LES PIÈCES DE MOLIÈRE

LE MÉDECIN MALGRÉ LUI

TIRAGE À PETIT NOMBRE

Il a été tiré en outre:

20 exemplaires sur papier du Japon, avec triple épreuve de la gravure (nos 1 à 20).

25 exemplaires sur papier de Chine fort, avec double épreuve de la gravure (nos 21 à 45).

25 exemplaires sur papier Whatman, avec double épreuve de la gravure (nos 46 à 70).

70 exemplaires, numérotés.


MOLIÈRE

LE
MÉDECIN MALGRÉ LUI

COMÉDIE EN TROIS ACTES AVEC UNE NOTICE ET DES NOTES

PAR

GEORGES MONVAL

Dessin de L. Leloir

GRAVÉ À L'EAU-FORTE PAR CHAMPOUION

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

E. FLAMMARION SUCCESSEUR Rue Racine, 26, près de l'Odéon

M DCCC XCII

[NOTICE SUR LE MÉDECIN MALGRÉ LUI]
[ACTE PREMIER]
[ACTE II]
[ACTE III]

NOTICE SUR LE MÉDECIN MALGRÉ LUI

S'il en faut croire Grimarest, Molière n'eut pas beaucoup de peine à «fabriquer» rapidement son Médicin malgré lui: il n'aurait eu presque qu'à transcrire le Fagotier, l'une des petites farces que sa troupe représentait à l'improvisade dès les premiers temps de son arrivée à Paris.

Le sujet est tiré d'un fabliau du XIIIe siècle, le Médecin de Bray, ou le Vilain Mire (le Paysan médecin), qui serait parvenu à la connaissance de Molière soit par la tradition orale, soit par des relations de voyage de Grolius ou d'Œlschlager.

Un riche paysan épouse la fille d'un pauvre chevalier, «moult belle et moult courtoise». Pour la garder de toute tentation mauvaise, il la bat dès le matin: la pauvrette passe le jour à pleurer et n'a pas le temps de songer à mal. Elle songe toutefois que son mari, qui la bat si bien, n'a jamais été battu, et que, s'il connaissait le goût du bâton, il ne lui en donnerait pas tant.

Cependant qu'elle se désole et rumine dans sa tête, passent deux messagers du roi. Ils vont en Angleterre quérir un médecin pour la fille de leur maître qui ne peut ni manger ni boire depuis qu'une arête de poisson s'est arrêtée dans son gosier: «Vous n'avez pas besoin d'aller si loin, leur dit la femme du vilain; mon mari est bon médecin, il en sait plus qu'Hippocrate. Mais c'est un médecin singulier: il ne ferait rien pour personne si d'abord on ne le battait comme il faut.—S'il ne tient qu'à battre, disent les envoyés, tout ira bien!» Et ils l'emmènent de force à la cour, où, grâce au bâton, le vilain promet de guérir la princesse sans délai. En effet, il la fait tant rire que l'arête sort du gosier. Le bruit de cette cure merveilleuse se répandit rapidement et tous les malades du pays le vinrent consulter.

Il retourna enfin chez lui, et ne battit plus sa femme, qui l'avait fait docteur sans avoir étudié.

Telle est l'analyse très sommaire du fabliau du Vilain Mire, qui ne comprend pas moins de 392 vers de huit pieds[1].

Bruzen de la Martinière prétendait tenir d'une personne fort âgée que, quelqu'un ayant raconté en prétence du roi une histoire à peu près semblable arrivée du temps de François Ier, Molière la trouva très propre à être accommodée en farce, et qu'avec quelques changements il en fit sa comédie du Médecin malgré lui.

Le Fagotier faisait probablement partie du répertoire de Molière en province, comme la Jalousie du Barbouillé et Gorgibus dans le sac. Par une suite d'expériences sans cesse renouvelées devant des publics divers, ces petites farces ont éliminé successivement tout ce qu'elles pouvaient renfermer d'inutile ou de grossier: elles n'ont conservé que les effets sûrs, ayant porté aussi bien sur le marchand de petite ville que sur le gentillâtre campagnard; d'où la perfection absolue, la forme précise, le caractère définitif de ces pièces en apparence écrites à la hâte, et qui réellement ont pu bénéficier des longs tâtonnements et des mûres réflexions, le Médecin malgré lui, George Dandin, les Fourberires de Scapin, que l'auteur lui-même ne regardait que comme de «petites bagatelles». Mais avec Molière il ne faut jamais dire «bagatelles». Le Médecin malgré lui est un chef-d'œuvre dans son genre, et la seule chose qui doive étonner, c'est qu'il ait pu sortir, à quelques semaines de distance, de la même plume que le Misanthrope, et que dans une même soirée Molière ait dit la chanson du Roi Henry et chanté celle des «petits glougloux» avec un égal succès; qu'après avoir quitté les rubans verts de l'homme aux haines vigoureuses, il ait presque aussitôt reparu sous la casaque jaune et vert du jovial fagotier. Molière voulut sans doute s'amuser lui-même, Lucullus soupa chez Lucullus. Après la satire sociale et l'éloquence austère d'Alceste, voici la haute bouffonnerie, la gaieté jaillissante et intarissable, la verve folle, le sel gaulois lancé à pleines mains. Molière est bien ici le fils de Rabelais.

Le Médecin malgré lui est de toutes ses pièces la plus franchement, la plus continûment et la plus irrésistiblement gaie; elle guérirait l'hypocondrie la plus sombre. C'est une cure de rire, qu'il faut ordonner aux mélancoliques. Car Molière est un grand médecin, il possède la panacée universelle, et peut à bon droit s'écrier ici comme l'opérateur de ses intermèdes:

O grande puissance de l'orviétan!

Aussi est-ce de toutes les farces de Molière la plus populaire et la plus répandue. Je l'ai vue, dans mon enfance, représentée par des marionnettes de campagne, devant un auditoire de paysans qui ne l'avaient et ne l'auraient certainement jamais lue. Ils n'y cherchaient pas malice, et s'en donnaient à cœur joie, sans se soucier de l'origine probable de l'œuvre, non plus que du nom de l'auteur.

Ne pouvant imiter leur sagesse, rappelons que le Médecin malgré lui fut représenté pour la première fois, sur le théâtre du Palais-Royal, le vendredi 6 août 1666, deux mois après la première du Misanthrope, dont le succès commençait à se ralentir au bout de 21 représentations. On le donna, comme «petite pièce», à la suite de la Mère coquette, du Favori, des Facheux puis avec le Misanthrope, qu'il accompagna souvent du 3 septembre au 21 novembre. Ce fut encore par le Médicin qu'on rouvrit le théâtre en février 1667, après trois mois d'interruption.

Molière créa Sganarelle, Mlle Molière, Lucinde. Pour les autres rôles, nous n'avons que des conjectures. Mais, d'après l'état de la troupe et l'emploi des comédiens, nous pouvons donner comme à peu près certaine la distribution suivante:

Sganarelle. Molière.
Valère. Du Croisy.
Léandre. La Grange.
Géronte. L. Béjart.
Lucas. La Thorillière.
M. Robert. De Brie.
Perrin. De Brie.
Thibaut. Hubert.
Lucinde. MllesMolière.
Martine. De Brie.
Jacqueline. Madeleine Béjart.

Depuis Molière, la tradition de Sganarelle s'est transmise par Rosimond, Poisson, La Thorillière, Montmény, Préville, Dugazon, La Rochelle, Thénard, Cartigny, Monrose, Samson, Régnier, jusqu'à M. Got, qui le joue actuellement, et qui ne compte pat de meilleur rôle dans le vieux répertoire.

La pièce fut publiée au commencement de 1667, chez le libraire Ribou. L'édition originale, achevée d'imprimerie 24 décembre 1666, renferme un frontispice gravé qui est bien curieux à étudier au point de vue des costumes de Géronte en Pantalon de la Comédie Italienne, et de Sganarelle en robe de médecin, avec le chapeau «des plus pointus» dont parle la brochure. [15]

On supprime depuis plus d'un siècle à la Comédie-Française la scène des paysans Thibaut et Perrin (III, ii), qui est cependant des plus divertissantes. Elle vient trop tard, allègue-t-on, et ne produit que peu d'effet après les étincelantes folies du second acte. Il faudrait au moins tenter l'expérience. Selon nous, Molière doit toujours être joué dans son intégralité. L'épisode, ici, tient bien à la pièce et ne saurait ralentir l'action, puisqu'il donne à Sganarelle l'occasion d'exercer impunément le pouvoir de sa prétendue science, en fournissant à Molière de nouveaux traits contre les médecins, qu'il n'attaquera plus que deux fois, dans Pourceaugnac et le Malade imaginaire.

Pourquoi, dans cette dernière pièce, supprime-t-on la moitié du rôle de Béralde, sous prétexte qu'une discussion sur la médecine fait longueur, n'arrivant qu'au troisième acte, après la grande scène de MM. Diafoirus père et fils, où le rire atteint son maximum d'intensité? C'est, à mon sens, priver la pièce de ce qu'elle a de plus profond et de plus durable.

GEORGES MONVAL.


LE MÉDECIN MALGRÉ LUI

COMÉDIE EN TROIS ACTES

LES PERSONNAGES

SGANARELLE, mari de Martine.
MARTINE, femme de Sganarelle.
M. ROBERT, voisin de Sganarelle.
VALÈRE, domestique de Géronte.
LUCAS, mari de Jacqueline.
GÉRONTE, père de Lucinde.
JACQUELINE, nourrice chez Géronte, et femme de Lucas.
LUCINDE, fille de Géronte.
LÉANDRE, amant de Lucinde.
THIBAUT, père de Perrin, paysan.
PERRIN, fils de Thibaut, paysan.


ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE

SGANARELLE, MARTINE,
paroissant sur le théâtre en se querellant.

Sganarelle.

Non, je te dis que je n'en veux rien faire, et que c'est à moi de parler et d'être le maître.

Martine.

Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie, et que je ne me suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines.

Sganarelle.

O la grande fatigue que d'avoir une femme! et qu'Aristote a bien raison quand il dit qu'une femme est pire qu'un démon!

Martine.

Voyez un peu l'habile homme, avec son benêt d'Aristote!

Sganarelle.

Oui, habile homme. Trouve-moi un faiseur de fagots qui sache, comme moi, raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui ait su dans son jeune âge son rudiment par cœur.

Martine.

Peste du fou fieffé!

Sganarelle.

Peste de la carogne!

Martine.

Que maudit soit l'heure et le jour où je m'avisai d'aller dire oui!

Sganarelle.

Que maudit soit le bec cornu[2] de notaire qui me fit signer ma ruine!

Martine.

C'est bien à toi vraiment à te plaindre de cette affaire! Devrois-tu être un seul moment sans rendre grâce au Ciel de m'avoir pour ta femme? et méritois-tu d'épouser une personne comme moi?

Sganarelle.

Il est vrai que tu me fis trop d'honneur et que j'eus lieu de me louer la première nuit de nos noces. Hé! morbleu! ne me fais point parler là-dessus, je dirois de certaines choses...

Martine.

Quoi? que dirois-tu?

Sganarelle.

Baste! laissons là ce chapitre; il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.

Martine.

Qu'appelles-tu bien heureuse de te trouver? Un homme qui me réduit à l'hôpital, un débauché, un traître qui me mange tout ce que j'ai...

Sganarelle.

Tu as menti, j'en bois une partie.[3]

Martine.

Qui me vend pièce à pièce tout ce qui est dans le logis...

Sganarelle.

C'est vivre de ménage.[4]

Martine.

Qui m'a ôté jusqu'au lit que j'avois...

Sganarelle.

Tu t'en lèveras plus matin.

Martine.

Enfin, qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison...

Sganarelle.

On en déménage plus aisément.

Martine.

Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire.

SGANARELLE.

C'est pour ne me point ennuyer.

Martine.

Et que veux-tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille?

Sganarelle.

Tout ce qu'il te plaira.

martine.

J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras.

Sganarelle.

Mets-les à terre.

Martine.

Qui me demandent à toute heure du pain.

Sganarelle.

Donne-leur le fouet. Quand j'ai bien bu et bien mangé, je veux que tout le monde soit saoul dans ma maison.

Martine.

Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même?...

Sganarelle.

Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plaît.

Martine.

Que j'endure éternellement tes insolences et tes débauches?...

Sganarelle.

Ne nous emportons point, ma femme.

Martine.

Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir?

Sganarelle.

Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'âme endurante, et que j'ai le bras assez bon.

Martine.

Je me moque de tes menaces.

Sganarelle.

Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire.

Martine.

Je te montrerai bien que je ne te crains nullement.

Sganarelle.

Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober quelque chose.

Martine.

Crois-tu que je m'épouvante de tes paroles?

Sganarelle.

Doux objet de mes vœux, je vous frotterai les oreilles.

Martine.

Ivrogne que tu es!

Sganarelle.

Je vous battrai.

Martine.

Sac à vin!

Sganarelle.

Je vous rosserai.

Martine.

Infime!

Sganarelle.

Je vous étrillerai.

Martine.

Traître, insolent, trompeur, lâche, coquin, pendard, gueux, bélître, fripon, maraut, voleur!...

Sganarelle.
(Il prend un bâton, et lui en donne.)

Ah! vous en voulez donc?

Martine.

Ah! ah! ah! ah!

Sganarelle.

Voilà le vrai moyen de vous apaiser.

SCÈNE II

MONSIEUR ROBERT, SGANARELLE, MARTINE.

M. Robert.

Holà! holà! holà! Fi! Qu'est-ce ci? quelle infamie! Peste soit le coquin, de battre ainsi sa femme!

Martine,
les mains sur les côtés, lui parle en le faisant reculer, et à la fin lui donne un soufflet.

Et je veux qu'il me batte, moi.

M. Robert.

Ah! j'y consens de tout mon cœur.

Martine.

De quoi vous mêlez-vous?

M. Robert.

J'ai tort.

Martine.

Est-ce là votre affaire?

M. Robert.

Vous avez raison.

Martine.

Voyez un peu cet impertinent qui veut empêcher les maris de battre leurs femmes!

M. Robert.

Je me rétracte.

Martine.

Qu'avez-vous à voir là-dessus?

M. Robert.

Rien.

Martine.

Est-ce à vous d'y mettre le nez?

M. Robert.

Non.

Martine.

Mêlez-vous de vos affaires.

M. Robert.

Je ne dis plus mot.

Martine.

Il me plaît d'être battue.

M. Robert.

D'accord.

Martine.

Ce n'est pas à vos dépens.

M. Robert.

Il est vrai.

Martine.

Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n'avez que faire.

M. Robert.

(Il passe ensuite vers le mari, qui pareillement lui parle toujours en le faisant reculer, le frappe avec le mime bâton et le met en fuite. Il dit à la fin:)

Compère, je vous demande pardon de tout mon cœur; faites, rossez, battez comme il faut votre femme; je vous aiderai, si vous le voulez.

Sganarelle.

Il ne me plaît pas, moi.

M. Robert.

Ah! c'est une autre chose.

Sganarelle.

Je la veux battre si je le veux, et ne la veux pas battre si je le ne veux pas.

M. Robert.

Fort bien.

Sganarelle.

C'est ma femme, et non pas la vôtre.

M. Robert.

Sans doute.

Sganarelle.

Vous n'avez rien à me commander.

M. Robert.

D'accord.

Sganarelle.

Je n'ai que faire de votre aide.

M. Robert.

Très volontiers.

Sganarelle.

Et vous êtes un impertinent de vous ingérer des affaires d'autrui. Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point mettre l'écorce.[5]

(Ensuite, il revient vers sa femme, et lui dit en lui pressant la main:)

O ça, faisons la paix nous deux. Touche là.

Martine.

Oui! après m'avoir ainsi battue.

Sganarelle.

Cela n'est rien. Touche.

Martine.

Je ne veux pas.

Sganarelle.

Hé?

Martine.

Non.

Sganarelle.

Ma petite femme!

Martine.

Point.

Sganarelle.

Allons, te dis-je.

Martine.

Je n'en ferai rien.

Sganarelle.

Viens, viens, viens.

Martine.

Non, je veux être en colère.

Sganarelle.

Fi! c'est une bagatelle; allons, allons.

Martine.

Laisse-moi là.

Sganarelle.

Touche, te dis-je.

Martine.

Tu m'as trop maltraitée.

Sganarelle.

Eh bien, va, je te demande pardon; mets là ta main.

Martine.

Je te pardonne; (elle dit le reste bas) mais tu le payeras.

Sganarelle.

Tu es une folle de prendre garde à cela. Ce sont petites choses qui sont de temps en temps nécessaires dans l'amitié; et cinq ou six coups de bâton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection. Va, je m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui plus d'un cent de fagots.

SCÈNE III

MARTINE,
seule.

Va, quelque mine que je fasse, je n'oublie pas mon ressentiment, et je brûle en moi-même de trouver les moyens de te punir des coups que tu me donnes. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi se venger d'un mari; mais c'est une punition trop délicate pour mon pendart. Je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir, et ce n'est pas contentement pour l'injure que j'ai reçue.

SCÈNE IV

VALÈRE, LUCAS, MARTINE.

Lucas.

Parguenne! j'avons pris là tous deux une gueble de commission; et je ne sai pas, moi, ce que je pensons attraper.

Valère.

Que veux-tu, mon pauvre nourricier? il faut bien obéir à notre maître; et puis nous avons intérêt l'un et l'autre à la santé de sa fille, notre maîtresse; et sans doute son mariage, différé par sa maladie, nous vaudroit quelque récompense. Horace, qui est libéral, a bonne part aux prétentions qu'on peut avoir sur sa personne, et, quoi-qu'elle ait fait voir de l'amitié pour un certain Léandre, tu sais bien que son père n'a jamais voulu consentir à le recevoir pour son gendre.

Martine,
rêvant à part elle.

Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger?

Lucas.

Mais quelle fantaisie s'est-il boutée là dans la tête, puisque les médecins y avont tous pardu leur latin?

Valère.

On trouve quelquefois, à force de chercher, ce qu'on ne trouve pas d'abord; et souvent, en de simples lieux...

Martine.

Oui, il faut que je m'en venge à quelque prix que ce soit: ces coups de bâton me reviennent au cœur, je ne les saurois digérer, et... (Elle dit tout ceci en rivant, de sorte que, ne prenant pas garde à ces deux hommes, elle les heurte en se retournant, et leur dit:) Ah! Messieurs! je vous demande pardon, je ne vous voyois pas, et cherchois dans ma tête quelque chose qui m'embarrasse.

Valère.

Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous voudrions bien trouver.

Martine.

Seroit-ce quelque chose où je vous puisse aider?

Valère.

Cela se pourroit faire; et nous tâchons de rencontrer quelque habile homme, quelque médecin particulier, qui pût donner quelque soulagement à la fille de notre maître, attaquée d'une maladie qui lui a ôté tout d'un coup l'usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé toute leur science après elle; mais on trouve parfois des gens avec des secrets admirables, de certains remèdes particuliers, qui font le plus souvent ce que les autres n'ont su faire, et c'est là ce que nous cherchons.

Martine.
(Elle dit ces premières lignes bas.)

Ah! que le Ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de mon pendart! (Haut.) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour rencontrer ce que vous cherchez, et nous avons ici un homme, le plus merveilleux homme du monde, pour les maladies désespérées.

Valère.

Et, de grâce, où pouvons-nous le rencontrer?

Martine.

Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà, qui s'amuse à couper du bois.

Lucas.

Un médecin qui coupe du bois?

Valère.

Qui s'amuse à cueillir des simples, voulez-vous dire?

Martine.

Non, c'est un homme extraordinaire, qui se plaît à cela, fantasque, bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est. Il va vêtu d'une façon extravagante, affecte quelquefois de paroître ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant tous les jours que d'exercer les merveilleux talents qu'il a eus du Ciel pour la médecine.

Valère.

C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science.[6]

Martine.

La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle va parfois jusqu'à vouloir être battu pour demeurer d'accord de sa capacité; et je vous donne avis que vous n'en viendrez point à bout, qu'il n'avouera jamais qu'il est médecin, s'il se le met en fantaisie, que vous ne preniez chacun un bâton, et ne le réduisiez, à force de coups, à vous confesser à la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui.

Valère.

Voilà une étrange folie!

Martine.