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ŒUVRES COMPLÈTES
DE J.-B. POQUELIN
MOLIÈRE

NOUVELLE ÉDITION

PAR

M. PHILARÈTE CHASLES

PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE

«Chaque homme de plus qui sait lire, est un lecteur de plus pour Molière.»

Sainte-Beuve.


TOME QUATRIÈME

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

3, RUE AUBER, 3

1889


Droits de reproduction et de traduction réservés.


CINQUIÈME ÉPOQUE

1668-1669

ÉTUDES SUR L’ANTIQUITÉ.—ATTAQUES A LA NOBLESSE DE RACE

XXIII. 1668. AMPHITRYON.
XXIV. 1668. GEORGES DANDIN.
XXV. 1668. L’AVARE.
XXVI. 1669. M. DE POURCEAUGNAC.

AMPHITRYON
COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 2 JANVIER 1668, ET DEVANT LE ROI, LE 16 JANVIER SUIVANT.

La jeunesse volage et passionnée de Louis XIV continuait de fournir sa carrière triomphale: à Hortense Mancini avaient succédé mademoiselle de la Vallière et bientôt madame de Montespan. Le marquis de Montespan, noble provincial, s’accommodait peu de cet honneur que lui faisait le roi, et recevait une lettre de cachet qui l’envoyait vivre dans ses terres. La cour, éblouie et attentive, prosternée aux pieds du monarque, séduite d’ailleurs par la grâce, l’élégance, les qualités supérieures, le don de commander et de gouverner les hommes, était prête à tout admirer et à tout approuver. Quant à Molière, son Tartuffe, suspendu par l’ordre, et, il faut le dire, par le bon sens du roi, qui craignait l’effet combiné de ses propres débordements et de cette déclaration de guerre faite aux dévots par son acteur favori, l’avertissait de cesser un moment son feu et de se replier, pour ainsi dire, sur des sujets moins brûlants et moins dangereux. Amphitryon, l’Avare et Georges Dandin furent le produit de cette trêve; Boileau, ami intime de Molière, le pressait de revenir aux anciens, de les étudier avec soin, de s’en nourrir et de préparer ainsi son entrée à l’Académie. L’Amphitryon de Plaute, imitation joyeusement vigoureuse des parodies dramatiques auxquelles l’antiquité soumettait les dieux de son Olympe, attira d’abord l’attention et fut l’objet de l’élaboration de Molière; il en fit deux œuvres distinctes: Amphitryon d’abord, puis, en creusant la même idée et en l’appliquant aux mœurs modernes, Georges Dandin, cette farce presque tragique, tant elle est burlesque, où un mari de basse naissance est trop honoré par sa femme qui le trompe, et le galant gentilhomme sur lequel il ne peut venger son honneur.

Amphitryon lui-même ressemblait fort à M. de Montespan et Louis XIV à Jupiter. Déjà Rotrou, dans les Sosies, avait emprunté à Plaute la plupart de ses traits comiques, et Molière ne se fit pas faute de reprendre son bien. De là une œuvre puissante infiniment supérieure, quant à la portée philosophique, à celle de l’auteur latin, écrite en vers libres et en rimes croisées qui ne se soumettent pas toujours à la règle de l’entrelacement des assonances masculines et féminines, œuvres d’une gaieté de ton et d’une richesse d’éloquente audace que l’on admire surtout quand on la compare à son modèle. Plaute, l’ancien directeur de théâtre, longtemps enchaîné à la meule, amusait la populace romaine; homme d’un talent supérieur, forcé de se maintenir dans des limites bornées que lui opposait la grossièreté de son auditoire, il avait laissé tout à faire à Molière, quant au développement moderne de l’idée principale: la destruction, de toute morale devant la force; l’adultère lui-même consacré par une volonté souveraine; le faible obligé de plier la tête et d’attacher une espèce d’honneur à ce qui déshonore dans une autre situation. Quand il s’agit d’un dieu ou d’un monarque, on ne doit faire aucune attention à l’infidélité conjugale, et M. de Montespan, comme Amphitryon, ne doit pas lutter avec Jupiter.

Était-ce l’avis de Molière? excusait-il cette brutalité du fait qu’il signalait avec tant de génie? Nous ne le croyons pas. Les anciens eux-mêmes, auxquels il empruntait leur caricature, voyaient dans Jupiter devenu coupable d’adultère la puissance créatrice ravalée dans son excès; ils ne l’approuvaient pas, puisqu’ils se moquaient à la fois d’elle et de l’humanité, et ce qui prouve que Molière, dont la gaieté est si triste, pensait absolument comme eux, ce sont les dernières paroles que Sosie adresse aux courtisans avertis par l’exil que M. de Montespan venait de subir.

... Que chacun chez soi doucement se retire:
Sur telles affaires toujours
Le meilleur est de ne rien dire.


A SON ALTESSE SÉRÉNISSIME
MONSEIGNEUR
LE PRINCE

Monseigneur,

N’en déplaise à nos beaux esprits, je ne vois rien de plus ennuyeux que les épîtres dédicatoires; et Votre Altesse Sérénissime trouvera bon, s’il lui plaît, que je ne suive point ici le style de ces messieurs-là, et refuse de me servir de deux ou trois misérables pensées qui ont été tournées et retournées tant de fois, qu’elles sont usées de tous les côtés. Le nom du grand Condé est un nom trop glorieux pour le traiter comme on fait tous les autres noms. Il ne faut l’appliquer, ce nom illustre, qu’à des emplois qui soient dignes de lui; et, pour dire de belles choses, je voudrois parler de le mettre à la tête d’une armée plutôt qu’à la tête d’un livre; et je conçois bien mieux ce qu’il est capable de faire en l’opposant aux forces des ennemis de cet État qu’en l’opposant à la critique des ennemis d’une comédie.

Ce n’est pas, Monseigneur, que la glorieuse approbation de Votre Altesse Sérénissime ne fût une puissante protection pour toutes ces sortes d’ouvrages, et qu’on ne soit persuadé des lumières de votre esprit autant que de l’intrépidité de votre cœur et de la grandeur de votre âme. On sait, par toute la terre, que l’éclat de votre mérite n’est point renfermé dans les bornes de cette valeur indomptable qui se fait des adorateurs chez ceux même qu’elle surmonte; qu’il s’étend, ce mérite, jusques aux connoissances les plus fines et les plus relevées, et que les décisions de votre jugement sur tous les ouvrages d’esprit ne manquent point d’être suivies par le sentiment des plus délicats. Mais on sait aussi, Monseigneur, que toutes ces glorieuses approbations dont nous nous vantons au public ne nous coûtent rien à faire imprimer; et que ce sont des choses dont nous disposons comme nous voulons. On sait, dis-je, qu’une épître dédicatoire dit tout ce qu’il lui plaît, et qu’un auteur est en pouvoir d’aller saisir les personnes les plus augustes, et de parer de leurs grands noms les premiers feuillets de son livre; qu’il a la liberté de s’y donner, autant qu’il veut, l’honneur de leur estime, et de se faire des protecteurs qui n’ont jamais songé à l’être.

Je n’abuserai, Monseigneur, ni de votre nom, ni de vos bontés, pour combattre les censeurs de l’Amphitryon, et m’attribuer une gloire que je n’ai pas peut-être méritée: et je ne prends la liberté de vous offrir ma comédie que pour avoir lieu de vous dire que je regarde incessamment, avec une profonde vénération, les grandes qualités que vous joignez au sang auguste dont vous tenez le jour, et que je suis, Monseigneur, avec tout le respect possible et tout le zèle imaginable,

De Votre Altesse Sérénissime,

Le très-humble, très-obéissant,
et très-obligé serviteur,

J.-B. P. Molière.


PERSONNAGESACTEURS
MERCURE.
LA NUIT.
JUPITER, sous la forme d’Amphitryon.La Thorillière.
MERCURE, sous la forme de Sosie.Du Croisy.
AMPHITRYON, général des Thébains.La Grange.
ALCMÈNE, femme d’Amphitryon.Mlle Molière.
CLÉANTHIS, suivante d’Alcmène, et femme de Sosie.Mad. Béjart.
ARGATIPHONTIDAS,capitaines thébains.Chateauneuf.
NAUCRATÈS,
POLIDAS,
PAUSICLÈS,
SOSIE, valet d’Amphitryon.Molière.
La scène est à Thèbes, devant la maison d’Amphitryon.

PROLOGUE

MERCURE, sur un nuage; LA NUIT, dans un char traîné dans l’air par deux chevaux.

MERCURE.

Tout beau! charmante Nuit, daignez vous arrêter.
Il est certain secours que de vous on désire,
Et j’ai deux mots à vous dire
De la part de Jupiter.

LA NUIT.

Ah! ah! c’est vous, seigneur Mercure!
Qui vous eût deviné, là, dans cette posture?

MERCURE.

Ma foi, me trouvant las, pour ne pouvoir fournir
Aux différens emplois où Jupiter m’engage,
Je me suis doucement assis sur ce nuage,
Pour vous attendre venir.

LA NUIT.

Vous vous moquez, Mercure, et vous n’y songez pas[1]:
Sied-il bien à des dieux de dire qu’ils sont las?

MERCURE.

Les dieux sont-ils de fer?

LA NUIT.

Non; mais il faut sans cesse
Garder le decorum de la divinité.
Il est de certains mots dont l’usage rabaisse
Cette sublime qualité,
Et que, pour leur indignité,
Il est bon qu’aux hommes on laisse.

MERCURE.

A votre aise vous en parlez;
Et vous avez, la belle, une chaise roulante
Où, par deux bons chevaux, en dame nonchalante,
Vous vous faites traîner partout où vous voulez.
Mais de moi ce n’est pas de même:
Et je ne puis vouloir, dans mon destin fatal,
Aux poëtes assez de mal
De leur impertinence extrême,
D’avoir, par une injuste loi
Dont on veut maintenir l’usage,
A chaque dieu, dans son emploi,
Donné quelque allure en partage,
Et de me laisser à pied, moi,
Comme un messager de village;
Moi qui suis, comme on sait, en terre et dans les cieux,
Le fameux messager du souverain des dieux;
Et qui, sans rien exagérer,
Par tous les emplois qu’il me donne,
Aurois besoin, plus que personne,
D’avoir de quoi me voiturer.

LA NUIT.

Que voulez-vous faire à cela?
Les poëtes font à leur guise.
Ce n’est pas la seule sottise
Qu’on voit faire à ces messieurs-là.
Mais contre eux toutefois votre âme à tort s’irrite,
Et vos ailes aux pieds sont un don de leurs soins.

MERCURE.

Oui; mais, pour aller plus vite,
Est-ce qu’on s’en lasse moins?

LA NUIT.

Laissons cela, seigneur Mercure,
Et sachons ce dont il s’agit.

MERCURE.

C’est Jupiter, comme je vous l’ai dit,
Qui de votre manteau veut la faveur obscure,
Pour certaine douce aventure
Qu’un nouvel amour lui fournit.
Ses pratiques, je crois, ne vous sont pas nouvelles:
Bien souvent pour la terre il néglige les cieux;
Et vous n’ignorez pas que ce maître des dieux
Aime à s’humaniser pour des beautés mortelles,
Et sait cent tours ingénieux
Pour mettre à bout les plus cruelles.
Des yeux d’Alcmène il a senti les coups;
Et, tandis qu’au milieu des béotiques plaines
Amphitryon, son époux,
Commande aux troupes thébaines,
Il en a pris la forme, et reçoit là-dessous
Un soulagement à ses peines,
Dans la possession des plaisirs les plus doux.
L’état des mariés à ses feux est propice:
L’hymen ne les a joints que depuis quelques jours;
Et la jeune chaleur de leurs tendres amours
A fait que Jupiter à ce bel artifice
S’est avisé d’avoir recours.
Son stratagème ici se trouve salutaire;
Mais, près de maint objet chéri,
Pareil déguisement seroit pour[2] ne rien faire;
Et ce n’est pas partout un bon moyen de plaire
Que la figure d’un mari.

LA NUIT.

J’admire Jupiter, et je ne comprends pas
Tous les déguisements qui lui viennent en tête.

MERCURE.

Il veut goûter par là toutes sortes d’états;
Et c’est agir en dieu qui n’est pas bête.
Dans quelque rang qu’il soit des mortels regardé,
Je le tiendrois fort misérable
S’il ne quittoit jamais sa mine redoutable,
Et qu’au faîte des cieux il fût toujours guindé.
Il n’est point à mon gré de plus sotte méthode
Que d’être emprisonné toujours dans sa grandeur,
Et surtout, aux transports de l’amoureuse ardeur,
La haute qualité devient fort incommode.
Jupiter, qui sans doute en plaisir se connoît,
Sait descendre du haut de sa gloire suprême;
Et, pour entrer dans tout ce qu’il lui plaît
Il sort tout à fait de lui-même,
Et ce n’est plus alors Jupiter qui paroît.

LA NUIT.

Passe encor de le voir, de ce sublime étage,
Dans celui des hommes venir,
Prendre tous les transports que leur cœur peut fournir,
Et se faire à leur badinage,
Si, dans les changemens où son humeur l’engage,
A la nature humaine il s’en vouloit tenir.
Mais de voir Jupiter taureau,
Serpent, cygne, ou quelque autre chose,
Je ne trouve point cela beau,
Et ne m’étonne pas si parfois on en cause.

MERCURE.

Laissons dire tous les censeurs:
Tels changemens ont leurs douceurs
Qui passent leur intelligence.
Ce dieu sait ce qu’il fait aussi bien là qu’ailleurs;
Et, dans les mouvemens de leurs tendres ardeurs,
Les bêtes ne sont pas si bêtes que l’on pense.

LA NUIT.

Revenons à l’objet dont il a les faveurs.
Si, par son stratagème, il voit sa flamme heureuse,
Que peut-il souhaiter, et qu’est-ce que je puis?

MERCURE.

Que vos chevaux, par vous au petit pas réduits,
Pour satisfaire aux vœux de son âme amoureuse,
D’une nuit si délicieuse
Fassent la plus longue des nuits;
Qu’à ses transports vous donniez plus d’espace,
Et retardiez la naissance du jour
Qui doit avancer le retour
De celui dont il tient la place.

LA NUIT.

Voilà sans doute un bel emploi
Que le grand Jupiter m’apprête!
Et l’on donne un nom fort honnête
Au service qu’il veut de moi!

MERCURE.

Pour une jeune déesse,
Vous êtes bien du bon temps!
Un tel emploi n’est bassesse
Que chez les petites gens.
Lorsque dans un haut rang on a l’heur[3] de paroître
Tout ce qu’on fait est toujours bel et bon:
Et, suivant ce qu’on peut être,
Les choses changent de nom.

LA NUIT.

Sur de pareilles matières
Vous en savez plus que moi;
Et, pour accepter l’emploi,
J’en veux croire vos lumières.

MERCURE.

Eh! là, là, madame la Nuit,
Un peu doucement, je vous prie;
Vous avez dans le monde un bruit[4]
De n’être pas si renchérie.
On vous fait confidente, en cent climats divers,
De beaucoup de bonnes affaires;
Et je crois, à parler à sentimens ouverts,
Que nous ne nous en devons guères.

LA NUIT.

Laissons ces contrariétés,
Et demeurons ce que nous sommes.
N’apprêtons point à rire aux hommes
En nous disant nos vérités.

MERCURE.

Adieu. Je vais là-bas, dans ma commission,
Dépouiller promptement la forme de Mercure,
Pour y vêtir la figure
Du valet d’Amphitryon.

LA NUIT.

Moi, dans cet hémisphère, avec ma suite obscure,
Je vais faire une station.

MERCURE.

Bonjour, la Nuit.

LA NUIT.

Adieu, Mercure.

Mercure descend de son nuage, et la Nuit traverse le théâtre.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.—SOSIE.

Qui va là? Heu! ma peur à chaque pas s’accroît!
Messieurs, ami de tout le monde.
Ah! quelle audace sans seconde
De marcher à l’heure qu’il est!
Que mon maître, couvert de gloire,
Me joue ici d’un vilain tour!
Quoi! si pour son prochain il avoit quelque amour,
M’auroit-il fait partir par une nuit si noire?
Et, pour me renvoyer annoncer son retour
Et le détail de sa victoire,
Ne pouvoit-il pas bien attendre qu’il fût jour?
Sosie, à quelle servitude
Tes jours sont-ils assujettis!
Notre sort est beaucoup plus rude
Chez les grands que chez les petits.
Ils veulent que pour eux tout soit, dans la nature,
Obligé de s’immoler.
Jour et nuit, grêle, vent, péril, chaleur, froidure,
Dès qu’ils parlent, il faut voler.
Vingt ans d’assidu service
N’en obtiennent rien pour nous.
Le moindre petit caprice
Nous attire leur courroux.
Cependant notre âme insensée
S’acharne au vain honneur de demeurer près d’eux,
Et s’y veut contenter de la fausse pensée
Qu’ont tous les autres gens, que nous sommes heureux.
Vers la retraite en vain la raison nous appelle,
En vain notre dépit quelquefois y consent;
Leur vue a sur notre zèle
Un ascendant trop puissant,
Et la moindre faveur d’un coup d’œil caressant
Nous rengage de plus belle.
Mais enfin, dans l’obscurité,
Je vois notre maison, et ma frayeur s’évade.
Il me faudroit, pour l’ambassade,
Quelque discours prémédité.
Je dois aux yeux d’Alcmène un portrait militaire
Du grand combat qui met nos ennemis à bas;
Mais comment diantre le faire,
Si je ne m’y trouvai pas?
N’importe, parlons-en et d’estoc et de taille,
Comme oculaire témoin.
Combien de gens font-ils des récits de bataille
Dont ils se sont tenus loin!
Pour jouer mon rôle sans peine,
Je le veux un peu repasser.
Voici la chambre où j’entre en courrier que l’on mène,
Et cette lanterne est Alcmène,
A qui je me dois adresser.
Sosie pose sa lanterne à terre.
Madame, Amphitryon, mon maître et votre époux[5]...
(Bon! beau début!) l’esprit toujours plein de vos charmes,
M’a voulu choisir entre tous
Pour vous donner avis du succès de ses armes,
Et du désir qu’il a de se voir près de vous.
«Ah! vraiment, mon pauvre Sosie,
«A te revoir j’ai de la joie au cœur.»
Madame, ce m’est trop d’honneur,
Et mon destin doit faire envie.
(Bien répondu!) «Comment se porte Amphitryon?»
Madame, en homme de courage,
Dans les occasions où la gloire l’engage.
(Fort bien! belle conception!)
«Quand viendra-t-il, par son retour charmant,
«Rendre mon âme satisfaite?»
Le plus tôt qu’il pourra, madame, assurément,
Mais bien plus tard que son cœur ne souhaite.
(Ah!) «Mais quel est l’état où la guerre l’a mis?
«Que dit-il? que fait-il? Contente un peu mon âme.»
Il dit moins qu’il ne fait, madame,
Et fait trembler les ennemis.
(Peste! où prend mon esprit toutes ces gentillesses?)
«Que font les révoltés? dis-moi, quel est leur sort?»
Ils n’ont pu résister, madame, à notre effort;
Nous les avons taillés en pièces,
Mis Ptérélas, leur chef, à mort,
Pris Télèbe d’assaut; et déjà dans le port
Tout retentit de nos prouesses.
«Ah! quel succès! ô dieux! qui l’eût pu jamais croire[6]?
«Raconte-moi, Sosie, un tel événement.»
Je le veux bien, madame; et, sans m’enfler de gloire,
Du détail de cette victoire
Je puis parler très-savamment.
Figurez-vous donc que Télèbe
Madame, est de ce côté.
Sosie marque les lieux sur sa main, ou à terre.
C’est une ville, en vérité,
Aussi grande quasi que Thèbe.
La rivière est comme là.
Ici nos gens se campèrent;
Et l’espace que voilà,
Nos ennemis l’occupèrent.
Sur un haut, vers cet endroit,
Étoit leur infanterie;
Et plus bas, du côté droit,
Étoit la cavalerie.
Après avoir aux dieux adressé les prières,
Tous les ordres donnés, on donne le signal.
Les ennemis, pensant nous tailler des croupières,
Firent trois pelotons de leurs gens à cheval;
Mais leur chaleur par nous fut bientôt réprimée,
Et vous allez voir comme quoi.
Voilà notre avant-garde à bien faire animée;
Là, les archers de Créon, notre roi;
Et voici le corps d’armée.
On fait un peu de bruit.
Qui d’abord... Attendez, le corps d’armée a peur,
J’entends quelque bruit, ce me semble.

SCÈNE II.—MERCURE, SOSIE.

MERCURE, sous la figure de Sosie sortant de la maison d’Amphitryon.

Sous ce minois qui lui ressemble,
Chassons de ces lieux ce causeur,
Dont l’abord importun troubleroit la douceur
Que nos amans goûtent ensemble.

SOSIE, sans voir Mercure.

Mon cœur tant soit peu se rassure,
Et je pense que ce n’est rien.
Crainte pourtant de sinistre aventure,
Allons chez nous achever l’entretien.

MERCURE, à part.

Tu seras plus fort que Mercure,
Ou je t’en empêcherai bien.

SOSIE, sans voir Mercure.

Cette nuit en longueur me semble sans pareille.
Il faut, depuis le temps que je suis en chemin,
Ou que mon maître ait pris le soir pour le matin,
Ou que trop tard au lit le blond Phébus sommeille
Pour avoir trop pris de son vin.

MERCURE, à part.

Comme avec irrévérence
Parle des dieux ce maraud!
Mon bras saura bien tantôt
Châtier cette insolence;
Et je vais m’égayer avec lui comme il faut,
En lui volant son nom avec sa ressemblance.

SOSIE, apercevant Mercure d’un peu loin.

Ah! par ma foi, j’avois raison:
C’est fait de moi, chétive créature!
Je vois devant notre maison
Certain homme dont l’encolure
Ne me présage rien de bon.
Pour faire semblant d’assurance,
Je veux chanter un peu d’ici.
Il chante.

MERCURE.

Qui donc est ce coquin qui prend tant de licence
Que de chanter et m’étourdir ainsi?
A mesure que Mercure parle, la voix de Sosie s’affaiblit peu à peu.
Veut-il qu’à l’étriller ma main un peu s’applique?

SOSIE, à part.

Cet homme assurément n’aime pas la musique.

MERCURE.

Depuis plus d’une semaine
Je n’ai trouvé personne à qui rompre les os;
La vigueur de mon bras se perd dans le repos;
Et je cherche quelque dos
Pour me remettre en haleine.

SOSIE, à part.

Quel diable d’homme est-ce ci?
De mortelles frayeurs je sens mon âme atteinte.
Mais pourquoi trembler tant aussi?
Peut-être a-t-il dans l’âme autant que moi de crainte,
Et que le drôle parle ainsi
Pour me cacher sa peur sous une audace feinte.
Oui, oui, ne souffrons point qu’on nous croie un oison:
Si je ne suis hardi, tâchons de le paroître.
Faisons-nous du cœur par raison:
Il est seul, comme moi; je suis fort, j’ai bon maître,
Et voilà notre maison.

MERCURE.

Qui va là?

SOSIE.

Moi.

MERCURE.

Qui, moi?

SOSIE.

A part.
Moi. Courage, Sosie!

MERCURE.

Quel est ton sort, dis-moi?

SOSIE.

D’être homme, et de parler.

MERCURE.

Es-tu maître, ou valet?

SOSIE.

Comme il me prend envie.

MERCURE.

Où s’adressent tes pas?

SOSIE.

Où j’ai dessein d’aller.

MERCURE.

Ah! ceci me déplaît.

SOSIE.

J’en ai l’âme ravie.

MERCURE.

Résolûment, par force ou par amour,
Je veux savoir de toi, traître,
Ce que tu fais, d’où tu viens avant jour,
Où tu vas, à qui tu peux être.

SOSIE.

Je fais le bien et le mal tour à tour;
Je viens de là, vais là; j’appartiens à mon maître.

MERCURE.

Tu montres de l’esprit, et je te vois en train
De trancher avec moi de l’homme d’importance.
Il me prend un désir, pour faire connoissance,
De te donner un soufflet de ma main.

SOSIE.

A moi-même?

MERCURE.

A toi-même, et t’en voilà certain.
Mercure donne un soufflet à Sosie.

SOSIE.

Ah! ah! c’est tout de bon.

MERCURE.

Non, ce n’est que pour rire,
Et répondre à tes quolibets.

SOSIE.

Tudieu! l’ami, sans vous rien dire,
Comme vous baillez des soufflets!

MERCURE.

Ce sont là de mes moindres coups,
De petits soufflets ordinaires.

SOSIE.

Si j’étois aussi prompt que vous,
Nous ferions de belles affaires.

MERCURE.

Tout cela n’est encor rien.
Nous verrons bien autre chose;
Pour y faire quelque pause,
Poursuivons notre entretien.

SOSIE.

Je quitte la partie.
Sosie veut s’en aller.

MERCURE, arrêtant Sosie.

Où vas-tu?

SOSIE.

Que t’importe?

MERCURE.

Je veux savoir où tu vas.

SOSIE.

Me faire ouvrir cette porte.
Pourquoi retiens-tu mes pas?

MERCURE.

Si jusqu’à l’approcher tu pousses ton audace,
Je fais sur toi pleuvoir un orage de coups.

SOSIE.

Quoi! tu veux, par ta menace,
M’empêcher d’entrer chez nous?

MERCURE.

Comment! chez nous?

SOSIE.

Oui, chez nous.

MERCURE.

Oh! le traître!
Tu te dis de cette maison?

SOSIE.

Fort bien. Amphitryon n’en est-il pas le maître?

MERCURE.

Eh bien, que fait cette raison?

SOSIE.

Je suis son valet.

MERCURE.

Toi?

SOSIE.

Moi.

MERCURE.

Son valet?

SOSIE.

Sans doute.

MERCURE.

Valet d’Amphitryon?

SOSIE.

D’Amphitryon, de lui.

MERCURE.

Ton nom est...

SOSIE.

Sosie.

MERCURE.

Heu! comment?

SOSIE.

Sosie.

MERCURE.

Écoute:
Sais-tu que de ma main je t’assomme aujourd’hui?

SOSIE.

Pourquoi? De quelle rage est ton âme saisie?

MERCURE.

Qui te donne, dis-moi, cette témérité,
De prendre le nom de Sosie?

SOSIE.

Moi, je ne le prends point, je l’ai toujours porté.

MERCURE.

O le mensonge horrible, et l’impudence extrême!
Tu m’oses soutenir que Sosie est ton nom?

SOSIE.

Fort bien; je le soutiens, par la grande raison
Qu’ainsi l’a fait des dieux la puissance suprême,
Et qu’il n’est pas en moi de pouvoir dire non,
Et d’être un autre que moi-même.

MERCURE.

Mille coups de bâton doivent être le prix
D’une pareille effronterie.

SOSIE, battu par Mercure.

Justice, citoyens! Au secours! je vous prie.

MERCURE.

Comment, bourreau, tu fais des cris!

SOSIE.

De mille coups tu me meurtris,
Et tu ne veux pas que je crie?

MERCURE.

C’est ainsi que mon bras...

SOSIE.

L’action ne vaut rien.
Tu triomphes de l’avantage
Que te donne sur moi mon manque de courage;
Et ce n’est pas en user bien.
C’est pure fanfaronnerie[7]
De vouloir profiter de la poltronnerie
De ceux qu’attaque notre bras.
Battre un homme à jeu sûr n’est pas d’une belle âme;
Et le cœur est digne de blâme
Contre les gens qui n’en ont pas.

MERCURE.

Eh bien, es-tu Sosie à présent? qu’en dis-tu?

SOSIE.

Tes coups n’ont point en moi fait de métamorphose;
Et tout le changement que je trouve à la chose,
C’est d’être Sosie battu...

MERCURE, menaçant Sosie.

Encor! cent autres coups pour cette autre impudence.

SOSIE.

De grâce, fais trêve à tes coups!

MERCURE.

Fais donc trêve à ton insolence.

SOSIE.

Tout ce qu’il te plaira; je garde le silence.
La dispute est par trop inégale entre nous.

MERCURE.

Es-tu Sosie encor? dis, traître!

SOSIE.

Hélas! je suis ce que tu veux:
Dispose de mon sort tout au gré de tes vœux;
Ton bras t’en a fait le maître.

MERCURE.

Ton nom étoit Sosie, à ce que tu disois?

SOSIE.

Il est vrai jusqu’ici j’ai cru la chose claire;
Mais ton bâton, sur cette affaire,
M’a fait voir que je m’abusois.

MERCURE.

C’est moi qui suis Sosie, et tout Thèbes l’avoue:
Amphitryon jamais n’en eut d’autre que moi.

SOSIE.

Toi, Sosie?

MERCURE.

Oui, Sosie; et, si quelqu’un s’y joue,
Il peut bien prendre garde à soi.

SOSIE, à part.

Ciel! me faut-il ainsi renoncer à moi-même,
Et par un imposteur me voir voler mon nom?
Que son bonheur est extrême,
De ce que je suis poltron!
Sans cela, par la mort...

MERCURE.

Entre tes dents, je pense,
Tu murmures je ne sais quoi.

SOSIE.

Non. Mais, au nom des dieux, donne-moi la licence
De parler un moment à toi.

MERCURE.

Parle.

SOSIE.

Mais promets-moi de grâce,
Que les coups n’en seront point.
Signons une trêve.

MERCURE.

Passe:
Va, je t’accorde ce point.

SOSIE.

Qui te jette, dis-moi, dans cette fantaisie?
Que te reviendra-t-il de m’enlever mon nom?
Et peux-tu faire enfin, quand tu serois démon,
Que je ne sois pas moi, que je ne sois Sosie?

MERCURE, levant le bâton sur Sosie.

Comment! tu peux...

SOSIE.

Ah! tout doux:
Nous avons fait trêve aux coups.

MERCURE.

Quoi! pendard, imposteur, coquin!...

SOSIE.

Pour des injures,
Dis-m’en tant que tu voudras;
Ce sont légères blessures,
Et je ne m’en fâche pas.

MERCURE.

Tu te dis Sosie?

SOSIE.

Oui. Quelque conte frivole...

MERCURE.

Sus, je romps notre trêve, et reprends ma parole.

SOSIE.

N’importe. Je ne puis m’anéantir pour toi,
Et souffrir un discours si loin de l’apparence.
Être ce que je suis est-il en ta puissance?
Et puis-je cesser d’être moi?
S’avisa-t-on jamais d’une chose pareille?
Et peut-on démentir cent indices pressans?
Rêvé-je? Est-ce que je sommeille?
Ai-je l’esprit troublé par des transports puissans?
Ne sens-je pas bien que je veille?
Ne suis-je pas dans mon bon sens?
Mon maître Amphitryon ne m’a-t-il pas commis
A venir en ces lieux vers Alcmène sa femme?
Ne lui dois-je pas faire, en lui vantant sa flamme,
Un récit de ses faits contre nos ennemis?
Ne suis-je pas du port arrivé tout à l’heure?
Ne tiens-je pas une lanterne en main?
Ne te trouvé-je pas devant notre demeure?
Ne t’y parlé-je pas d’un esprit tout humain?
Ne te tiens-tu pas fort de ma poltronnerie,
Pour m’empêcher d’entrer chez nous?
N’as-tu pas sur mon dos exercé ta furie?
Ne m’as-tu pas roué de coups?
Ah! tout cela n’est que trop véritable;
Et, plût au ciel, le fût-il moins!
Cesse donc d’insulter au sort d’un misérable;
Et laisse à[8] mon devoir s’acquitter de ses soins.

MERCURE.

Arrête, ou sur ton dos le moindre pas attire
Un assommant éclat de mon juste courroux.
Tout ce que tu viens de dire
Est à moi, hormis les coups.

SOSIE.