ESSAIS DE MONTAIGNE
Exemplaire
No 127
ESSAIS DE MONTAIGNE
Planche IV
NOTE DE L’ÉDITEUR
Le Général Michaud étant décédé au cours de l’impression du présent ouvrage, ce IVe volume a été rédigé d’après le texte et les notes laissées par l’auteur.
FASCICULE A
NOTICE
SUR MONTAIGNE, LES ESSAIS
ET LES ILLUSTRATIONS DU PRÉSENT OUVRAGE.
RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE
DES FAITS PRINCIPAUX DE LA VIE DE MONTAIGNE.
François Ier régnant.
1533.—Naissance de Michel Eyquem, Seigneur de Montaigne (28 fév.).
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1539 1546 |
—Il est élevé au collège de Guyenne. |
?—Il achève ses classes à la faculté de Bordeaux.
1547.—Mort de François Ier, avènement de Henri II.
1548.—Il est témoin à Bordeaux d’un soulèvement populaire dans lequel le Gouverneur de la ville est massacré.
?—Il fait ses études de droit à l’Université de Toulouse.
1555.—Premier voyage de Montaigne à Paris, où il accompagne son père.
1556.—Celui-ci lui cède sa charge de conseiller à la cour des aides de Périgueux.
1557.—Il devient conseiller au parlement de Bordeaux par suite de la fusion de ces deux cours judiciaires.
1558.—Il fait connaissance et se lie d’amitié avec La Boétie, comme lui conseiller au parlement de Bordeaux.
1559.—Mort de Henri II, avènement de François II.
1559.—Autre voyage de Montaigne à Paris, à l’occasion du sacre de François II; et, de là, à Bar-le-Duc, où le roi se rend peu après.
1560.—Mort de François II, avènement de Charles IX.
1562.—Bataille de Dreux.
1562.—Autre voyage à Paris, et de là à Rouen où il accompagne la cour.
1563.—Mort de La Boétie.
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1564 1568 |
—Montaigne traduit la «Théologie naturelle» de Sebond. |
1565.—Il épouse Françoise de la Chassaigne (25 sept.).
1566.—Voyage de Charles IX à Bordeaux.
1568.—Mort de Pierre Eyquem, père de Montaigne.
1569.—Bataille de Jarnac, combat de la Roche-Abeille, bataille de Montcontour.
1570.—Montaigne résilie sa charge de conseiller.
1571.—Il a achevé l’installation de sa bibliothèque et commence à écrire les Essais.
id.—Naissance de sa fille Léonor.
id.—Il est fait chevalier de l’ordre de St-Michel.
?—Le roi le nomme gentilhomme de sa chambre.
1572.—Massacre de la Saint-Barthélemy.
1574.—Mort de Charles IX, avènement de Henri III.
1577.—Le roi de Navarre lui confère le même titre.
1580.—Publication à Bordeaux de la première édition des Essais.
| Voyage de dix-huit mois à Paris, la Fère, Soissons, Plombières, la Suisse, l’Allemagne du Sud, l’Italie, employé en partie à faire, en divers endroits, usage des eaux thermales. | ||||
| 1580 1581 | — | |||
1581.—Non encore de retour en France, il est élu maire de Bordeaux pour une période de deux ans.
1582.—Autre voyage à Paris.
id.—Publication à Bordeaux de la seconde édition des Essais.
1583.—Montaigne est réélu maire de Bordeaux pour une nouvelle période de deux ans.
id.—Incident du château Trompette que son gouverneur projetait de livrer à la Ligue.
1584.—Henri de Navarre vient passer deux jours, en partie de chasse, au manoir de Montaigne.
1585.—Épidémie de peste à Bordeaux qui, s’étendant, oblige Montaigne et sa famille à errer pendant six mois hors de chez eux.
1586.—Son manoir est envahi et pillé dans les désordres de la guerre civile.
1587.—Bataille de Coutras.
1587.—Le roi de Navarre y couche à nouveau le lendemain de la bataille.
id.—Publication, à Paris, de la troisième édition des Essais.
1588.—Journée des Barricades, assassinat du duc de Guise.
1588.—Dernier voyage de Montaigne à Paris; de là à Rouen où le roi s’est transporté; à Compiègne, chez la mère de Mlle de Gournay dont il vient de faire la connaissance; à Blois où le roi s’est retiré; entre temps (10 juillet) Montaigne est arrêté par les Ligueurs et conduit à la Bastille où il reste détenu quelques heures.
id.—Publication, à Paris, de la quatrième édition des Essais.
1589.—Assassinat de Henri III, avènement de Henri IV.
1590.—Mariage de sa fille Léonor.
1591.—Il devient grand-père d’une petite-fille.
1592.—Mort de Montaigne (13 sept.).—Il est inhumé au couvent des Feuillants à Bordeaux.
1595.—Publication posthume, à Paris, de la dernière des éditions originales des Essais.
1601 (?).—Mort d’Antoinette de Louppes, mère de Montaigne.
1610.—Assassinat de Henri IV.
1616.—Mort de Léonor, fille de Montaigne.
1627.—Mort de Françoise de la Chassaigne, sa femme.
1871.—Transfert du corps et du monument funéraire de Montaigne à la chapelle du lycée de Bordeaux à la suite d’un incendie du couvent des Feuillants.
1886.—Réédification, sur son emplacement primitif, du monument et nouvelle translation du corps, le bâtiment ayant été reconstruit et devenu le palais des Facultés.
NOTICE SUR MONTAIGNE.
SA VIE.
Michel Eyquem, Seigneur de MONTAIGNE, auteur des Essais, naquit le dernier jour de février de l’an 1533, au manoir de Montaigne[1], entre Castillon et Bergerac, sur les confins de la Guyenne et du Périgord.
[1] Paroisse de S.-Michel (aujourd’hui commune de Saint-Michel de Montaigne), alors juridiction de Montravel; aujourd’hui canton de Velines (Dordogne).
Les renseignements les plus anciens que l’on possède sur sa filiation, remontent à un nommé Ramon de Gaujac, du nom du village dont il était originaire. Ce Ramon exerçait à Bordeaux, rue Rousselle, un commerce de vins qu’il exportait à l’étranger, et auquel il avait joint celui de pastel et de poissons salés. Sa sœur avait épousé un Martin Eyquem, du village de Blanquefort[2] dans le Médoc; elle en eut un fils, Ramon Eyquem, que son oncle associa à son commerce, et auquel, à sa mort, vers 1462, il laissa une fortune déjà assez considérable.
[2] Blanquefort, chef-lieu de canton à deux lieues environ N.-O. de Bordeaux;—Gaujac ou Gajac, hameau à peu de distance de Blanquefort.
Ramon Eyquem, né en 1402, est le bisaïeul de Montaigne. En 1477, il achetait le fief de Montaigne relevant de l’archevêque de Bordeaux, et mourait l’année suivante, laissant deux fils et deux filles.
Les deux fils demeurèrent associés; le cadet mourut jeune, sans avoir été marié; l’aîné, Grimon Eyquem, grand-père de Montaigne, paraît avoir été, en affaires, d’une remarquable activité et avec lui la situation de fortune de la famille s’accrut encore notablement. De 1483 à 1507, il fut jurat[3] de Bordeaux. Il mourut en 1519, presque septuagénaire, laissant quatre fils et deux filles.
[3] On appelait ainsi, à Bordeaux, les consuls et les échevins, autrement dit les membres de la municipalité.
L’aîné, Pierre Eyquem, escuyer, seigneur de Montaigne, comme il s’appelait lui-même, le père de l’auteur des Essais, hérita du manoir dont son aïeul avait fait acquisition et où lui-même était né, et des terres constituant la seigneurie du même nom. Il avait embrassé la carrière militaire et guerroya en Italie; mais il l’abandonna, lorsqu’en 1523 il épousa Antoinette de Louppes, dont la famille, du nom primordial de Lopez, juive et originaire des environs de Tolède, était venue s’établir, depuis une ou deux générations, à Toulouse et en Guyenne, pour chercher fortune, y avait réussi et embrassé le protestantisme.
Le père de Montaigne apparaît dès lors, moitié bourgeois, moitié gentilhomme de province, occupé, tantôt à Bordeaux à vendre ses vins, tantôt à agrandir son domaine, rebâtir et fortifier son manoir. La considération dont il jouissait l’avait fait appeler par ses concitoyens bordelais à faire partie de la municipalité, et pendant 25 ans il en avait exercé les diverses charges, lorsqu’en 1554 il fut élu maire pour deux ans, ce qui était la durée légale de ces fonctions.
Cette même année, était créée à Périgueux une Cour des aides[4]; il y sollicita et obtint une place de conseiller, se proposant de la résigner dès que cela lui serait possible au profit de son fils aîné, en faveur duquel il se démit en effet un ou deux ans après, quand celui-ci atteignit sa vingt-troisième année.
[4] La Cour des aides était une chambre jugeant en dernier ressort les questions afférentes aux aides, subsides établis jadis sur les boissons pour subvenir aux dépenses de l’Etat; et ultérieurement et par extension tous autres impôts.
Esprit naturellement ingénieux et pratique, Pierre Eyquem avait senti dans ses guerres d’Italie se développer en lui le goût des arts et des sciences; et, regrettant sa jeunesse demeurée étrangère aux lettres, il recherchait volontiers la société de ceux qui s’y étaient livrés, et s’efforça de doter ses fils de ce qui, sous ce rapport, avait pu lui faire défaut.
En 1568, il mourait, laissant cinq enfants mâles et trois filles; de par son testament, Michel, l’aîné de tous par la mort de deux autres décédés en bas âge héritait de la maison noble de Montaigne et du droit d’en porter le nom; ce qu’il fit, abandonnant complètement, dès le premier moment, son nom patronymique, le rayant même sur le livre de famille qu’il tenait, pour ne conserver que celui-là, le seul sous lequel il soit connu, qu’il a du reste illustré à un si haut degré et qui s’est éteint avec lui.
Montaigne a raconté lui-même, dans les Essais, l’histoire de sa vie avec celle de ses pensées; son enfance rustique, sa première éducation; le latin appris familièrement par lui dans les bras d’un précepteur étranger et au milieu d’un entourage qui ne lui parlait jamais qu’en cette langue; la sollicitude dont il était l’objet; enfin les sept années de sa vie scolaire passées au collège de Guyenne, qu’il quitta en 1546 parce que, semble-t-il, la peste régnait à Bordeaux; il avait alors treize ans et venait d’achever son cours, nom sous lequel on comprenait alors ce qui correspond à notre classe de rhétorique d’aujourd’hui.
On est moins renseigné sur son adolescence. On pense qu’il fit sa philosophie, soit à la faculté des arts de Bordeaux, soit avec des professeurs particuliers, et son droit à Toulouse, où il avait des parents du côté de sa mère. Sa liaison avec Henri de Mesmes, Paul de Foix, Guy de Pibrac et autres, alors étudiants en droit à l’université de cette ville, porte à croire qu’il en a, lui aussi, suivi les cours et que c’est là qu’il a fait leur connaissance.
C’est à cette époque (1548) qu’eut lieu à Bordeaux, à propos de l’impôt de la gabelle auquel on voulait la soumettre, le mouvement populaire dans lequel perdit la vie Tristan de Moneins, gouverneur de la ville; spectacle dont Montaigne paraît avoir été témoin et qui le frappa au point qu’après l’avoir consigné une première fois au ch. 23 du liv. Ier des Essais, I, 198, il y revient plus tard, dans les additions qu’il y fait après 1588, en vue d’une édition nouvelle.
En 1556, Montaigne, ainsi qu’il est dit plus haut, était nommé à la Cour des aides de Périgueux, par suite de la résignation faite par son père, en sa faveur, de sa charge de conseiller. L’année suivante, cette cour était fusionnée avec le Parlement de Bordeaux.
C’est peu après que Montaigne fit la rencontre de La Boétie, l’auteur du «Discours sur la servitude volontaire», comme lui conseiller à ce même parlement, avec lequel, dès le premier moment, il se lia de la plus vive et de la plus étroite amitié et dont, par ses écrits, il a fait la réputation et conservé le souvenir à la postérité.—Dans leurs rapports, nous attribuons volontiers le premier rang à Montaigne, laissant La Boétie dans la pénombre; c’est l’inverse de ce qui était. La Boétie, de trois ans plus âgé que Montaigne, supérieur à lui par le savoir, l’éducation et le caractère, aux yeux des contemporains et des deux amis eux-mêmes, tenait le rang de frère aîné. Par son exemple et ses observations discrètes, il modérait chez son ami, dont la nature droite mais indécise se prêtait à cette direction, les entraînements d’une ardeur juvénile assez prononcée, et contribuait à former l’âme réfléchie, l’esprit observateur et méditatif de l’auteur des Essais. Montaigne s’en rendait compte et nous le laisse entendre; lui mort, mort bien plus jeune que Montaigne, il n’en parle jamais qu’avec un sentiment de respect et lui rapporte tout ce qu’il a fait de meilleur. Il est à croire que si La Boétie eût vécu davantage, il eût souvent préservé son ami de l’excès de scepticisme qui a été en lui le caractère dominant. Son éducation première et son amitié pour La Boétie sont dans la vie de Montaigne les sujets favoris de ses souvenirs et de ses réflexions.
En 1555, semble avoir eu lieu le premier voyage de Montaigne à Paris pour laquelle il montre tant d’affection; il accompagnait son père, qui venait solliciter du roi le rétablissement des privilèges de la ville de Bordeaux dont elle s’était vue privée, à la suite de la sédition de 1548.
Les obsèques de Henri II en 1559 l’y ramènent et il y demeure jusqu’au sacre de son successeur, cérémonie à laquelle il a dû assister, ayant avec la cour accompli le voyage de Bar-le-Duc qui suivit.
En 1562 nous l’y retrouvons et l’y voyons prêter, sans y être convié, devant le Parlement de cette ville, le serment de profession de religion catholique, qu’en opposition à l’édit de janvier de cette même année, qui avait reconnu aux Protestants la liberté de leur culte, cette cour de justice avait imposé à tous ses membres, ce qu’imitèrent bientôt tous les autres Parlements du royaume.—De Paris, Montaigne suit la cour à Rouen, dont venait de s’emparer sur les Réformés le duc de Guise, après un siège où se place le projet d’assassinat ourdi contre ce prince, dont il est question au ch. 23 du liv. Ier. C’est durant cette excursion à Rouen que Montaigne eut occasion de voir les sauvages brésiliens venus en France dont il nous entretient ch. 31 de ce même livre, et de converser avec eux.
Rentré à Bordeaux, il assista peu après (1563) à la mort de La Boétie, dont il fait, dans une lettre à son père parvenue jusqu’à nous, un récit qu’on ne peut lire sans émotion; en le perdant, il crut perdre plus qu’un frère et ne s’en consola jamais entièrement.
Pour faire diversion à sa douleur, son père lui demanda de lui traduire l’ouvrage de Raymond Sebond, «le Livre des créatures, ou Théologie naturelle», écrit en latin mélangé d’espagnol; et aussi, le maria.
Le 25 septembre 1565, il épousait Françoise de la Chassaigne, fille d’un conseiller à la cour de Bordeaux, qui semble avoir été femme de grand sens, compagne discrète et dévouée, telle qu’il la fallait à Montaigne, possédant en ménage les qualités d’ordre et de direction qui manquaient à son mari dont elle appréciait la valeur, et vis-à-vis duquel elle eut le tact de s’effacer, lui laissant tout loisir de penser; si bien que malgré les nuages momentanés et inévitables dont on retrouve trace, cette union a été heureuse; et Montaigne, laissant à sa femme le soin exclusif de l’éducation de leur fille, a, de fait, rendu à ses qualités l’hommage le plus probant; toujours est-il qu’il lui doit deux immenses services: elle l’a déchargé des soucis du ménage et a pris soin de ses manuscrits.
Quelques mois après, en 1566, Charles IX venait à Bordeaux, où son passage fut marqué par une assez verte remontrance infligée en sa présence et en son nom au Parlement, par le chancelier de l’Hospital.
En 1568, Montaigne perdait son père. A ce moment, il terminait la traduction de Sebond et la livrait à l’impression; et, en 1570, se trouvant dans une situation de fortune qui le laissait maître d’en agir à sa guise, et un laps de temps suffisant s’étant écoulé depuis la mort de son père pour qu’il pût le faire décemment, résiliant en faveur de Florimond de Raymond son office de conseiller pour lequel il ne s’était jamais senti grand goût et qu’il s’était laissé octroyer par déférence pour la volonté paternelle, il quitta la robe pour l’épée. On ne saurait dire s’il porta celle-ci seulement en qualité de gentilhomme; il est cependant probable qu’il prit part à quelques expéditions militaires, ainsi que plusieurs passages des Essais le donnent à penser (V. N. III, 408: [Profession]), et surtout celui où il fait ce magnifique éloge de la vie des camps (ch. 13 du liv. III, III, 662), tout rempli d’un accent guerrier qui serait ridicule sous la plume d’un homme qui ne l’aurait jamais pratiquée, ce qu’auraient inévitablement fait ressortir ceux de ses contemporains tels que Brantôme, Scaliger qui étaient peu disposés pour lui.
Plus libre de son temps, et tout en ne négligeant pas aussi complètement qu’il l’insinue la gestion de son domaine, il se donne alors tout entier à la publication des œuvres de La Boétie, à laquelle il se croyait tenu, ayant hérité de ses livres et de sa bibliothèque. Ce travail fut pour lui l’occasion d’un nouveau voyage à Paris; c’est là qu’il reçut la nouvelle de la naissance et de la mort de sa première fille.
A son retour en Guyenne, envahi par un immense besoin de solitude, il s’occupe de s’aménager, chez lui, une sorte de réduit où échappant aux autres, libre de lui-même, il pût méditer à l’aise; il organise en conséquence la principale tour de son manoir, qui depuis est dite «Tour de Montaigne». L’inscription latine, dont la traduction suit, qu’avec nombre d’autres il fait tracer dans sa librairie ou bibliothèque qui devait constituer son cabinet de travail et dont il donne si complaisamment la description au ch. 3 du liv. III des Essais, peint bien quel pouvait être son état d’âme, à ce moment de son existence: «L’an du Christ 1571, y est-il dit, à l’âge de trente-huit ans, la veille des calendes[5] de mars, Michel de Montaigne, depuis longtemps déjà ennuyé de l’esclavage de la cour et des charges publiques, se sentant encore dispos, est venu dans cette retraite se reposer sur le sein des doctes vierges, espérant y passer enfin dans le calme et la sécurité les jours qui lui restent à vivre. Puissent les destins lui permettre de parfaire cette habitation, où déjà ses pères venaient agréablement se reposer et qu’il consacre à sa liberté, à sa tranquillité et à ses loisirs.»
[5] On donnait ce nom, dans la chronologie romaine, aux premiers jours de chaque mois. Les Romains comptaient par calendes, lesquelles n’existaient pas chez les Grecs, d’où le proverbe «renvoyer une chose aux calendes grecques», pour dire qu’on ne la fera jamais; à remarquer ici que la veille des calendes de mars, ou dernier jour de février, était la date anniversaire de la naissance de Montaigne.
En même temps, il commençait à écrire les Essais, cette œuvre capitale de sa vie. Il ne semble pas toutefois que ce fût avec l’idée d’en composer un ouvrage; ce n’était tout d’abord que de simples notes, sur lesquelles il transcrivait ce qui l’avait frappé dans sa lecture du jour, accompagné de quelques brèves réflexions d’un caractère général, ainsi qu’il ressort de la division du livre Ier en chapitres courts, dont plusieurs parfois sur le même sujet. Quant à ce qui est devenu plus tard et de plus en plus le dessein avoué et affiché de son livre: l’étude minutieuse de soi-même, avec parti pris de se peindre tout entier et à nu, cela paraît si peu avoir été sa première intention que, dans ces mêmes chapitres, il prend des détours pour parler de lui et ne se met en scène que sous le voile de l’anonyme, comme par exemple dans celui intitulé: «Du parler prompt, ou tardif». Ce n’est qu’à la longue qu’il s’est décidé à livrer au public ces extraits de ses lectures, les souvenirs de ses observations et de ses causeries, tout ce qu’enfin il a cueilli en faisant l’école buissonnière.
En cette même année 1571, lui naissait une seconde fille, Léonor, la seule, sur les six qu’il a eues, qui ne soit pas morte en bas âge; et, comme si le sort se prenait à railler ses projets de retraite, il était fait chevalier de l’ordre de S.-Michel, «pour ses vertus et ses mérites», dit la lettre-patente lui conférant cette distinction.
Les événements furent du reste plus forts que sa résolution; et ici s’intercalent, pour se continuer par intervalles jusqu’à la fin de sa vie, les incidents, à la vérité accidentels et passagers et sur lesquels on n’a que de très vagues données, qui font que, dans les Essais, Montaigne laisse entendre qu’il a exercé la profession militaire, ce qui du reste était alors, par circonstance, le cas d’à peu près tout gentilhomme, et ceux qui lui font attribuer à diverses époques des missions sur l’objet précis desquelles on n’est pas davantage fixé, mais qui, étant donné son caractère, son entregent, la situation à laquelle il parvint, paraissent avoir dû consister surtout en négociations auprès de certains princes et chefs principaux des divers partis. Il demeure toutefois trace de l’une d’elles, à lui confiée en 1574, par le duc de Montpensier, commandant l’armée royale en Poitou, auprès du Parlement et du Corps de ville de Bordeaux, pour qu’ils aient à prendre des dispositions de défense.
En 1577, le roi de Navarre le nomme gentilhomme de sa chambre, titre absolument honorifique pour certains, comme ce fut le cas pour lui, ne comportant aucun service auprès du prince. Ce même titre lui avait été ou lui fut dévolu aussi, la date en étant incertaine, par Charles IX ou son successeur, ainsi qu’en font foi les titres des deux premières éditions des Essais et son diplôme de citoyen romain.
En 1580, parut la première édition de son ouvrage, qui n’en comprenait que les deux premiers livres.
Montaigne qui, depuis des années déjà, avait commencé à ressentir des atteintes de gravelle et vainement avait eu recours pour les combattre aux eaux thermales de son voisinage, Aigues-Chaudes, Bagnères, se résolut à cette époque à voyager au loin, autant par goût que pour essayer si d’autres eaux ne lui seraient pas plus favorables; et aussi, pense-t-on, pour échapper aux difficultés sans cesse croissantes de la situation intérieure et à celles non moins pénibles pour lui résultant du train de vie que, chacun de son côté, menaient le roi et la reine de Navarre et de leurs rapports, qu’il déplorait d’autant plus qu’il était particulièrement attaché à tous deux.
Il se rendit d’abord à Paris où il fit hommage de son livre au Roi; puis à La Fère pour rendre les derniers devoirs au comte de Grammont, le mari de la belle Corisande d’Andouins, qui venait d’être tué au siège de cette place et dont il accompagna le corps à Soissons; et, de là, aux bains de Plombières et de Bade.
De ce voyage qui devait le tenir dix-huit mois hors de chez lui, du 22 juin 1580 au 30 septembre 1581, effectué en courant çà et là à travers la Suisse, l’Allemagne du Sud et l’Italie, Montaigne a tenu un journal qui n’a rien de remarquable au point de vue littéraire, mais est intéressant par la connaissance qu’il nous donne de son auteur; un de ses frères et un jeune seigneur d’Estissac, probablement le fils de la dame de ce nom à laquelle est dédié le ch. 7 du liv. II des Essais, l’accompagnaient.
Entré en Allemagne par Bâle, il pousse jusqu’à Augsbourg, où il cache ses nom et qualités pour qu’on le croie plus grand seigneur qu’il n’est, et d’où il revient en Italie par Venise, pour arriver à Rome où il fait un séjour de cinq mois, entrecoupé d’excursions à Notre-Dame de Lorette, où il laisse dans la Casa Santa son portrait et ceux de sa femme et de sa fille; c’était alors un grand honneur d’y figurer: «à peine est reçu à donner qui veut, dit-il, au moins c’est faveur d’être accepté»; puis il passe à Florence, et va faire une cure d’eau aux bains della Villa près de Lucques.
A son arrivée à Rome, ses livres avaient été saisis et parmi eux un exemplaire des Essais, dont l’examen assez superficiel donna lieu de la part de la censure à quelques critiques assez anodines, dont l’auteur ne tint du reste aucun compte et qui n’eurent cette fois aucune suite fâcheuse, à l’encontre de ce qui en résulta un siècle après où l’ouvrage fut frappé d’interdit.
Avant de quitter Rome, il sollicita et obtint le diplôme de citoyen romain. Bien que dans les Essais il le qualifie de «faveur vaine, qui lui fut octroyée avec toute gratieuse libéralité», il convient dans son journal avoir employé pour l’obtenir «ses cinq sens de nature»; de fait, cette concession n’était pas prodiguée.
Montaigne était aux bains della Villa, quand des lettres lui parvinrent, l’informant qu’un mois et demi auparavant, le 1er juillet 1581, il avait été, à l’unanimité, élu maire de Bordeaux. Il revint à Rome où il trouva la missive des jurats lui notifiant officiellement son élection; il s’achemina alors vers la France par le mont Cenis, laissant à Rome son frère et Mr d’Estissac.
Il avait été nommé maire sans l’avoir brigué: le souvenir des services rendus par son père dans cette charge, les quatorze années durant lesquelles lui-même avait siégé au Parlement, les deux premiers livres des Essais parus l’année précédente qui obtenaient un vif succès, ses relations l’avaient désigné au choix de ses concitoyens, en même temps que le désir d’évincer le maréchal de Biron qui quittait ces fonctions, dont il sollicitait le renouvellement pour lui ou l’attribution à quelqu’un des siens, mais qui, pendant qu’il les avait occupées, avait indisposé nombre de personnes et entre autres, à la fois, le roi de Navarre et sa femme la reine Marguerite sœur du roi de France.
Mais le caractère de Montaigne, autant que ses goûts et même sa santé, l’éloignaient des charges publiques, et il avait décliné l’honneur qui lui était fait. Les Bordelais, s’entêtant, s’étaient adressés au roi; et à son arrivée chez lui, il trouva une lettre de Henri III l’invitant à accepter: il dut céder; peut-être au fond ne fut-il pas fâché de cette contrainte, car il était sans ambition, mais non sans vanité.
Ses débuts furent heureux. A une époque des plus troublées, il eut le mérite de contribuer à maintenir la tranquillité dans la ville et à la conserver à l’autorité royale, prêtant à cet effet un concours précieux au maréchal de Matignon, lieutenant du roi en Guyenne; toutefois sa réélection en 1583, au bout de deux années après lesquelles ses pouvoirs prenaient fin, ne fut pas unanime et donna lieu à des protestations auprès du Conseil du roi qui, nonobstant, la confirma.
Les principaux actes de sa gestion au point de vue administratif furent: une action intentée à un établissement d’enfants assistés, relevant des Jésuites, où, par faute de soins, la mortalité élevée accusait de la négligence (1582); la solution de difficultés résultant d’impôts nouveaux, ce qui motiva un voyage de Montaigne à Paris (1582); la rédaction et mise en application de nouveaux statuts pour le collège de Guyenne (1582); des négociations pour la levée d’obstacles apportés à la libre navigation de la Garonne dans la partie supérieure de son cours (1583); un projet de reconstruction de la tour de Cordouan. A citer parmi ses actes d’intervention politique pendant la durée de son mandat, l’avortement des projets conçus par Vaillac, gouverneur du château Trompette, dans le but une première fois de livrer cette forteresse à la Ligue, une seconde fois de déterminer dans la ville un mouvement en faveur de ce parti (1583), épisodes mentionnés au ch. 23 du livre Ier des Essais.
C’est durant ce temps qu’Henri de Navarre, menant avec lui quarante de ses gentilshommes et ses équipages de chasse, vint pour la première fois à Montaigne dont pendant deux jours il fut l’hôte (1584); quelques mois auparavant était mort le duc d’Anjou, dont la disparition faisait du roi de Navarre l’héritier du trône de France.
Deux mois avant que la mairie de Montaigne touchât à sa fin, la peste avait éclaté à Bordeaux, avec une intensité telle, que «quiconque, en ville, écrivait à la date du 30 juin le maréchal de Matignon venu pour se rendre compte de la situation, ayant moyen de vivre ailleurs, l’avait, à peu d’exceptions près, abandonnée». Montaigne était alors absent; la police sanitaire n’étant pas de son ressort, il ne crut pas devoir y retourner pour simplement présider, comme il était d’usage, la séance où devait être élu son successeur; convoqué à cet effet, il déclina nettement l’invitation, ce dont du reste sur le moment et pendant les siècles qui suivirent personne ne songea à lui faire reproche. Certains, de nos jours, se sont montrés sur ce point beaucoup plus sévères à son égard; mais, en dehors même du peu d’importance effective de l’acte auquel il s’est dérobé, il faut reconnaître à sa décharge que les idées de l’époque n’imposaient pas aux grands, comme il est passé dans les mœurs d’aujourd’hui, de tenir ferme à leur poste et de donner l’exemple en face de ces fléaux qui défiaient tout remède humain. Ceux qui restaient pouvant partir, semblaient héroïques; ceux qui fuyaient n’étaient pas estimés forfaire à l’honneur.
Cependant la contagion s’était étendue, avait atteint le Périgord, et pendant six mois, fuyant devant elle, suspect à tous à la moindre indisposition des siens, Montaigne dut errer avec sa famille, d’abri en abri, cherchant un asile qu’ils ne trouvaient nulle part. Puis, quand la peste prit fin, ce furent les calamités de la guerre civile qui vinrent à fondre sur lui. Les excès et les désordres se poursuivant sans cesse, notamment les méfaits des maraudeurs pires que des ennemis déclarés, finirent par l’atteindre; et, en 1586, son manoir jusqu’alors indemne fut envahi, pillé, et ses terres et ses tenanciers ruinés pour longtemps.
De cette époque date la cordialité de ses relations avec Charron, chanoine et théologal de l’église primatiale[6] de Bordeaux, dont il semble avoir fait la connaissance il y avait quelques années déjà, alors qu’il était maire, qui devint son ami et son disciple et auquel il inspira son «Livre de la Sagesse», ouvrage de morale estimé, écho hardi des Essais, bien inférieur toutefois à son modèle.
[6] Théologal, chanoine plus spécialement chargé dans un chapitre de l’étude des questions de théologie.—Primatiale, église cathédrale relevant directement de l’archevêque qui est primat d’Aquitaine.
En 1587, trois jours après la bataille de Coutras livrée dans ses environs, Henri de Navarre regagnant le midi où l’appelaient ses amours, au lieu de poursuivre son adversaire et de tirer ainsi parti de sa victoire, vint à nouveau passer la nuit à Montaigne, bien que le seigneur du lieu tînt pour l’armée battue.
Entre temps, celui-ci s’occupait des Essais, faisait de nombreuses additions aux deux premiers livres et composait le troisième où il se laisse aller à parler de lui bien davantage et avec plus d’expansion. Son manuscrit à point, il se rend à Paris pour le faire imprimer (1588). Ce devait être pour la dernière fois; et c’est chemin faisant, que, dans la forêt de Villebois près d’Orléans, il tombe dans le guet-apens qu’il raconte, ch. 12, liv. III, et qui se termina pour lui mieux qu’il ne semblait au début.
Le bruit de son arrivée, l’annonce d’une nouvelle édition de son livre, lui valurent la visite de Mlle de Gournay, alors âgée de 23 ans, qui s’était éprise de son talent et dont l’admiration enthousiaste fit sa conquête. Invité à Gournay, près de Compiègne, par Mme de Gournay mère, Montaigne y séjourna près de trois mois, en deux ou trois fois.
Mais les moments heureux qu’il y passa furent troublés par de graves événements politiques: la journée des Barricades (12 mai 1588), le départ de Henri III pour Chartres et Rouen, enfin la réunion à Blois des Etats généraux. Montaigne, en ces circonstances, se fit un devoir de témoigner d’autant plus de fidélité au roi, qu’il était en situation difficile; ses allées et venues de Paris à la cour le rendirent suspect à la Ligue, et, un jour qu’il rentrait de Rouen (10 juillet 1588), sur l’ordre du duc d’Elbeuf, il fut arrêté et conduit à la Bastille, en manière de représailles pour l’arrestation, en Normandie, d’un gentilhomme parent des Guises; sa détention ne fut que de quelques heures, l’intervention de Catherine de Médicis le fit relâcher le jour même.
A Blois, il eut une crise de gravelle qui faillit l’emporter et hâta son retour en Guyenne, d’où il était absent depuis plus de sept mois; il y arrivait, quand vint l’y surprendre la nouvelle du meurtre du duc et du cardinal de Guise (décembre 1588). Rentré chez lui, en dépit de l’affaiblissement constant de ses forces, il se remet à parfaire son œuvre, ajoutant encore au texte des Essais en vue d’une réimpression nouvelle.
A cette époque se place le mariage de sa fille Léonor avec François de la Tour (27 mai 1590). Deux mois après ils le quittaient pour aller vivre chez eux en Saintonge, et, en 1591, le rendaient grand-père d’une petite-fille.
Entre temps, en 1589, survenait l’assassinat d’Henri III qui faisait Henri de Navarre roi de France. Montaigne se rallia franchement au nouveau roi, auquel l’unissait son affection de si ancienne date; mais en raison de son état de santé, de son caractère même, le concours qu’il lui prêta fut plus moral qu’effectif; et quelque insistance que mît Henri IV à l’attirer à lui, il déclina ses offres, ajournant à venir le joindre au jour prochain où il pourrait le saluer dans sa capitale. Mais il comptait sans la mort qui était plus proche et la victoire plus éloignée qu’il ne pensait[7]. Le 13 septembre 1592, Montaigne mourait; il était âgé de cinquante-neuf ans.
[7] L’entrée d’Henri IV à Paris n’eut lieu qu’en 1594.
Depuis quelque temps déjà, ses souffrances s’étaient notablement accrues, et en particulier les maux de gorge dont, concurremment avec la gravelle, il souffrait depuis des années. Il ne pouvait plus douter de sa fin prochaine. II ne s’en effraya pas. Ce sceptique mourut comme un croyant, avec courage et fermeté, sans que, grâce, il est vrai, aux réserves qu’il avait émises sur sa foi religieuse, rien, dans sa fin, démentît en quoi que ce soit sa vie et ses écrits. Le jour même de sa mort, il avait fait mander quelques gentilshommes, ses plus proches voisins, pour leur faire ses adieux. Il expira en pleine connaissance de lui-même, au moment de l’élévation, pendant l’office divin, qu’il avait fait commencer dès qu’ils se trouvèrent réunis. Quelques jours avant, il avait distribué à ses gens, de sa propre main, les legs qu’il leur destinait. Par testament, il laissait Montaigne et ses dépendances au premier enfant mâle à naître de sa fille Eléonore, et attribuait à Charron ses armoiries.
Il fut inhumé dans l’église du couvent des Feuillants à Bordeaux.
Quand son mari vint à lui manquer, après une union qui avait duré plus de vingt-sept ans, Mme de Montaigne se donna la double tâche de lui ériger un tombeau et de faire rééditer les Essais conformément aux dernières volontés de leur auteur.
Ce ne fut qu’en 1614 que le monument funéraire qu’elle voulait lui consacrer fut achevé: il y est représenté en grandeur naturelle, étendu sur un sarcophage, revêtu d’une armure, ayant son casque et ses gantelets à côté de lui, et un lion couché à ses pieds, si bien que malgré ses armes, «on hésiterait à reconnaître le paisible Montaigne sous cet appareil guerrier», si deux épitaphes, l’une en latin, l’autre en grec, gravées l’une d’un côté, l’autre de l’autre, résumant sa vie et sa doctrine, ne renseignaient absolument à ce sujet (P. Bonnefon).—Toutes deux ont été composées par Jean de St-Martin avocat au parlement de Bordeaux. La première, pompeuse et banale, est sans valeur. La seconde résume assez bien sa vie et ses idées; elle est ainsi conçue:
«A Michel Montaigne, Périgourdin, fils de Pierre, petit-fils de Grimon, arrière-petit-fils de Ramon, Chevalier de S.-Michel, citoyen romain, natif de Bordeaux, ancien maire de la cité des Bituriges, homme né pour la gloire de la nature; dont la douceur de mœurs, la finesse d’esprit, la facilité d’élocution et la justesse de jugement ont été estimées au-dessus de la condition humaine; qui a eu pour amis les rois les plus illustres, les plus grands seigneurs de France et même les chefs du parti égaré, quoique lui-même fût d’une moindre condition et fidèle observateur des lois et de la religion de ses pères. N’ayant jamais blessé personne, aussi incapable de flatter que d’injurier, il reste cher à tous indistinctement. Ayant toujours fait profession, dans ses discours et dans ses écrits, d’une sagesse à toute épreuve contre toutes les attaques de la douleur, après avoir lutté longtemps avec courage contre les assauts répétés d’une maladie implacable, égalant ses écrits par ses belles actions, il a fait, avec la volonté de Dieu, une belle fin à une belle vie.
«Il vécut cinquante-neuf ans, sept mois et onze jours, et mourut le 13 septembre de l’an du salut 1592.
«Françoise de Lachassaigne, pleurant la perte de cet époux fidèle et constamment chéri, lui a érigé ce monument, gage de ses regrets.»
En 1800, la dépouille de Montaigne fut transférée en grande pompe au musée de la ville; mais il se trouva que par le fait d’une erreur ce n’était pas son corps, mais celui d’une de ses nièces inhumée au-dessus de lui, qu’on avait déplacé. Il continuait donc à demeurer à la place qu’il occupait depuis deux cents ans, quand, en 1871, l’incendie de l’église où il reposait, qui respecta son mausolée, amena son transfert à titre provisoire dans la chapelle du lycée et plus tard, en 1886, dans le vestibule des Facultés de Bordeaux construites sur l’emplacement du couvent des Feuillants; c’est là qu’on le voit actuellement, tandis qu’on n’a pu retrouver le petit vaisseau contenant le cœur de l’illustre philosophe, déposé à son décès dans l’église de S.-Michel de Montaigne. Rien n’indiquant qu’il en ait été enlevé, il doit s’y trouver encore, seulement on ignore où il avait été placé.
En 1616, dans ce même tombeau qui réunit ainsi le père et la fille, avait été inhumée Léonor. Quant à Françoise de la Chassaigne, qui mourut en 1627, à l’âge de 83 ans, ayant survécu trente-cinq ans à son mari, elle alla reposer dans l’église de S.-Michel.
Léonor s’était mariée deux fois: veuve de François de la Tour, elle avait épousé en secondes noces le vicomte de Gamaches; elle en eut une seconde fille, Marie; c’est par Marie de Gamaches, mariée à un de Lur Saluce, que s’est formée la descendance directe de Montaigne représentée aujourd’hui par les familles O’Kelly-Farrell, de Ségur, de Puységur et de Pontac. (Voir le tableau généalogique ci-contre).
GÉNÉALOGIE ET DESCENDANCE DE MONTAIGNE
| Ramon Eyquem (1402 à 1478), marié en 1449 Isabeau de Ferraignes. Acquéreur en 1477 du fief de Montaigne | |||||||||
| Pierre (1452-1480), n’a pas été marié. | |||||||||
| Peregrina, épouse de Lansac. | |||||||||
| Audeta, épouse Verteuil. | |||||||||
| Grimon Eyquem, né vers 1450, m. en 1519, marié à Jehanne du Four | |||||||||
| Thomas, dit M. de St-Michel, de ce qu’il était curé de cette paroisse, mort peu âgé. | |||||||||
| Pierre (minor), dit Seigneur de Gaujac, chanoine de Bordeaux, curé de Lahontan, m. à 67 ans. | |||||||||
| Raymond, seigneur de Bussaguet, conseiller au parlement de Bordeaux, m. vers 1567. | |||||||||
| Blanquine, épouse de Belcier. | |||||||||
| Jehanne, épouse Dugrain. | |||||||||
| Pierre Eyquem, escuyer, seigneur de Montaigne (1495 à 1568), marié en 1528 à Antoinette de Louppes, née de 1506 à 1510, morte, croit-on, vers 1601. | |||||||||
| Arnaud Pierre | } | aînés de Michel, morts en bas âge avant sa naissance. | |||||||
| Thomas, né en 1534, seigneur de Beauregard, protestant, épouse en secondes noces Jacquette d’Arsac, belle-fille de La Boétie. | |||||||||
| Pierre, seigneur de la Brousse (1535 à 1597), ne semble pas avoir été marié. | |||||||||
| Jeanne, née en 1536, protestante, épouse Richard de Lestonna, conseiller au parlement de Bordeaux. | |||||||||
| Arnaud, dit capitaine St-Martin (1541 à 1564). | |||||||||
| Léonor, née en 1552, mariée à Thibaud de Camain, conseiller au parlement de Bordeaux. | |||||||||
| Marie, née en 1554, femme de Bernard de Cazalis. | |||||||||
| Bertrand, né en 1560, seigneur de Mattecoulom, mort sans postérité, ne semble pas avoir été marié. | |||||||||
| MICHEL, seigneur de MONTAIGNE (1533 à 1592), auteur des Essais. Ép. en 1565 Françoise de la Chassaigne (1544 à 1627); en a six filles, dont cinq meurent avant l’âge d’un an. | |||||||||
| Léonor de Montaigne, (1571 à 1616). | |||||||||
| En 1590, François de Latour (m. en 1594). | |||||||||
| 1.—Françoise de Latour (1591 à 1613). Épouse en 1600 Honoré de Lur (1594 à 1660) (elle avait 9 ans et son mari en avait 6) | |||||||||
| Charles de Lur (vicomte d’Oreillan) (1612 à 1639). Tué au siège de Salces (Roussillon). Mort sans postérité. | |||||||||
| En 1608, le vicomte de Gamaches[a] | |||||||||
| 2.—Marie de Gamaches (1610 à 1683). Épouse en 1627 Louis de Lur, Baron de Fargues (m. en 1696) | |||||||||
| Honoré de Lur et Louis de Lur, qui étaient frères, ont épousé les deux sœurs utérines. | 1 Charles-François (1638 à 1669), mort sans postérité. | ||||||||
| 2 Philbert, né en 1640, sans autre renseignement. | |||||||||
| 3 Marguerite, épouse L. de Laneau, m. sans enfants. | |||||||||
| 4 Jeanne, épouse L. de Saint-Jean[]. | |||||||||
| 5 Claude-Madeleine, épouse L. de Ségur[c]. | |||||||||
[a] A partir de 1622 où, remarié, il quitte Montaigne et se retire dans ses terres, sa trace se perd.
[] De Jeanne de Gamaches, descendent les O’Kelly-Farrell, les Farrell et les Puységur.
[c] De Claude-Madeleine descendent les Ségur-Montaigne et les Pontac.
En outre de la traduction de la «Théologie naturelle» de Sebond et des Essais, on a encore de Montaigne: quelques traductions d’ouvrages grecs et latins accompagnées de dédicaces, quelques poésies en latin et en français, le journal de ses voyages, trouvé dans un grenier de son manoir, publié pour la première fois en 1774 et dont le manuscrit a disparu, une éphémeride assez succincte, enfin quelques lettres: une d’elles à son père, sur la mort de La Boétie, est assez étendue et mérite attention; les autres sont sans importance.
On lui a attribué la rédaction d’instructions, rédigées en 1563, par Catherine de Médicis, à l’adresse de Charles IX qui venait d’atteindre sa majorité; il y a tout lieu de croire qu’il y est complètement étranger, et qu’elles ont été dictées par la reine à un homonyme de Montaigne remplissant auprès d’elle les fonctions de secrétaire, le même probablement au profit duquel elle faisait délivrer en 1586 une ordonnance de paiement de 150 écus, que l’on a retrouvée, «pour renouveler un des chevaux de sa charriote et acheter quelques hardes qui lui sont nécessaires».
Mais tout ce qui a trait à l’auteur des Essais s’efface devant l’éclat de cette œuvre capitale; par elle, la mémoire de Montaigne rayonne d’une gloire qui se maintient en ces temps où tout va passant si rapidement: sa statue orne le principal site de Périgueux; il existe de lui de nombreux bustes et portraits; en bien des villes, des lycées, des promenades, des avenues, des rues portent son nom; pendant la Révolution française il a été le sujet d’une comédie; son éloge a été mis au concours, et innombrables sont les ouvrages et articles de littérature, critiques et autres, dont il a été l’objet. Par-dessus tout, son livre traduit à l’étranger en plusieurs langues, sans cesse réédité en France à toutes époques, introduit par extraits dans l’enseignement, lui a donné l’immortalité en ce monde.
Bien que passant trop légèrement sur le scepticisme confinant à l’égoïsme qui est le fond de cette existence et la flattant un peu, Villemain dans son panégyrique de Montaigne l’a très heureusement résumée et appréciée: «Sa vie, dit-il, offre peu d’événements: elle ne fut point agitée; c’est le développement paisible d’un caractère aussi noble que droit. La tendresse filiale, l’amitié occupèrent ses plus belles années. Il voyagea, n’étant plus jeune, et n’ayant plus besoin d’expérience; mais son âme, nourrie si longtemps du génie antique, retrouva de l’enthousiasme à la vue des ruines de Rome.—Malgré son éloignement pour les honneurs et les emplois, élu par le suffrage volontaire de ses concitoyens, il remplit deux fois les fonctions de premier magistrat dans la ville de Bordeaux. Il était plus fait pour étudier les hommes que pour les gouverner: c’était l’objet où se portait naturellement son esprit; il s’en occupait toujours jusque dans le calme de la solitude et dans les loisirs de la vie privée.—Les fureurs de la guerre civile troublèrent quelquefois son repos; et sa modération, comme il arrive toujours, ne put lui servir de sauvegarde. Cependant ces orages même ne détruisirent pas son bonheur. C’est ainsi qu’il coula ses jours dans le sein des occupations qu’il aimait, libre et tranquille, élevé par sa raison au-dessus de tous les chagrins qui ne venaient point du cœur, attendant la mort sans la craindre, et voulant qu’elle le trouvât «occupé à bêcher son jardin et nonchalant d’elle».—Les «Essais» ne furent pour lui qu’un amusement facile, un jeu de son esprit et de sa plume. Heureux l’écrivain qui, rassemblant ses idées comme au hasard, et s’entretenant avec lui-même, sans songer à la postérité, se fait cependant écouter d’elle. On lira toujours avec plaisir ce qu’il a produit sans effort. Toutes les impressions de sa pensée, fixées à jamais par le style, passeront aux siècles à venir. Quel fut son secret? Il s’est mis tout entier dans son ouvrage; aussi en lui l’homme ne sera jamais séparé de l’écrivain, non plus que son caractère ne le sera de son talent.»
LES ESSAIS.
«Livre consubstantiel à son auteur», écrit Montaigne (liv. II, ch. 18, II, 524 et N. [Autheur]); autrement dit: mon livre et moi ne faisons qu’un (III, 244).
Les ESSAIS et leur auteur sont en effet inséparables: qui analyse l’un, analyse l’autre, ils ne sauraient être analysés l’un en dehors de l’autre; et d’autre part, le proverbe qui dit que nous pouvons nous flatter de connaître l’homme avec qui nous avons mangé un boisseau de sel est ici en défaut: qui peut dire en effet combien d’exemplaires des Essais il faut avoir usés avant de croire qu’on connaît Montaigne!
Ondoyant et divers, est sa caractéristique essentielle en même temps qu’il nous apparaît être tel ou tel suivant nos propres sentiments, suivant même nos dispositions du moment; on ne le tient jamais; aucune doctrine n’est tellement sienne qu’il ne puisse avoir soutenu, dans quelque coin des Essais, la doctrine contraire.
Aux yeux des uns, il est le plus naturel, le plus pratique, le plus simple des sages, et voilà de quoi plaire au plus grand nombre; aux yeux des autres, il est le plus avisé, le plus fin, le plus raffiné des libres penseurs, et voilà de quoi plaire aux plus délicats; généralement on aime sa hardiesse, quelques-uns le trouvent osé; d’autres le louent de maintenir à l’état de questions ouvertes une foule de problèmes que ceux-là estiment préférable d’écarter en les passant sous silence.
A première vue moraliste de premier ordre, le jugement et la connaissance du cœur humain priment en lui l’érudition et sa morale n’effarouche pas comme celle de tant d’autres qui l’ont devancé ou suivi. Sous une forme simple et attrayante, il nous montre combien du fait même de la nature, dont notre raison est l’interprète, sont faciles et agréables la recherche de la vérité et la pratique de la vertu, quel contentement elles sont susceptibles de nous procurer, et que sous leur action réconfortante peu à peu l’apaisement se fait en nous. Loin de nous détourner des jouissances qu’il nous est donné de ressentir ici-bas, il nous incite à ne pas les dédaigner, nous mettant seulement en garde contre l’abus; comme aussi à patienter avec les misères de l’existence, en les comparant à ce qu’elles pourraient être, et considérant qu’il est toujours loisible de s’y soustraire à qui elles sont devenues intolérables.—Élevé dans la pratique de la foi catholique la plus orthodoxe, il la confesse à maintes reprises, tout en évitant avec grand soin d’en discuter les dogmes.—Partisan de la royauté qui, pour lui, représente l’ordre, base essentielle des sociétés, la domination populaire ne lui semble pas moins être la plus naturelle et la plus équitable; mais par-dessus tout, il est ennemi de la violence et des abus d’où qu’ils viennent; rebelle à toute contrainte, il veut pour chacun la liberté la plus absolue uniquement limitée par l’obligation de ne pas porter atteinte à celle d’autrui et d’observer les lois.
Et nonobstant, en le scrutant davantage, peut-on nier que sous le rapport philosophique, nul plus que lui ne se soit évertué à démontrer l’inanité de tout système et l’impuissance de l’esprit humain? Rien n’est absolu, tout est relatif, est sa conclusion en toutes choses.—Personne a-t-il mieux montré à quel point un homme peut être irréligieux, avec la volonté de n’être pas antireligieux! jamais personne n’a fait plus complètement abstraction de la vie éternelle; sa religion est toute de surface et d’étiquette. Lui si prolixe en citations, use relativement assez peu de l’Ecriture Sainte et de la Bible, tout juste assez pour ne pas paraître les ignorer, et sa solution de la question religieuse n’est autre en définitive que de «demander à son curé ce qu’il faut croire et n’y plus penser».—Ces mêmes lois, pour lesquelles, comme citoyen, il professe le plus grand respect, comme penseur il a pour elles, et pour toutes en général, un mépris absolu, convaincu qu’il est que pas une n’est fondée sur la raison et que leur existence seule fait leur autorité (Stapfer).—Il est humain, réprouve toute rigueur inutile et s’apitoye volontiers sur le sort des malheureux; il est de commerce facile, c’est incontestable; mais de la question sociale il ne dit mot, et d’autre part que d’égoïsme en lui! C’est à un degré tel qu’imbu de ses idées, un homme peut vivre heureux, mais qu’une nation chez laquelle chacun s’inspirerait de pareils sentiments, résigné à tout plutôt que d’accepter d’être troublé dans sa quiétude, laissant aux autres le soin de lutter pour ce que soi-même on approuve, souhaite ou désire, serait immanquablement perdue. Et c’est bien là ce qui nous menace: notre bourgeoisie qui forme le fond sérieux de notre population, absolument formée sur ce modèle, à peu près satisfaite de son sort, ne voit, elle aussi, rien au delà (le bien-être est mère de la veulerie); n’ayant au cœur qu’une passion, l’égoïsme, elle se désintéresse du flot montant des revendications des classes ouvrières auxquelles elle ne veut pas prêter l’attention, attacher l’importance qu’elles méritent, soit pour y donner satisfaction, soit pour y résister, ne semblant pas se douter qu’en politique comme à la guerre, pour avoir la paix il faut être fort et redouté, et prévoyant; regarder en face les difficultés, et les combattre en prenant les devants et non s’incliner. Que peut-on voir en effet de plus probant sur cette disposition d’esprit chez Montaigne que ces passages mêmes de son livre: «Ie me contente de iouïr du monde sans m’en empresser, de viure vne vie seulement excusable et qui seulement ne poise ny à moi ny à autrui.»—«Si ne sçais à l’examiner de pres, si selon mon humeur et mon sort, ce que i’ay à souffrir des affaires et des domestiques, n’a point plus d’abiection, d’importunité et d’aigreur, que n’auroit la suitte d’vn homme, nay plus grand que moy, qui me guidast vn peu à mon aise.»—«Ie hay la pauureté à pair de la douleur; mais ouy bien, changer cette sorte de vie à vne autre moins braue et moins affaireuse.»—«Ie me consolerois aysement de cette corruption des mœurs presentes de nostre estat, pour le regard de l’interest public; mais pour le mien, non. I’en suis en particulier trop pressé.»—«La plus honorable vacation est de seruir au publiq et estre vtile à beaucoup. Pour mon regard, ie m’en despars, partie par conscience, partie par poltronerie» (ch. IX du liv. III, III, 390, 392, 396). Ce scepticisme outré, dont on lui fait reproche, s’explique bien, du reste, par les circonstances dans lesquelles il se trouvait. En politique, les partis changeaient de thèse au fur et à mesure que les événements se produisaient, et chacun changeait de parti suivant ce qu’il croyait plus avantageux, les convictions n’y étaient généralement pour rien. En matière religieuse, son père était catholique, sa mère protestante, ses frères et sœurs tenaient les uns pour la première de ces religions, les autres pour la seconde; les discussions en famille sur les mérites de l’une et de l’autre devaient être fréquentes en ce temps où elles étaient l’une des causes essentielles des troubles qui agitaient si profondément la France. Ce devait être pour lui, qui aimait à penser, un sujet de méditations constantes, et la méditation en pareille matière, quand la raison seule s’en mêle à l’exclusion de la foi (et, chez lui, chacune avait son heure), conduit, ainsi qu’il le dit, «ayant tout essayé, tout sondé, à ne trouuer en cet amas de choses diuerses, rien de ferme, rien que vanité» (II, 226); «toutes choses nous sont occultes, il n’en est aucune de laquelle nous puissions établir quelle elle est» (II, 244).
Ste-Beuve l’appelle «le plus sage des Français»; c’est beaucoup dire, mais à coup sûr, Montaigne fut un sage; il est un maître sous le rapport du bon sens, pour cette moyenne de l’humanité qui forme un groupe si considérable et si honorable, qui n’est bien capable au cours ordinaire de la vie que d’une sagesse courageuse encore, mais tempérée et modeste; il nous gouverne, nous dirige, nous inspire, il est le héros et le hérault du bon sens; et, quand il a affaire à des âmes plus hautes, plus sévères à la fois et plus ardentes, il ne les conquiert pas, mais néanmoins il les séduit, les charme jusqu’à les inquiéter; il s’en fait non des amies, mais, ce qui est plus flatteur, des ennemies qui ne peuvent détacher de lui ni leurs pensées, ni leurs regards (Faguet).—Et cependant, si l’on vous disait d’un homme, sans le nommer: Il a traversé l’étude, la magistrature, la cour, la guerre, l’administration, et nulle part il ne s’est arrêté, ni engagé à fond. Rentré dans la vie privée, il n’y a point pris racine; il a jugé que les devoirs et les intérêts domestiques étaient encore un cercle trop large, pour ce que j’appelle sa paresse, une charge trop lourde, pour ce qu’il appelle son indépendance; il s’est isolé de sa famille après s’être isolé du monde: comme mari, comme père, il a cru faire assez en laissant sa femme gronder à l’aise et sa fille s’élever au hasard, pendant qu’il s’enfermait et rêvait dans une tourelle réservée de son petit château, sans jamais faire aucun effort pour autrui. Un tel homme peut-il réellement être considéré comme le type de l’homme vraiment sage? Que pouvait-il y faire autre que d’observer cet être unique, ce moi auquel il avait réduit son univers, que par moment il maltraite en paroles, mais dont il est évidemment trop jaloux, pour qu’on admette qu’il n’en était pas amoureux; et, frappé des contrariétés et des complexités de sa nature, concluant de lui-même à nous tous, pouvait-il se représenter l’homme autrement qu’une énigme indéchiffrable? (G. Guizot).—«Mérite-t-il d’être pris pour modèle, celui qui se félicite d’être arrivé à ce point de philosophie qu’il puisse mourir sans regret de chose quelconque, non pas même de sa femme et de ses enfants; qui, pour n’être point importuné à ce moment par la présence de ses amis et de ses proches dont il soupçonne les larmes, pour n’être point obligé de consoler leur douleur ou soutenir leur faiblesse, souhaite d’aller souffrir et mourir parmi des mercenaires et des inconnus; qui, apprenant la mort de sa fille unique, envoie à sa femme une lettre badine, avec un traité de Plutarque pour la consoler?» (Biot).
Pour nous, qui avons vécu des années avec lui, Montaigne nous apparaît vif, exubérant, et avec cela nonchalant, répugnant à prendre une décision; très malin, très piquant sous une certaine rondeur d’allures, sociable néanmoins, d’humeur facile, indulgent pour autrui et en somme agréable compagnon, ne se sachant pas du reste mauvais gré d’être le bonhomme qu’il paraît et qu’il fait plus encore peut-être qu’il ne l’est; ayant le jugement sain, l’âme sincère, mais la conscience peu sévère; c’est un penseur capricieux mais profond, qui a de l’originalité, le culte de l’antiquité, du pittoresque dans son style, nerveux, écrivant au jour le jour, par passe-temps, mais s’intéressant peu à ce qui n’est pas lui, dont il parle avec franchise, tout en ne confessant guère que les défauts dont on se fait généralement gloire dans le monde; d’un égoïsme profond, répugnant à l’action et aimant par-dessus tout le calme et le repos; d’un scepticisme achevé, qui le porte à accepter par trop toutes les faiblesses humaines, sans jamais provoquer un effort quel qu’il soit pour les prévenir ou les refréner; et cependant sensible à la vertu et réprouvant le vice; admirateur du beau et du bien, tout en se reconnaissant incapable d’y atteindre; prenant ses maux en patience, compatissant à ceux d’autrui, résigné à ce qu’il ne peut empêcher, se contentant de son sort; pondéré, n’exagérant rien, ne se passionnant pas; ne se croyant pas infaillible; tolérant, n’imposant pas ses idées, respectant les opinions des autres et même leurs erreurs; considérant la versatilité comme inhérente à la nature humaine et ne s’en étonnant pas; fuyant les discussions; à tout procès, préférant un accommodement; assoiffé de liberté pour lui et pour autrui; respectueux des pouvoirs établis, non qu’il les tînt comme parfaits, mais parce qu’il estimait qu’il n’y a rien qui ne prête à la critique et qu’il ne donnait point dans les utopies; tout en étant d’un parti, se conciliant les autres, sans manquer ni à ses obligations, ni à ses propres sympathies; ne se mêlant aux affaires publiques qu’à son corps défendant, et faisant alors, sans jamais outrepasser, ce qu’il croyait être son devoir; cherchant à esquiver toute ingérence dans les intérêts et les affaires des autres, ne s’occupant même que modérément des siennes, préférant l’inconvénient d’être volé à l’obligation de surveiller ses domestiques; ne s’obstinant pas à vouloir pénétrer quand même la raison de ce qui est; se laissant vivre, ne faisant fi d’aucune des jouissances et agréments que l’existence comporte; envisageant la mort sans appréhension, constamment préparé à sa venue; fidèle à la religion de ses pères, moins par conviction, que pour n’être pas troublé par l’ignorance où nous sommes de ce qui se passe après nous, et, parce qu’il trouvait difficilement à accommoder sa foi avec sa raison, évitant avec le plus grand soin de les mettre en présence. Avec cet ensemble de défauts et de qualités, honnête sans être parfait, satisfaisant, en ces temps extraordinairement agités, aux conditions essentielles de ce qui procure à l’homme cette tranquillité relative du corps et de l’âme, qui en somme est le bonheur tel qu’il peut être ici-bas, réalisant l’aurea mediocritas d’Horace, Montaigne est un consolateur précieux et, à ce titre, vaut d’être lu et médité de tous.
L’ouvrage de Montaigne est un vrai répertoire de souvenirs et de réflexions nées de ces souvenirs. Sur chaque sujet, il commence par dire tout ce qu’il sait et il finit par dire ce qu’il croit et naïvement, en toutes choses, le pour et le contre; c’est un penseur profond, mais capricieux; et le cours de ses idées l’entraîne sans cesse à tous les points imaginables de l’horizon. On lui a reproché de conter trop d’histoires, mais c’est précisément par là qu’il arrive à son but: nous montrer l’homme dans toutes les attitudes.
Le succès des Essais s’affirma assez rapidement, bien qu’il semble que ses contemporains aient été plus vivement choqués que nous ne le sommes aujourd’hui, des incorrections et des singularités de son style; Pasquier lui reprochait qu’en plusieurs endroits de son livre, on reconnaissait «je ne sais quoi du ramage gascon», et l’invitait à les corriger, ce dont, du reste, il se garda bien.
Déjà à la fin de son siècle, Juste Lipse avait surnommé l’auteur des Essais «le Thalès français» et de Thou, qui le qualifie d’«Homme franc, ennemi de toute contrainte», lui promet l’immortalité; par contre Scaliger l’appelle «un ignorant hardi», et les gens d’Église le traitent de «sophiste».
Dès le milieu du XVIIe siècle, les Essais étaient presque universellement répandus, beaucoup déjà s’en inspirent et bien diverses sont, à cette époque, les appréciations émises à leur sujet:
Le cardinal Duperron les dénomme «le bréviaire des honnêtes gens».
Bacon écrit ses Essais ayant sous les yeux ceux de Montaigne, qu’il comparait au travail des abeilles.
Guez de Balzac dit en en parlant: «Ce n’est pas un corps entier, c’est un corps en pièces, tant l’auteur est ennemi de toute liaison soit de la nature, soit de l’art. Il sait bien ce qu’il dit, mais ne sait pas toujours ce qu’il va dire; s’il a dessein d’aller dans un lieu, le moindre objet qui lui passe devant les yeux, le fait sortir de son sujet pour courir après ce nouvel objet; mais il s’égare plus heureusement que s’il allait tout droit et ses digressions sont agréables et instructives», et il le tient comme ayant porté la raison humaine aussi haut qu’elle peut s’élever, soit en politique, soit en morale.
Mézeray l’appelle «un Sénèque chrétien».
S.-Evremond dit qu’il «s’y plaira toute sa vie».
Pascal, qui avait commencé par le lire avec passion et le goûter très vivement, s’élève contre les tendances païennes de sa morale, lui reproche de mettre toutes choses dans un doute universel, ce qui est en effet la caractéristique de sa philosophie, et trouve bien sot le projet qu’il a eu de se peindre. Sur ce dernier point, M. Faguet a depuis observé judicieusement: «qu’en tous cas, le sot projet ne fut pas de s’étudier et de se connaître; que c’est peut-être notre premier devoir que de savoir ce que nous sommes; à qui, en nous, nous avons affaire; que rien n’est plus digne d’un esprit sérieux, ne lui est plus nécessaire, ne s’impose plus à lui». Et cependant, malgré les violentes attaques dont il le poursuit, allant jusqu’à l’accuser de ne penser qu’à mourir lâchement et mollement, nul plus que Pascal n’a emprunté à Montaigne, à la vérité sans le nommer, si bien qu’on a pu dire que, malgré les différences profondes qui les séparent, la Bible est le seul livre qui ait agi sur Pascal plus que les Essais; et que, par une dévotion outrée et mal dirigée, il en est arrivé au même point que Montaigne par son scepticisme exagéré.
Après Pascal, c’est l’école de Port-Royal qui, tout en convenant que Montaigne a beaucoup d’esprit, lui reproche qu’après avoir bien aperçu le néant des choses humaines, il croit peu à celles du ciel et réduit la philosophie à l’art de vivre à son aise ici-bas; qu’en tant que philosophe, c’est un «menteur» qui se moque du lecteur.
Mme de Lafayette écrit qu’«il y a plaisir à avoir un voisin tel que lui».
Molière rivalise de sagacité et de profondeur avec lui, quand il peint la morgue et la vanité des érudits, l’ignorance et le pédantisme des médecins, les sottes prétentions des femmes savantes et plusieurs autres ridicules.
La Fontaine, qui a à peu près sa méthode et sa morale, imite dans ses fables sa philosophie naïve.
«Quel aimable homme, qu’il est de bonne compagnie, que son livre est plein de bon sens!» écrit Mme de Sévigné.
Malebranche le juge avec sévérité: il le tient pour pédant, parce qu’il cite beaucoup sans être érudit; comme fort en citations, mais malheureux et faible en ses raisons et déductions, lui reprochant de persuader non par des arguments, mais par son imagination; «un trait d’histoire ne prouve pas, un petit conte ne démontre pas; deux vers d’Horace, un apophthegme de Cléomènes, un de César ne doivent pas persuader des gens raisonnables»; et cependant les Essais ne sont qu’un tissu de traits d’histoire, de petits contes, de bons mots, de distiques et d’apophthegmes.
Huet, qui ne se piquait cependant pas d’une grande austérité, appelait les Essais «le bréviaire des honnêtes paresseux et des ignorants studieux qui veulent s’enfariner de quelque connaissance du monde et de quelque teinture des lettres». «A peine trouverez-vous, disait-il, un gentilhomme de campagne qui veuille se distinguer des preneurs de lièvres, sans un Montaigne sur sa cheminée.»
Bayle, cet esprit si judicieux, le continue et le commente.
La Bruyère, qui l’a beaucoup étudié, s’empare de son style; il en a le pittoresque, mais avec beaucoup plus de hardiesse; et en peu de lignes, il le venge des attaques de Balzac et de Malebranche: «L’un ne pensait pas assez pour goûter un auteur qui pense beaucoup; l’autre pense trop subtilement pour s’accommoder de pensées qui sont naturelles.»
Le XVIIIe siècle a pour lui une admiration profonde, dans laquelle il entre peut-être quelque parti pris: ses idées triomphent; les philosophes de cette époque le réclament comme un des leurs, un peu à tort du reste, car à l’opposé des encyclopédistes qui estiment que l’homme est né bon et que c’est la société qui, mal organisée, le déprave, Montaigne a plutôt tendance à croire que c’est l’homme, plus que la société, dont l’amélioration est à poursuivre.
Montesquieu en particulier se fait son défenseur[8].
Mme du Deffand l’excepte lui seul de son dédain pour les philosophes qui tous, dit-elle, sauf lui, sont des fous.
Voltaire plus que tout autre lui prodigue l’éloge, estime surtout en lui son imagination[9], trouve charmant le projet qu’il a eu de se peindre naïvement comme il l’a fait, et ajoute: «Quelle pauvre idée ont eue Nicole, Malebranche et Pascal de le décrier[10].»
[10] V. N. II, 18: [Extrauagant].
Vauvenargues et Duclos marchent sur ses pas, montrant à l’homme ses travers et ses défauts.
J.-J. Rousseau s’en inspire, le copie souvent, et, comme lui, ne craint pas de se montrer tout entier et sans voile aux regards de ses contemporains.
Buffon développe ses pensées sur la nature.
Sedaine l’unit à Shakspeare et à Molière, admirant «ce fonds immense de naturel, de raison, de grâce, de variété, de profondeur et de naïveté qui caractérise ces grands hommes».
«Il est aussi vraisemblable, dit Marmontel, que sans Montaigne on n’eût pas eu Pascal, qu’il l’est que sans Corneille on n’eût pas eu Racine.»
Ducis, lui aussi, admire sa raison et sa grâce.
Delille lui dresse un piédestal, ainsi qu’on en peut juger par les vers qui terminent cette notice.
La Harpe s’exprime ainsi à son sujet: «Écrivain, il a imprimé à la langue française une sorte d’énergie familière, qu’elle n’avait point avant lui et qui ne s’est pas usée. Philosophe, il a peint l’homme tel qu’il est sans l’embellir avec complaisance, sans le défigurer avec misanthropie. Il n’est jamais vain, ennuyeux, hypocrite, ainsi qu’il arrive souvent, quand on se met soi-même en scène. Quels trésors de bon sens! Ses Essais sont le livre de tous ceux qui lisent et même de ceux qui ne lisent pas.»
Le siècle suivant, s’en rapportant généralement au précédent, ne lui a pas été moins favorable, bien que ses critiques n’y soient pas en moins grand nombre que ses admirateurs; mais c’est surtout son style, plus que ses idées, qui alors est en honneur. En 1812, son éloge était mis au concours, et dans Villemain, déjà cité, auquel en fut attribué le premier prix, on relève: «La morale de Montaigne n’est pas sans doute assez parfaite pour des Chrétiens; il serait cependant à souhaiter qu’elle servît de guide à tous ceux qui n’ont pas le bonheur de l’être. Elle formera toujours un bon citoyen et un honnête homme. Elle n’est pas fondée sur l’abnégation, mais elle a pour premier principe la bienveillance envers les autres, sans distinction de pays, de mœurs, de croyance religieuse. Elle nous instruit à aimer le gouvernement sous lequel nous vivons, à respecter les lois auxquelles nous sommes soumis, sans mépriser le gouvernement et les lois des autres nations; nous avertissant de ne pas croire que nous ayons seuls le dépôt de la justice et de la vérité. Elle n’est pas héroïque, mais elle n’a rien de faible: souvent même elle agrandit, elle transporte notre âme par la peinture des fortes vertus de l’antiquité, par le mépris des choses mortelles et l’enthousiasme des grandes vérités; mais bientôt elle nous ramène à la simplicité de la vie commune, nous y fixe par un nouvel attrait et semble ne nous avoir élevé si haut dans ses théories sublimes, que pour nous réduire avec plus d’avantage à la facile pratique des devoirs habituels et des vertus ordinaires.»
Michelet le traite assez durement: «Les Essais disent le découragement, l’ennui, le dégoût qui remplissent les âmes; j’y trouve à chaque instant certain goût nauséabond, comme dans une chambre de malade.» Ailleurs il l’appelle «ce malade égoïste, clos dans son château de Montaigne».
G. Guizot, dont nous avons plus haut donné des extraits, déclare nettement, après l’avoir étudié de très près, qu’il l’admire mais ne l’aime pas: «Montaigne, dit-il, est venu jusqu’à nous, porté par les flots changeants de l’opinion, dont il est l’enfant gâté; en dépit des vicissitudes dont elle est coutumière, il est des écrivains de son temps le seul de qui l’importance et l’influence aient grandi avec les ans. Esprit singulièrement libre, ouvert, équitable et prudent, de tous nos grands hommes d’autrefois, il est peut-être celui que nous aurions le plus de profit à évoquer et à consulter. Il a le génie de la modération et du langage le plus propre à exprimer. A travers trois siècles qui nous séparent, nous n’avons pas à faire effort pour remonter jusqu’à lui, tellement il est près de nous, plus près que beaucoup d’une date plus récente et d’une langue plus semblable à la nôtre. Il est nommé et cité partout; il est si répandu, ses anecdotes et ses traits de style ont tant circulé, que, même anonyme, on le retrouve sans cesse; de plus, on lui prête autant qu’on lui emprunte et ce n’est pas peu dire. Mais au fond, tout essayer, tout esquiver; ne jamais exposer une pensée sans en laisser entrevoir la contrepartie, et ne jamais conclure; peu de caractère, pas d’idéal, s’accommodant de tout; vieux de bonne heure, jeune jusqu’à la fin: voilà Montaigne; c’est un homme de génie, mais en tout un amateur: en morale, en religion, en politique et même en affections de famille. Les Essais ont réussi, incontestablement, et avant tout, par le talent, l’esprit, l’entrain, l’imagination de leur auteur; mais en même temps, parce qu’il s’y applique à nous apprendre à arranger, à son exemple, commodément notre vie et à reposer notre tête sur un oreiller doux et sain.»
Plus près de nous, Margerie le résume de la sorte: «Il connaît à merveille les misères humaines, et les expose sans chercher à les corriger; sa sagesse est de vivre et de se réjouir, et le meilleur moyen d’y atteindre est pour lui de ne se troubler de rien et de ne rien prendre au sérieux. D’une façon générale, il décourage les élans généreux qui sont la source des grandes choses; et, pour ce motif, il n’est pas à mettre, en entier, entre les mains de la jeunesse, à laquelle il enlèverait trop tôt ses illusions. Par contre, de quel charme n’est-il pas pour celui qui va atteindre l’âge de la retraite; quand l’expérience lui a appris combien décevantes sont les gloires de ce monde, et qu’il cherche à orienter sa vie en vue de se reposer des luttes auxquelles il a pris part, il lui fait voir toutes choses sous leur véritable jour.» Et il termine: «Bon homme et aimable compagnon, oui; mais cœur chaud et grand cœur, non; son attitude pendant la peste de Bordeaux, alors qu’il était maire de cette ville, en témoigne; il lui manquait en outre une conscience sévère et un vaillant désir de progrès moral.»
Dans son Histoire de France (tome IX), Henri Martin estime que la plupart des écrivains, Rabelais même, peuvent s’analyser; seul Montaigne échappe: «On peut, dit-il, esquisser le profil des Alpes et des Pyrénées mais comment fixer l’aspect de l’Océan aux flots mobiles? Chez lui c’est en tout le respect des coutumes établies, non parce qu’elles sont bonnes, mais parce qu’elles sont, et coûtent trop à changer en admettant même que nous gagnions au change; mais tout en nous accommodant de toutes choses extérieures, tout en subissant patiemment tous les jougs, il veut que nous ne nous y engagions que le moins possible, que nous conservions la pleine liberté de penser; et cette réserve est en lui le point de départ d’une guerre à tout ce dont tout à l’heure il nous commandait le respect, à toute coutume, à toute convention, à tout préjugé, toute superstition, qui tous sont de sa part l’objet d’un doute universel.»
Enfin, tout récemment, M. Albalat émet sur lui l’appréciation suivante: «C’est l’homme de Sénèque et de Plutarque; l’antiquité fut son modèle, d’elle il accepte tout, ne conteste rien. Il en est plein au point que si l’on retranchait tout ce qu’elle lui a fourni, les Essais se trouveraient fort abrégés, de nombreux chapitres n’auraient qu’un petit nombre de lignes et quelques-uns disparaîtraient complètement. C’est un penseur que n’ont jamais troublé ni les difficultés de la vie présente, ni les angoisses de la vie future. Né dans la religion catholique, il est au plus haut degré respectueux de ses dogmes et observateur de ses pratiques; mais, la plume à la main, après avoir placé la vérité religieuse au-dessus de tout débat, il fait montre d’un état d’âme et d’une tournure d’esprit tout autres: Son chapitre sur les croyances et les légendes est, de fait, la négation de toutes révélations divines et de toute espèce de miracles; il réfute la théorie du repentir et de la pénitence: il parle de la mort en homme qui n’est pas précisément convaincu de l’immortalité de l’âme, et ne demande jamais du courage et de la résignation à l’idée religieuse; sa morale n’a rien de commun avec celle du christianisme»; et, bien que ces sujets tiennent une grande place dans son livre, lui, si prolixe en citations, n’use en cela de l’Écriture sainte et de la Bible que tout juste assez pour ne pas paraître les ignorer.
Toutefois ce scepticisme outré qui, chez lui, est un point dominant, qui se révèle partout dans les Essais et qui l’a amené à une sorte d’adaptation, dit Brunetière, ou accommodation aux circonstances, qui ne sont jamais, ou bien rarement, les mêmes, ni pour deux d’entre nous, ni pour chacun de nous, à deux moments différents de son existence, il faut, pour en juger équitablement, considérer les temps où vivait Montaigne; tant d’événements extraordinaires venaient de s’accomplir ou étaient encore en évolution, qui étaient bien faits pour faire douter quiconque de bonne foi cherchait à se rendre compte. C’étaient l’invention de l’imprimerie (1440), la chute de l’Empire d’Orient (1453), la découverte du Nouveau Monde (1492), la Renaissance (XVe et XVIe siècles), enfin la Réforme de Luther (1517) avec les troubles de conscience qui en résultèrent et les guerres civiles de si longue durée, où se donnèrent si longtemps et si pleinement carrière toutes les passions déchaînées, qui éclatèrent à cette occasion et dont la France, qu’elles mirent dans le plus complet désarroi, fut particulièrement le théâtre.
Étudiant de plus près l’influence qu’ont pu avoir sur l’œuvre de Montaigne et les opinions qu’il y manifeste, l’origine de sa famille, la situation à laquelle il était arrivé, ses alliances et les événements au milieu desquels sa vie s’est déroulée, Malvezin, en 1875, s’exprimait ainsi:
«Michel Eyquem descendait de ces anciens bourgeois de Bordeaux (son père prenait encore ce titre), continuateurs du municipe romain, qui vivaient dans une véritable république, ne reconnaissant au-dessus d’eux aucun seigneur, si ce n’est le duc de Guyenne et plus tard le roi de France, avec lesquels ils étaient souvent en lutte quand ceux-ci, toujours à court d’argent, cherchaient à faire peser plus lourdement sur eux, sur leur commerce ou sur leurs terres leur joug fiscal, alors que ceux-là considéraient ne leur devoir que l’hommage de souveraineté et l’octroi volontairement consenti de subsides et d’impôts.
«Ces fiers marchands, qui dans leurs actes prenaient le titre de «Sire», n’avaient pas encore perdu l’habitude de se gouverner eux-mêmes, de voter eux-mêmes leurs taxes, de lever des troupes et de les commander; ils possédaient des maisons nobles, des juridictions, des seigneuries, des baronnies au même titre que les gentilshommes et s’anoblissaient eux-mêmes comme citoyens de Bordeaux, sans souci du pouvoir royal, lui rendant seulement le service militaire du ban et de l’arrière-ban pour leurs terres nobles.
«Quant aux gentilshommes du pays, ils avaient encore, eux aussi, l’habitude de penser et de s’exprimer librement; la royauté n’avait encore que peu de puissance sur eux et les souvenirs de la nationalité perdue n’étaient pas éteints.
«A l’indépendance de ces bourgeois dont il était issu, de ces gentilshommes parmi lesquels il comptait, Montaigne joignait celle de l’érudit qui s’était fait un idéal du citoyen des cités grecques et romaines; c’est en obéissant à ce courant d’idées qu’il a porté la lumière sur les abus les plus criants de son époque et attaqué les superstitions et erreurs de son temps. Les questions politiques, sociales et religieuses ne faisaient pas plus défaut à ce moment que maintenant, et c’est ainsi que nous le voyons signaler les inconvénients de la vente des offices de judicature, du mode d’éducation; l’abolition de la torture qui était avec l’instruction secrète des procès un des modes d’exercer la justice, celle des peines édictées contre les sorciers.
«Mais s’il voulait remédier aux abus, il ne reconnaissait pas moins combien il est dangereux de vouloir renverser tout ce qui existe, au lieu de procéder avec mesure et avec l’aide du temps. Il vivait alors que catholiques et huguenots rivalisaient de haines sauvages et de fureurs sanglantes; dans la Guyenne même les cruautés du catholique de Montluc étaient égalées par celles du protestant baron des Adrets; dans toute la France se répétaient officiellement les massacres de la Saint-Barthélemy, les Guises assassinaient Coligny, le roi assassinait les Guises, Jacques Clément assassinait le roi; dans les campagnes, chaque gentilhomme faisait la guerre de partisan pour le Roi ou pour la Ligue, pour les catholiques ou pour les huguenots; dans les villes, les émeutes et les massacres populaires étaient suivis des pendaisons et des massacres royaux; et, dans ces conditions, Montaigne «assis au moyeu de tout le trouble» des guerres civiles de France, était fondé à redouter les «nouvelletez», à prêcher l’obéissance à la loi et faire appel, sans distinction de parti, à la tolérance et à la modération. Véritable précurseur des temps modernes, il nous montre l’idéal que nous n’avons pas encore atteint: la liberté sans la licence, l’ordre sans le despotisme.»
S’il parle de lui, dit-on souvent, il ne se livre pas: «Sauf de son père, ce qu’il dit des siens est fort vague; de ses amis, à part La Boétie et Mlle de Gournay, il ne dit mot; il fait parfois allusion à des événements auxquels il a été mêlé, mais fort rarement et sans jamais préciser; au point que la profession militaire à laquelle en certains passages il fait allusion et que semble lui confirmer le monument funéraire élevé sur sa tombe, a été mise en doute; de même qu’on n’a par lui aucune donnée sur les missions et négociations dont il a été chargé et que d’autres documents établissent.» A cela lui-même a répondu par avance: «Ce ne sont mes gestes que i’escris: c’est moy, c’est mon essence» (vol. I, pag. 680).—Peut-être est-on plus fondé quand on lui reproche de n’avouer guère, en les présentant comme tels, que des défauts discutables, tenus souvent pour des qualités; mais avec quel art il les discute et nous amène à leur sujet à faire un retour sur nous-mêmes!
Il est à remarquer que bien que Montaigne ait étudié l’homme à fond, et qu’au ch. 13 du liv. III (III, 670) il dise qu’il s’adonne volontiers aux petits, il ne parle guère des prolétaires qu’en deux occasions, pour les plaindre d’être foulés par tous les partis et lui aussi par contre-coup, et pour faire ressortir avec quelle résignation ils supportent le mauvais sort; il est vrai qu’en ces temps, ils tenaient bien peu de place et que son égoïsme le portait à s’en désintéresser.
C’est cette communauté de sentiments entre leur auteur et la bourgeoisie qui fait que les Essais sont un des livres de prédilection de celle-ci; elle s’y retrouve avec ses qualités et ses défauts: son bon sens, son honnêteté native, son amour de la paix à tout prix, sa versatilité, sa vanité et ses idées tant soit peu frondeuses.
Cette vogue, un dessin humoristique de Gavarni, daté de 1840, la fait bien ressortir: un détenu à la prison de Clichy pour dettes (à cette époque tout créancier pouvait faire incarcérer un débiteur laissant en souffrance ses engagements), reçoit la visite de sa femme et de leur enfant; celle-ci l’aborde en lui disant: «Petit homme, nous t’apportons ta casquette, ta pipe d’écume et ton Montaigne.»—Non moins probante est cette inscription funéraire que porte au Père-Lachaise, principal cimetière de Paris, la tombe d’Auguste Collignon, secrétaire général du Ministère de la guerre, en 1800, sous Carnot: «Il vécut en homme de bien et puisa la vérité dans les Essais de Montaigne.»
Les Essais sont moins un livre, qu’un journal divisé en chapitres, qui se suivent sans se lier et qui portent chacun un titre sans se soucier beaucoup d’en tenir les promesses (Christian): ces en-tête dépistent le lecteur plus qu’ils ne le guident, ce sont de vrais trompe-l’œil. Il est question de tout dans cet ouvrage: poésie, médecine, histoire naturelle, art militaire, politique, religion, éducation, morale, et de bien d’autres choses, et tout y est confondu; ce qui y est dit sur un même sujet est épars un peu partout, pêle-mêle, que viennent encore accroître des digressions fréquentes, des citations nombreuses n’ayant parfois qu’un rapport éloigné avec le texte où elles sont enchâssées, souvent avec une signification tout autre que celle qu’elles ont dans l’ouvrage d’où elles sont tirées; des répétitions et aussi des intercalations faites après coup qui rompent le sens, que l’auteur ne se donne pas la peine de rétablir, ce qui le rend par place de compréhension difficile; véritable maquis littéraire où, à tout instant, malgré les flots de lumière que le style y répand, on a besoin d’être éclairé, d’où une curiosité sans cesse éveillée qui n’est pas un des moindres attraits des Essais.
Aucun plan préconçu n’a évidemment présidé à leur rédaction et même, au début, ils n’étaient pas destinés à l’impression; c’est ce qui explique qu’ayant commencé à les écrire en 1571, Montaigne n’en a publié qu’environ neuf ans après les deux premiers livres, rédigés cependant au courant de la plume, ce qui était vrai alors, et sans les retouches et augmentations notables qu’il y a apportées depuis.
C’est vraisemblablement après cette première publication, et à ce moment seulement, que Montaigne a pris à cœur ce travail, s’est décidé à en accroître l’importance, l’a retouché, y a ajouté et écrit le troisième livre où, de parti pris, se mettant résolument en cause, il peut dire en toute vérité qu’il en est le sujet principal et constant.
Mais cette absence de plan ne nuit en rien à l’unité de doctrine qui n’est autre, et sur ce point l’auteur ne se dément pas une seule fois, que l’inanité et l’inutilité de tout système philosophique; chacun, s’étudiant, doit se suffire à lui-même.
Certes il y a des secrets de l’art d’écrire que Montaigne ne possède pas, mais par son charme, il en fait oublier l’absence; les mérites qui tiennent de la méthode lui sont inconnus; mais il écrit comme il parle, en cela il a été l’un des précurseurs de ce genre, et les qualités qui tendent à l’expression proprement dite lui sont innées et il atteint à l’éloquence quand il exprime les beaux sentiments et loue les belles actions. La plupart des grands écrivains du XVIIe siècle l’ont beaucoup étudié, et l’originalité de son style leur a fourni nombre d’expressions et d’images que l’on retrouve en lui.—En vrai gascon, du reste, il va au-devant de toutes les critiques: Il n’a souci, dit-il, ni de l’orthographe, ni de la ponctuation; si les mots lui font défaut, il en forge; peu lui importe que les faits qu’il cite soient vrais ou non; c’est intentionnellement qu’il saute d’un sujet à un autre, qu’il n’énonce pas les sources où il puise; si ce qu’il dit ici est en contradiction avec ce qu’il a dit là, c’est qu’alors il pensait différemment que maintenant; les erreurs légères de rédaction qu’on pourra relever, il n’y a pas à lui en tenir compte; celles de quelque importance sont à attribuer à ses imprimeurs.
La langue française ne faisait guère que commencer à se former, il est même de ceux qui ont le plus contribué à la fixer; le jargon que parlaient nos aïeux dans les siècles précédents commençait à peine à s’affiner; les meilleurs ouvrages s’écrivaient en latin, et les Essais eux-mêmes, bien qu’écrits en français, l’ont été comme l’on écrit en latin. C’est à cela qu’on doit d’y rencontrer de si nombreux mots latins francisés, de si fréquentes tournures et constructions de phrase latines, et notamment des ellipses répétées; si bien qu’on peut dire que Montaigne a créé la langue dont il a fait emploi, en usant avec toute la liberté d’un inventeur; les formules reçues sont pour lui sans autorité; il pense et les mots ne servent qu’à peindre sa pensée; rarement se rencontrent en lui des circonlocutions; toujours vif et précis, il est économe de mots et prodigue d’idées (La Dixmerie); et ce que, dans sa préface de Mithridate, Racine dit en parlant d’Amyot, lui est de tous points applicable: «Je rapporte les paroles de Plutarque, telles qu’Amyot les a traduites, parce qu’elles ont une grâce, dans le vieux style de ce traducteur, que je ne crois pas pouvoir égaler dans notre langue moderne.»
A l’éloge de Sénèque et de Plutarque, Montaigne a consacré un de ses chapitres; c’est à bon droit, car les emprunts qu’il leur a faits et aussi les idées, les inspirations qu’il leur a prises sont considérables; Cicéron également a été mis largement à contribution, quoique cependant à un degré moindre, et il a été aussi ingrat qu’injuste envers lui en le traitant aussi mal qu’il l’a fait à diverses reprises.
Quant à écrire à bride abattue, à ne pas se relire comme il le dit, il n’en est rien, du moins à partir du moment où il cesse d’écrire pour lui seul. L’examen des diverses éditions des Essais fixe complètement à cet égard. C’est alors un écrivain raffiné et habile qui sait cacher, sous des dehors innocents, la hardiesse de la pensée; son style n’a ni masque, ni fard, mais il a de la toilette; non seulement il corrigeait, mais il ajoutait; et quand il ajoutait ce n’était pas en une fois et d’un jet. En regardant les notes manuscrites de l’exemplaire de Bordeaux, dont il est question plus loin, on voit qu’en deux tiers de page, la plume et l’encre changent jusqu’à dix fois, et, au lieu que ce soit le flot courant d’une conversation abondante, cela apparaît comme un chef-d’œuvre de marqueterie (G. Guizot); si bien que ses trois éditions principales de 1580, 88, 95, apparaissent en quelque sorte comme trois livres distincts écrits sous des impressions différentes, ce sont trois images d’un même homme le plus mobile, le plus ondoyant qui fut jamais, le plus habile à se dérober tout en ayant l’air de se livrer jusqu’à l’abandon, et qu’on ne peut un peu connaître qu’en superposant la seconde de ces images à la première et la troisième aux deux autres (Brunetière): idée fort judicieuse que réalise le procédé indiqué dans l’avant-propos par lequel, dans la présente édition, débute le fascicule afférent aux variantes. V. infra, [p. 97].
Mais ces constatations une fois faites, de quelle valeur sont-elles devant le satirique et immuable bon sens de Montaigne, sa verve constante, son style pittoresque, ses expressions au ton nerveux, original, auquel on ne peut toucher sans les affaiblir considérablement, sans courir risque souvent d’altérer le fond de la pensée et de lui enlever partie de sa force et de son agrément? Tout cela, jusqu’à l’allure de hasard qu’affecte son livre, en rend la lecture facile et attrayante. Ces qualités, jointes à ce qu’il est éternellement vrai, font qu’il se lit et se lira toujours, alors que déjà bien rares sont les ouvrages sérieux qui se lisent aujourd’hui; on en écrit encore, on les parcourt quelquefois, on ne les lit plus, on n’en a plus le temps; en dehors de ce qui a trait à la profession de chacun, le journal du matin, le roman et la pièce de théâtre du jour suffisent à notre époque, et cela semble devoir aller sans cesse en s’accentuant, par suite du surmenage intellectuel qu’impose la satisfaction des besoins de la vie matérielle de plus en plus exigeante et difficile à assurer.
Les Essais, pour qui les connaît, et dans un certain milieu nul ne les ignore, échappent à cette loi, parce que leur lecture, ne demandant aucun effort, repose de l’état de surexcitation dans lequel nous vivons. Ils se lisent sans suite, à bâtons rompus, comme ils ont été écrits, et c’est là un de leurs plus grands charmes: pas n’est besoin de marquer où vous en êtes resté; ouvrez-les à n’importe quelle page, et le passage sur lequel vous êtes tombé vous intéressera sans qu’il soit nécessaire de vous reporter à ce qui précède, non plus qu’à ce qui suit; et plus tard, vous le relirez encore, lorsqu’il se représentera à vous, sans que l’idée vous vienne de tourner le feuillet.
Il s’y rencontre bien, de ci, de là, quelques expressions de nature à choquer la pruderie de nos jours, où l’on tient plus de compte de la forme que du fond; elles s’expliquent par ce fait qu’autrefois on n’attachait pas à la pureté des termes employés celle des sentiments et des idées; lascif dans ses expressions, Montaigne était pudibond en pensée: versu lascivus, mente pudicus erat; et s’en souvenant, on passe outre sans en être autrement offusqué.
En somme la grande singularité et le plus grand mérite des Essais, c’est que, mettant en pratique la philosophie, toute opinion extrême y est combattue; qu’ils enseignent la paix, la douceur, la bienveillance entre les hommes, et que, quoi que l’on pense de leur auteur à un titre quelconque, le langage dans lequel il s’exprime ne laisse pas de captiver.
PASSAGES DES ESSAIS
§ 1.—Où il est plus particulièrement question de cet ouvrage[11].
[11] Voir [Nota], fasc. B, p. 3.
Quelle fin Montaigne s’est proposée en écrivant les Essais, I, 58.—Il les considère comme l’essai de ses facultés naturelles et non de ses facultés acquises, II, 60.
Sa manière de les composer, I, 210, 552.
Comparaison relative aux Essais, I, 296.
Pourquoi il s’est pris lui-même pour sujet d’étude, I, 676.
Diversité du sujet qu’il traite, III, 108.
Connaissance approfondie qu’il en a, III, 110.
Faute, dans sa vie, d’actions de quelque intérêt, il enregistre ses fantaisies, III, 376.
Il exprime ses idées du moment, demain elles seront peut-être autres, I, 232.
Pourquoi il parle si souvent de lui-même dans son livre, II, 524.
Ce qu’il gagne à publier ses mœurs, III, 440.
Peut-être se faisant connaître, se fera-t-il un ami, III, 444.
Il esquisse plutôt qu’il ne traite les sujets dont il s’occupe, I, 434.
Malgré les apparences, les sujets traités se tiennent toujours plus ou moins les uns les autres, III, 470.
Il s’est imposé d’oser dire tout ce qu’il ose faire, III, 186.
Aveu de l’obligation où il est cependant de voiler parfois sa pensée, III, 474.
Ce qu’il pense de ceux qui condamnent la licence de ses écrits, III, 186.
Comment il excuse cette licence, III, 270.
Dans quel but Montaigne a inséré dans son livre des citations et des passages empruntés à d’autres auteurs, III, 582.
Ses principes à l’égard de ces citations et de ces imitations, I, 232.—Il ne compte pas ces emprunts, il les pèse, II, 60.
Motifs pour ne pas citer les auteurs où il puise et ne pas mettre d’ordre dans ses récits, II, 62.
Raison de l’absence de toute méthode dans son ouvrage, I, 552.
Pourquoi il aime les digressions, III, 470.
Caractère de son style, II, 476.
Son français corrompu par le langage du pays où il vit, II, 478.
Langage qu’il s’est appliqué à employer, I, 278.
Comment il travaillait aux Essais, III, 22.
Plusieurs feuillets lui en ont été soustraits, III, 22.
Il fait volontiers des additions à son livre, mais ne le corrige pas, III, 410.
Il craint, par faute de mémoire, de se répéter, III, 406.
Il ne se mêle ni de l’orthographe, ni de la ponctuation, et ne revise pas le travail de l’imprimeur, III, 412.
Affection qu’il a pour son livre, II, 52.
Ses différentes appréciations sur sa valeur, III, 366.
Sa soumission à la critique que l’Église peut en faire, I, 578.
Il est loin d’en être complètement satisfait, II, 474.
Succès auquel il lui semble pouvoir prétendre, I, 572.
Comment il peut être utile à la santé de l’âme et à celle du corps, III, 628.
Destinée qui lui paraît réservée, III, 448.
§ 2.—Notes ayant trait à la contexture des Essais.
Origine de ce titre «les Essais», N. I, Titre, [Essais].
Montaigne esquisse plutôt qu’il ne traite les sujets dont il s’occupe, N. I, 434, [Air].
Toute assertion, exacte ou non, lui est bonne, comme point de départ d’une idée qu’il se propose d’exposer, N. I, 40, [Dit].
Précautions oratoires prises avant l’émission d’idées peu orthodoxes, N. I, 578, [Icy].
Tendance de Montaigne à écrire le français en latin, N. II, 584, [L’enuie].
Il altère souvent les citations qu’il donne, N. II, 242, [Profuerunt].
Montaigne, les Essais et Henri III, N. II, 524, [Autheur].
La première édition des Essais parut en 1580.
Cette édition, imprimée à Bordeaux, ne comprenait que les deux premiers livres, chacun formant un volume in-8o dont l’impression n’est pas faite avec les mêmes caractères pour tous deux; les citations y sont peu nombreuses; les sonnets de La Boétie, objet du ch. 28 du livre Ier, y figurent.
En 1582, Montaigne en publiait une seconde édition, revue et augmentée, mais toujours réduite à ses deux premiers livres, renfermés cette fois en un seul volume in-8o.
En 1587, troisième édition, celle-ci du format in-12; la ponctuation y est améliorée, d’assez nombreuses corrections de style et quelques phrases remaniées.
Ces trois premières éditions sont devenues fort rares; dans diverses ventes publiques du siècle dernier, des exemplaires de la première ont été vendus: 527, 515, 645, 1.050 et jusqu’à 2.060 francs; un de la seconde a dépassé 200 francs, un de la troisième a atteint près de 500 francs.
Enfin en 1588, autre édition, in-4o cette fois, qui, d’après son titre, serait la cinquième. La quatrième n’existe pas; on pense qu’elle avait pu être publiée dans l’intervalle en Angleterre, ou encore en France, le privilège de l’imprimeur de l’édition précédente étant expiré; mais on manque de données précises à cet égard. Imprimée à Paris, l’édition de 1588 se trouve, toujours d’après le titre même de l’ouvrage, augmentée d’un troisième livre et de six cents additions aux deux premiers; la pagination du dernier livre y est distincte de celle des deux autres; les additions introduites interrompent déjà assez fréquemment le texte primitif et l’alourdissent parfois.
Cette édition est la dernière publiée du vivant de Montaigne, qui mourut encore occupé à en préparer une nouvelle. Les rapports qui s’étaient établis entre lui et le poète Pierre de Brach d’une part et Mlle de Gournay de l’autre, lors de l’impression de l’édition de 1588 à laquelle ils semblent s’être intéressés, firent que naturellement, et peut-être aussi sur sa recommandation, Françoise de la Chassaigne sa veuve, résolue à donner suite aux intentions de son mari, s’adressa à eux pour l’y aider.
Montaigne consignait toutes les modifications et additions qu’il projetait sur un exemplaire de l’édition de 1588, y joignant des notes détachées. Pierre de Brach reçut mission de les transcrire, en les mettant au net sur un autre exemplaire, qu’il adressa à Mlle de Gournay chargée d’en surveiller l’impression. Tous deux s’acquittèrent avec conscience et promptitude de leurs tâches respectives; moins de trois ans après la mort de l’auteur, l’édition nouvelle, portant la date de 1595, était livrée au public.
Cette édition, in-folio, est d’un tiers plus considérable que la précédente. Comparée à l’exemplaire annoté de la main de Montaigne qui, conservé par la famille, a ensuite appartenu aux Feuillants et se trouve actuellement à la Bibliothèque publique de Bordeaux, l’orthographe en est plus simple, la ponctuation établie de manière à n’avoir que de très courtes phrases, et dans les cas très rares où les deux textes diffèrent, les divergences, toutes de forme, ne consistent guère qu’en quelques termes adoucis, quelques expressions moins primesautières, des mots ajoutés, retranchés ou modifiés pour rectifier des incorrections de style, ce qu’immanquablement l’auteur eût opéré lui-même, avant de livrer son travail au public, témoignant de la part de ses exécuteurs testamentaires de la fidélité la plus absolue.—Qu’eût été cette édition si elle avait été publiée du vivant de l’auteur? Nul ne le saurait dire; immanquablement, jusqu’au dernier moment, il eût fait encore des modifications aux notes d’après lesquelles celle-ci a été établie (sur l’exemplaire de Bordeaux, Montaigne écrit et raye trois fois avant de l’admettre la citation: Ille beatus.... [Vol. I, pag. 484, lig. 25]; rien ne prouve que finalement il l’eût maintenue), de telle sorte que le texte définitif des Essais n’ayant pas existé, ne sera jamais connu.
Il est à observer que par le fait d’une omission qui n’a pas été constatée à temps, cette édition ne porte pas l’Avis au lecteur qui devrait figurer en tête; par contre, elle est précédée d’une préface assez étendue et par trop apologétique de Mlle de Gournay qui l’a dotée en outre d’une table analytique assez détaillée; enfin par suite d’une mention bien ou mal interprétée, inscrite sur le manuscrit de Bordeaux, les sonnets de La Boétie n’y sont pas reproduits.—Quant à l’exemplaire qui a servi de copie, il n’existe plus; il semble avoir été détruit, aussitôt l’impression achevée.
Mlle de Gournay, sa fille d’alliance comme il l’appelait et titre dont elle aimait à se parer, s’était donnée de toute son âme à Montaigne et à son œuvre; postérieurement à l’édition de 1595, elle en a publié nombre d’autres (une dizaine environ), dérivant toutes de celle-ci; entre autres:
Une en 1608, portant en marge des sommaires, forcément réduits à quelques mots; ce qui avait déjà été réalisé, dès 1595, à Lyon, dans une réédition de celle de 1588.
Une en 1611, où elle donne l’indication de la plupart des sources où Montaigne a pris ses citations.
Une en 1617, qui présente la traduction de toutes ces mêmes citations.
Enfin la magnifique édition in-folio de 1635, dédiée au cardinal de Richelieu, dont la libéralité avait aidé à la publication. Pour la première fois, figure au frontispice de l’ouvrage la devise de Montaigne: «Que sçais-je», avec la balance. La préface est celle de l’édition-mère, notablement augmentée et corrigée. Le texte présente parfois avec celui de l’édition de 1595 de légères différences; certains changements y ont été malencontreusement apportés, sur la demande expresse des imprimeurs, pour rajeunir le style et rendre l’ouvrage plus facile à lire.
Depuis, les éditions des Essais n’ont cessé de se succéder. Le docteur Payen, mort en 1870, qui s’était adonné avec passion à Montaigne et à tout ce qui s’y rattache, en possédait cent trente-six, dont une vingtaine en langue allemande, anglaise, hollandaise et italienne, et sa collection, aujourd’hui propriété de la Bibliothèque nationale, n’était pas complète; leur nombre s’accroît chaque jour.
Parmi elles, nous citerons:
Deux éditions données de 1724 à 1725 et enrichies de notes nombreuses par Pierre Coste qui, lui aussi, a pris pour base l’édition de 1595, mais en en rajeunissant l’orthographe.
Une édition de Naigeon, également annotée par lui, stéréotypée par Firmin-Didot, portant la date de 1802 et imparfaitement établie d’après le manuscrit de Bordeaux, et en outre en en altérant l’orthographe.