NEEL DOFF
JOURS DE FAMINE
ET DE DÉTRESSE
— ROMAN —
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1911
Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation sont réservés pour tous pays.
Il a été tiré de cet ouvrage
10 exemplaires numérotés sur papier
de Hollande
Exemplaire No 9
JOURS DE FAMINE
ET DE DÉTRESSE
VISION
Il neige ; j'ai la grippe ; sur la place, les gamins font des glissades. Je m'accoude à la fenêtre et contemple cette vie sur la neige. Sont-ils souples et lestes, ces enfants! Grands et petits s'en donnent : ils glissent ; ils se poussent ; ils tombent en grappes.
Ah! en voici un en loques, sale, la tête embroussaillée, les sabots trop grands, les bas troués, les genoux perçant le pantalon, le fond de culotte en lambeaux ; pâle, boursouflé, mais agile et râblé. Déjà de loin, il prend son élan et fait une glissade d'une douzaine de mètres. Dans cet élan qu'il ne parvient plus à maîtriser, il en entraîne d'autres, il en renverse sur son chemin. Aucun n'a mal. Tous cependant se fâchent, se redressent et tombent sur le petit : c'est qu'il est plus adroit qu'eux, et sale, et pouilleux. Ils le traînent hors de la piste, le roulent dans la neige, le cognent, et le jettent la bouche contre le trottoir. L'enfant se relève, essaie de se défendre, le bras en bouclier ; mais il est seul. De rage et de douleur, il s'en va, boitant et pleurant pitoyablement.
C'est ainsi que mon frère Kees nous revenait toujours, quand nous étions petits. Ce sensuel petit Kees, il avait d'admirables larmes, grandes et limpides comme des perles de rosée.
En me retirant de la fenêtre, j'aperçus ma figure dans l'espion. Ma bouche était contractée, mes yeux en pleurs : je venais de revivre une des scènes douloureuses de notre misérable enfance. Ces scènes, dont nous sortions honnis et maltraités, étaient toutes provoquées par notre pauvreté, car, quand c'est pour le plaisir, ce sont toujours les déguenillés que l'on rosse.
MES PARENTS
Avant l'altération continue, sûre, et comme méthodique, que la misère fait subir aux natures les mieux trempées, mes parents étaient, dans leur milieu et pour leur éducation, deux êtres plutôt rares, tous deux d'une beauté exceptionnelle quoique diamétralement opposée.
Mon père, Dirk Oldema, était un Frison haut de six pieds, mince et élancé comme un bouleau, et d'une flexibilité incroyable. Il avait le teint très frais, les yeux bleu clair lumineux, une denture merveilleuse, des cheveux châtain clair bouclés, une voix parlée franche et timbrée, et une voix chantée de ténor léger qui faisait s'arrêter les passants. Son plus grand plaisir était, le soir, assis avec tous ses enfants autour de l'âtre, de chanter en chœur, ou de raconter des anecdotes de sa vie de soldat, alors qu'il était trompette, avait un beau cheval et que, pendant que les autres étaient en ribote, il raccommodait les bas de tout le régiment pour pouvoir louer des livres. C'était la seule époque de bonheur qu'il avait eue dans la vie.
Ma mère, d'origine liégeoise, était petite et brune, d'une joliesse piquante, extrêmement fine et bien prise, lisant des romans d'aventure, mais n'en ayant jamais eu dans la vie. Elle préférait le luxe au confort, et, à cause de son éducation sommaire, cela se manifestait par un bonnet à fleurs rouges et blanches sur une chevelure mal entretenue, ou des souliers vernis sur des bas troués. Sa joie était de sortir avec Mina, ma sœur aînée, pour aller voir les magasins, de choisir aux étalages des toilettes magnifiques pour nous tous, de se griser là-devant, et de discuter le goût et le choix, comme si c'était arrivé. Toutes deux rentraient la tête en feu, et continuaient la discussion devant une tasse de café sucré.
Une des grandes attractions de ces belles choses eût été de faire enrager les voisines et les tantes. A défaut de ces élégances, quand ma mère avait un bonnet neuf ou une robe achetée au décrochez-moi-ça, elle habillait le plus petit enfant le mieux qu'elle pouvait, partait se promener de long en large dans la rue où habitait une des voisines ou des tantes qu'il s'agissait de faire fondre d'envie, et elle balançait la croupe et jouait avec l'enfant en affectant de ne voir personne ; mais, du coin de l'œil, elle observait tout et venait nous raconter comment la tante avait écarté légèrement le petit rideau en se cachant, puis avait envoyé la petite cousine Kaatje pour bien détailler la toilette de ma mère, et que bien sûr la tante avait verdi de dépit de les voir, elle et son enfant, si bien attifés.
Ma mère était cependant fort bonne et, malgré sa grande misère, je l'ai vue prêter à ces mêmes voisines sa robe du dimanche pour la mettre au clou. Quand on lui témoignait un peu de sympathie, elle se donnait tout à vous, trop même, et passait ses journées chez les autres, en lâchant le ménage et les mioches. Elle était plus rusée qu'intelligente et aurait en somme dû être une poupée de luxe : elle en avait toutes les aptitudes.
Elle chantait toujours, en nous berçant dans ses bras, des louanges à la Vierge : «Marie, Reine des cieux!» puis il y était question de «robes de soie bleue». Je ne l'ai entendue chanter que lorsque j'étais petite : plus tard la misère le lui avait désappris. Je me souviens d'une voix très timbrée, avec beaucoup de charme ; même quand ma mère était vieille, sa voix parlée avait gardé tant d'inflexions, et son rire était resté si jeune qu'on devenait confiant et gai en sa compagnie.
Mon père se maria en quittant l'armée, et devint gendarme : ce qui le décida à accepter cette fonction était surtout le cheval qu'il adorait. Ma mère, orpheline dès l'âge de treize ans et obligée de gagner sa vie comme dentellière, ne savait rien, mais rien, du ménage. Depuis l'aube jusque tard dans la nuit, elle avait dû faire aller les fuseaux, ne se levant de sa chaise basse que pour se mettre à table et, tout de suite après le repas, reprenant ce travail âpre, qui lui donna les clignotements d'yeux sur lesquels je me guidais pour observer ce qui se passait en elle. Aussi le premier repas qu'elle fit pour mon père, fut des pommes de terre avec, comme sauce, de l'huile de lin au lieu d'huile alimentaire.
Puis quoi? elle n'avait jamais eu de liberté : maintenant elle était mariée et pouvait bien aller bavarder un peu chez les autres femmes de gendarmes. Et quand mon père revenait de ses tournées, il ne trouvait rien de prêt et devait souvent se remettre en selle sans avoir dîné. Alors, aux haltes, il acceptait les petits verres qu'on offre volontiers aux gendarmes pour être bien avec eux, et il rentrait, se tenant trop raide sur son cheval. Il fut déplacé plusieurs fois, puis révoqué.
Il devint ensuite garde-chasse, mais il renonça à cette fonction de son plein gré : il lui était impossible de mettre les menottes à un homme qui, ne mangeant jamais de viande, avait tiré un lapin sur son propre champ. Quand mon père entendait un coup de fusil qui lui semblait suspect, il faisait un détour, et, à la nuit, il allait prévenir le paysan qu'il serait obligé de confisquer, le lendemain, le fusil caché sous les navets et de dresser procès-verbal.
Après, toujours par amour du cheval, il entra comme cocher dans les grandes maisons ; mais couper sa moustache l'horripilait, et il n'y resta pas. Il s'engagea chez des loueurs et, de chute en chute, devint cocher de fiacre. La première fois qu'il monta sur le siège d'un fiacre, il fut honteux comme d'une déchéance ; mais plus tard il en jugeait autrement, et disait que les cochers de fiacre étaient des ouvriers, tandis que les cochers de maître étaient des domestiques.
Ma mère pouvait rester des jours sans manger et n'en était guère incommodée, tandis que mon père souffrait énormément de ces privations, et, quand alors il entrait un peu d'argent, il y avait des conflits. L'un voulait tout dépenser à de la nourriture ; l'autre prétendait en distraire une partie pour des vêtements ou autres choses indispensables. Aussi ma mère avait-elle toujours un bas et faisait-elle des cachotteries continuelles, qui mettaient mon père en fureur.
Ces deux êtres, de race et de nature si différentes, s'étaient épousés pour leur beauté et par amour ; leurs épousailles furent un échange de deux virginités ; ils eurent neuf enfants. Pour le surplus, peu de leurs goûts et de leurs tendances s'accordaient, et, avec la misère comme base, il en résulta un gâchis inextricable.
Nulle part, autant que chez nous, je n'ai entendu parler de beauté. Quand nous nous rêvions riches, nous nous entretenions surtout de ce que nous aurions appris, de toutes les belles choses dont nous nous serions entourés, et, pour des affamés comme nous, la nourriture ne venait qu'en dernier lieu.
J'ai souvenance d'un dimanche après-midi où mon père voulait faire la lecture à ma mère, qui avait un nouvel enfant au sein ; il en était empêché par les voisins de l'étage au-dessus, qui recevaient des amis et s'amusaient à chanter, en tapant des pieds en cadence et en frappant avec des couteaux sur des verres. Il avait déjà, à plusieurs reprises, fermé son livre en jurant, quand on frappa à la porte. C'était la voisine qui venait inviter mes parents à partager leur divertissement.
— Je me disais : les voisins n'ont jamais rien ; ils lisent par ennui. Alors, si vous vouliez prendre part à notre plaisir?
Mon père remercia, mais d'un ton légèrement hautain, où perçaient son mépris et sa mauvaise humeur de ce qu'on l'avait cru capable de s'amuser à de semblables vulgarités.
La femme se retira confuse.
Mon père était pris à la campagne d'une joie tellement émue que les larmes lui montaient aux yeux ; jusqu'au coassement des grenouilles dans les mares l'intéressait, et, quand nous voulions leur jeter des pierres, il nous disait :
— Vous allez interrompre leurs causeries, et elles s'expriment si bien dans leur langage! Elles font ménage comme nous, ont des enfants, mais ne doivent pas avoir autant de misère, car elles ne seraient pas aussi gaies.
Après ma neuvième ou dixième année, je ne me rappelle plus grand'chose de sympathique chez nous. La misère s'était implantée à demeure ; elle allait s'aggravant à chaque nouvel enfant, et l'usure et le découragement de mes parents rendaient de plus en plus fréquents les jours de famine et de détresse.
QUAND JE ME RÉVEILLAI, C'ÉTAIT LE SOIR
J'avais eu la rougeole et m'étais, une après-midi, échappée de la maison pour regarder des garçons jouer à jeter des billes dans des tuyaux de pipe fichés en terre. Je m'étonnais de voir leurs ombres s'agrandir ou se rapetisser suivant leurs mouvements, et je me demandais d'où provenaient ces ombres et pourquoi elles s'agrandissaient et se rapetissaient ainsi, quand je me sentis tout à coup empoignée par derrière, secouée dans tous les sens, et une voix criait :
— Méchante fille, tu pourrais mourir d'être sortie!
C'était notre servante qui m'arrangeait de cette façon : nous avions, quelle dérision! une servante. Ma mère, n'ayant à cette époque que cinq enfants, pouvait encore s'occuper de son métier de dentellière, et, comme l'ouvrage abondait momentanément, elle avait dû engager une petite bonne pour l'aider dans le ménage. Celle-ci me battit convenablement, comme c'est l'usage dans le peuple quand un enfant se fait mal ; puis elle me coucha dans ma petite crèche en bois, posée par terre contre le mur. Je m'endormis et, quand je me réveillai, c'était le soir.
Ah! l'exquise sensation de bien-être et d'intimité! La chambre était bien éclairée ; un bon feu brûlait dans l'âtre ; ma mère faisait des dentelles au métier et mon père lisait à haute voix les Mille et une Nuits ; parfois il s'arrêtait pour échanger des réflexions avec ma mère.
— Cato, si nous n'avions qu'à dire : «Sésame, ouvre-toi!», je ne te laisserais pas t'abîmer ainsi les yeux, le soir, à cette dentelle.
— Soyons contents que j'aie trouvé ces commandes dans cette petite ville. Puis j'aime mon métier : cette guirlande est tellement jolie ; des feuillages, avec lesquels les enfants jouaient, m'en ont donné l'idée. Mon dessin est très bien venu, et maintenant cela m'amuse.
Et ses doigts mêlaient les fuseaux avec une telle agilité qu'on ne pouvait les suivre.
Dans la chambre était répandue la délicieuse odeur du foie de bœuf au vinaigre, qui mijotait dans un coin de l'âtre, qu'on mangerait tantôt, et dont j'aurais ma part. Mon père allait de temps à autre soulever le couvercle pour goûter et, en léchant bien la cuillère, il disait :
— Cato, ce sera bon.
J'écoutais lire mon père, je humais la bonne odeur, et je me rendormis. Qui dort dîne.
PREMIER EXODE
Mon père, très bon travailleur, avait l'art de se faire prendre en grippe : il montrait trop que la bêtise et la vulgarité lui répugnaient. Il dut donc quitter la petite ville pour chercher de l'ouvrage ailleurs, et se rendit à Amsterdam, d'où il écrivit bientôt à ma mère de venir le rejoindre.
— Vends nos vieilles loques, ajoutait-il, pour faire le voyage, tu trouveras ici ce qu'il faut.
Ma mère savait ce que cela voulait dire : il y avait de tout dans les magasins, mais nous aurions pu coucher entre quatre murs. Mon père s'imaginait toujours que tout allait nous tomber du ciel, et déraisonnait alors complètement. Elle ne tint donc aucun compte de cet enfantillage et obtint du Bureau de bienfaisance notre transfert à Amsterdam.
On avait trouvé place, pour nous et notre pauvre mobilier, sur une barque de transport de marchandises. Ce fut un soir que deux employés du Bureau de bienfaisance vinrent nous chercher pour nous embarquer. Ma mère avait ma sœur Naatje au sein ; les employés, très gentils, tenaient les quatre autres enfants par la main.
C'était à marée basse ; il fallait descendre une grande échelle ; je me rappelle très bien l'épouvante que nous éprouvâmes devant cet abîme noir : un de mes frères criait «qu'il ne voulait pas aller sous l'eau chez père» ; moi, comme d'habitude, je tremblais et essayais de faire la brave. On nous descendit un à un et l'on nous fit entrer dans la cabine commune : il n'y avait d'alcôves que pour le personnel, et rien pour nous asseoir. Les bateliers étaient visiblement ennuyés de cette marmaille qui pleurait, faisait pipi… et le reste.
La barque se mit en route. Nous étions affalés sur le plancher ; ma mère s'y assit à son tour, étala autour d'elle ses jupes sur lesquelles nous nous couchâmes tous, la tête dans son giron ; Naatje tétait toujours. Je ne pus dormir ; je n'avais que cinq ans, mais je me souviens très bien qu'un homme entra, nous regarda avec antipathie, se déshabilla sans gêne et se coucha ; il jurait chaque fois qu'un des petits toussait ou pleurait. Vers le matin, ma mère se mit à torcher, laver et habiller les enfants pour l'arrivée à Amsterdam.
Le Bureau de bienfaisance n'avait payé que notre transport, comme pour les tonneaux d'huile et autres denrées. Il nous avait fait coucher à terre, telles une chienne et sa portée, et ma jolie mère, avec son nourrisson au sein, n'avait pas reçu une tasse de café… rien… rien…
C'est ainsi que, grelottants et pâles de froid et de faim, nous arrivâmes par l'Amstel à Amsterdam, où mon père nous attendait sur les écluses. Pendant que la barque se trouvait arrêtée par la manœuvre, on nous hissa sur les passerelles. Il n'y avait de garde-fou que d'un côté, et, sur ces planchettes, mon père, toujours casse-cou, nous fit passer d'écluse en écluse jusque sur le quai. Puis, par les rues, les ponts et les canaux, il nous conduisit dans une impasse où il avait loué une chambre, au premier étage d'une masure.
Nous eûmes du café et des tartines, et on nous coucha sur de la paille, dans un placard noir et fermé.
RELIEFS ET ORIPEAUX
J'ai souvent lu et entendu dire que le parfum d'une fleur, le goût d'un fruit évoquaient chez certaines personnes un épisode exquis ou poétique de leur enfance ou de leur jeunesse. Eh bien! à d'infimes exceptions près, mes souvenirs, à moi, ne sont jamais ni exquis, ni poétiques. Toutes mes sensations les plus fraîches et les plus pures furent gâchées par la misère, l'ignorance et la honte. Ce n'est du reste pas en sentant une fleur, ni en goûtant un fruit, mais en mangeant du fromage de Hollande, que je me suis souvenue d'une page de ma toute jeune enfance.
Déjà notre misère devenait intense, à cause du nombre d'enfants qui augmentait chaque année. Une de mes tantes était servante dans une grande maison de prostitution ; elle était très bonne pour nous. Elle nous faisait venir le soir aux alentours de cet établissement, quand celui-ci battait son plein et que la surveillance était relâchée, et nous donnait les reliefs de table de ces dames, entre autres des croûtes de fromage, dont le goût, ravivé en moi l'autre jour, me fit revoir tout cela comme cinématographié.
Ma tante nous apportait également, cachés sous ses vêtements, des nœuds, des rubans de soie et de velours dont ma mère garnissait nos chapeaux, des corsages décolletés en soie écossaise qu'elle changeait pour nous et dont elle nous attifait, à la grande stupéfaction des voisins. Je me rappelle une adorable petite robe que ma mère me fit avec des bandes d'étoffe à menus carreaux noirs et jaunes, qu'elle avait cousues ensemble, en dissimulant chaque couture sous un petit pli.
Et de tous ces reliefs et oripeaux se dégageait un parfum suave, que nous savourions avec délices.
TÊTES ET PEAUX D'ANGUILLES
Le samedi soir, quand mon père recevait sa paie, ma mère et ma sœur aînée allaient le chercher, et alors on achetait de bonnes choses à manger avec les tartines. Moi, je devais garder la maison et les petits qu'on avait couchés.
Nous habitions une cave au Haarlemmerdyk. Ma mère et ma sœur parties, je m'asseyais sur le petit perron en contre-bas de la rue, pour regarder les passants. Je les voyais d'en bas : j'avais la tête et les bras couchés sur la planche de l'égout, qui bordait les maisons des villes hollandaises. De temps en temps, je descendais mettre la suçotte dans la bouche d'un des petits qui criait, puis je reprenais ma place.
Les passants se faisaient rares. Je me cachais dans notre cave chaque fois que le veilleur de nuit passait, en criant l'heure et en agitant sa crécelle qui me terrifiait ; quand il avait disparu, je remontais m'asseoir.
Le sommeil m'envahissait ; mais l'appel de la marchande d'anguilles fumées, que j'entendais dans le lointain, me réveillait, et me donnait l'espoir que mes parents allaient rentrer et apporter des anguilles fumées, ou des harengs saurs, ou peut-être bien des saucisses bouillies.
Cependant, vaincue par la fatigue, je m'endormais sur le perron, et le veilleur de nuit me descendait dans la cave, où il me couchait sur le grabat à côté des autres enfants.
Mes parents avaient pour devise : Qui dort dîne. Le matin, mes petits frères et sœurs et moi, nous trouvions les têtes et les peaux des anguilles fumées ou des harengs saurs, restes des agapes de la veille, que nous mangions alors avec nos tartines.
DEUXIÈME EXODE
Nous nous étions établis à Holland op zyn Smalst, pendant qu'on y construisait le canal d'Ymuiden. Mon père avait du travail dans les écuries, mais il ne faisait long feu nulle part : nous dûmes encore une fois quitter. Il partit à pied pour Amsterdam, où il trouva tout de suite de l'occupation sur sa bonne mine. Il vint donc, un dimanche, nous chercher. On avait loué, pour six florins, une charrette de paysan qui devait nous conduire la nuit à Amsterdam.
Quoique nous eussions retenu toute la charrette, le paysan l'avait en grande partie remplie d'objets à lui : des tonneaux, des paniers et aussi un énorme moulin à café de magasin, qu'il voulait faire aiguiser en ville.
Nous voilà lamentablement entassés, partis, dans l'obscurité, par les routes serpentines, pavées en briques jaunes, de la Hollande. Au delà de Haarlem, nous longeâmes pendant des heures une digue. On ne voyait pas ses doigts devant les yeux, et on n'entendait que le mugissement des vagues montant contre les berges et les cris stridents des oiseaux de nuit. La charrette s'arrêtait à chaque instant ; mon père descendait pour voir si nous étions encore au milieu de la digue et parler au cheval qui avait peur. Le danger était grand sur cette étroite bande, éclairée par une lanterne falote attachée à la charrette. Les enfants criaient. Ma mère, comme à chaque danger, récitait l'Évangile de saint Jean : «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu.» Mon père jurait ; le paysan restait silencieux.
Un choc de la charrette fit tomber le grand moulin à café sur ma figure. Je me mis à hurler ; mais ma mère, qui ne pouvait voir ce qui m'était arrivé, se fâcha et me donna des taloches pour me faire taire. Toute ma figure s'enfla prodigieusement jusqu'à me fermer les yeux. Quand le jour se leva, je recommençai doucement à gémir et dis :
— Mère, regarde-moi, je ne vois presque plus.
Ma mère, effrayée, se plaignit que, malgré que nous eussions payé pour toute la charrette, le paysan l'avait encombrée au point de tuer presque ses enfants.
Nous arrivâmes de grand matin à Amsterdam sur le Haarlemmerdyk, où mon père avait loué une cave. Il prit les enfants, un à un, sous les bras, et les fit sauter à terre. Moi, à cause de ma figure tuméfiée, il me porta jusque dans la cave, en me consolant :
— Ma pauvre petite «Poeske,»[1] ne te plains plus : nous avons manqué tous être noyés.
[1] Petite Chatte
NON! NON!
Les jours où la misère ne nous talonnait pas trop, j'avais des joies et des sensations exquises, par le seul effet de mon imagination. Je prenais, ces jours-là, ma poupée, mes osselets, mon sac rempli de morceaux de porcelaine et de faïence, adornés d'une fleurette ou d'une arabesque, et j'allais sur les grands canaux, à la recherche d'une belle maison.
Les grands canaux d'Amsterdam m'inspiraient beaucoup de respect : je ne pouvais me rêver Cendrillon que dans une de ces maisons du XVIIe ou du XVIIIe siècle, à haut escalier double de granit bleu, clôturé de grilles et de chaînes de fer forgé, à la majestueuse porte sculptée, vert foncé comme l'eau bourbeuse des canaux, et dont une ferrure, martelée et ciselée ainsi que de l'orfèvrerie, grillageait la large imposte. Les vieux arbres qui se reflétaient dans l'eau et les barques qui y glissaient comme sur de l'huile, me donnaient une sensation de paix que plus jamais, dans aucun pays, je n'ai retrouvée.
Je choisissais une marche du perron et vidais mon sac : je disposais mes morceaux de faïence tout autour de la marche, comme des plats sur un dressoir, et asseyais ma poupée au milieu. Tout en jouant, mon esprit se délectait dans des rêves qui se passaient à l'intérieur de la maison. J'y habitais en compagnie des personnages des contes de Perrault. J'avais des salles remplies de poupées de toute grandeur, habillées comme les princesses des images d'Épinal : elles étaient coiffées de vraies chevelures, avaient des yeux qui s'ouvraient et se fermaient, et elles disaient «Papa» et «Maman».
Ou je naviguais sur les canaux dans une barque bleue, dont la voilure était de toile orange.
Quand je me rêvais la Belle au bois dormant, le bois m'embarrassait fort parce que je n'en avais jamais vu. Aussi me faisais-je dormir dans ma barque bleu ciel : elle serait venue à la dérive d'une île du Zuiderzee, par tous les méandres des canaux de la ville, et aurait ainsi vogué doucement jusque dans le Canal des Seigneurs ; là, un gentilhomme, avec des dentelles à ses habits, l'épée au côté, serait monté dans la barque, m'aurait éveillée, et conduite dans la belle maison sur l'escalier de laquelle je jouais.
J'aurais préféré cependant être réveillée par une jeune dame blonde, à qui j'eusse tendu les bras en ouvrant les yeux.
Quelquefois la porte de la maison s'ouvrait, laissant passer une vieille dame à crinoline, au chapeau à bavolet, à la figure placide encadrée de bandeaux pommadés et de repentirs gris. Ou bien c'était une jeune femme habillée, à la dernière mode, d'un paletot sac sur la jupe grise, collante du haut et s'évasant dans le bas en une traîne qui balayait le pavé ; elle était coiffée d'un gros chignon à bouclettes et d'un tout petit chapeau rond piqué sur le devant ; de grandes boucles d'oreilles en jais se balançaient au bout des lobes allongés ; elle avait en main une minuscule ombrelle de soie verte, bordée d'une frange, et dont le manche en ivoire était replié.
Les dames me laissaient ordinairement sur le perron, en disant un aimable :
— Tu joues, petite fille?
Et le son de leurs voix et leur manière de prononcer les mots me charmaient.
D'autres fois, de dessous le perron, par la porte de service, sortait une servante à robe d'indienne claire, au tablier blanc, et en pantoufles de tapisserie à fleurs ; le bonnet de tulle tuyauté était posé sur le sommet de la coiffure à houppe ; elle portait un petit panier plat en osier blanc pour les emplettes, et passait rarement sans me faire déguerpir ou me dire :
— Méchante fille, tu fais l'école buissonnière!
Si je me rêvais compagne des belles dames qui habitaient ces somptueuses demeures, ces apostrophes me rejetaient dans la réalité, et, à défaut de mieux, j'aurais bien accepté d'être une de ces jolies soubrettes. Ma robe de Pâques n'était jamais aussi immaculée que leurs robes de travail ; et puis ces beaux bras nus, énormes et rouges, m'attiraient. Ma mère, ma sœur aînée et nous tous avions des bras très minces, avec des poignets de rien du tout, qui déplaisaient fort aux femmes de l'impasse. Jusqu'aux nichons menus et haut plantés de Mina faisaient l'objet de leurs quolibets, et elles lui souhaitaient, de bonne foi, une poitrine basse et allongée, qui ballotterait dans le corsage.
Une fois que j'étais installée sur un perron du Canal des Seigneurs, une jeune dame sortit de la maison, accompagnée d'une fillette de mon âge : à peu près dix ans. La petite fille s'arrêta pour regarder mes joujoux ; puis elle chercha dans sa poche, y prit une pièce de monnaie et voulut me la donner. Je fermai mes deux mains et les mis derrière mon dos, en regardant la petite demoiselle. Elle rougit jusque dans le cou et se sauva près de la dame ; elle lui entoura le corps de ses bras et, cachant sa figure dans les vêtements, pleura en lui parlant. La dame la conduisit vers moi et m'offrit des bonbons que j'acceptai ; puis elle s'adressa à la fillette en une langue étrangère. La petite répondit dans cette langue :
— Non! Non!
en trépignant et en cachant ses mains. La dame parlementait et, lui prenant une main, la mit dans la mienne.
Nous nous regardâmes. Elle avait les yeux bleus et les cheveux blonds bouclés, comme moi. Je la comprenais mieux en ce moment que je n'avais jamais compris les gens de ma classe ; mais pourquoi, étant si semblables, était-elle si autre? Je l'aurais griffée, je l'aurais piétinée pour cette différence, que je ne pouvais comprendre et qui me semblait hostile.
Quand elles furent parties, je me demandai quelle était cette différence, d'où elle provenait, et de bonne foi, dès ce jour, je fus persuadée que les riches étaient faits d'une matière plus précieuse que nous, les pauvres. J'en étais convaincue quand ils parlaient, quand ils riaient surtout, et qu'ils savaient exprimer ce que, moi, je sentais seulement.
Mais autre chose m'était encore resté. Ces «Non! Non!» dits d'une voix énergique, mais délicieuse, par la petite demoiselle, m'avaient paru les mots les plus beaux, les plus aristocratiques que j'eusse jamais entendus. J'ignorais ce qu'ils voulaient dire, mais je me les étais incrustés dans la mémoire, et la première fois que je les prononçai fut quand Mina voulut m'envoyer faire une course, au lieu de me laisser mettre des papillotes dans les cheveux de Naatje. Je lui répliquai, en trépignant comme la petite fille et en imitant sa voix, par des : «Non! Non!» qui la firent s'arrêter de nettoyer, et ma mère de ravauder.
— Mon Dieu! où cette créature enfantine a-t-elle cherché ces mots? c'est du français!
— Du français? fit Mina ; où voulez-vous qu'elle l'ait pris? Ce sont des mots que cette niaise invente, comme elle en invente toujours.
— Si! Si! c'est du français : je me rappelle fort bien que ma mère, quand j'étais petite, parlait le français avec son frère de Liège, et que «Non, Non» revenait souvent dans la conversation. Où as-tu entendu ces mots?
Je ne voulais rien dire. Mina soutenait mordicus que je les inventais. Je n'inventais jamais rien : les termes inusités dont je me servais, je les avais lus ou entendus, et je les répétais à la grande exaspération de ma famille ; mais jamais je ne m'étais servi d'aucun comme de ceux-ci.
Devant une injustice, je criais : «Non! Non!» Quand on voulait me prendre mes joujoux, je trépignais : «Non! Non!» Enfin «Non! Non!» étaient devenus pour moi les mots suprêmes de la protestation, et j'en avais si bien saisi la signification que je suis sûre de ne les avoir jamais dits à contresens.
A L'ÉCOLE CATHOLIQUE
Comme les deux bras de mon père ne pouvaient suffire à nourrir dix bouches, et que ma mère, à cause de ses huit enfants, avait dû abandonner son métier de dentellière, la misère était continue chez nous. Aussi, de temps à autre, ma mère écrivait-elle à quelques dames charitables pour obtenir des secours ; parfois, on nous en donnait.
Peu de gens savent être bons sans se mêler de vos affaires. Une de ces dames avait décidé que je ne pouvais continuer à fréquenter l'école communale et que je devais aller à une école catholique. Elle avait, en payant cinq florins pour l'admission, le droit de placer une enfant dans cette école.
La première fois que je m'y rendis, je portais une petite robe en indienne lilas, un tablier blanc propre, et un ruban bleu dans les cheveux. Une sœur novice me conduisit jusqu'à la classe que je devais suivre, et dit à la sœur qui la dirigeait : «C'est la fillette de Madame…», en nommant la dame qui avait versé les cinq florins. Je fus saisie et regardai rapidement les petites filles pour voir si elles avaient entendu. Il y en avait une qui, tout de suite, me dévisagea avec dédain. Les autres me reçurent très bien. Celle qui se trouvait derrière moi me demanda mon nom. Je lui répondis :
— Keetje Oldema.
Elle se mit à me caresser les cheveux et le cou : cela me parcourait des pieds à la tête exquisement, et puis la nouveauté de la chose me charmait. Ici, on n'allait donc pas me traiter en paria. Je devais bientôt déchanter. La petite qui me caressait, avait dû apercevoir mes croûtes et mes poux, sous mes beaux cheveux blonds ondulés. Je l'entendis chuchoter avec sa voisine et dire : «Pouah!» Celle qui avait surpris le nom de la dame l'avait répété aux autres et, à la sortie de l'école, on me traitait déjà avec mépris. Au bout de quelques jours, j'étais, comme partout, la bête noire de tous. Si je m'approchais, on se taisait ; si je disais quelque chose, on me tournait en ridicule ou on s'éloignait.
La fille d'un cireur de bottes, mais que sa mère tenait propre, avait inventé que mon père, à moi, était l'aveugle bien connu du béguinage, qui vendait des allumettes, et on ne m'appelait plus que : «Des Rouges Claires, Monsieur», mots dont il se servait pour offrir ses allumettes aux passants. Ma révolte et mon humiliation ne connurent plus de bornes. Ça, mon père! quand mon père était un admirable Frison, haut de six pieds, beau comme une statue, aux yeux bleus limpides et aux cheveux bouclés. Ce vieillard caduque, ignoble, mon père! quand mon père était jeune et souple, et sautait, de la croupe à la tête, par dessus un cheval. J'en hurlais de rage ; je trépignais, je leur expliquais, mais ma frénésie augmentait encore leur joie. Elles finirent par me tirer les cheveux : mes croûtes s'ouvrirent et le sang me dégoulina dans le cou.
Mais que devins-je l'hiver? Comme, à cause du froid, on ne laissait pas retourner les enfants chez eux, ils apportaient leur déjeûner. Nous traversions justement une période de famine noire : mon père n'avait pas de travail. Le premier jour, je prétextai que j'avais oublié mon déjeûner, et la sœur me laissa partir. Mais la seconde fois, voyant que je n'avais rien apporté, elle m'appela et je dus avouer notre misère. Cette pieuse fille, mais peu psychologue, s'adressa aux enfants, en disant qu'une de leurs petites camarades n'avait rien à manger, que celles qui avaient trop de tartines devaient lui en donner.
Je me trouvais à côté de la sœur, tremblante de honte et de mortification. Je préférais la faim. La faim, ça me connaissait : la faim est silencieuse et, si vous savez vous taire également, elle vous détruit en douceur. Mais ces petits anges, à qui on faisait appel, me terrifiaient. Je déclarai à la sœur que je n'avais besoin de rien, que ma mère était sortie quand j'avais dû partir pour l'école, et que je mangerais le soir.
Je lui avais confié tout bas notre détresse, mais ceci, je le disais haut pour être entendue des autres.
La sœur ne le prit point ainsi : elle me traita d'orgueilleuse et de menteuse, ajoutant :
— Il n'y a aucune honte à avouer sa pauvreté, et vos petites camarades vont montrer qu'elles sont meilleures que vous.
Il y en eut qui m'apportèrent une croûte rongée. D'autres me donnèrent des morceaux mordus. Je ne voulus de rien, décidée à ne plus venir à l'école plutôt que de subir pareilles humiliations.
A la sortie, toutes m'attendaient et commencèrent à me houspiller. Je me défendis des pieds et des mains, et en mordis cruellement une qui me griffait la figure. Mais elles m'acculèrent à un mur, et ensemble me cognaient, me tiraient par mes boucles et me crachaient au visage, quand un homme, à grands coups de pied dans le tas, vint me délivrer. A la maison, je suppliai ma mère de ne plus m'envoyer en classe, puisque partout on me maltraitait à cause de mes poux et de notre pauvreté.
Elle répondit que je devrais forcément rester à la maison pour garder les enfants : qu'elle allait être obligée de courir les établissements de charité afin d'obtenir des secours, car père, n'ayant pas de travail, était parti en chercher dans une autre ville.
Tous nos pauvres petits ont été traités de la sorte à l'école. Kees et Naatje rentraient ordinairement, la figure tuméfiée, et en pleurs. Kees était si innocent qu'il disait à ceux qui voulaient maltraiter sa sœur :
— Prends garde, si tu oses frapper mon petit frère!
Et il pleurait de grosses larmes, en la protégeant.
LA SOUPE AUX POIS
Ma mère avait reçu quatre cartes pour quatre portions de soupe aux pois. Il fallait aller la chercher. Nous nettoyâmes le mieux possible notre unique petit seau en bois, qui servait à tous usages. Et, avec un plat blanc comme couvercle, cela nous semblait convenable.
Nous n'étions jamais allés chercher de soupe. Ma mère était fort gênée de ce seau, qui indiquait clairement où nous nous rendions. Les gamins criaient après nous : «Snert emmer, Snert emmer!»[2] Aussi, pour éviter une grande artère très fréquentée, fit-elle un long détour par les ruelles à bouges pour matelots.
[2] Snert : Soupe aux pois. —Emmer : Seau.
En arrivant à l'orphelinat luthérien, où on distribuait la soupe, nous dûmes faire queue. Ma mère n'osait pas : elle me passa le seau et alla m'attendre aux environs.
Je revins, le seau rempli de bonne soupe bien chaude. Il y avait du verglas ; j'avais de grands sabots de ma mère aux pieds ; je me tenais, de ma main libre, aux chaînes du perron de l'orphelinat. Le verglas me fit glisser sous les chaînes, et je tombai sur le dos en répandant la moitié de la soupe.
Je pleurais. Un homme vint à mon secours : il me ramassa et bougonna que ce n'était pas une charge pour une petite fille. Il se disposait à porter mon seau, quand je lui dis que ma mère était au milieu de la rue.
— Ta mère! Eh bien, alors?
En effet, ma mère nous regardait sans approcher, mortifiée et rougissant de honte et de colère de ce que j'avais signalé sa présence. Quand l'homme me conduisit vers elle et lui manifesta son étonnement, elle ne trouva à répondre que :
— Il n'y a rien à faire avec cette créature enfantine!
J'avais onze ans.
Elle saisit le seau, me jeta un regard furibond, et, en dandinant son corps appesanti par la grossesse et, faisant de ses sandales, «Klots, Klots» dans la boue, elle prit le même détour par les ruelles à prostituées. Je la suivis à distance, et nous rentrâmes chez nous piteusement.
Pour comble de misère, la soupe avait pris le goût du seau qui servait à tous usages.
CATÉCHISME ET PREMIÈRE COMMUNION
Je suivais depuis deux ans le catéchisme de première communion et étais chaque fois renvoyée à l'année suivante, parce que je ne savais jamais ma leçon. Le tapage continuel de huit enfants dans notre unique chambre, me rendait toute étude impossible. Je voulais en finir : non pas que je croyais, la religion n'avait jamais eu aucune prise sur moi, mais je m'apercevais que je commençais à passer pour une bête et, cela, je ne le voulais pas. Puis, pour une fois au moins dans ma vie, je serais habillée de neuf des pieds à la tête.
Je m'étais donc juré de faire ma première communion cette année. Je choisis, pour étudier ma leçon, un perron sur un canal : j'en nettoyai une marche avec mon jupon et me mis à apprendre par cœur les questions et les réponses. Cela allait tout seul : moi qui me croyais incapable d'apprendre, je retenais, en les répétant deux ou trois fois, des réponses de six ou sept lignes ; j'étais sauvée.
La première fois que je me représentai au catéchisme, le vieux curé interrogea toutes les petites filles, excepté moi. Je finis par lever timidement le doigt, en disant :
— Vous m'oubliez, Monsieur le Curé.
— Non, mais tu ne sais jamais.
— Aujourd'hui je sais, Monsieur le Curé.
— Eh bien! viens ici.
Je débitai ma leçon d'un trait. Quand j'eus fini, il me leva la tête sous le menton.
— Tu sais même très bien ta leçon, fit-il ; comment as-tu fait?
— Je ne pouvais jamais l'apprendre chez nous à cause du bruit, et parce qu'on ne me laissait pas tranquille. Maintenant je vais sur un perron : là, je suis seule et à l'aise.
— Sur un perron? tu apprends ta leçon sur un perron! et quand il pleut?
— Il n'a pas encore plu.
Il hocha la tête.
Quand la pluie vint, et même la neige, je me réfugiais aux latrines qui se trouvaient sous beaucoup des ponts d'Amsterdam.
Je devins bientôt une des premières du catéchisme et, quand le vieux curé voulait en avoir plus vite fini, il me choisissait souvent pour l'aider à interroger. Un jour, il me chargea de faire répéter quatre fillettes. Parmi elles était une métis indienne du grand monde (les jours de pluie, elle arrivait en équipage). Elle me regarda avec une telle aversion que j'en restai tout interloquée. «Comment! parlait son regard, cette pouilleuse va m'interroger, moi!» Mais il fallait bien qu'elle obéît : le curé l'avait ordonné. Elle me répondait à voix si basse que je la comprenais à peine. Cependant, pour me faire bien venir d'elle, je lui dis :
— C'est parfait, jeune Demoiselle, je dirai à Monsieur le Curé que vous savez très bien votre leçon.
Elle retroussa ses lèvres de négresse et fit : «Pheu…», d'un air si dédaigneux que j'en bafouillai pour de bon.
Cet hiver-là, nous fûmes expulsés de notre impasse, et j'aurais dû suivre le catéchisme à l'église de notre nouvelle paroisse. Mais je voulais avoir l'image de Saint qu'on recevait au dixième bon point : j'en avais déjà sept et le vieux curé m'avait promis que mon image serait belle, parce qu'il voyait bien maintenant que j'étais une brave petite fille. Je continuai donc à me rendre à mon ancienne église.
Or, voilà que le jour du dixième point, ce fut le vicaire qui fit le catéchisme et, pour comble de malchance, je tirai la langue à l'Indienne à un moment où le vicaire se retournait. Il se fâcha et dit que c'était manquer de respect à Dieu d'oser tirer la langue dans sa maison. Pour me punir, il me fit m'agenouiller devant le maître-autel, les bras levés au-dessus de la tête et un tabouret dans chaque main. Quand tous furent partis, je déposai un tabouret, — car deux, c'était trop lourd, — et des deux mains, je soutins l'autre aussi haut que je pouvais. Mais vaincue par le chagrin d'avoir perdu mon dixième point, je finis par déposer aussi celui-là, et, pleurant à chaudes larmes et sacrant comme mon père, je me couchai tout du long devant le maître-autel, sans m'inquiéter de Dieu.
Ainsi me trouva une des servantes du curé, qui s'enquit pourquoi je pleurais. Je le lui racontai, en ajoutant que mes dix points étaient irrémédiablement perdus, puisque, pour faire ma première communion, je devais aller à ma nouvelle paroisse. Elle partit sans m'encourager ; mais, quelques instants après, le vicaire vint, cachant derrière sa soutane un rouleau de papier blanc. Il me demanda si je regrettais d'avoir manqué de respect à Dieu, et comme je répondais : «Oui», il me donna l'image : un Saint Pierre avec les clés du ciel. J'aurais préféré une Ascension de la Vierge, pour les guirlandes de fleurs qui l'entouraient, mais enfin ceci était un prix que j'avais gagné.
A l'école, je n'en avais jamais eu, parce que j'étais très sale, toujours déchirée, et peu assidue. Nous devions continuellement déménager sous menace d'expulsion, à cause du loyer qu'on ne pouvait payer, et ma mère, négligente, attendait parfois six mois avant de faire la transcription d'une école à l'autre. Aussi étais-je toujours la dernière, comme du reste tous mes frères et sœurs. J'étais cependant capable d'apprendre ce qu'on aurait voulu, et j'avais des dons. Ma voix était si jolie qu'un des instituteurs ne manquait jamais de se mettre de mon côté, la tête penchée vers moi, quand on chantait en chœur. A la gymnastique, on faisait grimper aux échelles filles et garçons ; mais moi, qui étais souple comme un chat, je devais descendre dès le troisième échelon : l'instituteur de garde, voyant mes dessous en guenilles, n'osait pas me laisser monter ; que n'aurais-je donné cependant pour grimper là-haut!
Et ainsi pour tout!
La première communion approchait. Le curé de notre nouvelle paroisse venait d'être nommé : il était plein de zèle et de délicate bonté, et s'occupait beaucoup de donner un grand éclat à cette cérémonie.
Au lieu de distribuer aux pauvres des uniformes qui les désignaient, il s'arrangea avec les dames patronnesses pour remettre aux mères l'argent des toilettes.
Depuis longtemps, ma mère et moi, nous parlions de cette robe qui allait me stigmatiser ; mais elle reçut dix florins, et nous pûmes acheter tout à notre goût. J'eus un chapeau blanc entouré de gaze, une robe grise à ruches effilées, raide comme une planche, qui m'encaissait au lieu de m'habiller, de hautes bottines à lacets de soie blanche avec deux petites floches sur le pied, et des gants de coton blanc.
Une dame me donna du linge de sa fille, si bien lavé et repassé que c'était plus beau que du neuf.
Mes cheveux bouclaient naturellement, mais l'avant-veille de la première communion, on me mit trois étages de papillotes, et, le matin même, on tourna chaque boucle sur un bâton, en la mouillant de café sucré pour la tenir raide : cela me faisait une chevelure toute brune, à moi qui étais blond épi.
Je m'habillai de grand matin et, frissonnante d'être aussi belle, je me rendis à la cure avec ma mère. Je la précédais de deux pas, tenant de la main gauche un petit mouchoir de mousseline déplié devant moi, et de la main droite mon livre de prières.
Toutes les fillettes étaient un peu pâles d'être à jeun ; moi, cela ne me faisait rien, j'étais entraînée. Nous nous montrâmes toutes, riches et pauvres, nos robes, nos souliers, jusqu'aux jupons : pour ma part, tout mon orgueil allait aux petites floches de mes bottines, et je relevais continuellement ma robe sur le devant pour qu'on les remarquât.
Le curé était parvenu à m'effrayer très fort. Il avait dit que celles qui n'étaient pas sincères auraient certainement une maladie le jour de la communion, ou tomberaient mortes en s'approchant de la Sainte Table ; puis qu'il fallait laisser fondre l'hostie, car si on la mordait, le sang nous sortirait de la bouche.
Je ne pouvais prendre aucun goût à la religion. Comme contes de fées, je préférais Cendrillon et le Petit Poucet à ceux des Saints et des Saintes. J'avais néanmoins très peur. J'étais convaincue, comme malgré mes efforts, je me souciais peu de Dieu, qu'il m'aurait foudroyée, et, en m'approchant de l'autel, je le suppliais de me donner la foi et la sincérité.
— Dieu! faites que je sois sincère quand je dis que je vous aime! Donnez-moi la croyance, je vous en supplie!
Il m'était resté une dent de lait, et derrière celle-ci avait poussé une autre dent, très pointue, avec laquelle je me mordais souvent cruellement la langue. Or, au moment de la communion, je claquais tellement des dents qu'en fermant la bouche, j'incrustai l'hostie dans ma dent pointue : je me mis à chanceler et à zigzaguer, comme ivre.
Je m'attendais à voir le sang jaillir de ma bouche, éclabousser toutes les toilettes des autres, et me gâter ma robe.
Et quel scandale! je sentis littéralement le curé me chasser de l'église, et vis tous les assistants me livrer passage comme à une pestiférée.
Puis, si mon père nous quittait encore, on ne nous aiderait plus. On dirait :
— C'est une des leurs qui a mordu le Bon Dieu : qu'ils meurent de faim! J'eus toute la peine du monde à suivre les autres et à regagner ma place. A la sacristie, on nous offrit des petits pains et du café ; une dame me prit dans ses bras, en disant :
— Ah! la pauvre petite! elle va s'évanouir de faim.
Mais non! c'étaient les affres terribles par lesquelles je venais de passer.
Et voilà que rien n'était arrivé!
J'ENTENDS LES PUCES MARCHER
Nous habitions une chambre unique, dans une impasse gluante d'Amsterdam. Le soleil n'y pénétrait jamais et si, en hiver, le froid humide y était glacial, en été la chaleur moite nous anéantissait. Il n'y avait qu'une alcôve à étage, ainsi que dans les barques de pêcheurs, mais cloisonnée : on y était comme dans un placard. Les parents dormaient dans le compartiment du bas ; quelques-uns des enfants dans celui du haut, les autres à terre, sur une paillasse. Dans un coin, un petit tonneau servant de chaise percée à la famille ; dans d'autres, des langes d'enfant souillés, puis les détritus de tout un ménage miséreux. L'odeur de la pipe de mon père et les émanations de dix pauvres rendaient l'atmosphère irrespirable.
Par une nuit d'effroyable chaleur, j'étais étendue avec trois de nos enfants dans la couchette du haut. Ils dormaient ; moi, je ne pouvais pas : je me tournais et retournais en m'agitant. Nous étions couchés sur des sacs en grosse toile, remplis de balle d'avoine qui, réduite en poudre et imbibée d'urine d'enfant, formait une matière immonde et corrosive. La toile m'agaçait et me brûlait la peau ; les puces me harcelaient affreusement ; j'étouffais ; j'avais des bruissements d'oreilles qui me donnaient des hallucinations. J'appelai doucement ma mère et lui dis que je ne pouvais pas dormir, parce que j'entendais les puces marcher.
— Tu entends les puces marcher? Ah! cette créature enfantine! et tu me réveilles pour cela? tu vas te taire, n'est-ce pas? je suis éreintée et veux dormir. Je me tus, mais continuais à m'agiter. N'y tenant plus, je me laissai glisser à terre, en m'aidant de la corde, m'habillai et sortis.
Il pouvait être quatre heures du matin. Il n'y avait dans la rue que les éveilleurs (c'étaient des gens qui, pour cinq «cents» par semaine, éveillaient les ouvriers, en faisant un vacarme qui troublait tout le voisinage). En dehors d'eux, personne ; tous les magasins du Nieuwendyk fermés ; le calme partout : ah! que j'aimais cela!
J'allai vers la Haute Digue qui avançait dans l'Y. La Haute Digue était ma promenade favorite ; j'y faisais souvent l'école buissonnière avec ma petite sœur Naatje. Des deux côtés, l'Y clapotait contre les berges ; on y trouvait des coquillages ; plus loin était une oasis d'arbres et d'herbe fleurie. Quand j'arrivai à la digue, l'air frais du large et la brise matinale me causèrent un tel soulagement qu'en jubilant je happais l'air : je levais les bras, en écartant les doigts, pour mieux sentir jouer le vent sur ma peau irritée. Je restai ainsi longtemps à me griser, puis continuai ma promenade pour chercher des fleurs. Arrivée sous les arbres, je fus surprise de voir dans l'herbe les pissenlits et les pâquerettes fermées. Je n'avais jamais vu de fleurs la nuit et ne connaissais pas ce phénomène ; je fus si étonnée que je n'en cueillis aucune, comme prise de méfiance, et j'allai m'asseoir sur un banc.
Il y avait à cet endroit un chantier où des hommes travaillaient ; un d'eux vint se mettre à côté de moi et dit :
— Ah! la grande fille qui est déjà dehors! et où vas-tu?
Je lui répondis que, ne pouvant dormir, j'étais sortie, mais je n'eus garde de parler des puces. Puis je lui demandai pourquoi les pissenlits et les pâquerettes étaient fermées.
— Ah! mon Dieu, quel ange! mais elles dorment, ma chérie, elles dorment.
Ce disant, il me souleva et me mit à cheval sur ses genoux. J'y étais à peine que je me sentis empoignée, flanquée dans l'herbe, et qu'un homme sauta à la gorge de l'individu, lui hurlant à la face :
— Ignoble Sodomite[3]! tu as été en prison pour avoir abusé des petites filles et, à peine sorti, voilà que tu recommences! Et toi, que fais-tu dehors à cette heure? Décampe!
[3] En Hollande, l'appellation de «Sodomite» est, par extension, couramment usitée parmi le peuple, comme terme d'injure et de mépris, sans signification précise.
Je ne me le fis pas répéter. Je m'encourus et arrivai hors d'haleine chez nous, où j'entrai en coup de vent. Ma mère se réveilla en sursaut.
— Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? s'écria-t-elle.
J'avais eu grand'peur, mais ne me rendais pas compte du danger auquel je venais d'échapper : aussi, au lieu de raconter ce qui m'était arrivé, je lui dis :
— Mère, sais-tu pourquoi les pissenlits et les pâquerettes sont fermées la nuit? Eh bien! elles dorment comme nous.
— Quoi? Que racontes-tu? Tu es sortie?
— Oui, je suis allée à la Haute Digue pour me rafraîchir et chercher des fleurs, mais elles dorment.
— Ah! cette créature enfantine! Tantôt elle entendait les puces marcher, maintenant les pissenlits dorment! Mais, avec tout cela, tu me réveilles à chaque instant, et je suis éreintée, éreintée. Allons, va dans ton lit et dors.
Je n'y songeais pas, et quand ma pauvre mère s'assoupit à nouveau, je sortis doucement dans l'impasse, où je me mis à jouer aux osselets sur la pierre de la citerne.
DÉCEPTION
J'étais invitée à une fête de charité pour enfants. Il était expressément dit que les mères devaient les conduire et venir les reprendre, et, comme il n'y avait pas de vestiaire, emporter les chapeaux et les manteaux. Vous voyez d'ici que ma mère allait lâcher tous ses mioches pour me conduire à une fête! Si je voulais m'y rendre, je pouvais aller seule. Ce qui m'inquiétait le plus, était mon chapeau : je m'étais mis dans la tête que je serais chassée si on découvrait que ma mère n'était pas là pour l'emporter. Or, je voulais absolument assister à cette fête : il y avait une tombola ; si j'allais gagner une boîte à coudre, le rêve de toute ma vie! car, depuis l'âge de six ans, je confectionnais les robes et les coiffures de mes poupées, et le fameux chapeau, sujet de mes transes, je l'avais fait moi-même.
Je m'en fus donc seule, un soir, par une pluie battante. J'entrai avec mon invitation. En ôtant mon chapeau, je le dissimulai, comme une voleuse, sous mon tablier. J'ai le souvenir d'une joie de commande. On nous donna du lait d'anis et des petits pains beurrés ; on nous fit chanter de nombreux Wien Neerlandsch Bloed et des Wilhelmus Van Nassauwen, et dans la cour qu'éclairaient quelques lampions, nous dûmes, par une pluie chaude qui nous faisait fumer comme dans un bain turc, jouer des Patertje, Patertje, langs den kant et des Colin-Maillard.
Enfin la tombola!
— Y a-t-il des boîtes à coudre?
On regardait par les carreaux.
— Oui, là, plusieurs même.
— Ah! je les vois ; si je pouvais en gagner une!
Et je me tins ce langage : «J'ai douze ans ; il est temps que j'aie une boîte à coudre à moi, pour ne plus recevoir de torgnioles quand j'ai gâché le fil de ma mère. Puis, dans une boîte, il y a tout : un dé, des ciseaux et autres outils.» Ah! mon tour. Je prends un billet : un Monsieur l'ouvre et dit :
— Trois images.
Et il me cherche trois images, représentant des batailles.
Je ne m'intéressais plus à la fête : pour moi, c'était encore une fois et toujours une déception. Aussitôt la porte ouverte, je filai ; je remis mon chapeau dehors, et je repris mon chemin sous la pluie, seule, à dix heures du soir, par les ponts et les canaux. Arrivée à la maison, je donnai mes images de bataille à un de mes frères, et je me couchai en pleurant.
MON PÈRE PROPOSE DE NOUS ABANDONNER
La propriétaire était venue nous insulter pour les deux semaines de loyer que nous lui devions.
On s'était couché après cela, tout agités.
Sur les paillasses, à terre, les enfants s'endormirent vite. Moi, je ne pouvais.
Les parents, dans l'alcôve, causèrent. Mon père proposa à ma mère d'abandonner tous les enfants, disant que la Ville prendrait certainement soin d'eux et qu'ils auraient moins souvent faim et froid que maintenant ; que lui était à bout de forces, qu'il n'avait que trente-huit ans, qu'elle sans doute n'aurait plus d'enfants, et qu'ils pourraient se refaire une vie à deux. Ma mère répondit :
— Non, non, abandonner les enfants, jamais!
J'entendais tout cela de mon lit. Je fus prise d'une folle terreur. Je voulais éveiller mes frères et sœurs pour les prévenir, ou aller supplier mes parents de ne pas nous quitter, mais je n'osais, de crainte des coups. Je rampai sur le ventre jusqu'à la porte, et me couchai en travers afin de les empêcher de partir.
Mes parents, ayant perçu quelque bruit, se turent. Ma mère dit :
— C'est Keetje ; elle aura entendu : après des scènes comme ce soir, elle ne dort jamais.
— Mais non, fit mon père, ce sont les rats.
Puis il appela :
— Keetje, Keetje!
Je ne bougeai pas.
— Ils dorment tous, reprit-il. Si tu veux, tu viendras me rejoindre demain à midi à l'écurie, et nous partirons. Comme c'est jour de paie, nous aurons un peu d'argent pour prendre le bateau et aller loin d'ici.
— Non, non, jamais je n'abandonnerai mes petits.
Ils se turent.
Je m'endormis vers le matin, étendue devant la porte. Quand ma mère se leva pour préparer le café de mon père, elle me trouva là.
— Tu vois, j'en étais sûre, elle a entendu et voulait nous empêcher de partir.
Mon père se leva d'un bond, s'habilla en quatre mouvements, et se sauva sans attendre le café.
Vers midi, en «jouant école» avec les enfants, je les avais tous assis sur le seuil ; mais ma mère ne sortit pas.
Puis j'attendis anxieusement le soir. Quand mon père rentra enfin, je me jetai avec un grand cri dans ses bras. Il me souleva silencieusement, me garda pendant le souper sur ses genoux, puis en me caressant les cheveux, et la voix rauque, il parla :
— Keetje, je suis souvent si fatigué, et, quand on vient alors nous injurier comme hier, je ne sais plus ce que je fais.
— Père, dis-je, laisse-moi dormir cette nuit entre mère et toi ; j'aimerais tant, puis-je?
— Oui, ma Keetje, oui, ma «Poeske», et avec ta poupée, n'est-ce pas?
— Non, père, murmurai-je, avec vous deux seuls.
J'étais indéfinissablement heureuse.
JE FAIS DES VISITES
Un matin, ma mère me dit :
— Keetje, tu ne dois pas aller à l'école aujourd'hui : il faut faire ta visite chez Mademoiselle Smeders, puis tu iras, avec mes compliments, voir Mademoiselle Rendel[4].
[4] En Hollande les femmes mariées du peuple et de la petite bourgeoisie sont appelées Mademoiselle.
— Mais, mère, elles n'aiment pas que je vienne chez elles.
— Nous n'avons pas le choix, ma Keetje. Elles nous donnent chaque fois un pain : nous ne pouvons laisser d'y aller.
Les Smeders et les Rendel étaient d'anciens voisins. Je m'acheminai, à travers la neige, vers l'autre extrémité d'Amsterdam, où ils habitaient.
Je me rendis d'abord chez les Smeders. Ceux-ci étaient des ouvriers comme nous, même d'un cran inférieurs. Le mari, manœuvre aux docks, ne savait pas de métier, tandis que mon père était un cocher très capable, employé chez un grand loueur : il avait un beau fouet bagué d'or, et portait une cravate blanche sur le siège, aux enterrements et aux mariages. Mais les Smeders n'avaient qu'un enfant, élevé presque entièrement par sa grand'mère ; chez nous, il y en avait huit que mon père était seul à faire vivre. Ce nous était une grande mortification de devoir accepter la charité de nos égaux.
C'est avec appréhension que j'ôtai mes sabots au bas de l'escalier presque perpendiculaire et soigneusement récuré à l'eau de craie, et que je montai en me tenant au câble qui servait de rampe. Arrivée en haut, je frappai craintivement à la porte : après qu'on m'eut répondu, j'ouvris et pénétrai dans la chambre. Mademoiselle Smeders me regarda assez froidement :
— C'est toi, Keetje, par ce temps? Prends garde, tu salis la natte. Va t'asseoir là, — elle m'indiqua une chaise près de la porte, — et tiens tes jambes suspendues, pour ne pas salir les barreaux.
— Oui, Mademoiselle. Mes bas sont mouillés parce qu'il y a des trous dans mes sabots.
Elle continua de passer à l'amidon ses bonnets blancs, et le devant de chemise que son mari portait le dimanche. Ses mouvements étaient mous, mais sûrs. Elle était vêtue, comme toujours, d'un jupon de mérinos noir, large de six aunes, et d'un caraco en indienne lilas, dont le corsage aux épaules tombantes et les basques descendant jusqu'aux genoux, se fronçaient autour de la taille. Comme chaussure, des bas blancs et des pantoufles en tapisserie verte, à fleurs rouges. Autour du cou dégagé, elle portait un collier de quatre rangées de coraux, à fermoir en filigrane d'or ; aux oreilles, de longs pendants en corail. Elle était coiffée de bandeaux blond sable, luisants de pommade, qui lui couvraient les oreilles, et d'un bonnet blanc tuyauté dont les brides pendaient sur le dos. Le frémissement continu de ses narines dilatées et son regard bleu qui vous jaugeait, me causaient toujours un malaise : je n'aurais pas aimé la fâcher.
La bonne chaleur du poêle me tapa légèrement à la tête : tout me semblait voilé. Je regardais avec étonnement, à chacune de mes visites, cette chambre, au plafond bas à poutres couleur orange, dont l'ordre et la propreté m'intimidaient. Au milieu du plancher, passé à l'eau de craie, était étendue une grande toile à voile peinte en jaune avec bord orange, que la femme repeignait tous les ans ; tout autour des nattes ; devant et sous la table, placée entre les deux fenêtres et couverte d'une toile cirée jaune, des morceaux de tapis de toute couleur. Aux fenêtres à guillotine, des pots de géraniums qui, l'été, étaient à l'extérieur, des rideaux en mousseline à carreaux maintenus par des rubans jaunes, et au milieu un écran en étamine bleue, pour que «les voisins ne pussent vous compter les morceaux dans la bouche». Hors des fenêtres, des séchoirs où, par les temps secs, pendaient les chemises en laine rouge du mari.
Des chaises peintes en acajou étaient rangées le long des murs ornés d'images. Dans un angle, se trouvait une commode en acajou, garnie de grands cuivres aux serrures et surmontée d'une barque à voile, œuvre du mari, ancien marin. Sur la table, un bocal avec un poisson doré et, près de la place du mari, un crachoir en faïence bleue ; sous la table, deux chaufferettes en bois.
Un doux engourdissement m'envahissait. Ce confort, si loin de notre vie, me faisait rêver. Ce bon fauteuil en paille, si père l'avait le soir pour se reposer, comme il y serait bien, appuyé contre le dossier, une chaufferette aux pieds pour sécher ses bas! Car il souffre beaucoup, père, quand, par ce temps, il doit nettoyer les voitures en plein air : ses mains sont gonflées comme des pelotes, et de grandes crevasses le torturent la nuit, au point de l'empêcher de dormir. Il pourrait me tenir sur ses genoux en fumant sa pipe. Le crachoir serait inutile, puisqu'il ne chique pas.
Mes regards, continuant à errer, rencontraient l'alcôve cloisonnée, orange comme le plafond, garnie de rideaux en indienne lilas, écartés au moyen de rubans : on voyait les literies recouvertes de taies et de draps, à petits carreaux rouges et blancs. Sous le haut manteau de cheminée, bordé d'un volant rose à fleurs, avançait un long poêle orné de cuivre, portant une bouilloire en bronze ; tout à côté, le seau à braise en cuivre jaune et rouge.
Mademoiselle Smeders passait sa vie à frotter, astiquer, et faire reluire tout cela à outrance. L'odeur de la térébenthine et de l'alcool, qui lui servaient à délayer la cire et autres ingrédients à faire briller, imprégnait la chambre. Tout cela m'intimidait ; j'aurais néanmoins voulu vivre dans cette joliesse et dans cet ordre, mais alors il faudrait changer de mère, et ne plus avoir Dirkje, ni Naatje, ni Keesje. Ah non! Ah non! pour rien, pour rien, je ne voudrais ne pas les avoir. Ma gorge se serrait, je m'agitais sur ma chaise.
— Mais ne remue donc pas ainsi, Keetje, tu vas trouer la natte avec les pieds de la chaise.
Je me tins coite un instant. Les voyez-vous lâchés ici? Dirk qui se traîne sur son derrière et n'est pas encore propre! Quel dégât! Je riais en dedans, mais n'osais plus manifester mes sensations.
— Et ta mère, Keetje? elle ne t'a pas dit quand elle va acheter un bébé?
— Vous pensez, Mademoiselle, que ma mère achète les enfants? Je crois plutôt qu'on nous les donne de force! nous n'avons même pas d'argent pour aller chercher de l'huile de lampe. Je comprendrais que vous en achetiez, mais nous! Et mes parents disent toujours que c'est une calamité, mais qu'il n'y a rien à faire.
Mademoiselle Smeders me regarda bouche bée et ne répondit pas. Elle choisit une poêle, la plaça sur le feu, y versa de l'huile, puis alla vers l'alcôve, souleva l'édredon sous lequel elle prit le bassin rempli de la pâte à crêpes qu'elle y avait mis lever, et commença à faire des crêpes pour le dîner. Elle laissa brunir l'huile, y versa la pâte avec une louche, fit bien rissoler des deux côtés, glissa les crêpes sur un plat, y étala du sirop doux, et les déposa, couvertes d'une assiette, entre le matelas et l'édredon, afin de les tenir chaudes. Après s'être léché les doigts, elle plaça sur la table deux assiettes, deux couverts en étain bien luisants, et, pour être mangés avec les pommes de terre, un plat d'éperlans froids délicieusement croustillants.
Ah! si elle voulait me donner un éperlan ou une crêpe! Je laverais bien sa vaisselle et resterais jusqu'au soir pour faire toute sa besogne. Mais elle se dirigea vers l'armoire, y prit un pain noir, me le donna sans l'envelopper, et dit :
— Maintenant, va-t'en! Mon homme va revenir manger : il n'aime pas trouver des étrangers. Et bien des compliments à ta mère.
— Merci, Mademoiselle, et bien les compliments à votre homme.
Je repris mes sabots à la porte, redescendis en me tenant au câble, et, par la neige fondue qui pénétrait à nouveau dans mes sabots, je traversai la rue pour me rendre chez l'autre ancienne voisine.
Mademoiselle Rendel avait été une dame, disait-on, mais avait fait un mariage au-dessous de son rang. Son mari était facteur dans une messagerie. Ils avaient cinq enfants, étaient bien mis et habitaient un rez-de-chaussée. Mademoiselle Rendel faisait le matin son ménage, et sortait invariablement les après-midi, habillée d'une robe de barège gris sur une large crinoline, et d'un châle noir à bordure violette, qu'elle attachait devant par une grande broche à camée, ramenait dans la taille en croisant les mains dessus, et dont la pointe, derrière, rasait terre. Elle portait un chapeau à bavolet en satin gris, avec des brides violettes nouées sous le menton par un nœud à longs bouts pendants ; des repentirs poivre et sel sortaient du chapeau, de chaque côté des tempes. Ses bottines trop grandes, sans talon, étaient en lasting et lacées sur le côté ; elle avait un sac en drap noir au bras, des gants à un bouton recousus aux extrémités, et un mouchoir blanc déplié en main. Dans cette tenue respectable, Mademoiselle Rendel passait au milieu de la rue, en saluant les voisines avec de jolies inclinations de côté. Elle allait voir ses anciennes amies et revenait le soir, son sac rempli ou avec des paquets dissimulés sous le châle, et elle pouvait, le lendemain, payer ses petites dettes. Elle me reçut très aimablement et me demanda si ma mère avait déjà acheté un bébé.
— Mais non, Mademoiselle, ma mère ne fera pas cette bêtise! Nous sommes dans une panne noire : voyez mes sabots. Elle n'ira donc pas acheter des enfants : nous en avons du reste huit.
— Bon, Keetje, bon. Approche-toi du feu. Quel mauvais temps, n'est-ce pas, mon enfant?
Elle ne craignait pas que je salisse son parquet.
J'étais bien plus à l'aise chez elle, mais je préférais l'autre chambre. Ici, des bottines traînaient sous la table, le châle sur une chaise, des chapeaux sur des meubles, et des joujoux d'enfant dans les coins. Elle-même avait une vieille robe noire tachée, et les cheveux dans des papillotes.
Mais sur le poêle, des pommes de terre bouillaient, et des boulettes de viande rissolaient dans une lèchefrite. Ma bouche se remplissait d'eau. Il y avait neuf boulettes : une par enfant et deux pour chacun des parents. Si Mademoiselle Rendel avait pris un grain de chacune, elle aurait pu en faire une de plus et me l'offrir. Ça doit être bon, d'après l'odeur. C'est étrange! Comment s'arrangent-ils donc tous pour avoir ces bonnes choses? Chez nous, il n'y a jamais rien, même pas à nos anniversaires, ni à la Saint-Nicolas, ni à la Noël, jamais, jamais! et ailleurs il y a tous les jours de tout. Ici, je vois toujours neuf boulettes sur le feu.
Le mari entra pour dîner, ainsi que la fille aînée qui apprenait les modes : tous deux me firent bon accueil. Alors Mademoiselle Rendel alla dans le jardin, se fit donner, par le boulanger d'à côté, un pain noir par-dessus le mur, et me le remit en disant :
— Keetje, tu as encore à aller loin. Va, ma petite, et bien des compliments à ta mère.
Tous me conduisirent aimablement jusqu'à la porte ; la fille aînée me chargea encore de compliments, et je m'en retournai à l'autre bout d'Amsterdam, chargée de mes deux kilos de pain noir, pas enveloppés.
La neige tombait drue. Quand j'arrivai dans notre impasse, toutes les femmes étaient en émoi : en rentrant chez nous, je fus surprise par les vagissements d'un nouveau-né.
TOUPIE ET CERF-VOLANT
— Moi, disait Dirk, je voudrais une toupie grande comme la bouilloire, et qui ferait, en tournant, le bruit de mille abeilles.
En effet quand, sur le quai, Dirk jouait à la toupie, il s'agenouillait et, appuyé sur les deux mains, la tête penchée au-dessus d'elle, il l'écoutait ronfler. Sa figure était radieuse ; ses yeux bleus devenaient noirs ; ses lèvres s'humectaient ; tout son être se tendait dans une attention passionnée. Aussi, quand sa toupie était tombée dans le canal, ma mère lui refusait-elle rarement un «cent» pour en acheter une autre. C'était alors un nouvel amour : il la badigeonnait orange avec rayures bleues et vertes, et lui trouvait des qualités que n'avait pas l'ancienne. Sa passion durait jusqu'à la catastrophe prochaine, qu'il accourait, affolé et hors d'haleine, nous annoncer en bégayant.
Kees désirait un cerf-volant acheté au bazar.
— Car ceux que je fais moi-même, disait-il, ne veulent jamais monter : les queues sont trop lourdes. J'aime qu'il souffle dedans et que cela fasse : Houhouououououou…! Alors c'est comme un moulin à vent qui tourne ; puis, quand il monte bien, il vous tire, et on a la sensation qu'il va vous enlever. J'ai souvent souhaité être queue de cerf-volant, pour me sentir balancé là-haut dans les airs.
Le dimanche, très tôt, Kees allait au coin de notre canal, à l'échoppe du commissionnaire Barend. Quand il faisait beau et qu'il y avait de la brise, Barend, dès le grand matin, dévidait lentement la corde de son cerf-volant, du bâton auquel elle était enroulée. En manches de chemise propres, le pantalon tiré très haut sur bretelles, la casquette noire garnie de deux petites floches sur le devant, les oreilles percées de menus anneaux d'or, le brûle-gueule en terre de Gouda à la bouche, il avait son air du dimanche : de vieille haridelle étrillée.
Kees tenait le cerf-volant des deux mains, aussi haut qu'il pouvait. Barend faisait un temps de course, puis criait :
— Lâchez!
Et, après plusieurs essais, le cerf-volant montait en tanguant.
Quand il était à une certaine hauteur, Barend passait le peloton de corde à Kees, et d'un saut s'asseyait sur la toiture en zinc de l'échoppe. Kees alors lui rendait la boule qu'il avait dû tenir de toutes ses forces, grimpait à côté de lui, et la déroulant méthodiquement, tous deux suivaient le joujou aérien dans son ascension.
Toute la matinée, l'homme et l'enfant restaient là, la tête levée, à observer gravement les évolutions du cerf-volant qui montait, montait, en balançant élégamment sa longue queue. Quand il avait disparu très haut, ils se regardaient émotionnés, et la satisfaction brillait dans leurs yeux.
De temps en temps, Barend demandait à Kees de rallumer sa pipe en terre, ou il lui faisait tenir le bâton, dévidé maintenant, et il rajustait sa chique, après avoir lancé un long jet de salive brune. Puis l'un et l'autre se taisaient, tout à leur contemplation.
Quelques minutes avant midi, la femme de Barend poussait un cri pour l'avertir que le dîner allait être prêt, et l'homme commençait à enrouler soigneusement la ficelle sur le bâton.
— Keesje, si le vent ne tombe pas, il fera encore bon cet après-midi pour une nouvelle montée. Maintenant je vais manger.
Un jour il ajouta :
— Le dimanche, nous mangeons bien : du hachis. Et toi, que manges-tu le dimanche?
Kees réfléchit un instant, et ne se rappelant d'autre viande que les langues de cheval que mon père achetait pour quelques «cents» à côté de l'écurie de son patron, il répondit hardiment :
— Le dimanche, chez nous, il y a de la langue de cheval bouillie, avec des pommes de terre.
Barend le regarda du coin de l'œil.
— Dis donc, morveux, fous-toi de ton aïeule, mais pas de moi!
Kees, tout déconfit, le considéra sans répondre. Barend partit vexé, en disant cependant :
— Allons, à tantôt.
Le petit rentra chez nous, où il n'y avait trop souvent rien à se mettre sous la dent, ou tout au plus du pain et du mauvais café, et nous conta la méchante boutade de son ami.
— Comment, bêta, tu lui as dit que nous mangeons de la langue de cheval? mais on va crier après nous!
L'enfant ignorait qu'on se cachait de manger de la viande de cheval.
L'après-midi, Barend et Kees se replaçaient sur l'échoppe, et jusqu'au soir, la tête levée et le regard tendu, ils suivaient le cerf-volant dans sa randonnée aérienne.
UNE EXPULSION
C'était en plein hiver. Depuis quatre semaines, nous n'avions pu payer notre loyer. Nous allions être expulsés de l'unique chambre que nous occupions, moyennant un florin par semaine, dans une impasse immonde d'Amsterdam. Ma mère sortit pour aller chez l'huissier, afin de l'amadouer ; mais, arrivée à l'extrémité de l'impasse, elle revint précipitamment, en frôlant les deux murs de sa crinoline.
— Ils sont là! ils sont là! haletait-elle.
En effet, trois hommes arrivèrent : un huissier et deux aides. Ils commencèrent à déposer nos frusques dans l'impasse. Mon père, qu'on avait prévenu, accourut ; il obtint de pouvoir, par une fenêtre, évacuer le tout dans une cour voisine. Sur l'impasse, donnait la porte de derrière d'une maison du Nieuwendyk : on l'ouvrit, et on nous permit de déposer dans un couloir quelques objets et les enfants.