Institut Sociologique Ukrainien

ABRÉGÉ
DE L’HISTOIRE
DE L’UKRAINE

PAR
MICHEL HRUCHEVSKY
professeur à l’Université

Paris,
M. Giard et E. Brière
16, rue Soufflot.

Genève,
Librairie A. Eggimann
rue du Marché 40. Prague,
Librairie ouvrière
Hybernská ulice 7.

1920

Imprimerie J. Skalák a spol., Prague II., Hybernská ulice 7.

Avant propos.

Comme chez beaucoup des peuples revenus sur le tard à la vie politique, l’histoire, cette gardienne du passé, cette inspiratrice du présent, a joué dans la renaissance ukrainienne un rôle qu’on ne saurait exagérer. Dans tout le cours du XIXe siècle, une pléiade d’hommes de lettres et de savants ont consacré leurs forces et leur temps à fouiller les annales de la nation ; ils voulaient faire passer devant les yeux de leurs compatriotes les luttes héroïques des ancêtres, rechercher les idées qui les avaient soutenus dans leurs peines, retrouver le fil conducteur qui relie la mentalité d’aujourd’hui à celle d’autrefois, montrer leurs précurseurs aux nouveaux apôtres. Beaucoup de ces historiens, qu’ils se soient distingués par leurs qualités littéraires ou par la solidité de leur science, se sont fait connaître au monde lettré de l’Europe surtout par leurs écrits en russe, en allemand ou en polonais. Mais jamais un ouvrage qui prétendît exposer clairement l’histoire générale de l’Ukraine n’a paru dans aucune des grandes langues européennes. Et cependant Voltaire avait été frappé des traits originaux que présentait de son temps notre nation. Déjà au XVIIe siècle nos grandes luttes nationales pour conquérir la liberté avaient excité l’intérêt du monde civilisé et fait l’objet d’une foule de mémoires en latin, en français, en italien et en allemand. Nous ne citerons que ceux de Beauplan, de Chevalier, de Vimina et de Grondski, qui fournirent à leurs contemporains une idée assez juste de ce qui se passait alors en Europe Orientale.

Il faut donc s’étonner que les savants ukrainiens ne se soient pas préoccupés de rendre accessibles au public le plus large les résultats de leurs travaux sur l’histoire de notre nation, qui, au point de vue de l’intérêt qu’elle peut inspirer, tant au sociologue, à l’historien du droit et des mœurs, qu’au curieux de « documents humains » et au simple amateur de situations dramatiques et d’exploits glorieux, ne le cède en rien à celle des autres peuples. Malheureusement on ne la trouvait qu’à l’état fragmentaire et, en quelque sorte, en appendice de l’histoire de la Russie ou de celle de la Pologne.

C’est pour obvier à ce manque évident que l’Institut sociologique ukrainien, qui s’organise actuellement et dont l’objet est, entre autres choses, d’informer la société européenne sur le mouvement scientifique dans notre pays, a considéré comme l’un de ses devoirs les plus importants de publier cet abrégé de l’histoire de l’Ukraine, qui donnera l’occasion au lecteur européen de se faire une idée des résultats auxquels sont parvenues chez nous les études historiques.

L’auteur, qui a professé pendant vingt ans l’histoire nationale à l’université de Léopol, membre des Académies des sciences de Cracovie et de Prague, a publié plusieurs ouvrages sur ce sujet en ukrainien. Avant tout la grande « Histoire de l’Ukraine » qu’il avait pu mener, avant la guerre, jusqu’en 1650 et qui comprend déjà huit gros volumes in octavo, et des abrégés en ukrainien et en russe pour l’école et pour la population, dont les exemplaires ont été répandus à plusieurs centaines de mille. Il aurait pu se contenter de traduire un de ces ouvrages, mais, pour répondre plus exactement aux intentions de l’Institut sociologique, il a préféré mettre entre les mains du lecteur étranger un livre où celui-ci pourra trouver facilement une réponse aux questions qui pourraient l’intéresser. Il considérera sa tâche comme accomplie s’il a pu exciter dans le public le désir de se documenter davantage et il a placé en appendice un index de sa grande « Histoire de l’Ukraine » pour faciliter les recherches qui pourraient être jugées utiles.

Il sait que le public est peu familier avec le sujet de son livre et surtout avec les noms géographiques ou les noms propres de personnes, quoique les combats de ces dernières années en ont mis malheureusement beaucoup en vedette que la presse n’a pas manqué d’épeler avec une certaine fantaisie. On s’est gardé ici de beaucoup changer à l’orthographe de ceux qui sont depuis longtemps implantés en français. Pour les autres on a tâché de se rapprocher le plus possible de la prononciation ukrainienne, car, d’après toutes les règles du bon sens, on ne voit pas pourquoi, avant d’aller frapper l’oreille étrangère, ils auraient besoin d’être défigurés par la prononciation russe, allemande ou polonaise.

Les fonds nécessaires à cette publication ont été fournis par les organisations ukrainiennes des États-Unis, du Brésil et du Canada. Nous les remercions vivement de cet appui inspiré par le patriotisme le plus éclairé.

I. S. U.

Genève, le 31 Mars 1920.

I.
L’Ukraine.

Au point de vue géographique, le pays que nous appelons l’Ukraine[1] comprend la partie la plus orientale des contrées méditerranéennes. Rattachée par certaines particularités géologiques et climatiques, par certains traits de sa flore et de sa faune, d’un côté à l’Europe orientale, de l’autre à l’Asie occidentale, c’est néanmoins la seule contrée de cette énorme plaine, que d’aucuns ont nommée eurasique, qui soit soumise à l’influence du climat méditerranéen. Non seulement son climat, mais aussi sa géologie, sa flore et sa faune la relient à la Méditerranée. Ces immenses plaines, sorties de l’Asie entre les monts Ourals et la Caspienne, s’avancent dans l’Europe, se rétrécissent entre la zone des forêts et la mer, s’enfoncent dans le bassin du Danube, s’européanisent dans leur partie occidentale, perdent leur caractère purement asiatique et strictement continental, s’adoucissent sous l’influence du climat maritime, en un mot « se méditéranéisent ». C’est ce qui constitue le caractère géographique dominant de l’Ukraine.

[1] Les frontières politiques n’étant pas tracées, on donne le nom d’Ukraine au territoire ethnographique, habité en majeure partie par le peuple ukrainien, cette branche méridionale des Slaves orientaux. On peut en tracer le contour approximatif au moyen de deux lignes : l’une, nord-sud, allant de la Mer Noire au Pripet — avec deux saillants vers le nord dans les régions du Bug et de la Desna — l’autre, de l’ouest à l’est, partant du San (quoique dans les Carpathes le territoire ethnographique s’étende plus loin vers l’ouest) et aboutissant au Don moyen. Sur ce territoire la population est, d’après les statistiques, en majorité ukrainienne. La contrée présente les marques d’une intégralité, d’une unité géographique, qui ont fourni les conditions nécessaires pour que les Slaves orientaux qui l’habitent, pussent former une branche ethnographique distincte et au cours de l’évolution historique développer les caractères distinctifs d’une nation.

A la lumière de ces observations géographiques, examinons l’histoire du pays et nous constaterons que, grâce à sa situation, l’Ukraine a fourni le point de contact entre l’Europe et l’Asie, où la civilisation méditerranéenne a rencontré la civilisation de l’Asie centrale et septentrionale. Les flots des grandes invasions touraniennes, en traversant ces larges steppes pour se déverser vers l’occident, prirent ici contact avec la civilisation méditerranéenne, qui, soumettant à mesure à son influence chaque nouvelle vague de ces migrations asiatiques, arriva à se faire sentir jusqu’aux contrées lointaines, d’où elles venaient. Ainsi l’Ukraine fut le théâtre de luttes extrêmement intéressantes entre les deux civilisations et devint le témoin des conquêtes européennes. L’histoire n’a pu jusqu’ici noter que quelques-unes des phases de ces rencontres ethniques si importantes pour la civilisation ; d’autres trouvent un éclaircissement dans les monuments archéologiques.

On trouve des traces de l’homme paléolithique sur les rives du Dniéper, à Kiev (Kyïv)[2] et sur celles de ses affluents la Desna et l’Oudaï ; ces restes sont analogues à ceux de l’Europe occidentale à l’époque de la Madeleine et aux époques postérieures. Dans les monuments néolithiques beaucoup plus nombreux, et dans ceux de la période transitoire, où l’on commença à se servir des métaux, on constate l’influence de l’Asie. La période que l’on a appelée prémycéenne, au commencement de l’usage des métaux, est très instructive à ce point de vue. Elle est caractérisée par une céramique à peinture polychrome extrêmement curieuse. Cette civilisation apparaît subitement sur un très vaste territoire — de l’est à l’ouest : dans le Turkestan, l’Ukraine, la Moldavie, les Balkans et disparaît bientôt. Il est à remarquer encore que, dans la période primitive de l’usage du fer, des ouvrages de bronze de même style se répandent de l’Adriatique et du Danube jusqu’aux bords de la Mer Noire, y compris le Caucase et que du littoral des mers ils pénétrent à l’intérieur du continent. L’art connu en Occident sous le nom de « mérovingien » avant de s’y manifester se révèle dans les fouilles de la Perse et sur le littoral de la Mer Noire.

[2] C’est la prononciation indigène du nom de Kiev — Kyïv en deux syllabes.

Si nous passons aux monuments historiques, nous rencontrons la migration des Alains, qui nous donne un exemple éclatant de cette poussée eurasique. On en découvre les premières traces dans le voisinage de la Chine, ils habitent ensuite pendant longtemps les steppes de la Caspienne et de la Mer d’Azov, laissent leurs vestiges dans les montagnes du Caucase et de la Crimée, puis vont finir leur migration en Espagne. Les Huns, quelques siècles plus tard, suivirent à peu près le même chemin.

Pour l’histoire de la pénétration de la civilisation européenne en Asie à travers l’Ukraine, le document historique le plus ancien est fourni par le récit d’Aristée, rapporté par Hérodote. D’après les meilleures interprétations, il nous donne des informations sur la route des caravanes, partant des colonies grecques du littoral septentrional de la Mer Noire et conduisant, à travers le continent oriental de l’Europe, jusqu’au fond de l’Asie, près des frontières de la Chine. Marco Polo, près de dix-huit siècles plus tard, part des colonies Vénitiennes du littoral de la Mer Noire et suit le même itinéraire, témoignant ainsi de la persistance des relations commerciales et intellectuelles, qui, quoique intermittentes, se renouaient à la première occasion. Les récits des géographes arabes des IXe et Xe siècles, parlant de marchands israélites d’Espagne qui traversaient l’Allemagne et passaient par les ports de la Mer Noire pour pénétrer au fond de l’Europe orientale et au centre de l’Asie, nous en apportent un nouveau témoignage.

L’existence de ces voies commerciales, les passages de marchands font naître des projets de conquête, qui se renouvelleront de siècle en siècle. Quiconque s’est vu maître des ports de la Mer Noire ou des steppes ukrainiennes n’a pu s’empêcher de diriger ses convoitises vers l’Est. Les expéditions de Darius, de Néron trouvent leur pendant dans les incursions des anciens russes sur le littoral de la Caspienne, dans « l’Inde riche », dont les poèmes épiques du nord (bylines) nous ont conservé le souvenir. Puis ce sont les expéditions des cosaques au XVIIe siècle, et le rôle qu’ont joué les Indes dans les projets de Charles XII, de Pierre Ier, de Catherine II et de Napoléon.

Dans les temps modernes, l’expansion de la civilisation européenne en Europe orientale et dans l’Asie septentrionale n’est qu’une répétition des entreprises anciennes, qui ont fini par se réaliser au cours des siècles. Les colonies grecques du littoral de la Mer Noire sont le point de départ de ces conquêtes de la civilisation méditerranéenne. L’ancienne Chersonèse est la source d’où les princes de Kiev puisent les moyens intellectuels nécessaires pour consolider et organiser leur état. Puis, c’est par l’intermédiaire de Kiev, que la civilisation byzantine arrive dans les autres centres politiques de l’Europe orientale. Elle s’y affermit d’abord, ensuite elle se répand jusqu’aux frontières de l’est, passe les monts Ourals, pénètre dans l’Asie septentrionale et va se faire sentir jusque sur les rives du Pacifique. Les disciples de l’école de Kiev, aussitôt que l’union de l’Ukraine à la Moscovie fut scellée, propagèrent la civilisation, dans laquelle ils avaient été nourris, à Moscou et à Kazan, à Tobolsk aussi bien qu’à Irkoutsk, et même à Iakoutsk et à Vladivostok. Ce sont des originaires de l’Ukraine, qui colonisèrent avec d’autres peuples les immenses espaces du Turkestan et de la Sibérie jusqu’aux contrées de l’Amour et de l’Oussouri.

Ainsi au cours des fluctuations ethniques et sociales, dont l’Ukraine a été le théâtre, s’est formé le type spécialement ukrainien, que nous avons aujourd’hui.

Mais si l’on nous demandait de dire ce qu’est le peuple ukrainien, nous répondrions : c’est ce groupe de tribus des slaves orientaux, qui, s’appuyant sur la lisière méridionale de la zone boisée, s’est efforcé pendant des siècles à prendre pied sur le littoral de la Mer Noire, à s’ouvrir des voies vers les régions de la civilisation méditerranéenne, et qui y a réussi, en dépit de tous les obstacles, parce qu’il n’a reculé devant aucun sacrifice.

II.
Le peuple ukrainien.

L’Ukraine méridionale des steppes a donc été la grande voie par où les peuples asiatiques, non sans lutte et sans à coups, ont émigré vers l’occident. Les uns s’épuisèrent dans ces luttes, s’effritèrent et disparurent à jamais, d’autres plus heureux arrivèrent à se frayer un chemin vers l’ouest. Poussées par le besoin de s’étendre et invinciblement attirées par cette attraction que produit le sud et le soleil sur les peuples du nord, les tribus, en grande partie slaves, des régions boisées, essayaient aussi de se répandre dans la steppe. Là elles se heurtaient aux hordes nomades et devaient soit fléchir vers le nord, ou disparaître, ou bien se fondre dans les tribus errantes.

Aujourd’hui on penche à considérer l’Europe orientale comme le berceau des peuples indo-européens, que l’on plaçait autrefois sur les pentes de l’Himalaya. C’est une hypothèse, mais il a été prouvé au-dessus de toute discussion que les tribus indo-européennes de la branche lituo-slave, ces ancêtres des Slaves et des Baltes actuels, étaient établis au centre de l’Europe orientale depuis les temps les plus reculés, bien longtemps avant que Tacite et Ptolémée aient eu l’occasion de mentionner les Venedi et les Aestii. Mais nous ne savons rien de leur manière de vivre à cette époque. Ce n’est qu’en se basant sur des recherches linguistiques qu’il est possible d’en déduire que les Slaves possédaient à cette époque une civilisation assez avancée, qu’ils connaissaient déjà certains arts manuels et qu’ils vivaient sous le régime stable du patriarcat.

Pendant longtemps nous ne pouvons suivre les traces de leur expansion vers l’ouest et le midi. Ce n’est que vers la fin du quatrième siècle, après l’invasion des Huns, que nous arrivons à nous faire une idée plus claire. A partir de cette époque nous trouvons des indices de ces tribus méridionales des Slaves orientaux, qui ont fourni les ancêtres immédiats du peuple ukrainien. Ils apparaissent dès lors sur la scène historique, cherchant à s’établir sur les rives de la Mer Noire, s’efforçant de prendre pied sur le littoral dans le plus proche voisinage du monde méditerranéen, avec les mêmes aspirations, qui resteront pendant une longue suite de siècles le nerf de la vie politique du peuple ukrainien. Nous trouvons chez Jornandès le souvenir des combats que les Goths livrèrent au roi des Antes Boz et à ses chefs de tribus, lorsque ceux-ci, profitant des défaites infligées par les Huns à ces tribus germaniques, s’avancèrent vers le midi. Il semble que ce soit grâce au soutien des Huns et en quelque sorte sous leur protection, que les Antes purent s’étendre vers le sud. Au moment où Byzance, régénérée par Justinien, prenait contact avec les colonies slaves de la Mer Noire, Procope dans son histoire de la guerre des Goths — et beaucoup d’autres écrivains de cette époque (VIe siècle) — nous explique non seulement la signification de ce nom d’Antes, mais il nous fournit des renseignements sur leur façon de vivre, leur organisation politique et l’étendue de leur colonisation.

On donnait le nom d’Antes aux tribus slaves, qui avaient réussi à se rapprocher de la Mer Noire et de la Mer d’Azov. Le Dniéster les séparait des tribus, qui plus tard allèrent se fixer dans les Balkans et devinrent les ancêtres des Bulgares actuels. Ayant peuplé la steppe, les Antes se trouvaient obligés à des guerres incessantes avec tous les nomades qui passaient par là, surtout avec les Avares et les Bulgares. C’est pourquoi ces avant-postes de la colonisation des Slaves orientaux, acquirent au milieu des combats quotidiens un esprit belliqueux, une grande habileté, qui se manifestait surtout dans la guerre d’escarmouches, enfin une grande force de résistance, qui leur permit de se maintenir dans la mêlée confuse de la steppe. Comme plus tard les cosaques, dont ils furent le prototype, ils se souciaient peu des arts sédentaires, négligeaient l’agriculture et passaient leur vie dans les expéditions guerrières, tantôt s’associant aux Bulgares ou aux Avares, tantôt se mettant au service de Byzance pour combattre ses ennemis. Ils vivaient, dit Prokope, « en démocratie », n’ayant pas d’organisation stable ; ils ne s’unissaient que pour faire face à quelque danger plus formidable et délibéraient de toutes affaires intérieures dans les assemblées des tribus.

Telles sont les informations que nous a livré le VIe siècle. Au VIIe siècle, Byzance affaiblie et diminuée perd contact avec les contrées de la Mer Noire ; on ne parle plus des Antes. Géographiquement ou politiquement on ne trouve plus ce nom mentionné. Cependant les colonies auxquelles on donnait cette appellation avaient eu pendant ces deux siècles toutes les chances de se consolider et même de s’élargir. Après que les hordes des Bulgares se furent portées vers le Danube, ce furent les Khozares qui vinrent se camper dans les steppes de la Caspienne et barrèrent pour un temps les larges plaines de la Mer Noire aux flots des invasions nomades. Les Khozares, moins belliqueux et plus policés, tenaient en grande estime la paix, le bien-être et les relations commerciales, qui les enrichissaient dans les ports de la Caspienne et de la Mer d’Azov. Tout en imposant un tribut aux nations slaves, ils leur assuraient une certaine tranquillité.

Par conséquent, nous pouvons nous représenter la fin du VIIe siècle et le VIIIe siècle comme une époque non seulement de consolidation pour les colonies slaves en Ukraine, mais encore de développement pour la civilisation, pour les relations commerciales, une ère favorable à l’établissement de centres urbains, surtout dans la zone des steppes qui avoisinait les villes grecques du littoral. Mais on n’en trouve que de vagues souvenirs dans les chroniqueurs ukrainiens postérieurs ou dans les géographes arabes. En effet, quand aux IXe et Xe siècles les informations historiques concernant cette contrée reparaissent, les colonies slaves des rives de la Mer Noire sont déjà en ruines. Les anciennes tribus des Antes sur la rive gauche du Dniéper et dans les parages de la Mer d’Azov ont disparu presque sans laisser de traces ; quant à la rive droite, le chroniqueur du XIe siècle rappelle vaguement les noms des Oulytches et des Tyvertses. Le centre de gravité s’est déplacé vers le nord, dans les régions des tribus ukrainiennes primitives des Siverianes, Polianes, Derevlianes et Doulibes, qui touchent déjà par le nord à la zone des forêts.

Les tribus slaves de l’Ukraine (Xe–XIe siècles)

+ + + + + frontière septentrionale des anciens dialectes ukrainiens

— · — · — frontière méridionale de la zone boisée

— — — frontière septentrionale de la steppe

Cela vient de ce que, déjà au IXe siècle, la puissance des Khozares s’était fort amoindrie. De nouvelles hordes de nomades pillards envahissent la contrée : ce sont les Magyars, ensuite les Petchenègues, plus tard encore (au XIe siècle) les Torques et les Coumanes. Ces ravageurs mettent le pays à feu et à sang, détruisent les habitations des populations qui s’y étaient déjà implantées et emmènent les prisonniers, qu’ils vendent dans les ports de la Mer Noire. Les Slaves, qui depuis un siècle s’étaient habitués à une vie plus calme et avaient beaucoup perdu de leurs vertus guerrières, ne purent se faire à ce nouveau genre d’existence, ils s’enfoncèrent vers le nord, dans la zone boisée contiguë aux steppes, où ils avaient résidé auparavant. La nécessité d’assurer les relations commerciales et l’existence de la vie urbaine hâte le développement des formes de défense et précipite l’organisation de la vie politique et de l’état. De plus, l’afflux des émigrés plus civilisés venant des rivages de la Mer Noire, où ils avaient subi davantage l’influence de la civilisation méditerranéenne, apporte dans la contrée un levain nouveau, qui accélère ce processus.

A la même époque, les chefs normands, venant du nord, commencent à s’y montrer. Les Vikings, en même temps qu’ils ravageaient les côtes de la France et de l’Angleterre, s’engageaient de l’autre côté dans « la voie orientale », comme disent les sagas scandinaves. Un des chroniqueurs Kiévois du XIe siècle a même émis l’hypothèse que les « Russ », qui formaient dans l’état de Kiev au Xe siècle la classe guerrière et dirigeante et qui commencent à être mentionnés dans les documents historiques de l’Europe au début du XIe siècle, n’étaient que des Normands, des Scandinaves, que l’on aurait appelés en Europe orientale les Varègues. Cette hypothèse reprise et échafaudée au XVIIIe siècle par les savants allemands, est aujourd’hui très en vogue dans la science, quoiqu’on n’ait pu réussir jusqu’à présent à trouver des indices de ce nom de « Russ » en Scandinavie. Quoi qu’il en soit, il est certain que ces Varègues ont joué un grand rôle au Xe siècle et probablement déjà au IXe dans les relations politiques de l’Ukraine, qu’ils ont puissamment aidé au développement de la puissance militaire de Kiev, qui florissait à cette époque, et dont ils avaient fait leur centre, accélérant ainsi l’évolution de ce royaume.

III.
Royaume de Kiev.

Kiev, situé sur une hauteur, qui domine le Dniéper, un peu en aval de son confluent avec la Desna, avait une situation très favorable au commerce dans un temps où les rivières étaient les principales voies de communication. Son importance en tant que centre commercial, politique et militaire devait dater de très loin, puisque lorsque ses chroniqueurs se mirent à y rassembler des renseignements sur les débuts de sa vie politique et de sa dynastie, ils ne purent guère recueillir que de simples légendes. Ils racontent que Kiev tirerait son origine d’un bac établi à cet endroit sur le Dniéper et dont le passeur aurait porté le nom de Kyï ; d’autres récits prétendent que Kyï était un prince de la tribu des Polianes établis dans cette contrée, qui y aurait bâti le premier un château fort.

Les premiers princes de la dynastie de Kiev, sur lesquels des informations certaines nous soient parvenues, vivaient dans la première moitié du Xe siècle : c’étaient le prince Igor et son épouse Olga, qui avait reçu le baptême au milieu du IXe siècle. De leur mariage naquit le prince Sviatoslav, dont le fils Vladimir christianisa le pays, organisa l’église et donna l’élan à la vie intellectuelle et par conséquent à la littérature. Il y avait eu avant Igor un prince Oleg, qui a gardé dans la littérature un renom de prince sage et tant soit peu magicien (dans les « bylines » il est appelé « Volga », nom analogue à celui de la princesse Olga « princesse sage »). Mais on ne sait quels étaient ses liens avec la dynastie. Probablement nous nous trouvons là en face d’une pure conjecture émise par l’un des rédacteurs de la chronique de Kiev, qui prétend que le prince Igor était fils du Varègue Rurik, prince de Novogorod : Igor avec son oncle Oleg seraient venus à Kiev avec des Varègues-Russes et auraient conquis le pays. Des traités passés par Oleg et Igor avec Byzance, en 907, 911 et 944, qui sont tombés sous les yeux d’un des rédacteurs postérieurs de la chronique de Kiev, confirment en effet que ces princes étaient bien souverains à Kiev, qu’ils se faisaient appeler « princes russes » et que dans leur entourage on trouvait beaucoup de noms scandinaves. C’est évidemment ce qui a donné au chroniqueur l’idée d’attribuer aux Russes et à la dynastie de Kiev une origine scandinave, et comme le nom de Russe n’était connu ni en Suède, ni en Scandinavie en général, le chroniqueur s’est vu obligé d’affirmer que Rurik, en se rendant chez les Slaves, avait emmené avec lui « tous les Russes ».

Quelle que soit l’origine de cette appellation, elle désignait aux IXe et Xe siècles cette caste militaire en même temps que commerçante, qui dominait à Kiev, qui assujettissait peu à peu les pays slaves voisins, trafiquait des esclaves et des produits qu’elle percevait en qualité de tributs sur les contrées qui lui étaient soumises. C’est à Kiev et à ses environs, le pays des Polianes, que l’on donnait le nom de Russie. C’est là un fait bien établi, qu’on explique cette dénomination comme on voudra, qu’elle ait été importée par des étrangers appelés russes ou qu’elle fût une appellation locale adoptée par les troupes des Varègues. Naturellement à mesure que les princes de Kiev étendaient leurs conquêtes sur les Slaves méridionaux — que nous considérons aujourd’hui comme Ukrainiens — et sur les Slaves septentrionaux — Ruthènes blancs et Moscovites — le nom de Russie était adopté par les pays conquis, qui le considéraient comme une appellation politique et jusqu’à un certain point nationale. Mais au sens restreint elle s’appliquait exclusivement, entre le XIe et le XIIIe siècles, à la contrée de Kiev[3].

[3] Une remarque caractéristique c’est que le chroniqueur nous présente le pays de Novogorod comme la première base de l’expansion des Russes scandinaves dans le monde slave. Mais pour les gens du pays de Novogorod la « Russie » c’était Kiev et l’Ukraine, par opposition à leur propre contrée. Ceci rend l’hypothèse du chroniqueur bien chancelante.

Les Russes sont mentionnés pour la première fois dans les documents grecs du commencement du IXe siècle, à l’occasion des expéditions militaires qu’ils entreprirent, soit pour se procurer du butin, soit pour entamer des relations commerciales, vers les cités byzantines du littoral de la Mer Noire. Il est probable que c’est à cause de ces expéditions que l’empereur grec se vit forcé dans les environs de 835 d’entamer des négociations avec les princes russes. Les annales carolingiennes nous disent en passant qu’en l’année 839 l’empereur de Byzance envoya des ambassadeurs russes à Louis le Débonnaire, afin qu’ils pussent retourner chez eux en faisant ce détour, parce que la route directe leur était barrée par quelque horde hostile. Mais peu de temps après, les expéditions russes se renouvellent et, en 860, Constantinople elle-même faillit tomber entre leurs mains. Le gouvernement grec dut se mettre en frais pour établir des relations amicales avec les Russes : on leur envoya des ambassadeurs munis de riches présents et des missionnaires, conduits par un évêque, qui en baptisèrent un grand nombre.

L’expédition de 860 est le premier fait historique, touchant la Russie, que les compilateurs de Kiev du XIe siècle aient trouvé dans les sources byzantines. Ils notèrent que c’était à partir de ce moment que « les pays russes » furent connus et sans hésiter donnèrent pour chef à cette expédition les princes de Kiev, Ascold et Dir, dont les tombeaux gardaient encore vivant le souvenir. Il est curieux que le chroniqueur n’eût pas la moindre idée d’un autre centre russe. De même il faut noter qu’Ascold s’étant fait connaître par ses vertus chrétiennes, on éleva une église sur son tombeau. Ceci évoque à la mémoire le succès des missionnaires byzantins de 860, auquel on rattache la mission chez les Khozares de Constantin-Cyrille, l’apôtre des Slaves[4].

[4] Un détail curieux permet de situer avec certitude l’état « russe » du IXe siècle en Ukraine : le prince des russes en 839 s’attribue le titre de Khakan (autre forme de Kahan) qui est le titre des souverains Khozares. Hilarion, dans le panégyrique qu’il a fait de Vladimir le Grand, lui donnera plus tard cette qualification, que porteront dans les documents postérieurs les divers princes de l’Ukraine. C’est là un témoignage de l’influence des Khozares sur l’Ukraine et sur le pouvoir des princes russes qui se développait dans un pays où leur action se faisait sentir.

Les sources étrangères — grecques, latines, arabes, arméniennes, hébraïques — font surtout mention de ces Russes à propos des expéditions qu’ils entreprirent en Crimée, en Asie mineure, sur le littoral de la Caspienne, en quête de butin. Les chroniqueurs de Kiev prêtent particulièrement leur attention à l’expansion du pouvoir et de l’influence de leurs princes sur les Slaves et autres tribus voisines. Mais les débuts de ce mouvement dataient déjà de trop loin pour qu’ils pussent nous en donner des renseignements précis dans son stade primitif.

Il est hors de doute que, déjà au IXe siècle, les princes de Kiev étaient maîtres du Dniéper et de ses ramifications vers le nord, qu’ils appelaient « route de chez les Varègues jusque chez les Grecs ». Et cette dénomination était exacte, en fait, depuis la fin du Xe siècle et le fut surtout au XIe siècle, alors que les troupes Varègues prenaient habituellement ce chemin, pour se rendre à Byzance, où elles s’engageaient dans la garde impériale, dont elles formaient le plus fort contingent. D’après les chroniqueurs, c’est le prince légendaire Oleg, qui se serait rendu maître de la voie du Dniéper, ce qui prouve qu’ils n’en savaient rien de certain. De son temps les princes de Kiev commandaient les voies terrestres et fluviales, qui menaient à l’est à travers les contrées habitées par les Slaves et les Finnois jusqu’à la Volga ; là se trouvaient dans les villes du pays les gens d’Oleg. Les traités que ce dernier conclut avec Byzance font mention des « très hauts et sérénissimes princes » et des « puissants boïards » qui sont soumis à sa domination. Un traité d’Igor en énumère une vingtaine. C’était donc une organisation politique assez importante, assez lâche, peu centralisée, dont l’union était maintenue par les garnisons « russes » et par les visites périodiques des princes, mais qui, traitée avec énergie, pouvait fournir au pouvoir central des armées et des moyens matériels considérables.

Le traité byzantin sur l’administration de l’empire, qui porte le nom de Constantin Porphyrogénète, nous donne des informations sur la pratique administrative du royaume de Kiev, aux environs de 940, l’époque d’Igor. Au mois de novembre, les princes à la tête de tous les russes, sortent de Kiev et se rendent « en poludie » pour percevoir les tributs annuels, que doivent leur payer les contrées slaves de Novogorod, les Derevlianes, les Dregovitches, les Krivitches (les Ruthènes blancs d’aujourd’hui), les Siverianes et autres peuplades, qui leur sont soumises. Ils y établissent leurs quartiers d’hiver, et au mois d’avril, quand le Dniéper dégèle, ils rentrent à Kiev. De là ils expédient en bateaux par le fleuve et la Mer Noire sur le marché de Constantinople les marchandises et esclaves recueillis. Les Russes de Kiev, leur boïards et leurs princes sont en même temps des guerriers et des commerçants. Ce sont les intérêts de leur commerce qui gouvernent leur politique : les voies fluviales de l’Europe orientale, gardées par leurs garnisons, constituent la charpente de leur domination, dont les résultats se traduisent en un substantiel profit commercial.

IV.
Le Christianisme.

L’histoire du royaume de Kiev au Xe siècle n’est qu’une série de changements périodiques vers la consolidation ou l’affaiblissement de l’état. Réunies par le système des garnisons, les tribus ancestrales de ceux que nous appelons aujourd’hui les Ukrainiens, les Ruthènes blancs, les Grands Russes, les Finnois et probablement aussi les Lithuaniens, ne pouvaient être maintenues dans cet état de sujétion que par les armes. Or les Russes de Kiev n’étaient pas assez nombreux pour contrôler efficacement la vie locale de toutes ces contrées ; leurs tendances visaient surtout à s’étendre, à s’emparer de riches territoires et de centres commerciaux importants.

Le règne de Sviatoslav, fils d’Igor (de 960 à 970) marque une période d’expansion énergique. Ce fut l’époque de nombreuses expéditions vers la Volga et sur le littoral de la Caspienne, de vastes aspirations sur la Bulgarie et même sur Constantinople. Sviatoslav reprenait à son compte le projet d’un empire gréco-slave, qui avait déjà tenté le roi bulgare Siméon. L’habile politique de Byzance fit échouer ses desseins. L’un de ses fils, Vladimir, après avoir réuni de nouveau sous sa domination les contrées soumises à son père, suivit une autre politique, qui marque le commencement d’une ère nouvelle pour les nations slaves et l’Europe orientale en général. Il chercha à établir un système de gouvernement plus solide dans le royaume de Kiev, il s’efforça de consolider le pouvoir du prince, de lui donner un fondement moral en relevant son prestige, au lieu de ne lui laisser que la force comme unique soutien. Et de même que beaucoup d’illustres souverains du moyen-âge s’étaient servis dans ce but des traditions laissées en Europe par l’empire romain, il s’adressa à Byzance.

D’abord il fait la paix avec elle, lui prête son assistance dans les luttes intestines qui la déchiraient et en obtient en revanche des titres, des insignes et l’appui de son église et de sa civilisation. Il ne rêve plus comme son père de conquérir Constantinople, mais il tient à devenir le beau-frère de l’empereur grec, à rentrer de quelque façon dans la famille impériale, qui lui prêtera quelque chose de son éclat. Ce n’était d’ailleurs pas une nouveauté : dans le traité d’administration mentionné plus haut, nous lisons, que les princes « khozares, magyares, russes et autres » en échange de services rendus, demandaient à recevoir des mains de l’empereur la couronne et les insignes impériaux. Ils avaient à cœur d’obtenir la main d’une princesse byzantine, ou de donner en mariage une de leurs princesses à un membre de la famille impériale pour relever par là le prestige de leurs dynasties. Les efforts de Vladimir furent couronnés de succès, et cette fois les conséquences en furent considérables, parce qu’elles faisaient partie d’un plan habilement conçu et poursuivi avec beaucoup d’énergie.

Pour lui avoir prêté secours, Vladimir demanda à l’empereur de lui accorder sa sœur en mariage et, probablement aussi, de lui envoyer la couronne et les insignes. C’est là, vraisemblablement, l’origine des récits qui coururent plus tard au sujet des insignes royaux apportés en Russie et dans lesquels un des souverains postérieurs du même nom, Vladimir Monomaque, joue le principal rôle. Une fois sauvé du péril, il fallut que Vladimir le frappât à l’endroit sensible : il marcha vers la Crimée, s’empara de la Chersonèse, de sorte que l’empereur dut céder. La princesse Anna fut envoyée en Russie, Vladimir reçut le baptême et, comme il avait pris avec lui de la Chersonèse le clergé ainsi que divers objets du culte chrétien et de l’art grec, il se mit à implanter chez lui, à Kiev et à propager dans les autres parties de son royaume la civilisation slavo-byzantine.

Ni le christianisme, ni la civilisation byzantine n’étaient chose nouvelle pour le pays : nous avons déjà mentionné le succès des missionnaires de Byzance en 860 et le baptême d’Olga. De plus, des fouilles récentes entreprises à Kiev, aux environs de l’ancienne demeure des princes, ont mis à jour un cimetière chrétien, qui date sûrement d’une époque plus ancienne que celle de Vladimir. Dans les vieilles sépultures, tant à Kiev, que dans tout le bassin du Dniéper, nous trouvons un amalgame caractéristique d’influences byzantines et orientales — irano-arabes venant du Turkestan et du Califat — que l’on remarque non seulement dans les objets importés, comme tissus, pièces de céramique ou d’orfèvrerie, mais encore dans les produits de l’industrie locale. (L’art de Byzance lui-même était à cette époque fortement imprégné de goût oriental par l’influence de la Syrie, de l’Arménie et de la Perse.) L’importance de l’œuvre de Vladimir consista surtout à donner la prédominance à l’influence byzantine sur celle de l’orient, en lui ouvrant plus largement la voie qu’on ne l’avait fait jusque-là. Par dessus tout, l’organisation d’une église chrétienne sur le modèle de celle de Constantinople était grosse de conséquences : devenue, dès l’époque de Vladimir, religion d’état, l’église se répand par les canaux de l’appareil administratif et fait sentir partout son action civilisatrice.

Les historiens de Kiev nous disent ouvertement, que l’acceptation du christianisme avait été tout aussi forcée que spontanée. Vladimir avait ordonné non seulement de détruire les objets du culte païen, mais de baptiser de force les gens de Kiev et des autres grandes villes. D’un autre côté, le paganisme chez les Slaves orientaux n’avait pas de formes bien arrêtées, point de caste sacerdotale, point de temples ou de sanctuaires nationaux ; c’était plutôt un état d’esprit qu’un culte. C’est pourquoi il céda sans résistance devant le christianisme, s’amalgamant en partie avec lui pour former ce qui est resté dans la littérature chrétienne sous le nom de « religion à double tradition ». Le petit nombre des missionnaires empêcha la nouvelle religion de se répandre facilement dans le fond des provinces, mais parmi les classes dirigeantes, concentrées dans les villes, elle gagna rapidement du terrain, grâce au soutien que lui accordait le pouvoir, grâce à son excellente organisation, à sa hiérarchie, aux formes éclatantes de ses cérémonies et enfin grâce aux arts et aux lettres, qu’elle avait pris à son service.

Les églises et les monastères de bois ou de pierre s’élèvent de toutes parts. De la Bulgarie et des villes grecques accourent avec le clergé des architectes, des maçons, des artisans, des mosaïstes, des joailliers, puis des peintres, des maîtres de chant, des scribes. Les élèves se recrutent dans la population locale ; on les initie dans le secret des arts. Vladimir enlève les jeunes gens aux familles les plus distinguées et les donne aux prêtres étrangers « pour être instruits dans les lettres ». A l’instar de Byzance, il bat monnaie ; nous y voyons son effigie parée des insignes d’un basileus byzantin. Modes, vêtements, parures viennent de Byzance, les classes supérieures s’en emparent, puis les font pénétrer dans les couches plus profondes de la population. Les clichés décoratifs, les sujets littéraires byzantins viennent se combiner avec les dessins et les fables slaves et orientales. Le royaume de Kiev, et avant tout le triangle ukrainien, formé par les trois grosses villes de Kiev, Tchernyhiv et Pereïaslav, devient le foyer, d’où la civilisation gréco-romaine, sous son enveloppe slavo-byzantine, va se répandre dans toute l’Europe orientale.

V.
Développement de la vie sociale et nationale sur de nouveaux principes.

Le long règne de Vladimir (979–1015), suivi d’une courte contestation entre ses fils, qui un moment se partagèrent son royaume, puis le règne non moins long de son fils Iaroslav (1019–1054) remplissent la période, où la réorganisation de l’état de Kiev se poursuit, sur les bases jetées par Vladimir. Le chroniqueur de Kiev caractérise cette époque de développement du christianisme de la manière suivante : « Vladimir avait préparé le sol en éclairant le pays par le baptême ; Iaroslav a semé la bonne parole au milieu des fidèles, et nous (la troisième génération), nous en recueillons les fruits en tirant profit des sciences. » Nous pourrions appliquer aussi bien cette caractéristique aux autres domaines de l’édification sociale. De même que les événements politiques de cette époque nous rappellent, tantôt les grands rois barbares de l’occident, tantôt l’âge de Charlemagne.

Les anciens écrivains de Kiev notent le changement brusque qui survint dans la façon d’agir de Vladimir dès qu’il eut reçu le baptême. Rude, sanguinaire, despote auparavant, il s’adoucit, devient compatissant envers le peuple et se soucie beaucoup plus de faire régner la paix dans le pays que d’agrandir ses domaines. Il s’entoure non seulement de chefs militaires, mais aussi d’évêques ; il appelle à sa cour les « anciens », les citoyens distingués à qui il « demande conseil en tout ce qui touche l’ordre et l’organisation de l’état ». Par exemple le chroniqueur cite les lois sur le meurtre, que Vladimir modifia et promulgua après en avoir délibéré en conseil. Tous les jours des tables somptueuses étaient dressées à la cour, que le prince fût présent à Kiev ou qu’il n’y fût pas, pour les antrustions, les fonctionnaires du palais et les citoyens de qualité. Les fêtes étaient l’occasion de fastueux banquets publics, qui duraient plusieurs jours. On préparait des centaines de jarres d’hydromel, on distribuait de l’argent aux pauvres et l’on portait à domicile une part du festin aux malades et aux infirmes.

Les anciens auteurs citent tous ces faits pour montrer l’influence exercée sur Vladimir par le christianisme, qui avait transformé un guerrier rude et sauvage en un prince plein de vertus et canonisé plus tard par l’église. Mais on ne peut douter que ce ne fût là un programme politique soigneusement suivi, qui atteignit complètement son but : rapprocher la classe guerrière du reste de la population, donner au pouvoir un solide fondement moral et en général unifier l’état. Nous en trouvons la preuve dans la tradition, qui a survécu à toutes les catastrophes politiques, passant dans la poésie populaire, inspirant même les chansons épiques de l’extrême nord, d’Archangel, et d’Olonets, nous parlant encore du « gracieux prince Vladimir, beau comme le soleil » et de ses festins journaliers.

Le principe d’un état patrimonial, introduit par Vladimir et qui s’affermit sous Iaroslav et ses descendants, apporta un autre appui moral à l’organisation de l’état. Avant Vladimir, les membres de la famille régnante étaient peu nombreux et l’on n’attachait pas grande importance au principe dynastique. Vladimir, que la légende nous représente comme très adonné aux femmes, eut un grand nombre de fils, entre lesquels il distribua ses domaines, déjà de son vivant, pour qu’ils les gouvernassent, remplaçant ainsi l’ancien système de la vice-royauté par le régime patrimonial. Les débuts n’en furent pas bien encourageants : à sa mort, ses fils commencèrent aussitôt à s’entretuer pour s’emparer de l’héritage, tout comme l’avaient fait les fils de Sviatoslav, y compris Vladimir lui-même. Mais le clergé, soutenu par la nouvelle littérature ecclésiastique, tenait beaucoup à ce système, qui imposait aux princes le devoir de se laisser guider dans leurs relations mutuelles par l’amour fraternel et l’esprit de famille. Le peuple aussi se rangeait à cette façon de voir, qui semblait lui donner des garanties contre les discordes des princes, dont il avait tant à souffrir. Ainsi au cours des temps, parallèlement avec l’expansion de la morale chrétienne dans les classes supérieures, l’idée finit par s’établir que le royaume de Kiev était le patrimoine de la dynastie du « vieux Vladimir », une propriété dans laquelle chaque membre de la famille princière avait droit à son domaine particulier, à charge de veiller, tous ensemble, à ce qu’aucune partie de ce territoire ne tombât entre des mains étrangères. Le trône de Kiev devait appartenir à l’aîné, qui, dans ses rapports avec ses frères puînés, avait le devoir de les traiter « véritablement en frères », tandis que ces derniers étaient obligés de le « considérer comme un père » et d’obéir à ses volontés. Cela va sans dire, cette constitution patriarcale ne fut pas toujours strictement observée en pratique, mais elle donnait en tous cas une idée directrice et nous en verrons les conséquences importantes dans la suite.

Cet ensemble de principautés était régi par les lois et décisions prises par le prince aîné de Kiev « dans la douma » ou conseil comprenant, outre les autres princes du sang et boïards, les évêques et les anciens de la population. Nous en avons déjà rencontré un exemple. Le plus ancien recueil d’arrêts et décisions est connu sous le nom de « Droit russe de Iaroslav ». C’est un compendium analogue aux leges barbarorum de l’Europe occidentale ; il s’agit surtout de lois pénales, de mesures protectrices en faveur du prince et de ses gens. La première partie porte un tel caractère d’ancienneté qu’il faut l’attribuer à l’époque de Iaroslav ou de Vladimir. C’est aussi à Iaroslav qu’appartient la fixation du taux d’une contribution, que l’agent du prince ou ses aides ont le droit de lever sur la population au cours de leurs tournées périodiques. Il fallait défendre les sujets contre les agents du fisc dont la rapacité était déjà un thème favori de la littérature de l’époque. A cette partie primitive ont été faites de nouvelles additions provenant évidemment des fils et petit-fils de Iaroslav et de la pratique judiciaire postérieure.

Ces lois et arrêtés de Kiev furent considérés comme les règles de la procédure judiciaire dans les autres parties du royaume : les historiens du droit reconnaissent aussi dans les monuments législatifs et les arrêtés judiciaires des contrées de la Russie blanche et de la Moscovie les mêmes principes, qui se trouvaient déjà dans les compilateurs anonymes de la législation de Kiev des XIIe et XIIIe siècles, qui conserve toujours le nom de « Droit russe ». Ainsi Kiev donna des lois à toute l’Europe orientale, et cela pendant une longue suite de siècles.

Mais ce fut surtout l’église qui constitua le plus ferme pilier de la domination de Kiev et dont l’action contribua le plus à cimenter les diverses parties du royaume. Iaroslav s’était appliqué à doter le mieux possible l’archevêché de Kiev : il bâtit dans sa capitale la cathédrale de Sainte Sophie (vers 1035), un monument de l’art byzantin des plus précieux, qui, avec ses mosaïques, ses fresques et ses sculptures, nous a été conservé jusqu’à aujourd’hui. Le métropolite restera pendant trois siècles le chef spirituel du royaume, c’est-à-dire de toute l’Europe orientale, ne dépendant de Constantinople qu’au point de vue strictement canonique. Indépendamment du clergé séculier, se fonde à Kiev, vers le milieu du XIe siècle, le monastère devenu célèbre plus tard sous le nom de monastère des cavernes (Petcherska Lavra), qui sera une pépinière pour le clergé régulier et où se recrutera la hiérarchie de toute l’Europe orientale. Après s’être concerté avec le métropolite, le prince nommait aux évêchés vacants dans les provinces et les « hégoumènes » (abbés) de Kiev conservaient ainsi dans la hiérarchie l’influence du clergé de la capitale, de même que l’unité de la dynastie et de l’aristocratie boïarde maintenait l’unité dans l’administration civile. Ayant importé de Byzance le principe d’une étroite union entre l’église et l’état, dans laquelle, en échange de son patronat, l’église offrait au souverain ses services, le clergé s’évertuait à relever le prestige de son patron immédiat, le prince local et celui du souverain de Kiev, travaillant ainsi à l’affermissement du système et à la consolidation de l’unité nationale.

Pendant ce temps l’élément scandinave avait cessé de jouer un rôle dans la formation de l’état. Au XIe siècle nous ne rencontrons plus que quelques émigrants du nord isolés, qui se fondent bientôt dans l’élément slave. En général il est difficile de savoir quelle a été l’influence exacte de l’élément scandinave sur la civilisation de Kiev. Les savants qui se sont occupés de cette question sont portés à croire qu’elle n’a été ni profonde, ni persistante. En tous cas, à l’époque de Vladimir et de Iaroslav, c’était bien l’élément slave qui créait la civilisation de Kiev et organisait le royaume d’après la tradition politique, venue de Byzance.

Et il s’agissait bien là avant tout de ces populations que nous appelons aujourd’hui ukrainiennes. Le peuple ukrainien moderne est sorti, sans aucun doute, par une évolution continue, des unités ethnographiques, qui peuplaient aussi le triangle formé par les trois capitales d’alors : Kiev — Pereïaslav — Tchernihiv. L’hypothèse émise par quelques savants que l’ancienne population de ce territoire aurait émigré vers le nord aux XIIIe et XIVe siècle, par suite de revers subis dans la steppe et que le bassin du Dniéper aurait été à nouveau colonisé par des émigrés venant de l’Ukraine occidentale (Galicie actuelle), ne repose sur aucun fondement. L’élément indigène, s’appuyant sur la zone boisée, y est resté fermement implanté et la frontière septentrionale actuelle des dialectes ukrainiens nous démontre clairement cette stabilité et cette perpétuité de la colonisation ukrainienne. L’organisation de l’état de Kiev et sa civilisation furent donc avant tout l’œuvre des tribus ukrainiennes. Mais elles s’étendaient bien au delà du territoire de ces tribus.

En fait, sous Vladimir, le royaume de Kiev était très étendu. Un document de la chancellerie pontificale en trace les frontières ainsi qu’il suit : au nord-ouest elles sont voisines de la Prusse, au sud-ouest elles passent « près de Cracovie ». Au nord Novogorod, Rostov et Mourome sont les capitales des apanages des fils de Vladimir ; au sud-est elles embrassent Tmoutorokhan ou Tamatarque, l’ancienne Phanagorie. Les tribus des slaves orientaux ne s’étant pas encore beaucoup différenciées entre elles, toutes s’accommodent aisément aux usages de Kiev et participent à l’expansion de sa civilisation. Elles se considèrent comme faisant partie de la Russie au sens large, elles en adoptent non seulement les lois mais la langue et la littérature. Cela leur fait une conscience commune, tout ainsi bien aux Ukrainiens, qu’aux Ruthènes blancs et qu’aux Grands Russes. Mais les gens de Kiev exercent une influence souveraine sur tout le système, ce sont eux les promoteurs de la civilisation et ils seraient bien étonnés, s’ils pouvaient prévoir qu’un jour les colons slaves de Novogorod et de Rostov contesteraient à leurs descendants le droit de se considérer comme les héritiers de la tradition kiévienne.

VI.
La vie intellectuelle.

Ces trois facteurs principaux : la dynastie de Kiev, la classe militaire dirigeante russe, et la hiérarchie ecclésiastique et administrative de la nouvelle métropole de la « Russie »[5], avaient puissamment contribué à étouffer l’ancien particularisme ethnique et local des peuplades slaves et des tribus affiliées, d’où sont sorties les trois grandes branches des slaves orientaux : les Ukrainiens, les Ruthènes blancs et les Grands Russes.

[5] La forme slave de ce mot est Russǐ (nom collectif ; Russin désigne l’individu ; l’adjectif est russǐski ou rusǐki). La forme grecque était Rhos pour le peuple, Rhosia pour le pays. La capitale du royaume de Kiev était désignée dans les documents grecs sous le nom de métropole de la Russie (Rhosias). Plus tard cette forme a été également adoptée par la terminologie slave.

Les princes puînés, tout autant que les boïards Kiéviens, qui allaient assumer des fonctions dans les provinces, avaient tout intérêt à ne point être regardés comme des étrangers, mais à se trouver partout comme chez eux. Il en était de même du clergé métropolitain qui recueillait les prébendes provinciales, avec l’espoir d’être rappelé à Kiev pour y remplir de plus hautes fonctions.

Aussi la nouvelle littérature, qui naît dans les monastères de la métropole, se met-elle au service de ces tendances. Elle s’attache à des thèmes d’un intérêt général, elle met en avant la notion du « bien des pays russes », entendant par là les intérêts et les aspirations du royaume entier, écartant toute manifestation du particularisme.

La littérature laïque, cultivée à la cour du prince et chez les plus puissants boïards, soutenait évidemment les mêmes principes. Nous en trouvons la preuve un siècle et demi plus tard dans la chanson d’Igor, œuvre anonyme, composée par un poète de la cour aux environs de 1186. C’est l’intérêt des « pays russes », qui l’inspire, elle fait entendre des admonitions aux princes, qui négligent la vieille tradition de Kiev. Sans doute l’auteur ne fait que suivre les traces des anciens poètes de la cour, dont il fait mention à plusieurs reprises.

Après l’établissement du métropolite à Kiev, les premiers groupes de personnes versées dans les lettres se réunirent sous son influence et un des premiers essais littéraires fut le commencement de la chronique de Kiev.

Jusqu’à la fin de cette période, toute la production littéraire du royaume vient de Kiev. C’est là que se forme une langue littéraire commune (κοινή). D’abord ce travail d’unification se trouvait facilité par la présence à Kiev, aussi bien dans les monastères que dans les rangs du clergé séculier, de personnes lettrées attirées à dessein de toutes les parties du royaume et qui, dans ce nouveau milieu, apportaient pour les polir et les fondre ensemble, leurs particularités dialectiques provinciales. En outre, on s’appliquait sciemment à cette uniformisation en s’attachant à imiter le plus fidèlement possible les modèles fournis par la Bulgarie. C’est pourquoi les monuments écrits de Kiev se distinguent nettement de ceux de Novogorod par exemple, en ce qu’ils n’offrent guère de particularités dialectiques[6] et qu’ils manifestent une tendance à demeurer toujours sur le terrain commun des intérêts généraux de la « terre russe ». Ceci leur assura une large pénétration dans les provinces. Ce qui nous en reste aujourd’hui a été préservé presque exclusivement dans les pays du nord, qui ont été moins éprouvés par les catastrophes postérieures qui désolèrent l’Ukraine.

[6] C’est justement ce qui a fait naître l’hypothèse mentionnée plus haut, d’après laquelle la population de Kiev aux XIe et XIIe siècles, aurait eu un tout autre caractère ethnographique, bien plus ressemblant à celui des Grands-Russiens d’aujourd’hui, et qu’elle aurait été remplacée plus tard par une émigration ukrainienne venant de l’ouest. Nous l’avons dit, cette hypothèse ne résiste pas à une critique sérieuse.

La chronique de Kiev, qui malgré les nombreux remaniements postérieurs a toujours conservé le même titre : Povesti vremenych let, se propose de « raconter chronologiquement d’où est sortie la terre Russe ; qui fut le premier prince à Kiev et comment s’est formée la terre Russe ». Dans sa première rédaction, qui date probablement de l’époque de Iaroslav entre 1030 et 1040, le terme « terre Russe » est pris dans le sens étroit, comme s’appliquant strictement aux pays de Kiev et il ne s’agit que de l’histoire de cette contrée. Mais déjà à une époque très ancienne, l’un des rédacteurs élargit la matière de sa chronique, en incorporant aux récits de Kiev ceux de Novogorod, lui donnant ainsi l’ampleur d’un ouvrage « russe » dans le sens le plus large du mot. A partir de ce moment le travail littéraire ne s’interrompra plus à Kiev. On y crée une histoire nationale de tous les pays russes, où le particularisme n’apparaît plus et où sont enregistrées, sans distinction de provenance, principalement les traditions locales du christianisme, qui surtout paraissaient dignes d’être transmises à la postérité. Le premier groupe des rédactions s’arrête vers le commencement du XIIe siècle ; elles sont suivies d’une vaste compilation de matériaux historiques et littéraires variés, embrassant tout le siècle. Grâce à la chronique de Kiev une foule de renseignements précieux et d’anciens fragments littéraires ont pu être conservés jusqu’à nos jours.

Du reste, il n’existait pas à cette époque de centre intellectuel qui eût pu rivaliser avec Kiev. Au point de vue politique et commercial seulement, on lui opposa au début Novogorod, la grande ville du Nord en antagonisme avec celle du Midi. Les traditions historiques des premiers siècles sont pleines des rivalités politiques entre ces deux grands centres, l’un s’appuyant sur la Mer Noire et restant en contact avec Byzance, l’autre sur la Baltique, entretenant des relations avec les « Varègues ». Tantôt les princes de Kiev s’assujettissent Novogorod, tantôt les boïards de Novogorod soutiennent leurs princes issus de la dynastie régnante dans leurs prétentions au trône, et obtiennent en échange des privilèges ou des droits de souveraineté plus étendus sur leurs domaines provinciaux. Mais depuis Vladimir et Iaroslav la prépondérance intellectuelle de Kiev est assurée.

Autant ses chroniques dès le début du XIe siècle sont abondantes, riches d’idées, estimables pour leur style, autant les annales de Novogorod sont pauvres et maigres. Déjà sous Iaroslav nous rencontrons un brillant rhéteur comme le métropolite Hilarion. Le monastère des cavernes nous fournit les sermons de Théodose, les hagiographies de Nestor et de bien d’autres anonymes, qui malgré leur simplicité de style, révèlent des talents de narrateurs qui nous attirent et nous fascinent. C’est encore à Kiev que sont écrits de nombreux ouvrages historiques, dont malheureusement seule une faible part nous est parvenue, comme l’histoire de la guerre de Volhynie, écrite par un certain Basile. Puis ce sont des sermons, point du tout dépourvus de talent, que divers recueils nous ont conservés. De son côté, la chanson d’Igor, par ses allusions, ses citations, son allure, évoque devant nos yeux toute une poésie profane, s’épanouissant à la cour.

Quel est le centre provincial qui pourrait nous offrir rien de semblable ? Où trouverions nous, soit dans les pays des Ruthènes blancs (chez les Krivitches, les Drehovitches et les Radimitches), soit dans les contrées des Grands Russiens, un foyer d’élite comme celui-ci ?

Il ne manque pas de témoignages qui prouvent que, dans les pays que nous venons de nommer, on regardait Kiev et la Russie du midi comme une contrée bien distincte des autres territoires. Aller en « Russie » signifiait à Novogorod se rendre en Ukraine. Dans le pays de Rostov-Souzdal, nous voyons la population s’insurger contre les fonctionnaires « russes », venus des villes du midi, c’est-à-dire de l’Ukraine. Mais l’hégémonie de Kiev se fait tellement sentir dans la politique et surtout dans la vie intellectuelle qu’elle dérobe à nos yeux les différences qui existaient entre les trois principales branches des Slaves orientaux.

VII.
Décadence des contrées du Dniéper. Le nouveau monde russe et ses prétentions.

Cependant, depuis le XIe siècle, cette suprématie de Kiev commençait à décliner. Le règne de Iaroslav fut une brillante époque qui ne devait plus revenir. Ses terres réparties entre ses fils, puis entre ses petits-fils, s’émiettaient en états distincts, très peu liés entre eux et échappant à la suzeraineté du prince de Kiev. Seuls quelques princes comme le fils de Iaroslav, Vsevolod (décédé en 1093), son petit-fils, Vladimir Monomaque (1125) et son arrière petit-fils Mstislav (1132), réussirent à réunir sous leur sceptre un nombre de pays plus ou moins considérable et à s’assurer une situation prépondérante parmi les autres princes. Mais ces périodes d’éclat ne furent que de courte durée.

Les autres princes, dépossédés de leurs patrimoines, entreprirent une longue série de guerres acharnées et appelèrent à leur secours les hordes des Coumanes qui vivaient dans les steppes. Les boïards et les populations autochtones, croyant plus avantageux d’être gouvernés par un prince de la dynastie vivant au milieu d’eux, que d’obéir au gouvernement de Kiev, soutenaient leurs « maîtres patrimoniaux ». Au congrès de Lubtché, en 1097, on adopta le principe, que chaque prince apanagé resterait maître dans son patrimoine. C’était sanctionner le démembrement du royaume de Kiev et revenir à peu près à l’ancien régime des tribus. Il s’en suivit une division générale : sur le territoire ukrainien : la Galicie, la Volhynie, les pays de Tchernyhiv et de Pereïaslav ; sur le territoire des Ruthènes blancs, outre le pays mixte de Tourov-Pinsk, ceux de Polotsk et de Smolensk ; sur le territoire des Grands Russes, les pays de Novogorod, de Rostov-Souzdal et de Mourom-Riasan. Et encore à l’intérieur ces principautés se divisaient-elles en domaine de l’aîné et en parts des cadets.

Ainsi en faisant valoir leurs droits dynastiques et en s’attachant la population locale, les princes deviennent de plus en plus indépendants de la suzeraineté de Kiev. La morale chrétienne et la théorie de l’amour fraternel ont fait des progrès dans l’opinion : les princes n’osent plus s’entretuer sans scrupules, comme l’avaient fait les fils de Sviatoslav et de Vladimir. « La descendance de Vladimir » s’accroissant toujours, les terres se divisent et se subdivisent, les règlements de compte deviennent de plus en plus compliqués, et le pouvoir du prince de Kiev se réduit à l’étendue de ses domaines réels, et à leur voisinage immédiat. Il doit se contenter d’une suzeraineté nominale, il ne joue plus que le rôle de primus inter pares.

Cela ne fut pas sans porter atteinte à l’influence civilisatrice de Kiev qui, d’ailleurs, vivait depuis longtemps non seulement sur ses propres ressources, mais encore sur ce que lui fournissaient les autres contrées en qualité de tribut, de butin et autres contributions. En outre, la colonisation, le commerce et la vie économique des pays situés sur les confins de son territoire, notamment de toute la partie ukrainienne du bassin du Dniéper, se trouvèrent ruinés, par de nouvelles invasions. La formation du royaume de Kiev n’avait pu arrêter, encore moins anéantir la pression des hordes turques venant d’Asie, sous laquelle avait succombé l’état des Khozares. Les Petchenègues, après s’être étendus, au Xe siècle, du Don jusqu’au Danube, avaient détruit les établissements slaves (ukrainiens) de la steppe, en avaient chassé la population vers les contrées moins accessibles du Nord et de l’Ouest et commençaient à ruiner par leurs incursions les parties moins exposées du bassin du Dniéper. Ils avaient même menacé Kiev dans la seconde moitié du Xe siècle et au commencement du XIe. Souvent ils s’en approchaient, la tenaient bloquée et ravageaient la contrée environnante. L’époque de Vladimir, qui a laissé dans l’imagination de la postérité le souvenir d’un âge d’or, ne fut, en réalité, qu’une longue guerre défensive, d’ailleurs pas toujours heureuse, contre ces nouveaux intrus. La population fuyait devant eux, elle se réfugiait dans les régions boisées et marécageuses de la contrée de Kiev et de Tchernihiv ou même plus loin vers l’Ouest et le Nord. Vladimir avait été obligé de ramener de force la population sur une ligne de défense qu’il avait fait établir pour sauvegarder sa capitale, entassant à cet effet remparts, fossés et forteresses.

Après sa mort, les Petchenègues s’affaiblirent, de nouvelles hordes turques sorties de l’orient apparurent : d’abord les Torques, plus tard les Kiptchaks ou Coumanes, que les chroniqueurs ukrainiens appellent Polovtses. Iaroslav profita de cette conjoncture pour attaquer ses anciens ennemis par le nord, il les repoussa vers le sud, où il édifia une nouvelle ligne de défense sur la rivière de Ross et la horde des Petchenègues porta son camp au delà du Danube. Une accalmie se produisit dans le bassin du Dniéper, mais la situation s’aggrava de nouveau lors des discordes qui éclatèrent vers 1070, entre les fils et les petits-fils de Iaroslav au sujet de la répartition des domaines. Dès lors ce ne fut plus pendant plus d’un siècle qu’une longue série de calmes et de tempêtes. Dès que les attaques des Kiptchaks cessent, les relations commerciales reprennent, les colonies se multiplient sur la lisière de la steppe ; l’activité des hordes se fait-elle de nouveau sentir, les colons se réfugient dans la zone boisée, les caravanes ne peuvent plus se faire jour vers le Dniéper que sous le couvert des troupes et les princes de Kiev, de Pereïaslav et de Tchernihiv sont obligés d’employer toutes leurs forces à la défense des frontières.

Tout l’intérêt du pays est donc concentré dans une question : se défendre contre les « infidèles ». Cette question vitale domine toute la politique, elle inspire la littérature, dont Kiev reste toujours le centre. Les classes dirigeantes, les écrivains, la population même réclament que les princes s’unissent pour être mieux en état de repousser les infidèles. Un prince s’attache-t-il à cette politique, il est sûr de gagner en popularité. Au contraire on est plein de mépris pour ceux qui demandent secours aux Kiptchaks pour régler leurs discordes intestines et amènent ainsi les païens en terre russe. En effet, après avoir été appelés par les princes, les chefs de hordes ne se faisaient pas faute de revenir faire quelques incursions à leurs frais. Du reste les guerres intestines, grâce à un système compliqué de succession, étaient devenues un mal chronique. A la succession en ligne directe, qui avait l’appui du peuple parce qu’elle causait moins de perturbations, s’ajoutait le principe de l’héritage familial qui voulait que toute la famille princière régnât en commun. De là des conflits de droits et d’intérêts vraiment insolubles. La population était bien forcée de prendre parti dans ces querelles dynastiques, aussi en supportait-elle les conséquences. Les prétendants persécutaient les adhérents du parti adverse, ruinaient leurs villes, leur imposaient des contributions.

Tout cela devait être funeste à la civilisation et à la vie économique du bassin ukrainien du Dniéper, à ce célèbre triangle de capitales qui avait été le foyer intellectuel non seulement de l’Ukraine, mais de toute l’Europe orientale, dans le siècle précédent. Les princes, la caste militaire, le patriciat, le clergé commencent à se désintéresser du « trône d’or de Kiev », de la « mère des villes russes » ; ils préfèrent des positions moins brillantes mais plus sûres au nord-est, dans les nouvelles colonies slaves, au milieu des peuplades finnoises du bassin de la Volga.

Ces populations étaient plus faciles à gouverner, moins turbulentes que celles du bassin du Dniéper, qui s’étaient toujours montrées plus sensibles aux empiètements des autorités. A cause de cela, non seulement des paysans et des artisans slaves, mais aussi des personnes appartenant aux classes élevées s’y étaient fixés. C’était dans ces régions qu’étaient déjà venus se réfugier des émigrants des contrées de Novogorod, de celles des Krivitches et des Sévérianes : maintenant des contingents partis du midi les rejoignirent. Au cours du XIIe siècle, les pays finnois des bassins de la Volga et de l’Oka changent complètement d’aspect. Des villes nouvelles fondées par des « Russes », des monastères, des églises sortent du sol. C’est un nouveau monde russe, qui jette là ses racines, qui se développe rapidement, s’accroît non seulement des flots des nouvelles immigrations slaves, mais en s’assimilant la population finnoise autochtone. Cette dernière s’accommode à la civilisation slave, en adopte la langue et par ce procédé se forme cette branche de la famille slave, la plus jeune et la plus nombreuse, qui sera la Grande-Russienne, ou, à proprement parler, le rameau méridional des Grands-Russes, cette partie qui jouera le rôle le plus actif dans leur histoire.

Princes et clergé s’évertuent à rebâtir sur ce nouveau sol une imitation des vieux pays, comme le firent plus tard les colons européens en Amérique. Ils donnent à leurs villes les noms des cités ukrainiennes du sud, dont ils essayent de copier l’aspect et l’organisation politique : les Pereïaslav, les Zvenihorod, les Halitch, les Vladimir réapparaissent ici. On y porte de l’Ukraine les objets du culte, les œuvres d’art, on y transplante la littérature. Dans la seconde moitié du XIIe siècle, cette Russie nouvelle est déjà si peuplée et si riche que ses princes ne veulent plus échanger leurs domaines pour ceux de l’Ukraine. Bien plus, ils aspirent à l’hégémonie, ils prétendent pouvoir porter le titre « d’anciens » dans les pays russes et dans la famille de Vladimir, sans avoir pour cela à quitter leurs trônes de la Volga.

Le principe de succession patrimoniale leur fournissait des arguments juridiques. Comme il a été dit plus haut, ce principe avait été admis conjointement à celui de succession en ligne directe. Un prince de Kiev mourait-il, ses frères puînés, aussi bien que le fils aîné, prétendaient à la couronne et l’opinion publique était toujours là pour soutenir les droits de la famille. Ainsi les princes de la branche cadette de Rostov-Souzdal, survivant à leurs frères aînés, devenaient eux-mêmes les aînés de la famille, réclamaient le trône de Kiev et la suzeraineté sur les descendants en ligne directe qui gouvernaient à Kiev, à Tchernihiv et à Pereïaslav et qui, pour eux, n’étaient que des petits neveux sans précédence au trône. Ces prétentions furent évidemment soutenues par le clergé et les boïards des contrées placées sous leur domination, mais les milieux ecclésiastiques et littéraires de Kiev eux-mêmes furent bien forcés d’en reconnaître le bien-fondé, puisqu’elles découlaient logiquement de cette conception de l’unité des pays russes et du règne en commun de la famille de Vladimir qu’ils avaient toujours choyée et soutenue.

Frontières politiques aux XIIe–XIIIe siècles — les principautés de Halitch, de Volhynie, de Tourov-Pinsk, de Kiev, de Tchernyhiv, de Péreïaslav.

Cependant, une fois leurs prétentions reconnues, ces princes du Nord (de Souzdal et de Vladimir du Nord) ne voulurent pas se transporter à Kiev, mais ils y envoyèrent leurs parents non nantis, ce que les princes ukrainiens ne pouvaient tolérer. De là des guerres et les souverains du nord firent tout leur possible pour détruire définitivement le pouvoir et le prestige national de Kiev et du midi. En 1169 cette ville fut mise à sac par les troupes du prince André de Souzdal ; tout ce qu’on put enlever fut transporté dans les pays du nord. Trente ans après, son frère Vsevolod, ayant réussi par une politique habile à diviser les princes ukrainiens, amena de nouveau la ruine de la malheureuse ville.

De cette façon, par suite de circonstances défavorables, mais aussi grâce aux calculs de la Russie du nord, les contrées ukrainiennes du bassin du Dniéper se virent, dans la première moitié du XIIIe siècle, vouées à une ruine certaine, que l’invasion de Batou vint achever.

VIII.
L’Ukraine Occidentale.

Ce n’est pas seulement dans le nord que les populations ukrainiennes du bassin du Dniéper avaient cherché un refuge. Fuyant devant les nomades de la steppe, elles s’étaient aussi retirées, et en plus grande quantité, vers le nord-ouest et vers l’ouest. Là, dans les contrées boisées de la Polissie, de la Volhynie, dans le bassin du Bug, sur les pentes escarpées des Carpathes, elles s’étaient établies durant cette même période, y avaient progressé matériellement et intellectuellement. Cela devient manifeste lorsque tout à coup, vers la fin du XIIe siècle, on entend parler d’Ovroutche, comme d’une ville résidence des plus importantes après Kiev, tandis qu’auparavant ce nom était presque inconnu. A la même époque, la classe des boïards se multiplie dans la Polissie. La Galicie, la Volhynie surgissent aussi : Vladimir de Volhynie, la capitale construite par le prince de ce nom, pour faire concurrence aux vieux centres de Doulibs, de Tcherven et de Bouzsk, prend alors une importance commerciale et intellectuelle, qui attire les étrangers. Halitch, sur le Dniester, dans la contrée même où refluent les émigrants sortis des vieux pays de Tyverts, s’assure une situation proéminente, bien au-dessus des vieilles résidences de Peremychl, de Zvenyhorod, de Terebovl et donne son nom à tout le pays.

Cet afflux de population en Ukraine occidentale, permet à cette dernière de faire face à ses voisins de l’ouest : les Polonais et les Hongrois. Cette contrée occidentale servait déjà depuis longtemps de brandon de discorde entre les princes russes et la Pologne. Probablement les migrations ethniques, le mélange de la population de ces pays frontières avaient fourni de nombreux prétextes à ces luttes. Les trois courants colonisateurs, celui des Slaves orientaux (Ukrainiens), celui des Polonais et celui des Slovaques s’y rencontraient, aussi chacun des trois États : Russie, Pologne et Bohême, aux heures où leur puissance expansive se manifestait, ont toujours voulu s’en rendre maîtres. Les Tchèques s’emparèrent de la contrée de Cracovie, les Polonais de Peremychl et de Tcherven. La première mention qu’on en trouve dans la chronique de Kiev, se rapporte à une expédition faite par Vladimir dans ces contrées et au cours de laquelle il reprit aux Polonais Peremychl, Tcherven et d’autres villes. Les frontières qu’il établit alors devaient s’étendre assez loin vers l’ouest, probablement jusqu’à Cracovie même, ainsi qu’en témoigne le document de la curie pontificale ci-dessus mentionné. Après sa mort, profitant des discordes qui avaient éclaté entre ses fils, le roi de Pologne Boleslav s’empara de nouveau des marches ukrainiennes. Mais la mort de ce dernier ayant donné lieu en Pologne à des dissensions encore plus graves, Iaroslav put non seulement reprendre les territoires en question, mais il assuma la tutelle du prince polonais, à qui il donna sa fille. Les siècles postérieurs virent tantôt les Russes, tantôt les Polonais y prendre la haute main.

Iaroslav avait donné la Galicie à un de ses premiers fils, qui d’ailleurs mourut bientôt. Les frères de ce dernier tentèrent de s’approprier ce domaine et de le réunir à la Volhynie. Ce ne furent que les petits-fils de ce premier prince de Galicie qui parvinrent à reprendre ce pays et, instruits par l’expérience, ils prirent bien soin de ne laisser aucun prince de la dynastie Kiévienne se consolider en Volhynie.

Ayant à se défendre, d’un côté contre les Polonais, de l’autre contre les Magyares qui, maîtres du versant méridional des Carpathes, manifestèrent l’intention, vers la fin du XIe siècle, de mettre aussi la main sur le versant septentrional, les princes de Galicie cherchèrent des alliances dans les contrées éloignées, chez les princes grands russiens de Souzdal et Vladimir, à Byzance et même plus tard auprès du pape, alors qu’il s’agissait de se tenir en garde contre les princes de Volhynie, leurs plus proches voisins.

Comme la dynastie n’était pas nombreuse, le pays ne connut guère les querelles intestines, il jouit longtemps de la tranquillité, se peupla, s’enrichit, ce qui donna à ses princes, vers le XIIe siècle, une importance assez considérable et leur permit d’étendre leur influence. Mais, vers la fin de ce siècle, la dynastie s’éteignit. Roman, prince de Volhynie, homme très énergique, resté célèbre par ses guerres contre les Kyptchaks et la façon dont il mata ses boïards, réunit sous son sceptre la Galicie et la majeure partie de la Volhynie. Mais il périt bientôt (en 1205) dans une de ses expéditions contre la Pologne. Les boïards galiciens, qui n’avaient subi qu’avec peine son autorité, voulurent secouer le joug de sa dynastie, soit en soutenant d’autres prétendants, soit en se mettant sous la protection des rois de Hongrie. Il y eut un moment où l’on crut réalisé le partage des pays ukrainiens, qui ne devait s’effectuer que plus tard, entre la Pologne et la Hongrie : le fils d’André, roi de Hongrie, épousa la fille du prince polonais et fut couronné roi de Galicie à Halitch, tandis que les contrées situées dans le bassin du Bog étaient réunies à la Pologne. Les fils de Roman durent se contenter du pays de Vladimir en Volhynie. Mais cette combinaison ne tarda pas à s’écrouler : les fils de Roman, Danilo et Vassilko, dès qu’ils eurent atteint leur majorité, reprirent possession de la Galicie et de la Volhynie. De cette façon se forma en Ukraine occidentale, vers 1240, un puissant état, qui s’étendait de Sloutche jusqu’à Vislolka vers l’ouest et jusqu’à Dorohitchine et Bilsk dans le nord. Le partage entre Danilo et Vassilko ne porta aucun préjudice à l’état, parce que les deux frères restèrent étroitement unis.

Dans le même temps, les pays de Kiev étaient ruinés par les guerres incessantes que se faisaient les prétendants, les pays de Tchernihiv s’émiettaient en une foule de petites principautés, et les pays de Pereïaslav s’épuisaient sous les dévastations des Kiptchaks. Aussi les contrées tranquilles de la Galicie offraient-elles un refuge tout indiqué aux autres ukrainiens ayant besoin de sûreté ou de protection ou tout simplement en quête de gain : ecclésiastiques, hommes de lettres, artistes et artisans, marchands, tous y affluèrent, y apportant les lettres et les arts, ou vinrent y mettre leur fortune en sûreté, pour le plus grand bien du pays, qui s’enrichit ainsi sous les princes de Galicie et de Volhynie, patrons éclairés des lettres et des arts, qui ne manquaient aucune occasion de s’approprier les monuments de l’ancienne littérature et de l’art des provinces orientales. Surtout Vladimir, fils de Vassilko, acquit le renom « de grand lettré et de philosophe, tel qu’on n’en a jamais vu dans tous les pays russes et tel qu’on n’en verra plus après lui » d’après l’expression du chroniqueur écrivant à sa cour. Malade et infirme, il s’appliqua avec passion à collectionner des livres, il les recopia, il fit construire des églises, les dota, les orna d’œuvres d’art et y entassa les livres.

Les traditions littéraires et artistiques de Kiev s’implantèrent dans le royaume de Galicie et de Volhynie, où elles se continuèrent, s’y combinèrent de plus en plus avec les courants intellectuels venus de l’Occident. Ce qui caractérisera au cours de l’histoire la vie intellectuelle de ce royaume, c’est qu’ici les relations avec l’Allemagne, et par son intermédiaire, avec l’Italie, seront beaucoup plus actives ; l’influence de l’occident catholique, qu’elle lui vienne par la Pologne ou par la Hongrie, se fera beaucoup plus sentir que dans l’Ukraine orientale, plus éloignée et plus profondément pénétrée des traditions byzantines et orientales. Ici l’intelligence ukrainienne s’enrichira au contact de l’occident. Malheureusement l’invasion mongole va se déverser sur l’Ukraine, empêchera cette civilisation nouvelle de se répandre vers l’est et retardera ainsi la formation de l’unité ukrainienne.

IX.
L’invasion mongole et ses conséquences.

Le flot mongol poussé par Temoudjine atteignit l’Ukraine vers 1235. C’était une invasion de nomades analogue aux précédentes qui, à maintes reprises, avaient désolé le pays. Mais celle-ci était mieux organisée et ses péripéties nous sont mieux connues. Cela commença par une irruption, qui se termina par la défaite des Kiptchaks, en 1223, près de la rivière de Kalka, après une sanglante bataille, où périrent beaucoup de princes ukrainiens qui avaient consenti à soutenir leurs voisins contre les nouvelles hordes. Dix ans plus tard, se produisit la véritable invasion des Asiates. Leur chef, Batou, avait la ferme intention de s’emparer des steppes de la Mer Noire et des contrées avoisinantes. Le mouvement commença dans le bassin de la Volga, puis les pays situés sur la rive gauche du Dniéper furent ravagés, Péreïaslav et Tchernihiv conquis et pillés. En 1240, la marche en avant se continua sur Kiev, puis à travers la Volhynie et la Galicie, l’invasion atteignit la Hongrie, la Silésie et la Moravie. Batou avait d’abord voulu se fixer en Hongrie, mais il retourna sur ses pas et vint établir sa résidence sur le cours inférieur de la Volga. Alors commença pour l’Europe orientale cette triste période de sujétion aux hordes mongoles que les Ukrainiens et les Russes ont appelée la domination tartare.

Naturellement les principautés du bassin de la Volga et celles de l’Ukraine orientale eurent à subir les premières le joug des Tartares : les populations durent payer tribut et les princes furent obligés de se rendre à la résidence du Khan, pour faire hommage de leurs terres entre ses mains et en recevoir confirmation. Il naquit de là bien des intrigues et maintes compétitions, de sorte que les princes intéressés se virent souvent obligés de séjourner à la cour du Khan pour écarter tous compétiteurs possibles. C’est ainsi que Danilo dut s’y rendre lui aussi, parce qu’un prince quelconque avait réussi à se faire octroyer la suzeraineté sur la principauté de Galicie. Il n’accepta pas cependant de bon gré la domination mongole, non parce que son ambition fût lésée comme nous l’a représenté le chroniqueur, car sa situation de vassal du Khan raffermissait sa position vis-à-vis de ses voisins de l’occident, mais parce que la conquête mongole fit surgir des forces dangereuses pour l’autorité des princes.

Sous l’impression de la défaite, les populations ukrainiennes, convaincues de l’incapacité de leurs souverains et de l’insuffisance de leurs troupes, se soumirent en grand nombre à la suzeraineté immédiate des Mongols, et cela probablement depuis la première expédition de Batou (1240–1241). Les communautés s’engageaient à rester fidèles et à payer un certain tribut en céréales. En revanche elles obtenaient de pouvoir se gouverner librement sous la conduite de leurs anciens et retournaient ainsi au morcellement politique, qui avait précédé le régime des princes. Ce mouvement, qui affaiblissait la force de résistance du pays et assurait aux envahisseurs une domination paisible, était trop favorable à ces derniers pour qu’ils ne s’appliquassent à le favoriser et à le fomenter. Quelques renseignements accidentels et même certains épisodes, qui nous ont été conservés, nous montrent que cette suzeraineté directe des Tartares existait dans les contrées voisines de Kiev et de la Volhynie, sur les bords de la Sloutche, de la Horine, du Bog et du Teterev. Les conquérants essayèrent non sans succès d’introduire ce nouveau régime en Galicie et en Volhynie. Ce fut un avertissement évident pour Danilo et Vassilko, qui trouvèrent une raison de plus d’abattre la puissance des Tartares dans la nécessité de mettre un terme à ce mouvement dangereux pour leur propre autorité et qui ressemblait beaucoup à celui qui se manifestera plus tard dans les communautés ukrainiennes, lorsque se formeront les organisations cosaques.

Ayant été mis au courant par des messagers, envoyés chez les Tartares par le Saint Siège, des intentions de la papauté d’organiser contre ces derniers une croisade des puissances catholiques occidentales, Danilo entra en relation avec le pape, sans que ce rapprochement aboutît à aucun résultat appréciable. Certes on lui offrit la couronne et on l’engagea vivement à rentrer dans le sein de l’église catholique. Mais il était trop prudent politique pour cela. Néanmoins, sur les instances de sa famille, il consentit à se faire couronner. Cette cérémonie eut lieu à Dorohitchine, sur la frontière septentrionale du pays, en 1253, et tout se passa sans pompe, peut-être intentionnellement, de peur d’éveiller les soupçons des Tartares. Du reste, après s’être convaincu qu’il ne pouvait attendre de ce côté aucun secours réel et que, d’autre part, les pourparlers relatifs à l’union des églises soulevaient du mécontentement dans la population, Danilo rompit avec la papauté.

Entre temps ses relations avec les Tartares s’étaient tendues de telle sorte que, quoiqu’il eût perdu tout espoir d’être secouru par les princes catholiques, il n’en dut pas moins se résoudre à engager la lutte contre ses oppresseurs et attaquer les communautés qui reconnaissaient leur suzeraineté. Il s’attira ainsi la colère des Tartares, qui, ayant organisé contre lui une grosse expédition, le surprirent et le forcèrent à capituler. On l’obligea à raser ses principales forteresses ; seule la ville de Kholm, résidence préférée de Danilo, qu’il avait ornée de beaux monuments et pourvue de solides fortifications, put rester intacte au milieu des ruines qui affligeaient le pays.

Le prince fut vivement frappé de ce malheur ; il ne sut pas se résigner et ne put jamais se faire à l’idée de s’assujettir au vainqueur. Aussi, tout à l’opposé des princes moscovites, qui tournaient leur asservissement à profit, consolidant leur autorité sous la couleur du joug tartare, soumettant les principautés voisines et étendant leur puissance, nous voyons Danilo et Vassilko s’évertuant à étendre et à raffermir leur pouvoir vers l’ouest, vers les pays lithuaniens et polonais pour pouvoir plus efficacement s’opposer aux Asiates. Leurs efforts échouèrent et ne firent qu’attiser le ressentiment des envahisseurs.

Danilo mourut bientôt après son désastre (1264). Ses successeurs : son frère Vassilko, son fils Léon et son petit-fils Georges continuèrent sa politique. A partir de l’invasion tartare, l’état de Galicie et de Volhynie dura encore plus d’un siècle, s’élevant par intermittence à une puissance considérable. En lui se perpétuait la vie intellectuelle et politique de l’Ukraine. Mais par suite de l’hostilité des Tartares, qui ne permirent jamais à cet état de s’étendre vers l’est, les anciens plans de Roman et de Danilo tendant à unifier et à réunir sous le même sceptre tous les pays ukrainiens ne purent jamais être réalisés, tout aussi bien dans la partie occidentale du pays qu’à l’orient.

Quant aux contrées de Kiev et de Péreïaslav, nous ne possédons presque pas de renseignements relatifs à cette époque : il est probable que le régime princier y avait été renversé par le mouvement des communautés, car, lorsque plus tard, au XIVe siècle, nous y retrouvons des princes, ils apparaissent tout-à-fait faibles et sans autorité. Dans le pays de Tchernihiv, la famille régnante s’accrut de telle sorte qu’en fin de compte la plupart de ses membres en furent réduits au rang de grands seigneurs fonciers. La partie méridionale, comprenant les villes de Tchernihiv, de Poutivl et de Koursk, dépérit tout-à-fait. Dans le nord seulement se conserva une lueur de vie politique.

Par suite de la disparition de l’importance sociale et de l’influence des boïards dans le bassin du Dniéper, il se produisit un événement d’importance capitale pour l’évolution historique postérieure : le transfert du métropolite de Kiev dans les pays du nord. Le clergé, nous le savons déjà, était habitué à vivre sous la protection du prince et de l’aristocratie. Or les pays du bassin du Dniéper avaient perdu leurs princes et leur aristocratie, sans qu’ils eussent été complètement dépeuplés, comme on l’a quelquefois écrit. Au nord, au contraire, dans le bassin de la Volga, les princes et les boïards consolident leur autorité sur les classes inférieures sous le couvert du joug tartare. Là le clergé se sentira plus rassuré. Les métropolites de Kiev commencent à se rendre de plus en plus fréquemment dans les cours du nord, ils y séjournent de plus en plus longtemps, enfin, après une incursion des mongols en 1299, le métropolite s’y transporta une dernière fois pour ne plus en revenir. Les princes de Galicie réussirent à obtenir du patriarche de Constantinople un métropolite particulier. On se prit à donner au ressort du nouveau dignitaire le nom d’église métropolitaine de la « Petite Russie », pour la distinguer de celle de Kiev, transférée à Vladimir du nord (sur la Klazma), à laquelle on avait donné le nom d’église métropolitaine de la « Grande Russie ». Les princes de Galicie, qui portaient le titre de « rois de Russie » (comme par exemple Georges, petit-fils de Danilo), furent appelés couramment, à l’instar de leur métropolite, princes de la « Petite Russie ». C’est ainsi que prit naissance cette appellation, qui a paru symboliser au cours des siècles l’hégémonie de la Russie du nord sur la Russie du sud, sur l’Ukraine.

Le fait que l’Ukraine orientale, au lieu de rester dans le ressort ecclésiastique soit de Halitche, soit de Vladimir de Volhynie, devint suffragante du métropolite du nord, scella le caractère local et point du tout pan-ukrainien du royaume de Galicie et de Volhynie. Ainsi fut retardé une fois de plus le processus de cristallisation des trois grandes nations, que devaient former les Slaves orientaux.

X.
Les princes de Lithuanie et ceux de Pologne se rendent maîtres des principautés ukrainiennes.

Réduits, sous la pression des hordes tartares, à abandonner leurs projets sur l’Ukraine orientale, les successeurs de Danilo cherchèrent, comme je l’ai dit, des compensations à l’ouest et au nord de leur pays. Malheureusement nos renseignements à cet égard deviennent de plus en plus rares dès l’année 1289, époque à laquelle s’arrête la chronique de Volhynie, qui renseignait jusqu’ici sur les événements du royaume de Galicie et de Volhynie au XIIIe siècle. Quelques informations accidentelles nous apprennent que Léon, fils de Danilo, étant intervenu dans une lutte dynastique, qui séparait les princes polonais, aurait cherché, au commencement du XIVe siècle, à incorporer à la Galicie la principauté de Cracovie. Nous savons encore que, lors de l’extinction de la dynastie Arpadienne, les pays ukrainiens situés au delà des Carpathes furent annexés à la Galicie et que les domaines de cette dernière principauté s’étaient entre temps élargis vers le nord dans les contrées lithuaniennes.

Il paraît probable, en effet, qu’avant que la dynastie lithuanienne, dont les plus célèbres représentants furent Ghedimine et Olguerd, eût entrepris sa vaste politique d’extension dans les contrées des Slaves orientaux, les princes de Galicie et de Volhynie avaient réussi à étendre leur influence sur les pays lithuaniens. Mais l’apparition, au commencement du XIIIe siècle, des chevaliers teutoniques sur les frontières de la Lithuanie, en Livonie et en Prusse, aussi bien que les dures méthodes qu’ils employaient tant pour soumettre les populations voisines, que pour ravager par des incursions dévastatrices les contrées plus éloignées, provoquèrent dans le pays un mouvement, qui tendit à leur résister. Jusque-là protégée par ses forêts impénétrables, la Lithuanie était restée considérablement arriérée au point de vue intellectuel et politique. Il n’y avait ni lois établies, ni organisation politique ; l’écriture même y était inconnue. Ses princes essayaient d’introduire chez eux des institutions modelées sur celles des populations slaves voisines : les Blancs-Russes et les Ukrainiens. Les rapports entre les dynasties qui régnaient sur les trois peuples étaient des plus étroits. Loin de cesser dans le courant du XIIIe siècle, il arriva qu’à la suite de combinaisons dynastiques, tantôt les princes slaves furent appelés à régner sur les principautés lithuaniennes, tantôt les « Kounigas » lithuaniens, qui étaient des guerriers intrépides, furent chargés par les populations slaves d’organiser leur défense, ou en devinrent les maîtres de quelque autre façon.

Un moment même, il fut question de réunir sous le gouvernement d’un des fils de Danilo les principautés de Galicie et de Lithuanie. Cette dernière principauté, fondée par Mindaug, avait d’abord paru si menaçante à Danilo, qu’il s’était entendu avec les Polonais et les Allemands pour la détruire de concert. Mais le prince lithuanien le détourna de cette alliance en lui cédant pour son fils Roman quelques-uns de ses domaines. Plus tard, le successeur de Mindaug renonça définitivement à sa principauté au profit d’un autre fils de Danilo, du nom de Chvarno. Cette combinaison d’ailleurs ne dura pas longtemps. Au contraire, la nouvelle dynastie lithuanienne de Poutouver-Ghedemine, qui s’établit vers la fin du XIIIe siècle, montra une grande force d’expansion et soumit successivement à sa domination les pays blanc-russiens et ukrainiens.

Comment s’accomplit cette mainmise ? Probablement sans grands conflits : nous n’en connaissons que très peu les détails. Les princes lithuaniens, après qu’ils se furent saisis du pouvoir, s’appliquèrent à s’adapter le plus rapidement possible aux coutumes de la vie locale, à ses lois, à sa civilisation ; ils en adoptèrent la langue et l’écriture, se convertirent à la religion orthodoxe et devinrent, en un mot, des princes blanc-russiens ou ukrainiens de race lithuanienne, s’efforçant sincèrement de continuer les vieilles traditions des pays occupés. Ils le faisaient d’autant plus naturellement qu’ils ne possédaient pas eux-mêmes de lois propres, comme nous l’avons dit plus haut.

Quant aux populations indigènes, elles voyaient sans regret monter sur le trône un prince étranger, parce que cela mettait fin aux querelles dynastiques, qui déchiraient le pays. Il en était de même des communautés soumises à la suzeraineté directe des Tartares, parce qu’elles en avaient senti le poids, surtout pendant la période d’anarchie, qui se manifesta dans la horde à la fin du XIIIe siècle. La Lithuanie, au contraire, était arrivée au commencement du XIVe siècle à l’apogée de sa force, de sorte que les populations, en acceptant un prince lithuanien comme chef, étaient sûres de trouver dans les moments critiques le secours d’un bras puissant. Ceci explique suffisamment la facilité avec laquelle ces princes établirent leur autorité à cette époque sur les pays des Blancs Ruthènes et des Ukrainiens.

Déjà, dans le premier quart du siècle, nous trouvons soumises à leur domination la contrée de Brest-Dorohotchine, la principauté de Tourov-Pinsk et une partie de la zone boisée des pays de Kiev. Kiev lui-même est en 1320 sous l’influence de Ghedimine, quoique le prince local, Théodore, dont l’autorité, comme tout porte à le croire, est très affaiblie, reconnaisse encore la suzeraineté des Tartares. Il n’est pas surprenant, qu’en de pareilles circonstances, les boïards galiciens, après avoir fait disparaître leur prince à la suite d’un complot, placèrent sur le trône, en 1340, le fils de Ghedimine, Lubarte, qui, marié à une princesse de leur dynastie, possédait déjà une des principautés de Volhynie.

La dynastie de Roman s’était déjà éteinte. Le petit-fils de Danilo, Georges — Dominus Georgius rex Russiae, dux Vladimeriae, comme on le lit en exergue de son sceau royal — laissa deux fils, qui moururent vers 1324, sans laisser de postérité masculine. Les boïards portèrent au trône un fils de leur sœur, mariée au prince polonais Troïden de Masovie, du nom de Boleslav. Ce dernier adopta la religion orthodoxe, prit le nom de son grand-père, Georges, et devint ainsi, en 1325, prince de Galicie et de Volhynie. Mais ses rapports ne tardèrent pas à se gâter avec les grands, qui ne lui avaient probablement donné la couronne que pour gouverner sous le couvert de son nom ; ce à quoi Georges-Boleslav ne se prêta point. Il s’entoura, au contraire, de nouveaux conseillers venus du dehors, surtout d’allemands. Cette attitude donna des gages à la cabale : on l’accusa de n’être point favorable à la religion orthodoxe et de vouloir introduire le catholicisme dans le pays.

Les rois de Pologne et de Hongrie, au courant du mécontentement soulevé contre lui, conçurent le projet de profiter de sa situation précaire pour s’emparer de ses états. Ils conclurent un accord, dans le genre de celui de 1214, qui réglait d’abord leurs successions respectives, puisqu’ils n’avaient ni l’un ni l’autre de descendants mâles. Puis le roi de Hongrie, Charles, cédait à Casimir, roi de Pologne, le droit d’occupation de la Galicie, tout en se réservant un droit éventuel de rachat pour préserver les prétendus anciens droits historiques de la couronne de Hongrie. Ce traité venait d’entrer en vigueur quand éclata en Volhynie le coup d’état mentionné plus haut : les boïards empoisonnèrent Georges-Boleslav à Vladimir, après s’être entendus avec Lubarte, qu’ils placèrent sur le trône. Le pouvoir en Galicie passa aux mains des grands, avec Dmitro Dedko en qualité de provisor seu capitaneus terrae Russiae, tandis que Lubarte prenait le titre de prince. A la nouvelle de cet évènement, les troupes hongroises et polonaises entrèrent en Galicie, afin de l’occuper. Mais Dedko appela à son aide les Tartares. Les troupes alliées se retirèrent en toute hâte et Casimir dut signer un traité, d’après lequel il s’engageait à ne plus toucher à la Galicie, tandis que Dedko promettait de ne pas attaquer la Pologne.

Les choses s’arrangèrent ainsi ; Lubarte continua de régner sur le pays, qui était sorti si heureusement de la crise. Mais Casimir n’oubliait pas ses projets. Il se fit délier d’avance par le pape du serment prêté à Dedko, s’assura de la neutralité des Tartares, et, profitant de ce que les princes lithuaniens étaient engagés à combattre les Allemands et ne pouvaient secourir Lubarte, il s’empara inopinément, en 1349, de la Galicie et de la Volhynie occidentale.

XI.
La lutte pour s’emparer de la Galicie et de la Volhynie. — L’union de 1385.

La guerre, ravivée par l’expédition de Casimir en 1349, devait durer plus de trente ans. Lubarte, aidé de ses parents, les princes lithuaniens, essaya de reprendre la Galicie. Mais alors se manifesta l’impuissance du nouvel état et de tout le système lithuanien en général, qui, malgré sa grande étendue, n’était pas capable de fournir une action militaire vigoureuse. Sa force consistait dans la sympathie des peuples, dans l’absence d’opposition sérieuse, mais dès qu’il rencontrait une résistance plus forte, comme il s’en produisait surtout à la périphérie, il était incapable de la surmonter. Engagés au nord dans des guerres continuelles avec les Allemands, ce n’était que rarement que les princes lithuaniens pouvaient faire sentir ailleurs le poids de leur force. Contre la Pologne, ils étaient soutenus par les Tartares et ils réussirent de temps à autre à porter à cet état des coups sensibles. Mais, dans la deuxième moitié du XIVe siècle, leur expansion dans les pays ukrainiens, qui avaient été autrefois soumis à la domination du Khan, troubla les bonnes relations qu’ils entretenaient avec ce dernier.

Entre 1350 et 1360, Olguerd, fils de Ghedemine, grand-duc de Lithuanie, après être intervenu dans les affaires de l’état de Smolensk, s’empara d’abord de la principauté de Briansk, dans le nord de l’ancienne principauté de Tchernihiv et se rendit maître ensuite des principautés méridionales. A Tchernihiv, à Novhorod-Siversky et à Starodoub, des princes lithuaniens montèrent sur le trône ; dans les domaines de moindre importance les princes de l’ancienne dynastie continuèrent à régner sous leur protection. A peu près à cette époque, vers 1360, Olguerd plaça sur le trône de Kiev un de ses fils, après avoir détrôné le prince local, qui était vassal des Tartares. Ainsi les vastes territoires sur les deux rives du Dniéper, qui avaient autrefois fait partie de l’ancienne principauté de Kiev et de Péréïaslav, bien ruinés et bien dépeuplés, il est vrai, sous la domination tartare, d’ailleurs en décadence, passèrent-elles aux mains des lithuaniens. L’armée tartare s’avança bien au secours de Kiev, mais, impuissante et désorganisée, elle fut mise en déroute par Olguerd qui, non content de mettre la main sur les parties méridionales du pays de Kiev, s’empara encore de la Podolie, où les populations vivaient depuis longtemps sous la suzeraineté directe du Khan. Les neveux d’Olguerd s’y installèrent dans les villes et se mirent à y édifier des forteresses autour desquelles se ramassèrent les populations dispersées par l’anarchie des hordes.

De cette façon, dans la deuxième moitié du XIVe siècle, la plus grande partie des territoires ukrainiens se trouva sous la domination des princes lithuaniens, qui n’en eurent que plus d’envie de s’emparer de la Galicie et de la Volhynie, où s’était concentrée la vie économique, intellectuelle et ecclésiastique ukrainienne, depuis que l’émigration avait laissé dans un état arriéré les pays situés plus à l’est. Mais ayant perdu l’appui des Tartares à la suite même de ces conflits, ils ne furent plus en état d’arracher la Galicie aux Polonais. Aussi, quoique les sympathies de la population fussent de son côté, Lubarte ne put jamais s’emparer de ce pays, conquis grâce à l’union de la Hongrie avec la Pologne.

Casimir, et aussi son successeur sur le trône de Pologne, Louis d’Anjou, disposaient des forces réunies de ces deux états ; ils jouissaient de l’appui du pape, à qui l’on avait promis d’établir des évêchés catholiques dans les pays ukrainiens conquis, enfin, en combinant leurs opérations avec celles des Allemands de Prusse et de Livonie, avec lesquels ils avaient conclu une entente formelle, ils voulurent tenter d’enlever à Lubarte même la Volhynie. Ils y réussirent à plusieurs reprises : Kholm, Belz et même Vladimir changèrent plusieurs fois de mains. Bientôt il ne resta plus à Lubarte que la région méridionale de la Volhynie (Loutsk).

Cependant des difficultés dynastiques vinrent troubler l’union hungro-polonaise, qui s’était accomplie, sous Casimir, en vertu du traité ci-dessus mentionné.

Louis, pas plus que Casimir, n’avait d’héritier mâle, ce qui rendait bien précaire l’union personnelle des deux états. Sans se rendre bien compte de la portée de son action, il voulut réunir la Galicie à la Hongrie et y installa des garnisons hongroises. Les magnats polonais, qui gouvernaient la Pologne en son nom, s’en offusquèrent. Ils élurent comme reine de Pologne une des filles de Louis et non point celle qui avait été désignée pour lui succéder en Hongrie, puis ils décidèrent de s’allier à la Lithuanie, où régnait le jeune fils d’Olguerd, Iagaïl (Jagellon). Ils lui offrirent la main de leur reine et la couronne, à condition qu’il consentît à incorporer à la dite couronne tous les pays lithuaniens et ukrainiens sur lesquels il régnait. Iagaïl accéda à ces conditions et un traité fut conclu, en 1385, à Krevo, ville de Lithuanie, entre lui et la délégation polonaise, par lequel il s’engageait à quitter la religion orthodoxe et se faire catholique, à faire baptiser la partie de la population lithuaniene, qui ne l’était point encore et, ce qui est plus important, à « unir à perpétuité à la couronne de Pologne les pays lithuaniens et russes ».

Ce traité mettait fin tout d’un coup à la compétition entre la Lithuanie et la « couronne de Pologne » pour s’approprier les pays ukrainiens et, en même temps, il allait permettre à l’influence polonaise, politique et intellectuelle, de se faire sentir sans restriction sur tous ces territoires, élargissant de beaucoup la sphère d’influence créée par l’occupation de Casimir. C’était le point de départ d’une orientation nouvelle de la vie sociale, morale et politique ukrainienne, qui devait déterminer son évolution pour toute une série de siècles. Il est même permis d’affirmer que la « période polonaise » dans la vie et l’histoire d’une partie considérable de l’Ukraine, n’est pas encore achevée aujourd’hui.

La première conséquence du traité fut la réoccupation de la Galicie par la Pologne : les magnats, à l’aide des troupes lithuaniennes, chassèrent les garnisons hongroises et rétablirent partout l’administration polonaise. La Hongrie essaya bien de protester, mais elle se trouvait justement dans une situation politique difficile, qui ne lui permettait pas d’entamer une lutte à main armée pour le moment. Ses « droits historiques » sur la Galicie devaient rester inopérants pendant quatre siècles, lorsqu’ils servirent de prétexte juridique, d’une façon bien inattendue du reste, lors du partage de la Pologne, pour faire incorporer cette contrée — à l’Autriche.

Quant aux autres pays ukrainiens, placés sous la suzeraineté ou le protectorat lithuaniens, la nouvelle union faillit n’y pas réussir dès le début. Les droits reconnus par Iagaïl aux Polonais furent interprétés par eux dans ce sens que dorénavant le grand-duché de Lithuanie n’existait plus et que par conséquent, tous les états vassaux, qui en dépendaient, devaient être placés sous le gouvernement immédiat de la Pologne. Ces prétentions provoquèrent dans le grand-duché une vive alarme et une tempête de protestations. Vitovte, cousin de Iagaïl et son ancien rival, profitant du mécontentement général, se proclama grand-duc et s’apprêta à engager contre lui une lutte décisive.

Mais en ce moment même les Tartares lui infligeaient sur la Vorskla (1399) une terrible défaite, qui l’obligea d’accepter un compromis avec Iagaïl et les Polonais. Le principe de l’union se trouva sauvé, mais il reçut d’importantes restrictions pratiques, en ce qui concerne la Lithuanie, par les traités subséquents (1401–1413). Cet état demeura indépendant de fait, sous le gouvernement de son grand-duc, qui, tout en reconnaissant sa vassalité envers le roi de Pologne, n’en conservait pas moins sa pleine souveraineté, de sorte que les pays de l’Ukraine orientale ne se trouvèrent pas soumis directement à la Pologne.

XII.
Conséquences de l’Union.

La question de l’union et la réalisation probable du projet polonais d’incorporer vraiment les pays « lithuaniens et russes » (blancs-russiens et ukrainiens) à « la couronne de Pologne » ne laissèrent pas d’atteindre sérieusement les intérêts des populations indigènes, qui habitaient ces contrées. Le sort de la Galicie et de la Volhynie sous la domination polonaise faisait prévoir les changements qu’auraient à subir les autres pays au cas où ils tomberaient sous le même joug.

Sous le sceptre des princes lithuaniens la vie nationale se continuait dans les formes léguées par le royaume de Kiev. Les nouveaux maîtres suivaient en général la ligne de conduite adoptée par les grands ducs envers leurs sujets slaves : « ne touchons pas aux vieilles coutumes, n’en introduisons pas de nouvelles ». Il va sans dire que le nouveau système politique, surtout les besoins de la défense, nécessitaient dans la pratique des changements considérables dans le domaine juridique et social (organisation du régime des terres, fondement juridique du droit de possession, etc.). Mais là où les raisons d’état n’imposaient point de changement, les autorités centrales et locales s’efforçaient de conserver les anciennes formes et de les développer en les adaptant aux nouvelles conditions.

Cela est surtout apparent dans les mœurs et la vie intellectuelle et religieuse. L’ancienne langue, formée par l’usage de Kiev, plus ou moins teintée de provincialisme, sert toujours d’instrument à la vie pratique et administrative. Elle est même passée dans la pratique administrative des pays purement lithuaniens, à défaut d’une langue littéraire indigène. La religion orthodoxe continue à jouir de la faveur des autorités comme religion d’état. Les nouveaux princes et les seigneurs lithuaniens, qui s’installent dans les pays blanc-russiens et ukrainiens, adoptent les mœurs locales dans leur vie privée, ils comblent de bienfaits les cathédrales et les monastères célèbres, ils en fondent de nouveaux, ils protègent les arts et les lettres dans leurs formes traditionnelles.

De même dans la législation se conservaient les anciens principes du droit kiévien, du « droit russe ». On peut le voir dans les privilèges territoriaux accordés postérieurement aux ukrainiens et blanc-russiens ou dans le statut Lithuanien de l’an 1529. On y remarque que les anciennes coutumes de Kiev sont passées dans la pratique judiciaire et administrative dans ces contrées fort éloignées de la vieille capitale. Cela s’explique, entre autre, par la coutume généralement suivie de ne nommer aux fonctions administratives que des personnages ou boïards indigènes, qui conservaient pieusement les usages de l’ancien droit. Dans quelques contrées la coutume s’était même établie, que les familles seigneuriales du pays avaient à remplir à tour de rôle, pendant une ou deux années, les fonctions administratives les plus importantes.

Cet état de choses fut sérieusement ébranlé à l’avènement de Vitovte. Après avoir obtenu de Iagaïl la reconnaissance de ses droits sur le grand-duché, ce prince évinça les diverses dynasties locales et plaça leurs domaines sous l’administration directe du pouvoir central. Les gouverneurs qui remplacèrent les princes déjà assimilés par l’élément local, ne se crurent pas obligés, après l’union de 1385, de protéger ni l’église orthodoxe, ni les vieilles traditions kiéviennes. Cependant il ne parut pas admissible de changer les anciennes coutumes du pays ; c’est la raison des diverses chartes et privilèges, qui furent octroyés pour en prévenir la violation. Les plus anciens d’entre eux datent de l’abolition du pouvoir princier. Le pays retenait une certaine autonomie et des fonctionnaires indigènes. De cette façon les modifications dans la juridiction, l’administration et les coutumes ne s’introduisirent que graduellement, surtout au premier siècle, dans les états dépendant du grand-duché de Lithuanie.

Il en était autrement dans les contrées soumises à la couronne de Pologne. Dès sa première occupation, Casimir avait pris à tâche d’affaiblir le plus possible l’autorité des seigneurs et ses successeurs continuèrent cette politique. On confisqua les terres des boïards, qui s’étaient opposés à l’occupation et on les distribua, ainsi que toutes celles qui se trouvaient à la disposition du roi, à des polonais ou à des étrangers, sur la fidélité desquels le gouvernement pouvait compter. Des colonies privilégiées furent établies dans les villes. Les hautes fonctions administratives furent données à des étrangers. Partout la langue latine et le feudalisme germano-polonais s’introduisirent avant même d’être formellement sanctionnés par la loi. Enfin on laissa vacantes les hautes charges ecclésiastiques, dans l’intention d’y installer plus tard le clergé catholique et de remplacer ainsi la religion orthodoxe par l’église de Rome.

L’assimilation des provinces ukrainiennes aux contrées polonaises fut formellement consacrée, après la mort d’Iagaïl, par un rescrit de 1434. Mais il fallut un siècle pour compléter l’abaissement des classes supérieures ukrainiennes, supprimer leur civilisation et la hiérarchie ecclésiastique. La vie nationale se conserva dans les classes inférieures surtout parmi les artisans des villes, le bas clergé et la petite noblesse. C’était évidemment un coup funeste, car, depuis deux siècles, la Galicie et la Volhynie avaient été le foyer principal de la civilisation ukrainienne.

De pareils exemples de la domination polonaise fournissaient aux populations du grand-duché les meilleures raisons pour tenir à leur existence séparée. Les seigneurs de l’ancienne dynastie ukrainienne et blanc-russienne, ceux beaucoup plus nombreux de la nouvelle dynastie lithuanienne, l’aristocratie, le clergé, les habitants des villes, tous étaient prêts à soutenir quiconque voulait rompre une lance contre les champions d’une union plus étroite avec la Pologne. Les princes surtout — comme le frère d’Iagaïl, Svidrigaïl par exemple — qui nourrissaient l’espoir d’assister à un retour aux anciens principes de la politique lithuanienne, pouvaient compter sur le concours efficace des populations slaves. L’aristocratie lithuanienne prenait une attitude moins tranchée : elle ne souhaitait ni l’incorporation complète à la Pologne, ni la rupture de l’union, car l’union donnait dans le grand-duché une situation prépondérante à l’élément lithuanien catholique sur l’élément orthodoxe blanc-russien et ukrainien, qui désirait la séparation complète. Et comme les aspirations expansives de la Pologne vers l’est étaient soutenues par le pape et par les puissances catholiques, l’aristocratie orthodoxe du grand-duché de Lithuanie se mit à chercher des amis chez les Moscovites et chez les Moldaves.

XIII.
Incorporation des pays ukrainiens à la Pologne. Progrès de la différenciation des nationalités slaves orientales.

Forcé par la résistance qu’il rencontrait, d’abandonner pour le moment, sans toutefois y renoncer, ses projets d’englober « les pays lithuaniens et russes », le gouvernement polonais entreprit une tâche plus facile, qui tendait au même but : incorporer tout au moins les pays de l’ancien royaume de Galicie et de Volhynie. Déjà pendant la guerre avec Lubarte, avant l’acte de 1385, la Pologne avait mis la main sur la vieille principauté de Galicie, qui était devenue un « palatinat russe », ainsi que quelques régions de la Volhynie occidentale : les pays de Belze et de Cholm. A la mort de Vitovte (en 1430), elle plaça d’abord des garnisons dans les villes de Podolie et essaya ensuite d’arracher par un coup de force la Volhynie à Svidrigaïl, qui avait succédé à son cousin. Elle ne put y réussir complètement, mais, d’après les conditions du traité de paix, elle resta en possession de la partie occidentale de la Podolie, y compris la ville de Kamenetz, tandis que la partie orientale avec les villes de Braslav et de Vinnitza demeura au grand-duché.

Toutes les entreprises postérieures pour s’emparer de la Volhynie n’eurent pas plus de succès. Il est vrai, qu’après la mort de Svidrigaïl, le pays n’eut pas d’autres princes, mais il n’en conserva pas moins une autonomie assez large. Il devint même un foyer important de la vie ukrainienne, qui avait subi de si rudes atteintes en Galicie, après que l’Ukraine orientale eut été ravagée à la fin du XVe siècle par les hordes de la Crimée.

Vers le milieu du XVe siècle, les Khans de Crimée étaient parvenus à s’affranchir de la vieille « horde d’or ». Devenus vassaux de la Turquie, ils s’allièrent étroitement aux princes moscovites et, sur les conseils de ces derniers, ils firent une série d’incursions dans les états du grand-duché de Lithuanie, dont les régions du Dniéper eurent principalement à souffrir. Ils les ravagèrent de telle sorte que la population ukrainienne dut chercher asile dans la zone boisée de la Kiévie et de la Volhynie. Durant plusieurs décades, la contrée au sud et à l’est de Kiev resta vide, comme un désert. La Volhynie, moins exposée aux attaques tartares et mieux défendue par son aristocratie ukrainienne, demeura en quelque sorte au cours des XVe et XVIe siècles, le centre intellectuel presque exclusif de l’Ukraine.

Mais son autorité politique était destinée à périr. La noblesse polonaise profitant de la position précaire de la Lithuanie, assaillie de deux côtés par les Moscovites et les hordes de Crimée, redoubla ses attaques contre l’aristocratie lithuanienne pour parvenir sinon à incorporer le grand-duché, tout au moins à se l’attacher par une union plus étroite. A la diète, convoquée vers la fin de 1568, on usa de tous les moyens pour atteindre ce but.

Le dernier descendant d’Iagaïl, le roi Sigismond-Auguste employa toute son influence pour briser la résistance des représentants du grand-duché. Ceux-ci s’étant retirés pour n’avoir pas voulu céder, les polonais persuadèrent au roi de décréter, en sa qualité de grand-duc de Lithuanie et en invoquant les droits historiques de la Pologne, la réunion immédiate du palatinat de Podliassie (c’est-à-dire la partie septentrionale du bassin du Bug, avec Dorohytchyn, Bilsk et Melnik), ainsi que de la Volhynie et du pays de Bratslav. En conséquence il fut mandé aux représentants de ces pays d’avoir à venir siéger à la diète sous peine des plus sévères sanctions. Après avoir tenté bien des échappatoires, les députés n’osant pas encourir la disgrâce royale, se soumirent et prêtèrent, quoique bien à contre-cœur, serment de fidélité à la Pologne.

On souleva alors la question d’annexer également la Kiévie, et comme les députés nouvellement assermentés avaient le plus grand intérêt à ce que ce pays ne fût point séparé des leurs par une frontière politique, on en vota immédiatement la réunion à la Pologne. Voilà comment les terres de Kiev passèrent aux Polonais.

Cependant, effrayés de ce démembrement sans scrupule du grand-duché, les représentants de la Lithuanie remirent de nouveau la question sur le tapis à la même session de la diète, mais les Polonais parvinrent à faire maintenir l’état de chose jugée. Le roi octroya aux pays nouvellement réunis des privilèges, il promit de reconnaître à l’aristocratie locale des droits égaux à ceux de la noblesse polonaise pour l’obtention des fonctions publiques et permit l’emploi dans l’administration de la langue indigène, qui s’était formée, au siècle précédent, sous l’influence des dialectes blancs-russiens et ukrainiens dans la pratique administrative du grand-duché. Le droit codifié dans la nouvelle rédaction du « Statut Lithuanien » de 1566 fut également maintenu.

Du reste, satisfaits de leur succès, les Polonais se montrèrent plus accommodants eu égard à l’autonomie du grand-duché, qu’ils venaient ainsi d’amputer : ils lui laissèrent ses ministres propres, sa trésorerie et son armée. Mais, séparé de ses provinces ukrainiennes, cet état perdit toute son importance et l’élément blanc-russien, laissé à lui-même cessa de jouer un rôle. L’influence de la politique, de la législation et de la civilisation polonaises s’étend sans rencontrer d’obstacle sur tout le pays. De leur côté, les pays ukrainiens, renfermés dans leur nouvelle frontière, se montrent moins résistants aux envahissements de la Pologne. La diète commune restera cependant le champ-clos, où se discuteront les affaires d’intérêt général, les questions nationales et religieuses.

Au cours des derniers siècles, dont nous venons d’esquisser les évènements, la ligne de démarcation entre les Blancs-Russes et les Ukrainiens, ne s’accuse point encore, les liens entre ces deux branches slaves sont resserrés par leur commune résistance, mais nous voyons se creuser le fossé, qui les séparera à jamais des Grands-Russes. Ces derniers restèrent, en effet, toujours sous la domination et en contact immédiat des Tartares du bassin de la Volga, tandis que l’occupation lithuanienne sauva du joug de la Horde d’Or les Ukrainiens, qui plus tard eurent encore à lutter opiniâtrement contre les « païens », représentés par les Tartares de la Crimée et par les Turcs. En revanche, ils n’échappèrent pas à une certaine dépendance du monde catholique, grâce à leurs relations avec les Lithuaniens et les Polonais.

La rivalité politique entre la Lithuanie et la Moscovie engendra des sentiments assez hostiles, qui les divisèrent définitivement. De plus, la création d’une église métropolitaine spéciale pour les pays ukrainiens et blanc-russiens, sous Vitovte, laquelle fut immédiatement frappée de l’anathème par le métropolite de Moscou, comme contraire aux règles canoniques, acheva cette séparation dans le domaine intellectuel et religieux.

Dorénavant ces deux groupes suivront des voies différentes : la Grande Russie se renfermera dans l’orthodoxie byzantine ; les Blancs Russes et les Ukrainiens essaieront toujours de s’entendre pour faire face aux prétentions de la Pologne et chercheront de concert des exemples en occident pour lutter contre son catholicisme. Nous sommes bien loin de la vie nationale slave orientale, dont le foyer était à Kiev, dans le bassin du Dniéper. Maintenant il y a trois centres et trois races : l’une se concentre autour de Moscou, les deux autres de Vilna et de Lviv (Léopol), quoique ces deux dernières restent encore unies intellectuellement surtout à cause du danger polonais. Au cours des XVe et XVIe siècles, elles paraissent tellement unifiées qu’on a peine à les distinguer l’une de l’autre : la langue, formée dans la pratique administrative du grand-duché leur est commune, les ouvrages littéraires et les écrivains circulent du midi ukrainien au nord blanc-russien, sans qu’il semble y avoir de frontière ethnographique. C’est qu’il n’y a pas, dans toute cette période, de centre prépondérant bien distinct de la vie intellectuelle et que par conséquent les traits nationaux ne nous apparaissent pas de loin bien spécialisés.

C’est seulement au dix-septième siècle, que la vie nationale se condensera à Kiev et que se manifestera décidément la nationalité ukrainienne. Mais parmi les circonstances, qui amenèrent cette démarcation d’avec les Blancs-Russes, il ne faut pas oublier l’acte susdit de 1569, qui laissait ces derniers dans les domaines du grand-duché de Lithuanie, tandis que les pays ukrainiens étaient rattachés à la Pologne.

Toujours est-il que les trois nationalités des slaves orientaux sont en train de se séparer définitivement et que leurs rapprochements postérieurs, voire même leur vie commune sous un même sceptre, n’effaceront jamais cette séparation.

XIV.
L’expansion polonaise en Ukraine.

Pendant les deux siècles, qui s’écoulèrent depuis l’acte de Krevo, en 1385, jusqu’à ceux de Lublin en 1569, l’envahissement de l’église catholique, de la colonisation, de la législation et de la civilisation germano-polonaises[7], produisit de grands changements dans l’organisation des pays ayant appartenu auparavant au grand-duché de Lithuanie.

[7] J’emploie à dessein ce double terme, parce que la Pologne des XIVe et XVe siècles et même celle du XVIe et du commencement du XVIIe siècle, bien qu’elle fût politiquement en lutte contre l’invasion allemande, n’en fut pas moins l’intermédiaire par lequel la civilisation, la législation et la colonisation allemandes se répandirent vers l’est. Les villes et les villages polonais furent réorganisés sur les principes des lois de Saxe (droit de Magdebourg) ; la colonisation allemande s’y établit (les villes les plus importantes étaient allemandes sans en excepter Cracovie et Léopol, surtout au XIVe siècle). Les artistes et les artisans étaient des émigrés d’Allemagne, des descendants d’émigrés ou étaient fournis par la population juive germanisée. Aussi dans sa marche vers l’orient la Pologne se sert-elle de cette organisation germanique. Ce n’est qu’aux XVIe et XVIIe siècles que la bourgeoisie commence à se poloniser et que les mœurs polonaises prennent un caractère vraiment national.

Les princes de la famille d’Iagaïl et l’aristocratie catholique lithuanienne, le nouveau clergé catholique, aussi bien que les grandes colonies organisées dans les villes d’après le droit allemand, tous avaient intérêt à ce que leur pays adoptât autant que possible le régime de la Pologne, où la noblesse jouissait de grands privilèges, où les colonies allemandes florissaient et où le clergé catholique exerçait une influence sans bornes. Sans doute, à l’époque des actes de Lublin les pays ukrainiens et blanc-russiens avaient déjà senti l’ascendant de la législation et de la civilisation polonaises, alors en pleine période de développement et il est probable qu’avec le temps, ils l’auraient éprouvé davantage. Mais l’incorporation directe, en 1569, fit tomber toutes les barrières, de même qu’elle abolissait de droit toutes les restrictions qui frappaient les citoyens polonais, résidant dans le grand-duché. Et cela eut des conséquences considérables pour la vie même du pays.

Maintenant c’est au roi qu’il appartient de distribuer les terres et de nommer aux emplois dans les pays de Volhynie, de Kiévie, de Bratslav et au delà du Dniéper, sans qu’il ait à faire de distinctions entre les Polonais et les indigènes. Il usera très largement de ce droit, surtout en Ukraine orientale, car, en Volhynie et dans la zone boisée de la Kiévie, il y avait une puissante classe de nobles locaux déjà en possession, tandis que le reste de la Kiévie et les contrées plus orientales avaient été dépeuplées par les dévastations tartares à la fin du XVe et au commencement du XVIe siècle. Ce n’est que dans la seconde moitié de ce siècle que la colonisation pourra reprendre ici, grâce à l’organisation militaire des cosaques, qui protégeront le pays contre les hordes. Des pays occidentaux arriveront en foule les paysans ukrainiens, cherchant des terres exemptes de servage et ils y constitueront la nouvelle population agricole. Mais, à l’époque dont nous parlons, une grande partie des terres étaient considérées comme sans maîtres, ou bien leurs possesseurs étaient trop faibles pour pouvoir les disputer aux hauts fonctionnaires ou aux magnats polonais, qui envoyaient leurs agents s’en emparer en vertu d’un privilège octroyé par le roi.

Aussi après 1569, tous ces favorisés s’empressent-ils de se faire allouer les terres dites « vacantes » et à se faire donner les emplois administratifs et les domaines qui en dépendent. A défaut de noblesse indigène les rois peuvent en investir des personnes d’origine polonaise. De cette façon, dans le courant d’un demi-siècle, cet immense pays très riche et très fertile qu’était l’Ukraine orientale, se trouva aux mains des magnats polonais. C’est un nouveau monde polonais qui se crée, où la noblesse emploie toute son énergie à exploiter toutes les richesses naturelles et à faire rendre son maximum au travail de la population. Cela joua un rôle prépondérant dans la politique de la Pologne à la fin du XVIe et dans la première moitié du XVIIe siècle.

De son côté, l’aristocratie ukrainienne — surtout en Volhynie, où elle se trouvait la plus nombreuse — jalouse de jouir des privilèges, qui lui avaient été accordés par l’acte de 1569, s’empressa de s’adapter à la vie polonaise. Les grandes familles, les simples nobles et même la bourgeoisie se hâtèrent de faire élever leurs enfants dans les écoles polonaises pour qu’ils puissent y acquérir les connaissances nécessaires aux carrières qui leur étaient ouvertes par la nouvelle organisation. A cette époque les jésuites établissaient leur renom d’éducateurs, aussi leurs écoles se remplissent-elles de jeunes ukrainiens. Des collèges se fondent même en Ukraine, pour accéder aux désirs des classes supérieures. Une fois leurs études achevées, les jeunes nobles sont envoyés à la cour du roi ou de quelque grand seigneur pour s’y faire aux belles manières et nouer des amitiés, qui les pousseront dans leur carrière. Pour les mêmes motifs, l’aristocratie ukrainienne cherche à s’apparenter avec les grandes familles polonaises, ou appellent à leur service, comme agents ou secrétaires, des petits nobles de Pologne. En un mot ils se modèlent en tout et pour tout sur les cours polonaises.

Dans les villes, grandes et petites, on introduisait l’organisation germano-polonaise, quelque peu modifiée par la pratique locale, qui mettait la direction municipale entre les mains des catholiques, ou tout au moins leur assurait la prépondérance. On sait que ce droit avait pour base le droit saxon (de Magdebourg), refondu dans une nouvelle version par les juristes polonais au XVIe siècle et appliqué dans la langue du pays. Ainsi sous l’influence de la pratique la vie locale se polonisait.

Il faut ajouter que le gouvernement et les grands seigneurs polonais faisaient tous leurs efforts pour propager dans les pays nouvellement incorporés la religion catholique, bâtissant des églises et des monastères pour légitimer en quelque sorte devant leur conscience les violences qu’ils commettaient en son nom. Car, c’est à cette époque de violente réaction catholique, que le roi Sigismond III Vasa, élève des jésuites et entièrement dévoué à leur cause, employait tous les moyens pour convertir la population orthodoxe ou tout au moins pour réunir les deux églises.

N’oublions pas non plus que c’était alors l’âge d’or de la civilisation polonaise. Le mouvement de la réforme lui insufflait une énergie créatrice, qui se manifesta, en particulier, dans l’épanouissement d’une littérature, aux traits pleins de noblesse, ce qui ne contribua pas le moins à lui attirer les sympathies de l’aristocratie dans les pays nouvellement incorporés.

On comprendra donc facilement le changement rapide d’aspect que subit l’Ukraine centrale et orientale au cours du demi-siècle, qui suivit les actes de 1569. Elle était menacée de ce qui était arrivé à l’Ukraine occidentale deux siècles auparavant.

Les mœurs des hautes classes, l’administration, la législation, la vie intellectuelle se polonisent très vite. Les grands emplois, la propriété, l’administration des villes se trouvent entre les mains de l’élément polonais ou polonisé, qui inonde le pays de ses agents et d’israélites. Ces derniers manifestent surtout leurs qualités en tant que fermiers des impôts ou monopoles sur les boissons spiritueuses, les douanes, les moulins, etc. Les grandes familles — comme les Ostrogsky, les Vichnevtsky, les Khodkevitch, etc. — qui étaient naguère les plus fermes soutiens de la vie nationale et de l’église orthodoxe, se montrent maintenant les protecteurs du catholicisme et de la polonisation. Le rôle de religion d’état est dévolu à l’église catholique et à l’église uniate, tandis que les orthodoxes sont exposés aux persécutions qui frappent les « dissidents ». La vie nationale ukrainienne est refoulée dans les classes inférieures, que les Polonais ont placées sous un régime insupportable.

XV.
Modifications sociales apportées par le régime polonais.

Résumons brièvement les transformations apportées par la législation et la pratique polonaise dans l’organisation sociale de nos pays.

La haute aristocratie ukrainienne, qui tenait auparavant le gouvernement, perd la plus grande partie de ses privilèges et tombe au rang de petite noblesse. Malgré toutes les promesses, elle perd chaque jour de son importance sociale et elle finira par disparaître complètement. A cet affaissement de la haute aristocratie correspond un renforcement de la petite noblesse polonaise ou polonisée. Elle est exemptée d’impôts, du service militaire et de presque toutes autres obligations. Déjà elle avait obtenu les droits les plus larges : elle nomme aux emplois, tranche les affaires locales à ses petites diètes et décrète à la diète générale des lois qui favorisent avant tout ses intérêts. Le pouvoir royal et en général tout pouvoir public était réduit au minimum ; la noblesse était jalouse de n’être contrainte par aucune restriction : se faire rendre justice contre un noble était chose impossible surtout pour un roturier. Quant aux sujets, ils ne pouvaient porter plainte contre leur seigneur.

Les villes, qui avaient été autrefois des centres de la vie politique, cessèrent de jouer un rôle. Le droit allemand les isolait de l’administration générale du pays, en faisait, en principe, de petites républiques autonomes, mais nullement rattachées entre elles, pas plus qu’aux organes centraux. En pratique cela les livrait sans défense à l’arbitraire de l’administration ou des seigneurs fonciers. Comme elles n’avaient aucune part à la confection des lois, qui se trouvait entre les mains de ces derniers, il en résulta pour elles une exploitation systématique, qui les conduisit à la ruine. Bientôt tout le commerce et l’industrie fut en la possession des israélites, qui avaient su le mieux s’accommoder à ces conditions défavorables. Quant à l’élément ukrainien, il passa au second rang dans les villes ; il formait la population des faubourgs, dépourvue du droit urbain. Le plus souvent, en effet, l’Ukrainien, en tant qu’orthodoxe, était privé du droit d’entrer en apprentissage et de faire partie des corporations de métiers. Pour cette même raison, il était à peu près exclu des emplois municipaux administratifs.

Ainsi l’élément ukrainien se trouvait relégué dans la classe paysanne, qui avait le plus à souffrir du régime polonais. Le droit polonais avait dans la forme aboli l’esclavage, mais la grande masse des paysans était pratiquement réduite à un état voisin du servage. Ils avaient perdu le droit de propriété sur le sol. La terre était considérée comme appartenant au seigneur foncier ou au roi et, dans ce dernier cas, elle se trouvait en la possession viagère soit d’un fonctionnaire, soit d’un noble, à qui elle avait été allouée en raison de ses services. Le paysan était attaché au domaine seigneurial sur lequel il était né et ni lui, ni ses enfants ne pouvaient le quitter sans autorisation. Le seigneur avait droit de vie et de mort sur ses sujets, il pouvait leur enlever leurs biens, les rouer de coups, sans qu’ils pussent se plaindre. Le roi lui-même ne pouvait pas s’immiscer dans les affaires des seigneurs avec leurs sujets. Seuls les paysans des domaines de la couronne dont l’usufruit avait été concédé aux familles nobles, pouvaient porter plainte devant le tribunal du roi. Encore était-ce une procédure si difficile que, dans les pays ukrainiens, c’était seulement les paysans de Galicie qui essayaient de s’en servir, et bientôt en usèrent-ils de moins en moins, car, même si le tribunal rendait un jugement en leur faveur, le seigneur n’en tenait généralement aucun compte.

Ainsi le paysan était dépourvu non seulement de tous droits politiques, mais aussi de tous droits civils et même naturels. On en était déjà arrivé là dans la première moitié du XVIe siècle. Il vint s’y ajouter, dans la seconde moitié du siècle, une extrême oppression économique et une exploitation éhontée de l’énergie productive des travailleurs des champs. Ce fut la conséquence de profonds changements économiques.

Jusqu’alors on n’avait exporté de l’Ukraine que du bétail, du poisson et des produits provenant des animaux, comme les fourrures, le cuir, la cire, le miel. Plus tard on avait transporté à l’étranger du bois et des produits dérivés, comme le goudron et la potasse, par les rivières flottables de la région baltique. Surtout la potasse, article très convoité et aisément transportable, avait attiré les agents des seigneurs de toutes les parties de l’Ukraine. Vers le milieu du XVIe siècle, on commença à envoyer du blé des pays ukrainiens en Angleterre, aux Pays-Bas, en France et en Espagne, par les ports de la Baltique. Le nombre des demandes pour cette denrée sur le marché européen causa un changement radical dans l’exploitation agricole des grands propriétaires fonciers.

Avant cet afflux de demandes, il n’y avait pas de raison pour se livrer à une culture très intensive, aussi n’exigeait-on pas des paysans de lourdes corvées : ils payaient leurs redevances soit en argent, soit en nature. On avait fixé comme base de cet impôt, souvent établi par le titre de fondation du village, le « lan » ou « voloka », qui équivalait environ à 20 hectares, de sorte que son taux était à peu près invariable. Si la terre du paysan se divisait, la redevance était aussi divisée, et les seigneurs, n’ayant aucun intérêt à les morceler, les lots concédés conservaient une certaine étendue et maintenaient des familles nombreuses dans un bien-être relatif.

Les demandes de blé pour l’extérieur poussèrent à l’augmentation de la production sur les grandes propriétés. On étend les surfaces ensemencées, on reprend des terres aux paysans, on leur assigne des lots plus petits, dont on favorise encore le morcellement pour grossir la classe de ceux qui, n’ayant pas de terres ou n’en ayant que très peu, ne peuvent payer de redevance et sont obligés de travailler chez les propriétaires. Dès que la corvée devint due par les détenteurs de terres sans qu’on tînt compte de l’étendue des lots, il y eut là un moyen de multiplier les têtes corvéables. Du reste les seigneurs ne se font pas faute d’aggraver les obligations des gens de la glèbe. Si, au XVe siècle, une tenure d’un « lan » est forcée de fournir à la corvée un homme pour quelques jours par an, ou tout au plus un jour sur huit, au XVIe siècle, dans l’Ukraine occidentale, qui était la plus grande productrice de blé, le paysan est forcé de fournir son travail souvent pendant six jours de la semaine.

La législation en vigueur ne laissait aucun remède à cette situation insupportable ; il ne restait plus que de s’insurger ou de prendre la fuite. Les temps n’étaient point propices au premier moyen : les insurrections n’éclatent qu’assez rarement. En revanche les évasions se multiplient de plus en plus. Certes le fugitif risque sa peau, puisqu’on le traquera comme une bête fauve, mais il peut atteindre la Podolie, où déjà la condition des paysans est moins précaire, ou même plus loin à l’est, « l’Ukraine », où les grands domaines commencent à peine de s’établir ; là la terre appartient « seulement à Dieu ». C’était le refuge espéré contre tous les abus de la noblesse.

XVI.
Antagonisme des nationalités.

Comme on a pu le voir — et nous tenons encore à le souligner — il n’y avait pas, à proprement parler, d’oppression exercée de la part des Polonais sur les Ukrainiens en tant que nationalité. La noblesse polonaise se considérait en toute sincérité comme la plus libérale du monde. Mais la première cause des restrictions et des persécutions était le conflit des religions. La Pologne avait emprunté à l’Europe du moyen-âge un ordre politique et social, qui avait pour base le catholicisme. Seul le catholique pouvait être citoyen, jouissant de tous ses droits dans l’état et dans la commune, de même que seul il pouvait remplir les charges publiques, indissolublement liées aux formes religieuses (serment, participation aux cérémonies de l’église). Un Ukrainien, en sa qualité d’adhérent au « schisme grec », n’était pas considéré comme véritablement chrétien. De là ces restrictions, ces incapacités légales de remplir les fonctions publiques, de faire partie des organisations politiques et même économiques, que la population ukrainienne ressentait si vivement.

Le gouvernement polonais employait beaucoup de zèle à convertir ses sujets et ne reculait même pas devant la contrainte, selon la maxime : compelle intrare. Il défendait, par exemple, de bâtir de nouvelles églises orthodoxes et de réparer les anciennes sans une autorisation préalable ; il ordonnait de rebaptiser les enfants issus de mariages mixtes et déjà baptisés d’après le rite orthodoxe ; il laissait les évêchés orthodoxes vacants et les faisait administrer par des catholiques. Mais tout cela n’aboutissait qu’à des résultats contraires à ceux qu’on se proposait, puisque les Ukrainiens n’en tenaient que davantage à leur église, qui constituait le seul lien qui les unissait et leur permettait de résister aux attaques, le drapeau autour duquel on se serre, le palladium de leur nationalité. Tout ce qui portait atteinte à la religion orthodoxe les frappait comme une défaite infligée à la nationalité ukrainienne, ou, comme l’on disait alors, à la nationalité russe[8]. Si le gouvernement polonais n’avait même pas eu l’intention d’opprimer le peuple ukrainien, ce dernier se serait considéré en fait comme tel, puisque la Pologne ne lui permettait pas de se développer suivant les formes traditionnelles de sa vie nationale.

[8] En opposition avec les Polonais, les Ukrainiens et Blancs-Russes se nommaient Russines, ou dans la forme latine Ruthènes. Cette appellation a persisté jusqu’à nos jours en Galicie, où les populations n’ont jamais eu l’occasion d’être mises en opposition avec les autres Slaves orientaux. Les Ukrainiens orientaux appellent les Blancs-Russes, les Lithuaniens et les Grands-Russes, catsapes, moscals ou moscovites. Le terme de « Petite Russie », introduit, comme nous l’avons vu, par les Grecs au XIVe siècle pour distinguer l’Ukraine occidentale de la Moscovie, n’a été employé que très rarement dans les relations entre les métropolites ukrainiens et ceux de Moscou ; il ne fut remis en usage que plus tard, comme on le verra plus loin, en 1654.

Une autre source de conflit gisait dans la structure sociale. A mesure que les classes supérieures ukrainiennes se ruinaient, tombaient en déchéance ou s’assimilaient aux Polonais, la vie nationale ukrainienne se retirait dans les classes inférieures. Il ne lui restait qu’une noblesse pauvre et rabaissée à qui toutes les carrières étaient fermées, le bas clergé orthodoxe, qui végétait péniblement, une bourgeoisie privée dans une grande mesure des droits municipaux, enfin, et surtout, la masse des paysans, pour qui la domination polonaise avait changé la vie en un enfer, comme le note l’écrivain français Beauplan, dans la première moitié du XVIIe siècle. Quant à ceux qui jouissaient de privilèges, ceux pour qui la Pologne était un paradis, suivant l’expression du même auteur, c’étaient seulement des Polonais, ou s’il y avait des « Russǐ », il y en avait si peu, que ce n’était pas la peine d’en parler. Ces derniers étaient d’ailleurs considérés par le peuple comme des « lakhes », des polonais ou comme « un os russe recouvert de chair polonaise ». Ainsi les Ukrainiens se voyaient opprimés non pas justement à cause de leur nationalité, mais cependant pour des causes résultant de cette nationalité.

Cela va sans dire, cette situation n’avait pu s’établir tant qu’il y eut une force de résistance dans ce qui se considérait comme la « Russie ».

Les princes, les boïards, le haut clergé, qui dirigeaient le pays avant l’invasion polonaise, furent les premiers attaqués, ripostèrent et succombèrent aussi les premiers. Dans l’Ukraine occidentale, en Galicie et dans les pays limitrophes, l’aristocratie était déjà abattue au XIVe siècle. Dans l’Ukraine centrale ainsi que dans la Russie Blanche, elle fit tous ses efforts pour soutenir, au XVe siècle, Svidrigaïl, qui, en défendant l’indépendance du grand-duché, lui promettait le retour à l’ancien état de choses et l’égalité politique avec les catholiques. Elle tomba avec Svidrigaïl, en 1435, et nous la voyons, dans la seconde moitié du XVe siècle, comploter un revirement avec l’aide des Moscovites ou des Moldaves.

Un de ces complots nous est connu, parce qu’il fut découvert par le gouvernement lithuanien en 1481. Comme principal personnage y figure le prince Michel Olelkovitch. Ce prince, offensé de ce que la principauté de Kiev, qui devait lui revenir à la mort de son frère, eût été transformée en une simple province ou palatinat et donnée en gérance à un gouverneur lithuanien catholique (1470), essaya de profiter du mécontentement soulevé par cet acte arbitraire pour faire un coup d’état avec l’appui de ses beaux-frères : le prince de Moscovie et le voïvode de Moldavie. Mais la trame fut découverte et le prince ainsi que ses partisans payèrent de leur tête.

Vers la fin du même siècle un nouveau mouvement se dessina parmi les princes des pays orientaux voisins de la Moscovie. Usant du droit, qui leur avait été reconnu par les anciens traités, de pouvoir changer d’allégeance, ils commencèrent à se placer sous la suzeraineté du prince de Moscou, prétextant les changements de politique du gouvernement lithuanien et, en particulier, son oppression de la religion orthodoxe. Le gouvernement moscovite déclara que, vu la gravité des motifs, il ne pouvait considérer comme obligatoires pour lui les restrictions imposées par la Lithuanie à ces changements de suzeraineté, et il aida de ses armes les prétentions des princes. Favorisé par le sort des armes, il s’annexa tous les pays de Tchernyhiv, et le prince de Moscovie profita de ce mouvement pour énoncer ses prétentions sur tous les « pays russes » en général, même ceux qui se trouvaient sous la domination de la Lithuanie, comme faisant partie de son patrimoine[9].

[9] Au XIVe siècle, Olguerd avait émis l’opinion que « toute la Russie devait appartenir à la Lithuanie ». Son dessein était de réunir sous sa dynastie tous les pays de l’ancien royaume de Kiev. Et comme cette dynastie se montra jalouse de conserver les traditions de Kiev, cela attira les pays slaves sous son égide. Mais au XVe siècle, au contraire, l’état protégeait la religion catholique, persécutait les orthodoxes pour les amener à adopter l’union des églises, les principautés étaient abolies et transformées en simples provinces, on écartait les princes et les boïards orthodoxes des fonctions publiques, conformément à l’union de 1385 et ses interprétations postérieures. Tout cela fit naître un mouvement contraire à la Lithuanie et qui favorisait sa rivale, la Moscovie. Les évènements, qui survinrent au tournant du XVe et XVIe siècle, firent germer dans les sphères moscovites l’idée d’un droit dynastique des princes de Moscou sur les pays du système de Kiev. Cela poussa les écrivains grands-russes à échafauder le système d’une Moscovie héritière des traditions politiques de Kiev, de sa civilisation et de la pensée nationale. La translation du métropolite de Kiev à Moscou, sembla donner une première base à ces prétentions, car, au fond, cette opinion que la Grande-Russie serait la vraie continuatrice de la vie de Kiev et non pas Halitch, Lviv et Kiev lui-même, ne repose que sur l’apparente succession de la hiérarchie religieuse et de la dynastie politique. En fait, comme nous l’avons vu, l’ancienne vie de Kiev a continué d’exister sans interruption à Vladimir de Volhynie, à Halitch, à Lviv, à Kiev et n’a jamais quitté le territoire de l’Ukraine.

Les résultats fâcheux de sa politique religieuse obligèrent le gouvernement lithuano-polonais à agir avec plus de circonspection. Il renonça à ses manœuvres, lorsque la transformation de la religion orthodoxe en église uniate eut causé l’intervention de la Moscovie. Mais cela n’apporta pas d’amélioration sensible au sort des populations ukrainiennes et blanc-russiennes. Quelques années plus tard de nouveaux mouvements insurrectionnels se produisirent. D’abord, en Kiévie, le prince Michel Hlinsky, comptant sur l’appui de Moscou et de la Crimée, souleva la population en 1507. La Moscovie en profita bien pour engager une nouvelle guerre contre la Lithuanie et lui arracher Smolensk, mais elle ne soutint pas l’insurrection en Ukraine, qui se termina sans résultats.

En Galicie, une grande insurrection éclata en 1490, avec l’aide de la Moldavie, où régnait alors Stéphane le Grand, le plus puissant des princes moldaves. Elle eut pour chef un certain Moukha de Valachie. Il avait avec lui 9000 paysans armés, au dire d’une source polonaise, qui souligne que les paysans de la Galicie méridionale (Pocoutié) y prirent part. Elle eut aussi le concours de la noblesse ukrainienne, comme nous le révèlent les documents. Un autre document nous informe que la noblesse locale prit également part, en 1509, aux expéditions des voïvodes moldaves en Galicie. La Moldavie restait encore sous l’influence intellectuelle de la Bulgarie, dont la civilisation était très proche de celle des Ukrainiens. Cela explique les liens étroits, qui existaient entre les deux pays, la participation fréquente d’ukrainiens dans les affaires moldaves et les espoirs que l’Ukraine occidentale oppressée fondait sur la Moldavie.

Mais ces mouvements du commencement du XVIe siècle, n’ayant réussi, ni à soulever les larges masses du peuple, ni même à unir entre elles les classes supérieures, n’eurent pour résultat que de démontrer l’impuissance de l’aristocratie. Elle était incapable d’une grande action et manquait de ressources pour cela. En conséquence, le rôle principal dans le mouvement national passe à la bourgeoisie de l’Ukraine occidentale. Et comme les moyens de cette bourgeoisie, malgré ses confréries et les forces intellectuelles et religieuses qui s’y rattachent, ne suffiront pas à faire triompher la cause nationale, alors ses défenseurs auront recours aux organisations cosaques de l’Ukraine orientale, qui tirent leurs forces des masses paysannes.

XVII.
La bourgeoisie des villes. Les confréries.

Les particularités de la vie urbaine, dont j’ai déjà parlé, faisaient sentir plus vivement, dans le cadre étroit des villes, l’antagonisme des nationalités, en même temps que l’activité des relations journalières favorisait la formation d’organisations nationales. Léopol (Lviv en ukrainien, Lemberg en allemand), alors le foyer de la vie économique et intellectuelle de l’Ukraine, « la métropole des artisans », le grand centre du commerce avec l’orient, attirait les éléments ukrainiens les plus actifs et les plus énergiques, leur fournissant l’occasion de ressentir plus particulièrement l’oppression nationale, puisque nulle part ailleurs on n’était gêné par tant de restrictions, on n’était écarté aussi systématiquement de la direction des affaires municipales. Cette ville était donc destinée à servir de berceau à la nouvelle organisation nationale.

La première fois que la bourgeoisie de Léopol manifesta son activité politique, ce fut contre les restrictions de toutes sortes que lui faisait subir le magistrat catholique de la ville. Cette tentative échoua, mais elle ranima les courages. Une affaire bien plus importante allait les mettre à l’épreuve : ce fut la question du rétablissement de l’évêché de Halitch, complètement déchu et supprimé de fait au milieu du XVe siècle. En tête du mouvement figurent les quelques familles de la noblesse orthodoxe existant encore en Galicie, mais c’est la bourgeoisie ukrainienne de Léopol, qui en constitue le nerf véritable. Grâce à des protections et en ne ménageant pas les cadeaux, on obtint du roi l’autorisation, que le métropolite ordonnât un évêque pour la Galicie orientale. Ce nouveau dignitaire fut installé à Léopol (1539), car l’ancienne résidence, Halitch, était complètement déchue de son ancienne splendeur.

Cet important évènement donna un nouvel essor à la renaissance de la vie nationale. Un exemple des organisations qui s’établissent dans ce but, nous est fourni par les confréries, qui se réorganisèrent probablement à l’époque de la fondation de l’évêché de Léopol.

Il existait des confréries déjà depuis longtemps autour des églises. Leur origine remontait aux fêtes et réjouissances de l’époque païenne, qui réunissaient autour des lieux sacrés les populations des contrées voisines. Ces fêtes, adoptées avec le temps par la religion orthodoxe, donnaient lieu à des festins populaires appelés « bratchini » ou banquets fraternels, qui se tenaient autour des églises. Nous en avons des relations du XIIe au XIVe siècle : on y recevait les étrangers, moyennant paiement, on y consommait des quantités de bière et d’hydromel et le bénéfice en était employé au profit du culte. Quand, au XVe siècle, le système des corporations, sous la forme de confréries de métiers, calquées sur le modèle allemand, commença à se répandre, les bourgeois ukrainiens et blanc-russiens adaptèrent leurs anciennes confréries à ce système, afin de leur donner une forme légale. C’est en Russie Blanche, à Vilna et, en Ukraine, à Léopol, que l’on trouve les plus anciens statuts des confréries orthodoxes, organisées sur le modèle des corporations et des confréries catholiques.

La principale confrérie de Léopol, sous le patronage de l’église de l’Assomption, dans le quartier « russe », avait été probablement réorganisée à l’époque de la fondation de l’évêché. Son statut lui donnait un caractère national : pouvaient en faire partie non seulement les citadins de la ville, mais aussi les habitants d’autres endroits et même les personnes n’appartenant pas à la bourgeoisie. Une fois admis, on ne pouvait plus en sortir. La confrérie de l’Assomption fut la mère des autres confréries, une sorte de représentation de la Russie galicienne. Les voïvodes de Moldavie sont en relation avec elle, ils envoient à « leurs amis », comme ils appellent les confrères, de l’argent et des cadeaux en nature pour leurs festins publics.

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, les confréries, et particulièrement celle de l’Assomption qui en était le centre, se trouvent en face de problèmes de plus en plus graves. La réaction catholique et la langue polonaise sortent victorieuses des luttes religieuses de la réformation protestante, les contrées centrales et orientales de l’Ukraine sont incorporées, l’aristocratie ukrainienne se polonise rapidement, l’église orthodoxe dépérit parce que les rois nomment arbitrairement aux évêchés des personnes incompétentes — n’y avait-il point là de quoi jeter l’alarme dans la conscience des patriotes éclairés ?

Dans la première moitié du siècle, l’église catholique avait traversé en Pologne une période critique. Mais le mouvement de la réforme s’éteignit bien vite dans le pays sous les efforts des jésuites, qui prirent alors une situation prépondérante. L’église régénérée et raffermie chercha une revanche de ses pertes récentes. L’église orthodoxe, dans son étroite dépendance de l’état lithuano-polonais, lui parut une proie facile, d’autant plus que la Moscovie, qui était considérée comme la protectrice de cette religion, en Ukraine et en Russie Blanche, pour avoir donné autrefois au gouvernement lithuanien des avertissements énergiques, se trouvait à cette époque (1580 à 1590) dans une situation précaire. Il n’y avait donc à craindre aucune intervention de sa part.

Comme les évêques orthodoxes, nommés par le gouvernement, étaient incapables de mener à bien les affaires ecclésiastiques, la population elle-même se vit dans l’obligation d’en prendre la direction, puisqu’elles avaient une si grande portée nationale. Il s’agissait surtout de rétablir la discipline ecclésiastique, d’épurer les mœurs du clergé et de développer son instruction, en un mot de relever le niveau intellectuel et moral de la nationalité ukrainienne, puisqu’elle se trouvait si intimement liée à sa religion traditionnelle. De 1570 à 1580, sur plusieurs points de l’Ukraine se forment, sous les auspices de quelques seigneurs, des petits foyers de culture intellectuelle : on établit des imprimeries, on fonde des écoles, des savants se groupent pour mettre au jour des publications. Il faut surtout citer Ostrog, la résidence des princes Ostrogsky, descendants de l’ancienne dynastie Kiévienne, dont les presses impriment entre autres ouvrages la première bible complète en langue slave (1580). Son école, que la tradition postérieure appela l’académie, fut le premier exemple d’une école supérieure ukrainienne.

Mais la faveur de quelques mécènes ne garantissait en rien l’avenir du mouvement national, puisque, comme nous l’avons vu, ces aristocrates se catholicisaient et se polonisaient rapidement. Tout espoir fondé sur les grandes familles (y compris celle des Ostrogsky) était implacablement déçu. Il fallait donc, sans avoir à compter sur elles, que les confréries bourgeoises prissent en main la cause nationale.

La confrérie de Léopol, racheta d’un israélite, à qui elles avaient été données en gage, les presses d’un réfugié moscovite, nommé Fédoroff et se mit à faire des collectes dans toute l’Ukraine afin de pouvoir établir une imprimerie. Ensuite, elle entreprit de fonder une école supérieure pour arrêter la polonisation, qui pénétrait la jeunesse fréquentant les écoles catholiques. Dans ce but, on demanda au patriarche d’Antioche, de passage à Léopol, d’inciter la population à contribuer pécuniairement à cette œuvre. En même temps, on décida de réorganiser la confrérie elle-même, pour la rendre plus apte à ses nouveaux devoirs et de faire appel aux sentiments religieux et patriotiques des Ukrainiens. Pour se conformer à cette ligne de conduite, les festins fraternels, qui avaient été jusqu’ici la raison d’être de la société, furent complètement abolis et les assemblées des confrères durent servir à répandre l’enseignement de la religion et de la morale. Ses membres s’astreignirent aux pratiques de la vie chrétienne ; ceux d’entre eux qui avaient commis des fautes furent réprimandés et les incorrigibles exclus.

On présenta un nouveau statut à la sanction du patriarche, qui non seulement en approuva les motifs, mais encore donna à la confrérie réorganisée des droits très étendus dans les affaires de l’église, pour mettre fin au désordre qui y régnait. Elle fut chargée de surveiller le clergé, de faire remarquer à l’évêque les manquements qui se produiraient, et, au cas où ce dernier se refuserait d’y mettre bon ordre, de le traiter en ennemi de la justice et de la vérité. Le patriarche décréta aussi que toutes les autres confréries seraient soumises à celle de Léopol.

Ces décisions furent sanctionnées ensuite par le patriarche de Constantinople, en tant que chef de l’église ukrainienne. Les confréries obtinrent ainsi, et celle de l’Assomption à Léopol en particulier, une importance considérable. Encouragées par de telles marques de confiance, pourvues de droits étendus, elles s’engagèrent avec ardeur dans les luttes autour des idées religieuses.

XVIII.
L’union des églises ; les luttes religieuses et nationales qu’elle provoqua. Première renaissance ukrainienne.

La réforme du calendrier, introduite par le pape Grégoire XIII et que le gouvernement polonais voulut imposer aussi bien à ses sujets orthodoxes que catholiques, fournit le prétexte à la première escarmouche politique et littéraire, d’un caractère très vif, qui servit d’introduction aux luttes plus sérieuses, qui s’engagèrent vers 1590. Le décret royal ordonnant de célébrer les fêtes religieuses suivant le nouveau calendrier, fut ressenti par les orthodoxes comme une immixtion inadmissible dans les affaires de leur église, qui ne pouvaient être réglées que par les décrets des conciles, pris au su et avec la participation du patriarche de Constantinople. Le principe étant inattaquable, leur cause triompha. Mais bientôt après surgit une question plus grave, dans laquelle le gouvernement se montra moins prompt à céder : il s’agissait de l’union des églises.

Depuis le jour où Casimir le Grand avait essayé de ramener les orthodoxes de l’Ukraine occidentale dans le sein de l’église catholique, en tentant de nommer des catholiques aux fonctions épiscopales de la hiérarchie schismatique, mais avait dû renoncer à son projet et revenir aux coutumes anciennes et légales, le gouvernement lithuano-polonais n’avait pas cessé un moment de vouloir forcer les dissidents à se soumettre au pape. Le plus souvent les archevêques et les évêques restaient sourds à toute persuasion, alléguant qu’ils ne pouvaient rien décider sans en référer au patriarche de Constantinople ; d’autres fois, ne pouvant éluder des ordres plus précis, ils se répandaient en compliments sans conséquences à l’adresse du pontife de Rome, faisaient des démarches pour arriver à un rapprochement et quelques-uns allèrent même assister aux conciles œcuméniques, qui se réunirent au XVe siècle. Mais tout cela n’aboutissait jamais à une véritable union, car le clergé et les populations orthodoxes s’y montraient opposés.

Les derniers essais de ce genre avaient été tentés au début du XVIe siècle, mais on avait dû y renoncer pour longtemps en face de l’attitude prise par la Moscovie et des coups qu’elle avait portés à ce propos à la Lithuanie. Mais lorsque la Moscovie déclina vers la fin du siècle, le moment sembla venu pour faire de nouvelles tentatives.

Les jésuites, fiers de leurs succès, entreprirent alors de convertir la Russie, dont l’état religieux était, à les en croire, désespéré : l’église orthodoxe ne pouvait, paraît-il, se relever, puisque la langue slave ne serait jamais propre ni à la littérature, ni à l’instruction des masses. Les circonstances semblaient, en effet, favorables à leurs projets : la discipline ecclésiastique s’était relâchée ; ni l’instruction, ni le degré de civilisation n’étaient au niveau des besoins du temps ; l’aristocratie se polonisait en masse. De plus un grand mécontentement se faisait sentir dans le haut clergé orthodoxe, causé par une immixtion jusque-là inconnue dans les affaires intérieures de l’église ukrainienne et blanc-russienne d’abord du patriarche d’Antioche, puis de celui de Constantinople, qui, vers 1588, reparut en Russie, ce que l’on n’avait pas vu depuis que le pays avait reçu le baptême. Ces suprêmes pasteurs séjournèrent à Léopol et à Vilna ; ils voulurent y remettre les choses en ordre par des moyens, qui ne furent pas toujours heureusement choisis et finirent par s’aliéner les évêques.

En particulier, l’évêque de Léopol, Balaban se sentit atteint par les droits que les patriarches, à l’encontre des usages canoniques, avaient accordés aux confrères, qui n’étaient, selon son expression, que « de simples paysans, des cordonniers, des selliers et des tanneurs ». Quand ils voulurent se mêler des affaires de son évêché, lui qui jusque-là les avait soutenus dans leurs efforts pour réformer l’éducation, les frappa d’anathème. Le patriarche ayant pris parti pour eux, Balaban en fut tellement vexé qu’il s’adressa à l’archevêque catholique de Léopol, en le priant d’affranchir l’épiscopat orthodoxe du « servage auquel le contraignaient les patriarches ». Il s’aboucha avec d’autres évêques mécontents et se mit d’accord avec eux pour reconnaître l’autorité du pape (1590). Le métropolite lui-même participa à la fin à ce mouvement et, dans les derniers mois de 1594, ils firent savoir leur intention au roi. Deux d’entre eux, Terletsky et Potiy se rendirent à Rome pour présenter formellement au pontife leur soumission.

Quoique tout cela eût été tramé en secret, le bruit s’en répandit dans la population et y souleva une grande irritation contre la trahison des évêques et contre les intrigues du gouvernement. Il s’en suivit une vive agitation politique, qui fit couler beaucoup d’encre. La population orthodoxe, à la tête de laquelle figurait le prince Constantin Ostrogsky, mais qui de fait était menée par quelques hommes de plume faisant partie de l’académie d’Ostrog, ou réunis autour des confréries de Léopol et de Vilna, exigea que l’on convoquât un concile pour tirer les choses au clair.

Il se réunit, en effet, en automne 1596, à Brest-Litovsk (Beresté en ukr.), mais seulement pour entendre proclamer l’acte d’union élaboré à Rome et formellement confirmé par le pape. Aussitôt les adhérents des anciennes traditions se retirèrent et s’étant formés parallèlement en concile, ils excommunièrent les évêques apostats et demandèrent au roi de les destituer. Cette fois le gouvernement tint bon : il prit sous sa protection les évêques uniates, reconnut légalement l’acte d’union, se mit à traiter les orthodoxes comme rebelles aux autorités ecclésiastiques et donna tous les postes vacants aux uniates, espérant ainsi de venir facilement à bout du « schisme orthodoxe ». C’est en vain que les vaincus essayèrent de mettre en mouvement les membres de la noblesse qui leur restaient, les seuls qui pussent faire entendre leur voix à la diète. Ces derniers essayèrent de faire passer et firent passer parfois des décisions exigeant la restitution de la hiérarchie orthodoxe. Le roi lui-même fut forcé, en 1607, de donner une promesse formelle à cet effet, mais rien ne fut exécuté et l’on s’employa plutôt à réaliser les desseins des jésuites tendant à exterminer l’église schismatique.

Cette lutte religieuse, qui éclata à la fin du XVIe siècle, eut vraiment un caractère national. On vit dans l’union un attentat contre la nation « russe ». On sentait arriver « la perte entière du peuple », la mort de la nation. Pour la première fois dans l’histoire du peuple ukrainien un élan généreux s’empara de toutes les classes, depuis la haute aristocratie jusqu’au petit paysan, une seule aspiration les anima pour atteindre ce but unique : sauver « la religion russe »[10] en tant que patrimoine national.

[10] Il faut bien se garder que l’emploi de ce terme n’amène une confusion. L’idée que l’on se faisait alors en Ukraine de la nationalité et de la religion russes n’impliquait pas plus que Moscou en fût le représentant, qu’elle ne l’impliqua plus tard, au XIXe siècle, en Galicie, où se conserva plus longtemps la vieille terminologie. Dans cette conception, le blanc-russien était encore un russe ou plutôt un russine, mais le moscovite ne l’était plus. On recourait à l’aide de la Moscovie ou de la Moldavie, comme à des pays liés, il est vrai, par une religion et des traditions communes, mais tout de même étrangers. Le profond éloignement des Ukrainiens pour les Moscovites ou Grands-Russes sera manifeste au XVIIe siècle ; mais déjà au XVIe siècle la conscience des Slaves orientaux cherche de nouveaux termes pour les distinguer : on applique le terme de ruthenus aux pays occidentaux et d’Alba Russia aux pays du nord. Au XVIIe siècle réapparaîtra le nom de « Petite Russie ».

Le mouvement intellectuel qui en résulta influença beaucoup la littérature. C’est à cette époque que se place la première renaissance ukrainienne. Pour répondre aux affirmations des polémistes catholiques qui prétendaient que le développement intellectuel de la « Russie » ne saurait avoir lieu que sur les bases de la religion catholique et par l’intermédiaire de la langue latine, les lettrés ukrainiens et blanc-russiens s’efforcèrent de démontrer les aptitudes intellectuelles de leur peuple. Publicistes et hommes politiques insistent sur la nécessité d’organiser l’enseignement supérieur « russe », afin de satisfaire aux besoins des classes élevées et les prévenir d’envoyer leurs enfants dans les écoles catholiques. L’école et le livre : tel est le mot d’ordre. (Un traité anonyme de Léopol « Perestoroha » insiste surtout sur ce point : il montre que les anciens ont donné à tort tous leurs soins à l’église et n’ont rien fait pour les écoles.) Des mesures effectives sont prises dans ce sens.

L’Ukraine aux XVIe et XVIIe siècles (avant l’insurrection de Chmelnytsky)

— — — frontière entre la Pologne, la Hongrie et la Moldavie.

— · — · — frontière entre la Pologne et le grand-duché de Lithuanie, avant les actes de Lublin (1569).

— ·· — ·· — frontière entre le grand-duché de Lithuanie au XVIe siècle (à partir de 1569 de la Pologne) et la Moscovie.

— ·· — ·· — ligne Romen-Briansk — frontière entre la Pologne et la Moscovie au XVIIe siècle (avant l’insurrection de Chmelnytsky).

· · · · · · · · frontières des provinces :

Comitats hongrois, habités par les Ukrainiens : I. Zemplin, II. Oujhorod, III. Bereg, IV. Marmaros, V. Ugotcha.

A) palatinat Russe ; A1 pays de Kholm, partie du palatinat Russe. B) Palatinat de Belze. C) Palatinat de Podolie. D) Palatinat de Podlassie. E) Palatinat de Beresté. F) Palatinat de Volhynie. G) Palatinat de Braslav. H) Palatinat de Kiev. I) Palatinat de Tchernyhiv. J) Territoire des Zaporogues (Nyz).

Et maintenant la littérature se met à fleurir. Dans les deux camps surgirent des théologiens et des polémistes distingués : chez les orthodoxes : Hérazime Smotritsky, Basile le clerc, Jean de Vychnia, Philalète Bronsky, Stephan Koukol-Zizany, Maxime-Melety Smotritsky ; du côté des uniates : Potiy. Naturellement ces polémiques avaient surtout un caractère théologique, mais elles touchaient aussi à des sujets d’intérêt politique, social et national, puisque la question religieuse était placée au centre de la vie nationale. Dans les œuvres de Jean de Vychnia, le lettré le plus éminent de cette époque, nous trouvons des pages, où passe un souffle patriotique, comme nous n’en avions pas rencontré depuis la chanson d’Igor. Nous y découvrons aussi une immense sympathie pour les masses opprimées, de vrais traits de démocratisme. N’est-ce pas là un précurseur de Chevtchenko ?

C’est le trait caractéristique de ce mouvement littéraire, qu’il veut conquérir toutes les classes de la population, les plus basses aussi bien que les plus hautes. Théologiens et exégètes, prédicateurs et publicistes, tous s’efforcent de rapprocher la vieille langue rituelle de la langue parlée par le peuple, le prototype de l’ukrainien d’aujourd’hui. En fait quelques traités et sermons (ceux d’Hérazime Smotritsky, de Jean de Vychnia, de Potiy et d’autres) s’en rapprochent extrêmement.

A côté de cette littérature écrite, fleurit la poésie profane en langue purement vulgaire, qui malheureusement ne fut pas jugée digne d’être imprimée. Cependant le philologue tchèque contemporain, Jan Blahoslav, nous a conservé dans sa grammaire, achevée en 1571, le texte d’une chanson sur « le Voïvode Stepan » qui nous donne un spécimen de la langue vulgaire parlée à cette époque en Ukraine occidentale, d’ailleurs très voisine de celle d’aujourd’hui. La mémoire populaire a aussi sauvé de l’oubli non seulement des chansons séparées sur certains évènements mais des cycles entiers, qui se sont transmis de bouche en bouche jusqu’à nos jours et dont les particularités de forme nous révèlent l’origine ancienne. Ce sont par exemple les récits chantés des invasions turques ou tartares et les complaintes sur l’esclavage chez les infidèles, qui se rattachent évidemment aux chansons serbes et témoignent aussi qu’elles datent de l’époque où les bardes et improvisateurs serbes étaient très nombreux en Pologne et en Ukraine, c’est-à-dire au XVe et XVIe siècles[11].

[11] Le cadre de ce livre ne nous permettant pas de nous étendre davantage sur ce mouvement littéraire ni sur la poésie ukrainienne de cette époque, nous renvoyons le lecteur qui pourrait s’y intéresser à l’Anthologie et à l’Histoire de la littérature ukrainienne.

XIX.
Les cosaques deviennent les représentants des intérêts nationaux. Les débuts de leur organisation.

La lutte politique engagée par le peuple ukrainien pour la défense de ses intérêts vitaux à la diète de Pologne rendit manifeste qu’il serait bien difficile de faire triompher cette cause sur le terrain parlementaire. Les chances diminuaient tous les jours : la noblesse, qui pouvait seule faire entendre sa voix, diminuait et se polonisait de plus en plus. Sans son appui, les confréries bourgeoises ne se sentaient plus de force à résister. D’ailleurs Léopol, et par conséquent la bourgeoisie ukrainienne qui y résidait, était, en tant que centre commercial, sur le seuil de la décadence.

Le gouvernement ne cessait de poursuivre sa politique d’extermination envers l’église orthodoxe : il ne nommait plus aux fonctions épiscopales que des uniates. Déjà les prêtres manquaient, faute d’évêques pour les ordonner. Une sombre inquiétude s’empara des patriotes ukrainiens.

Dans cette pénible situation, ils tournèrent leurs yeux vers une nouvelle force qui naissait sur les ruines de l’Ukraine orientale. C’étaient les cosaques, qui vers la fin du XVIe siècle avaient déjà acquis une puissance politique et sociale.

Ce n’était pas chose facile pour les représentants de l’église orthodoxe, élevés dans les traditions d’une étroite union, sinon avec le gouvernement — ces temps étaient passés — du moins avec l’aristocratie et la bourgeoisie, que de faire appel à une puissance sociale d’aspect si révolutionnaire. Mais il n’y avait pas d’autre issue : le clergé, les lettrés et tous ceux qui avaient à cœur les intérêts ukrainiens cherchent refuge « sous l’aile des braves Zaporogues ».

A vrai dire, pendant son existence plus que séculaire, l’organisation des cosaques avait subi de grands changements, qui facilitèrent ce rapprochement. Le temps où ils n’étaient que de simples brigands des steppes était bien passé. Les Zaporogues formaient déjà une armée bien organisée, s’étant assimilé une grande partie des idées chevaleresques de l’Europe occidentale et la plupart des usages militaires de la Pologne. Ils avaient à leur tête beaucoup de nobles suffisamment instruits et des gens sortis des nouvelles écoles ukrainiennes, qui sympathisaient par conséquent avec les chefs du mouvement ukrainien contemporain.

L’organisation des cosaques ukrainiens[12] date de l’époque où l’Ukraine orientale eut à subir les dévastations des incursions des Tartares de la Crimée et des Turcs, à la fin du XVe et au commencement du XVIe siècle. L’appellation même « cosaque » est d’origine turque ou tartare. Elle désignait un errant, qui vit de guerre et de brigandage, ou tout aussi bien un homme libre sans métier défini, n’appartenant à aucun groupement social déterminé. Dans les documents du XIVe et du XVe siècles, on fait souvent mention de ces « cosaques », qui cherchaient du butin dans les steppes du littoral de la Mer Noire. Leur nationalité est le plus souvent inconnue ; ce sont la plupart du temps des Tartares, mais il y a aussi des Ukrainiens et bien d’autres aventuriers de la steppe.

[12] Nous nous occupons ici seulement des cosaques ukrainiens formés sur le Dniéper inférieur ou « Nyz », d’où le nom de Nyzove voisko, armée du Nyz ou Zaporogues. A cette même époque se formait sur le cours inférieur du Don un autre groupe de cosaques, composé en majeure partie de grands-russes, quoique les Zaporogues n’y fussent pas étrangers, puisque, d’après un contemporain, l’armée du Dniéper et celle du Don vivaient entre elles « comme un frère avec sa sœur ». L’armée du Don resta toujours sous l’autorité du tzar de Moscou et ne joua jamais, malgré l’éclat de ses exploits militaires, un rôle politique ou national aussi important que celle du Dniéper.

Quelques documents des environs de 1490 parlent de cosaques, qui sont sans aucun doute ukrainiens. En 1492, le Khan de la Crimée se plaint que des Kiéviens et des Tcherkassiens aient pillé un bateau turc près de l’embouchure du Dniéper et le grand-duc de Lithuanie lui promet de rechercher les coupables parmi les cosaques de l’Ukraine. Un an plus tard, les gens de Tcherkassy mettent au pillage la forteresse turque d’Otchakiv et le Khan appelle les auteurs de ce méfait des cosaques. Dans la charte des privilèges octroyée, en 1499, à la ville de Kiev, il est fait mention de cosaques, qui descendent des pays en amont du Dniéper vers les steppes et retournent en passant par Tcherkassy et Kiev avec du poisson frais, salé et séché. Nous voyons donc les gens qu’on appelait cosaques dans des situations bien diverses : ce pouvaient être des gens de la steppe exerçant un commerce ou un métier, soit des errants vivant de pillage, soit des hommes de troupe qui défendent les frontières. C’est en ces diverses qualités qu’ils figureront encore dans la première moitié du XVIe siècle. Avant cette époque on ne les trouve mentionnés que très rarement, parce que le « cosaque » était plutôt l’homme d’un métier, peu estimé du reste, que le membre d’une classe sociale déterminée. Des citadins, des paysans, des gens de service, des fils de nobles s’adonnent pour un temps au métier de cosaque. Du reste, ils ne pouvaient être très nombreux puisque les pays situés le long du Dniéper en aval de Kiev étaient très peu peuplés.

Par suite des épouvantables dévastations commises par les hordes de Crimée, la population dans les dix premières années du XVIe siècle avait presque entièrement disparu dans les contrées situées au sud et à l’est de Kiev. Il n’y restait que quelques fortins échappés à la destruction. Abandonnée à elle-même la nature s’épanouit avec une luxuriance inouïe. Les contemporains nous parlent de ce pays comme d’un eldorado où l’on trouve à foison le gibier, le poisson et le miel sauvage, et si sa renommée est évidemment exagérée, du moins ne manque-t-elle pas de frapper les imaginations. Les habitants des contrées voisines, particulièrement ceux qui s’étaient enfuis dans la zone boisée à l’approche des Tartares ou leurs descendants, ne peuvent résister à son attrait. Au risque de leur vie, ils se mettent à exploiter pendant la saison ces richesses naturelles. Ils s’organisent en groupes, afin de pouvoir repousser à main armée les agressions : au printemps ils vont occuper les « retraits » de la steppe, s’y livrent à la pêche, à la chasse ou à la récolte du miel et, l’hiver venu, rentrent chez eux chargés de butin. Dès qu’il leur sera possible, ils construiront des cabanes pour passer l’hiver sur place et se fonderont ainsi une existence à demi-sédentaire. Nous assistons à un de ces retours des migrations ukrainiennes vers la steppe comme il s’en est tant produit aussitôt que le danger d’une nouvelle catastrophe semble à peu près conjuré. Seulement, cette fois, ces nouveaux colons de la steppe ne s’appellent plus les Anthes comme au VIe siècle, ni « Brodniks » comme au XIIIe, mais ils portent le nom turc de « cosaques » et les documents nous renseignent enfin sur ce mouvement de population tel qu’il s’était bien des fois produit, sans qu’on en eût jamais noté les détails.

Ce qui poussa cette population, à demi guerrière, à demi professionnelle, à se fixer dans les steppes et hâta ainsi sa transformation en une classe sociale déterminée, ce furent les exigences fiscales des gouverneurs des frontières, qui frappaient de droits exorbitants les cosaques qui rentraient dans leurs quartiers d’hiver. Pour ne pas laisser entre leurs mains la plus grande partie d’un butin souvent acquis au risque de la vie, les cosaques bâtissent sur leurs terrains mêmes de chasse ou de pêche de petits fortins, entourés d’abattis de bois, appelés « sitches », afin de pouvoir se défendre contre les Tartares. Ils peuvent ainsi s’installer fixement et bientôt ils formeront une organisation qui dominera toute la contrée du bas Dniéper. Leur centre est la « Zaporoguie », c’est-à-dire la contrée située au-dessous des cataractes du fleuve, qui opposaient un obstacle infranchissable aux gouverneurs lithuaniens et polonais, tandis que les nombreux îlots et les forêts de roseaux barraient la voie aux galères turques qui essayaient de remonter le fleuve venant de la mer.

Vers 1550, un prince ukrainien, Démétrius Vychnevetsky, séjournant chez les cosaques, fonda un point de ralliement pour toute la « Zaporoguie » dans l’île de Khortytsia. C’était, en effet, la coutume et une sorte de sport aristocratique des seigneurs ukrainiens et même polonais d’aller partager durant une saison les périls des expéditions avec les cosaques, qui s’étaient déjà acquis une haute renommée de valeur guerrière. Le gouvernement lithuanien avait été plusieurs fois auparavant saisi du projet de bâtir dans cette île une forteresse contre les Tartares. En particulier, il en avait reçu maintes fois l’offre, entre 1520 et 1530, du célèbre gouverneur de Tcherkassy, Dachkovytch, devenu fameux par ses luttes contre les infidèles et inscrit plus tard, pernefas, pour ses exploits dans la liste des hetmans des cosaques. Mais Vychnevetsky réalisa ce projet, il bâtit avec les cosaques la forteresse de Khortytsia, puis il entreprit contre la Crimée une lutte plus mémorable par l’effet qu’elle produisit que par sa durée. Du reste il s’employa en de vastes combinaisons internationales, visita la Turquie, fit un voyage en Moscovie, où il suggéra de s’unir avec la Lithuanie pour dompter la Crimée. Finalement, il périt dans une insurrection qu’il avait soulevée en Moldavie contre les Turcs. Sa mort fut chantée comme celle d’un héros par la poésie populaire. Au demeurant, l’influence de son œuvre se fit sentir longtemps dans l’organisation des cosaques et dans leur politique.

Des simples rançonnements de bergers tartares, à quoi se réduisaient le plus souvent leurs expéditions dans la première moitié du XVIe siècle, les cosaques, en s’organisant, passent à des projets plus étendus : ils constituent maintenant une puissance politique indépendante, envoient d’audacieuses expéditions dans les contrées turques et tartares, s’immiscent dans les affaires de la Moldavie et se concertent avec la Moscovie et l’Autriche dans le but de lutter contre les musulmans. Cela ne manquait pas de faire du bruit dans le monde, à une époque où les pays méditerranéens tremblaient devant le croissant et où l’Ukraine entière résonnait des « chants des esclaves », gémissant sur le sort des captifs entre les mains des infidèles. L’armée des cosaques — exercitus est le terme maintenant accepté — acquiert un énorme prestige, qui attire dans ses rangs tous les gens avides d’aventures, non seulement de l’Ukraine, mais de bien au delà de ses frontières.

Néanmoins, ces hardies incursions des cosaques dans les villes musulmanes mettaient dans une fâcheuse posture le gouvernement lithuano-polonais qui, depuis bien longtemps, payait un tribut annuel à la horde pour en prévenir les attaques et qui n’envisageait pas sans appréhension la perspective d’une guerre avec la Sublime Porte. Pour neutraliser en quelque sorte l’initiative des cosaques indépendants, il créa un corps de cosaques officiels, sous le commandement d’un chef polonais, équipés aux frais du trésor et pourvus de certains privilèges, par exemple de celui de n’être soumis qu’à l’autorité et la juridiction de leurs chefs militaires.

Malgré tout, ces « réorganisations » maintes fois entreprises, dans la seconde partie du XVIe siècle, par les rois Sigismond-Auguste, Stephan Batori et Sigismond Vasa, n’aboutirent à rien, car ce ne fut jamais qu’une faible partie des cosaques qui se mirent à la solde du gouvernement et encore ne la recevaient-ils que très irrégulièrement. Entre temps le nombre des cosaques s’augmentait toujours, leur puissance croissait, si bien que finalement exaspérés par les embarras, voire même les répressions, que le gouvernement et l’administration locale ne leur ménageaient pas, leurs « hetmans[13] », dès l’année 1590, déclarèrent ouvertement la guerre à l’administration polonaise et aux magnats en général.

[13] Hetman — ce mot polonais, emprunté du tchèque (allemand Hauptmann, chef) était le titre officiel que portaient le chef et le sous-chef de l’armée polonaise. On l’appliquait aussi dans le langage usuel aux chefs cosaques.

C’était justement l’époque des luttes religieuses déchaînées par le projet d’union des églises : les cosaques s’en mêlèrent. La guerre dura plusieurs années ; les cosaques répandirent la terreur dans le bassin du Dniéper, dans la contrée de Braslav, en Volhynie et en Russie Blanche. Mais au début de 1595, le gouvernement polonais, après s’être rendu les mains libres d’autres côtés, fit avancer ses troupes en Ukraine. Leur chef, l’hetman Jolkievski, en habile stratège, se porta d’un trait jusqu’au fond du pays, sans laisser aux cosaques le temps de se réunir, vint poser le siège devant leur camp de Loubny, non loin de la frontière moscovite et les força de capituler.

Ce coup anéantit la puissance des cosaques pour un temps et une certaine dépression se fit sentir dans leurs rangs. Le gouvernement profita de cette victoire pour mener à terme l’union des églises, en prenant une attitude ferme à l’égard des orthodoxes. Mais déjà l’organisation cosaque avait poussé de fortes racines dans la masse paysanne ukrainienne, ce qui lui permit de récupérer avec usure en très peu de temps ses forces perdues.

XX.
La population afflue en Ukraine orientale, qui redevient le centre de la vie nationale. L’époque de Sahaïdatchny.

Par un concours de circonstances favorables, l’Ukraine orientale se trouva à cette époque transformée et replacée à la tête de la vie nationale.

Parmi les facteurs de cette transformation, il faut mentionner :

Le développement de l’organisation cosaque, qui mit un terme aux incursions tartares, rendant ainsi possibles les progrès de la colonisation agricole et de la vie urbaine.

L’afflux d’un grand nombre d’émigrants venant de l’occident et aussi de la zone boisée (Polissie), en grande partie paysans ukrainiens, qui venaient chercher ici un refuge contre le régime des seigneurs.

L’arrivée dans ces contrées de la noblesse polonaise, qui vient faire valoir ses prétentions sur la terre et les paysans qui s’y sont installés, soulevant de violentes protestations dans tout le peuple.

Enfin la création d’un nouveau centre ecclésiastique à Kiev, où recommencent à être rassemblées les ressources intellectuelles du mouvement ukrainien.

Tout cela changea le rôle qu’allait jouer « l’Ukraine » dans l’histoire du peuple ukrainien et ce terme même allait prendre une toute autre signification. Le nom d’Ukraine avait été donné au territoire dévasté par les Asiates ; c’était le nom de la contrée de Péréïaslav, au XIIe siècle, à l’époque des Polovetses. Ukraine signifie pays frontière, où l’état ordinaire est l’état de guerre, ces contrées que l’on appelait dans l’Europe occidentale les « Marches ». Tout le bassin du Dniéper, à l’exception de la zone boisée, était devenu vers la fin du XVe siècle un pays de « marche ». On y vivait dans un état bien éloigné des conditions ordinaires ; l’expression « comme en Ukraine » s’appliquait à toute action qui ne cadrait pas avec les lois reçues.

Mais le pays conserva ce nom même après qu’il eut été colonisé de nouveau à la fin du XVIe siècle. Au XVIIe siècle, il s’appliquait au bassin du Dniéper, bien qu’il fût entièrement peuplé, et lorsque la colonisation ukrainienne s’étendit vers l’est au delà des frontières de la Moscovie, on appela les nouveaux territoires l’Ukraine « Slobidska », c’est-à-dire récemment colonisée, pour les distinguer des anciens. Probablement la circonstance que ces pays n’entraient pas dans les cadres ordinaires de la juridiction polonaise servit à maintenir l’usage de ce terme. Tout ce qui s’étendait au delà de Sloutche, c’est-à-dire au delà des frontières du palatinat de Volhynie, c’était l’Ukraine.

La plupart des contrées ukrainiennes se trouvèrent ainsi porter ce nom, mais il n’avait pas encore tout de même un sens pan-ukrainien. Les cas où on le trouve employé dans cette acception générale sont très rares. Ainsi la Volhynie restait toujours la Volhynie et le Palatinat Russe Palatinat Russe, sans être généralement compris sous le nom d’Ukraine. Ce qui empêcha cette dénomination de prendre dès lors une portée plus large, ce fut la renaissance des anciennes traditions kiéviennes, en même temps que Kiev redevenait le foyer de la vie nationale, remettant ainsi en vogue le terme « Petite Russie ». Avec le dépérissement de l’autonomie de la « Petite Russie » à la fin du XVIIIe siècle, le nom d’Ukraine reprendra sa signification dans le sens national le plus étendu.

Revenons aux changements subis par l’Ukraine orientale à la fin du XVIe siècle et aux migrations des masses ukrainiennes vers l’est. Les seigneurs reprennent les terres, les impôts deviennent plus lourds, surtout la corvée devient de plus en plus insupportable : les paysans de la Galicie et des contrées du bassin du Boug prennent la fuite en masse. Ils émigrent en Podolie et en Volhynie, mais ils y sont poursuivis par les prétentions des seigneurs ; ils s’enfuient plus loin. Dans le dernier quart du XVIe siècle, les contrées de Bratslav (bassin du Bog) se peuplent rapidement, ainsi que la Kiévie septentrionale et occidentale ; dans la première moitié du XVIIe siècle, c’est le tour de la Kiévie méridionale et des contrées au delà du Dniéper. En l’espace de quelques années surgissent des centaines de villages et bourgades et même des villes considérables.

Mais les colons se trompaient lourdement quand ils espéraient, en se fixant dans ces contrées à peine protégées des Tartares par l’armée cosaque, échapper à l’avidité des seigneurs polonais. Ils les avaient sur leurs talons, sinon eux-mêmes du moins leurs prétentions.

Comme nous l’avons dit, l’acte de 1569 ouvrait ces pays à la convoitise des nobles polonais. Ils ne se firent pas faute de solliciter du roi la tenure de ces terres « vacantes » et ils l’obtenaient d’autant plus facilement qu’on ne se donnait point la peine de vérifier, si elles se trouvaient déjà en la possession de quelqu’un. A peine les colons avaient-ils eu le temps d’installer leur ménage, que les agents des seigneurs (eux-mêmes n’avaient garde de s’y montrer) se présentaient, munis d’un bref les autorisant d’user des droits seigneuriaux. Ou bien, c’étaient des Israélites fermiers d’impôts ou investis du monopole soit des moulins, soit de la production et vente des spiritueux. L’absence des exploitations seigneuriales « affranchissait » pour le moment le paysan de contributions et de corvées, mais on s’était hâté d’installer des péages ; citadins et paysans étaient obligés de faire moudre leur blé au moulin seigneurial, d’acheter dans les tavernes du fisc l’hydromel, la bière et l’eau-de-vie qu’il leur était défendu de fabriquer eux-mêmes.

Sans doute ces restrictions étaient bien moins gênantes que celles qu’on avait eu à subir dans l’ancienne patrie, mais il n’en est pas moins vrai que l’on ne s’expose pas au danger tartare pour rester sous la coupe seigneuriale, si légère soit-elle, d’autant plus que les allégements accordés n’étaient que provisoires. Aussi voyons-nous la population des bourgades et des campagnes s’opposer énergiquement aux prétentions des seigneurs et c’est l’organisation cosaque qui fournissait un moyen juridique d’y échapper.

Comme on l’a vu, le gouvernement polonais en prenant les cosaques à son service pour prévenir leurs coups de tête, leur avait octroyé certains privilèges, notamment de n’être soumis à aucune autre autorité ou juridiction qu’à celles de leurs chefs ; ils ne payaient aucun impôt et ne devaient d’autres prestations que le service militaire. Cela s’entendait naturellement des cosaques dûment inscrits sur les registres officiels et à la solde de l’état. Mais comme, en fait, ce dernier se servait de tous les cosaques, aussi bien non-enregistrés qu’enregistrés et qu’il ne payait pas plus les uns que les autres, il en résulta qu’il se forma la notion d’une immunité cosaque indépendante de toute régistration ou même d’un agrément préalable du gouvernement.

Tout individu qui était au service militaire pour la défense des frontières et prenait part aux expéditions à l’appel des chefs de cosaques, faisait ainsi partie de leurs organisations et se considérait en conséquence libre de toutes autres obligations vis-à-vis soit des grands propriétaires fonciers, soit des fonctionnaires de l’état.

Les colons, citadins et paysans, conçurent l’idée de profiter de cette immunité cosaque, afin d’échapper aux prétentions des seigneurs. En masse, des villages entiers, presque des villes entières se reconnaissent membres des organisations cosaques, d’autant plus qu’en Ukraine tout le monde est obligé par le simple état des choses à porter les armes et à participer à la défense du pays. Puis, en conséquence, on se refuse à toute obligation vis-à-vis du seigneur, on ne reconnaît plus ni son autorité, ni la compétence de ses tribunaux, on devient des « désobéissants » comme s’expriment les recensements de l’époque.

Comme conséquence le nombre des cosaques se monte à des dizaines de mille. Leurs colonels deviennent les gouverneurs des vastes territoires habités par les troupes, qui ne reconnaissent pas d’autre autorité. L’hetman élu à l’assemblée des cosaques est véritablement le chef de toute l’Ukraine orientale.

Ni le gouvernement, ni l’administration, ni les seigneurs polonais ne veulent admettre, bien entendu, une interprétation aussi large de l’immunité cosaque. Ils insistent pour que ceux qui ne sont pas enregistrés se soumettent aux seigneurs et aux fonctionnaires de l’état, pour que le droit cosaque ne soit reçu en règle générale que sur les terres du roi et que ceux qui veulent en jouir quittent les domaines des seigneurs. De là des conflits, des discordes et des insurrections. Néanmoins l’organisation cosaque prit des forces et ses chefs se trouvèrent être les maîtres de l’Ukraine.

Le premier quart du XVIIe siècle s’est à peine écoulé que cet état des choses est clair pour tout le monde. Quiconque fuit les persécutions religieuses ou la tyrannie des seigneurs est sûr de trouver asile auprès des chefs cosaques.

Grâce à leur aide, le monastère des cavernes à Kiev, qui avait traversé dans une triste isolation ces siècles de dévastations, retrouve ses biens dilapidés par différents seigneurs et tient tête au roi et aux uniates. Son supérieur Élysée Pletenetsky, qui sortait de la petite noblesse ukrainienne de Galicie, fait venir de son pays des hommes instruits, une imprimerie et commence à publier des livres sur une grande échelle. Il se forme aussi à Kiev, en 1615, une confrérie, où un nombre « immense » de gens se font inscrire, en tête les savants ecclésiastiques de l’entourage de Pletenetsky et l’hetman des cosaques lui-même avec toute son armée, prenant ainsi sous son égide la nouvelle institution. La confrérie ne tarda pas à établir une école, à la tête de laquelle fut placé encore un Galicien, Boretsky, ancien « didascal » de la confrérie de Léopol et plus tard métropolite. C’est dans cette dernière ville qu’il se rend avant tout pour y chercher des instituteurs et des livres. De cette façon, grâce à l’apport de la Galicie, se reforma un centre intellectuel, qui allait pour longtemps détrôner Léopol, où la confrérie traversait une crise pénible, tandis que Kiev ne manquerait plus de ressources (en premier lieu les trésors du monastère des cavernes) et surtout jouirait de la protection de l’armée cosaque.

Cette armée était alors commandée par un Galicien de la petite noblesse des environs de Sambor, Pierre Sahaïdatchny, ancien élève de l’école d’Ostrog et, par conséquent, en communauté de sentiments avec les cercles de Kiev. Très populaire dans l’armée, en même temps que bien vu du gouvernement à cause de ses mérites, il était à même d’assurer au mouvement national de Kiev la liberté et la sécurité. Ce fut du reste une des personnalités les plus distinguées que l’organisation cosaque ait jamais produite. Habile stratège, autant qu’administrateur et homme politique de talent, il arriva à la tête de l’armée cosaque, ou zaporogue, comme elle était officiellement appelée, à un moment où la Pologne, engagée dans une guerre longue et acharnée à propos de la succession au trône de Moscovie, avait plus que jamais besoin des cosaques et se montrait moins rigoureuse à leur égard pour gagner leur sympathie. Ils étaient alors les maîtres incontestés de l’Ukraine et les pays voisins étaient pleins du bruit de leurs exploits en Turquie.

C’était en effet l’époque des audacieuses expéditions maritimes sur les côtes de l’Asie Mineure, à Sinope, à Trébizonde et même à Constantinople. Le sultan lui-même, ne se sentant pas en sûreté dans son palais, menaça la Pologne d’une guerre de représailles et envoya de fait, en 1620, une grande armée, qui battit les troupes polonaises. Dans cette défaite près de Tsetsora, qu’il aurait probablement évitée s’il avait obtenu l’aide des cosaques, Jolkievski trouva la mort sur le champ de bataille.

Les Kiéviens essayèrent de profiter des embarras du gouvernement polonais pour rétablir la hiérarchie orthodoxe, qui avait été peu à peu supprimée au cours des 25 dernières années. Justement le patriarche de Jérusalem se trouvait de passage dans leurs murs et, pendant que les cosaques faisaient la sourde oreille aux appels du gouvernement, ils lui firent ordonner un métropolite et cinq évêques pour tous les diocèses ukrainiens et blanc-russiens. Il restait encore à obtenir l’investiture du roi, pour qu’ils pussent entrer en fonction.

Sahaïdatchny et les Kiéviens pensèrent l’obtenir comme prix de la participation des cosaques à la campagne que la Pologne aurait à soutenir contre les Turcs l’année suivante. En effet le sultan, enhardi par ses précédents succès, marcha en personne à la tête d’une puissante armée contre la Pologne. Le concours des cosaques devenait pour celle-ci une question de vie ou de mort. Aussi usa-t-elle de tous les moyens pour les décider et elle finit par réussir en dépit de la résistance de Sahaïdatchny. Celui-ci fut donc obligé de se contenter de belles promesses et dut se rendre à la guerre sans avoir obtenu du roi rien de certain. Les cosaques, sous sa conduite, firent dans cette campagne de Khotin (1621) des prodiges de vaillance et sauvèrent réellement la Pologne des Turcs. Mais quand il s’agit de les récompenser, les tristes pressentiments de Sahaïdatchny se réalisèrent : le roi s’en tint à des compliments et se garda de confirmer la nouvelle hiérarchie orthodoxe.

XXI.
Les relations ukraino-polonaises entre 1620 et 1640. L’insurrection de Bohdan Chmelnytsky.

Sahaïdatchny mourut bientôt après la campagne de 1621 contre les Turcs, des blessures qu’il avait reçues. Ce fut une grande perte pour les Ukrainiens, dont la situation avait empiré. Le gouvernement polonais, après avoir fait la paix avec la Turquie et la Moscovie, n’avait plus guère besoin des cosaques et les magnats, poussés par le désir de renforcer leurs droits sur leurs sujets en Ukraine, s’appliquaient à faire limiter les privilèges des organisations cosaques. Le roi, qui en voulait à ces dernières à cause de la résistance qu’elles opposaient à l’union des églises, ne reconnut décidément pas la hiérarchie orthodoxe.

De là naquirent deux grandes guerres : celle de 1625 et celle de 1630. Dans la première, les cosaques attaqués à l’improviste par les Polonais durent faire des concessions, mais dans la seconde la Pologne battue fut forcée de reconnaître le status possidendi de ses adversaires : on augmenta le nombre des cosaques inscrits qui devaient jouir de tous les privilèges et on leur laissa la faculté de résider non seulement sur les domaines royaux, mais aussi sur les terres des seigneurs. Néanmoins les rapports restèrent tendus.

Le haut clergé de Kiev, mécontent de n’avoir pas vu sa situation régularisée, se tourna vers la Moscovie, qui commençait à se relever après une longue période de troubles et de guerres intestines. En 1625, le métropolite Boretsky, d’accord avec les cosaques, envoya une délégation au tzar pour le persuader de prendre les cosaques sous sa protection et d’entrer dans une ligue projetée entre la Crimée, les peuples chrétiens des Balkans et l’Ukraine, contre la Pologne et la Turquie. La Moscovie toutefois ne se sentit pas encore assez forte pour rompre avec la Pologne, mais ce rapprochement constituait une menace pour la politique polonaise.

Lorsque le roi Sigismond III Vasa mourut en 1632, son successeur Vladislav, moins rigoureux dans les affaires religieuses, jugea bon de transiger sur ce point avec les cosaques, pour les détacher de la Moscovie et les gagner aux vastes projets qu’il méditait, en corrélation avec la guerre de trente ans. Cependant le gouvernement polonais ne ratifia pas la nomination des évêques qu’il considérait comme trop arbitraire, pas plus qu’il n’alla jusqu’à abolir l’union et à restaurer l’église orthodoxe ad integrum. Il consentit seulement à ce que les orthodoxes élussent de nouveaux candidats, bien vus du gouvernement, pour le poste de métropolite et pour quelques évêchés, à charge d’en demander la ratification au roi et, de fait, les évêchés aussi bien que les monastères furent partagés entre les églises orthodoxe et uniate, qui devaient continuer à exister parallèlement.

Il fallut en passer par là : on élut comme métropolite un membre de la famille palatinale de Moldavie, Pierre Mohila, qui avait donné au gouvernement des gages de sa loyauté. A peine installé, il se mit avec ardeur à l’œuvre pour réorganiser l’église ukrainienne ; il prit une place prépondérante dans l’activité littéraire de son temps et contribua beaucoup à la restauration de l’église orthodoxe, mais en se guidant sur les anciens principes canoniques, au lieu de s’inspirer de l’esprit national et démocratique qui avait soutenu l’orthodoxie pendant le dernier siècle. En conséquence, les confréries perdirent leur influence et les liens qui unissaient le clergé et les cosaques se relâchèrent. Les dignitaires ecclésiastiques s’efforcèrent de se montrer loyaux envers le gouvernement, de sorte que, dans cette direction, la politique de Vladislas atteignit singulièrement son but.

Il n’en fut pas de même en ce qui concerne l’armée cosaque, car on ne put aboutir à une entente solide. Les grands projets militaires que nourrissait Vladislas furent réduits à néant par la mauvaise volonté de la noblesse, qui préférait à la guerre de s’enrichir paisiblement, principalement en Ukraine. Les seigneurs qui y possédaient des terres étaient particulièrement intéressés à ce qu’aucune guerre ne vînt leur enlever les cosaques non enregistrés, à qui le gouvernement n’aurait pas manqué de faire appel. C’est pourquoi les grands exercèrent un strict contrôle sur la politique extérieure de Vladislas et eurent soin d’aplanir tous les malentendus qui auraient pu lui servir de prétextes pour entrer en campagne. L’armée polonaise ainsi inoccupée restait à leur disposition pour surveiller l’organisation cosaque et faire observer les règlements qui n’étaient plus que lettre morte dès que l’appel du roi se faisait entendre. Quoique pour le présent le roi restât muet, et pour cause, tous ceux qui se disaient cosaques voulaient jouir de leurs droits, et c’était par dizaines de mille qu’on comptait les familles de ce genre en Ukraine, alors qu’il n’y avait que 6000 personnes de régulièrement enregistrées. De là des conflits continuels.

Pour mettre un terme aux incursions des cosaques sur les rives de la Mer Noire, qui provoquaient à tout instant des conflits avec la Porte, les autorités militaires polonaises réalisèrent un ancien projet : on construisit sur le Dniéper la forteresse de Kodak, près de la cataracte du même nom et on y installa une garnison chargée d’exercer sur les retraites Zaporogues un contrôle d’autant plus désagréable pour les cosaques qu’ils se croyaient à l’abri.

Il résulta de toutes ces intrusions un mécontentement qui se manifesta d’abord par des rébellions sans trop d’importance, mais qui finit par amener de 1637 à 1638 une véritable guerre, qui dépassa en gravité tout ce qui l’avait précédée. Les cosaques firent appel aux intérêts nationaux et religieux et ils soulevèrent des masses considérables de la population, qui s’était entre temps énormément multipliée en Ukraine orientale. La campagne de 1637 eut pour champ de bataille la rive droite du Dniéper, entre Tcherkassy et Tchyhyryne. La victoire favorisa les Polonais, qui se mirent ensuite à infliger des châtiments atroces pour amener « l’apaisement de la population ». Au printemps les hostilités reprirent de plus belle, cette fois sur la rive gauche du fleuve, car les cosaques puisaient leurs ressources dans les colonies récentes, qui s’étaient développées dans la décade précédente près de la frontière moscovite.

Cette campagne dura plusieurs mois sous des chefs et sur des terrains différents. En fin de compte les cosaques furent vaincus, grâce au manque de coordination de leurs forces et ils émigrèrent en masse, accompagnés d’une nombreuse population qui avait pris part à l’insurrection, par delà les frontières moscovites. C’est pendant cette décade, que se répandit la colonisation ukrainienne sur les vastes espaces des bassins du Donets et du Don. Chaque insurrection y jetait des quantités de cosaques et de paysans, qui fuyaient le joug des seigneurs. De cette manière se forma l’Ukraine « sloboidska » dont nous avons déjà parlé et qui comprenait le territoire de la province actuelle de Charkov et une partie des provinces limitrophes de Koursk et de Voronège.

L’issue de cette guerre permit au gouvernement polonais de faire rentrer l’organisation cosaque dans les cadres du règlement. On ne garda que six régiments de cosaques, comprenant chacun 1000 hommes, et encore beaucoup de polonais y furent introduits. La population non-enregistrée dut se soumettre aux seigneurs et aux fonctionnaires de l’état. L’exploitation rurale des grands propriétaires se fit sur une grande échelle. Citadins et paysans furent réduits à « l’obéissance ». Les troupes polonaises campées en Ukraine y assurèrent l’ordre. Même les postes les plus élevés dans l’armée cosaque furent donnés à des polonais.

Cet état de choses dura près de dix ans (1638 à 1647). Cependant il ne pouvait se maintenir que grâce à l’accalmie politique, au « calme d’or », comme l’appelaient les seigneurs, qui prenaient jalousement soin que rien ne vînt le troubler. Mais le mécontentement était grand, la tension extrême, il ne fallait qu’une étincelle pour provoquer l’explosion. Le roi Vladislas la fit jaillir.

Ce prince ne pouvait se faire à la vie inactive que lui imposait le « calme d’or », aussi entra-t-il, à l’insu de ses ministres, en négociations avec Venise pour préparer une guerre contre la Turquie. Les cosaques devaient la provoquer. Leurs chefs, mis dans le secret, reçurent des subsides pour construire une flotte, en même temps que des lettres du roi les engageaient à doubler leurs contingents. Mais, connaissant les dispositions des sphères gouvernementales, ils n’osèrent pas exécuter ces ordres. Un différend qui éclata entre le commandant de la sotnia de Tchyhyryne, Bohdan Chmelnytsky et le vice-gouverneur de l’endroit, mit le feu aux poudres. Chmelnytsky, pour inciter les cosaques à l’insurrection, se servit des lettres du roi, tenues secrètes par leurs chefs.

Le mouvement gagna rapidement. Dans l’hiver de 1647–48, il rassembla dans les camps de Zaporoguie un nombre considérable de cosaques, animés du désir de rétablir les anciennes libertés, il chassa avec leur aide la garnison des cosaques enregistrés établie à Sitch et noua des relations avec la Crimée, pour entreprendre de concert une guerre contre la Pologne. Cette fois il eut la chance de réussir. Déjà dans leurs insurrections précédentes les cosaques s’étaient adressés plusieurs fois au Khan avec de pareilles propositions sans aboutir à aucun résultat. Mais le chef des hordes, poussé par la famine qui désolait la Crimée et des troubles intérieurs, envoya à Chmelnytsky un fort détachement de Tartares, qui, d’abord, se contenta d’observer les opérations, puis finit par y prendre part quand le succès sembla répondre à l’attente.

La nouvelle qu’une armée de cosaques s’était rassemblée dans la Zaporoguie contre le régime polonais se répandit comme une traînée de poudre dans tout le bassin du Dniéper. L’hetman des troupes polonaises, Nicolas Potocky, se hâta d’y envoyer toutes les forces à sa disposition pour prévenir l’insurrection. Pour son malheur, il divisa ses troupes et en jeta une partie en avant sous le commandement de son fils. Chmelnytsky, avec l’aide des Tartares, anéantit d’abord cette avant-garde, qui s’était imprudemment engagée dans les steppes et puis battit à plat le gros de l’armée, près de la petite ville de Korsoun, au mois de mai 1648. Tous les chefs polonais tombèrent entre ses mains, la Pologne complètement désarmée se trouva en face d’une insurrection formidable. Tout le bassin du Dniéper se souleva ; les insurgés dévastèrent les demeures des seigneurs, massacrèrent leurs serviteurs, les Polonais et les Israélites.

Pour comble de malheur, mourut sur ces entrefaites le roi Vladislas, très populaire chez les cosaques, qui s’étaient soulevés convaincus qu’ils répondaient à son appel pour l’aider contre les usurpations des seigneurs. Il se produisit alors une situation, à laquelle ni les sphères gouvernementales, ni les chefs de l’insurrection n’étaient préparés.

XXII.
L’Ukraine orientale se sépare de la Pologne et s’unit à la Moscovie.

En déchaînant l’insurrection, Chmelnytsky, outre que de venger un outrage personnel, avait eu pour objet, comme d’ailleurs les chefs des insurrections antérieures, de rétablir « les libertés cosaques », c’est-à-dire l’état de choses d’avant l’insurrection de 1637. Du reste, il comptait probablement très sincèrement sur les sympathies du roi Vladislas. Aussi, dès qu’il eut battu les chefs polonais, il lui envoya une lettre portée par des délégués, s’excusant d’avoir infligé une défaite aux troupes polonaises et lui offrant ses services.

Mais Vladislas était déjà mort et le gouvernement provisoire ne pouvait se décider à prendre position dans cette affaire. Pendant ce temps, l’armée polonaise s’était reformée et les seigneurs tâchaient d’étouffer l’insurrection dans le sang. Ce défi lancé à Chmelnytsky le força de reprendre ses opérations, il battit les nouvelles troupes, qui s’étaient déjà avancées jusqu’en Volhynie, puis il pénétra en Galicie, où un soulèvement éclata, il assiégea Léopol et ensuite Zamostie, dans la contrée de Cholm. Il en était là lorsque fut enfin élu roi le frère de Vladislas, Jean-Casimir. Celui-ci s’empressa de s’adresser directement à Chmelnytsky, en lui proposant de démobiliser et d’attendre ses envoyés.

Ces derniers rencontrèrent le chef des insurgés à Péréïaslav, au mois de février 1649. Ils lui apportaient sa nomination au poste d’hetman[14] et déclarèrent que le roi consentait aux conditions, qui avaient été formulées au début de l’insurrection. Mais vers ce temps un changement s’était produit dans l’âme des chefs cosaques, qu’il faut peut-être attribuer à l’influence des cercles kiéviens au milieu desquels ils avaient passé la Noël. Le point de vue étroit des simples revendications cosaques fut abandonné, on y substitua des projets politiques plus larges, ayant pour base la constitution contre la Pologne d’une ligue d’états, à laquelle l’Ukraine aurait participé comme état indépendant. Voici les paroles que Chmelnytsky laissa échapper devant la mission polonaise et qui furent soigneusement notées par un des membres de cette mission :

[14] Chmelnytsky fut donc le premier à porter ce titre officiellement. Jusqu’à lui le titre officiel des chefs cosaques avait été « starchy » c.-à-d. aîné.