LA CANNE

DE

M. DE BALZAC

PAR

Mme ÉMILE DE GIRARDIN

NOUVELLE ÉDITION

PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA.

———

LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT

1872
Droits de reproduction et de traduction réservés


TABLE

[Préface]
[I] Un Don fatal
[II.] Premier obstacle
[III.] Second obstacle
[IV.] Troisième espérance
[V.] La Canne de M. de Balzac
[VI.] Préoccupations
[VII.] Finesses
[VIII.] Fatalité
[IX.] Grande découverte
[X.] Merveille
[XI.] Un Beau hasard
[XII.] La Canne est en danger
[XIII.] Sans le savoir
[XIV.] Nouveaux périls
[XV.] Séductions
[XVI.] Grâce! grâce pour toi-même!... et grâce pour moi!
[XVII.] Joie inconnue
[XVIII.] Une Soirée poétique
[XIX.] Une Muse
[XX.] L'Antre de la Sibylle
[XXI.] Un Fantôme
[XXII.] Un Jour d'inspiration
[XXIII.] Une Illusion détruite
[XXIV.] Un Rêve réalisé

[PRÉFACE]

Il y avait dans ce roman...

—Mais ce n'est pas un roman.

—Dans cet ouvrage...

—Mais ce n'est pas un ouvrage.

—Dans ce livre...

—C'est encore moins un livre.

—Dans ces pages enfin... il y avait un chapitre assez piquant intitulé:

le conseil des ministres

On a dit à l'auteur:

—Prenez garde, on fera des applications, on reconnaîtra des personnages; ne publiez pas ce chapitre.

Et l'Auteur docile a retranché le chapitre.

Il y en avait un autre intitulé:

un rêve d'amour

C'était une scène d'amour assez tendre, comme doit l'être une scène de passion dans un roman.

On a dit à l'auteur:

—Il n'est pas convenable pour vous de publier un livre où la passion joue un si grand rôle; ce chapitre n'est pas nécessaire, supprimez-le.

Et l'Auteur timide a retranché ce second chapitre.

Il y avait encore dans ces pages deux pièces de vers.

L'une était une satire.

L'autre une élégie.

On a trouvé la satire trop mordante.

On a trouvé l'élégie trop triste, trop intime.

L'Auteur les a sacrifiées... mais il est resté avec cette conviction: qu'une femme qui vit dans le monde ne doit pas écrire, puisqu'on ne lui permet de publier un livre qu'autant qu'il est parfaitement insignifiant.

Heureusement celui-ci contient une lettre de M. de Chateaubriand,—un billet de Béranger,—des vers de Lamartine;—il a pour patron M. de Balzac: tout cela peut bien lui servir de pièces justificatives.

1836


LA CANNE DE M. DE BALZAC


[I]

UN DON FATAL

Il est un malheur que personne ne plaint, un danger que personne ne craint, un fléau que personne n'évite; ce fléau, à dire vrai, n'est contagieux que d'une manière, par l'hérédité—et encore n'est-il que d'une succession bien incertaine,—n'importe, c'est un fléau, une fatalité qui vous poursuit toujours, à toute heure de votre vie, un obstacle à toute chose—non pas un obstacle que vous rencontrez—c'est bien plus. C'est un obstacle que vous portez avec vous, un bonheur ridicule, que les niais vous envient; une faveur des dieux qui fait de vous un paria chez les hommes, ou—pour parler plus simplement—un don de la nature qui fait de vous un sot dans la société. Enfin ce malheur, ce danger, ce fléau, cet obstacle, ce ridicule, c'est...—Gageons que vous ne devinez pas—et cependant quand vous le saurez, vous direz: «C'est vrai. Quand on vous aura démontré les inconvénients de cet avantage, vous direz: «Je ne l'envie plus.» Ce malheur donc, c'est le malheur d'être beau.

Remarquez bien ici la différence du genre. Nous disons:

le bonheur d'être belle

le malheur d'être beau

Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Quelqu'un a dit quelque part: Quelle est la chose désagréable que tout le monde désire? Ce quelqu'un s'est répondu à lui-même: «C'est la vieillesse. «Nous disons, nous: Quel est le fléau que chacun envie?—et nous nous répondons à nous-mêmes: C'est la beauté. Mais par la beauté nous entendons la véritable beauté, la beauté parfaite, la beauté antique, la beauté funeste. Ce qu'on appelle un bel homme n'est pas un homme beau. Le premier échappe à la fatalité; il a mille conditions de bonheur. D'abord, il est presque toujours bête et content de lui; ensuite, on a créé des états exprès pour sa beauté. Être bel homme est un métier.

Le bel homme proprement dit peut être heureux—comme chasseur, avec un uniforme vert et un plumet sur la tête.

Il peut être heureux—comme maître d'armes, et trouver mille jouissances ineffables d'orgueil dans la noblesse de ses poses.

Il peut être heureux—comme coiffeur.

Il peut être heureux—comme tambour-major. Oh! alors, il est fort heureux.

Il peut encore être heureux—comme général de l'Empire au théâtre de Franconi, et représenter le roi Joachim Murat avec délices.

Il peut être enfin heureux—comme modèle dans les ateliers les plus célèbres, prendre sa part des succès que nos grands maîtres lui doivent, et légitimer, pour ainsi dire, les dons qu'il a reçus de la nature en les consacrant aux beaux-arts.

Le bel homme peut supporter la vie, le bel homme peut rêver le bonheur.

Mais l'homme beau, l'homme Antinoüs, l'Amour grec, l'homme idéal, l'homme au front pur, aux lignes correctes, au profil antique, l'homme jeune et parfaitement beau, angéliquement beau, fatalement beau, doit traîner sur la terre une existence misérable, entre les pères prudents, les maris épouvantés qui le proscrivent, et, ce qui est bien plus terrible encore, les nobles et vieilles Anglaises qui courent après lui.

Car, c'est une vérité incontestable et malheureuse—un jeune homme très-beau n'est pas toujours séduisant, et il est toujours compromettant.

Peut-être, dans un pays moins civilisé que le nôtre, la beauté est-elle une puissance; mais ici, mais à Paris, où les avantages sont de convention, une beauté réelle est inappréciée; elle n'est pas en harmonie avec nos usages: c'est une splendeur qui fait trop d'effet, un avantage qui cause trop d'embarras; les beaux hommes ont passé de mode avec les tableaux d'histoire.

Nos appartements n'admettent plus que des tableaux de chevalet.

Nos femmes ne rêvent plus que des amours de pages, et, de nos jours, la gentillesse a pris le pas sur la beauté.

Malheur donc à l'homme beau!

Or, il était une fois un jeune homme très-beau, qui était triste. Il n'était nullement fier de sa beauté, et, par malheur, il avait assez d'esprit pour en sentir tout le danger. Quoique bien jeune, il avait déjà beaucoup réfléchi. Il connaissait le monde; il l'avait jugé avec sagesse, et il éprouvait ce qu'éprouve tout homme qui connaît le monde: un amer dégoût, un profond découragement. Dans l'âge mûr, cela s'appelle repos, retour au port, douce philosophie; mais à vingt ans, lorsque la vie commence, savoir où l'on va, c'est affreux!

Qu'importe au voyageur qui touche au terme de la route, que des voleurs le dépouillent au moment d'arriver? que lui importe? son bagage était inutile, sa bourse était épuisée, son manteau était troué, ses provisions touchaient à leur fin. Cette perte est légère, il en rit. D'ailleurs on l'attend à sa demeure, et le voyage est terminé. Mais malheur à celui qu'on dépouille au milieu de la route, qui se voit sans secours, sans manteau, sans bâton, sans argent, obligé de poursuivre sa course! Oh! celui-là est triste; il se décourage, il s'arrête, il oublie le but du voyage, et si la Providence ne vient pas à son aide, il se laissera mourir de faim dans un des fossés du chemin.

Il y a des jeunes gens de vingt ans qui ont la goutte, il y en a d'autres qui ont de l'expérience; ceux-là sont les plus malheureux.

D'où venait donc à ce jeune homme cette élévation de la pensée, cette tristesse de l'esprit? Tout cela lui venait de sa beauté. L'esprit venir de la beauté! ah! cela est nouveau!

—Pourtant cela est juste. Tout ce qui nous isole nous grandit, la beauté sublime est une supériorité comme une autre, et toute supériorité est un exil.

Je vous le dis, ce pauvre jeune homme se trouvait isolé parce qu'il était trop beau; il se sentait triste parce qu'il était isolé; et, par degrés, il devint un homme spirituel et distingué parce qu'il avait été triste et méconnu. La douleur est la culture de l'âme, c'est elle qui la fertilise; un cœur arrosé de larmes est fécond. Un chagrin généreux est tout-puissant; il donne au génie la patience, à la faiblesse le courage, à la jeunesse la raison; il peut aussi donner, dans sa munificence, à un bel homme de l'esprit.


[II]

PREMIER OBSTACLE

Il est encore une infortune dont personne ne parle, et qui cependant ne laisse pas que de nuire dans le monde: c'est d'être affublé pour toute sa vie d'un nom de baptême prétentieux.

Le pauvre jeune homme, avait encore ce ridicule: il se nommait Tancrède!!!

Son père, brave officier à demi-solde et voltairien de première force, lui avait donné ce beau nom en l'honneur de son Dieu, et l'unique regret de cet homme était de n'avoir pas eu une fille pour l'appeler Aménaïde.

Tancrède Dorimont! porter à la fois un nom de tragédie et un vieux nom de comédie, et de plus être fait comme un héros de roman!

Recommandez donc à un banquier, à un notaire, à un chef de bureau d'un ministère quelconque, un monsieur qui s'appelle Tancrède Dorimont, et qui est beau comme un ange; je vous demande un peu si cela est raisonnable.

—Nous n'avons que faire de ce bellâtre infatué de sa personne, diront ces honnêtes gens; car les préjugés contre la beauté et l'élégance sont aussi forts maintenant que les préjugés contre la noblesse, et l'homme d'esprit se voit forcé de nos jours à prendre, pour cacher ses avantages, toutes les peines qu'il prenait autrefois pour les faire valoir.

Si Tancrède avait eu de la fortune, il ne se serait point aperçu de son malheur. Tout est permis à l'homme riche. Excepté d'être riche, on lui pardonne tout. Mais pour celui qui doit faire sa fortune lui-même, de certains ridicules sont des malheurs. Comment persuader à un homme malpropre, mal fait, qui est chauve, qui a des lunettes bleues et des dents noires, qu'un jeune homme beau comme Apollon, qui s'appelle Tancrède, n'est pas un fat, un impertinent, un beau fils, un mirliflore et un paresseux?—Et comment alors faire fortune quand on est beau comme Apollon et qu'on a affaire toute sa vie à des hommes malpropres, mal faits, qui sont chauves, qui ont des lunettes bleues et des dents noires, et, de plus encore, toutes sortes de préventions contre vous?

En arrivant à Paris, Tancrède avait remis lui-même chez le portier de M. Nantua une lettre de recommandation qu'on lui avait donnée près de ce riche banquier; il avait joint à cette lettre une carte de visite, sur laquelle était son adresse.

Le lendemain, M. Nantua lui avait écrit de sa main un billet fort aimable, par lequel il l'engageait à passer chez lui dans la journée. Les offres de service les plus obligeantes faisaient de ce billet un gage de bonheur; être protégé par M. Nantua, c'était déjà un succès.

Tout allait bien. Tancrède, rayonnant d'espérance, alla prendre un bain, se fit couper les cheveux, mit son plus bel habit, et se dirigea vers la demeure de celui qu'il nommait déjà son bienfaiteur. L'imprudent comptait sur sa belle figure pour capter la bienveillance du banquier, non pas parce qu'elle était belle, mais parce qu'elle rappelait le charmant visage de sa mère, et Tancrède savait que cette ressemblance ne serait pas indifférente à M. Nantua, ancien admirateur de madame Dorimont.

M. Nantua venait de recevoir une nouvelle des plus importantes qui dérangeait toutes ses combinaisons, lorsque Tancrède entra chez lui; mais M. Nantua, comme tous les hommes qui font de grandes affaires, n'aimait pas à paraître affairé; car c'est une chose à remarquer:

Les gens inutiles, qui ne font que de méchantes petites affaires, ont la prétention de n'avoir pas un moment à eux; ils s'abîment dans des paperasses innombrables, ils ne dorment pas, ils dînent en poste, ils embrassent leur femme en mettant leurs gants, ils ne font leur barbe qu'une fois par semaine; enfin ils s'épuisent à paraître occupés, afin de se donner du crédit.

Les hommes très-occupés, au contraire, ont la prétention d'être toujours libres; ils font les grands seigneurs oisifs; ils se posent comme de petits Césars et dictent plusieurs lettres à la fois, d'un air nonchalant et distrait, en prenant une tasse de thé ou de chocolat. Leur manie, c'est de ne pas savoir comment ils sont devenus millionnaires.

Nous ne parlons pas de ceux dont l'activité est infatigable, qui entreprennent plus d'affaires qu'ils n'en peuvent suivre. Ceux-là n'ont pas même le temps d'avoir des prétentions.

L'homme dont il s'agit était de ceux qui ne veulent point paraître occupés. Il cherchait avec beaucoup d'attention un papier, une note, un rapport, que sais-je? il feuilletait avec inquiétude les paperasses d'un carton, mais il ne voulait point paraître attacher à cette recherche trop d'importance,—il ne voulait pas non plus l'interrompre un moment. Cela était difficile, et voilà ce qu'il faisait.

Ses yeux poursuivaient avec avidité, parmi toutes ces écritures différentes, le nom, la date, le chiffre qu'il voulait trouver, tandis que son oreille à demi attentive s'efforçait de suivre la conversation.

On annonça M. Dorimont.

—Faites entrer.

—Vous êtes exact, dit le banquier au jeune homme sans lever la tête; fort bien, c'est bon signe. J'ai dit onze heures: onze heures viennent de sonner et vous voilà. C'est bien, j'aime l'exactitude. Dans les affaires l'exactitude est une vertu.

—Je ne me serais pas pardonné de faire attendre une minute un homme dont les instants doivent être si précieux, répondit le naïf Tancrède qui croyait dire quelque chose d'agréable.

Pas du tout, c'était deux fois une bêtise.

1° De supposer qu'un millionnaire aurait daigné l'attendre;

2° D'avouer à M. Nantua qu'il le croyait toujours très-occupé.

—En vérité, mes moments ne sont pas plus précieux que les vôtres. Je ne fais jamais rien... Mais chauffez-vous, je vous prie, je suis à vous dans l'instant.

Tancrède s'approche de la cheminée et garde le silence:

—Madame votre mère est-elle encore à Blois? demanda M. Nantua en lisant toujours ses papiers.

—Oui, monsieur.

—Vous savez l'anglais?

—Oui, monsieur.

—Elle ne s'est pas remariée? Veuve à vingt-six ans!!!

—Non, monsieur.

—Et l'allemand? savez-vous un peu d'allemand?

—Oui, monsieur. Je sais un peu d'espagnol aussi, je le parle assez bien pour voyager agréablement en Espagne, dit le rusé jeune homme qui savait à quel point les hommes d'argent ont abusé de la Péninsule.

—Ah! vous savez aussi l'espagnol? Que vous êtes savant! Vous n'avez pas été élevé à Paris?

Tancrède ne put s'empêcher de sourire de la naïveté de cette épigramme.

—Non, monsieur, reprit-il, j'ai été élevé à Genève. Je ne suis resté au collège Henri IV que deux ans.

—Quel âge avez-vous?

—Vingt et un ans.

Le banquier leva les yeux à ces mots, et jeta sur Tancrède un coup d'œil rapide; mais Tancrède tournait la tête en ce moment, et l'on ne pouvait voir son visage.

—Vous êtes grand pour votre âge, dit M. Nantua en riant.

Puis il pensa:

—Il a l'air fort distingué ce jeune homme, il me plaît; d'ailleurs j'ai le désir d'obliger sa mère... Oh! l'aimable femme... Si j'avais été riche à cette époque-là!...

—Eh bien, c'est convenu, dit-il; demain vous viendrez ici comme de la maison. Ah! vous savez l'espagnol? c'est bien, très-bien; précisément je crois pouvoir vous employer... C'est très-bien... Ah!... s'écria-t-il tout à coup en s'interrompant.

Puis il garda le silence, et se mit à parcourir d'un œil inquiet le papier qu'il venait de trouver.

Pendant ce temps, le jeune homme se disait:

—Je m'étonne que M. Nantua, si grand admirateur de ma mère, ne soit pas saisi de ma ressemblance avec elle.

Tancrède, dans la modestie de son attitude, ne s'était pas aperçu que le banquier ne l'avait point encore regardé.

Enfin M. Nantua se leva; sa figure était radieuse, il avait trouvé le renseignement qu'il voulait, et tout ce qu'il méditait d'accomplir se trouvait possible avec ce document.

L'espérance produit la bienveillance et la générosité chez les nobles natures; il n'y a que les cœurs envieux et médiocres qui se resserrent et se ferment à l'approche du bonheur.

M. Nantua retrouvant tout à coup la chance d'exécuter un grand projet, qu'un obstacle survenu soudain avait un moment dérangé, se sentait dans une de ces bonnes dispositions de l'esprit où l'on aime à faire le bien, non pas pour le plaisir de faire le bien en lui-même, mais pour faire partager à un autre la joie que l'on ressent. Ce n'est pas un homme heureux que l'on veut, c'est un esprit content que l'on excite, afin que sa disposition s'harmonise avec la nôtre. C'est un convive que nous invitons au banquet qui nous est offert, un convive que nous enivrons pour qu'il partage notre plaisir et que le repas soit plus joyeux.

—Ma foi, vous avez du bonheur, dit M. Nantua en s'approchant de la cheminée, car voilà justement une affaire...

M. Nantua s'interrompit tout à coup; son regard resta fixé, comme par enchantement, sur le visage de Tancrède. Le banquier garda quelques moments le silence; immobile, il contemplait son jeune protégé.

—Voilà la ressemblance qui fait son effet, pensa Tancrède, c'est bon; si cet homme-là me prend sous son aile, je suis sauvé... Comme il me regarde!...

M. Nantua examinait toujours Tancrède, et mille pensées diverses lui traversaient l'esprit.

D'abord l'apparition de ce beau jeune homme le charma comme l'aspect d'un beau tableau; cette parfaite beauté, dans tout l'éclat de la jeunesse, avait quelque chose de réjouissant qui flattait les regards; puis cette ressemblance si frappante avec une femme aimable qu'il avait eu peur d'aimer, toutes ces impressions parlèrent d'abord en faveur de Tancrède—la nature noble et puissante eut ses droits un moment; mais vint la réaction de la société, et les considérations mondaines eurent leur tour.

—Diable! pensa M. Nantua, je ne veux pas d'un Adonis comme celui-ci dans ma maison... et ma fille, qui est déjà si romanesque, si elle le voyait... Ah! bon Dieu! il ne me manquerait plus que cela; il est gueux comme un rat d'église, ce n'est pas le gendre qu'il me faut; sans compter que ces beaux hommes-là sont toujours bêtes et paresseux.

—Vous me voyez stupéfait, dit-il tout haut et pour expliquer ce long silence; je ne puis me lasser de vous regarder tant votre ressemblance avec votre mère me frappe.

—On m'a souvent dit cela, répondit Tancrède.

Et soudain il se sentit attristé; sa confiance s'évanouissait, et il ne pouvait se rendre compte du motif qui la lui ôtait.

Le fait est que M. Nantua n'avait pas mis, en prononçant ces mots, l'inflexion qu'il aurait dû y mettre. Son accent était froid, son maintien embarrassé, enfin tout en lui trahissait le changement subit qui s'était opéré dans ses projets à l'égard de son protégé.

—Déjà onze heures et demie! s'écria M. Nantua en regardant la pendule.

—Je vous laisse, dit Tancrède se dirigeant aussitôt vers la porte.

Alors il s'arrêta indécis, car il n'osait plus dire:

—J'aurai l'honneur de venir prendre vos ordres demain. M. Nantua devina sa pensée.

—À demain, dit-il, à dix heures...

Mais ces mots étaient mal dits; on sentait que c'était un mensonge.

Tancrède s'éloigna découragé; pourquoi? Il n'en savait rien; mais il pressentait, il devinait que la protection du riche banquier ne lui était plus acquise, qu'il ne ferait point partie de sa maison, et qu'il fallait, malgré sa bienveillance, tourner ses idées d'un autre côté.

Et le soir du même jour, Tancrède reçut de M. Nantua une lettre infiniment polie et gracieuse, dans laquelle M. Nantua exprimait tous ses regrets de ne pouvoir, par des raisons indépendantes de sa volonté, donner à M. Dorimont l'emploi qu'il lui avait d'abord promis, ajoutant toutefois que, dans le désir de lui être utile, il l'avait recommandé à un de ses amis qui ferait pour lui tout ce qu'il aurait désiré faire.

Le lendemain Tancrède fut introduit chez cet ami, M. Poirceau, directeur d'une nouvelle compagnie d'assurances contre l'incendie.


[III]

SECOND OBSTACLE

—Monsieur Poirceau?...

—C'est ici, donnez-vous la peine d'entrer.

La peine! je vous jure que c'était bien le mot, car, pour passer cette porte, il fallait faire un véritable siège.

Le palier de l'escalier, appelé vulgairement le carré, était barricadé de banquettes placées çà et là dans tous les sens, et barrant complètement le chemin.

Tancrède, après bien des travaux, parvint dans l'antichambre; là il lui fallut encore s'arrêter.

Un énorme tapis roulé obstruait le passage, derrière ce tapis se trouvait la grande table de la salle à manger crénelée de toutes ses chaises; cela formait un assez gracieux édifice; puis de côté et d'autre, encore des banquettes, puis un marchepied, un guéridon couvert de porcelaines, puis des jardinières en bois de palissandre attendant des fleurs, puis des candélabres attendant des bougies, puis un dessus de table en marbre, puis des paillassons, des pelles, des pincettes, des tabourets, des soufflets et une cafetière dite du Levant.

Tancrède traversa ce chaos sans malheur, il parvint jusqu'à la salle à manger.

Nouvelles difficultés.

Dans la salle à manger—se débattaient les meubles du salon: consoles, canapés; causeuses, fauteuils, bergères, divans; puis venaient les objets précieux: pendule avec son verre toujours menacé, vases de fleurs si beaux qu'on n'y met point de fleurs; buste d'oncle général, toujours ressemblant; table à ouvrages, coffres à ouvrages, et puis le piano. Toutes ces choses tenant avec peine dans la salle à manger, le désordre était à son comble.

Tancrède croyait planer sur les débris du monde comme un autre Attila. Jamais il n'était venu dans une administration de ce genre, il s'imagina que tous ces meubles avaient été sauvés de quelque incendie la veille, et qu'ils étaient là déposés jusqu'à ce que leur propriétaire se fût trouvé une autre demeure.

Il regardait, escaladait une rangée de chaises, tournait un énorme canapé comme on tourne une montagne, rencontrait sur sa route beaucoup de choses, mais il ne voyait personne.

—Monsieur Poirceau? demanda-t-il une seconde fois.

—Par ici, par ici! cria une voix lointaine.

Tancrède ne voyait encore rien.

Il parvint jusqu'à la porte du salon.

Dans le salon—se pavanaient les meubles de la chambre à coucher, heureux de se sentir plus à l'aise.

Mais là on ne voyait encore personne.

Tancrède se dirigea vers la porte de la chambre à coucher, la même voix dit ces mots:

—Tiens, Caroline qu'a pas pris les housses!

Au même instant un gros paquet, lancé par une main invisible, vint frapper Tancrède dans la figure, et il se sentit aussitôt étouffé, perdu, abîmé sous un déluge de petites jupes de toutes couleurs, de toutes grandeurs, dont il eut toutes les peines du monde à se débarrasser. Les unes avaient mille petits cordons qui s'accrochaient aux boutons de son habit, d'autres avaient de petites manches dans lesquelles ses bras se perdaient, le tout fortement saupoudré de poussière. C'était un embarras à ne plus s'y reconnaître.

En sortant de tout cela, Tancrède se trouva face à face avec un grand niais de domestique, armé d'un balai et d'un plumeau. Celui-ci fut un moment déconcerté.

—Pardon, monsieur, je croyais que c'était le garçon tapissier qui doit venir démonter les lits, et je m'amusais pour rire... si j'avais su...

—M. Poirceau? demanda Tancrède, interrompant ces excuses; puis voyant que la chambre était entièrement démeublée. Mais je crains de le déranger dans son déménagement, ajouta-t-il.

—Nous ne déménageons pas, répondit le domestique, tant que la Compagnie restera ici nous y demeurerons. Je vois que monsieur trouve l'appartement un peu sens dessus dessous; c'est le bal qui est cause de ça; et ce maudit garçon qui ne vient pas...

—Un bal, ce soir? Je reviendrai une autre fois.

—Oh! ce n'est pas le premier bal qu'on donne ici. Monsieur peut recevoir monsieur; si monsieur veut passer dans le cabinet de monsieur, je vais avertir monsieur.

Il y a peu de nuances dans la gent domestique à Paris. Ou ce sont des insolents qui vous répondent à peine oui et non, ou bien ce sont des amis pleins de confiance qui vous mettent au courant de toutes les affaires de la maison dès le premier jour.

M. Poirceau reçut Tancrède avec cordialité.

—M. Nantua s'intéresse vivement à vous, dit-il; il vous a chaudement recommandé.

En disant ces mots, M. Poirceau examinait Tancrède de la tête aux pieds; il semblait ébloui d'admiration.

—Y a-t-il longtemps, ajouta-t-il, que vous êtes à Paris?

—Deux jours.

—C'est la première fois que vous y venez?

—Non, monsieur. J'ai commencé mes études au collège Henri IV, et je n'ai quitté Paris que depuis cinq ans.

—Vous êtes resté en province?

—À Genève, chez un de mes oncles, M. Loindet.

—M. Loindet est votre oncle? Eh! mais je le connais beaucoup; il avait une sœur bien belle: serait-ce votre mère?

—Oui, monsieur.

—Ah! sans doute, je trouve une ressemblance... Je me disais aussi, cette figure ne m'est pas inconnue.

—Bien! pensa Tancrède, voilà encore ma figure qui fait son effet.

M. Poirceau continua:

—Je l'ai connue bien jeune, votre mère; elle était si belle! Ah! tout le monde l'admirait! et puis de l'esprit, du bon sens, raisonnable! C'est une femme de mérite. Où est-elle maintenant?

Tancrède répondit à toutes les questions que M. Poirceau lui adressa sur le compte de sa mère, et il se réjouissait de la bienveillance, de l'affection même que son nouveau protecteur lui témoignait.

—Cette belle Amélie! elle ne se souvient pas de moi: n'importe! je suis heureux de pouvoir lui être utile. Son fils n'est pas un inconnu pour moi. J'espère que nous nous entendrons. Mais je veux, avant tout, vous présenter à ma femme. Justement, ce soir, nous avons un petit bal; il lui faut des danseurs, et je ne saurais lui amener un plus beau cavalier!

Tancrède se confondit en politesses.

—C'est cela, continua M. Poirceau, venez d'abord ce soir, et demain nous parlerons affaires. J'ai ce qu'il vous faut. À ce soir! si vous écrivez à votre mère, parlez-lui de son vieil adorateur Poirceau!

Tancrède s'éloigna.

—Ma femme sera contente, j'espère, pensa M. Poirceau; elle tient tant à ce que ses danseurs aient bon air! Le beau garçon! Je gage que, dans tous les bals de Paris, on ne trouverait pas un plus beau jeune homme! C'est sa mère, c'est tout à fait sa mère! Ce garçon-là me plaît. Je suis content de l'avoir chez moi; ce doit être un brave jeune homme; et puis M. Nantua paraît en faire grand cas.

Ce disant, le directeur de la compagnie d'assurances contre l'incendie rentra dans son appartement.

Tancrède retourna chez lui, ravi, enchanté de l'accueil qu'il avait reçu.

—Ma foi, j'ai du bonheur; tout le monde me veut du bien: voilà ce banquier qui me recommande, ce directeur de la compagnie d'assurances à primes contre l'incendie—c'est un peu long—qui me protège; allons, je ferai mon chemin. Il me plaît, ce vieux bonhomme; il est franc, joyeux, il donne des bals; j'aime ça.

Et Tancrède se mit doucement à écrire à sa mère pour lui faire partager ses espérances.

Le soir, il se rendit au bal.—Quelle différence! il ne reconnaissait plus la maison.

—Où est donc la porte? Il me semble être entré par là ce matin.

Point de porte! une grande glace l'avait remplacée; puis des caisses de fleurs, des tapis dans l'escalier. Tancrède ne pouvait comprendre comment, du matin au soir, on avait pu produire de si prompts embellissements.

Comme il entrait, M. Poirceau vint le prendre par le bras. Tancrède ne savait pourquoi ce monsieur venait le chercher; il ne reconnaissait pas non plus M. Poirceau.

Le bonhomme avait aussi subi quelques embellissements. Ce n'était plus le joyeux compère qu'il avait vu le matin, maître chez lui, avec son bonnet de soie, sa robe de chambre et ses pantoufles de tapisserie.—C'était un hôte affairé, perdu dans une cravate, triste dans un habit, gêné dans un salon, tourmenté de mille niaiseries, mais, du reste, bon et bienveillant.

—Madame Poirceau est par ici, je vais vous présenter à elle.

Tancrède s'avança vers la maîtresse de la maison.

La présentation s'opéra en silence.

Madame Poirceau jeta à peine un coup d'œil sur le beau danseur qu'on lui avait tant annoncé, toute préoccupée qu'elle était de l'arrivée d'une grosse Allemande couverte de bijoux et de fleurs, qui paraissait un personnage d'importance.

M. Poirceau fut mécontent du peu d'effet que son protégé fit sur sa femme.

—Venez, dit-il, je vais vous présenter à ma nièce.

La nièce de M. Poirceau était une très-jolie personne que, par un de ces hasards qu'on met dans les romans, Tancrède avait déjà rencontrée à Genève. Une reconnaissance s'ensuivit; madame Thélissier accueillit M. Dorimont fort gracieusement. Elle était engagée pour plusieurs valses et contredanses; mais elle trouva moyen d'embrouiller si bien ses engagements, qu'elle fut libre, et put valser assez légalement avec lui—ce qui attira bien vite l'attention de toutes les femmes sur notre Apollon.

—Avec qui valse donc madame Thélissier?

—Connaissez-vous ce jeune homme qui valse avec la nièce de M. Poirceau?

—Demandez donc à madame Poirceau le nom du monsieur qui valse avec Malvina.

—Monsieur Bénard, dit une vieille femme, tâchez donc de savoir quel est ce monsieur qui valse avec madame Thélissier?

—Personne ne le connaît, c'est un sauvage.

—Je crois plutôt que c'est un Anglais.

Puis, dans le salon voisin, une jeune personne qui peignait à l'huile s'écriait:

—Quelle tête admirable! quelles lignes! c'est Endymion!

Et ses regards s'attachaient avec joie sur le bel inconnu.

La peinture est une émancipation pour les jeunes filles; elle leur donne le droit de regarder les hommes en face et en détail; l'admiration purifie tout.—Si j'avais une fille, elle peindrait le paysage.

Plus loin, un groupe de vieilles femmes s'exprimaient ainsi:

—C'est un malheur d'être aussi beau que cela.

—Je le crois bête à manger du foin.

—Ah! vous voilà bien avec vos préjugés, dit une élégante de l'Empire. De mon temps les hommes étaient fort beaux, et je vous assure qu'ils avaient de l'esprit.

—Vous voulez dire qu'on leur en trouvait.

—Voici madame Poirceau, demandez-lui vite le nom de notre Adonis.

Madame Poirceau ne savait pas de qui on voulait lui parler; elle n'avait point regardé Tancrède, et n'avait pas écouté ce que son mari lui avait dit de lui.

—Comment! vous ne savez pas que vous avez chez vous une merveille? Voyez donc là-bas, le beau valseur de votre nièce; on ne parle que de lui, il fait événement dans votre bal, qui du reste est charmant.

Madame Poirceau se repentit alors d'avoir fait si peu de cas d'un personnage qui donnait à sa soirée tant d'éclat. Elle se rapprocha de sa nièce et saisit l'occasion d'adresser quelques mots obligeants à M. Dorimont. Tancrède saisit à son tour cette occasion de prier madame Poirceau de lui accorder une contredanse, et la sixième lui fut promise comme une faveur.

Madame Poirceau était dans l'âge où l'on danse encore, car la vie des femmes se divise ainsi:

L'âge où l'on danse, mais où l'on n'ose pas valser—c'est le printemps.

L'âge où l'on danse, où l'on valse—c'est l'été.

L'âge où l'on danse encore, mais où l'on préfère valser—c'est l'automne.

Enfin, l'âge où l'on ne danse plus—c'est l'hiver... l'hiver toujours rigoureux de la vie.

Madame Poirceau était belle selon les principes de l'art, laide selon les lois de l'amour.

Belle en ce que ses traits étaient d'une parfaite régularité; laide en ce qu'ils manquaient d'harmonie.

Elle avait de ces visages superbes à raconter et point du tout à regarder; cette beauté de passe-port qui séduit le vulgaire, yeux grands, nez aquilin, bouche petite, front haut, visage ovale, menton rond.—Pour se faire aimer par ambassadeur, comme les princesses, madame Poirceau aurait pu envoyer son signalement, mais pas son portrait.

N'importe; c'est ce qu'on appelle une belle femme, une poupée parfaite, à ressorts invisibles, une figure de cire, impassible, invulnérable, jamais défrisée, jamais déshabillée;—toujours parée, serrée, pincée, corsée,—pas un cheveu qui voltige, pas un ruban qui folâtre—madame Poirceau ne s'assied jamais que sur une chaise; elle semble parée dans sa robe de chambre, cuirassée dans sa douillette, armée dans sa robe de bal. Elle suit toutes les modes—avec goût, avec plaisir?—non, mais avec conscience. Son coiffeur est le premier coiffeur de Paris, Charpentier, je crois, et quelle que soit la coiffure qu'il a plu à Charpentier de lui faire, elle la respecte, elle se garderait bien d'y toucher. Cette coiffure lui est désavantageuse?—qu'importe! cela ne la regarde pas; cette guirlande est lourde?—qu'importe! elle n'en est pas responsable; une épingle lui entre dans la peau?—qu'importe! elle y reste, l'ôter dérangerait la coiffure.

Même respect pour la couturière. Je vous l'ai dit, madame Poirceau suit les lois de la mode aveuglément, les lois du monde scrupuleusement, les lois de la nature raisonnablement. Elle est sévère, mais point méchante; elle ne sourit que les jours où elle donne un bal; elle dit d'un air pédant que les femmes ne doivent point s'occuper de littérature; elle parle ménage comme un professeur; elle a l'esprit lent, et regarde comme un mot inconvenant toute plaisanterie qu'elle ne comprend pas. Sa présence jette un grand froid partout où elle vient; son arrivée fait l'effet d'une porte qu'on ouvre dans une loge au spectacle. Quand elle doit passer la soirée chez une amie, cette amie en prévient ses habitués; ils ne viennent pas ce soir-là. Les hommes la craignent comme l'ennui, les femmes l'appellent: la belle madame Poirceau. Elle fait valoir les plus laides; pourtant on l'invite rarement, non qu'elle soit importune; elle ne s'occupe jamais des affaires des autres; elle est discrète et immobile: c'est une statue—mais une statue à qui il faut faire des politesses; c'est ennuyeux.

Eh bien! ces femmes-là font les mêmes folies que les autres! c'est révoltant!

Madame Poirceau ne fut frappée de la beauté de Tancrède que comme maîtresse de maison. Un si beau jeune homme n'était nullement dangereux pour elle: madame Poirceau ne se serait jamais permis d'aimer, dans sa position, un homme aussi remarquable.

Cachez donc une intrigue avec un héros comme celui-là!—Les prudes savent s'imposer de grandes privations; elles ont en cela plus de mérite que les femmes vertueuses: celles-ci, du moins, ont pour elles la vertu, les autres n'ont pas même l'amour.

Madame Poirceau n'avait que faire des hommages de Tancrède, elle avait depuis longtemps trouvé l'homme qu'il lui fallait, et elle s'en tenait là.

Or, voici l'homme qu'elle avait choisi.

C'était un monsieur âgé de trente-cinq ans, haut de quatre pieds huit pouces, employé dans l'Enregistrement. Une position honorable dans le monde, une fortune aisée, des succès dans plusieurs genres, rien n'avait pu le consoler du malheur d'être petit. Depuis l'âge où il s'était avoué qu'il ne grandirait plus, cet homme était malheureux.

Tout ce qu'on imagine pour se hausser à l'œil des autres, il l'avait employé—il portait un chapeau à haute forme, des bottes à hauts talons, et se tenait droit comme une girafe; il se levait continuellement sur la pointe des pieds, comme un homme qui veut voir défiler un cortége. Cette idée de se grandir le préoccupait sans cesse; il aurait donné la moitié de sa fortune et plusieurs années de sa vie pour être un homme ordinaire, pour atteindre cinq pieds deux pouces.

Les petits hommes qui se résignent ont quelquefois beaucoup de grâce; ils ont alors tous les avantages de leur taille, la souplesse, l'agilité, la légèreté; ils peuvent être ce qu'on appelle gentils. Mais les petits hommes qui se révoltent contre la lésinerie de la nature envers eux, qui luttent follement avec elle, ne peuvent jamais être gentils; ils sont ridicules, toujours ridicules, comme toutes prétentions frappées d'incapacité; de plus, ils sont méchants, malveillants, dénigrants et envieux.

Quand on parle d'un homme qui déplaît, on dit qu'il a l'air content de lui—eh bien! je dis, moi, que je connais une chose plus déplaisante encore: c'est un homme qui a l'air mécontent de lui.

Celui-là ne vous fera grâce de rien: vous ne pourrez jamais l'apaiser; les flatteries mêmes l'irritent; la politesse lui semble de la pitié, une prévenance, une charité: il est humble à désespérer, susceptible à faire mal aux nerfs; on ne sait par quel mot le prendre.—Si vous le priez à dîner, il vous répond: «Merci, non; je me rends justice, je suis trop maussade pour un convive.» Si vous l'engagez à venir entendre des vers, de la musique: «Non, merci, dit-il; je suis un être trop obscur pour faire partie d'une réunion si brillante.» Si vous lui proposez une partie de campagne: «Non, merci, répond-il; il faut de la gaieté dans ces sortes de plaisirs; invitez vos aimables, ils valent mieux que moi pour cela.» Cet homme ne jouit de rien, n'est propre à rien; il est rongé de modestie, mais d'une affreuse modestie, d'une humilité hostile qui le met en garde contre tout le monde: c'est une lèpre imaginaire qui lui fait fuir ses semblables. Cette maladie est heureusement fort rare en ce pays, et nous n'en parlons que pour la constater.

Notre monsieur était de ces gens-là, non parce qu'il se croyait sans mérite, mais parce qu'il se sentait petit, et que sans cesse il se disait à lui-même—que plus il vieillirait, plus il engraisserait et plus il paraîtrait petit.

Pour lui tout était gêne et souffrances. Ce petit corps renfermait un grand cœur plein de haine, d'une belle haine aux proportions herculéennes, toujours vivace, toujours renouvelée, universelle, et cependant partiale; car, s'il détestait tous les hommes en général, il abhorrait en particulier:

1° Tout être doué d'une haute stature; il le regardait comme son ennemi, comme un voleur qui lui avait dérobé six pouces. Une grande taille lui semblait une spoliation, dont il avait droit de tirer vengeance;

2° Tout écolier de douze ans qui le dépassait de quelques lignes et que l'on ne trouvait pas trop grand pour son âge;

3° Tout enfant qu'il voyait grandir et qui menaçait de le rattraper.

Dans un salon, il n'était poursuivi que d'une idée: se placer avantageusement.

Il évitait les hommes très-grands, parce qu'auprès d'eux, il paraissait encore plus minime. Il évitait aussi les belles femmes, parce que leur majesté l'humiliait; mais ce qu'il détestait plus que tout au monde, c'était de rencontrer, ce qui était rare, un homme de sa taille!!

Oh! alors il souffrait le martyre, il se sentait appareillé; c'était affreux. Son ridicule s'attelait à celui d'un autre et se complétait; il n'y pouvait tenir. Que faisait-il alors? il prenait son chapeau, le mettait sur sa tête, et il s'en allait.

Eh bien! tout cela n'était rien; il y avait un tourment plus horrible que tous ces tourments, une malédiction qui poursuivait encore cet homme, une fatalité qui mettait le sceau à ses misères—c'était son nom. Ah! ce nom était un hasard bien cruel dans sa position. Quelle amère ironie! quel jeu du sort! quelle épigramme de la nature! quelle mauvaise plaisanterie du destin!! Ce petit homme se nommait M. Legrand.

M. Legrand arriva chez madame Poirceau à minuit moins un quart, en véritable ami de la maison; il était encore plus maussade qu'à l'ordinaire. Il n'aimait pas les bals, les soirées d'apparat, parce que ces jours-là il lui fallait quitter ses bottes à hauts talons, et qu'en souliers vernis il perdait douze lignes...

—Toujours élégant! lui dit une mère dont la fille dansait—et l'on sait que les pauvres mères, contraintes à rester assises sur une banquette toute la soirée, sont alertes à la conversation. Le premier causeur qui traverse la salle de danse est bien vite saisi au passage, elles l'attrapent au vol; elles s'ennuient tant!...

—Comme vous venez tard! dit celle-ci.

M. Legrand ne répondit point; deux hommes placés devant lui, lui dérobaient entièrement la vue du bal.—Il était furieux; il se sentait si petit, si tristement perdu dans la foule!

—Vous arrivez? poursuivit la mère en turban; vous n'avez pas encore vu le phénix dont chacun s'entretient ici?

Puis, s'établissant dans cette plaisanterie, elle ajouta:

—Nous avions la compagnie du Phénix, maintenant voici le phénix de la compagnie.

M. Legrand ne goûta point ce jeu de mots.

—Je ne sais de quel phénix vous voulez parler, madame, répondit-il froidement.

—De l'Apollon, du Céladon, de l'Adonis, de la coqueluche de toutes ces dames.

—Je ne sais ce que vous voulez dire avec votre Apollon, votre Céladon, votre Adonis et votre coqueluche, madame.

La mère en turban fut blessée de l'affectation que mettait M. Legrand à répéter ses paroles, et pour se venger:

—Je pensais, dit-elle, que vous le connaissiez, puisqu'il est aussi de la maison.

Aussi était foudroyant. M. Legrand rougit.

—Le voici, poursuivit la méchante personne; quels beaux yeux! quel air noble! Le voyez-vous?

M. Legrand ne voyait rien; il avait toujours un monsieur devant lui qui lui cachait tout le bal.—Enfin, il se révolta, il franchit la foule, et, se faufilant çà et là, il parvint jusqu'à la maîtresse de la maison. Tancrède s'approchait d'elle dans le même instant. M. Legrand l'aperçut—il resta médusé. Des ruisseaux de fiel lui parcoururent toutes les veines. La haine, la rage la plus féroce étincelèrent dans ses regards. Il y a des romans où l'on dépeint des nains furieux, des gnomes rageurs—eh bien, c'était cela.

Tancrède s'avança d'un air serein et gracieux, sans se douter que ses destins se décidaient dans ce petit corps inaperçu; et pourtant, par cette seule présence, tout son avenir venait d'être changé.

En vain il se réjouissait depuis une heure de se voir si bien accueilli, d'avoir pour protecteur un homme qui pouvait, par ses relations, l'aider dans sa fortune;—en vain il se préparait une douce coquetterie avec la nièce de la maison, en vain il formait les plus beaux projets—tout sera détruit, bouleversé par un petit être inutile qu'il n'a pas même vu entrer et qu'il ne verra pas sortir.

Ô fatalité! c'est la vie.—Une petite pierre roulante fera s'abattre un fier coursier; un sot indiscret ou méchant fait avorter les plans sublimes d'un héros.

—Vous ne m'avez point oublié, n'est-ce pas, madame? dit Tancrède à madame Poirceau. Voici la sixième contredanse, celle que vous avez bien voulu m'accorder.

Le petit homme entendit cela et bondit.

—Vous n'êtes point de ceux qu'on oublie, répond madame Poirceau.

À ces mots, le petit homme rebondit.

Madame Poirceau n'avait de sa vie prononcé une parole si gracieuse; et ce devait être alarmant.

M. Poirceau vint alors chercher Tancrède pour le présenter à un de ses amis.

—Vous ne danserez pas avec ce bellâtre, dit aussitôt M. Legrand tremblant de colère.

—Moi! et pourquoi, monsieur? reprit madame Poirceau avec dignité.

—Parce qu'il me déplaît.

—Il faudra pourtant vous accoutumer à son visage, puisque M. Poirceau le prend chez lui et qu'il vient ici à la place de M. Dupré.

—Cela ne sera pas, madame; ce fat ne remplacera pas Dupré, je ne le souffrirai pas.

—Mais, monsieur...

—Prenez-y garde, madame: il faut choisir, madame, entre ce fat ou moi. Vous m'entendez?

il dit.

Et le lendemain—lorsque le pauvre Tancrède se présenta chez M. Poirceau pour s'emparer de son nouvel emploi, le respectable directeur de la compagnie d'assurances contre l'incendie le reçut avec mélancolie, et, l'ayant regardé tristement comme un ami qu'il faut quitter, lui tint à peu près ce langage:

—Mon cher monsieur Dorimont, vous voyez un homme désolé; il m'est impossible, de toute impossibilité, de vous donner la place que je vous avais promise. J'en suis vraiment bien contrarié; vous me plaisiez tant! tout ce que je savais de vous me parlait en votre faveur. Mais j'ai dû céder, j'ai dû me rendre; ma femme est une femme raisonnable, très-raisonnable, voyez-vous; elle n'est pas de ces évaporées qui aiment à traîner à leur char de beaux élégants, des muscadins, des gants jaunes, comme on dit aujourd'hui. Non, c'est une femme simple, qui ne cherche point à briller, et je ne vous cacherai point que votre extrême beauté l'a effarouchée.

Tancrède, à ces mots, fit un mouvement de surprise; il y pensait si peu à sa beauté! et à madame Poirceau encore moins!

—«Il n'est pas convenable, m'a-t-elle dit ce matin, continua cet excellent directeur de la compagnie d'assurances contre l'incendie, il n'est pas convenable qu'un si bel homme entre chez nous, cela ferait jaser; avec un mari vieux et infirme, une femme ne doit point admettre dans sa maison un jeune homme d'une beauté si remarquable, cela serait aller au devant des propos, cela jetterait sur vous du ridicule, et je ne le souffrirai jamais.» Que pouvais-je répondre à cela? rien; tout cela était juste, et il a fallu me soumettre. Les femmes, mon cher, ont souvent plus de tact que nous; et toutes ces choses qui ne m'avaient point frappé, moi, lui ont sauté aux yeux tout de suite. Que voulez-vous? chaque avantage a son inconvénient; c'est un avantage que la beauté, mais c'est un malheur quelquefois.

Tancrède ne répondit rien. Ce vieux bonhomme, qui lui parlait depuis un quart d'heure de sa beauté, commençait à l'ennuyer—et puis toutes ses espérances renversées pour une si misérable cause! il y avait de quoi se dépiter.

—On est étonné, continua M. Poirceau, de découvrir que les gens sont à plaindre, précisément pour ce que l'on serait tenté de leur envier: il faut encore que je vous fasse un aveu.

—Allons, pensa Tancrède, qu'est-ce qu'il va m'avouer, à présent?

—M. Nantua, chez qui vous êtes allé l'autre jour, qui vous a si bien recommandé à moi, a renoncé à l'idée de vous admettre chez lui pour le même motif.

—Comment! il me trouvait...?