NEEL DOFF
Keetje
trottin
Roman
croquis
d’Albert Marquet
PARIS
LES ÉDITIONS G. CRÈS et Cie
21, RUE HAUTEFEUILLE, VIe
1921
KEETJE TROTTIN
DU MÊME AUTEUR :
- Jours de Famine et de Détresse (chez Fasquelle).
- Contes Farouches (chez Ollendorff).
- Keetje (chez Ollendorff).
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays
NEEL DOFF
Keetje
trottin
Le pêcheur de perles ne craint pas la boue.
Multatuli.
PARIS
LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cie
21, rue Hautefeuille
1921
KEETJE TROTTIN
A QUATRE ANS
— Ote-toi de là, petite, je veux m’y mettre. Tu peux bien rester debout.
— Non, laisse-la avec son petit dos au soleil. Hier, elle a encore eu la fièvre, et le soleil lui fait du bien, dit une autre grande.
Combien de fois, depuis, ne me suis-je souvenue de la voix douce et ferme de cette fillette, et combien de fois n’ai-je pas senti, vivante encore, la caresse de cette exquise commisération !
A CINQ ANS
Ma mère m’avait prise avec elle pour rapporter un col de dentelle chez une dame. Le petit garçon de la dame voulait m’embrasser. Je refusais obstinément : j’avais entendu dire par des grandes qu’on ne pouvait pas embrasser les garçons. Je poussais cela jusqu’à ne plus embrasser mes petits frères. Quelques gifles m’en guérirent.
*
* *
— Je ne les trouve plus !
Ma mère fouilla fiévreusement tous les tiroirs.
— Mes beaux rubans bleus !… C’est toi, Keetje, qui les a troqués contre des chiffons pour tes poupées ! De qui tiens-tu la loque dont tu habilles ta poupée ?
— De la demoiselle d’en bas.
— Tu vois, tu lui as donné mes rubans en échange, avoue !
— Mais non, ce n’est pas moi.
— Si, c’est toi ! si, c’est toi !
Et je reçus une bonne raclée.
Cette injustice ne m’est jamais sortie de la mémoire : c’est la première rancune qui a aigri mon âme d’enfant.
A SIX ANS
Je jouais seule dans notre rue, quand Tom, le chien du voisin, s’approcha de moi et me flaira de tous côtés. Il se dressa sur ses pattes de derrière, m’enlaça de celles de devant et, la gueule ouverte, la langue dehors, il me serra en des mouvements rythmés.
— Tom, tu m’aimes, fis-je ; Tom, tu me prends dans tes pattes… Moi aussi, je t’aime, car tu es toujours gentil avec moi.
Et je mis ma figure contre la sienne. Il me donna des tours de langue et me serra de plus en plus. Une femme envoya un coup de pied à Tom qui me lâcha… Pourquoi fait-elle cela ? Tom m’aime. Tom est content chaque fois qu’il me voit, et moi aussi…
Je me couchai sur notre perron. Tom se rapprocha à nouveau de moi et m’enlaça complètement. J’avais entouré sa grosse tête de mes bras et le tenais serré contre ma poitrine. Tout d’un coup il se sauva en hurlant : mon père l’avait cinglé d’un coup de fouet. Il dit à la femme qui avait chassé Tom :
— La petite joue tout le temps avec notre chienne qui est en folie ; le bougre sent cela…
Et ils se mirent à rire. Mou père me fit monter devant lui.
Comment ! père non plus ne veut pas que Tom me prenne dans ses bras et me lèche ! Il ne veut pas non plus qu’il me câline ! Pourquoi pas ? Lui et mère n’ont pas le temps de m’embrasser. Jamais ils ne me prennent dans leurs bras. Alors personne ne peut m’aimer ? Personne ne peut me caresser ? Je voudrais tant être toute la journée sur les genoux de père ou de mère, mais mère porte toujours le bébé, et père s’endort aussitôt qu’il rentre, et jamais, jamais on ne m’embrasse…
Je me collai dans un coin, la figure contre le mur, les bras levés, les mains crispées au mur, et pleurai éperdument.
— Pourquoi se met-elle à braire ? demanda mon père.
— Que sais-je ? fit ma mère ; le sait-elle ? Elle braie pour braire.
Et on me laissa braire.
*
* *
— Pourquoi ne veut-elle pas que je me mette sur leur planche d’égout pour jeter mes billes dans les tuyaux de pipe ? Cela ne peut rien lui faire.
Non, je ne le voulais pas, qu’il se mît sur notre planche d’égout. Sa grosse tête rouge, aux cheveux drus et raides et ses énormes genoux s’entrechoquant dans son pantalon quand il courait, me révoltaient.
*
* *
Je n’aurais pour rien joué avec cette petite fille, parce qu’elle avait la peau jaune et les yeux noirs. Je n’aurais su dire pourquoi, cette peau me donnait des haut-le-cœur. Quant aux yeux noirs, c’était la première fois que je remarquais cette couleur ; elle me semblait une anomalie intolérable : mes frères et sœurs avaient la peau rose et les yeux bleus.
*
* *
Une dame m’avait donné des friandises. Je ne voulus les manger qu’après que ma mère les eût retournées à plusieurs reprises dans ses mains rouges pour les purifier : les mains fines et blanches de la dame me semblaient des mains malades.
A SEPT ANS
J’étais allée toute seule dans les champs hors de la Weesperpoort. Je m’étais tressé des guirlandes de pâquerettes et de pissenlits. Je m’en fis une couronne, un collier, des bracelets, une ceinture, et mis une guirlande en sautoir. Sur mon chemin vers chez nous, les femmes riaient en se tapant la cuisse ; les enfants me poursuivaient et se moquaient. Mais, sur l’Amstel, un monsieur me montra à la dame qui l’accompagnait ; tous les deux me saluèrent en souriant et me dirent :
— C’est bien, jolie enfant.
Je baissai la tête, la bouche épanouie, et les regardai d’en dessous. Maintenant, je poursuivais mon chemin, radieuse, la tête levée, ne m’occupant plus des quolibets.
*
* *
C’était un lundi. J’étais vibrante de fierté : j’avais pu mettre ma robe de dimanche en mousseline blanche, ramagée de fleurs de glycines mauves. Nous revenions de l’école ; les rangs étaient rompus ; deux grandes me toléraient avec elles. Nous combinions une escapade.
— Nous irons à l’Exposition, disait Daatje. Nous regarderons d’abord par les portes et les fenêtres, et, quand l’homme de la porte s’absentera pour boire, nous nous glisserons à l’intérieur. Alors nous n’aurons qu’à être sages pour ne pas être remarquées. Nous irons voir le long des vitrines. On dit qu’il y en a qui sont remplies d’or ; d’autres, de plumes et de fleurs. Au fond de la salle sont les joujoux : on les aperçoit un peu de l’extérieur.
— Que je suis en joie, que je suis en joie que vous me preniez avec vous ! Je me tiendrai bien tranquille.
— Oui, tu peux venir. Une fois à l’intérieur, on ne nous jettera pas dehors : nous avons nos robes de dimanche.
Elle nous toisa de haut en bas.
— Ah mais, tourne-toi donc, Keetje… Oh ! elle a… elle a du caca sur sa robe… Nous n’irons qu’à nous deux.
Je rentrai en pleurant.
— Mais pourquoi braie-t-elle encore une fois ?
— Mais elle braie pour braire, comme toujours…
*
* *
Sur le canal, des petits garçons couraient après moi pour m’embrasser. Un d’eux m’attrapa. Je me mis à crier à tue-tête, en rejetant la tête en arrière. Une servante me dégagea : j’en eus un vif déplaisir. Je m’encourus. Quand le petit garçon me rattrapa, je rejetai encore la tête en arrière, mais je ne criais plus : je me laissais embrasser, en un long frisson de crainte et de volupté.
A HUIT ANS
— Je ne peux pas laisser mon bébé de trois mois seul : porter la casserole et l’enfant est impossible, je l’ai essayé. Alors si votre Keetje pouvait porter tous les jours le manger à mon homme, je lui donnerais dix-sept cents et demi par semaine. Elle n’a qu’à traverser la Haute-Ecluse, les remparts : la fabrique est au bout à gauche.
Ma mère me retenait de l’école pour ce beau gain. Je partais, portant la casserole de terre nouée dans un lange d’enfant : elle penchait à droite et à gauche, laissant écouler la sauce. Les remparts bordés de bois donnaient sur des canaux. J’y poursuivais les rats et me penchais longuement sur l’eau pour voir où ils avaient passé ; j’étais très étonnée qu’ils pussent respirer sous l’eau… « Ce ne sont pas des harengs, voyons… » et, avec une branche, je remuais l’eau pour voir si je ne repêcherais pas des rats noyés. Puis, les coquelicots qui s’épanouissaient sur les bords me tentaient…
J’arrivais souvent à la fabrique quand l’homme avait déjà repris son travail, le bras gauche embrassant un bouquet, le bras droit engourdi par la casserole. L’homme me regardait. Je sentais qu’il me pardonnait, mais qu’il était triste, et je me disais que le lendemain j’irais tout droit porter le manger et regarderais au retour ce que les rats devenaient dans l’eau.
Il mangeait hâtivement pendant que je tressais les coquelicots en couronnes.
— C’est froid, n… de D… et sec : toute la sauce est dans le lange. Voilà la casserole.
— Voulez-vous une fleur, oncle ?
— Non !… Oui, donne.
Et il piquait la fleur à son vêtement maculé de sucre gluant.
Cela dura quinze jours. La femme dit alors à ma mère qu’elle avait mis la veille deux tranches de viande hachée sur les pommes de terre de son homme et qu’elles avaient disparu, que je les avais mangées. Ma mère me gronda ; je protestai ; elles n’en démordirent point.
Je refusai de porter encore le manger, et pleurai et tapai des pieds de colère. Chaque fois que je voyais la femme, je rougissais et allais me cacher de honte, parce qu’elle avait osé m’accuser faussement.
Ma mère avait passé la matinée à nous laver et nous habiller et n’avait pas eu le temps de cuire les pommes de terre : nous dinâmes avec du pain et du café. A deux heures, la vieille Dien, une voisine, viendrait nous chercher pour aller à la Kermesse, au Nieuwe Markt. Nous partîmes, ma mère portant le bébé, Dien avec Naatje sur le bras ; nous les grands, deux garçons et deux filles, marchions devant, en nous tenant par la main.
Je ne me rappelle plus comment nous arrivâmes au Nieuwe Markt, qui était très loin de chez nous. Je sais que nous nous trouvâmes tout d’un coup au milieu de la foule ; que, devant les baraques, des dames, en costumes d’ange, étaient assises sur des chevaux harnachés de soie brodée ; qu’un homme qu’on avait roulé dans de la farine riait d’une voix de scie ; que les carrousels, tout enguirlandés d’étoffes à fleurs, tournaient, pendant que des hommes et des femmes, se tenant par les mains, dansaient et chantaient devant l’orgue, d’où la musique sortait par des trompettes : « Plus haute, ta jambe, ce n’est pas une meule… »
Des théories de servantes, le chapeau sur la cornette et le châle tordu autour des épaules, donnaient le bras à des ouvriers, et chantaient et tapaient des pieds en cadence :
« Hosse. Hosse, Hosse… »
Ma mère, affolée, me poussa rudement en avant.
— Viens donc, méchante gamine, tu nous ferais piétiner.
Je fus si humiliée que je lâchai la main de Hein et m’enfuis par un canal. Tout d’un coup, je m’effrayai de me sentir seule, et je ne savais pas le chemin vers chez nous : je le demandai à un homme.
— Continue par le canal, tu arriveras à l’Amstel. Puis tu tourneras à gauche, et tu trouveras bien ta rue.
En effet, une fois sur l’Amstel, je me reconnus.
De notre petit perron, je poussai l’imposte, tirai le verrou et entrai dans notre cave. En la voyant vide, sans aucun de nos enfants, j’eus peur et un si gros chagrin de ce que j’avais fait que je me jetai par terre, pleurant et appelant éperdument ma mère.
— Mère chérie, où es-tu maintenant ? Mère chérie, reviens, je ne le ferai plus jamais. Mère à moi, que j’aime au-dessus de tout, reviens. Je suis ta petite fille, je t’appelle. Tu ne reviendras sans doute jamais, ni Hein, ni Naatje. Mère, où es-tu ? Mère, reviens ! J’en veux mourir, si tu ne reviens pas.
Je me lamentais ainsi depuis longtemps, quand ma mère, hagarde, en sueur, traînant après elle les enfants qui pleuraient, rentra. Je sautai sur mes pieds ; elle fonça sur moi pour me battre. Je lui jetai mes bras autour du cou ; elle m’enlaça, et toutes les deux, en bégayant des mots d’amour, nous nous mangeâmes de baisers. Elle haletait.
— Les saltimbanques ne t’ont pas volée, ma Keetje adorée, ma perle, ma pigeonnette de velours.
Le bébé criait ; Dirk voulait faire pipi ; tous braillaient pour avoir à manger. Ma mère n’écoutait pas et, quand elle se mit à la besogne, ce fut en me tenant enlacée autour du cou, et moi la serrant, les deux bras autour de ses jupes. Toute la soirée, avec le bébé au sein, elle me garda assise sur un de ses genoux, et, malgré mon père qui bougonnait, elle voulut que je couchasse entre eux deux.
A NEUF ANS
— Quand Adam et Eve eurent péché, Dieu les chassa du paradis, et ils durent gagner leur pain à la sueur de leur front. Ils eurent trois enfants : Caïn, Abel et Seth. Dieu n’aimait pas Caïn. Quand Caïn et Abel lui faisaient des offrandes, Abel choisissait la plus belle de ses brebis, tandis que Caïn se contentait d’offrir des fruits de la terre. Caïn sans doute ne choisissait pas les plus beaux de ses produits — dame, pensais-je, Dieu n’en avait tout de même rien, puisqu’on les brûlait — car Dieu n’était pas content de lui.
« Dieu fit monter la fumée des offrandes d’Abel vers le ciel, en signe de satisfaction, et, pour montrer sa colère à Caïn, il fit se dissiper par terre la fumée de ses offrandes. Caïn fut humilié de cette préférence de Dieu et dit : « Je fais ce que je peux, et Dieu n’est jamais content de moi. » Il en conçut une haine pour son frère. Il lui dit de sortir avec lui et le tua. Alors il eut très peur et quand Dieu lui demanda : « Où est votre frère ? » il répondit : « Je ne sais pas : suis-je le gardien de mon frère ? » Dieu le maudit. Caïn s’enfuit dans un autre pays, où il épousa une femme d’un autre peuple.
Je levai le doigt.
— Maître, puisqu’il n’y avait que cinq personnes sur la terre, d’où venait cette femme ?
Le maître se tut un instant. Les enfants le regardaient tous, les yeux écarquillés.
— Oldema, tais-toi, tu embrouilles toujours tout.
Il se fit un remue-ménage de mécontentement de mon côté. En sortant, les enfants me tirèrent par les cheveux, raillant : « D’où venait cette femme ? »
Le service protestant se donnait le dimanche à l’école. Le maître me montra au prédicateur.
— C’est celle-là qui a demandé d’où venait cette femme…
*
* *
Nous habitions dans les bruyères de Holland op zijn smalst.
A plusieurs fillettes, nous revenions du catéchisme à travers la campagne. Une des petites filles, pour nous faire peur, s’assit au milieu de la voie ferrée. Un train était en vue : je me mis à crier, à la supplier de se lever. Elle chanta. Je m’encourais, puis revenais, criant follement. Quand le train fut tout près, elle se leva.
Je fus tremblante et anéantie de l’émotion, et ne pus parler le reste du chemin. Les autres enfants n’avaient rien.
— Ole Moe est morte. Mine Ole Moe est morte ! Et ils ne nous ont rien fait savoir. Voilà déjà six mois qu’Ole Moe est morte. Les salauds ! Parce qu’eux l’entretenaient, ils croyaient avoir tous les droits.
— Dame ! ils ne se sont pas mariés, n’ont pas, comme nous, une charge de jeunes : ils pouvaient faire quelque chose pour leur Ole Moe. Mine Ole Moe ! Mine Ole Moe !
Ainsi se lamentaient mon père et mon oncle Klaas. Mon père revenait d’Amsterdam, où il était allé chercher de l’ouvrage. Il avait poussé jusqu’aux confins de la ville, où habitait sa vieille mère. Les voisins lui avaient dit qu’elle était morte depuis six mois. Il avait alors cherché toute la journée à rencontrer son frère et ses sœurs, qui lui avaient, à lui et à son frère Klaas, joué ce sale tour de ne pas les prévenir. Il leur aurait cassé les côtes, à ces pierres de tonnerre sans cœur.
— Les meubles, c’est eux qui les ont achetés, ils pouvaient donc les garder ; mais, quand Ole Moe est arrivée de la Frise, elle possédait encore des souvenirs de famille : le fouet du père, l’alliance de la grand’mère, les joujoux avec lesquels nous avons joué quand nous étions petits, et les livres d’oncle Freerik.
— Oh ! quant à ces livres, vociféra oncle Klaas, ils ne les auront pas tous : il nous en faut notre part.
— Et l’alliance en orfèvrerie d’or massif, votre mère me l’a montrée, elle valait beaucoup ; ils l’ont aussi gardée, ajouta ma mère.
— Oui, Cato, fit mon père, qui s’amadouait déjà, mais ils ont fait venir de Frise la mère et les deux plus jeunes, qui étaient sans ressources, et, depuis cinq ans, ils ont soigné pour eux. Aafke n’est tout de même qu’une servante, et Ary que maître d’hôtel sur un petit bateau. Ils les ont entretenus, et ils ont mis Seerp au métier, et Trientje en service sur le bateau. Qu’ils aient gardé ces quelques objets, enfin ! Mais ne rien nous faire savoir, et je suis l’aîné !
Et les deux hommes se remirent à se lamenter :
— Mine Ole Moe, Mine Ole Moe…
Oncle Klaas voulait mordicus savoir ce que les livres et les joujoux étaient devenus, et il fut convenu qu’ils iraient, le dimanche, tous les deux à pied à Amsterdam donner une raclée à leurs frère et sœurs et se faire remettre leur part des livres et des joujoux.
Ils revinrent le mardi, chargés de deux paquets. Les autres avaient coulé doux, les avaient bien reçus, les avaient invités à dîner, et leur avaient donné tous les livres et les joujoux, qu’ils disaient avoir conservés pour eux. L’alliance de la grand’mère avait été vendue pour payer le médecin. Quant au fouet, oncle Ary avait demandé à père, comme étant l’aîné, s’il pouvait le garder, et il l’avait pendu entre les portraits du père et de la mère. La raclée ne fut donc pas donnée.
Les joujoux furent partagés entre les enfants de mon oncle et nous. C’étaient des petits œufs de bois, violets, rouges et bleus, enfilés à une cordelette ; des perles de verre et de faïence ; d’effroyables poupées de bois, avec lesquelles mes tantes avaient joué ; un sac, rempli de petits morceaux de porcelaine à fleurettes, de ma tante Trientje. Quand elle était petite, elle allait dans toutes les maisons du village demander les tasses et les assiettes cassées, et trouvait moyen d’en briser les morceaux de manière qu’il lui en restait des petits carrés avec les fleurettes. Elle les conservait dans ce sac et criait tellement, quand on voulait y toucher, que sa sœur Aafke le lui passait au bout des grandes pinces de l’âtre.
Il y avait aussi une boîte remplie de billes de verre de toutes grandeurs, devenues mates à force de les avoir fait sauter sur les pierres ; des osselets à pores ouverts de vieillesse ; puis un gros rouleau d’images, avec tous les contes de Perrault. Les livres, c’étaient les Mille et une Nuits, de gros bouquins avec des bêtes, puis des livres en parchemin, sur lesquels étaient écrites à la main, disait mon père, les inscriptions des enseignes de la Frise, ainsi que des sentences et des maximes gravées sur les tombes.
Mon père nous racontait comment, petits, le soir, ils écoutaient l’oncle Freerik lire les enseignes, et comment ils se tordaient des drôleries que les gens, à ces époques éloignées, y inscrivaient pour attirer la clientèle. Il essaya, pendant quelques soirs, de nous en lire. Mais ma mère ne goûtait pas ces choses, nous étions trop jeunes pour les comprendre, et les livres furent relégués dans un placard. Moi cependant, j’ai commencé à lire ainsi, à neuf ans, les Mille et une Nuits et tous les contes de Perrault. Lors d’un déménagement, ma mère oublia ces livres en même temps que notre chien.
Les joujoux que ma mère nous avait donnés furent vite saccagés et détruits par nos enfants indisciplinés. Je voyais mon père jeter des regards tristes sur ces objets, qui avaient fait les délices de son enfance et que son Ole Moe lui apprenait à ranger après le jeu : il ramassait alors une bille qu’il mettait en poche ou repliait une image dans les anciens plis.
Chez mon oncle Klaas, ma tante soignait les joujoux, comme notre grand’mère ; ils étaient dans des boîtes, sur une petite table devant laquelle se trouvaient deux petites chaises basses, et mes cousines, après le repas principal, jouaient, sagement assises, à enfiler les perles de faïence ou à étaler les petits carrés de porcelaine à fleurettes, pendant que ma tante lisait à haute voix un chapitre de la Bible. Mon oncle aurait dû lire ce chapitre après le repas, comme dans chaque famille calviniste qui se respecte, mais il avait perdu la religion et faisait un petit somme.
Vingt ans après, les enfants de ma cousine, assis sur les chaises basses devant la petite table, enfilaient ces mêmes perles de faïence, que leurs grand’tantes avaient enfilées cinquante ans auparavant, là bas à Lopersum, en Frise.
Hein et moi, nous revenions de l’écurie. Nous étions dans la joie : mon père nous avait acheté à chacun une paire de bottines, en cuir gros et gras, et de deux numéros trop grandes, pour la croissance. Nous cheminions le long du Nieuwendyk, enfiévrés de contentement et ne parlant que de nos bottines. Nos pieds en sortaient et y rentraient à chaque pas. Nous nous asseyions sur le bord du trottoir pour resserrer les lacets.
En rentrant chez nous, je suais de malaise. J’ôtai mes bottines ; mes deux talons étaient écorchés. Mais quoi ! elles me dureraient trois années, avait dit la femme : alors, la peau des talons, qu’est-ce que cela fait ? Je préfère tout à porter les sabots de mère, qui font qu’on se moque de moi et qui me font aussi tomber.
Hein également inspectait ses pieds : lui, c’étaient ses orteils qui saignaient.
— Mais n’importe, ce sont de fameuses bottines : du cuir épais comme le doigt, et dur… et elles ont du poids, et, à moi aussi, elles dureront trois ans : la femme l’a dit pour les deux paires, pas seulement pour les tiennes.
Et nous fourrâmes un tampon de papier dans les bouts, et les remîmes vite aux pieds pour aller les montrer à nos amis de la rue.
Le soir, Hein et moi geignions au lit, du mal de nos pieds écorchés. Mon père était furieux. Des jeunes semblables ! Lui était tellement content quand sa mère lui achetait une paire de sabots, que ses pieds auraient pu tomber avant qu’il se plaignît.
— Je vais les rendre : cela leur apprendra !
Nous sautâmes du lit.
— Non, père, non, père chéri, ne rendez pas nos belles bottines, elles ne nous font pas mal.
Et Hein et moi, nous cachâmes nos bottines sous notre paillasson. Et, à chaque réveil, nous tâtions si elles étaient toujours là…
— Tu mangeras tout à l’heure, cours porter le manger de père, il est tard.
Les pieds nus dans des sabots, les cheveux en broussaille et la figure en feu, je galopai le long du Haarlemmerdyk, portant, tantôt de l’une, tantôt de l’autre main, le dîner de mon père. Le nœud du lange qui entourait la casserole était si gros que je ne pus l’étreindre et dus prendre le lange à côté du nœud.
Je devais être là à midi, et il était midi et demi : mère était restée bavarder chez le marchand de pommes de terre. Je courus donc par ce soleil torride qui dardait juste au dessus de ma tête nue, ne laissant aucune ombre dans la rue. Mon père, de loin, m’attendait. Dès qu’il me vit, il courut vers moi, m’arracha la casserole, me donna un coup de pied en jurant :
— Sale jeune, pas lavée et toujours en retard !
Je tombai sur un perron, pleurai tout mon saoul, puis retournai par le soleil. J’étais affolée par la chaleur, mais marchais cependant au milieu de la rue, pour éviter la puanteur d’égout et de poisson pourri qui sortait des impasses et des caves.
Ah ! si je pouvais être au milieu des bruyères maintenant, et marcher avec cousine Kaatje, jusqu’au-dessus les hanches, dans les ruisseaux, et chercher des mûres dans les dunes, ou me coucher toute nue sur la plage et laisser les vagues déferler sur moi ! Mais voilà, quand on est bien à l’aise, avec de l’espace autour de soi, mère n’est pas contente d’habiter une maison de chaume : il lui faut la ville et les magasins, et alors elle scie, et nous devons revenir à Amsterdam… Là-bas, on ne m’insultait pas pour ma saleté ; puis, dans la mer et le ruisseau, l’on devient propre quand on s’y lave sans savon, tandis qu’ici, avec un peu d’eau dans un petit pot, l’on reste noir…
Je m’engouffrai dans notre cave. Ah ! quelle délivrance ! On eût dit que tout se remettait en place dans ma tête. Je me jetai sur le dos, jambes de-ci, tête de-là, sur une chaise : ainsi couchée, les membres pendants, le calme et le bien-être me revenaient.
Dieu, quel délice d’être hors de ce soleil ! Ici, il ne pénètre jamais ; il y fait noir et frais, c’est exquis ; l’eau coule des murs ; le plancher est mouillé… Et j’y frottai avec volupté mes pieds enflammés… Si je pouvais boire et manger, couchée ainsi…
— Mère, où sont mes pommes de terre au vinaigre ?
— Oh ! tu comprends, je ne pouvais pas garder l’âtre allumé pour te les tenir chaudes.
— Mais je les préfère froides, avec beaucoup de vinaigre.
— Ah je ne savais pas !…
— Où sont-elles, mère ?
— Nous les avons mangées : je croyais que tu les aurais voulues chaudes. Voici une tartine.
Je la mangeai en maugréant.
Ma mère alla vers l’armoire et versa quelque chose dans une tasse.
— Tiens, ne le dis pas aux autres, ils me le boiraient.
C’était du bas beurre. Jamais, ni avant ni après, je n’ai bu quelque chose qui m’ait soulagée autant. Je le bus à toutes petites gorgées pour le faire durer. Puis je me recouchai dans ma pose favorite, sur la chaise, et ruminai d’un monde où il n’y aurait que de l’ombre, et du bas beurre à boire, mais à boire là à pleins pots… Et j’incrustai mes pieds sur le plancher humide, et glissai mes mains le long des murs suintants…
Pour aller chez mon père, à la Weesper Esplanade, où il travailla tout un temps, le chemin le plus court était par le Zeedyk, où je voyais, sur les perrons des estaminets, des femmes en crinoline, décolletées, fumant des pipes en écume et allaitant des enfants par-dessus leur décolletage. Les garçons autour de moi disaient que c’étaient des putains.
Quand mon père eut changé de patron, il me fallut aller à l’Utrechtschedwarsstraat. Sur l’Amstel, juste au tournant de la Regulierbreestraat, il y avait une maison entourée de barres de fer barbelées. Je grimpais sur ces barres pour regarder dans la chambre du rez-de-chaussée : quatre dames décolletées, en robes de soie et hautes coiffures, s’y trouvaient assises autour d’une table, faisant des ouvrages de main. Une ou deux autres dames allaient continuellement à la porte, et souvent alors des messieurs entraient, appelés par leurs signes et leurs mouvements de tête. Un jour, une femme qui passait me demanda pourquoi je regardais ces putains.
Dans la Kerkstraat, à côté d’une autre écurie où travaillait mon père, une maison était aussi habitée par des dames : elles étaient toujours sur le perron, en blouses violettes. Les cochers les appelaient des putains.
Nous étions allés habiter une impasse de la Regulierdwarsstraat. Au sortir de notre impasse, dans chaque maison des coins, il y avait plusieurs femmes coiffées à la huppe, en robes d’indienne claire, très empesées. Elles achetaient aux colporteuses des bourses de soie, des épingles à cheveux et des parfums. Les colporteuses, entre elles, les traitaient de putains.
Je les voyais dans les quartiers les plus convenables, comme l’Amstel. Je regardais leurs manigances et n’y trouvais rien de curieux. Je croyais qu’elles avaient de l’amitié pour les hommes qu’elles appelaient ou que je voyais entrer. Des putains, mon Dieu ! c’était comme d’autres étaient modistes ou repasseuses… Plus tard, j’ai compris que leur métier avait quelque chose d’illicite, mais dont tous les hommes usaient. Cependant, le vrai, je ne l’ai débrouillé qu’en grandissant et par les réflexions des adultes.
A ONZE ANS
Je rentrais de l’école. Ma mère gémissait dans l’alcôve. Deux voisines affairées s’agitaient autour d’elle. On avait fourré les petits dans le compartiment du haut. Dirk se penchait par-dessus le bord chaque fois que sa mère poussait un cri, et essayait anxieusement de voir.
— Mère, qu’est-ce qu’on te fait ? Pourquoi cries-tu ?
— Retire ta tête, vilain gosse, lui disait une des femmes.
Mon père rentra. Il m’aperçut devant l’alcôve, observant curieusement. Il m’empoigna.
— Toi, déguerpis, et que je ne te voie pas de la soirée.
Et il me jeta dans l’impasse.
Na ! comme si je ne savais pas que mère allait venir dans l’échoppe ! Je sais très bien que les enfants sortent du ventre. Mais comment ? Est-ce par le nombril, ou est-ce qu’on éclate ? Les chiens et les chats, c’est par leur « pissie ». Ce n’est pas possible chez nous… Enfin, la prochaine fois, je me cacherai d’avance sous le lit, et alors je saurai bien.
J’allai errer sur le Nieuwendyk. Bientôt je rencontrai des petites voisines. Nous nous mîmes à chanter des tyroliennes, puis à raconter des contes. Après, nous allâmes sur le Spui sonner aux portes ; mais, une à une, mes camarades rentraient chez elles. Moi, je n’osais pas. Je m’assis sur le banc du perron de la marchande de friture. Je toussais fort. Bientôt la femme sortit pour voir qui toussait ainsi devant sa porte.
— Que fais-tu là, petite ? pourquoi ne retournes-tu pas chez toi ?
— Mère doit acheter un petit enfant.
— Ah ! ah ! Eh bien, viens un peu chez nous.
Elle m’amena au fond de la salle, devant la porte ouverte de la cuisine. Elle murmura quelque chose dans l’oreille d’une autre femme, puis dit :
— Ils habitent bien l’impasse, mais elle est proprement habillée.
Elle se rassit devant l’âtre, où un énorme feu de tourbe faisait bouillir de l’huile dans une marmite de fer suspendue à la chaîne, et continua sa friture de poissons pour le lendemain. Je la regardai longtemps, à moitié assoupie par la chaleur.
— Ma fille est couchée, sans cela tu pourrais jouer avec elle, mais tu reviendras le jour. Maintenant retourne chez toi, je crois que tu peux rentrer, et reviens demain.
Elle me poussa doucement devant elle.
J’entrai dans l’impasse et regardai d’abord par la fenêtre. Mon père était assis près de l’âtre, fumant sa pipe. La lampe morveuse se trouvait derrière lui sur la table et éclairait l’alcôve. Tout y était tranquille. J’ouvris la porte et restai sur le seuil.
— Ah ! Keetje, c’est toi, ma Poeske, viens te chauffer.
Il me donna un peu de café ; il ne me parla pas de l’événement ; je n’osais rien demander.
— Keetje, fit ma mère, de l’alcôve, c’est une petite sœur.
Je sautai vers le lit et ma mère me remit un petit paquet fortement emmaillotté.
Je m’approchai de la lampe. Une petite tête rouge en sortait, mais tellement achevée et fine que j’en fus tremblante de tendresse.
— Mère, comme tu as bien fait d’acheter encore un enfant ! elle est si jolie, si jolie ! nous allons tous l’aimer très fort.
— Rends-la vite, elle pourrait se refroidir.
Mon père nous regarda. Je me déshabillai, il me prit des deux côtés des reins pour me hisser dans l’alcôve.
— Toi ! fit-il, toi !
Et il me donna un gros baiser.
Quand je me fus rangée à côté des autres enfants, je pensai : « C’est amusant tout de même qu’on peut faire sortir de son ventre autant de jolis enfants que l’on veut ! Quand je serai grande, j’en aurai un tas ! »
A DOUZE ANS
En parlant avec un apprenti tonnelier de nos voisins, il me raconta que son patron perdait beaucoup de clients parce que les transports se faisaient maintenant surtout par sac. J’en fus très inquiète : je me figurais déjà le voisin affamé par le manque de commandes. Et, chaque fois que je passais par chez lui, je regardais avec angoisse, je me penchais vers la cave pour voir s’il y avait beaucoup de tonneaux et, quand il se démenait en marchant en rond et en tapant le cercle autour des douves, j’étais contente ou je soupirais : « Ah ! Dieu, bientôt il n’aura plus à taper, et il sera assis tristement sur l’un des tonneaux qu’il n’aura pas vendus, et chaque personne qui entrera dans sa cave, il la prendra pour un client, et il jurera ou se lamentera quand ce sera pour autre chose que pour commander ou acheter des tonneaux… » Et ma gorge se serrait d’émotion.
Un jour, nous avions fait réparer notre petit seau de bois. L’apprenti le rapporte avec, dessus, la couleur verte encore mouillée. Mon père le prend et a les mains remplies de couleur.
— Enlève ce seau ou je le jette dans le canal, et rapporte-le quand il sera sec.
L’apprenti le reprend, effrayé.
— Oh ! père, le voisin l’a fait rapporter mouillé pour avoir plus vite l’argent, parce qu’il n’a presque plus de commandes.
J’allai chez le tonnelier dire de revenir avec le seau aussitôt qu’il serait sec.
— Père a mal à la tête et l’odeur de couleur le dérange.
C’est moi que l’odeur de couleur dérangeait, mais je voulais excuser mon père.
Porter des petites bouteilles couvertes, au bouchon, d’un papier doré, et des petites boîtes rouges, bleues, pourpres, dans un coquet panier, pour ne pas casser les bouteilles, c’est un joli travail. Quand j’aurai remis les médicaments chez les clients, je devrai garder un peu la petite fille de deux ans. Elle est jolie, la petite fille : heureusement, car les enfants laids, non, je ne peux pas…
Je serai très polie. Après avoir sonné, j’attendrai longtemps avant de sonner une seconde fois, si l’on n’ouvre pas. Quand la servante ouvrira, je dirai : « Vryster[1], avec les compliments du pharmacien, j’apporte une bouteille… ou une boîte… » Oui, ce sera bien : « avec les compliments », et « Vryster » sera bien aussi. J’entends toujours les bouchers dire cela aux servantes, et elles rient : donc c’est bien…
[1] Bonne amie.
Et je serai employée dans une grande maison. Il est vrai que c’est au Zeedyk, mais près du Nieuwe Markt : les « boîtes » sont beaucoup plus loin. Il y a un aide-pharmacien ; je dois l’appeler Monsieur : alors ce n’est pas un domestique, comme les deux servantes. Voyez un peu : deux servantes, et moi, le trottin… Puis il y a huit enfants : six garçons et deux petites filles. L’aîné des garçons a vingt-deux ans et est étudiant, donc tout à fait un Monsieur, et la plus petite fille a deux ans ; l’autre, quatre. Le deuxième grand fils est à l’Ecole militaire : aussi un Monsieur. Encore un autre apprend la pharmacie ; puis trois plus jeunes.
Bette, la cuisinière, nous a raconté tout cela, pendant que mère et moi, nous attendions le retour de « Madame », le jour où je suis allée m’engager. « Madame », parfaitement : c’est une « madame », la femme d’un pharmacien, et non une « mademoiselle », comme la femme de l’épicier d’à côté.
Je dois être là à huit heures du matin. J’aurai soixante « cents » par semaine, une tartine à midi, et j’aurai fini à quatre heures. Huhu ! ce n’est pas si mal pour commencer : j’ai déjà douze ans, c’est vrai…
En m’y rendant, un mouvement à l’intérieur du corps me parcourait depuis les cheveux jusqu’aux orteils et me rendait toute frissonnante. Il me fallut de suite porter une assez grande bouteille tout près, au Kloveniersburgwal, à côté du Trippenhuis.
— C’est pour l’appartement, me dit l’aide-pharmacien.
Je sonnai à la porte qui me semblait être celle de l’appartement.
— Vryster, c’est pour Mlle X…, fis-je.
— C’est à l’autre porte pour l’appartement : ici, c’est la maison.
Et la Vryster me claque la porte au nez.
Je sonne de l’autre côté. D’en haut, l’on tire le cordon. Une dame furibonde me crie :
— Tu as encore sonné à la maison. C’est ainsi chaque fois qu’on vient de chez l’apothicaire. Dis-lui que, si cela arrive encore, je me fournirai ailleurs… Quel besoin ont les voisins de savoir qu’on m’apporte des médicaments ? Dépose la bouteille sur l’escalier et dis bien que je changerai d’apothicaire s’il ne peut m’envoyer des gens capables de distinguer la maison de l’appartement.
Na ! si ç’avait été dans mon quartier, comme je vous l’aurais engueulée, cette vieille tuméfiée… S’il vous faut toujours des médicaments, c’est que vous êtes pourrie…
Je ne répondis pas et eus soin de ne rien dire à la pharmacie non plus. La porte de l’appartement était mal placée, mais c’est égal, c’est moi qu’on aurait accusée. J’étais toute défrisée.
En rentrant, je dus aller dans une ruelle du Nieuwendyk, chez un boucher de viande jeune, acheter trois livres de poitrine de veau. Trois livres ! on verra bien que je ne suis pas employée dans une petite maison… Chez ce boucher, il y n’avait que de pauvres gens des ruelles environnantes, qui achetaient quelques ragotons de viande gélatineuse, et je fis parfaitement l’effet que j’avais escompté, et tous les jours je produisis ce même effet. Eh bien, je devais, moi qui en étais fière, aller chercher cette viande, parce que Bette, la cuisinière, avec sa robe d’indienne empesée, son tablier blanc et sa cornette finement plissée, n’osait entrer chez ce boucher de viande jeune, de peu d’apparence : j’ai su cela plus tard. Tout le reste, elle l’achetait elle-même, parce qu’elle chipait des « cents » sur chaque article ; elle m’avait même recommandé de retenir cinq « cents » sur la viande : nous les aurions partagés. Mais, me regardant bien dans les yeux, elle avait ajouté :
— J’ai dit cela pour rire, car tu l’avouerais si Madame t’interrogeait.
Lina, la bonne d’enfant, était dans la maison depuis cinq ans. Elle ne sortait pas de la chambre d’enfants au second : elle surveillait là les deux petites filles, pendant que je portais les bouteilles, raccommodait continuellement le linge et repassait le linge lavé à la campagne, qui était rendu sans être repassé. Elle ne descendait qu’aux heures des repas, et alors c’était des récriminations contre les patrons, les fils, l’excès de travail, et contre l’aide-pharmacien qui, lui, mangeait à table et recevait de tout.
— Dans la semaine, au déjeuner du matin, il doit manger des tartines, mais le dimanche il reçoit tout de même des petits pains, du boudin de foie et du pain d’épice. Nous n’avons jamais que de grosses tartines de pain blanc et de pain noir. A midi, il reçoit aussi de tout, et nous seulement du fromage : allez donc avec ça jusqu’au dîner de cinq heures… et pour ce qu’il descend alors de viande ! et ces éternelles pommes de terre étuvées aux oignons… j’en ai le ventre comme un tambour.
— Mais moi, à midi, je n’ai même pas de fromage, fis-je.
— Oh ! toi, tu n’es que le trottin : tu n’es pas de la maison et il ne te revient pas plus.
Je devais souvent jouer avec les petites filles à l’entresol, là où se tenait la famille. Madame était presque toujours occupée à une broderie pour les robes des petites. Elles n’étaient jamais qu’en blanc et Madame confectionnait elle-même ces robes d’enfant ; elle tricotait aussi des chaussettes blanches ou bleues, très fines, que les fillettes portaient dans des petits souliers laqués, blancs ou bleus. Moi, pendant que je promenais la plus jeune sur mes bras, je regardais travailler les mains de Madame : comment faisait-elle ces trous de broderie ?… J’aurais donné tout au monde rien que pour pouvoir essayer de broder. Seulement Madame me disait tout le temps de m’occuper de l’enfant.
Mais ma joie, mon extase, dans cette chambre, était une des deux alcôves à double battant, remplie de rayons avec des livres, et aussi un monceau de livres jetés pêle-mêle à terre. C’étaient des livres pour les jeunes garçons : des livres d’étude, auxquels je ne comprenais rien, mais surtout des livres à images et pour la jeunesse, qui me délectaient chaque fois que Madame quittait la chambre, quand une visite l’appelait au salon ou qu’elle allait arranger les tiroirs et les armoires de sa chambre à coucher. Alors Willem, un des fils, qui avait onze ans, me laissait lire et faisait « ssst ! » dès qu’il entendait revenir sa mère.
— Si tu me laisses t’embrasser, tu peux lire tous les livres, et je t’expliquerai.
Na ! m’embrasser, il le pouvait pour rien, parce qu’il avait de beaux cheveux blonds en touffe sur la tête, et une peau propre et rose, et une voix claire, comme tous les enfants riches…
« Joost van den Vondel », lisais-je sur le dos d’un livre.
— Qui est-ce ça ? demandai-je. Est-ce lui qui a fait le Vondelpark ?
— Oh ! non, dit Willem, c’est notre plus grand poète. Ce livre raconte sa vie. Tu peux le lire, ou veux-tu que je te le raconte ?
— Oui, raconte, je ne pourrai quand même pas le lire en entier.
— Eh bien, Joost van den Vondel vivait de 1500 à 1600 : tu vois, il y a trois cents ans. Il était né à Cologne, mais habitait ici dans la Warmoesstraat, où il avait un commerce de bas. Il faisait surtout des vers et des pièces de théâtre en vers : Ghysbrecht van Amstel, Lucifer, Adam en Eva. Son commerce de bas périclitait, mais c’était plus fort que lui, il aimait avant tout écrire des vers.
— Il habitait la Warmoesstraat ? Tu ne sais pas dans quelle maison ? j’irais voir…
— Oh ! elle n’existe certes plus. Amsterdam alors n’était pas comme maintenant. La Kalverstraat et le Nieuwendyk avaient des maisons de bois, goudronnées comme les barques : elles étaient habitées par des bateliers et des pêcheurs, dont les filets séchaient à la porte.
— Allons, voyons, la Kalverstraat, des maisons de bois goudronnées ? C’est la plus belle rue d’Amsterdam. Tu te moques de moi, je ne te crois pas.
— C’est vraiment vrai. Regarde les images. Il n’y a que le Palais du Roi, sur le Dam, qu’on a bâti alors au milieu de tout cela, mais comme hôtel de ville.
— Na ! ce que tu me dis…
— Et Vondel et ses amis étaient habillés à peu près comme nos pêcheurs de l’île de Marken.
— Allons ! d’une culotte à harengs ?
— Oui, d’une culotte à harengs. Et les femmes et les petites filles portaient beaucoup de longs jupons et trois ou quatre bonnets… Et l’orphelinat bourgeois, tu sais bien, dans la Kalverstraat ?
— Oui.
— Eh bien, à cette époque, les enfants sans parents étaient abandonnés. Alors une dame Haesje Klaesd, prise de pitié, en a ramené six, je crois : elle les a habillés comme les orphelins le sont encore aujourd’hui et les a fait élever : c’est le commencement de l’Orphelinat bourgeois de la Kalverstraat.
— Mais ce que tu me racontes… dis-tu vrai ? Ah ! que c’est beau…
— Voilà maman. Je t’embrasserai tantôt sur l’escalier, quand nous descendrons pour la table de café… Tiens, maman n’entre pas…
Il ouvrit la porte pour voir. Elle était montée.
— Alors, laisse-moi t’embrasser maintenant… ici, derrière la porte de l’alcôve, où l’on ne nous verra pas de la rue.
Il me prit le bébé qu’il déposa dans sa chaise, mit ses deux bras autour de mon cou, et m’embrassa toute la figure, en mordillant mes joues et mon menton. Moi également, je l’embrassai sur toute la figure : ce qu’il sentait bon le savon !…
J’allai reprendre le bébé et m’assis devant la fenêtre pour faire semblant de rien.
Le soir, dans mon lit, je repensais à Amsterdam qui n’avait que des maisons de bois. Je cherchais dans la Warmoesstraat la maison de Joost van den Vondel, qui avait laissé des pièces qu’on jouait encore au grand théâtre de la Leidsche Plein… Un théâtre, comment est-ce fait ? Je ne connais que la Poppenkast[2] qui joue le soir sur le Nieuwe Markt… Je voyais les hommes fumant sur le seuil de leurs maisons… Mais oui, elles étaient en bois goudronné, et les femmes étaient assises sur les bancs, à raccommoder des bas et des filets. Ah ! voilà un magasin de bas : des bas jusqu’aux genoux, comme les pêcheurs de Marken en portent. Je regardais par la petite fenêtre et apercevais, assis sur un tabouret de bois, un paysan à la large culotte, avec un grand chapeau. Serait-ce lui, Joost ? Il écrivait et ne tournait pas la tête. J’allais par le Nes ; il y avait, sur une petite place, beaucoup de paniers remplis de poissons à grosses écailles, et des pêcheurs sortaient de dessous un passage noir, avec des paniers de poisson pendus au bras. Puis je traversais le pont du Rokin — ce pont était comme maintenant — et j’entrais dans la Kalverstraat. Oh ! qu’il y faisait noir, qu’il y faisait sale, et que cela sentait le poisson et le goudron…
[2] Théâtre de marionnettes.
Les femmes et les hommes me regardaient et demandaient quelle était cette petite fille négligée, sans bonnet et à jupe courte.
— Elle va mourir de froid.
Les enfants me suivaient, portant des petits moulins à vent en papier, qui tournaient quand ils couraient.
— Quelle est cette petite fille ? Oh ! ce sera une petite orpheline. Nous allons la conduire à l’Orphelinat bourgeois.
— Non, non ! mère est à la maison ! criais-je.
Je me mettais à courir, j’avais très peur et ne me tranquillisais que sur le Dam, en reconnaissant le Palais du Roi, tel qu’il est encore aujourd’hui…
— Keetje, qu’as-tu à gémir ? me demanda ma mère.
— Je pensais, mère, à Amsterdam, quand la ville était encore en bois : elle était noire et obscure, et les gens voulaient me faire entrer à l’Orphelinat bourgeois.
— Grand Dieu ! qu’est-ce que c’est que ce galimatias ?
— Willem, un des fils, m’a raconté des histoires de la ville et de Joost van den Vondel, et m’a montré les images.
— Et toi, créature enfantine, tu te donnes la chair de poule à remuer tout cela… Allons, dors et laisse-moi dormir !
J’étais là depuis quelques jours. Une petite cousine était venue jouer avec les fillettes. Je monte à l’entresol et ne trouve personne. Mais l’autre alcôve était ouverte. J’y regarde et je vois la petite Betsy et sa cousine, assises à terre, entourées de poupées. Comment ont-elles tant de poupées ? et je ne les avais pas encore vues… Il y en avait d’énormes, assises dans de petits fauteuils, vêtues comme des dames ; d’autres couchées tout habillées dans des voiturettes, et encore des petites, déshabillées, dans des boîtes sous verre, avec leurs vêtements pliés dans des casiers. A terre, il y en avait à tête de bois, de caoutchouc, de porcelaine, sur des corps de coton rose remplis de son ; d’autres en chemise, jetées dans des coins, avec une grande chevelure brune, les yeux à demi-fermés.
Le bébé se réveilla. Je le pris hors de sa berce, j’enjambai l’alcôve et, assise par terre, le bébé entre mes jambes, à qui je donnai une poupée de caoutchouc, je déshabillai plusieurs poupées, que je passais aux petites pour les rhabiller. Puis je commençai à attifer une grande poupée.
J’étais si absorbée que je n’entendis pas entrer Monsieur et Madame. Quand je les vis, je lâchai la poupée.
— Du moment que les enfants s’amusent, tu peux t’amuser aussi, Keetje, dit Madame… Quel dommage ! ajouta-t-elle.
— Oui, quel dommage ! fit Monsieur.
Depuis ce jour, ce fut mon grand truc, pour tenir les enfants tranquilles, de m’asseoir avec eux dans l’alcôve aux poupées, d’en dévêtir une demi-douzaine et de les leur donner à rhabiller. Alors je pouvais, à mon aise, parer de costumes différents une grande poupée qui était ma favorite…
Na, ce Willem ! Quand sa petite cousine de huit ans est à la maison, il ne me demande pas si je veux lire, il ne me regarde seulement pas. Il l’embrasse, l’embrasse tout le temps et devant tout le monde. Avec moi, il se cache : pourquoi ? Parce que je ne suis pas sa cousine, ou parce que je ne suis pas aussi bien habillée et lavée, ou parce que je suis le trottin… Si j’avais sa belle robe et ses beaux souliers, je serais bien plus jolie qu’elle : mes dents sont bien rangées, et l’une pas plus grande que l’autre, tandis qu’elle a de grandes dents qui poussent en avant, avec un cercle d’or qui doit les remettre en place, m’a dit Willem. Elle a des cheveux bruns, de grands yeux bruns, des joues rouges… Elle est jolie quand même, et c’est sa cousine… donc il peut l’embrasser…
Gerrit, celui qui a treize ans, était hier chez l’épicier d’à côté, avec le jeune Monsieur qui est aussi grand que lui et qui va à la même école. Ils me regardaient, en parlant de moi. Gerrit disait :
— C’est un canari aussi quand elle chante. Maman dit que l’organe est superbe.
Ils aiment donc bien que je chante. Alors j’ai chanté toute la matinée, à la cuisine, de beaux chants que j’avais écoutés le dimanche, au Plantagie, devant les jardins où des dames, la poitrine et les bras nus, viennent chanter sur une estrade :
Martha ! Martha ! et Si tu crois à la parole sainte, ne parle pas, Rosa… ne parle pas. Sur les cours, les repasseuses et le cordonnier se penchaient hors des fenêtres et me criaient que c’était beau. Mais dans la maison, Eudore, le fils qui est étudiant, et Frans, celui qui est à l’Ecole militaire, marchaient de long en large au salon, où ils travaillent à côté de la cuisine — ils lisent et écrivent : ils appellent cela travailler. Puis ils sont montés, disant que c’était intenable. Quand je suis montée à mon tour, en chantant, à l’entresol, tous m’ont regardée comme si j’avais cassé une glace, mais ils ne disaient rien. Je voulais encore chanter en me promenant avec la petite. Alors les fils sont descendus au galop et Madame m’a demandé si je n’étais pas encore fatiguée, puisque j’avais chanté déjà toute la matinée, que les vitres en tintaient et la tête lui en tournait.
Ah ! c’est ça leur tête… Na ! lorsqu’elle chante en tapant sur le piano, c’est comme une poule qui glousse. Pour ces riches, tout ce que nous faisons est laid, et tout ce qu’eux font est joli…
Quand Willem rentra de l’école, je lui demandai s’il trouvait aussi que mon chant était laid.
— Non, et maman dit que tu as une jolie voix, et que c’est bien dommage que tu ne pourras pas la cultiver.
— Cultiver ? mais je n’ai pas besoin de la cultiver : elle est là, ma voix. Ce que tu dis pour des bêtises… On ne peut pas apprendre à chanter, dit mon père ; — lui aussi chante et ne l’a pas appris — on doit le faire naturellement.
— Mais, Keetje, si… on…
— Non, non, c’est comme ta cousine : elle n’aura jamais de belles dents, malgré son cercle d’or.
— Mais, Keetje…
Je sortis, claquant la porte, et me réfugiai au grenier, où je restai à bouder pendant plus d’une heure.
Enfin, ils ont tout de même été gentils, et Madame n’a presque rien dit. Mais je ne chanterai plus : je croyais leur faire plaisir, et voilà… on prend toujours mal tout ce que je fais et tout ce que je dis.
Ainsi, cultiver ma voix ! comme si elle n’était pas assez jolie et comme si je leur avais scié les oreilles. Ce n’est jamais bien, jamais bien… Encore l’autre jour, quand j’ai apporté un petit moulin de papier pour le bébé, Bette disait que je jetais un goujon pour pêcher un cabillaud… Mina croyait que je ne voulais pas donner mon sale ruban à Naatje, par avarice. Si l’on fait un cadeau, il doit être beau, et ce ruban était sale et vieux… Et ce petit garçon qui traînait avec une ficelle un petit chariot de fer-blanc. La ficelle se casse sans qu’il s’en aperçoive, et le joujou reste derrière lui ; je le ramasse pour le lui remettre, et voilà qu’une femme crie par la fenêtre :
— Vilaine fille, veux-tu bien ne pas voler le joujou de cet enfant !
Voilà ! voler le joujou, quand je voulais le lui rendre.
Personne ne comprendra ce que je veux. J’aime mieux être seule, toute seule… ou lire, toujours lire…
Quel beau livre Willem m’a fait lire hier… Cette reine Esther, qu’on avait frottée pendant un an avec des huiles parfumées, avant de la marier… de l’eau de reine, sans doute, et de l’huile de coco… Dieu, qu’elle devait sentir bon ! Puis on lui a mis de très beaux habits, et, le jour de son mariage, elle s’est évanouie, de peur du roi Assuérus, son mari… Hou ! je comprends cela : sur l’image, il avait de gros yeux ronds… Puis après, elle sauve tout son peuple, prisonnier et misérable. Oh ! ça, je l’aurais fait aussi… Si je pouvais, par ma bonne conduite, rendre riches nos enfants et père et mère ! Père aurait des chevaux ; mère, un métier à dentelles ; j’habillerais les enfants comme les deux petites ici ; aux garçons, je donnerais des chevaux de bois. Moi, j’aurais douze belles robes, vingt-quatre poupées et une alcôve remplie de livres, comme Willem et Gerrit.
La reine Esther, elle était juive : c’est pour ça qu’elle s’appelait Esther. Moi, je serais la reine Keetje… Keetje ? non, cela ne va pas pour une reine. Kee, Kee… Keetelina. Voilà ! la reine Keetelina… J’aurais une couronne et une traîne, et, avec Mardochée mon oncle, nous irions voir pendre Aman, ce sale bougre…
— Keetjou ! Keetjou !
C’est Line qui m’appelle.
— Vite, descends !
En bas, on me remit tout un panier de bouteilles et de boîtes à porter chez des malades.
Line et Bette, assises à la table de café, mangeaient leurs tartines au fromage et buvaient du café. Moi, à distance sur un tabouret, je mangeais ma tartine à sec : je n’étais pas de la maison.
Line bêchait :
— Oui, elle dit des vers en société : ce que ça doit être gracieux, cette femme de quarante-huit ans, déclamant des vers, les yeux levés au ciel et les mains sur le cœur.
— Comment sais-tu qu’on lève les yeux au ciel et qu’on met les mains sur le cœur pour dire des vers ? demandai-je.
— De quoi te mêles-tu, morveuse ? Mais je veux bien t’expliquer comment je le sais. Le dimanche, quand je sors, je vais avec ma famille au Palais de Cristal : il y a là des représentations où l’on chante et où l’on déclame. Eh bien, on lève toujours les yeux et l’on met ses deux mains sur son cœur quand on parle d’amour, et dans tous les vers on parle d’amour… Je dis que pour une femme de l’âge de Madame, et abîmée par les enfants, c’est grotesque.
— Peuh ! fit Bette, chez les riches, les femmes croient qu’elles restent jeunes. Quand nous nous marions, nous donnons nos robes claires et nos rubans à nos jeunes sœurs, parce que ce n’est plus de mise quand on est marié : notre fortune est faite. Mais elles commencent seulement alors à s’habiller de rose et de bleu, et ainsi jusqu’à cinquante ans. Aux plus vieilles, aux plus folles… As-tu remarqué hier soir ce décolletage et ce cou de vieux dindon ?
— Oh ! oui, et l’autre jour encore… ils avaient oublié un parapluie. Monsieur accourt me dire de le porter à Madame, parce qu’il devait monter chercher des cigares. Elle attendait sur le petit pont de bois de l’Achterburgwal, la robe retroussée, montrant ses maigres jambes. Quand on va en soirée, l’on prend des voitures.
— Oh ! leur budget ne le leur permet pas, avec tous ces enfants. A cause de cela, elle est toujours en bisbille avec sa sœur qui, elle, va en voiture : mais elle n’a que deux enfants, et son mari est courtier.
— Cependant cette pharmacie rapporte ferme !
— Oui, mais tous ces enfants qu’on élève comme des princes : un docteur, un officier, un pharmacien… Gerrit veut être avocat. N’y-a-t-il pas jusqu’au petit Willem qui parle de devenir chirurgien ? Puis la musique, les langues, le dessin, tout l’argent qu’ils donnent à des livres. Ce n’est pas leurs servantes qu’ils payeront trop ! Je suis entrée, il y a cinq ans, à cinquante florins par an ; depuis deux ans, j’en ai cinquante-cinq, et maintenant elle me laissera partir plutôt que de me donner les soixante florins que je réclame. Du reste, il vaut mieux que je parte : cela m’agace trop de manger tous les jours leurs pommes de terre aux oignons et leur viande gélatineuse, et de devoir monter tout le temps des paquets de livres pour lesquels on gâche de l’argent.
— Na ! Line, fis-je, des livres, j’en achèterais aussi, si je mangeais comme vous tous les jours de la viande.
— Toi, tu es comme eux, j’ai de suite senti cela… Une gamine qui se laisse appeler trois à quatre fois pour manger sa tartine avant de lâcher son livre, doit être comme eux. Si j’étais ta mère, je t’implanterais d’autres idées : tu serais mieux lavée, et je t’en donnerais de la tignasse sur le dos, et au premier livre que tu prendrais dans les mains, je t’en ferais passer le goût du coup.
— Mais, Line, fit Bette, Keetje ne te fait rien : pourquoi t’acharnes-tu ainsi sur elle ?