautes nous échappent que nous ne voyons pas, mais c'est une infirmité de notre jugement que de ne pouvoir les apercevoir quand un autre nous les accuse. Nous pouvons posséder la science et la vérité, et manquer de jugement, comme aussi avoir du jugement sans ces deux autres qualités; savoir reconnaître notre ignorance est même l'une des garanties les plus belles et les plus sûres que le jugement ne nous fait pas défaut.—Le hasard est mon unique sergent de bataille; seul, il préside au rangement de ce que j'écris; à mesure que mes rêveries me passent par la tête, je les entasse: tantôt elles se pressent en foule, tantôt se présentent une à une. Je veux qu'on me voie dans mon allure naturelle, dans celle à laquelle je vais d'ordinaire, quelque décousue qu'elle soit. Je me laisse aller au gré de ce qui me vient à l'idée; c'est ce qui fait qu'ici, je ne traite que des sujets qu'il n'est pas permis d'ignorer et dont on peut parler sans préparation et hardiment.
La science coûte trop à acquérir, aussi ne lit-il que les livres qui l'amusent et ceux qui lui apprennent à bien vivre et à bien mourir.—Je souhaiterais certainement avoir une plus complète intelligence des choses dont je parle, mais pour l'acquérir je ne veux pas y mettre un prix aussi élevé que ce qu'elle coûte. J'ai dessein de passer tranquillement, sans me donner de peine, le temps qu'il me reste à vivre et ne veux me mettre martel en tête pour quoi que ce soit, pas même pour la science, malgré le grand cas que j'en fais.
Je ne cherche dans les livres que le plaisir que procure un honnête délassement; ou, si je les étudie, je ne m'attache qu'à ce qui peut développer en moi la connaissance de moi-même et me disposer à bien vivre et à bien mourir: «C'est vers ce but que doivent tendre mes coursiers (Properce).»
Les difficultés, quand j'en rencontre en lisant, ne me préoccupent pas outre mesure, je les laisse de côté après m'être essayé une fois ou deux à les résoudre. Si je m'y arrêtais, je m'y perdrais et perdrais mon temps; car j'ai l'esprit qui, dès le début, donne tout ce qu'il peut, et ce que je ne saisis pas du premier coup, je le démêle de moins en moins en m'y obstinant. Je ne fais rien si je n'y ai de l'agrément, et m'attarder par trop sur un sujet, y apporter trop de contention d'esprit troublent mon entendement, l'attristent et le lassent. Ma vue s'y confond et s'y perd; il faut que je m'interrompe et m'y reprenne à plusieurs fois, ainsi que l'on fait pour juger du lustre d'une étoffe écarlate que l'on promène devant nos yeux, la faisant passer et repasser pour que nous la voyions sous ses différents reflets.—Si un livre m'ennuie, j'en prends un autre et ne m'y adonne que dans les moments où, à ne rien faire, l'ennui commence à s'emparer de moi. Je ne lis guère les livres nouveaux, je préfère les anciens qui me semblent plus sérieux et mieux faits; je ne recherche pas non plus les auteurs grecs, parce que, comme chez un enfant ou un apprenti, mon jugement s'accommode peu de ce que je ne comprends qu'à moitié.
Auteurs modernes du genre amusant qu'il lit volontiers.—Parmi les ouvrages qui ne sont que plaisants, je ne trouve guère de réellement amusant, parmi les modernes, que le Décaméron de Boccace, Rabelais et les Baisers de Jean Second, si toutefois on peut placer ce dernier, écrit en latin, parmi les modernes. Quant aux Amadis et autres romans de même sorte, ils ne m'ont même pas intéressé quand je les lisais étant enfant. Je dirai même, ce qui paraîtra bien hardi ou téméraire, que mon esprit vieilli ne prend plus plaisir à la lecture, non seulement de l'Arioste, mais encore de ce bon Ovide; sa facilité, sa richesse d'imagination qui, autrefois, m'ont ravi, ne me distraient plus aujourd'hui.—J'exprime librement mon avis sur toutes choses, même sur celles qui, de rencontre, dépassent mes connaissances intellectuelles et que je considère comme n'étant nullement de ma compétence; ce que j'en dis, c'est également pour donner la mesure de ma vue et non pour juger les choses elles-mêmes. Quand je me dégoûte de l'Axioche de Platon comme me faisant l'effet d'un ouvrage de peu de valeur eu égard à la puissance d'un pareil auteur, mon jugement ne croit pas pour cela à son infaillibilité; il n'a pas l'outrecuidance de contester l'autorité de tant d'autres juges de renom de l'antiquité qu'il tient pour ses maîtres, devant lesquels il s'incline et en compagnie desquels il serait plutôt satisfait de se tromper; c'est à lui-même qu'il s'en prend de cette divergence d'opinion, et il se condamne soit parce qu'il s'arrête à l'écorce, faute de pouvoir pénétrer jusqu'au cœur de l'œuvre qu'il a sous les yeux, soit parce qu'il l'a regardée sous un faux jour. Il se contente uniquement de ne se laisser ni troubler, ni entraîner à divaguer; quant à sa faiblesse, il la reconnaît et l'avoue sans peine. Il pense donner une juste interprétation aux apparences telles qu'il les saisit; mais combien ces apparences elles-mêmes sont trompeuses et imparfaites. La plupart des fables d'Ésope ont plusieurs sens et significations; ceux qui en tirent un sens mythologique ou figuré, en choisissent un qui cadre bien avec le texte de la fable; généralement ce sens est celui qui apparaît à première vue, mais il n'est que superficiel, et il y en a d'autres plus vifs, plus essentiels que l'on découvre en allant plus avant, ce qu'ils n'ont pas su faire; c'est là précisément la façon dont je me comporte moi-même.
Poètes latins qu'il met au premier rang.—Mais poursuivons: Il m'a toujours semblé que parmi les poètes, Virgile, Lucrèce, Catulle et Horace tiennent, et de beaucoup, le premier rang. Particulièrement Virgile, dont les Géorgiques sont, à mon avis, l'ouvrage de poésie le plus accompli; en leur comparant l'Énéide, on reconnaît aisément chez ce dernier, des passages que l'auteur eût retouchés si le temps ne lui eût manqué; le cinquième livre de ce poème est celui que j'estime le plus parfait. J'aime aussi Lucain et le pratique volontiers, moins pour son style, que pour la valeur propre et la vérité des opinions et des jugements qu'il émet.—Quant au bon Térence, en lequel on retrouve toute la mignardise et les grâces de la langue latine, je le tiens pour admirable quand il peint les mouvements de l'âme et nos mœurs qu'il a su prendre sur le vif; à toute heure, mes actions me reportent en pensée vers lui et, si souvent que je le lise, j'y trouve toujours quelque beauté, quelque grâce nouvelles.—Les contemporains de Virgile se plaignaient de ce que certains lui égalaient Lucrèce, j'estime que c'est à tort; Virgile lui est supérieur, mais j'ai bien de la peine à penser ainsi quand j'ai sous les yeux de beaux passages de son émule. Si les admirateurs de Virgile s'offensaient de cette opinion, que diraient-ils donc de la bêtise et de la stupidité dignes des Barbares, de ceux qui aujourd'hui lui comparent l'Arioste? Qu'en dirait l'Arioste lui-même? «O siècle grossier et sans goût (Catulle)!» Je suis d'avis que les anciens avaient encore plus sujet de se plaindre quand ils voyaient Plaute placé sur la même ligne que Térence (qui, beaucoup plus que lui, a des façons de gentilhomme), que de voir mettre en balance Lucrèce avec Virgile. Ce qui marque l'estime que mérite Térence et la préférence que nous devons lui donner, c'est que Cicéron, le père de l'éloquence romaine, le cite constamment, ce qui n'est le cas pour personne autre de ce genre, et aussi le jugement sévère qu'Horace, le premier critique des poètes latins, porte sur Plaute.
Combien les poètes comiques de l'époque de Montaigne sont inférieurs en ce genre aux poètes latins.—J'ai souvent eu la fantaisie de constater combien, à notre époque, ceux qui se mêlent de faire des comédies (comme les Italiens qui s'y livrent avec assez de succès), usent de Térence et de Plaute auxquels ils empruntent les sujets de trois et quatre de leurs pièces pour en composer une; il en est de même des contes de Boccace, dont ils réunissent cinq ou six dans une même comédie. La défiance en laquelle ils sont de pouvoir captiver l'intérêt avec leurs propres grâces, est la raison pour laquelle ils coulent tant de matières dans une seule composition; il leur faut s'appuyer sur quelque chose de résistant et, n'ayant pas en eux-mêmes de quoi nous retenir par les développements qu'ils donnent à leur sujet, ils cherchent à nous amuser par le sujet lui-même. Il en est tout autrement de Térence: la perfection et la beauté de son style nous font perdre de vue le thème qu'il traite; sa gentillesse, sa délicatesse, nous captivent de toutes parts; partout il plaît tellement, «il coule avec tant de pureté et de naturel (Horace)», il nous séduit par ses grâces à tel point que nous en oublions celles du sujet de sa comédie.
Les bons poètes évitent l'affectation et la recherche; ils n'ont pas besoin non plus d'ornements superflus pour soutenir l'intérêt.—Cette observation m'amène encore à remarquer que les bons poètes de l'antiquité ont évité l'affectation et la recherche, non seulement telles qu'elles se manifestent dans ces exagérations fantastiques comme il s'en rencontre dans les auteurs espagnols et qu'on trouve également chez Pétrarque et ses imitateurs, mais même dans ces saillies plus douces et plus retenues qui ornementent tous les ouvrages de poésie des siècles suivants. Aussi quiconque s'y connaît, le regrette s'il vient à les trouver chez un poète ancien, et admire beaucoup plus la perfection du fini, la douceur continue, la beauté fleurie des épigrammes de Catulle, que tous les aiguillons dont Martial affine ses satires; et cela, pour cette même raison que je viens de donner et que Martial indique en parlant de lui-même: «Il n'avait pas de grands efforts à faire, le sujet lui tenait lieu d'esprit (Martial).»—Les premiers, ceux qui brillent par leur imagination, se font suffisamment comprendre, sans s'agiter outre mesure, ni se piquer pour s'exciter; ils ont constamment de quoi rire, sans que pour cela il leur soit nécessaire de se chatouiller; les autres ont besoin de secours étrangers; moins ils ont d'esprit, plus il leur faut de corps; ils montent à cheval, parce qu'ils ne sont pas assez forts pour se tenir sur leurs jambes. C'est ainsi que dans nos bals publics, ces hommes de classe inférieure qui y enseignent à danser, dans l'impossibilité où ils sont d'avoir le maintien décent de notre noblesse, cherchent à se faire valoir, en exécutant des sauts périlleux et autres mouvements extraordinaires, comme ceux que pratiquent les bateleurs. C'est pour cela également que les dames ont plus facile contenance, dans les danses comportant des figures et des mouvements de corps, que dans certaines autres de cérémonie où elles n'ont simplement qu'à marcher en conservant leur port naturel et leur grâce ordinaire. De même aussi ne voit-on pas les baladins qui excellent dans leur art, vêtus de leurs habits de tous les jours, nous donner quand même, sans se grimer, tout le plaisir que leurs farces peuvent nous causer; tandis que leurs apprentis, non encore rompus au métier, sont obligés de s'enfariner la figure, de se travestir, de faire force tours et grimaces burlesques, pour nous déterminer à rire.—Cette opinion de ma part éclate mieux que partout ailleurs, quand je compare l'Énéide et Roland le furieux. Le premier de ces poèmes se déroule à tire d'aile; son vol demeure constamment haut et ferme, on le voit toujours allant droit, sans dévier de sa direction; tandis que le second va voletant et sautillant d'épisode en épisode comme si, ne se fiant à ses ailes que pour franchir de courts espaces, il allait de branche en branche afin de prendre pied à chaque effort nouveau, de peur de perdre haleine et que la force ne lui manque: «Il ne tente que de petites courses (Virgile).»—Voilà, sur les sujets de ce genre, les auteurs qui me plaisent le plus.
Parmi les auteurs sérieux, Plutarque et Sénèque sont ceux que Montaigne préfère; comparaison entre ces deux écrivains.—Quant à mes autres lectures, celles où je m'instruis quelque peu en même temps que je me délecte, celles qui m'apprennent à penser et à me conduire, je les puise dans Plutarque depuis qu'il a été traduit en français, et dans Sénèque. Tous deux ont ce grand avantage, eu égard à ma disposition d'esprit, que les enseignements que j'y cherche s'y trouvent épars, ce qui ne m'impose pas un travail long et continu dont je suis incapable; ce caractère est celui des opuscules de Plutarque et des épîtres de Sénèque, qui sont ce qu'ils ont écrit de mieux et de plus profitable. Il ne faut pas disposer de grand temps pour s'y mettre et je les quitte où et quand cela me plaît, parce que les sujets ne s'y font pas suite et ne dépendent pas les uns des autres. Ces deux auteurs, d'accord sur la plupart des idées fondamentales, ont encore d'autres points communs: ils ont vécu dans le même siècle, ont été tous deux précepteurs d'empereurs romains, tous deux venaient de pays étrangers et ont été riches et puissants.—Leur enseignement est de la philosophie la meilleure, présentée de la façon la plus simple et avec compétence. Plutarque est plus égal et plus constant, Sénèque plus ondoyant et varié. Celui-ci peine, se raidit, fait effort pour défendre la vertu contre la faiblesse, la crainte et les appétits du vice; l'autre ne semble pas faire cas de ces ennemis, il dédaigne de hâter le pas, pour se mettre hors de leurs atteintes. Plutarque est de l'école de Platon, ses idées se gardent de toute exagération et s'accommodent de la société telle qu'elle est; chez l'autre qui est de l'école des Stoïciens et de celle d'Épicure, elles s'écartent davantage de ce qui est de mise dans la vie en commun mais sont, à mon avis, plus commodes pour l'individu et empreintes de plus de fermeté. Sénèque semble avoir fait quelque concession à la tyrannie des empereurs de son temps, car je considère comme certain que c'est parce qu'il y a été forcé, qu'il condamne la cause de ces hommes généreux qui ont frappé César; Plutarque conserve toujours son indépendance. Sénèque abonde en saillies et en critiques, chez Plutarque les faits prédominent; le premier vous échauffe et vous émeut davantage, le second vous procure plus de contentement et vous dédommage mieux du temps que vous lui consacrez; celui-ci nous guide, l'autre nous pousse.
Jugement porté par Montaigne sur les ouvrages philosophiques de Cicéron.—Pour ce qui est de Cicéron, celles de ses œuvres qui conviennent au but que je me suis proposé, sont ses ouvrages philosophiques traitant de la morale. Mais, à vrai dire et si hardi que cela paraisse (et une fois que l'on a commencé à être impudent, on est dans une voie où l'on ne s'arrête pas), sa façon d'écrire, toute autre que celle des précédents, me semble ennuyeuse; ses préfaces, ses définitions, ses classifications, ses étymologies y tiennent en effet, et bien inutilement, presque toute la place; ce qu'il y a de vif et de nerveux est étouffé par * ces longueurs préliminaires. Si j'ai passé une heure à le lire, ce qui est beaucoup pour moi, et que je récapitule tout ce que j'en ai tiré de substantiel et de nutritif, la plupart du temps je ne trouve que du vent, parce que je ne suis encore arrivé ni aux arguments, ni aux raisons qui touchent directement au nœud de la question que je cherche à démêler. Pour moi, qui ne demande autre chose que de devenir plus sage, et ne veux devenir ni plus savant ou éloquent, cette exposition logique et conforme aux règles posées par Aristote est hors de propos; je voudrais que l'on commençât par ce qu'il met à la fin; je sais assez ce que c'est que la Mort et la Volupté, sans qu'on s'amuse à me les analyser en grand détail. Je cherche d'emblée les raisons bonnes et sérieuses de nature à me réconforter contre l'effort que j'ai à supporter de leur part, et les subtilités chères aux grammairiens, pas plus qu'un ingénieux agencement de phrases et d'argumentations, n'y ajoutent rien. Je veux des raisonnements qui, dès le début, battent en brèche le point principal du litige; les siens traînent trop autour de la question; ils sont bons pour l'école, le barreau ou le sermon où nous avons tout le loisir de sommeiller et sommes encore à temps, quand un quart d'heure après nous revenons à nous, d'en ressaisir le fil. C'est ainsi qu'il faut parler à des juges que l'on veut gagner à sa cause, que l'on ait tort ou raison; ou encore à des enfants ou à la foule auxquels il faut tout dire pour arriver à ce qu'ils en retiennent quelque chose; mais moi, je ne veux pas qu'on soit sans cesse à éveiller mon attention et qu'on me crie cinquante fois: «Entendez bien ceci,» comme font nos crieurs publics. Les Romains disaient dans leurs prières liturgiques: «Attention!» nous disons dans les nôtres: «Haut les cœurs!» ce sont là autant de paroles perdues pour moi qui arrive de chez moi tout disposé à écouter. Les assaisonnements et la sauce me sont inutiles, je mange très bien la viande toute crue; et, au lieu de me mettre en appétit, ces préambules, cette parade précédant la pièce, me fatiguent et lui font perdre de son charme.—La licence des temps sera-t-elle pour moi une excuse de l'audace sacrilège qui me porte à trouver également trop traînants les dialogues mêmes de Platon? sous cette forme, le sujet est par trop étouffé et je regrette le temps que passe à ces longues interlocutions sans utilité, qui lui servent d'entrée en matière, un homme qui avait tant de meilleures choses à dire; mon ignorance me sera une excuse plus admissible de ce que je n'apprécie pas la beauté de son style.—En général, je recherche les livres qui mettent en œuvre la science et non ceux qui l'exposent; Plutarque et Sénèque, comme Pline l'ancien et leurs semblables, ne nous disent pas: «Attention!» ils ne veulent avoir affaire qu'à des gens qui se donnent d'eux-mêmes cet avertissement, ou, s'ils l'emploient, c'est alors à propos d'un point essentiel, ce n'est plus dès lors un simple préambule et il a une importance spéciale.
Éloge des lettres à Atticus.—Je lis volontiers les épîtres à Atticus de Cicéron, parce qu'elles donnent de très nombreux détails sur l'histoire et les affaires de son temps; et plus encore parce qu'elles nous édifient sur son caractère personnel et que, comme je l'ai dit ailleurs, j'éprouve une curiosité singulière à connaître l'âme et la tournure naturelle d'esprit des auteurs que je lis. Ce n'est guère que leur capacité, et non leurs mœurs ni eux-mêmes, que nous pouvons juger d'ordinaire par ce qu'ils mettent dans les écrits qu'ils étalent à la face du monde. J'ai mille fois regretté que l'ouvrage que Brutus a écrit sur la vertu, ne soit pas parvenu jusqu'à nous; il eût été beau d'apprendre la théorie de qui s'y connaissait si bien en pratique. Toutefois comme celui qui prêche et ce qu'il prêche sont deux choses différentes, j'aime encore mieux voir Brutus peint par Plutarque que par lui-même; mais je préférerais savoir au juste ce dont il devisait, sous sa tente, avec un quelconque de ses amis intimes, la veille d'une bataille, plutôt que les propos qu'il tenait le lendemain à son armée, et ce qu'il faisait dans son cabinet et dans sa chambre, plus encore que sur la place publique et au sénat.
Caractère de Cicéron, sa poésie, son éloquence.—Sur Cicéron, je suis de l'avis général, c'est qu'en dehors de son savoir, son âme, sous bien des rapports, n'atteint pas la perfection. Il était bon citoyen, de nature débonnaire ainsi que sont le plus souvent les hommes qui, comme il l'était, sont replets et disposés à se moquer; mais, à dire vrai, il y avait en lui beaucoup de mollesse, d'ambition et de vanité. Je ne sais comment expliquer autrement le cas qu'il faisait de sa poésie; certes, ce n'est pas une grande imperfection que de faire de mauvais vers; mais c'en est une que de ne pas sentir combien les siens étaient indignes de la gloire attachée à son nom.—Son éloquence est absolument hors de pair; je crois qu'aucun homme ne l'égalera jamais. Cicéron le jeune, son fils, qui n'avait d'autre point de ressemblance avec son père que le nom qu'il portait, commandait en Asie. Il avait un jour à sa table plusieurs personnes étrangères, parmi lesquelles Cestius qui était placé au bas bout et se trouvait là, comme il arrive qu'on se fourre chez les grands quand ils tiennent table ouverte. Cicéron s'informa qui il était, auprès d'un de ses gens qui lui dit son nom; mais sa pensée était ailleurs, et, oubliant la réponse qui venait de lui être faite, il renouvela sa demande par deux ou trois fois différentes. Son serviteur, pour n'avoir pas la peine de lui répéter encore la même chose, finit par lui répondre, pour fixer son attention par quelque circonstance particulière: «C'est ce Cestius qui, vous a-t-on dit, ne fait pas grand cas de l'éloquence de votre père, quand il la compare à la sienne.» Cicéron, prenant la mouche sur ce propos, fit sur-le-champ saisir ce pauvre Cestius et, sans plus de façon, fouetter en sa présence. Voilà certes un amphitryon peu courtois!—Parmi ceux mêmes qui, tous comptes faits, avaient le plus d'estime pour son incomparable éloquence, il s'en est trouvé que cela n'a pas empêchés d'y relever des fautes; dans le nombre, le grand Brutus, son ami, qui disait que c'était une éloquence «cassée et sans vigueur». Les orateurs de l'époque qui suivit, lui reprochaient aussi ce soin singulier qu'il avait de terminer ses périodes par des phrases harmoniques d'une certaine longueur et les mots «à effet», qu'il emploie si souvent; pour moi, je préfère des phrases finales plus brèves, nettement scandées. Malgré ce souci de l'harmonie, il arrive, quoique assez rarement, qu'on rencontre chez lui des sons qui se heurtent, comme je l'ai remarqué dans cette phrase: «En vérité, quant à moi, j'aimerais mieux vieillir moins longtemps, que de vieillir avant le temps.»
Montaigne se plaît surtout avec les historiens, particulièrement avec ceux qui ont écrit les vies de grands personnages.—Les historiens constituent mon passe-temps favori; leur lecture m'est agréable et facile; avec cela, l'homme vu d'une façon générale, celui-là même que je cherche à pénétrer, est présenté par eux plus nettement et plus complètement que partout ailleurs; sa manière d'être y apparaît sous son vrai jour, tant dans son ensemble que dans ses détails et avec toutes ses variations; de même son caractère formé de l'assemblage de ses qualités et de ses défauts, ainsi que les accidents auxquels il est exposé. Parmi ceux qui écrivent l'histoire, ceux qui s'attachent moins aux événements qu'à leurs causes, qui considèrent les mobiles auxquels l'homme obéit plutôt que ce qui lui arrive, sont ceux qui me plaisent le plus; c'est pourquoi, à tous égards, Plutarque est mon homme.—Je suis très contrarié que nous n'ayons pas une douzaine de Diogène Laerce, ou que son ouvrage ne soit pas plus étendu ou plus intelligemment fait, parce que je suis tout aussi curieux de connaître la vie et les détails de l'existence de ces grands éducateurs du monde, que d'être renseigné sur leurs dogmes et leurs idées.—Quand on se livre à des études historiques de ce genre, il faut feuilleter indistinctement toutes sortes d'auteurs, vieux et nouveaux, qu'ils soient écrits en bon ou en mauvais français, afin d'arriver à connaître les différents points de vue sous lesquels chaque chose s'y trouve présentée.
Éloge des Commentaires de César.—Entre tous, César me paraît mériter qu'on l'étudie, non seulement sous le rapport de l'histoire, mais pour lui-même, tant il y a en lui de perfection et de supériorité qui le placent au-dessus de tous les autres, même de Salluste. Je le lis assurément avec beaucoup plus de recueillement et de respect qu'on ne lit d'ordinaire les ouvrages autres que les écritures saintes, séduit tantôt par ses faits et gestes et sa merveilleuse grandeur, tantôt par la pureté et l'inimitable correction de son style bien supérieur, comme le dit Cicéron, à celui de tous les autres historiens, et parfois à celui de Cicéron lui-même. A la sincérité dans les jugements qu'il porte sur ses adversaires se joint, qu'en dehors des couleurs fausses sous lesquelles il dissimule ce que sa cause a de mauvais et l'horreur de sa funeste ambition, on ne peut, à mon sens, lui reprocher que de ne pas avoir parlé assez de lui-même, car d'aussi grandes choses que celles qu'il a accomplies, ne peuvent l'avoir été sans que la part qu'il y a prise ne soit beaucoup plus considérable qu'il ne le dit.
Les meilleurs historiens sont ceux qui ont le génie de l'histoire et s'imposent par leur valeur, ainsi que ceux qui écrivent avec simplicité et bonne foi.—Parmi les historiens, j'aime ceux qui sont ou très simples ou excellents. Ceux qui sont simples, n'étant pas à même d'y rien ajouter du leur, recueillent avec soin et exactitude tout ce qui arrive à leur connaissance, enregistrent tout de bonne foi, sans choix, ni triage, sans rien faire qui influence notre jugement dans la découverte de la vérité. Tel entre autres le bon Froissart qui, dans son œuvre, est d'une si franche naïveté, que lorsqu'il a commis une erreur, il ne craint pas de la reconnaître et de rectifier le passage où elle lui a été signalée; tous les bruits qui courent, il les relève avec les variantes qu'ils peuvent présenter; toutes les versions qu'il recueille, il les consigne; ce sont des matériaux bruts et informes pour servir à écrire l'histoire, qu'il collige; et chacun, après lui, peut les utiliser suivant ses aptitudes.—Les historiens parfaits ont l'intelligence nécessaire pour discerner ce qui mérite de passer à la postérité; ils sont à même de distinguer entre deux relations celle qui est la plus vraisemblable; de la situation en laquelle se trouvent les princes et de la connaissance de leur caractère, ils en déduisent les mobiles qui leur dictent leurs déterminations et ils placent en leur bouche les paroles qui conviennent à la circonstance; ils sont fondés à nous imposer leur manière de voir, mais cela n'est le propre que d'un petit nombre.—Ceux qui occupent un rang intermédiaire, et c'est la généralité, gâtent tout. Ils veulent nous mâcher les morceaux; ils prétendent juger et faussent l'histoire suivant l'idée qu'ils s'en forment; car une fois que l'on a jugé dans un certain sens, on ne peut se défendre de forcer les faits et de les présenter de manière à les faire abonder d'après l'idée qu'on s'en est prématurément fait. Ils font choix de ce qu'ils estiment devoir être conservé, et nous cachent souvent telle parole, telle action particulière qui éclaireraient mieux la situation; ils éliminent comme incroyables les choses qu'ils ne comprennent pas, et d'autres encore, peut-être parce qu'ils ne savent pas bien les rendre en latin ou en français. Qu'ils nous développent hardiment et aussi éloquemment qu'ils le voudront leurs déductions, qu'ils jugent comme ils croient devoir le faire, mais qu'ils nous laissent, à nous aussi, la possibilité de juger après eux; que pour être plus précis et plus concis, ils n'altèrent et ne suppriment rien des matériaux qu'ils exposent, et qu'ils nous les présentent sans falsification et dans leur intégralité sous tous rapports.
Les bonnes histoires sont d'ordinaire celles faites par des hommes ayant pris part aux événements qu'ils racontent; difficulté de fixer les détails de certains faits.—Le plus souvent, surtout en ces siècles derniers, on attribue ces fonctions d'historiographe à des gens du commun, par cette seule raison qu'ils savent très bien parler, comme si c'était pour apprendre la grammaire que nous devions recourir à leurs travaux; quant à eux, n'ayant été choisis que par cette considération et n'ayant vendu que leur babil, c'est de cela surtout qu'ils se préoccupent et, qu'à grand renfort de belles phrases et de bruits ramassés dans les carrefours des villes, ils vont composant leurs chroniques. Les seules histoires ayant de la valeur, sont celles écrites par ceux-là mêmes qui commandaient aux affaires qu'ils racontent, qui participaient à leur direction ou au moins qui se sont trouvés en conduire d'autres de même sorte; c'est le cas de presque tous les historiens grecs et romains; car alors, si plusieurs témoins oculaires ont écrit sur le même sujet (et il arrivait fréquemment, en ces temps-là, que les hautes situations et le savoir se trouvaient réunis), et qu'il y ait erreur, elle ne peut être qu'excessivement légère et ne porter que sur un incident fort douteux. Que peut-on espérer d'un médecin qui parle guerre, ou d'un écolier qui traite des projets que les princes ont en tête?—Un seul exemple suffira pour montrer combien les Romains étaient scrupuleux à cet égard: Asinius Pollio signale dans les Commentaires mêmes de César, quelques erreurs qui seraient dues à ce qu'il ne pouvait voir par lui-même tout ce qui se passait dans son armée et à ce qu'il aurait cru des personnes lui rapportant parfois des faits qui n'avaient pas été suffisamment vérifiés, ou encore parce que ses lieutenants ne l'ont pas exactement renseigné sur les opérations qu'ils ont conduites en son absence. On peut juger par là combien cette recherche de la vérité est délicate puisqu'on ne peut se fier, pour connaître ce qui s'est passé dans un combat, à ce qu'en sait ce qui lui y commandait, ni aux soldats sur ce qui s'est passé près d'eux, qu'autant que, comme dans le cas d'une instruction judiciaire, on confronte les témoignages et on reçoit les objections avant d'admettre comme prouvés les moindres détails de chaque fait. La connaissance de ce qui se passe aujourd'hui offre bien moins de garantie encore, mais c'est là un point qui a été traité tout au long par Bodin dans le sens où je le conçois moi-même.
Jugements de Montaigne sur Guichardin, Philippe de Comines et les sieurs de Bellay.—Pour remédier un peu aux trahisons de ma mémoire qui me fait défaut à un degré tel qu'il m'est arrivé plus d'une fois de reprendre, comme récents et m'étant inconnus, des livres que quelques années auparavant j'avais lus avec attention et couverts de notes, j'ai pris, depuis quelque temps, l'habitude d'inscrire à la fin de chacun de ceux dont je ne compte pas user à nouveau, l'époque à laquelle j'en ai terminé la lecture et, en gros, l'impression que j'en ai éprouvée, de manière à me représenter au moins la physionomie et l'idée générale qu'en lisant, je me suis faites de l'auteur. Voici quelques-unes de ces annotations:
Il y a environ dix ans, sur mon Guichardin (en quelque langue que mes livres soient écrits, c'est dans la mienne que je les annote), j'inscrivais: «Historiographe soigneux, duquel on peut, je crois, aussi exactement que de n'importe quel autre, apprendre la vérité sur les affaires de son temps, dans la plupart desquelles, du reste, il a joué un rôle dans un rang honorable. Il ne semble pas que par haine, condescendance ou vanité, il ait rien déguisé; on peut s'en rendre compte par l'impartialité des jugements qu'il porte sur les grands, particulièrement sur ceux qui, comme le pape Clément VII, l'ont employé et lui ont donné de l'avancement dans les charges qu'il occupait. Il paraît se prévaloir surtout des digressions qu'il fait et des appréciations qu'il porte; il y en a de bonnes et il relate de beaux traits, mais il s'y complaît trop; et pour ne rien laisser de côté, bien que déjà le sujet par lui-même soit très plein et très ample, pour ainsi dire infini, il le délaie encore et son style dégénère en caquet scolastique. J'ai aussi remarqué chez lui que, bien qu'il apprécie nombre d'hommes et de choses, nombre d'événements et de résolutions, il n'en rapporte jamais aucun à la vertu, à la religion, à la conscience, dont il ne tient pas plus compte que si elles n'existaient plus en ce monde; toutes les actions, si belles en apparence qu'elles puissent être, il les attribue toujours à quelque cause vicieuse ou au profit que l'auteur doit en retirer. Il est cependant impossible d'admettre que dans cette infinité de faits qu'il relate, il n'en soit pas un qui ait une cause raisonnable; la corruption n'a pas pu être si générale que tout le monde en ait été atteint et que nul n'y ait échappé. Cela me porte à croire que le sens critique a pu lui faire un peu défaut et que peut-être il a jugé les autres d'après ce qu'il était lui-même.»
Sur mon Philippe de Comines, j'ai écrit: «C'est là un langage doux et agréable, d'une entière simplicité; la narration y est exempte de circonlocutions, la bonne foi de l'auteur y est manifeste; il parle de lui-même sans vanité, des autres sans partialité ni envie; ses récits et ses commentaires marquent plus de zèle empressé et d'amour de la vérité que de réelle supériorité; en tout et partout, se révèlent une autorité et un sérieux qui témoignent un homme de bonne famille, familiarisé avec les affaires d'importance.»
Sur les mémoires des sieurs de Bellay: «Il y a toujours plaisir à lire les choses écrites par ceux qui ont été mêlés à leur conduite; mais on ne peut nier que chez ces deux seigneurs on ne constate une infériorité évidente et très accentuée dans la sincérité et la liberté de langage qui, au contraire, caractérisent les écrivains similaires des temps passés, tels que le sire de Joinville familier de Saint Louis, Éginard chancelier de Charlemagne, et plus récemment Philippe de Comines. Leur ouvrage est plutôt un plaidoyer en faveur du roi François Ier contre l'empereur Charles-Quint, qu'une histoire. Je ne veux pas croire que les auteurs aient, quant au fond, rien changé aux faits qu'ils rapportent, mais ils se sont appliqués à les présenter, souvent à tort, sous un jour qui nous est favorable, omettant tout ce qui, dans la vie de leur maître, est de nature particulièrement délicate: c'est évidemment là un travail de commande; ainsi les disgrâces de Messieurs de Montmorency et de Brion n'y sont pas mentionnées, et même on n'y trouve seulement pas le nom de Madame d'Étampes; on peut admettre que l'on passe sous silence les choses secrètes, mais taire ce que tout le monde connaît, en passer de semblable importance qui ont eu une telle influence sur les affaires publiques, est inexcusable. En somme, si l'on m'en croit, on s'adressera ailleurs pour avoir une complète connaissance du roi François Ier et de ce qui s'est passé en son temps. Ce qu'on y peut lire avec profit, c'est le récit particulier des batailles et actions de guerre auxquelles ces deux gentilshommes ont assisté, quelques paroles et actes de la vie privée de certains princes de leur temps, les démarches faites et les négociations conduites par le seigneur de Langeais où sont consignées beaucoup de choses qui méritent d'être sues, accompagnées de réflexions assez remarquables.»
CHAPITRE XI. [(ORIGINAL LIV. II, CH. XI.)]
De la cruauté.
La bonté a l'apparence de la vertu; caractères qui les différencient.—Il me semble que la vertu est chose autre et plus noble que le penchant à la bonté qui est naturellement en nous. Les âmes bien équilibrées dont l'éducation a été bonne, se comportent comme les âmes vertueuses, les actions des unes et des autres se ressemblent; mais la vertu se distingue par je ne sais trop quoi de plus grand, de plus actif que de se laisser, sous l'influence d'un heureux naturel, doucement et paisiblement mener par la raison. Celui qui, par douceur et indifférence inhérentes à son tempérament, méprise les offenses, fait une chose très belle et digne d'éloges; mais celui qui, piqué au vif et profondément irrité par une offense, chez lequel la raison combat un furieux désir de vengeance, qu'après une longue lutte il parvient à surmonter, fait, sans aucun doute, beaucoup mieux encore. Celui-là agit bien, celui-ci vertueusement; l'acte du premier est de la bonté, celui du second de la vertu. Il semble que la vertu présuppose de la difficulté et de l'opposition, et qu'elle ne peut exister que s'il y a lutte. C'est peut-être pour cela que nous qualifions Dieu de bon, de fort, de libéral, de juste, mais non de «vertueux», parce que tout ce qu'il fait lui est naturel et qu'il n'a besoin d'aucun effort pour le faire.
Des philosophes, non seulement des Stoïciens mais même des Épicuriens, ont jugé qu'il ne suffit pas que l'âme soit animée de bons sentiments, voie juste et soit pleinement disposée à la pratique de la vertu, que par nos résolutions et nos discours nous nous élevions au-dessus des vicissitudes de la fortune, ils veulent encore que nous recherchions les occasions d'en faire la preuve, et ils vont au-devant de la douleur, de la misère, du mépris, afin de les combattre et de tenir leur âme en haleine: «La vertu s'affermit par la lutte (Sénèque).»—J'ai dit des Stoïciens, et même aussi des Épicuriens, suivant à cet égard l'opinion commune qui place les premiers au-dessus des seconds, et cela bien à tort, quoi qu'en dise Arcésilas dans cette boutade spirituelle par laquelle il répondait à quelqu'un qui lui faisait la remarque que beaucoup de gens passaient de son école à celle d'Épicure, * mais que l'inverse ne se produisait jamais: «Je crois bien; avec des coqs on fait assez de chapons, avec des chapons on n'a jamais fait de coqs.» La vérité est que la secte d'Épicure ne le cède en rien, comme fermeté et rigidité de principes et de préceptes, à celle de Zénon. Quelqu'un de cette dernière école, de meilleure foi que ceux qui dénigrent Épicure et qui, pour le combattre et se donner beau jeu, lui font dire ce qu'il n'a jamais pensé, interprètent ses paroles de travers, s'armant des règles de la grammaire pour y trouver un sens tout autre que celui suivant lequel il professait et des idées qu'ils savent contraires à ce qu'il pensait et mettait en pratique, disait que, entre autres considérations qui avaient fait qu'il n'avait pas voulu être épicurien, la voie qu'ils suivent, placée à trop grande hauteur, lui paraissait inaccessible, «car ceux qu'on appelle «les amoureux de la volupté», le sont en effet «de l'honnêteté et de la justice», et respectent et pratiquent toutes les vertus (Cicéron)».
C'est par les combats qu'elle livre que la vertu se perfectionne.—C'est parce que la vertu s'affermit par la lutte, qu'Épaminondas, qui était cependant d'une autre secte que les deux que je viens de citer, refuse les richesses que, très légitimement, la fortune lui met en mains, pour avoir sujet, dit-il, de lutter contre la pauvreté qui, chez lui, était grande et dont il ne sortit jamais.—Socrate était, ce me semble, soumis à plus rude épreuve encore, ayant affaire à une femme méchante qui, toujours appliquée à le tourmenter, était en quelque sorte pour lui comme un piège constamment tendu.—A Rome, Métellus, n'écoutant que la voix de la vertu, seul de tous les sénateurs résistait aux violences du tribun du peuple Saturninus qui voulait à toute force faire passer en faveur des plébéiens une loi injuste. Ayant, de ce fait, encouru la peine capitale portée par ce tribun contre quiconque y ferait opposition, il tenait à ceux qui le conduisaient au lieu du supplice, des propos de cette nature: «Il est bien facile de mal faire et cela demande peu de courage; faire le bien sans courir de risques, est chose vulgaire; faire bien, alors qu'il y a danger à le faire, est le propre de l'homme vertueux.» Ces paroles nous peignent très clairement ce que je voulais établir: que la vertu n'admet pas la facilité pour compagne; et que cette voie aisée, commode, à pente douce sur laquelle nous sommes naturellement entraînés, n'est pas celle que suit la véritable vertu, son chemin à elle est ardu et épineux. Il lui faut la lutte, soit contre les difficultés qui naissent en dehors de nous comme dans le cas de Métellus vis-à-vis duquel la fortune s'est plu à interrompre les peines de la vie, soit contre les difficultés intimes produites en nous par nos appétits désordonnés et les imperfections de notre nature.
Dans les âmes touchant à la perfection, la vertu est facile à pratiquer parce qu'elle y est à l'état d'habitude.—Jusqu'ici ma thèse marche bien; mais voilà que je m'aperçois qu'à ce compte, l'âme de Socrate, qui est pourtant la plus parfaite qui soit à ma connaissance, ne serait pas très recommandable; car je ne puis concevoir qu'il ait jamais été en proie à des désirs condamnables; étant donnée sa vertu, je n'imagine pas qu'il ait éprouvé de difficulté à la pratiquer et que, pour cela, il ait dû entrer en lutte avec lui-même. Sa raison était si grande et il avait un tel empire sur lui, qu'elle n'a jamais dû seulement laisser naître en lui le moindre appétit répréhensible; sa vertu était si haute, que je ne puis supposer que rien de blâmable ait existé chez lui et je me la représente marchant constamment d'un pas victorieux et triomphant, solennel, sans embarras, sans que quoi que ce soit l'arrête ou la trouble.—Si, pour exister, la vertu a besoin de luttes contre les passions contraires, en conclurons-nous qu'elle ne peut se passer du concours du vice et qu'il lui est indispensable pour qu'elle obtienne le crédit et l'honneur en lesquels on la tient? Que vaudrait alors cette brave et généreuse volupté que prône Épicure, qui a pour la vertu des sentiments maternels, qu'elle élève pour ainsi dire sur ses genoux, folâtrant avec elle, lui donnant pour jouets la honte, les fièvres, la pauvreté, la mort, les cachots?—Si j'admets que la vertu parfaite se reconnaît dans la manière dont elle combat la douleur, dans la patience avec laquelle, sans en être émue, elle supporte les violences de la goutte; si l'âpreté et la difficulté sont les conditions essentielles de son existence, qu'est-ce donc alors que cette vertu montée à un diapason tel, que non seulement elle méprise la souffrance, mais s'en réjouit et se délecte sous l'étreinte d'une violente colique; cette vertu qui est celle dont les Épicuriens ont posé le principe auquel nombre d'entre eux ont d'une façon incontestable conformé leurs actes, et que bien d'autres qu'eux ont même outrepassé, comme par exemple Caton le jeune?
Combien est belle la mort de Caton d'Utique!—Quand je vois Caton se déchirer les entrailles lorsqu'il se donne la mort, je ne puis croire que c'est simplement parce que son âme était absolument exempte de trouble et d'effroi, ni penser qu'il agissait ainsi uniquement pour obéir aux règles posées par les Stoïciens, qui voulaient que l'acte qu'il accomplissait le fût de propos délibéré, sans émotion, sans que son impassibilité se démentit. Il devait, j'estime, y avoir dans sa vertu trop d'énergie, elle était de trop bonne trempe pour s'en tenir là; et je crois plutôt qu'il trouvait plaisir et volupté dans l'accomplissement de cette si noble action, et qu'il s'y complut plus que dans toute autre de son existence: «Il sortit de la vie, heureux d'avoir trouvé un prétexte de se donner la mort (Cicéron).» Je le crois si bien, que je doute qu'il eût voulu que cette occasion d'un si bel exploit ne se présentât pas; j'en demeurerais convaincu, n'était sa hauteur de sentiments qui lui disait placer le bien public au-dessus du sien propre; et je suis persuadé qu'il sut gré à la fortune, puisqu'elle favorisait un brigand foulant aux pieds les antiques libertés de sa patrie, de lui avoir réservé à lui-même une si belle épreuve. Il me semble voir, dans sa conduite en cette circonstance, je ne sais quelle satisfaction intime de son âme qui devait éprouver un plaisir extraordinaire, une mâle volupté, lorsqu'elle considérait la noblesse et l'élévation de ce qu'il allait faire, «d'autant plus fière, qu'il avait résolu de mourir (Horace)», soutenu non par le désir d'acquérir de la gloire, comme l'ont prétendu quelques-uns, le jugeant comme peuvent le faire les masses toujours portées à voir les choses par leur petit côté: c'eût été là un motif indigne de ce cœur si généreux, si haut placé, si scrupuleux, mais par la beauté de l'acte lui-même dont il appréciait la sublimité mieux que nous ne pouvons le faire, parce que plus que personne il en connaissait les mobiles. Les philosophes, à ma grande satisfaction, ont estimé que cette action si belle, n'eût été chez personne mieux en place que dans la vie de Caton, qu'à lui seul il appartenait de finir ainsi; et néanmoins, il eut également raison d'ordonner à son fils et aux sénateurs qui l'accompagnaient de prendre une résolution autre: «Caton, qui avait reçu de la nature une sévérité incroyable, qui, par une perpétuelle constance et l'immuabilité de ses principes, avait encore affermi son caractère, devait mourir plutôt que de soutenir la vue d'un tyran (Cicéron).»—Toute mort doit être conforme à la vie à laquelle elle met un terme; au moment de mourir, nous ne devenons pas autres que nous n'étions. Je juge toujours de la mort par la vie et, si on vient à m'en citer quelqu'une témoignant de l'énergie, consécutive à une vie faible, je tiens que ce n'est là qu'un effet d'apparence et qu'elle n'en a pas moins une cause entachée de faiblesse, assortie à cette vie.
La gaîté qui accompagne la mort de Socrate met celle-ci au-dessus de celle de Caton.—De ce que la mort de Caton s'est accomplie dans d'heureuses conditions, de ce qu'elle lui a été rendue facile par la force d'âme qu'il avait acquise, cela diminue-t-il le mérite transcendant de sa vertu? Qui, parmi ceux tant soit peu imbus des vrais principes de la philosophie, se borne à se représenter Socrate uniquement exempt de crainte et de passions, lorsqu'il fut jeté en prison, chargé de fers, puis condamné? Qui ne reconnaît en lui, outre la fermeté et la constance qui étaient le propre de sa vie ordinaire, une sorte de satisfaction nouvelle, de joie manifeste dans ses entretiens et sa manière d'être, lorsqu'il approche de sa fin? Le tressaillement de plaisir qu'il éprouve à se frotter la jambe quand ses fers viennent de lui être ôtés, n'est-ce pas un reflet du contentement, du bonheur que son âme ressent d'être dégagée des incommodités du passé et de l'approche du moment où l'avenir va se révéler à elle! Caton me pardonnera, je l'espère: sa mort est plus tragique et frappe davantage que celle de Socrate, mais celle-ci est, je ne sais pourquoi, encore plus belle. Aristippe, répondant à ceux qui le plaignaient, disait: «Puissent les dieux m'en accorder une pareille!» Chez ces deux personnages, Caton et Socrate, et chez ceux qui marchent sur leurs traces (car pour de semblables je doute qu'il en ait jamais existé), la pratique constante de la vertu l'a rendue partie intégrante d'eux-mêmes, l'âme n'a plus besoin de faire effort pour obéir à la raison; il est dans son essence même qu'il en soit ainsi, c'est un état naturel qui lui est ordinaire, et elle en est arrivée là par une longue pratique des préceptes de la philosophie appliqués par une belle et riche nature. Les mauvaises passions qui s'emparent de nous, n'ont point accès en eux, où la force et la rigidité des principes étouffent et éteignent les désirs malsains dès qu'ils commencent à germer.