MICHEL ZÉVACO

LES PARDAILLAN-6

Les amours du Chico

I

LES IDÉES DE JUANA

Nous avons dit que Pardaillan, mettant à profit le temps pendant lequel les conjurés se retiraient, avait eu un entretien assez animé avec le Chico.

Pardaillan avait demandé au petit homme s'il n'existait pas quelque entrée secrète, inconnue des gens qui se trouvaient en ce moment dans la grotte, par où lui, Pardaillan, pourrait entrer et sortir à son gré.

Le nain s'était d'abord fait tirer l'oreille. Pour lui, pénétrer seul et sans autre arme qu'une dague dans cet antre, c'était une manière de suicide. Il ne pouvait pas comprendre que le seigneur français, qui venait d'échapper par miracle à une mort affreuse, s'exposât ainsi, comme à plaisir.

Mais Pardaillan avait insisté, et, comme il avait une manière à lui, tout à fait irrésistible, de demander certaines choses, le nain avait fini par céder et l'avait conduit dans un couloir où se trouvait, affirmait-il, une entrée que nul autre que lui ne connaissait.

On a vu qu'il ne se trompait pas, et qu'en effet la Fausta ni les conjurés ne connaissaient cette entrée.

Pendant que Pardaillan était dans la salle, le nain, horriblement inquiet, se morfondait dans le couloir, la main posée sur le ressort qui actionnait la porte invisible, ne voyant et n'entendant rien de ce qui se passait de l'autre côté de ce mur, contre lequel il s'appuyait, se doutant cependant qu'il y aurait bataille, et attendant, angoissé, le signal convenu pour ouvrir la porte et assurer la retraite de celui qu'il considérait maintenant comme un grand ami.

Lorsque Pardaillan frappa contre le mur les trois coups convenus, le nain s'empressa d'ouvrir et accueillit le chevalier triomphant avec des manifestations d'une joie aussi bruyante que sincère, qui l'émurent doucement.

—J'ai bien cru que vous ne sortiriez pas vivant de là-dedans, dit-il, quand il se fut un peu calmé.

—Bah! répondit Pardaillan en souriant, j'ai la peau trop dure, on ne m'atteint pas aisément.

—J'espère que nous allons nous en aller, maintenant? fit le Chico qui tremblait à la pensée que le Français ne s'avisât de s'exposer encore, bien inutilement, à son sens.

A sa grande satisfaction, Pardaillan dit:

—Ma foi, oui! Ce séjour est peut-être agréable pour des bêtes de nuit, mais il n'a rien d'attrayant et il est trop peu hospitalier pour d'honnêtes gens comme Chico. Allons-nous-en donc!

Le soleil se levait radieux, lorsque Pardaillan, accompagné de Chico, fit son entrée dans l'auberge de la Tour.

Dans la vaste cheminée de la cuisine, un feu clair pétillait, et la gouvernante Barbara, pour ne pas en perdre l'habitude, maugréait et bougonnait contre les jeunes maîtresses qui ne veulent en faire qu'à leur tête, et qui, après avoir passé la plus grande partie de la nuit debout, sont levées les premières et parées de leurs plus beaux atours, gênent les serviteurs honnêtes et consciencieux acharnés à leur besogne.

C'est qu'en effet la petite Juana était descendue la première, n'ayant pu trouver le repos espéré.

Elle était bien pâle, la petite Juana, et ses yeux cernés, brillants de fièvre, trahissaient une grande fatigue... ou peut-être des larmes versées abondamment. Mais, si inquiète, si fatiguée et si désorientée qu'elle fût, la coquetterie n'avait pas cédé le pas chez elle. Et c'est parée de ses plus riches et de ses plus beaux vêtements, soigneusement coiffée, finement chaussée, qu'elle allait et venait, ayant toujours l'oeil et l'oreille tendus vers la porte d'entrée, comme si elle eût attendu quelqu'un.

C'est ainsi qu'elle vit parfaitement, et du premier coup d'oeil, entrer Pardaillan, flanqué de Chico, l'air triomphant. Et, du même coup, le sourire s'épanouit sur la pourpre fleur de grenadier qu'étaient ses lèvres, ses joues si pâles rosirent, et ses yeux inquiets, comme embués de larmes, retrouvèrent tout leur éclat, comme par enchantement.

—Ah! monsieur le chevalier, vous voici de retour? s'écria-t-elle. Savez-vous que vos amis, don Cervantes et don César, sont très inquiets à votre sujet?

—Bon! fit Pardaillan en souriant, je vais les rassurer... dans un instant.

Mais, chose bizarre, Juana, qui avait, quelques heures plus tôt, si vivement pressé le Chico de sauver le chevalier, s'il était possible, Juana, qui avait prodigué des promesses sincères de reconnaissance et d'attachement, Juana ne dit pas un mot au nain, dont l'air triomphant se changea en consternation. Elle ne parut même pas le voir; ou plutôt, si. Elle lui jeta un coup d'oeil. Mais un coup d'oeil foudroyant, comme si elle eût eu à lui reprocher quelque trahison indigne.

Juana, sans plus s'occuper du nain, demandait:

—Seigneur, désirez-vous monter vous reposer tout de suite? Désirez-vous prendre quelque chose avant?

—Juana, ma jolie, je désire me restaurer d'abord. Faites-moi donc servir la moindre des choses, une tranche de pâté, avec deux bouteilles de vin de France.

—Je vais vous servir moi-même, seigneur, dit Juana.

—Honneur auquel je suis très sensible, ma belle enfant! Pendant que vous y êtes, voyez donc, s'ils ne dorment pas, à rassurer sur mon compte MM. Cervantes et El Torero.

—Tout de suite, seigneur!

Vive, légère et heureuse, Juana s'élança dans l'escalier pour informer les amis du seigneur français de son retour inespéré, après avoir fait signe à une servante de dresser le couvert.

Lorsque Juana eut disparu, Pardaillan se tourna vers le Chico et se mit à rire franchement, de son bon rire clair et sonore. Et, comme le nain le regardait d'un air de douloureux reproche, il lui dit:

—Tu ne comprends pas, hein? C'est que tu ne connais pas les femmes!

—Que lui ai-je fait? murmura le nain de plus en plus interloqué.

Pardaillan haussa les épaules et:

—Tu lui as fait que tu m'as sauvé, dit-il.

—Mais c'est elle qui m'en a prié!

—Précisément!

Et, comme le nain ouvrait des yeux énormes, il se mit à rire de tout son coeur.

—Ne cherche pas à comprendre, dit-il. Sache seulement qu'elle t'aime.

—Oh! fit le Chico incrédule, elle ne m'a pas dit un mot. Elle m'a foudroyé du regard.

—C'est précisément à cause de cela que je dis qu'elle t'aime.

Le nain secoua douloureusement la tête. Pardaillan en eut pitié.

—Ecoute, dit-il, et comprends, si tu peux. Juana est contente de me voir vivant...

—Vous voyez bien...

—Mais elle est furieuse après toi.

—Pourquoi?... Je n'ai fait que lui obéir.

—Justement!... Juana aurait bien voulu que je ne fusse pas tué. Elle n'aurait pas voulu que ce fût toi qui, précisément, me sauvasses.

—Parce que?

—Parce que je suis ton rival. La femme qui aime n'admet pas qu'on ne soit pas jaloux d'elle. Si tu avais bien aimé Juana, tu eusses été jaloux d'elle. Jaloux, tu ne m'eusses pas sauvé! Voilà ce qu'elle se dit. Comprends-tu?

—Mais, si je ne vous avais pas sauvé, elle m'eût tourné le dos. Elle m'eût traité d'assassin. Alors?

—Alors, il vaut mieux que les choses soient comme elles sont. Ne t'inquiète pas. Juana t'aime... ou t'aimera, morbleu! As-tu confiance en moi? Oui ou non?

—Oui, tiens.

—Alors, laisse-moi faire et ne prends pas des airs d'amoureux transi. Tes affaires vont bien, je t'en réponds.

Pour ne pas désobliger Pardaillan, Chico s'efforça de refouler son chagrin et de montrer un visage sinon souriant, du moins un peu moins morose.

A ce moment, Juana redescendait et annonçait:

—Ces seigneurs s'habillent. Dans un instant, ils rejoindront Votre Seigneurie. En attendant, votre couvert est mis, et, si vous voulez prendre place, goûtez cet excellent pâté en attendant l'omelette qui saute.

Pardaillan s'approcha de la table et feignit un grand courroux.

—Comment, un couvert seulement? fit-il. Mais, malheureuse, ne savez-vous pas que je traite un brave! Je dis bien: un brave. Et je pense m'y connaître.

Et comme Juana cherchait machinalement quel pouvait être celui qui avait l'honneur d'être qualifié de brave par le seigneur français, le brave des braves:

—Vite! ajouta Pardaillan, un second couvert pour ce brave, qui est aussi un ami que j'aime.

A dire vrai, si Juana était surprise et intriguée, le Chico ne l'était pas moins. Comme elle, il se demandait qui pouvait être cet ami dont parlait Pardaillan.

Quoi qu'il en soit, Juana se hâta de réparer le mal, et, curieuse, comme toute fille d'Eve, elle attendit. Elle n'attendit pas longtemps, du reste.

Pardaillan, une lueur de malice dans l'oeil, s'approcha de la table et, désignant l'escabeau au nain, confus de cet honneur, au grand ébahissement de Juana qui n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles:

—Ça, mon ami Chico, fit-il gaiement, assieds-toi là, en face de moi, et soupons, morbleu! Nous ne l'avons pas volé, que t'en semble?

Chico commençait à considérer Pardaillan comme un être exceptionnel, plus grand, plus noble, meilleur en tout cas que tous ceux qu'il avait appris à respecter.

Sur ces entrefaites, Cervantes et le Torero étaient descendus et, bientôt assis à la même table, choquaient leurs verres contre les verres de Pardaillan et de Chico.

Naturellement, Cervantes et le Torero, s'ils furent surpris de voir le chevalier attablé avec le petit vagabond, se gardèrent bien d'en laisser rien paraître. Et, puisque Pardaillan traitait le Chico sur un pied d'égalité, c'est qu'il avait sans doute de bonnes raisons pour cela, et ils s'empressèrent de l'imiter. En sorte que Juana vit, avec une stupeur qui allait grandissant, ces personnages, qu'elle vénérait au-dessus de tout, témoigner une grande considération à son éternelle poupée, cette poupée à qui elle croyait faire un très grand honneur en lui permettant de baiser le bout de son soulier.

Elle ne disait rien, la petite Juana; mais Pardaillan, amusé, lisait sur sa physionomie mobile et loyale toutes les questions qu'elle se posait sans oser les formuler tout haut.

—Croiriez-vous, dit-il à un certain moment, que ce petit diable a osé lever la dague sur moi? A telles enseignes que je me demande comment je suis encore vivant.

—Ah bah! fit Cervantes, le petit est brave?

—Plus que vous ne croyez, dit gravement Pardaillan. Dans la petite poitrine de cette réduction d'homme bat un coeur ferme et généreux. Il n'est pas de bravoure comparable à celle qui s'ignore. Je vous expliquerai un jour peut-être ce qu'a fait cet enfant. Pour le moment, sachez que je l'aime et l'estime, et je vous prie de le traiter en ami, non pour l'amour de moi, mais pour lui-même.

—Chevalier, dit gravement Cervantes, du moment que vous le jugez digne de votre amitié, nous nous honorerons de faire comme vous.

Par exemple, le Chico ne savait quelle contenance garder. Il était heureux, certes, mais ces compliments, de la part d'hommes qu'il regardait comme des héros, le plongeaient dans une gêne qu'il ne parvenait pas à surmonter. Cependant, nous devons dire qu'il louchait constamment du côté de Juana pour juger de l'effet produit sur elle par ces louanges qu'on faisait de sa petite personne. Et il avait lieu d'être satisfait, car Juana, maintenant, le regardait d'un tout autre oeil et lui faisait son plus gracieux sourire...

Après avoir ainsi frappé indirectement l'esprit de la fillette, Pardaillan la prit à partie directement et, moitié plaisant, moitié sérieux:

—C'est vous, ma gracieuse Juana, qui avez pris soin de cet abandonné, votre compagnon d'enfance. Par lui, qui m'a sauvé, je vous suis redevable. Mais une chose qu'il faut que vous sachiez, c'est que la femme qui aura le bonheur d'être aimée de Chico pourra compter sur cet amour jusqu'à la mort. Jamais coeur plus vaillant et plus fidèle n'a battu dans une poitrine d'homme.

Juana ne dit rien, mais elle fit une jolie moue qui signifiait:

«Vous ne m'apprenez rien de nouveau.»

Pardaillan se montra très sobre d'explications. C'était du reste assez son habitude. Il se garda de souffler mot de ce qu'il avait surpris concernant le Torero et ne dit que juste ce qu'il fallait pour faire ressortir le rôle de Chico, qu'il prit plaisir à exagérer, sincèrement d'ailleurs, car il était de ces natures d'élite qui s'exagèrent à elles-mêmes le peu de bien qu'on leur fait.

Ces explications données, il prétexta une grande fatigue, et, sur ce point, il n'exagérait pas, car, tout autre que lui se fût écroulé depuis longtemps, et monta s'étendre dans les draps blancs qui l'attendaient.

Pardaillan parti, Cervantes se retira. Le Torero remonta saluer la Giralda et le Chico resta seul.

Juana, fine mouche, ne daigna pas lui adresser la parole. Seulement, après avoir tourné et viré dans le patio, sûre qu'il ne la quittait pas des yeux, elle se dirigea d'un air détaché vers un petit réduit qu'elle avait arrangé à sa guise et qui était comme son boudoir à elle, boudoir bien modeste. Et, en se retirant, la petite madrée regardait par-dessus son épaule pour voir s'il la suivait.

Et, comme elle voulait qu'il vînt, elle tourna à demi la tête et l'ensorcela d'un sourire.

Alors, le Chico osa se lever et, sans avoir l'air de rien, il la rejoignit dans le petit réduit, le coeur battant à se briser dans sa poitrine, car il se demandait avec angoisse quel accueil elle allait lui faire.

Juana s'était assise dans l'unique siège qui meublait la pièce, très petite. C'était un vaste fauteuil en bois sculpté. Comme elle était petite, ses pieds reposaient sur un large et haut tabouret en chêne ciré.

Le Chico se faufila dans la pièce et resta devant elle muet et l'air fort penaud. Voyant qu'il ne se décidait pas à parler, elle entama la conversation, et, avec un visage sérieux, sans qu'il lui fût possible de discerner si elle était contente ou fâchée:

—Alors, dit-elle, il paraît que tu es brave, Chico?

Ingénument, il dit:

—Je ne sais pas.

Agacée, elle reprit avec un commencement de nervosité:

—Le sire de Pardaillan l'a dit bien haut. Il doit s'y connaître, lui, qui est la bravoure même.

—S'il le dit, cela doit être... Mais, moi, je n'en sais rien.

Les petits talons de Juana commencèrent de frapper sur le bois du tabouret un rappel inquiétant pour Chico, qui connaissait ces signes révélateurs de la colère naissante de sa petite maîtresse. Naturellement, cela ne fit qu'accroître son trouble.

—Est-ce vrai ce qu'a dit M. de Pardaillan, que, celle que tu aimeras, tu l'aimeras jusqu'à la mort? fit-elle brusquement.

On se tromperait étrangement si on concluait de cette question que Juana était une effrontée ou une rouée sans pudeur ni retenue. Juana était parfaitement ignorante, et cette ignorance suffirait à elle seule à justifier ce qu'il y avait de risqué dans sa question. Rouée, elle se fût bien gardée de la formuler. En outre, il faut dire que les moeurs de l'époque étaient autrement libres que celles de nos jours, où tout se farde et se cache sous le masque de l'hypocrisie.

Le Chico rougit et balbutia:

—Je ne sais pas!

Elle frappa du pied avec colère.

—Je ne sais pas!... Tu ne vois donc rien? C'est agaçant. Pour qu'il ait dit cela, il a bien fallu pourtant que tu lui en parles.

—Je ne lui ai pas parlé de cela, je le jure!

—Alors, comment sait-il que tu aimes quelqu'un et que tu l'aimeras jusqu'à la mort?

Et câline:

—Et c'est vrai que tu aimes quelqu'un, dis, Chico? Qui est-ce? Je la connais? Parle donc! tu restes la, bouche bée. Tu m'agaces!

Les yeux du Chico lui criaient: «C'est toi que j'aime!» Elle le voyait très bien, mais elle voulait qu'il le dît. Elle voulait l'entendre.

Mais le Chico n'avait pas ce courage. Il se contenta de balbutier:

—Je n'aime personne... que toi. Tu le sais bien.

Vierge sainte! si elle le savait! Mais ce n'était pas là l'aveu qu'elle voulait lui arracher, et elle eut une moue dépitée. Sotte qu'elle était d'avoir cru un instant à la bravoure du Chico. Cette bravoure n'allait même pas jusqu'à dire deux mots: «Je t'aime!» Elle ne savait pas; la petite Juana, que ces deux mots font trembler et reculer les plus braves.

Et dans son dépit, cette pensée lui vint, puisqu'il n'était bon qu'à cela, de l'humilier, de l'amener à se prosterner devant elle.

Et agressive, l'oeil mauvais, la voix blanche:

—Si tu ne sais rien, si tu n'as rien dit, rien fait, qu'es-tu venu faire ici? Que veux-tu?

Très pâle, mais plus résolument qu'il ne l'eût cru lui-même, il dit:

—Je voulais te demander si tu étais contente.

Elle prit son air de petite reine pour demander:

—De quoi veux-tu que je sois contente?

—Mais... d'avoir trouvé le Français... de l'avoir ramené.

Avec cette impudence particulière à la femme, elle se récria d'un air étonné et scandalisé:

—Eh! que m'importe le Français! Ça, perds-tu la tête?

Effaré, ne sachant plus à quel saint se vouer, il balbutia:

—Tu m'avais dit... de le sauver, de le ramener...

—Moi?... Sornettes! Tu as rêvé!

Du coup, le Chico fut assommé. Eh quoi! avait-il rêvé réellement, comme elle le disait avec un aplomb déconcertant? Il savait bien que non, tiens! S'était-elle jouée de lui? Avait-elle voulu le mettre à l'épreuve? Voir s'il serait jaloux, s'il se révolterait? Le seigneur de Pardaillan, qui savait tant de choses, venait de le lui dire: la femme qui aime ne déteste pas, au contraire, qu'on se montre jaloux d'elle. Oui! ce devait être cela. Mais alors, Juana l'aimerait donc aussi?

Elle le guignait du coin de l'oeil et jouissait délicieusement de son trouble, de son effarement, de son humiliation. Elle eût voulu le piétiner, le faire souffrir, le meurtrir, l'humilier, oh! surtout l'humilier, lui qu'elle savait si fier, l'humilier au possible, au-delà de tout... Peut-être alors se révolterait-il enfin, peut-être oserait-il redresser la tête et parler en maître!

Est-ce à dire qu'elle était mauvaise et méchante? Nullement. Elle s'ignorait, voilà tout.

Dire qu'elle était amoureuse de Chico serait exagéré. Elle était à un tournant de sa vie. Jusque-là, elle avait cru sincèrement n'éprouver pour lui qu'une affection fraternelle. Sans qu'elle s'en doutât, cette affection était plus profonde qu'elle ne croyait.

Il suffirait d'un rien pour changer cette affection en amour profond. Il suffirait aussi d'un rien pour que cette affection restât ce qu'elle la croyait: purement fraternelle. C'était l'affaire d'une étincelle à faire jaillir.

Or, au moment précis où ces sentiments s'agitaient inconsciemment en elle, Pardaillan lui était apparu. Sur ce caractère quelque peu romanesque, il avait produit une impression profonde. Elle s'était emballée comme une jeune cavale indomptée. Pardaillan lui était apparu comme le héros rêvé. Trop innocente encore pour raisonner ses sensations, elle s'était abandonnée les yeux fermés. Et c'est ainsi que nous l'avons vue pleurer des larmes de désespoir à la pensée que celui qu'elle avait élu était peut-être mort.

Et voici qu'en faisant ses confidences au Chico, avec cette cruauté inconsciente de la femme qui aime ailleurs, voici que le Chico, sans se révolter, refoulant stoïquement sa douleur, voici que le Chico, avec cette clairvoyance que donne un amour profond, avait dit simplement, sans insister, sans se rendre un compte exact de la valeur de son argument, le Chico avait dit la seule chose peut-être capable de l'arrêter sur la pente fatale où elle s'engageait: «Qu'espères-tu?»

Sans le savoir, sans le vouloir, c'était un coup de maître que faisait le nain en posant cette question. Sans le savoir, il venait de l'échapper belle, car ses paroles, après son départ, Juana les tourna et les retourna sans trêve dans son esprit.

Elle était la fille d'un modeste hôtelier, un hôtelier qui passait pour être assez riche, mais un hôtelier quand même. Et, ceci, c'était une tare terrible à une époque et dans un pays où tout ce qui n'était pas «né» n'existait pas. Que pouvait-elle espérer? Rien, assurément. Jamais ce seigneur ne consentirait à la prendre pour épouse légitime. Quant au reste, elle était trop fière, elle avait été élevée trop au-dessus de sa condition pour que l'idée d'une bassesse pût l'effleurer.

Le résultat de ses réflexions avait été que son amour pour Pardaillan s'était considérablement atténué. Or, le terrain que perdait le chevalier, le Chico le regagnait sans qu'elle s'en doutât elle-même.

Et c'est à ce moment-là que Pardaillan revenait. Certes elle fut heureuse de le voir sain et sauf. Mais le Chico baissa à ses yeux et reperdit une notable partie du terrain acquis. Juana lui en voulait de s'être effacé et sacrifié. Elle se disait que, elle, elle ne se serait pas sacrifiée et aurait défendu son bien du bec et des ongles. De là l'accueil frigide qu'elle fit au nain.

Or, Pardaillan raconta que le nain s'était défendu comme un beau diable et avait voulu le poignarder, lui, Pardaillan. Du coup, les actions du Chico montèrent! Pourquoi rêver de chimères? Le bonheur était peut-être là. Ne serait-ce pas folie de le laisser passer? De là le revirement en faveur du nain. De là ce tête-à-tête. Il fallait que le Chico se déclarât. Et voilà qu'elle se heurtait à sa timidité insurmontable. Elle enrageait d'autant plus que, malgré elle, tout en s'efforçant de l'amener à composition, elle ne pouvait s'empêcher de songer à Pardaillan, et il lui semblait que lui n'eût pas tant tergiversé.

Donc, le Chico, au lieu de s'indigner devant son impudente dénégation, après être resté un long moment perplexe et silencieux, courba l'échiné, accepta la rebuffade et parut s'excuser en disant doucement:

—J'ai fait ce que tu m'as demandé, et Dieu sait s'il m'en a coûté! Pourquoi es-tu fâchée?

Ainsi, voilà tout ce qu'il trouvait à dire. Ah! si elle avait été à sa place, comme elle eût vertement relevé l'impertinente prétention de celui qui eût voulu la faire passer pour une sotte et se fût gaussé à ce point d'elle. Décidément, le Chico n'était pas un homme. Et cette pensée fugitive qu'elle avait eue de l'amener à se prosterner, tout pareil à un chien couchant, cette pensée lui revint plus précise, prit la forme d'un désir violent, se changea en obsession tenace, tant et si bien qu'elle résolut de la réaliser coûte que coûte.

Pour réaliser cet impérieux désir, elle radoucit son ton en lui disant:

—Mais je ne suis pas fâchée.

En disant ces mots, elle croisa négligemment une jambe fine et nerveuse, moulée dans un bas de soie rose, sur l'autre, et, tout en lui souriant, elle agitait doucement son pied qui arrivait à hauteur de la poitrine du nain. Elle regardait ce pied complaisamment, comme une chose qu'on trouve jolie, puis elle regardait le Chico, comme pour lui dire:

«Embrasse-le donc, nigaud!»

Et le petit pied allait, venait, s'agitait, présentait la semelle, très blanche, à peine maculée, répétait dans son langage muet:

«Mais va donc! va donc!»

Si bien que le Chico ne put résister à la tentation, et, comme elle souriait encore, preuve qu'elle n'était pas fâchée, il se laissa tomber sur les genoux.

Et le petit pied, dans son balancement, vint lui effleurer le visage. Car le mouvement de va-et-vient continuait comme si elle n'eût pas remarqué qu'ainsi agenouillé elle lui touchait la figure.

Mais c'était un incorrigible timide que ce pauvre Chico. La pensée de toucher à ce petit pied sans son autorisation à elle ne lui venait même pas. Qu'eût-elle dit? Tiens! Il était bien loin de se douter que, s'il avait eu le courage de la prendre dans ses bras et de plaquer ses lèvres sur ses lèvres, elle lui eût probablement rendu son baiser.

Mais, comme la semelle passait encore un coup à portée de sa bouche, comme la tentation était trop forte, il réunit tout son courage, et, d'une voix implorante:

—Si tu n'es pas fâchée, tu veux bien que...

Il ne put achever sa phrase. Brusquement, la semelle s'était plaquée sur ses lèvres et les frottait avec une sorte de rage nerveuse, comme si elle eût voulu les écorcher, les faire saigner.

Si naïf et si timide qu'il fût, le Chico comprit cette fois. Ivre de joie, il posa ses lèvres partout sur cette semelle, sans s'inquiéter de savoir si elle était maculée ou non. Tiens! il avait bien baisé la terre où s'était posé le soulier; il pouvait, à plus forte raison, baiser le soulier lui-même.

Et, comme le pied se retirait lentement, semblant vouloir lui rationner son humble bonheur, il allongea la tête, le suivit des lèvres, se courbant davantage, jusqu'à poser sa face sur le bois du tabouret.

C'est là sans doute que voulait l'amener le petit pied, car il cessa de se dérober. Alors, avec un sourire triomphant, avec un soupir de joie satisfaite, elle leva son autre pied et le lui posa sur la tête, d'un air dominateur qui semblait dire:

«Tu seras toujours ainsi sous mes pieds, puisque tu n'es bon qu'à cela. Je te dominerai toujours, toujours! car tu es ma chose, à moi!

Alors, toute rouge—de plaisir? de honte? de regret? qui peut savoir!—sans trop savoir ce qu'elle disait:

—Tu vois bien que je n'étais pas fâchée, dit-elle.

Et, comme elle lui souriait doucement en disant cela, il s'enhardit un peu, se courba encore un coup, posa une dernière fois ses lèvres sur le bout du pied, qui se cachait timidement, et se releva enfin en disant très convaincu, avec un air de gratitude profonde:

—Tu es bonne! Tiens, bonne comme la Vierge.

Elle rougit davantage encore. Non, elle n'était pas bonne. Elle avait été mauvaise et méchante. Au lieu de la remercier il devait la battre, elle l'avait bien mérité. En se morigénant ainsi elle-même, elle voulut tenter un dernier effort, et, à brûle-pourpoint:

—Est-ce vrai que tu as voulu poignarder le Français?

A son tour, il rougit, comme si cette question eût été un reproche sanglant. Il baissa la tête et fit signe oui, d'un air honteux.

—Pourquoi? fit-elle avidement.

Elle espérait qu'il allait répondre enfin:

«Parce que je t'aime et que je suis jaloux!»

Hélas! encore un coup, le pauvre Chico laissa passer l'occasion. Il bredouilla:

—Je ne sais pas!

C'était fini. Il n'y avait plus rien à faire, rien à espérer. Elle se mit à trépigner, et, rouge, de colère cette fois, elle cria:

—Encore! je ne sais pas! je ne sais pas! Tu m'agaces! Tiens, va-t'en! va-t'en!

Il courba l'échiné et se retira humblement.

Or, s'il fût revenu à l'improviste, il eût pu voir deux larmes, deux perles brillantes, couler lentement sur les joues rosés de sa madone prostrée dans son fauteuil.

Mais le Chico n'aurait jamais eu l'audace de reparaître devant elle quand elle le chassait brutalement. Il s'en allait, la mort dans l'âme, attendant que la tempête fût apaisée.

II

FAUSTA ET LE TORERO

Pendant que Pardaillan prenait un repos bien gagné, le Torero s'était rendu auprès de sa fiancée, la jolie Giralda.

Don César ne cessait d'interroger la jeune fille sur ce que lui avait dit cette mystérieuse princesse, au sujet de sa naissance et de sa famille, qu'elle prétendait connaître. Malheureusement, la Giralda avait dit tout ce qu'elle savait et le Torero, frémissant d'impatience, attendait que la matinée fût assez avancée pour se présenter devant cette princesse inconnue, car il avait décidé d'aller trouver Fausta.

Vers neuf heures du matin, à bout de patience, le jeune homme ceignit son épée, recommanda à la Giralda de ne pas bouger de l'hôtellerie où elle était en sûreté, sous la garde de Pardaillan, et il sortit.

Il descendit l'escalier intérieur, en chêne sculpté, dont les marches, cirées à outrance, étaient reluisantes et glissantes comme le parquet d'une salle d'honneur du palais, et pénétra dans la cuisine.

Un cabinet semblable à peu près au bureau d'un hôtel moderne avait été ménagé là, dans lequel se tenait habituellement la petite Juana.

Le Torero pénétra dans ce retrait et, s'inclinant gracieusement devant la jeune fille:

—Senorita, dit-il, je sais que vous êtes aussi bonne que jolie, c'est pourquoi j'ose vous prier de veiller sur ma fiancée pendant quelques instants. Voulez-vous me permettre de faire en sorte que nul ne soupçonne sa présence chez vous?

Avec son plus gracieux sourire, Juana répondit:

—Seigneur César, vous pouvez aller tranquille. Je vais monter à l'instant chercher votre fiancée, et, tant que durera votre absence, je la garderai près de moi, dans ce réduit où nul ne pénètre sans ma permission.

—Mille grâces, senorita! Je n'attendais pas moins de votre bon coeur. Vous voudrez bien aviser M. le chevalier de Pardaillan. à son réveil, que j'ai dû m'absenter pour une affaire qui ne souffre aucun retard. J'espère être de retour d'ici à une heure ou deux au plus.

—Le sire de Pardaillan sera prévenu.

Une fois dehors, le Torero se dirigea à grands pas vers la maison des Cyprès, où il espérait trouver la princesse. A défaut, il pensait que quelque serviteur le renseignerait et lui indiquerait où il pourrait la trouver ailleurs.

Ce dimanche matin, on devait, comme tous les dimanches, griller quelques hérétiques. Comme le roi honorait de sa présence sa bonne ville de Séville, l'Inquisition avait donné à cette sinistre cérémonie une ampleur inaccoutumée, tant par le nombre des victimes—sept: autant de condamnés qu'il y avait de jours dans la semaine—que par le faste du cérémonial.

Aussi, le Torero croisait-il une foule de gens endimanchés qui, tous, se hâtaient vers la place San Francisco, théâtre ordinaire de toutes les réjouissances publiques. Nous disons réjouissances, et c'est à dessein. En effet, non seulement les autodafés constituaient à peu près les seules réjouissances offertes au peuple, mais encore on était arrivé à le persuader qu'en assistant à ces sauvages hécatombes humaines, en se réjouissant de la mort des malheureuses victimes, il travaillait à son salut.

Parmi la foule de gens pressés d'aller occuper les meilleures places, il s'en trouvait qui, reconnaissant don César, le désignaient à leurs voisins en murmurant sur un mode admiratif:

«El Torero! El Torero!»

Quelques-uns le saluaient avec déférence. Il rendait les saluts et les sourires d'un air distrait et continuait hâtivement sa route.

Enfin, il pénétra dans la maison des Cyprès, franchit le perron et se trouva dans ce vestibule qu'il avait à peine regardé la nuit même, alors qu'il était à la recherche de la Giralda et de Pardaillan.

Comme il n'avait pas les préoccupations de la veille, il fut ébloui par les splendeurs entassées dans cette pièce. Mais il se garda bien de rien laisser paraître de ces impressions, car quatre grands escogriffes de laquais, chamarrés d'or sur toutes les coutures, se tenaient raides comme des statues et le dévisageaient d'un air à la fois respectueux et arrogant.

Toutefois, sans se laisser intimider par la valetaille, il commanda, sur un ton qui n'admettait pas de résistance, au premier venu de ces escogriffes, d'aller demander à sa maîtresse si elle consentait à recevoir don César, gentilhomme castillan.

Sans hésiter, le laquais répondit avec déférence:

—Sa Seigneurie l'illustre princesse Fausta, ma maîtresse, n'est pas en ce moment à sa maison de campagne.

—Bon! pensa le Torero, cette illustre princesse s'appelle Fausta. C'est toujours un renseignement.

Et, tout haut:

—J'ai besoin de voir la princesse Fausta pour une affaire du plus haut intérêt et qui ne souffre aucun retard. Veuillez me dire où je pourrai la rencontrer.

Le laquais réfléchit une seconde et:

—Si le seigneur don César veut bien me suivre, j'aurai l'honneur de le conduire auprès de M. l'Intendant qui pourra peut-être le renseigner.

Le Torero, à la suite du laquais, traversa une enfilade de pièces meublées avec un luxe inouï, dont il n'avait jamais eu l'idée. Au premier étage, il fut introduit dans une chambre confortablement meublée. C'était la chambre de M. l'Intendant à qui le laquais expliqua ce que désirait le visiteur.

M. l'Intendant était un vieux bonhomme tout courbé, d'une politesse obséquieuse.

—Le laquais qui vous a conduit à moi, dit cet important personnage, me dit que vous vous appelez don César. Je pense que ceci n'est que votre prénom... Excusez-moi, monsieur, avant de vous conduire près de mon illustre maîtresse, j'ai besoin de savoir au moins votre nom... Vous comprendrez cela, je l'espère.

Très froid, le jeune homme répondit:

—Je m'appelle don César, tout court. On m'appelle aussi le Torero.

—Pardonnez-moi, monseigneur, je ne pouvais pas deviner... Je suis au désespoir de ma maladresse; j'espère que monseigneur aura la bonté de me la pardonner... La princesse est menacée dans ce pays, et je dois veiller sur sa vie... Si monseigneur veut bien me suivre, j'aurai l'insigne honneur de conduire monseigneur auprès de la princesse qui attend la visite de monseigneur avec impatience, je puis le dire.

Devant ce respect outré, sous cette avalanche de monseigneurs, le Torero demeura muet de stupeur. Il jeta les yeux autour de lui pour voir si ce discours ne s'adressait pas à un autre. Il se vit seul avec M. l'Intendant. Et il dit doucement, comme s'il avait craint de l'exciter en le contrariant:

—Vous vous trompez, sans doute. Je vous l'ai dit: je m'appelle don César, tout court, et je n'ai aucun droit à ce titre de monseigneur que vous me prodiguez si abondamment.

Mais le vieil intendant secoua la tête et, se frottant les mains à s'en écorcher les paumes:

—Du tout! du tout! dit-il. C'est le titre auquel vous avez droit... en attendant mieux.

Le Torero pâlit et, d'une voix étranglée par l'émotion:

—En attendant mieux?... Que voulez-vous donc dire?

—Rien que ce que j'ai dit, monseigneur. La princesse vous expliquera elle-même.

—En ce cas, conduisez-moi auprès d'elle!

—Tout de suite, monseigneur, tout de suite! Acquiesça l'intendant qui se hâta de prendre son chapeau, son manteau et se précipita à la suite du Torero.

Hors la maison, l'intendant précéda don César et, trottinant à pas rapides et menus, il le conduisit en ville, sur la place San Francisco, déjà encombrée d'une foule bruyante, avide d'assister au spectacle promis.

Si le pavé de la place était envahi par une masse compacte de populaire, les tribunes, les balcons, les fenêtres qui entouraient la place n'étaient pas moins garnis. Mais là, c'était la foule élégante des seigneurs et des nobles dames.

Tous et toutes, nobles et manants, attendaient avec la même impatience sauvage.

Au centre de la place se dressait le bûcher, immense piédestal de fascines et de bois sec sur lequel devaient prendre place sept condamnés.

Face au bûcher, se dressait l'autel construit sur la place même, paré de riches dentelles, tendu de fine lingerie, d'une blancheur immaculée, enguirlandé, fleuri, illuminé comme pour une grande fête: et c'était en effet jour de grande fête.

Du haut de la grosse tour du couvent de San Francisco proche, sans discontinuer, le glas tombait, lent, lugubre, sinistre, affolant. Il annonçait que la fête était commencée, c'est-à-dire que les condamnés, les juges, les moines, les confréries, la cour, le roi, tout ce qui constituait le cortège, sortaient de la cathédrale pour traverser processionnellement les principales voies de la ville, toutes aussi encombrées de curieux, avant d'aboutir à la place où les victimes, du haut de leur bûcher, devaient assister à la célébration de la messe, avant que les bourreaux ne missent le feu aux fascines.

La haine, la fureur, l'impatience, la joie, une joie hideuse, tels étaient les sentiments qui éclataient sur toutes les faces convulsées. Pas un mot de pitié, pas une protestation.

Derrière l'intendant de Fausta qui, au milieu de cette foule compacte, se traçait un chemin avec une vigueur surprenante chez un bonhomme qui paraissait aussi cassé, le Torero parvint jusqu'au perron d'une des plus somptueuses maisons en façade sur la place.

Contrairement à toutes les autres habitations, cette maison n'avait pas un seul spectateur à ses nombreuses fenêtres, pas plus qu'à ses balcons.

Guidé par l'intendant, après avoir traversé un certain nombre de pièces, meublées et ornées avec plus de magnificence encore que les salles de la maison des Cyprès, don César fut introduit dans un petit cabinet, désert pour le moment.

L'intendant le pria d'attendre là un instant, le temps d'aller aviser sa maîtresse.

Dans le couloir où il s'engagea, le vieil intendant tout cassé redressa soudain sa taille, et, d'un pas alerte et vif, il monta au premier étage et pénétra dans un salon, dont le balcon large et spacieux étalait sur la place le ventre rebondi de sa balustrade en fer forgé.

Assise dans un large fauteuil de velours, dans un costume d'une grande simplicité, blanc, depuis les pieds nonchalamment posés sur un coussin de soie rouge merveilleusement brodé jusqu'à la collerette très simple, sans un bijou, sans un ornement, Fausta attendait dans une pose méditative.

Le singulier intendant, qui venait de retrouver si soudainement la vigueur d'un homme dans la force de l'âge, s'inclina profondément devant elle et attendit.

—Eh bien, maître Centurion? interrogea Fausta.

Centurion, puisque c'était lui qui, adroitement grimé, venait de jouer le rôle d'intendant. Centurion répondit respectueusement:

—Eh bien, il est venu, madame.

—Vous l'avez amené?

—Il attend votre bon plaisir en bas.

Fausta répéta le même signe de tête et parut réfléchir un moment.

—Il ne vous a pas reconnu? fit-elle avec une certaine curiosité.

—S'il m'avait reconnu, je n'aurais pas l'honneur de l'introduire auprès de vous.

Fausta eut un mince sourire.

—Je sais qu'il ne vous affectionne pas précisément, dit-elle.

—Dites qu'il me veut la malemort, madame, et vous serez dans le vrai. Cela ne laisse pas que de m'inquiéter beaucoup. Car enfin, si vos projets aboutissent et qu'il continue à me détester, c'en est fait de la situation que vous avez daigné me faire entrevoir.

—Rassurez-vous, maître. Continuez à me servir fidèlement sans vous inquiéter du reste. Le moment venu, je ferai votre paix avec lui. Je réponds que le roi oubliera les injures faites à l'amoureux sans nom et sans fortune. Introduisez-le...

Centurion s'inclina et sortit immédiatement.

Quelques instants plus tard, il introduisait le Torero auprès de Fausta et, après avoir refermé la porte sur lui, il se retirait discrètement.

En voyant Fausta, don César fut ébloui. Jamais beauté aussi accomplie n'était apparue à ses yeux ravis. Avec une grâce juvénile, il s'inclina profondément devant elle, autant pour dissimuler son trouble que par respect.

Fausta remarqua l'effet qu'elle produisait sur le jeune homme. Elle esquissa un sourire. Cet effet, elle avait cherché à le produire, elle l'espérait. Il se réalisait au-delà de ses désirs. Elle avait lieu d'être satisfaite.

D'un oeil exercé, elle étudiait le jeune prince qui attendait dans une attitude pleine de dignité, ni trop humble ni trop fière. Cette attitude, pleine de tact, la mâle beauté du jeune homme, son élégance sobre, dédaigneuse de toute recherche outrée, le sourire un peu mélancolique, l'oeil droit, très doux, la loyauté qui éclatait sur tous ses traits, le front large qui dénotait une intelligence remarquable, enfin la force physique que révélaient des membres admirablement proportionnés dans une taille moyenne, Fausta vit tout cela dans un coup d'oeil, et, si l'impression qu'elle venait de produire était tout à son avantage, l'impression qu'il lui produisait, à elle, pour être prudemment dissimulée, ne fut pas moins favorable.

De cet examen très rapide, qu'il soutint avec une aisance remarquable, sans paraître le soupçonner, le Torero se tira tout à son avantage. Chez Fausta, la femme et l'artiste se déclarèrent également satisfaites.

Tout le plan de Fausta dépendait de la décision qu'allait prendre le Torero. Cette décision elle-même dépendait de l'effet qu'elle produirait sur lui.

Qu'il se dérobât, qu'il refusât de renoncer à son amour pour la Giralda, et ses plans se trouvaient singulièrement compromis.

L'oeuvre n'était pas irréalisable pourtant, du moins elle l'espérait. Et, quant à sa difficulté même, pour une nature combative comme la sienne, c'était un stimulant.

Quant à la Giralda, qui pouvait être sa pierre d'achoppement, on a déjà vu qu'elle avait pris une décision à son égard. C'était très simple, la Giralda disparaîtrait. Si puissant que fût l'amour du Torero, il ne tiendrait pas devant l'irréparable, c'est-à-dire la mort de la femme aimée. Il était jeune, ce Torero, il se consolerait vite. Et, d'ailleurs, pour activer sa guérison, elle avait une couronne à lui donner.

Fausta ne connaissait qu'un seul être au monde capable de rester froid devant d'aussi puissantes tentations: Pardaillan.

Mais Pardaillan n'avait pas son pareil.

Oui, l'oeuvre de séduction serait difficile, mais non pas impossible.

Elle mit donc en oeuvre toutes les ressources de son esprit subtil, elle fit appel à toute sa puissance de séduction, et, de cette voix harmonieuse, enveloppante comme une caresse, elle demanda:

—C'est bien vous, monsieur, qu'on appelle don César?

Le Torero s'inclina en signe d'assentiment.

—Vous aussi qu'on appelle El Torero?

—Moi-même, madame.

—Vous ne connaissez pas votre véritable nom. Vous ignorez tout de votre naissance et de votre famille. Vous supposez être venu au monde, voici environ vingt-deux ans, à Madrid. C'est bien cela?

—Tout à fait, madame.

—Excusez-moi, monsieur, si j'ai insisté sur ces menus détails. Je tenais à éviter une erreur de personne, qui pourrait avoir des conséquences très graves. Veuillez vous asseoir.

De la main, elle désignait un siège placé près de son fauteuil, et un gracieux sourire ponctuait le geste.

Le Torero obéit et elle admira la parfaite aisance de ses gestes, la souplesse de ses attitudes, et, à part soi, elle murmura:

«Oui, c'est bien du sang royal qui coule dans ses veines!...De cet aventurier, élevé à la diable, je ferai un monarque superbe et magnifique.»

A ce moment, des clameurs furieuses éclataient sur la place. Le cortège des condamnés approchait du lieu du supplice, et la foule manifestait ses sentiments par des hurlements féroces:

«A mort!... Mort aux hérétiques!...»

Suivis de ces autres cris:

«Le roi!... le roi!... Vive le roi!...»

Au-dessus des clameurs et des vivats, les couvrant parfois complètement, le Miserere, entonné à pleine voix par des milliers de moines, de pénitents, de frères de cent confréries diverses, se faisait entendre, encore lointain, se rapprochant insensiblement, lugubre et terrible en même temps.

Et, dominant le tout, le glas continuait de laisser tomber, lente, funèbre, sinistre, sa note mugissante.

Cependant, dominant la gêne que lui causaient ces rumeurs, mettant tous ses efforts à surmonter le trouble étrange que la beauté de Fausta avait déchaîné en lui et qu'il sentait augmenter, le Torero dit doucement:

—Vous avez bien voulu témoigner quelque intérêt à une personne qui m'est chère. Permettez-moi, madame, avant toute chose, de vous en exprimer ma gratitude.

Et il était en effet très ému, le pauvre amoureux de la Giralda. Jamais créature humaine ne lui avait produit un effet comparable à celui que lui produisait Fausta.

Jamais personne ne lui en avait imposé autant.

Fausta lisait clairement dans son esprit, et elle se montrait intérieurement de plus en plus satisfaite. Allons, allons, la constance en amour, chez l'homme, était décidément une bien fragile chose. Cette petite bohémienne, à qui elle avait fait l'honneur d'accorder quelque importance, comptait décidément bien peu. La victoire lui paraissait maintenant certaine, et, si une chose l'étonnait, c'était d'en avoir douté un instant.

Mais l'allusion du Torero à la Giralda lui déplut. Elle mit quelque froideur dans la manière dont elle répondit:

—Je ne me suis intéressée qu'à vous, sans vous connaître. Ce que j'ai fait, je l'ai fait pour vous, uniquement pour vous. En conséquence, vous n'avez pas à me remercier pour des tiers qui n'existent pas pour moi.

A son tour, le Torero fut choqué du suprême dédain avec lequel elle parlait de celle qu'il adorait.

Dès l'instant où cette princesse Fausta paraissait vouloir s'attaquer à l'objet de son amour, il retrouva une partie de son sang-froid, et ce fut d'une voix plus ferme qu'il dit:

—Cependant, ce tiers qui n'existe pas pour vous, madame, m'a assuré que vous aviez été pleine de bonté et d'attentions à son égard.

—Bontés, attentions—s'il y en a eu réellement—dit Fausta d'un ton radouci et avec un sourire, je vous répète que tout cela s'adressait à vous seul.

—Pourquoi, madame? fit ingénument le Torero, puisque vous ne me connaissiez pas.

Fausta laissa tomber sur lui un regard profond, empreint d'une douceur enveloppante:

—Une nature chevaleresque comme celle que je devine en vous comprendra aisément le mobile auquel j'ai obéi. Si vous appreniez, monsieur, qu'on prémédite d'assassiner lâchement une inoffensive créature, qui vous est inconnue, que feriez-vous?

—Par Dieu! madame, dit fougueusement le Torero, j'aviserais cette créature d'avoir à se tenir sur ses gardes, et, au besoin, je lui prêterais l'appui de mon bras.

—Eh bien, monsieur, c'est là tout le secret de l'intérêt que je vous ai porté, sans vous connaître. J'ai appris qu'on voulait vous assassiner et j'ai cherché à vous sauver. La jeune fille dont vous parliez, il y a un instant, devant être, inconsciemment, je me hâte de le dire, l'instrument de votre mort, j'ai fait en sorte que vous ne puissiez l'approcher. Quand j'ai cru le danger passé, je vous ai facilité de mon mieux les voies, et je vous ai fait conduire jusqu'à elle. Tout cela, monsieur, je l'ai fait par humanité, comme vous l'auriez fait, comme aurait fait toute personne de coeur. Je ne pensais pas vous connaître jamais. Et, à vrai dire, je n'y tenais pas, sans quoi je vous eusse attendu chez moi, cette nuit. Certaines actions perdent tout mérite si l'on paraît rechercher un remerciement ou une louange. J'ignorais alors bien des choses, vous concernant, que j'ai apprises depuis, et qui m'ont fait désirer vivement vous connaître. Aujourd'hui que je vous ai vu, je me félicite du peu que j'ai fait pour vous et je vous prie de me considérer comme une amie dévouée, prête à tout entreprendre pour vous sauver.

Toute la fin de cette tirade avait été débitée avec une émotion communicative qui fit une impression profonde sur le Torero. Profondément ému à son tour, il s'inclina gravement et, avec un accent de gratitude très sincère:

—Vraiment, madame, vous me comblez, et je ne sais comment vous remercier. Mais, franchement, ne vous inquiétez-vous pas un peu à la légère? Suis-je donc si menacé?

Très gravement, avec un accent qui fit passer un frisson sur la nuque du Torero, elle dit:

—Plus que vous ne l'imaginez. Je ne dirai pas que vos jours sont comptés; je vous dis: vous n'avez que quelques heures à vivre... si vous vous complaisez dans cette insouciante confiance.

Si brave qu'il fût, le Torero pâlit légèrement.

—Est-ce à ce point? fit-il.

Toujours très grave, elle fit oui de la tête et reprit:

—Je n'ai qu'un regret: celui de vous avoir rapproché de cette jeune fille. Si j'avais su ce que je sais maintenant, jamais, par mon fait du moins, vous ne l'eussiez retrouvée.

Un vague soupçon germa dans l'esprit du Torero. A son tour, il devint froid, tout son calme soudain reconquis.

—Pourquoi, madame? fit-il avec une imperceptible pointe d'ironie.

—Parce que, dit Fausta, toujours grave et avec un accent de conviction impressionnant, parce que cette jeune fille causera votre mort.

Le Torero la fixa un instant. Elle soutint son regard avec un calme imperturbable.

Le commencement de soupçon imprécis qui l'avait effleuré se fondit instantanément sous le feu de ce regard. De nouveau, il fut repris par ce trouble étrange qui l'avait agité et qu'il croyait avoir maîtrisé.

—Mais, enfin, madame, fit-il en passant à un autre ordre d'idées, qui est donc cet ennemi mortellement acharné après moi? Le savez-vous?

—Je le sais.