ŒUVRES COMPLÈTES
DE J.-B. POQUELIN
MOLIÈRE
NOUVELLE ÉDITION
PAR
M. PHILARÈTE CHASLES
PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE
«Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour Molière».
Sainte-Beuve.
TOME TROISIÈME
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1887
Droits de reproduction et de traduction réservés
E. Colin.—Imprimerie de Lagny.
TROISIÈME ÉPOQUE
1664-1666
DRAME PHILOSOPHIQUE ET SATIRIQUE
| XV. | 1664. | TARTUFFE[1]. |
| XVI. | 1665. | DON JUAN, OU LE FESTIN DE PIERRE. |
| XVII. | 1665. | L'AMOUR MÉDECIN. |
| XVIII. | 1666. | LE MISANTHROPE. |
DON JUAN
OU
LE FESTIN DE PIERRE
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 15 FÉVRIER 1665.
Plus d'un déboire avait accueilli Molière à la cour, et sa vie domestique n'était pas de nature à le consoler. Depuis environ deux années il avait travaillé à peu près exclusivement pour les plaisirs du monarque et sacrifié à cette mission, qui était pour lui une sauvegarde, une partie tragique qu'aujourd'hui. Selon le moine Tellez (et cette idée règne dans toutes ses pièces), qui trompe les femmes est nécessairement puni dans ce monde et damné dans l'autre. Il ne pardonne pas à cet abus de la puissance, de l'esprit de la richesse. Quant à ses victimes, ce sont de vraies Espagnoles, et non les tendres Allemandes de Mozart; elles ouvrent au séducteur un enfer anticipé, en attendant l'autre enfer; terribles personnes auxquelles nul don Juan n'estimerait prudent de se jouer.
Ce beau sujet, qui non-seulement a couru tous les théâtres de l'Europe, mais qui, sous la main de Molière et de Byron, a créé un nouveau type moderne, le «don Juan,» et enrichi d'un personnage symbolique la vaste galerie qui contient déjà Lovelace, Panurge, Tartuffe, Falstaff et Patelin, a inspiré à Tirso des scènes admirables et plus d'un trait de génie. Lorsque don Juan, un flambeau à la main, veut reconduire la statue et l'accompagner dans les ténèbres:
«Ne m'éclaire pas, dit le mort! Je suis en état de grâce.»
Le dénoûment de l'œuvre espagnole, où se joue une libre et puissante imagination est d'un effet dramatique extraordinaire et peut-être sans égal dans les annales dramatiques. Poursuivi par les familles offensées de Séville, Tenorio se réfugie dans la cathédrale. C'est là qu'il trouve le tombeau et la statue de celui qu'il a tué. Il soupe dans l'église, en face de l'autel, sous les grandes voûtes gothiques, parmi les statues des saints et pendant la nuit. Là le Gracioso, type du Sganarelle de Molière et du Leporello de Mozart, met la table par ordre du «moqueur» son maître. Du haut des degrés de marbre blanc, sous la clarté de la lune perçant les vitraux, le vieux gentilhomme mort descend pour répondre à la railleuse invitation du mauvais sujet entre deux vins; car, nous l'avons dit, le don Juan de Tellez n'est qu'un débauché ingénu, poursuivi par la justice, forcé de souper quelque part, invité d'ailleurs par la statue; s'il fait dresser sa table dans l'église où il s'est réfugié, rien de plus naturel, rien qui ressorte mieux du point de vue catholique; rien de plus dramatique et de plus profond que cette frivolité enivrée qui raille Dieu, éveille les cadavres, appelle son propre châtiment, et à laquelle répondent, du fond des tombeaux, le sérieux de la mort inévitable et de la vie éternelle.
Le côté populaire de cette création, qui appartient réellement au prieur de la Merci, s'empara tellement des imaginations méridionales en Espagne et en Italie, que de mauvaises imitations, d'abord italiennes, puis françaises, toutes ornées de l'inévitable statue du commandeur et de son cheval, la plupart écrites d'un style misérable et surchargées de grotesques lazzi, eurent la vogue à travers toute l'Europe. El Combibado di piedra, le second titre du drame de Tirso, transformé par quelque Italien ignorant en «Festin de Pierre,» occupa l'attention publique de 1650 à 1660. La vraie traduction du titre espagnol est «le Convive-statue,» qui devint le Festin de Pierre, «Pietro,» soit que le premier arrangeur ne sût pas l'espagnol ou qu'il fît allusion à don Pierre, nom du commandeur assassiné. Dans toutes les hypothèses, il ne s'agirait pas «du Festin de Pierre,» puisque tout festin appartient à la fois à celui qui le donne et à celui qui le reçoit.
A Lyon, en 1658, le comédien Dorimont fit représenter son «Festin de Pierre,» calqué sur la farce italienne et non sur l'original espagnol, œuvre très-bien accueillie malgré son peu de mérite et qui fut imprimée dans la même ville, l'année suivante. Un autre comédien, de Villiers, qui se piquait de littérature, et qui, à ce titre, se range parmi les ennemis de Molière, trouvant que l'homme et le cheval, il s'exprime ainsi dans sa préface, faisaient de l'argent, et que l'argent fait subsister le théâtre, prit la peine de versifier de nouveau le canevas italien et jeta dans son œuvre un peu plus de verve que Dorimont, et infiniment plus de mauvais goût. Voici comment de Villiers reproduit la scène comique inventée par le moine de la Merci, scène burlesquement développée par l'imitateur italien, et dont Mozart a fait un chef-d'œuvre d'élégance et de gaieté musicale. Pour consoler une nouvelle victime de son maître, le valet de don Juan déroule à ses yeux la liste de ses victimes antérieures (mille e tre):
D'autres ont eu par lui de semblables malheurs,
J'en connois plus de cent, Amarillis, Céphise,
Violante, Marcelle, Amarante, Bélise,
Lucrèce, qu'il surprit par un détour bien fin;
Ce n'est pas celle-là de monseigneur Tarquin.
Polycrite, Aurélie, et la belle Joconde,
Dont l'œil sait embraser le cœur de tout le monde;
Pasithée, Auralinde, Oronte aux noirs sourcils,
Bérénice, Aréthuse, Aminte, Anacorsis,
Nérinde, Doralis, Lucie, au teint d'albâtre,
Qu'après avoir surprise il battit comme plâtre.
Que vous dirai-je encor? Mélinte, Nitocris,
A qui cela coûta bien des pleurs et des cris;
Perrette la boiteuse, et Margot la camuse,
Qui se laissa tromper comme une pauvre buse.
Catin, qui n'a qu'un œil, et la pauvre Alison,
Aussi belle, ou du moins d'aussi bonne maison!
Claude, Fanchon, Paquette, Anne, Laure, Isabelle,
Jacqueline, Suzon, benoîte péronnelle;
Et, si je pouvois bien du tout me souvenir,
De quinze jours d'ici je ne pourrois finir!
Tel était le style des ennemis de Molière. Le grand comique, qui sans doute n'a pas lu Tirso, s'empare du sujet et du personnage; après avoir commencé, on sait avec quel succès, son attaque contre le savoir sans pensée, la politesse sans simplicité, la moralité bourgeoise sans vérité et la dévotion sans piété, il ouvre une nouvelle campagne contre la noblesse de race sans vertu.
Comme il n'a pu faire jouer son Tartuffe, dont les trois premiers actes ont effrayé le roi, il crée un Tartuffe courtisan, plus redoutable encore, car celui-ci n'a rien de repoussant et de hideux; il est le type suprême de l'élégance et de la grâce. Molière laisse sur le second plan les femmes, dont la passion ardente occupe chez Tirso le devant de la scène, et laisse éclater la triste pensée que nous avons vue poindre dans l'Étourdi, l'honnête homme malheureux en ce monde malgré son honneur; le favori de la fortune et du sort bravant tout, grâce à la forme extérieure et à l'hypocrisie. Notre gentilhomme, qui ne croit à rien, triompherait de tout si Dieu ne se manifestait par un coup de foudre: c'est l'idée même de Machiavel.
Tous les sévères et tous les honnêtes, mais aussi tous les médiocres, s'insurgèrent à la fois, depuis le prince de Conti devenu janséniste, jusqu'à Saint-Évremond, le libre-penseur. Pour les uns, c'était détruire la base chrétienne de la morale; pour les autres, c'était révéler trop hardiment la plaie secrète et incurable de l'humanité. Dès la seconde représentation il fallut supprimer cette effrayante «scène du pauvre,» qui résume, par le contraste du scélérat triomphant et de l'honnête homme sans pain et sans asile, ce que l'on peut alléguer de plus fort et de plus douloureux sur les sociétés humaines. Non-seulement les dévots modérés, mais les gens du monde, furent tellement épouvantés de la lumière lugubre jetée par cette œuvre rapide et profonde, qu'il fallut la retirer de la scène après treize représentations. On n'osa l'imprimer que dix-huit ans plus tard, en 1682 d'abord, puis en 1683; encore dut-on y faire des «cartons,» c'est-à-dire des altérations qui portèrent spécialement sur la «scène du pauvre.»
Les grands compliments, les embrassades et les vaines paroles des courtisans, l'art de séduire et d'éconduire, les puériles controverses pour et contre le tabac et l'émétique, la bouffonnerie doctorale que Molière n'a jamais épargnée et qu'il attribue ici au valet Sganarelle devenu médecin, complètent le champ d'ironie et de satire que ce grand esprit a parcouru dans son Don Juan, la plus personnelle peut-être de toutes ses œuvres, bien qu'elle prétende être imitée de l'espagnol.
On vit une attaque à la religion là où se trouvait une attaque à l'homme de cour, et le goût général pour la décence et le noble langage porta les beaux esprits à blâmer Molière d'avoir écrit son œuvre en prose, surtout d'avoir fait parler sur la scène de vrais paysans comme les paysans parlent. Disons-le à l'honneur de Louis XIV: Molière, en butte à une meute d'ennemis furieux et assiégé de toutes parts, reçut, après Don Juan, le titre de comédien du roi; sa pension fut doublée.
ACTE PREMIER
Un palais.
SCÈNE I.—SGANARELLE, GUSMAN.
SGANARELLE, tenant une tabatière.
Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n'est rien d'égal au tabac: c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Non-seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d'en donner à droite et à gauche, partout où l'on se trouve? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on court au-devant du souhait des gens; tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent. Mais c'est assez de cette matière, reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que done Elvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s'est mise en campagne après nous, et son cœur, que mon maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pensée? J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.
GUSMAN.
Et la raison encore? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t'inspirer une peur d'un si mauvais augure? Ton maître t'a-t-il ouvert son cœur là-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eût pour nous quelque froideur qui l'ait obligé à partir?
SGANARELLE.
Non pas; mais, à vue de pays, je connois à peu près le train des choses, et, sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerois presque que l'affaire va là. Je pourrois peut-être me tromper, mais enfin, sur de tels sujets, l'expérience m'a pu donner quelques lumières.
GUSMAN.
Quoi! ce départ si peu prévu seroit une infidélité de don Juan? Il pourroit faire cette injure aux chastes feux de done Elvire?
SGANARELLE.
Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage...
GUSMAN.
Un homme de sa qualité feroit une action si lâche!
SGANARELLE.
Eh! oui, sa qualité! La raison en est belle; et c'est par là qu'il s'empêcheroit des choses!
GUSMAN.
Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé.
SGANARELLE.
Eh! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est don Juan.
GUSMAN.
Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous ait fait cette perfidie; et je ne comprends point comme, après tant d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressans, de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de sermens réitérés, tant de transports enfin, et tant d'emportemens qu'il a fait paroître, jusqu'à forcer, dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre done Elvire en sa puissance; je ne comprends pas, dis-je, comme, après tout cela, il auroit le cœur de pouvoir manquer à sa parole.
SGANARELLE.
Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi; et, si tu connoissois le pèlerin, tu trouverois la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas qu'il ait changé de sentimens pour done Elvire, je n'en ai point de certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui; et, depuis son arrivée, il ne m'a point entretenu; mais, par précaution, je t'apprends, inter nos, que tu vois, en don Juan mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute; un pourceau d'Épicure, un vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à toutes les remontrances chrétiennes qu'on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis qu'il a épousé ta maîtresse; crois qu'il auroit plus fait pour sa passion, et qu'avec elle il auroit encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter; il ne se sert point d'autres piéges pour attraper les belles, et c'est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui; et, si je te disois le nom de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce seroit un chapitre à durer jusqu'au soir. Tu demeures surpris et changes de couleur à ce discours; ce n'est là qu'une ébauche du personnage, et, pour en achever le portrait, il faudroit bien d'autres coups de pinceau. Suffit[2] qu'il faut que le courroux du ciel l'accable quelque jour; qu'il me vaudrait bien mieux d'être au diable que d'être à lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterois qu'il fût déjà je ne sais où; mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose; il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j'en aie; la crainte en moi fait l'office du zèle, bride mes sentimens, et me réduit d'applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais, séparons-nous. Écoute au moins; je t'ai fait cette confidence avec franchise et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche; mais, s'il fallait qu'il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirois hautement que tu aurois menti.
SCÈNE II.—DON JUAN, SGANARELLE.
DON JUAN.
Quel homme te parloit là? Il a bien de l'air, ce me semble, du bon Gusman de done Elvire?
SGANARELLE.
C'est quelque chose aussi à peu près de cela.
DON JUAN.
Quoi! c'est lui?
SGANARELLE.
Lui-même.
DON JUAN.
Et depuis quand est-il en cette ville?
SGANARELLE.
D'hier au soir.
DON JUAN.
Et quel sujet l'amène?
SGANARELLE.
Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiéter.
DON JUAN.
Notre départ, sans doute?
SGANARELLE.
Le bonhomme en est tout mortifié et m'en demandoit le sujet.
DON JUAN.
Et quelle réponse as-tu faite?
SGANARELLE.
Que vous ne m'en aviez rien dit.
DON JUAN.
Mais encore, quelle est ta pensée là-dessus? Que t'imagines-tu de cette affaire?
SGANARELLE.
Moi! Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour en tête.
DON JUAN.
Tu le crois?
SGANARELLE.
Oui.
DON JUAN.
Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a chassé Elvire de ma pensée.
SGANARELLE.
Eh! mon Dieu! je sais mon don Juan sur le bout du doigt, et connois votre cœur pour le plus grand coureur du monde; il se plaît à se promener de liens en liens, et n'aime guère à demeurer en place.
DON JUAN.
Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte?
SGANARELLE.
Eh! monsieur...
DON JUAN.
Quoi? Parle.
SGANARELLE.
Assurément que vous avez raison si vous le voulez; on ne peut pas aller là contre. Mais, si vous ne le vouliez pas, ce seroit peut-être une autre affaire.
DON JUAN.
Eh bien, je te donne la liberté de parler et de me dire tes sentimens.
SGANARELLE.
En ce cas, monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point votre méthode et que je trouve fort vilain d'aimer de tous côtés comme vous faites.
DON JUAN.
Quoi! tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux! Non, non, la constance n'est bonne que pour des ridicules; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont[3] elle nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d'aimable; et, dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avois dix mille, je les donnerois tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d'une jeune beauté; à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait; à combattre, par des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à rendre les armes; à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose; à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur, et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais, lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire ni rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs et présenter à notre cœur les charmes attrayans d'une conquête à faire. Enfin, il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne; et j'ai, sur ce sujet, l'ambition des conquérans, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs; je me sens un cœur à aimer toute la terre, et, comme Alexandre, je souhaiterois qu'il y eût d'autres mondes pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.
SGANARELLE.
Vertu de ma vie! comme vous débitez! Il semble que vous ayez appris cela par cœur, et vous parlez tout comme un livre.
DON JUAN.
Qu'as-tu à dire là-dessus?
SGANARELLE.
Ma foi, j'ai à dire... Je ne sais que dire; car vous tournez les choses d'une manière qu'il semble que vous ayez raison; et cependant il est vrai que vous ne l'avez pas. J'avais les plus belles pensées du monde, et vos discours m'ont brouillé tout cela. Laissez faire; une autre fois, je mettrai mes raisonnemens par écrit, pour disputer avec vous.
DON JUAN.
Tu feras bien.
SGANARELLE.
Mais, monsieur, cela seroit-il de la permission que vous m'avez donnée, si je vous disois que je suis tant soit peu scandalisé de la vie que vous menez?
DON JUAN.
Comment! quelle vie est-ce que je mène?
SGANARELLE.
Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voir tous les mois vous marier comme vous faites!
DON JUAN.
Y a-t-il rien de plus agréable?
SGANARELLE.
Il est vrai. Je conçois que cela est fort agréable et fort divertissant, et je m'en accommoderois assez, moi, s'il n'y avoit point de mal; mais, monsieur, se jouer ainsi d'un mystère sacré, et...
DON JUAN.
Va, va, c'est une affaire entre le ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble sans que tu t'en mettes en peine.
SGANARELLE.
Ma foi, monsieur, j'ai toujours ouï dire que c'est une méchante raillerie que de se railler du ciel, et que les libertins ne font jamais une bonne fin.
DON JUAN.
Holà, maître sot! Vous savez que je vous ai dit que je n'aime pas les faiseurs de remontrances.
SGANARELLE.
Je ne parle pas aussi à vous, Dieu m'en garde! Vous savez ce que vous faites, vous; et, si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons: mais il y a de certains petits impertinens dans le monde qui sont libertins sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts parce qu'ils croient que cela leur sied bien, et, si j'avois un maître comme cela, je lui dirois fort nettement, le regardant en face: Osez-vous bien ainsi vous jouer au ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme vous faites des choses les plus saintes? C'est bien à vous, petit ver de terre, petit myrmidon que vous êtes (je parle au maître que j'ai dit), c'est bien à vous à vouloir vous mêler de tourner en raillerie ce que tous les hommes révèrent! Pensez-vous que, pour être de qualité, pour avoir une perruque blonde et bien frisée, des plumes à votre chapeau, un habit bien doré, et des rubans couleur de feu (ce n'est pas à vous que je parle, c'est à l'autre), pensez-vous, dis-je, que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et qu'on n'ose vous dire vos vérités? Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le ciel punit tôt ou tard les impies, qu'une méchante vie amène une méchante mort, et que...
DON JUAN.
Paix!
SGANARELLE.
De quoi est-il question?
DON JUAN.
Il est question de te dire qu'une beauté me tient au cœur, et qu'entraîné par ses appas, je l'ai suivie jusqu'en cette ville.
SGANARELLE.
Et n'y craignez-vous rien, monsieur, de la mort de ce commandeur que vous tuâtes il y a six mois?
DON JUAN.
Et pourquoi craindre? ne l'ai-je pas bien tué?
SGANARELLE.
Fort bien, le mieux du monde; et il auroit tort de se plaindre.
DON JUAN.
J'ai eu ma grâce de cette affaire.
SGANARELLE.
Oui; mais cette grâce n'éteint pas peut-être le ressentiment des parens et des amis, et...
DON JUAN.
Ah! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite ici par celui même qu'elle y vient épouser; et le hasard me fit voir ce couple d'amans trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais je n'ai vu deux personnes être si contentes l'une de l'autre et faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l'émotion; j'en fus frappé au cœur, et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir si bien ensemble; le dépit alluma mes désirs, et je me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence et rompre cet attachement dont la délicatesse de mon cœur se tenoit offensée; mais jusques ici tous mes efforts ont été inutiles, et j'ai recours au dernier remède. Cet époux prétendu doit aujourd'hui régaler[4] sa maîtresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite barque et des gens, avec quoi, fort facilement, je prétends enlever la belle.
SGANARELLE.
Ah! monsieur...
DON JUAN.
Hein?
SGANARELLE.
C'est fort bien fait à vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est rien tel en ce monde que de se contenter.
DON JUAN.
Prépare-toi donc à venir avec moi, et prends soin toi-même d'apporter toutes mes armes, afin que... (Apercevant done Elvire.) Ah! rencontre fâcheuse! Traître! tu ne m'avois pas dit qu'elle étoit ici elle-même.
SGANARELLE.
Monsieur, vous ne me l'avez pas demandé.
DON JUAN.
Est-elle folle de n'avoir pas changé d'habit, et de venir en ce lieu-ci avec son équipage de campagne?
SCÈNE III.—DONE ELVIRE, DON JUAN, SGANARELLE.
DONE ELVIRE.
Me ferez-vous la grâce, don Juan, de vouloir bien me reconnoître? Et puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le visage de ce côté?
DON JUAN.
Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendois pas ici.
DONE ELVIRE.
Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas; et vous êtes surpris, à la vérité, mais tout autrement que je ne l'espérois; et la manière dont vous le paroissez me persuade pleinement ce que je refusois de croire. J'admire ma simplicité, et la foiblesse de mon cœur à douter d'une trahison que tant d'apparences me confirmoient. J'ai été assez bonne, je le confesse, ou plutôt assez sotte, pour me vouloir tromper moi-même, et travailler à démentir mes yeux et mon jugement. J'ai cherché des raisons, pour excuser[5] à ma tendresse le relâchement d'amitié qu'elle voyoit en vous; et je me suis forgé exprès cent sujets légitimes d'un départ si précipité, pour vous justifier du crime dont ma raison vous accusoit. Mes justes soupçons chaque jour avoient beau me parler, j'en rejetois la voix qui vous rendoit criminel à mes yeux, et j'écoutois avec plaisir mille chimères ridicules, qui vous peignoient innocent à mon cœur; mais enfin cet abord ne me permet plus de douter, et le coup d'œil qui m'a reçue m'apprend bien plus de choses que je ne voudrois en savoir. Je serois bien aise pourtant d'ouïr de votre bouche les raisons de votre départ. Parlez, don Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous saurez vous justifier.
DON JUAN.
Madame, voilà Sganarelle qui sait pourquoi je suis parti.
SGANARELLE, bas, à don Juan.
Moi, monsieur. Je n'en sais rien, s'il vous plaît.
DONE ELVIRE.
Eh bien, Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende ses raisons.
DON JUAN, faisant signe à Sganarelle d'approcher.
Allons, parle donc à madame.
SGANARELLE, bas, à don Juan.
Que voulez-vous que je dise?
DONE ELVIRE.
Approchez, puisqu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes d'un départ si prompt.
DON JUAN.
Tu ne répondras pas?
SGANARELLE, bas, à don Juan.
Je n'ai rien à répondre. Vous vous moquez de votre serviteur.
DON JUAN.
Veux-tu répondre, te dis-je!
SGANARELLE.
Madame...
DONE ELVIRE.
Quoi?
SGANARELLE, se tournant vers son maître.
Monsieur...
DON JUAN, en le menaçant.
Si...
SGANARELLE.
Madame, les conquérans, Alexandre et les autres mondes, sont cause de notre départ. Voilà, monsieur, tout ce que je puis dire.
DONE ELVIRE.
Vous plaît-il, don Juan, nous éclaircir ces beaux mystères?
DON JUAN.
Madame, à vous dire la vérité...
DONE ELVIRE.
Ah! que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour, et qui doit être accoutumé à ces sortes de choses! J'ai pitié de vous voir la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie? Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort? Que ne me dites-vous que des affaires de la dernière conséquence vous ont obligé à partir sans m'en donner avis; qu'il faut que, malgré vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en retourner d'où je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous sera possible; qu'il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et qu'éloigné de moi vous souffrez ce que souffre un corps qui est séparé de son âme? Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être interdit comme vous êtes.
DON JUAN.
Je vous avoue, madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et que je porte un cœur sincère. Je ne vous dirai point que je suis toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous rejoindre, puisque enfin il est assuré que je ne suis parti que pour vous fuir; non point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous davantage je puisse vivre sans péché. Il m'est venu des scrupules, madame, et j'ai ouvert les yeux de l'âme sur ce que je faisois. J'ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture d'un couvent, que vous avez rompu des vœux qui vous engageoient autre part, et que le ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux céleste. J'ai cru que notre mariage n'étoit qu'un adultère déguisé, qu'il nous attireroit quelque disgrâce d'en haut, et qu'enfin je devois tâcher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner à vos premières chaînes. Voudriez-vous, madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que j'allasse, en vous retenant, me mettre le ciel sur les bras; que par...
DONE ELVIRE.
Ah! scélérat, c'est maintenant que je te connois tout entier; et, pour mon malheur, je te connois lorsqu'il n'en est plus temps, et qu'une telle connoissance ne peut plus me servir qu'à me désespérer. Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.
DON JUAN.
Sganarelle, le ciel!
SGANARELLE.
Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres!
DON JUAN.
Madame...
DONE ELVIRE.
Il suffit. Je n'en veux pas ouir davantage, et je m'accuse même d'en avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire expliquer trop sa honte; et, sur de tels sujets, un noble cœur, au premier mot, doit prendre son parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en injures; non, non, je n'ai point un courroux à exhaler en paroles vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis encore, le ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais; et, si le ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la colère d'une femme offensée!
SCÈNE IV.—DON JUAN, SGANARELLE.
SGANARELLE, à part.
Si le remords le pouvoit prendre!
DON JUAN, après un moment de réflexion.
Allons songer à l'exécution de notre entreprise amoureuse.
SGANARELLE, seul.
Ah! quel abominable maître me vois-je obligé de servir!
ACTE II
Une campagne au bord de la mer.
SCÈNE I.—CHARLOTTE, PIERROT.
CHARLOTTE.
Notre dinse[6], Piarrot, tu t'es trouvé là bien à point!
PIERROT.
Parguienne, il ne s'en est pas fallu l'époisseur d'une éplingle qu'il ne s'ayant nayés tous deux.
CHARLOTTE.
C'est donc le coup de vent d'à matin qui les avoit renvarsés dans la mar?
PIERROT.
Aga[7], quien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme cela est venu; car, comme dit l'autre, je les ai le premier avisés, avisés le premier je les ai. Enfin donc j'étions sur le bord de la mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des mottes de tarre que je nous jesquions à la tête; car, comme tu sais bian, le gros Lucas aime à batifoler, et moi, par fouas, je batifole, je batifole itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aparçu de tout loin queuque chose qui grouilloit dans gliau, et qui venoit comme envars nous par secousse. Je voyois cela fixiblement, et pis tout d'un coup je voyois que je ne voyois plus rian. Eh! Lucas, ç'ai-je fait, je pense que v'là des hommes qui nageant là-bas. Voire, ce m'a-t-il fait, t'as été au trépassement d'un chat, t'as la vue trouble[8]. Palsanguienne, ç'ai-je fait, je n'ai point la vue trouble, ce sont des hommes. Point du tout, ce m'a-t-il fait, t'as la barlue. Veux-tu gager, ç'ai-je fait, que je n'ai point la barlue, ç'ai-je fait, et que ce sont deux hommes, ç'ai-je fait, qui nageant droit ici, ç'ai-je fait? Morguienne, ce m'a-t-il fait, je gage que non. Oh ça! ç'ai-je fait, veux-tu gager dix sous que si? Je le veux bian, ce m'a-t-il fait, et, pour le montrer, v'là argent au jeu, ce m'a-t-il fait. Moi, je n'ai point été ni fou, ni étourdi; j'ai bravement bouté à tarre quatre pièces tapées, et cinq sous en doubles, jerniguienne, aussi hardiment que si j'avois avalé un varre de vin; car je sis hasardeux, moi, et je vas à la débandade. Je savois bian ce que je faisois pourtant. Queuque gniais! Enfin donc, je n'avons pas plutôt eu gagé, que j'avons vu les deux hommes tout à plain, qui nous faisiant signe de les aller querir; et moi de tirer auparavant les enjeux. Allons, Lucas, ç'ai-je dit, tu vois bian qu'ils nous appelont; allons vite à leu secours. Non, ce m'a-t-il dit, ils m'ont fait perdre. Oh! donc, tanquia qu'à la parfin, pour le faire court, je l'ai tant sarmonné, que je nous sommes boutés dans une barque, et pis j'avons tant fait cahin caha, que je les avons tirés de gliau, et pis je les avons menés cheux nous auprès du feu, et pis ils se sant dépouillés tout nus pour se sécher, et pis il y en est venu encore deux de la même bande, qui s'équiant sauvés tout seuls; et pis Mathurine est arrivée là, à qui l'en a fait les doux yeux. V'là justement Charlotte, comme tout ça s'est fait.
CHARLOTTE.
Ne m'as-tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait que les autres?
PIERROT.
Oui, c'est le maître. Il faut que ce soit queuque gros, gros monsieu, car il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu'en bas; et ceux qui le servont sont des monsieux eux-mêmes; et stapandant, tout gros monsieu qu'il est, il seroit par ma fiqué[9] nayé si je n'aviomme été là.
CHARLOTTE.
Ardez[10] un peu!
PIERROT.
Oh! parguienne, sans nous il en avoit pour sa maine de fèves[11].
CHARLOTTE.
Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot?
PIERROT.
Nannain, ils l'avont rhabillé tout devant nous. Mon Guieu, je n'en avois jamais vu s'habiller. Que d'histoire et d'engingorniaux[12] boutont[13] ces messieux-là les courtisans! Je me pardrois là dedans, pour moi; et j'étois tout ébobi de voir ça. Quien, Charlotte, ils avont des cheveux qui ne tenont point à leu tête; et ils boutont ça, après tout, comme un gros bonnet de filasse. Ils ant des chemises qui ant des manches où j'entrerions tout brandis[14], toi et moi. En glieu d'haut-de-chausse, ils portont un garde-robe[15] aussi large que d'ici à Pâques: en glieu de pourpoint de petites brassières, qui ne leu venont pas jusqu'au brichet[16]; et, en glieu de rabat, un grand mouchoir de cou à réziau, aveuc quatre grosses houppes de linge qui leu pendont sur l'estomaque. Ils avont itou d'autres petits rabats au bout des bras, et de grands entonnois de passement aux jambes, et, parmi tout ça, tant de rubans, tant de rubans que c'est une vraie piquié. Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont farcis tout depis un bout jusqu'à l'autre; et ils sont faits d'une façon que je me romprois le cou aveuc.
CHARLOTTE.
Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu ça.
PIERROT.
Oh! acoute un peu auparavant, Charlotte. J'ai queuque autre chose à te dire, moi.
CHARLOTTE.
Eh bian, dis, qu'est-ce que c'est?
PIERROT.
Vois-tu, Charlotte? il faut, comme dit l'autre, que je débonde mon cœur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour être mariés ensemble; mais, marguienne, je ne suis point satisfait de toi.
CHARLOTTE.
Quement, qu'est-ce que c'est donc qu'iglia?
PIERROT.
Iglia que tu me chagraines l'esprit, franchement.
CHARLOTTE.
Et quement donc?
PIERROT.
Tétiguienne, tu ne m'aimes point.
CHARLOTTE.
Ah! ah! n'est-ce que çà?
PIERROT.
Oui, ce n'est que ça, et c'est bian assez.
CHARLOTTE.
Mon Guieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la même chose.
PIERROT.
Je te dis toujou la même chose, parce que c'est toujou la même chose; et, si ce n'étoit pas toujou la même chose, je ne te dirois pas toujou la même chose.
CHARLOTTE.
Mais qu'est-ce qu'il te faut? que veux-tu?
PIERROT.
Jerniguienne! je veux que tu m'aimes.
CHARLOTTE.
Est-ce que je ne t'aime pas?