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Mme de Pressensé (Élise-Françoise-Louise de Plessis-Gouret, épouse d'Edmond Dehault de Presssensé) (1827-1901), Petite mère, édition de 1881

L'orthographe et la ponctuation ont été conservées.

PETITE MERE

PAR

MADAME E. DE PRESSENSE

SIXIEME EDITION

PARIS

G. FISCHBACHER, EDITEUR

33, rue de Seine, 33

1881

Tous droits réservés.

PETITE MERE

I

Deux enfants étaient seuls sans une chambre obscure. Ils attendaient leur père; l'heure où il avait coutume de rentrer était bien passée. Les deux pauvres petits s'étaient blottis l'un contre l'autre tout près de la fenêtre que les dernières lueurs du crépuscule éclairaient encore faiblement. Le plus jeune, un garçon de cinq ans, appuyait sa tête toute bouclée sur les genoux de sa soeur qui avait passé son bras autour de lui. Celle-ci était petite et menue; sa figure fine et pâle était à demi éclairée, tandis que celle du petit garçon se trouvait dans l'ombre; il eût été difficile de discerner l'expression de ses yeux baissés, mais son attitude avait quelque chose de protecteur et de maternel.

— Tu as donc bien sommeil, mon Charlot, dit-elle à l'enfant, dont les paupières se fermaient et dont elle sentait la tête s'alourdir sur ses genoux.

Il fit un mouvement, puis on entendit une voix dolente:

— J'ai faim!…

— Pauvre chéri, mais pourtant tu as mangé à midi.

— Oui, mais je veux manger encore. Je ne peux pas dormir sans avoir dîné. Petite mère, donne-moi à manger!…

— Mon pauvre Charlot, je n'ai rien… Je t'ai donné, à midi, le dernier morceau de pain. Le père rapportera aujourd'hui sa quinzaine, tu sais?…

— Pourquoi est-ce qu'il ne revient pas? demanda Charlot d'un ton courroucé.

— Je ne sais pas. Il n'est jamais rentré si tard. Il va venir, bien sûr.

Les enfants se turent, et Charlot referma les yeux, un instant seulement. Un bruit de pas retentit dans l'escalier et l'enfant releva la tête, tandis que sa soeur disait:

— Voilà le père.

Mais les pas s'arrêtèrent à l'étage au-dessous; on entendit une porte s'ouvrir et se refermer, puis un bruit de voix irritées, puis le silence… et bientôt des ronflements sonores montèrent à travers le plancher. Il était bien tard.

— Il faut te coucher, Charlot, dit la petite fille.

— Mais je ne peux pas dormir sans avoir mangé.

— Je n'ai rien, mon pauvre chéri… Essaie, tu verras… Une fois endormi, tu ne sentiras plus la faim.

— Et demain?… demanda le prévoyant Charlot.

— Demain, le père sera revenu, tu comprends?…

La certitude exprimée par ces paroles calma le petit garçon, qui se laissa déshabiller et mettre au lit dans l'obscurité, car il n'y avait dans la pauvre demeure pas plus de chandelle que de pain.

Lorsque Charlot fut couché dans le lit qu'il occupait d'habitude avec son père, sa soeur se rassit près de la fenêtre et se remit à écouter si elle entendait des pas dans la rue. Ce n'était pas rare; mais ils s'éloignaient toujours sans s'arrêter. Elle commençait à être bien inquiète. Depuis quatre ans que la mère était morte, le père n'avait pas manqué une seule fois de revenir après sa journée de travail. Les yeux de la pauvre enfant se fermaient malgré elle; elle sommeillait un instant, mais le plus léger bruit la faisait tressaillir. Charlot s'agitait dans son lit, gémissait en dormant et, de temps en temps, s'éveillait tout à fait en disant: J'ai faim! — Heureusement, le sommeil l'emportait bientôt, et sa respiration égale montrait que la souffrance de son jeûne prolongé n'était pas encore bien vive.

Enfin, la petite fille se laissa glisser de sa chaise sur le carreau, et, la tête appuyée sur son bras, elle s'endormit profondément. Lorsqu'elle s'éveilla, il faisait jour. Elle s'étonna d'être couchée par terre, et se premier mouvement fut de regarder vers le lit. Voyant que Charlot avait profité de ce qu'il était seul pour se mettre en travers, et laissait sa tête frisée un peu en dehors du matelas, elle se rappela tout. Ses pauvres membres étaient si engourdis, qu'il lui fallut un bon moment pour en retrouver l'usage.

Alors elle balaya, épousseta avec soin, comme elle avait coutume de faire chaque matin; puis elle ouvrit un vieux panier qui lui servait de garde-manger et eut peine à retenir un cri de joie lorsqu'elle découvrit tout au fond une croûte de pain qui y avait été oubliée. Elle la posa sur la table d'un air joyeux. Au même moment, Charlot se remua, se retourna, se mit sur son séant; puis, s'étant frotté les yeux, il dit encore une fois:

— Petite mère, j'ai faim!…

Il jeta un regard peu bienveillant sur la croûte sèche qu'on lui offrait, mais elle n'en fut pas moins bien vite dévorée, et il tendit la main pour en avoir encore.

Alors sa soeur, voulant le distraire, lui dit de s'habiller bien vite pour aller chercher le père.

Tout joyeux de la perspective d'une promenade, le petit sauta hors du lit, mais il fallut contenir son impatience jusqu'à ce que son visage et ses mains fussent bien lavés, ses boucles rebelles brossées avec soin. Petite mère, sur le chapitre de la toilette, était inflexible. Charlot le savait bien, et ne résistait que tout juste assez pour allonger un peu les choses.

Enfin, les enfants sortirent de la chambre, la laissant propre et en ordre, comme si une fée y eût passée; la petite fille en prit la clef pour la remettre à la concierge.

— Voilà notre clef, madame, dit-elle de sa voix douce. Si le père revient, vous aurez la bonté de la lui donner.

— Il n'est donc pas rentré hier soir? demanda la concierge, occupée à débarbouiller un peu rudement un gros marmot qui, un instant auparavant, criait à rendre sourd tous les locataires de la maison, mais s'était arrêté la bouche grande ouverte pour regarder les deux enfants.

— Ce n'est pas probable qu'il rentre de si tôt, ajouta-t-elle en jetant la clef sur la table. Allez, vous êtes sur mon chemin!…

On entendit sortir de l'arrière-loge un sifflement prolongé. C'était un petit recoin qui donnait sur la cour, et où le concierge travaillait de son état de cordonnier pendant que sa femme faisait l'ouvrage de la maison.

Petite mère, un peu effrayée du ton brusque dont on lui parlait, se hâta de sortir, tirant par le bras Charlot, qui regardait de tous ses yeux et aussi de toute son âme une grande écuelle de soupe fumante sur la table de la loge. La brave femme, trop affairée pour remarquer ce regard, ferma la porte sur eux.

— Qui est-ce donc que tu brusques ainsi? demanda le concierge, qui ne pouvait voir dans la loge.

— C'est les petits au locataire du quatrième. Il n'est pas rentré. N'est-ce pas une honte de se mettre en ribotte et d'abandonner deux pauvres petits êtres comme ceux-là?…

Madame Perlet — c'était le nom de la concierge — était bien accoutumée aux misères et aux duretés de la vie, il y en avait tant autour d'elle; mais elle avait le coeur compatissant pour les enfants et pour les animaux, et ne pouvait supporter qu'on les négligeât. Elle oublia pourtant bientôt son indignation: il fallait se hâter de faire déjeuner les enfants et de les expédier à l'école, afin de pouvoir balayer ses escaliers. Elle avait le coeur tendre, cette brave femme qui débarbouillait si vigoureusement son garçon, sans s'inquiéter de ses cris, mais le matin le temps lui manquait pour donner libre cours à ses bons sentiments. L'après-midi, lorsque les nettoyages étaient finis, les enfants à l'école ou occupés à jouer devant la porte, et qu'elle était tranquillement assise à ses raccommodages, madame Perlet était pleine de bienveillance. Les enfants de la maison le savaient bien et ne fréquentaient la loge que lorsque midi avait sonné.

Petite mère et Charlot n'étaient pas hardis. D'ailleurs, ils n'habitaient la maison que depuis peu de temps et n'étaient pas encore au courant de ces choses. Ils s'éloignèrent la main dans la main.

II

On me demandera peut-être si Petite mère n'avait pas d'autre nom.

Dans la maison on ne lui connaissait que celui-là, et Charlot lui-même, s'il avait jamais su que sa soeur n'avait pas été baptisée Petite mère, l'avait parfaitement oublié. Voici comment il s'était fait que ce nom était devenu le sien, bien que son père l'eût fait inscrire à la mairie sous celui de Joséphine.

Fifine, comme on l'appelait alors, avait cinq ans lorsque sa mère lui donna un petit frère. La pauvre femme, délicate et faible de tempérament, en se remit jamais tout à fait, elle languit pendant une année et mourut en confiant son gros Charlot à la petite, toute petite Fifine. Déjà, pendant la longue maladie de sa mère, Joséphine avait pris l'habitude de soigner l'enfant. C'était elle qui lui faisait avaler sa bouille; c'était elle qui le lavait, qui l'habillait, qui le promenait même devant la porte. En la voyant toujours occupée de son gros bébé, les voisins avaient pris l'habitude de l'appeler Petite mère. La vraie mère elle-même, obligée de transmettre à cette petite créature ses devoirs et ses droits, aimait à lui donner ce nom; le père l'adopta aussi et Charlot n'en entendit jamais d'autre.

Ainsi habituée de bonne heure à vivre entre une malade et un petit enfant qui tous deux avaient besoin de ses soins, Fifine devint étonnamment raisonnable et oublieuse d'elle-même; cela lui semblait tout simple, tout naturel, d'être sans cesse au service des autres et de n'avoir dans la vie d'autre part que le devoir; elle ne se demandait jamais s'il aurait pu en être autrement.

Etait-elle heureuse? Elle ne le savait pas elle-même, n'ayant jamais songé à se poser cette question. Peut-être l'était-elle au fond plus que beaucoup d'enfants qui ont tout ce que leur coeur peut désirer, tout ce que leur imagination peut rêver, et qui sont le centre d'un petit monde où chacun s'occupe d'eux et où ils ne s'occupent que d'eux-mêmes.

Jusqu'à la naissance de son petit frère, Fifine n'avait jamais eu d'autre poupée que celles qu'elle se faisait elle-même avec des chiffons, mais après… Est-il beaucoup de petites filles riches qui aient une poupée comme la sienne?

Représentez-vous cela… Une poupée qui non seulement ouvre et ferme les yeux, mais qui remue ses petits membres, qui les agite dans tous les sens, qui s'égratigne la figure, qui mange, qui crie, qui se fâche, qui sourit aussi, et qui, de plus, grossit et grandit de jour en jour, tellement que si vous étiez resté six mois sans voir cette merveilleuse poupée de Fifine, vous ne l'auriez certainement pas reconnue.

Pensez-vous que la petite fille fut ravie lorsqu'un jour sa poupée lui passa les deux bras autour du cou et appliqua sur sa joue une bouche grande ouverte? c'était le premier baiser de Charlot.

Tel était le cadeau que le bon Dieu avait fait à Fifine. Sans doute elle avait bien des petits défauts, cette poupée, car elle avait coutume de se démener juste au moment où l'on voulait qu'elle restât tranquille, de crier et de faire de laides grimaces juste au moment où on voulait la faire admirer, de se réveiller juste au moment où l'on soupirait après le sommeil. Enfin cette poupée avait surtout un grand inconvénient, c'est qu'elle était toujours affamée. A toute heure du jour et de la nuit elle ouvrait la bouche pour chercher la nourriture, et à toute heure du jour et de la nuit elle jetait des cris perçants pour peu qu'on la lui fît attendre.

Mais Fifine ne lui voyait aucun défaut; elle était infatigable dans ses soins, dans ses caresses, dans ses admirations. Il faut reconnaître que, la nuit, le bon sommeil d'enfant de la petite fille résistait aux plus formidables piaulées de son tyran, mais lorsque la mère était trop souffrante pour l'apaiser elle-même, et qu'elle était forcée, bien malgré elle, d'appeler la dormeuse, un seul mot de cette voix douce la tirait de son profond repos, et elle venait, tout ensommeillée, mais pleine de bonne volonté et de tendresse, prendre le petit aux bras affaiblis qui ne pouvaient plus le tenir. Le père ne demandait pas mieux que d'avoir sa part de fatigue, mais il travaillait dur tout le jour et avait besoin de ses forces: on le ménageait et son sommeil était pesant. Une fois la première année passée, Charlot commença à avoir de bonnes nuits paisibles et les autres en profitèrent, mais ce fut à ce moment-là que la pauvre mère mourut après avoir béni ses deux enfants et remercié son mari de ce qu'il avait toujours été bon pour elle. Son dernier regard fut pour Fifine et elle l'appela encore une fois "Petite mère."

C'était une dernière recommandation: Fifine le comprit ainsi. Alors commença pour les pauvres petits une singulière vie. Le père s'en allait le matin et ne revenait que le soir; ils restaient tout le jour seuls ensemble. Une voisine venait de temps en temps voir ce qu'ils faisaient et leur donnait un peu de soupe. Jamais elle ne trouva Petite mère négligeant un moment sa tâche, jamais elle ne la surprit en défaut de vigilance et de soin. Charlot commençait à marcher et grimpait partout; elle le suivait pas à pas, prévenant ses chutes, le consolant lorsqu'elle n'avait pu l'empêcher de tomber. Quand il faisait beau elle sortait avec lui et le promenait sur le trottoir, ou un peu plus loin jusqu'au square. Les voisins disaient: Voilà Petite mère avec son gros Charlot. — On leur faisait un signe de tête, on leur jetait un bonjour amical. Petite mère était un peu timide et réservée; elle répondait poliment, mais ne s'approchait pas et ne jouait guère avec les autres enfants; c'eût été plus difficile, si elle l'avait fait, de surveiller Charlot.

Charlot était son unique pensée. Quand le père revenait elle était contente et se relâchait un peu de son attitude sérieuse; elle allait quelquefois jusqu'à réclamer une caresse pour elle-même. Puis elle l'aidait, car c'était lui qui faisait le repas du soir. Ensuite Petite mère lavait les deux assiettes (il n'y en avait qu'une pour elle et Charlot) et l'on se couchait.

Quand elle eut atteint l'âge de sept ans, son père lui laissa la responsabilité du ménage. La voisine secourable avait quitté la maison, et puis Petite mère était devenue si raisonnable, si adroite, et même si forte, bien qu'elle eût de toutes petites mains. On eût dit qu'elle savait tout faire par instinct, allumer le feu, assaisonner la soupe, la faire cuire juste à point. La cuisine n'était pas compliquée: on mettait une fois par semaine un petit pot-au-feu; les autres jours c'étaient des pommes de terre, des haricots. A midi, été comme hiver, les enfants mangeaient un peu de fromage avec leur pain ou des pommes de terre froides de la veille. Charlot avait bon appétit comme lorsqu'il était au maillot, mais il était devenu plus patient, et suivait des yeux les mouvements de sa soeur sans la déranger. Quelquefois même il l'aidait… alors le repas leur paraissait meilleur; mais un gros garçon de trois ans ne peut pas faire grand'chose dans un ménage, il fallait attendre d'être plus fort, plus habile. Charlot riait d'un air ravi en écoutant Petite mère lui raconter tout ce qu'il ferait pour elle lorsqu'il serait devenu homme. Lui-même renchérissait. Les travaux d'Hercule, dont il n'avait, du reste, jamais entendu parler, n'étaient rien en comparaison de toutes les merveilles qu'il devait accomplir quand le temps serait venu. La moindre était peut-être la construction d'une maison qu'il voulait faire si haute, si haute qu'on ne verrait pas le dernier étage.

— Une belle, belle maison… disait Charlot en enflant sa voix et en grossissant ses yeux comme pour mieux voir cette construction sans pareille, beaucoup plus belle que la grande maison du boulevard. Elle ira jusqu'au ciel, Petite mère, et elle sera toute pour toi.

C'était le rêve d'un futur maçon. Le père, lui, n'était qu'homme de peine; il servait les maçons, et il parlait quelquefois des belles maisons qu'il aidait à construire, aussi Charlot avait déjà choisi un métier.

— Mais si elle est si haute, ce sera bien fatigant de monter l'eau, observa Petite mère qui se voyait déjà portant un seau plein dans l'escalier sans fin de sa magnifique maison.

— Ah! dit Charlot à qui cette idée parut juste, mais alors tu n'auras pas besoin de monter; tu pourras demeurer tout en bas, comme les vieux qui sont dans la cour, tu sais bien, ceux qui ont un chat…

Les revendeurs de vieux habits? dit la petite… Oui, ce serait plus commode, mais alors ce ne serait pas nécessaire de faire la maison si haute. J'aimerais mieux une petite maison avec un jardin devant, comme celle qui est dans notre rue; il y a un arbre et une belle corbeille de fleurs au milieu. Voilà comme je voudrais ma maison.

Mais Charlot n'aimait pas les maisons si modestes, il n'aimait que les choses grandioses. Bâtir une maison à trois fenêtres et à un étage!… cela n'en vaudrait vraiment pas la peine. Il voulait faire à sa soeur un plus beau cadeau… et ne s'inquiétait guère de ce qui lui serait le plus agréable.

Les dimanches étaient les bons jours pour les deux enfants. A midi le père revenait du travail, la petite fille faisait à son gros Charlot sa plus belle toilette: il avait une robe de fille que Fifine avait portée quand elle avait son âge et qui, pour lui, était si étroite qu'elle éclatait sur toutes les coutures et ne pouvait s'agrafer. Pour remédier à cet inconvénient Petite mère y avait cousu tant bien que mal des cordons. Un grand tablier noir traînant jusqu'aux pieds recouvrait tout cela. Pendant longtemps Charlot eut, au lieu de chapeau, un bonnet blanc tout uni, et sans aucune dentelle, qui encadrait sa bonne figue ronde; Fifine cachait de son mieux sous cette coiffure peu flatteuse les boucles épaisses et rebelles qui étaient la plus grande beauté de son petit frère. Quant à elle, Petite mère portait dans ces occasions un bonnet de sa pauvre maman dans lequel elle aurait pu se loger tout entière. Ses cheveux étaient bien lissés, mais on ne les voyait guère et son petit visage fin se laissait à peine entrevoir sous l'ample garniture. Le père n'était pas sûr que les toilettes du dimanche fussent tout à fait irréprochables: il regardait tout cela d'un oeil un peu inquiet, mais il ne savait pas ce qui pouvait y manquer, et puis les enfants étaient couverts, c'était l'essentiel. On riait en voyant passer le trio: on appelait Charlot le poupard, Fifine la petite vieille, mais s'ils s'en apercevaient ils ne s'en offusquaient pas. Un jour pourtant Charlot fit acte d'indépendance et déclara qu'il sortirait avec ses cheveux, "comme les autres garçons." Le père le soutint et Petite mère dut céder, non sans souci car il faisait froid.

— Et pourquoi ne fais-tu pas comme lui, toi, Petite mère, au lieu de t'emmitoufler dans ce bonnet?

— La mère le mettait toujours pour sortir, répondit-elle.

— Est-ce que la mère était un petit rat comme toi? Tu pourrais te cacher tout entière dedans…

Mais sortir le dimanche sans son bonnet eût semblé à la petite une inconvenance; elle garda donc ce costume qui faisait sourire les passants, mais qui, sans qu'elle s'en doutât, donnait à sa figure fine et pensive un charme tout particulier pour ceux qui parvenaient à la découvrir.

On allait au cimetière et, lorsqu'on était riche, on portait une couronne à la croix de bois noir qui marquait la place étroite; d'autres fois c'était seulement un bouquet de pâquerettes cueilli par les enfants le long du chemin. A Charlot, ce pèlerinage ne disait pas grand'chose, car il n'avait pas connu sa mère, mais Petite mère, elle, se souvenait bien… Elle voyait la pâle figure, elle entendait la voix brisée qui lui donnait ce nom, le nom qui était toujours resté le sien. Elle devenait toute pensive et se demandait si ceux qui sont morts peuvent nous voir et si sa mère était contente d'elle. Et le soir elle embrassait Charlot avec plus de tendresse en pensant qu'il ne pouvait pas se souvenir de celle qui l'aimait si tendrement, et elle redisait sa prière, souvent oubliée:

— Mon Dieu, fais que je sois pour lui une bonne petite mère!

Ainsi les semaines passaient et Petite mère avait atteint sa dixième année, au moment où nous la voyons, tenant Charlot par la main, sortir de la maison pour aller à la recherche du père.

III.

Le premier événement de leur voyage fut la rencontre de la boutique du boulanger. Les petits pains tout chauds s'amoncelaient déjà dans la vitrine; Charlot s'arrêta pour les dévorer des yeux. La bonne odeur du pain frais remplissait ses narines dilatées; si l'on pouvait réellement manger des yeux, plus d'une brioche y eût passé. — Mais elles restaient bien en sûreté dans leurs corbeilles, et Petite mère tirait Charlot par le bras, mais en vain. Je crois bien qu'elle n'aurait pu réussir à l'éloigner si le boulanger ne se fût levé tout à coup derrière son comptoir en regardant Charlot. Celui-ci lui trouva un air terrible et s'enfuit juste au moment où le brave homme, touché de compassion pour cette mine affamée, allait lui donner, non une des brioches convoitées, mais un morceau de pain rassis qui eût été le bienvenu. En voyant sa bonne intention méconnue, le boulanger reprit sa place et ne fut point fâché d'avoir ainsi échappé à la tentation d'être trop généreux, car sa femme venait d'entrer dans la boutique et c'était une personne sage et prudente qui n'admettait pas qu'on donnât rien pour rien et ne se laissait jamais émouvoir comme lui par des yeux suppliants.

Charlot n'osa regarder derrière lui que lorsqu'il eut tourné le coin de la rue. Personne ne les poursuivait. Rassuré, il reprit haleine et, encore ému du spectacle appétissant auquel il venait de s'arracher si brusquement, il répéta:

— Petite mère, j'ai faim…

Elle avait encore plus faim que lui, la pauvre petite qui, depuis vingt-quatre heures n'avait rien mangé, pour ne pas rogner la chétive portion de son frère, mais elle n'en parla pas et se contenta de répondre:

— Quand nous aurons trouvé le père il nous donnera à manger.

Charlot reprit un peu de courage, mais au bout d'un instant il recommença à traîner les pieds.

— Où allons-nous? demanda-t-il.

— Tu sais bien que nous allons chercher le père.

— Oui, mais où est-il?

— Là où l'on bâtit la grande maison tu sais…

— Ah! soupira Charlot, est-ce que c'est encore loin?

— Je ne sais pas.

Ils arrivaient à un boulevard et aussi loin que les yeux pouvaient atteindre, on voyait des maisons grandes et petites, toujours des maisons, et des arbres alignés, puis des maisons encore dans toutes les directions, mais on n'en apercevait aucune en construction.

— Ce n'est pas ici, dit Petite mère d'un air désappointé, il faut demander à quelqu'un.

Mais à qui s'adresser? elle était si timide… Les passants ne la regardaient pas. Une fois elle essaya de tirer une dame par sa manche — il lui semblait qu'elle serait plus bienveillante qu'un monsieur, — mais la dame secoua la petite main mal assurée et passa. Une ou deux personnes lui dirent rudement: "Je ne donne pas aux enfants." — Petite mère ne comprit pas d'abord ce que cela voulait dire: elle n'avait jamais demandé l'aumône, et n'en aurait jamais eu la pensée. Un ouvrier en blouse bleue s'arrêta pourtant et la regarda un instant, puis, lorsqu'il eut compris que les pauvres petits cherchaient une maison en construction et ne savaient ni dans quelle rue, ni dans quel quartier, il se mit à rire en donnant un petit coup amical sur la tête de Fifine.

— Vous êtes de fameux innocents, dit-il; retournez chez vous et dites à votre maman de vous mieux garder.

— Nous n'avons pas de maman, s'écria Charlot d'un air indigné, et nous cherchons notre papa.

Il regardait en parlant le gros morceau de pain que l'ouvrier tenait sous son bras, et il n'y avait pas moyen de se méprendre sur le langage de ses yeux affamés. Le brave homme mit sa main dans sa poche pour chercher son couteau.

— Allons, dit-il, vous aurez un morceau de mon pain, mais à condition que vous allez retourner tout de suite chez vous. Des petits oisillons sans plumes, ça ne doit pas courir tout seuls si loin du nid. Où demeurez-vous?

Fifine nomma la rue.

— Eh bien, allez, refaites bravement votre chemin: le papa sera rentré pendant que vous le cherchez.

Il les laissa appuyés contre un mur, mangeant à belles dents le pain frais et savoureux. Oh! comme ils le trouvaient bon!

Avant de tourner le coin d'une rue, il les regarda encore. Charlot lui fit un signe amical et ouvrit sa bouche pleine pour lui crier: Merci!

Ainsi restaurés ils reprirent le chemin de la maison ou plutôt ils crurent le reprendre.

Un boulevard ressemble tant à un autre boulevard, une rue à une autre rue!… Ils marchaient, marchaient toujours, Charlot se faisant traîner. Petite mère était bien lasse, bien inquiète, mais ne se laissait pas aller à son découragement.

— C'est bien par ici que nous avons passé, disait-elle. Regarde, Charlot, tu reconnais cette haute maison et cette grande porte, n'est-ce pas?

— Je ne sais pas, répondait-il.

Et elle s'arrêtait pour regarder tout autour d'eux avec angoisse, puis reprenait son chemin en croyant reconnaître un arbre, une porte… mais elle comprenait peu à peu qu'elle s'était égarée. Charlot ne pouvait plus marcher; il buttait à chaque pas et enfin il tomba assis et refusa de se relever. Alors Petite mère s'assit en pleurant à côté de lui.

Au même instant une porte s'ouvrit et une foule d'enfants se précipitèrent dans la rue. Les horloges sonnaient en choeur midi: c'était la sortie de la classe du matin.

Les garçons venaient les premiers: ils criaient, se bousculaient, se battaient même, mais pour rire. Ils passaient à côté des deux pauvres petits sans les regarder; un d'eux marcha sur la petite main de Charlot qui l'avait appuyée contre terre pour se soutenir. Ensuite vinrent les filles, moins bruyantes. Chacune d'elles portait un sac, et lorsque les plus petites eurent passé il en vint quelques grandes qui avaient l'air tout à fait raisonnables. L'une d'elles s'arrêta et regarda Charlot qui sanglotait en faisant des yeux lamentables à sa pauvre main un peu écorchée par le gros soulier à clous.

— Qu'est-ce que tu fais là? lui demanda-t-elle, tu n'es pas de l'école?

Petite mère répondit pour lui car il n'était pas en état de se faire entendre.

L'écolière comprit bien vite la situation. C'était une douce enfant chez qui l'instinct maternel avait été développé de bonne heure par les soins qu'elle avait donnés à une petite soeur qui était morte. Elle se pencha vers le petit désolé et, voyant que sa main saignait un peu, elle trempa son mouchoir à la fontaine voisine, et pansa la blessure.

— Où est-ce que vous demeurez? demanda-t-elle à la petite qui la regardait faire.

Celle-ci nomma la rue.

— Je connais ça. Ma marraine demeure tout près. Mais c'est bien loin; comment allez-vous retourner?

— Je ne sais pas, répondit Petite mère qui sentait que ses pieds ne pouvaient plus la porter et qui savait que Charlot était encore plus fatigué qu'elle.

— Venez chez nous, dit la petite fille après un moment d'hésitation; grand'mère vous dira ce qu'il faut faire. Voyez-vous? c'est là, cette petite porte de l'autre côté de la rue.

Les deux enfants se levèrent doucement et suivirent leur nouvelle amie. C'était une fillette de treize ou quatorze ans; elle avait un tablier de cotonnade qui lui donnait l'air enfant, mais elle était grande et de belles nattes blondes tombaient sur son dos. Elle les fit entrer dans une petite chambre au rez-de-chaussée qui, donnant sur une cour, était un peu sombre même en plein midi.

Une femme âgée était occupée à poser deux assiettes de soupe sur une petite table; elle avait pour cela poussé de côté des morceaux d'étoffe qui s'y trouvaient entassés. La chambre était petite, encombrée, mais très propre. Un rayon de soleil venait justement d'y pénétrer et il faisait reluire une casserole et un plat d'étain suspendus au mur. Sur la commode on voyait deux tasses et une théière de porcelaine; le lit était soigneusement recouvert et les deux chaises de paille en bon état; aux yeux de Petite mère cette chambre était un vrai paradis. Charlot n'en avait, lui, que pour la soupe fumante. C'était la seconde fois de la journée qu'il voyait des assiettes pleines. Faudrait-il encore les regarder sans y toucher?

Pauvre Charlot!…

— C'est toi, petite, dit la vieille dame sans se retourner, tu arrives juste à point.

Elle s'arrêta, étonnée, car elle entendant plusieurs petits pas.

— Grand'mère, dit Céline, voilà des petits enfants qui se sont perdus. Ils sont bien loin de chez eux, et je les ai amenés pour se reposer un moment, ils sont si fatigués!…

Charlot s'était laissé tomber par terre, mais il ne perdait pas de vue les deux assiettes dont le fumet savoureux se répandait tout autour de la table.

— Qui sont-ils? demanda la grand'mère.

— Des petits enfants, répondit Céline.

— Je le vois bien, reprit la vieille dame en affermissant ses lunettes, mais pourquoi me les amènes-tu?

— Ils étaient tout seuls à pleurer dans la rue, un méchant garçon de l'école a marché sur la main du pauvre petit. Vois-tu, grand'mère, il a les cheveux tout frisés comme notre petite Berthe.

A ce souvenir le coeur de la bonne femme s'attendrit.

— Ils ont bien faim, continua Céline.

La grand'mère prit la casserole de terre cuite dans laquelle avait chauffé la soupe. Il n'y avait rien, plus rien au fond. Et les deux assiettes déjà servies n'étaient pas trop pleines, mais Céline n'hésitait pas.

Elle fit asseoir Charlot devant une des deux assiettes, et mettant une cuiller dans la main de sa soeur, elle lui dit: Voilà pour vous deux.

Puis elle se mit gaiement à partager l'autre avec sa grand'mère; c'était elle qui jouait le rôle de pourvoyeuse, et elle riait, en faisant avaler à la vieille dame autant de cuillerées qu'elle en avalait elle-même. Le jeu fut vite fini. Charlot avait essuyé ses yeux et mangeait en regardant les autres d'un air très grave et très observateur. La grand'mère avait remarqué que la chétive petite fille donnait au gros joufflu au moins deux cuillerées pour une qu'elle s'administrait à elle-même.

— Tu es une bonne petite fille, lui dit-elle quand tout fut fini. Comment t'appelles-tu?

Charlot fut le plus prompt à répondre. Il était content de l'approbation donnée à sa soeur.

— Elle s'appelle Petite mère, dit-il.

— Mais ce n'est pas un nom, s'écria Céline.

— Elle s'appelle Petite mère, répéta Charlot avec fermeté en jetant un regard mécontent sur celle qui osait ne pas admirer le nom qu'il aimait.

— Je crois que je devine pourquoi on l'appelle ainsi, dit la vieille dame, mais elle a un autre nom, sans doute?…

— Je m'appelle Joséphine, mais depuis que notre maman est morte on ne me l'a plus jamais dit.

— Votre maman est morte! pauvres petits agneaux! Et votre père, où est-il?

— Il n'est pas rentré hier soir, dit Petite mère, reprenant son air soucieux: nous le cherchons depuis ce matin, mais nous nous sommes perdus.

— Et où alliez-vous le chercher?

— A la grande maison qu'on bâtit….. une grande maison sur le boulevard.

— Oui, dit Charlot qui se ranima à cette pensée, c'est une grande maison, une énorme maison… J'en bâtirai comme ça, moi, quand je serai grand…

— Et vous n'avez pas d'autre indication que celle-là, pauvres petits! Mais pourquoi ne pas attendre à la maison?

— Nous avions bien faim, dit Petite mère.

— Oui, ajouta Charlot qui croyait de son devoir de confirmer chaque parole de sa soeur, j'avais bien faim et Petite mère aussi.

— Et personne dans votre maison ne prend soin de vous quand votre père n'y est pas?

— C'est Petite mère qui prend soin de moi, dit Charlot avec fierté.

— Et qui prend soin d'elle? est-ce toi?

— Non, parce que je suis trop petit… mais quand je serai grand je lui donnerai une maison… magnifique.

Ce mot ambitieux sortit de la bouche ronde du petit garçon avec une emphase comique. La soupe lui avait rendu la force de faire les châteaux en Espagne dont il avait coutume de se charmer lui-même, et de récompenser toutes les peines que sa soeur prenait pour lui. Il allait faire une énumération de tous les cadeaux splendides dont il la comblerait, mais on lui conseilla de se taire et de se coucher un moment sur le lit pour reprendre la force de marcher. Quelques minutes après il dormait de tout son coeur.

— Grand'mère, dit Céline, permets-moi de les reconduire, je sais le chemin, c'est le même que pour aller chez ma marraine.

— J'aimerais mieux les mettre dans l'omnibus, les pauvres petits, mais douze sous c'est beaucoup pour nous. Quel dommage que les omnibus soient si chers!

En parlant ainsi la grand'mère de Céline regardait dans son tiroir: il n'y avait que bien juste de quoi aller jusqu'au samedi, jour où elle reportait son ouvrage. Elle le referma tristement.

Déjà âgée la pauvre femme n'avait d'autre ressource que son travail et elle gagnait peu. Les parents de Céline étaient morts jeunes, lui laissant leurs deux enfants avec quelques ressources bientôt épuisées. Maintenant Céline était seule, car la petite Berthe n'avait pas vécu longtemps. Malgré sa pauvreté sa grand'mère l'envoyait encore à l'école, car elle savait que l'instruction est une chose précieuse. En rentrant la petite fille gagnait quelques sous à faire des boutonnières, mais on comprend pourquoi les portions de soupe étaient si petites.

Petite mère ne dormait pas et causait peu. Soit timidité, soit réserve naturelle, elle était avare de paroles. Pourtant ses nouvelles amies parvinrent à découvrir que, toute petite et mince qu'elle fût, elle avait tout près de dix ans. On lui en aurait donné sept.

C'est encore tout de même bien jeune pour être une petite mère de famille, se dit la bonne grand'mère en regardant les enfants s'éloigner ensemble. Céline les tenait tous deux par la main et paraissait enchantée de faire du même coup une longue promenade et une bonne action.

On marcha longtemps, bien longtemps, le soleil de mai était chaud, il fallait beaucoup de courage pour ne pas s'arrêter lorsqu'on rencontrait un banc. Céline commençait à trouver sa promenade moins amusante qu'elle ne s'y attendait, car les enfants étaient si fatigués qu'ils ne pouvaient ni rire ni causer. Tout à coup Charlot s'arrêta et déclara que Petite mère devait le porter. Celle-ci, sans hésiter, l'entoura de ses petits bras pour le soulever, mais Céline l'arrêta.

— Es-tu folle? s'écria-t-elle: tu ne peux pas même le soulever…

— Oh! je pourrais bien le porter sur mon dos, répondit Petite mère, il serait moins lourd comme cela.

— Tiens, c'est une idée! Allons, Charlot, puisque tu es si paresseux, je vais te prendre sur mon dos, moi, mais gare à toi si tu me donnes des coups de pied.

Ils marchèrent un moment ainsi, mais Céline le remit bientôt à terre, car même pour elle c'était un lourd fardeau. Alors le petit garçon commença à harceler sa soeur pour qu'elle le portât, mais Céline s'y opposa avec fermeté.

— Non, dit-elle, nous sommes bientôt arrivés; tu peux marcher encore un peu, tu es beaucoup trop lourd pour elle.

Petite mère regardait Charlot d'un air désespéré. Elle ne lui avait jamais rien refusé, et cela la navrait de le voir si las, mais Céline les tenait chacun par une main; il fallait marcher. Charlot trouva pourtant des forces pour arracher sa main de celle de sa conductrice et pour pincer Petite mère derrière le dos de celle-ci, en disant:

— Méchante!… Je ne te donnerai jamais rien quand je serai grand!…

Le soleil commençait à leur envoyer en pleine figure ses rayons horizontaux qui les éblouissaient et les forçaient à fermer les yeux, quand Petite mère s'écria tout à coup:

— C'est ici!

Et Céline entra avec eux dans la pauvre maison.

— Le père est-il revenu, Madame? demanda la petite en s'arrêtant sur le seuil de la loge.

— Non, mes chérubins, répondit madame Perlet qui était au repos et par conséquent très-abordable. Tenez, voilà votre clef.

L'enfant prit la clef et regarda Céline d'un air indécis. Lui demanderait-elle de monter? Mais elle n'avait rien à lui offrir, à peine une chaise pour se reposer, car il n'y avait, dans la chambre, que la chaise sans dossier sur laquelle Petite mère avait veillé une partie de la nuit.

Céline la tira d'embarras en les embrassant et en disant qu'elle allait retourner bien vite avant qu'il fît nuit. Et lorsqu'elle les eut quittés en promettant de venir les voir en même temps que sa marraine, Petite mère se sentit seule et triste. Une aimable figure blonde et rose, la bienveillance, la gaieté sont choses si agréables à rencontrer sur son chemin!

La chambre était en ordre comme on l'avait laissée, mais elle était tout aussi dépourvue de quoi que ce fût qui pût se mettre sous la dent. Petite mère ouvrit le vieux panier avec un faible espoir que la bonne chance du matin se renouvellerait, mais il était cette fois absolument vide. Charlot, après avoir un peu gémi, s'endormit sur le lit sans avoir voulu se déshabiller. Sa soeur s'assit sur sa chaise et attendit.

Oh! comme elle attendit longtemps!… Le jour décroissait lentement, puis il n'y eut plus qu'une lueur de crépuscule, puis la nuit devint tout à fait sombre. Dans le petit coin de ciel qu'on apercevait entre les toits et les cheminées Petite mère vit briller une étoile, puis une autre encore. Elle entendait l'horloge de la paroisse au travers d'une carreau cassé qui laissait mieux pénétrer les sons lointains. Petite mère n'avait jamais été à l'école et on ne lui avait jamais rien appris, mais — elle n'aurait pu dire comment cela lui était venu — elle savait compter jusqu'à dix, autant qu'elle avait de doigts à ses petites mains. Lorsque l'horloge eut sonné dix coups, elle comprit qu'il était inutile d'attendre encore. Il était trop tard, le père ne reviendrait plus. Charlot se remuait et se plaignait en dormant; elle se demanda comment elle ferait le lendemain pour lui donner à manger. Alors le coeur lui manqua… et elle se mit à pleurer sans bruit, comme pleurent ceux qui n'ont personne pour les consoler. Pendant qu'elle se désolait ainsi elle se souvint que sa mère lui avait dit une fois que lorsqu'elle serait malheureuse il fallait prier et que Dieu l'entendrait. Dans ce temps-là elle avait l'habitude de s'agenouiller chaque soir près du lit de la malade et de joindre ses petits mains dans les siennes en répétant une prière. Elle avait continué quelque temps à le faire, puis elle en avait perdu l'habitude et personne ne le lui avait rappelé. Pourtant les mots qu'elle avait eu coutume d'employer lui revinrent en mémoire et elle répéta comme autrefois:

— Mon Dieu, rends-moi bien sage, bénis papa et mon petit frère, guéris maman…

Alors elle se souvint que sa mère n'avait plus besoin d'être guérie et elle s'arrêta court pour réfléchir, puis elle ajouta presque à haute voix et non plus comme on récite une formule, mais avec un accent suppliant:

— Donne-nous du pain et fais que papa revienne, oh! je t'en prie, bon Dieu, fais qu'il revienne!

Alors elle se sentit moins désolée, elle se coucha près de Charlot, passa son bras autour de lui comme pour le protéger encore en dormant, et bientôt elle avait oublié tous ses chagrins.

Le sommeil de Petite mère fut doux et profond. Il faisait jour lorsqu'elle se réveilla en sursaut.

IV

La pauvre petite était si fatiguée de ses voyages de la veille qu'elle ne se serait peut-être pas réveillée sans un événement extraordinaire. Elle ne s'était pas aperçue en se couchant que la fenêtre se trouvait entr'ouverte; comme il ne faisait pas de vent les deux battants étaient restés rapprochés et l'air frais de la nuit ne s'était pas trop fait sentir aux petits dormeurs. Vers le matin, un des battants céda tout doucement comme sous une pression lente, puis encore un peu, et encore un peu… et, lorsque l'ouverture se trouva assez grande, un visiteur inattendu sauta dans la chambre, mais avec tant de légèreté et de souplesse qu'il n'en résulta pas le moindre bruit. Personne ne bougea dans le lit.

Le visiteur commença par s'étirer et regarda autour de lui comme quelqu'un que rien ne presse; il fit ensuite le tour de la chambre, lentement, avec précaution, toujours sans bruit. Lorsqu'il eut achevé son voyage d'exploration, il s'arrêta au pied du lit et fixa des yeux peu bienveillants sur les deux petits dormeurs qui ne se doutaient guère qu'ils étaient regardés de la sorte, puis, tout à coup, sans dire gare, il sauta sur le lit et, après s'être tourné et retourné en tous sens, il se blottit en boule tout contre la joue de Petite mère et commença à faire entendre un son tout particulier qui s'harmonisait avec la respiration égale des deux enfants.

Petite mère avait un peu détourné la tête comme pour fuir ce contact inquiétant et elle avait étendu sa petite main pour s'en défendre, mais cette main avait rencontré un objet doux, chaud et moelleux sur lequel elle s'était arrêtée avec plaisir sans que la dormeuse en eût conscience. Les occupants du lit continuèrent donc leur somme, à trois maintenant et non plus à deux.

Pourtant le sommeil de Petite mère était un peu troublé, et bientôt elle ouvrit des yeux étonnés. Le visiteur s'était retourné et une partie de sa personne, dont tous les visiteurs ne sont pas ornés, sa belle queue touffue, avait effleuré le visage de la fillette. Elle retint un cri qui allait lui échapper et s'aperçut qu'un beau chat était couché à côté d'elle.

D'autres petite filles auraient peut-être crié, mais Petite mère, si timide avec les gens, n'avait aucune frayeur des bêtes. Elle avança sa main pour caresser doucement son nouvel ami, à qui cette petite main légère parut si sympathique qu'il recommença de plus belle son ronron un moment interrompu. Petite mère se souleva pour mieux l'admirer.

C'était un beau chat gris avec des reflets fauves, une queue magnifique, une petite tête fine et intelligente. Il regardait aussi Petite mère, et après un moment d'examen, il se frotta contre elle.

— Que tu es beau et gentil! s'écria-t-elle. Mais par où as-tu pu entrer?

La vue de la fenêtre entr'ouverte lui expliqua le mystère. Il fallait être chat pour prendre ce chemin; sans doute il avait sauté de la gouttière sur le rebord de la croisée… L'enfant frémit en pensant que, s'il avait mal pris son élan, il aurait pu tomber dans la cour; mais il n'y avait pas de danger, Minet était plus habile que ça.

Charlot se réveilla et la vue du chat détourna un moment son attention de la faim qui recommençait à ronger son petit estomac si creux. Une parole imprudente de sa soeur le ramena à cette préoccupation bien légitime.

— Si seulement j'avais un peu de lait à lui donner! dit-elle.

— J'en veux, moi, du lait, cria Charlot de son ton le plus lamentable; Petite mère, je vais mourir de faim!…

— Non, non, répondit-elle un peu effrayée de cette perspective, non, Charlot, tu ne mourras pas de faim.

— Alors donne-moi à manger!…

— Je n'ai rien, tu le sais bien, mon pauvre chéri.

— Alors je vais mourir de faim, répliqua Charlot avec une terrible logique.

— Non, j'irai demander à quelqu'un… dans un moment…

Cela lui coûtait tant!… et puis à qui demander?… Tous les voisins étaient pauvres, elle le savait. C'était une raison pour mieux oser, car le pauvre comprend le pauvre, et dans cette maison misérable aucune mère n'eût refusé un morceau de pain aux petits délaissés; mais Petite mère était la délicatesse même: elle n'aurait jamais pu se décider à demander pour elle, et même quand c'était pour son Charlot, il fallait rassembler tout son courage.

Le chat avait certainement moins faim que les enfants car il s'était remis en boule et s'endormit, mais les mouvements désordonnés de Charlot qui ne voulait ni se lever, ni essayer de dormir encore, le dérangeaient fort, et il battait le lit de sa longue queue en signe de mécontentement. Tandis que Petite mère suppliait Charlot de se lever pour venir avec elle et que celui-ci s'y refusait, on frappa à la porte.

— Entrez! cria le petit garçon, qui eut un instant le fol espoir que c'était son père, comme s'il était probable qu'il frappât à sa propre porte.

Une vieille dame introduisit sa tête, coiffée d'un bonnet blanc.

— Vous n'avez pas vu mon chat? demanda-t-elle. Je ne sais pas où il est passé, et je ne puis pas déjeuner sans lui.

Comme elle parlait, le chat se mit sur ses quatre pattes, s'étira, sauta du lit et s'avança lentement vers sa maîtresse, qui poussa un cri de joie, le prit dans ses bras et referma la porte.

Petite mère n'avait pas eu le temps de parler. Elle soupira et se reprocha de n'avoir rien dit, car, puisqu'un bon déjeuner attendait le chat, peut-être y aurait-il quelque chose pour eux, au moins pour le pauvre Charlot.

La vieille dame n'avait pas l'air terrible, elle aurait peut-être écouté sa prière… mais il était trop tard!

Charlot grognait de tout son pouvoir.

— Le chat va déjeuner et moi je vais mourir de faim, répéta-t-il.

Alors Petite mère prit son courage à deux mains et alla frapper à la porte à côté.

La vieille dame était assise dans son fauteuil, devant une petite table ronde, sur laquelle son chat achevait de lapper dans une soucoupe sa portion de lait frais. Il se pourléchait et paraissait content de lui-même et des autres. Sa maîtresse posa la tasse qu'elle portait à ses lèvres. C'était vraiment un tableau de confort et de bien-être tranquille que ce petit intérieur, dont les seuls habitants étaient une vieille dame et un beau chat.

Petite mère aurait voulu se sauver; mais l'un et l'autre la regardaient d'un air interrogateur: il fallait parler, expliquer son apparition.

— Madame, dit-elle, Charlot va mourir de faim…

— Charlot, mourir de faim!… Que veux-tu dire, petite?… Je te certifie qu'il ne manque de rien.

Le chat, s'étant assuré qu'il ne restait plus une goutte de lait dans sa moustache, se coucha les pattes repliées sous lui et se mit à filer d'une air de parfait contentement.

— Il n'a rien mangé depuis hier à midi, madame…

— Tu ne sais ce que tu dis, ma petite; il a eu un bon repas hier soir et un bon repas ce matin. N'est-ce pas, Minet? ajouta la vieille dame en se tournant vers le chat, qui la regardait de ses yeux à demi-fermés.

— Il n'a rien mangé depuis hier à midi, insista l'enfant, sans chercher à comprendre ces singulières réponses, et il pleure… c'est mon petite frère, madame…

— Bon Dieu! s'écria la bonne dame, qui commençait à comprendre, c'est de ton petit frère que tu parles!… Mais, Charlot, c'est mon chat… ne le sais-tu pas?…

— Non. Je croyais que c'était un nom de garçon.

Un appel énergique du vrai Charlot retentit alors, et Petite mère effrayée s'arrêta court.

— Qui est-ce qui crie ainsi? demanda la maîtresse de l'autre
Charlot.

— C'est lui, mon petit frère, qui a faim…

— Bon Dieu! répéta-t-elle, est-ce possible, et pourquoi ne lui donnes-tu pas à manger?

— Il n'y a rien chez nous, et le père ne revient pas…

— Ah! les pauvres enfants!…

Et la bonne dame, dans son émotion, avala précipitamment le reste de son café et s'étouffa horriblement.

Lorsqu'elle eut recouvré sa respiration, et que ses yeux pleins de larmes se furent éclaircis, elle ne vit plus personne que son chat qui dormait sur la table; mais elle entendait distinctement la voix de Charlot dans la chambre voisine de la sienne. Elle se leva lentement et prit sur la fenêtre un petit pot brun qui contenait le lait qu'elle avait mis en réserve pour le repas de son chat et pour le sien, car madame Charles prenait deux fois par jour son café au lait. Elle le considéra un instant, le reposa à la même place, le regarda encore et finit par le remettre définitivement sur le rebord de la fenêtre, qu'elle ferma comme pour s'ôter une tentation. Après quelques hésitations, elle ouvrit son armoire, y prit un pain de deux livres et en coupa deux morceaux qu'elle mit sur la table. Alors, elle s'achemina vers la chambre voisine, où elle trouva Charlot, le garçon, en train de donner à la pauvre Petite mère de grands coups de poing pour se venger de son jeûne. La bonne dame resta immobile, scandalisée par ce spectacle. Charlot s'arrêta aussi et cessa de crier pour la considérer attentivement.

La visiteuse, qui n'avait jamais eu d'enfants, et dont le chat avait des habitudes paisibles et somnolentes qui lui laissaient un complet repos, était un peu effrayée à la pensée d'introduire dans sa chambre le petit démon qu'elle avait sous les yeux. Mais, bien que sa charité n'eût pas été jusqu'au sacrifice du repas de Minet, ce bon sentiment l'emporta sur la peur du bruit. Elle mit sa main sur la tête frisée et ébouriffée du petit garçon:

— Viens, dit-elle, je te donnerai à manger.

A ces mots, la figure de Charlot s'illumina; mais il lança encore à sa soeur un regard irrité.

— Elle ne veut rien me donner, elle!… dit-il.

La bonne dame jeta un coup d'oeil autour de la chambre; elle ne pouvait s'étonner de ce que la pauvre petite ne voulait rien donner au déraisonnable Charlot.

— Je voudrais le laver et le peigner avant, dit celle-ci de sa voix douce.

— Non!… cria Charlot exaspéré; je veux manger d'abord!…

— Tu es tout barbouillé de larmes; ce sera tout de suite fait.

— Elle a raison, dit la vieille dame, il faut toujours être propre. Vous viendrez tout à l'heure. Je laisserai ma porte ouverte.

Charlot n'osa plus résister; mais il était si fâché contre sa soeur qu'il la pinça au bras pendant qu'elle le débarbouillait. Petite mère se contenta de dire:

— Oh! Charlot!…

Elle savait que la faim rend méchants ceux qui n'ont pas un grand courage pour la supporter.

La porte était ouverte, et les yeux de Charlot se portèrent immédiatement vers la table, où il s'attendait à voir un repas aussi confortable que celui du chat. La vue des deux morceaux de pain lui causa une déception; mais il se dit que le reste viendrait sans doute. Lorsque la bonne dame y eut ajouté un petit morceau de sucre pour chacun, en leur disant que c'était excellent avec le pain, son illusion s'évanouit.

— J'aime mieux du lait, dit-il en regardant le morceau de sucre avec défaveur.

— Il n'y en a pas, dit la vieille dame un peu sèchement.

— Je suis sûr qu'il y en a dans ce pot brun, répliqua Charlot avec audace.

— S'il y en a, il est pour mon chat et non pas pour toi, dit-elle plus sévèrement.

Cette réponse étonna tellement le petit garçon qu'il ne trouva rien à dire. Il se mit piteusement à manger son pain sec. A la quatrième bouchée, il s'arrêta.

— N'as-tu plus faim, Charlot? demanda sa soeur.

— Si, mais ça m'étouffe, répondit-il en montrant son gosier d'un air désolé.

— Tiens, voilà un peu d'eau, dit madame Charles en lui tendant un verre. Bois, mon garçon, et mange lentement, ça passera mieux. Ainsi donc, tu t'appelles Charlot, comme mon chat?

— Ce n'est pas un nom de chat, dit Petite mère, timidement.

— Non; mais comme je m'appelle madame Charles, et qu'on nous voit toujours ensemble, les gens de la maison lui ont donné ce nom, et j'en ai pris moi-même l'habitude. Pourtant, je l'appelle plus souvent Minet.

— J'aime mieux l'appeler Minet, dit Petite mère.

— Moi aussi, ajouta Charlot. Est-ce qu'il aime beaucoup le lait?

— Oh! il l'aime à la folie. Il ne peut pas s'en passer. Jamais il ne mangerait un morceau de pain sec. C'est un chat gâté; mais, aussi, il est ma seule compagnie, et nous faisons bon ménage à nous deux. Nous ne nous disputons jamais. Ce Charlot-là ne donne pas de coups de poing.

— Il ne pourrait pas en donner, dit le petit garçon qui comprenait bien l'allusion mais ne voulait pas en avoir l'air.

— Il pourrait mordre, égratigner, mais il est doux comme un agneau. Ca a de la raison, ces pauvres bêtes, ça sent quand on est bon pour eux, et ça vous paie en bonnes manières et en gentillesses. Je connais des enfants qui sont moins aimables pour ceux qui les soignent.

Etait-ce encore une pierre dans le jardin de Charlot le garçon, et la maîtresse de Charlot le chat voulait-elle faire honte au premier de sa conduite envers sa soeur? Si cela était il n'eut pas l'air d'y faire attention, mais il sentait qu'il détestait de plus en plus ce chat gâté qui avait tant de vertus mais ne mangeait jamais de pain sec.

— C'est plus beau ici que chez nous, dit-il les yeux fixés sur la pendule qui ornait la cheminée.

C'était en effet une jolie chambre, bien qu'elle ne fût séparée que par une petite cuisine et un cabinet noir de la misérable chambre qu'habitaient les deux enfants. Il y avait sur la commode des tasses de porcelaine, deux petits vases, deux flambeaux; près de la fenêtre un grand fauteuil et des rideaux au lit. Tout était bien en ordre, tout reluisait de propreté.

Petite mère admirait aussi, mais avec une nuance de tristesse; ses instincts de ménagère lui faisaient faire une comparaison défavorable pour la chambre voisine qu'elle nettoyait pourtant avec tant de soin.

Toujours discrète et réservée, Petite mère craignait de déranger; elle voulut emmener son frère et le tira par le bras en disant:

— Remercie la dame, Charlot.

Mais lui n'avait point de semblables scrupules.

— Je veux rester encore, dit-il en se campant fermement sur ses petites jambes écartées, j'aime mieux être ici que chez nous. Toi tu peux t'en aller si tu veux; moi, je reste.

— Il peut rester un moment si ça lui fait plaisir, pourvu qu'il ne fasse pas de bruit et ne tourmente pas mon chat.

La petite retira sa main, mais elle resta indécise, n'osant ni s'en aller ni prendre pour elle la permission donnée à son frère.

Celui-ci trancha la difficulté.

— Va-t'en, lui dit-il avec son amabilité accoutumée.

— Oh! dit madame Charles, elle peut bien rester; elle ne prend pas beaucoup de place et elle ne fait pas beaucoup de bruit.

— Non, dit Charlot avec décision, j'aime mieux qu'elle retourne chez nous.

Et Petite mère s'en alla un peu triste sans bien savoir pourquoi.

Elle s'assit sur le banc de bois près de la fenêtre et se mit à regarder; il lui revint tout à coup à l'esprit que quelqu'un, elle ne savait plus qui, lui avait dit une fois que sa mère était au ciel. Elle resta longtemps les yeux fixés sur un petit coin de ciel bleu qui paraissait encore entre d'épais nuages, sans avoir de pensées bien précises, mais songeant et se souvenant, et se disant qu'elle était bien heureuse quand elle avait sa mère pour l'aimer.

Pendant ce temps Charlot attendait une occasion de se venger.

V

Madame Charles s'était établie dans son fauteuil et avait repris son tricot. Habituée comme elle l'était depuis des années à vivre avec un chat qui n'exigeait pas beaucoup de conversation, elle avait presque perdu l'habitude de parler. Aussi elle laissa la petit garçon s'amuser comme il pouvait. Lorsqu'il eut épuisé l'examen de la chambre et de tout ce qu'elle contenait Charlot se mit à contempler la vieille dame elle-même. De temps en temps ses lunettes glissaient sur le bout de son nez, le mouvement de ses aiguilles se ralentissait, puis s'arrêtait tout à fait, et sa tête tombait sur sa poitrine. Charlot la trouvait très drôle ainsi. Elle avait oublié que le petit garçon était dans la chambre, mais un miaulement aigu de son chat le lui rappela tout à coup. La bonne bête, accoutumée à des procédés tranquilles et bienveillants, ne connaissait pas la défiance; elle avait donc quitté sa place moelleuse sur l'édredon et, se trouvant assez reposée pour le moment, était venue lentement, en se frottant à chaque meuble, auprès du petit garçon qui la regardait venir avec une maligne joie. Minet se frotta aussi contre lui, comme pour lui dire qu'il venait avec de bonnes intentions et comptait sur sa bienveillance. Charlot commença par le caresser pour l'attirer plus sûrement, puis, l'ayant pris sur ses genoux, il se mit à le caresser à l'envers; puis, le tenant ferme, il lui fit subir, malgré sa résistance, une petite opération peu agréable en lui arrachant un des longs poils de sa moustache. Alors, voyant que l'on répondait par de si mauvais procédés à ses avances amicales; le chat fit un violent effort pour se dégager, mais il se sentit retenu par la queue et poussa ce miaulement formidable qui tira sa maîtresse de sa somnolence. Elle se leva en sursaut, le tricot tomba de ses mains, le peloton roula sous un meuble et la vieille dame cria d'une voix sévère:

— Qu'est-ce qu'on fait à mon chat?

— Il m'a griffé, répondit le petit garçon en montrant une goutte de sang qui perlait sur le revers de sa main.

— Tu lui as fait du mal, sans cela il ne t'aurait pas griffé; je connais mon chat, il ne fait jamais de mal à personne, à moins que ce ne soit pour se défendre, et alors il est dans son droit. Est-ce que tu crois que le bon Dieu a fait les chats pour que les méchants enfants les tourmentent?

— Je ne sais pas… répondit Charlot un peu ahuri du ton irrité de la vieille dame.

— Tu ne sais pas!… Eh bien, moi, je sais. Le bon Dieu punit ceux qui font du mal aux pauvres bêtes.

— Est-ce que c'est un méchant monsieur? demanda Charlot.

La bonne dame lui fit répéter deux fois sa question, puis elle leva les mains au ciel…

— Est-ce possible? cria-t-elle, y a-t-il au monde un enfant qui puisse dire une chose pareille? Mais, malheureux, tu es pire qu'un païen!…

Cette accusation aurait pu laisser Charlot assez indifférent, mais il comprenait bien au ton dont elle lui était adressée que, être pire qu'un païen, devait être une vilaine chose. Il resta immobile, l'air déconfit.

Au fond il n'avait pas beaucoup de remords. S'il avait tiré la queue du chat, celui-ci l'avait griffé de la bonne manière: ils étaient quittes. Restait cette mystérieuse accusation d'être pire qu'un païen. L'enfant se la répétait, les yeux fixés sur Minet qui, réfugié près de sa maîtresse, faisait le gros dos et hérissait sa moustache endommagée. Il fallait d'abord le consoler, l'apaiser; on lui prodigua les caresses et les douces paroles jusqu'à ce qu'il fût de nouveau roulé en boule sur le lit et parût avoir tout oublié dans un paisible sommeil.

Alors madame Charles se tourna vers le petit garçon.

— Ecoute, dit-elle en changeant son ton caressant contre un ton sévère, je n'aime pas les enfants qui font du mal aux animaux et qui ne connaissent pas le bon Dieu. Tu peux t'en aller.

Charlot se dirigea sans répondre vers la porte.

La vieille dame eut peut-être un remords de le renvoyer ainsi, car elle le rappela et, le tenant par la main, elle lui dit:

— Rappelle-toi ce que je te dis, Charlot: le bon Dieu te punira si tu fais encore du mal à mon chat.

— Mais il ne le saurait pas, dit le petit garçon qui pensait qu'il aurait un certain plaisir à tirer encore une fois la belle queue de ce chat trop aimé qui était cause qu'on le mettait à la porte.

— Comment?… Il ne le saurait pas… Il sait bien ce que tu as fait… Il t'a vu et il te verra encore si tu recommences.

Charlot regarda tout autour de lui. Il n'y avait dans la chambre d'autre cachette que la grande armoire; madame Charles l'avait ouverte devant lui et il avait pu voir les étagères sur lesquelles étaient rangés, avec un peu de linge, des cartons, des sacs de papier, toutes les provisions de la bonne dame. Où donc quelqu'un pouvait-il être caché? Peut-être il y avait un trou dans le mur et on l'avait vu de la chambre à côté. Charlot pensa que dans leur chambre, à eux, il n'y avait pas de trou et que si jamais le chat y revenait, il pourrait lui tirer la queue tout à son aise, sans que personne le sût. Depuis ce moment il voua une haine mortelle à l'autre Charlot.

Tout en faisant ces réflexions, il retourna auprès de sa soeur qui fut contente de le voir. Elle se trouvait si seule sans lui.

— Ecoute, lui demanda-t-il: sais-tu qui est le bon Dieu?

— Pas très-bien, répondit Petite mère, je sais seulement qu'il demeure très loin, tout là-haut, plus loin que les nuages, et portant il entend ce que nous disons, puisque notre maman m'a dit de lui demander tout ce que je voudrais avoir.

— Alors il nous voit ici?… dit Charlot, d'un air réfléchi.

— Peut-être…

— Est-ce qu'il y a un trou au plafond? demanda le petit garçon en levant les yeux.

— Oh! non, parce qu'alors quand il pleut la pluie tomberait dans la chambre.

— Je ne comprends pas… Mais, pense donc, Petite mère, il aime beaucoup mieux les chats que les enfants.

— Comment le sais-tu?