PENSÉES

D'UNE

AMAZONE

par

NATALIE CLIFFORD BARNEY

Les sexes adverses, la guerre et le féminisme.
Choses de l'Amour.

Pages prises au roman que je n'écrirai pas.
Autres éparpillements.

PARIS
ÉMILE-PAUL FRÈRES. ÉDITEURS
100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100
PLACE BEAUVAU
1921

[Table]


[APOLOGIE]

«Nos pensées sont les événements de notre vie»

Qu'on me pardonne ma froideur à cause de sa sincérité.

La fougue aussi peut être froide.

A quoi bon m'expliquer, à vous qui ne comprenez pas,—à vous qui comprenez?

Quintessences? Non, restes... Ces pensées à peine pensées.

On n'apprend que ce que l'on sait.


[DÉDICACES]

Au lecteur de choisir sa dédicace.

Je mets au commencement de ce livre, invisiblement, ton nom,—ton petit nom qui fleurit.

«Maugré moy je t'écris, maugré moy je t'efface».

A l'ami, à l'éternel ami de l'Amazone.

A votre gracieuseté, ces pensées meilleures que celles que vous encourageâtes autrefois—et qui vous plairont peut-être moins!

A qui y trouvera des siennes—passées, ou à venir?

Votre admiratrice au dessus des différences, sinon à cause des différences.

... sans jalousie, sinon sans envie.

Aux amis d'Edouard, sinon à Edouard.

Pour votre sourire—pour certains de vos sourires.

... parce qu'il est question de vous—et d'elles.

A ma chère inconnue,—et vite de peur de ne plus oser.

... pour que certaines pages lui servent de glace corrective.

Témoignage de sympathie durable, quoique spontanée.

... vous ne lirez pas trop entre les lignes,—ni même entre les pages.

... dont j'aime les yeux et la façon de voir.

A l'ami des belles lettres et des belles lettrées.

... adversaire ou ami changeant: (sans peur, sinon sans reproche?)

Au petit Tendre.

... parce qu'elle met sous verre, dans une belle reliure,—après les avoir gentiment enjolivés d'impressions personnelles.

Votre «fumerie» comporte encore ces quelques étincelles?

A ma Dame dont la lucidité est d'autant plus rare qu'elle n'est pas toujours tout à fait méchante.

... dont toutes les paroles sont des bons mots.

Oser vous importuner dans l'espoir de vous plaire?

... pour que vos longs cils de myope les frôlent!

... que j'ai trop aimée pour aimer encore?

A l'ami d'une morte—et d'une vivante, qui furent amies.

A celui qui s'est peut-être fait prêtre pour avoir la tranquillité, et le temps de lire.

A celle qui m'appelle «chasseur de lucioles».

A celui qui n'admet aucune femme de lettres—sauf la sienne.

A plusieurs profils, en attendant qu'ils se transforment en dos.

A un esprit logé haut—par prudence.

Aimée ... quelle destinée de s'appeler «Aimée»!

Mais à quoi bon lire puisque vous savez chanter?

... pour le remercier d'être,—d'être pour nous.

A mon compagnon d'armes—inégales.

A cet homme plus que droit, comme renversé devant sa propre importance.

A cet autre, si penché vers autrui qu'il n'a jamais trouvé son propre équilibre.

A celui qui poursuit sa marotte et ne sentirait même pas la présence de Cléopâtre.

Et à celle-ci, qui, prudente sur ses petits pieds, ne risque jamais le déséquilibre d'une avarice.

A M... qui ne voit le monde qu'à travers sa vanité; pour qui nous ne sommes que des miroirs de poche.

A celle dont toute la vie s'exprime par ces deux initiales de son nom: A. O.

A qui me force à rester Israfel.

A ceux qui m'appellent «Natly».

A quelques amis d'enfance—pour prendre congé.

Aux amitiés nouvelles—qui ne sont que des amitiés retrouvées.

Pas à ceux qui m'appellent: Miss.

Vous offrir la rivalité de mes différences?

J'écrivis ce petit livre de pensées, pour vous, et c'est moins vous que d'autres qui les auront lues.

Voici mon livre, vous l'ouvrirez par curiosité? par courtoisie? La curiosité, n'est-ce pas une courtoisie? Et, vis-à-vis des femmes, son expression la plus moderne?

Quel besoin est-il de vous dédier des livres «dignes de vous» à qui je me suis dédiée moi-même. Un livre meilleur, plus soigné, que sais-je! ne nous eût-il pas été un reproche? (presque un rival?) Et je n'ai pas ce reproche à vous faire.

Gardez-moi toujours ainsi à votre seul et dur service sans loisirs.

Au «soldat ailé de France».

Et Vous, et Vous, Vous, qui êtes restés son pain blanc.

Pour A, B, C..., tous morts, alas how small the world is getting.

Et pour D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, W, X, Y, Z, que j'allais oublier.


Pensées d'une Amazone


LES SEXES ADVERSES, LA GUERRE ET LE FÉMINISME


«Il s'agist donc de savoir si en ce temps et dans l'estât où sont les affaires, il est à propos qu'une fille s'applique entièrement à l'estude des bonnes lettres et en connoissance des arts et sciences. Quand d moy je suis pour l'affirmative, je tiens qu'elle le peut et le doit faire, et il me semble que pour prouver ce point j'ay des raisons considérables.»

Anne-Marie Schurmann, 1646.

«NÉRISSA: Comment aimez-vous ce jeune Allemand neveu du duc de Saxe?

«PORTIA: Il me plaît très piètrement le matin quand il est sobre, et encore moins l'après-midi quand il est ivre. A son mieux il est un peu pire qu'un homme, et à son pire un peu mieux qu'une bête.»

... Il est vrai que Portia—qui savait juger—ne juge guère avec plus d'aveuglement le jeune baron anglais, ni le comte italien, ni le lord écossais, ni le gentilhomme français!

Ne plus nous apercevoir avec une justesse terrible de tout ce qu'ils ne sont pas.

Ils ne vous octroient que cette destinée de cassette, de loterie.

Pour juger d'un homme, sortez-le de son milieu; pour juger d'une femme, donnez-lui le sien.

—Elles sont si adaptables qu'on n'a jamais songé à leur faire une place.

Trop puritaines pour Vénus, trop frivoles pour Minerve, trop découragées pour Junon, leur intelligence semble cependant mériter une destinée...

N'être plus réduites à se marier pour se faire une situation.

Le mariage, une fausse valeur.

La maternité? L'enfant aussi limite à lui la femme,—et puis la délaisse.

Leur rancune ne venant que de leur superlative attente...

Leur rôle est si ingrat qu'il ne leur reste qu'à faire un sort à chacun de leurs silences.

Elles sont pourtant plus sensées que leurs chapeaux.

Découvrir leur front serait perdre leur dernière pudeur.

Si Œdipe, au lieu de répondre aux questions du sphinx, lui en eût posé? Mais, homme, il fut flatté qu'une femme aussi mystérieuse lui adressât la parole pour lui demander une futilité qu elle savait,—et il perdit, comme tant d'autres, l'occasion de s'instruire en lui répondant que son énigme était l' «homme»; mais l'énigme de la femme?

On entend encore: «Il sait parler aux femmes!»—mais celui qui saurait les faire parler?

Beaucoup ont trop renoncé à leur instinct pour avoir une sensibilité juste; d'autres, trop sensibles, n'ont pu céder à leur instinct.

La jalousie de leurs amants les contraint plus encore que la surveillance sans intuition de leurs époux.

Même les heureuses vivent dans cette cage, suspendue au-dessus de la vie,—ô monde vu au travers!

Ces petits noms de femmes et leurs diminutifs, comme pour les réduire encore davantage, les faire entrer dans cet état de pitié tendre que sont leurs meilleurs mariages.

Dans le mariage le moindre domine. Est-ce pour cela que le mariage est régularisateur?

Ne nous laissons pas choir à la légère: l'étreinte égalise.

Leur corps, arbre fruitier que leur démarche balance...

Et je songe à une stèle vue autrefois chez un peintre nippon: «Plus ses racines sont profondes, plus les fleurs sont légères.»

—On dit: il faut «se conformer».

Je ne me suis jamais conformée et pourtant je suis.

Quel enseignement pourtant, ô femmes, dans l'énigmatique douceur de cette déesse indienne: Son corps doré s'entoure de chaînes, et, d'une main elle fait le geste précis de l'éternité, laissant l'autre offerte à la vie.

Se venger, en ne leur donnant de soi que ce qu'ils veulent:

On dit que l'homme est triste après l'amour,—mais la femme l'est peut-être avant, pendant et après.

Jusqu'aux animaux en rut clament leur malédiction à la nature.

Ces mères—vierges nostalgiques de l'amour qu'elles n'ont pas connu.

Certaines femmes sont d'une si lente maturité sensuelle, qu'en devenant des mères, elles le restent à jamais.

Il est inadmissible que celles-ci surtout n'aient aucune voix dans les lois disposant de leur double destinée.

Seules celles qui créent péniblement la vie en connaissent assez le prix pour ne pas la gaspiller.

La guerre—cet accouchement de l'homme.

—Ils enfantent la mort, comme elles la vie, avec courage, inéluctablement.

Il reste aux femmes d'être leurs sages-femmes, des sœurs de charité, des marraines ou des témoins—en attendant.

«La patrie est une mère». Un gangréné dit: «Elle nous arrange bien, notre mère!»

Quand la patrie aura l'intuition, l'initiative, les appréhensions, les soins et les désintéressements d'une mère, on pourra peut-être là sauver des calamiteuses négligences des conseils d'hommes.

Est-ce par un sentiment de compensation et de restitution qu'un buste de femme réduit à l'état de bronze, préside dans vos palais de Justice, mairies...?

On accorde aux femmes des qualités d'astuce, d'intuition, de ruse et d'adresse supérieures si souvent à celles des hommes, pourquoi ne leur accorderait-on pas la possibilité de s'en servir au profit de l'État, au ministère des affaires étranges, etc...?

La diplomatie est une carrière éminemment féminine et dont les hommes s'acquittent assez mal, puisqu'en quarante ans, ils n'ont pas su se concilier une ennemie voisine, ni obliger qu'on se munisse suffisamment contre elle.

Et vous, sceptiques, à présent que les événements sont descendus au niveau de vos attentes, à présent que rien ne saurait être pire, que risquez-vous en admettant aux contreverses du gouvernement, madame ou mademoiselle Ubu? Voilà la légitime, la raisonnable et familiale trinité.

Le féminisme ne peut être une question de sexe, puis que le Français est plus femme que l'Anglaise.

Les femmes s'étonnent que, seul, le monde officiel ne paie pas ses erreurs assez cher, elles qui sont habituées à payer leurs fautes plus qu'elles ne valent.

Pourquoi ne citerait-on pas à l'ordre du jour les méfaits et négligences politiques?

—Mais qu'est-ce qui a montré les femmes dignes d'occuper de tels postes?

—Et vous-mêmes?

On ne saurait assez souligner qu'un Etat, composé et gouverné par des hommes, ne pourra jamais représenter ou suppléer la moitié du genre humain.

Adopter le Home Rule dans son sens universel.

Les rôles de Judith et de Cléopâtre sont démodés,—on n'a trouvé personne pour l'emploi.

Nous pouvons mieux que de conquérir le conquérant.

Toutes ces femmes de l'arrière, casquées comme des Amazones—désarmées.

Il faut libérer l'homme de l'homme.

«Le couple», où donc le placez-vous? sinon en tout, partout, avec son double droit de vie et de mort sur le monde—ensemble consenti? Reprenant le thème, de Lysistrata de plus haut, éclairer le vrai sexe ennemi, en lui rappelant que la vie est en nous, et qu'il détruit l'œuvre de la femme sans son consentement,—par ce suicide involontaire, collectif, ordonné aux mâles.

«Cette illustre amazone instruite aux soins de Mars
Fausse les escadrons et brave les hasards.
Vêtant le dur plastron sur sa ronde mamelle,
Dont le bouton pourpré de grâces étincelle,
Pour couronner son chef de gloire et de lauriers,
Vierge, elle ose affronter les plus fameux guerriers.»
ENEIDE, traduction de Marie de Gournay.

Il est temps que les Amazones ne se fassent plus féconder par l' «ennemi»—et l'ennemi n'est-il pas celui qui prendra à la femme son enfant, pour l'élever ou le tuer à sa guise?

Il n'y a pas de sexe ennemi; l'ennemi de l'homme, c'est l'homme.

Que tous ceux, purifiés par le feu, s'approchent de nos foyers solitaires: nous serons mieux que l'épouse, la mère ou la sœur d'un homme, nous serons le frère féminin de l'homme.

Femmes belles, vos visages éclairent comme des lampes d'albâtre fardé, votre jeunesse est déjà une jeunesse d'art et encore une jeunesse de lumière.

Douce lampe de Psyché, ne brûlez pas l'amour endormi,—éclairez-le.

Ne considérer leurs mains sur vos yeux que comme des pétales plus vivants? des fleurs, rien que des fleurs odorantes, fraîches, et qui se défont—et qui se défont aussi de vous, car vous n'avez su que les prendre, vous n'avez pas su les porter.

Vous acceptez leurs fleurs,—mais comment les jeter?

«Vieillir en beauté», est-ce vieillir de cette vieillesse sans prestige et sans défense des fleurs fanées?

La fin des femmes est encore plus navrante que la fin des fleurs.

Au lieu de se plaindre du bavardage envenimé des femmes vieillissantes, trouvez-leur donc une autre occupation.—La ligue contre la médisance ne suffit pas.

Quand arrive l'âge de ne pouvoir «créer des scandales», elles les répandent.

Pour cacher leur navrement, elles disent: «Renonçons enfin à la servitude de devoir plaire. On n'est guère libre qu'à 6 ou à 60 ans.»

Cette catastrophe: être femme.

Quelle pauvreté est la vôtre, vierges d'une seule virginité! Que n'avez-vous pu naître houris, ou du moins les oreilles, le nez, les yeux, la bouche également scellés. Une dévirginisation en vaudrait la peine. Mais quel piètre avantage de posséder le premier une qui vous juge de ses yeux ouverts, qui vous écoute de ses oreilles insatisfaites, et se tait avec ses silences. Et même arriveriez-vous à lui «faire dire comme vous», rien ne peut l'empêcher de penser comme elle, selon son sexe opposé et complémentaire; et ce sexe opposé, n'est-ce pas le stimulant et la cause de la création? Qu'elles vous tentent donc vers elles—et le fruit de la connaissance que les dieux ont défendue, de peur que les couples humains ne les surpassent.

Ni patriarçat, ni enfantiarçat, ni matriarçat, «elle avait cent villes, puis fut cloîtrée»,—participation, union, essai d'entente entre tous les genres du genre humain.

Elle aurait donné dix ans de sa vie (des dernières) pour ne pas arriver aussitôt à la cinquantaine. Que faire de la cinquantaine? A cet âge, la vie privée ne veut plus des femmes, la vie publique pas encore. Il faudrait avoir au moins à voter, à opter pour le bonheur d'autrui, avec toute la sagesse et l'expérience acquises,—et qui ont si peu suffi à leur bonheur personnel.

Les autres seuls profitent de notre expérience—que l'Etat à son tour profite de notre expérience!

Elles ont assez mal choisi leurs amants pour bien choisir leurs dirigeants.

Mais cette race, l'homme politique, s'est montrée si peu politique qu'elle tend à disparaître.

Qu'il se fortifie, et se perpétue, et se justifie, et s'intensifie, et se purifie, en s'adjoignant les femmes.

Car personne plus vite qu'une femme, non éprise, ne reconnaît la valeur d'un homme, ses buts, ses desseins, ses vanités, ses faiblesses.—Les hommes se trompent avec des paroles, on ne trompe pas une femme, même par le silence.

L'ambition est plus corruptible que l'amour, et les femmes ne feront rien sans amour.

Atalante, aux jambes fuselées, montant en s'évasant jusqu'aux hanches puissantes de lévriers de course,—faites pour courir après l'impossible!

Jambes d'Atalante et côtes de Saint-Sébastien.

Et vos admirables bras trop longs, étendus comme un peu au-delà de tout ce qu'ils pensent pouvoir saisir.

Quelle a dû être l'existence d'Atalante domestiquée par Mélanion?

Prenait-elle pour lui plaire de petits pas étriqués de mousmé, portait-elle comme Salammbô des chaînettes invisibles?

Quels sont les êtres qui ne sont jamais jetés à terre par la lourdeur de leur ailes?

La réalité est assez difficile à ployer à nous-mêmes pour permettre à tous nos actes de nous ressembler.

O Atalante, que votre démarche, comme un vaisseau, reprenne le large!

Et ne regrettez rien si, libre enfin, vous tracez un beau sillage.

Ayez la seule sorte de pureté qui vaille, celle qu'on ne peut ni vous gâter, ni vous ôter, et dont vous ne pouvez vous défaire. Votre pureté ne dépend pas d'un état d'ignorance, n'a pas plus ou moins de virginité,—votre pureté est aussi durable que vous-même, votre pureté, c'est vous.

Autre nativité: Seulement de la femme consciente et libre—de sa pureté à venir pourra naître le surhomme.

Quelle nouvelle griserie de se sentir seule et soi auprès de qui l'on aime, libérée de l'amour,—n'avoir plus besoin des autres pour être.

Gaspiller ainsi, sur un seul nos dons d'aimer?

Quel public ingrat qu'un seul.

Mais nous revenons aux êtres par nécessité, découragées de voir le peu de chaleur du reste.

—Pourquoi ne pas aussi leur permettre vos gloires et autres honneurs, postiches du cerveau.

Quoi de plus féministe que les neuf Muses—et Apollon?

La femme grecque devait devenir courtisane pour être écoutée.

Choisissons tout de même l'Occident septentrional où la jeunesse de la femme peut ne pas être sa seule destinée.

Mais Phryné n'aurait aucune chance d'être acquittée à présent—du moins en pays anglo-saxon—où aucune grâce ne prévaut, où l'amour semble jugé et les lois appliquées par de vieux eunuques. Il faut donc donner aux femmes d'autres valeurs.

—La concurrence tue l'amour; nous ne les aimerions plus.

—Vous les aimeriez peut-être mieux, en oubliant moins tout ce qu'elles furent, sont, et peuvent devenir, et l'amour sera toujours nécessaire pour tenir tout le reste à sa place.

Mais quelle gloire est digne de vous, ô femmes qui faites de vos cheveux une triple couronne?


[INDIGNATIONS]


... Nous qui avons fait l'arrière ensemble!...

«Qui vivra verra»,—mais qui vivra?

Le marteau musical,
Le balancier égal.
Du frappeur de médailles...

... A présent que la plupart de nos amis sont des morts—ou des ministres...

Appelons-les de leurs noms primitifs: Caïn, Abel.

Ce n'est pas parce que je ne pense pas aux hommes que je ne les aime pas, mais parce que j'y pense.

S'expatrier de toute patrie?

Si je m'étais abonnée à l'humanité, je m'en désabonnerais.

La guerre, cette justification de la bêtise humaine.

Quelle que soit la sottise des pronostics, la réalité la dépassera.

Le genre humain,—un genre que je déplore.

«... Et en dernier, Dieu créa l'homme.»—Nous nous ressentons de la fatigue du créateur.

L'humanité, cet enfant de vieux.

«Ubu roi?—Ubu Dieu.

Adam et Ève seront toujours nos parents les plus proches.

Si l'amour existait parmi les hommes, ils auraient déjà bien trouvé le moyen de le prouver.

La nature ayant inventé une horrifique et presque inextricable façon de naître et de subsister, la civilisation a sans doute voulu y apporter le secours de ses engins exterminateurs.

Cependant qui eût cru que la petite civilisation, si mal ajustée, dont nous pâtissions et jouissions si médiocrement, aurait un jour la force d'un élément pour s'anéantir?

Une bêtise collective a quelque chose d'élémental—c'est notre grandeur, à nous autres, civilisés.

L'idéal: ce lieu commun, qui ne se trouve nulle part.

Cette terre insatiable de sang, qu'on nomme patrie.

Quand on repeint l'Europe, la première couche est toujours de rouge.

Ugolin fut un père moins terrible que la mère patrie.

Était-ce par honte ou par prudence que Louis XIV défendait la grande porte de Versailles aux blessés de ses guerres?

Et vous, bourgeois, que peut votre petit zèle auprès de ces grands blessés?

Leur offrir une médaille commémorative et compensatrice de tout ce qu'ils ont perdu, aux manchots le confectionnement d'ouvrages de dames; de misérables rentes pour garantir leur misère d'aveugles—jusqu'à la fin de leurs jours sans jour?

Quel sort est à présent digne d'eux? statues mutilées de la France, victimes de leurs victoires.

Vous accepterez le sacrifice des «sommités fleuries» de la race, sans faire aucun geste qui vous montre leurs égaux, fut-ce même de vous immoler pour eux à votre tour.

Rangez-vous donc, citadins apeurés, et baissez la tête devant ces morts qui reviennent.

Ils semblent presque tous indignes de leur malheur.

Nous comprenons à présent la saine rudesse d'un Gargantua, la frivole insouciance des délicates victimes de la Conciergerie,—aussi ces bourgeoises bouffies et bavardes devenues des mater dolorosa.

Ces gens abrutis devant leur douleur—à laquelle ils n'avaient jamais pensé, insensibilisés à force d'étonnement.

Le choc est un anesthésiant naturel.

Le rire seul échappe à notre surveillance.

Je sais mieux par leurs rires que par leurs confessions ou leurs pleurs, combien et comment ils sont atteints.

Leurs rires, comme une vibration de fils conducteurs, nous mènent au centre des sinistres.

Ce cœur des armées, le tambour démodé, son battement emprisonné comme dans de la chair du cœur.

Nous recevons la vie, généralement couchés, mais la mort, dont nous avons solennisé le personnage, mérite qu'on la reçoive debout.

Je ne crois pas au manque de perspicacité des Français, mais plutôt à leur incapacité de s'ennuyer. Et penser à la guerre, et se préparer à la guerre, c'est s'ennuyer, ennuyer tout le monde, c'est s'encaserner. Mille fois mieux vaut-il mourir—et vaincre également sans y penser!

Trop de réflexion gâte le plaisir, trop de réflexion gâte aussi la guerre—les Allemands l'ont bien prouvé.

L'organisation est le bâtard delà réflexion—la réalité peut la désavouer et la fausser.—Vivent ces élans qui font l'esprit et le corps d'un peuple!

La Marseillaise dénote bien que le peuple français, bien qu'ayant produit Jeanne d'Arc et Napoléon et les plus résistants et les meilleurs combattants que le monde ait connus, n'a rien d'agressivement guerrier: «Aux armes, citoyens!... Entendez-vous dans les campagnes—Mugir ces féroces soldats—Qui viennent jusque dans nos bras—Egorger nos fils et nos compagnes... »

Cela pouvait sembler un sport pour le gentleman anglais, une raison d'être au militarisme prussien, une saignée pour la Russie, une occasion pour la Belgique d'être héroïque et de rentrer dans l'histoire, mais pour la France?

Le Français est en effet distrait; il a subi la guerre; il a également subi la victoire, et dédaignera même d'en tirer profit.

En Allemagne ils ont militarisé même leurs forêts...

Wilhelm: Will—volonté; helm—casque.

Allemagne: fourreau d'épée, embûche à canons, pépinière de Prussiens, usine à guerre. Ne vaut-il mieux refaire de vos soldats des mercenaires industriels, de vos métaux des mines de prospérité? Cela n'est-il d'un meilleur commerce?

«Il faut bien vivre»,—-bien vivre des autres? Mais pour cela, il faut des autres; massacrer et exterminer sa clientèle, n'est-ce pas d'une mauvaise économie politique?

L'Allemand, dont la musique est la femme, et la femme un bétail.

Ils critiquent l'utopie en vous disant qu'on ne gouverne qu'avec des «possibilités».—Comme s'ils n'accomplissaient pas chaque jour des utopies malfaisantes!

De l'homme des cavernes à l'homme des caves...

Il ne fallait pas avoir l'ouïe aiguë d'un Iroquois pour discerner la croissance et la marche de l'ennemi.

Si, au lieu de dormir sur leurs «deux oreilles», ils avaient fait la concession de ne dormir que sur l'une...

«Et qui l'eût cru!» disent leurs sceptiques écrivains, réduits à l'ironie des clichés.

L'illusion: une paresse de l'esprit.

L'inconséquence adressée à l'incompétence.

Ils sont fatalistes—en ce qui concerne autrui.

Ils disent: «La mort d'un homme est une terrible calamité, la mort de 100.000 est une statistique.»

«Le but» n'est qu'un prétexte.

Je croirais à ceux qui veulent servir la République, s'ils ne se servaient avant elle.

Même leurs jeux de dames finissent en jeux d'échecs.

Mais la politique doit être moins passionnante que les cartes, puisqu'on n'y joue surtout que la fortune d'autrui.

Les premiers rôlent varient: les figurants sont presque toujours les mêmes, qu'ils crient un jour Vive César, ou...

Ils ne se rendent pas assez compte qu'en choisissant le succès on ne choisit pas son public.

Je n'ai peut-être pas assez de haine pour comprendre la politique.

Ne consiste-t-elle pas dans l'exercice de son intelligence non contre l'ennemi, mais contre «l'autre parti»?

La France avec ses milliers d'artistes, n'a-t-elle pas un financier?

Imaginez un tronc sans tête, hérissé comme un porc-épic de porte-plumes: l'Administration.

Leur gouvernement: le hasard; les événements: leurs ministres.

La Tour Eiffel, précoce commémoration des fils de fer barbelés.

1914: immense Magic-City se terminant par son grotesque jeu de massacre.

Tant de morts n'ont-ils pas mérité la mort du militarisme.

En guerre, le choix des armes n'est pas égal, car c'est l'agresseur qui les choisit.

Les hommes politiques sont trop souvent incompétents dans les grandes circonstances parce que, étant limités par le quotidien de leur profession, ils ne trouvent plus en eux l'envergure d'une improvisation, histrions et non créateurs des premiers rôles.

Que ne nomme-t-on un plébiscite pour le Rhin, un plébiscite de Loreleys?

Ces instigateurs du nationalisme qui font la guerre en chapeau haut de forme.

Ceux qui ne pensent pas pensent comme l'Echo de Paris, ceux qui pensent ne savent pas ce qu'ils doivent penser.

Si l'on voit les poètes se prêter à l'action, c'est que l'action est montée sur leur sommet et qu'ils peuvent en tirer tout le lyrisme qu'ils réclament.

De ces juifs dépossédés qui semblent pâlir encore de l'agonie d'un dieu, qui ont accepté l'opprobre et l'héritage de la couronne d'épines;—mais toutes les couronnes sont peut-être des couronnes d'épines!

L'égalité: un niveau d'infériorité.

Pour assagir les profiteurs, que ne réduit-on leurs profits au «statu quo»?

Si ceci se pouvait, on verrait ces capitalistes enclins à des «pourparlers» immédiats.—Il y a aussi des jusqu'auboutistes du profit.

Cette rage de posséder m'étonne.—Quelle sagesse de n'être propriétaire de rien. On possède simplement, parce qu'on sait regarder, parce qu'on sent bien ce que l'on peut faire vivre en soi. Le propriétaire perd ce qu'il possède par l'habitude et l'ennui, ou il en devient le gardien, et, sans même le lui enlever le passant le lui prend.

Le propriétaire échappe rarement à sa possession, mais la possession échappe presque toujours à son propriétaire!

Tant de pays et tant de femmes aussi sont en souffrance, mal possédés: exproprier les propriétaires—sans prendre leur place.

Ils disent: «J'aime le poisson, et ne tiens pas à ce que le poisson m'aime!» Argument prussien qu'ils crèvent donc d'une arête—même le poisson mort a de la défense!

... Et qui de nous, parmi ses proches,
N'a pas de gens du genre boche?

Les Belges nés d'un méridional blond et d'une Allemande sympathique—encore sympathique.

Ces réfugiés, avec des yeux d'un bleu qui ne se fait plus en France, ce bleu strié des vitraux en rosace, le bleu de Chartres, devenu introuvable? ... Et va-t-on retrouver avec l'affluence des autres races chez vous, des pigments perdus, des procédés et des combinaisons d'êtres oubliés, des types assez anciens pour sembler nouveaux. Il faut se renouveler pour retrouver même le passé.

Certains réfugiés. Misérables d'une misère qui n'a fait que changer de place; quitter une pauvreté navrante et régulière pour une pauvreté pleine de nouveautés et de divertissements, est peut-être pour eux une façon inespérée de voyager.

Le primitif amour de l'aventure (plutôt qu'une fortitude envers l'adversité) fait supporter aux peuples des calamités, à la condition qu'elles soient excessives et inattendues, et délivrent pour un peu des calamités et des laideurs quotidiennes et habituelles.


[NOTES SUR LE COURAGE]


Autant de différentes sortes de sensibilités, autant de sortes de courages.

Remy de Gourmont a dit: «Le courage se mesure sur la sensibilité.» Mais la sensibilité, sur quoi se mesure-t-elle?

Rien n'a l'air aussi simple ni n'est aussi complexe—et souvent faux—que les différenciations et classements.

«Courage physique»: les animaux sont courageux pour un besoin; les hommes sont courageux pour les mêmes raisons, ou par besoin de le paraître: courageux par peur.

«Courage moral»: et ses excès, intrépidité, fanatisme, amour du danger, etc...

L'excès est un attribut du courage, mais la prudence, et même la peur ne sont pas incompatibles avec un certain courage:

«Oh! mon Dieu, que cette coupe puisse m'être épargnée!»

On peut être courageux à contre-cœur et sans entraînement ni exaltation, pour ainsi dire en contradiction avec soi-même, ayant mis son courage, son but ou son plaisir dans autre chose. Ceux qui aiment la guerre manquaient d'un amour ou d'un sport adéquat, manquaient de l'art de vivre. C'est une calamité, pire, un dérangement, pour ceux qui ont trouvé.

Redevenir anonyme: prendre sa place dans l'épopée.

Lovelace, en partant combattre, dit à sa belle cette parole peu consolante pour elle: «I could not love you, dear, so much, loved I not honour more.»

Ce sophisme rend évident qu'il préférait la griserie de la bataille incertaine aux ébats d'un amour triomphant. C'est toujours humiliant de se voir préférer même l'honneur et c'est d'un Don Juanisme peu galant de le clamer.

L'homme, qui a une tendance à accepter les sentiments tout faits et qui les préfère même résumés en clichés, trouve dans le mot: honneur, une incitation au courage. Ce mot, sans autre excuse, masque presque toujours un intérêt parfois collectif ou simplement une des voluptés de la haine. Les femmes, plus véridiques en ce qui est essentiel, souvent le dédaignent.

On dit des Anglais, qu'ils se laissent tuer «comme des mouches».

S'exposer est souvent un manque de prévoyance plutôt qu'un signe de courage: ne pas craindre un obus sur la tête prouve une atrophie de l'imagination.

On peut aussi être cité à l'«Ordre du Jour» sans pour cela être un héros. A la guerre surtout, il y a la bravoure par entraînement, par inadvertance, sans réflexion ni choix, «la fuite en avant». Il faut en certains cas, un grand courage pour déserter—y être tenté et résister, se surmonter et surmonter l'instinct de la préservation, pour un but collectif et peut-être douteux, s'offrir résolument et consciemment en sacrifice, par esprit de corps, par esprit de pays ou par esprit de rien, est peut-être plus courageux que de ne jamais peser l'inutilité du risque.

Napoléon n'a-t-il pas dit que l'homme le plus courageux fut, selon lui, un soldat belge mort de peur à son poste?