EURIMEDON
OU
L'ILLUSTRE PIRATE
TRAGI-COMEDIE.
Par le Sieur DESFONTAINES.
PARIS, Chez Anthoine de Sommaville,
au Palais, dans la petite Sale, à l'Escu de France.
M. DC. XXXVII.
Avec Privilege du Roy.
EPITRE
À
MADAMOISELLE
DE VERTU
MADAMOISELLE,
Voicy des Estrangers qui viennent des extremitez de la Grece, & qui attirez par la reputation de vos merites, souhaittent de s'acquitter des hommages qu'on doit à vostre vertu. Si vous daignez prester l'oreille au recit de leurs advantures, vous ne les estimerez pas indignes de vostre entretien; & je m'asseure que vous leur ferez un favorable accueil quand vous sçaurez qu'ils sont Princes, & que par des actions qui ne degenerent point de leur naissance, ils vous auront faict voir dans le Tableau de leur vie, les Images de tant de Heros que vostre Illustre Maison a donnez à la France. Je parlerois de vos augustes devanciers, François, Odet, & Charles de Bretaigne qui sortis des anciens Ducs de cette belle Province, se sont monstrez dignes surgeons d'une tyge si glorieuse, & en ont conservé la gloire dans vostre famille, qui en porte encore des marques aussi durables, que celebres; Je parlerois des notables services qu'ils ont rendus à l'Estat par les effets de leur fidelité, & de leur courage, si ce n'estoit publier des choses qui ne sont incognues qu'aux barbares, & vouloir comprendre dans une lettre ce qui merite des volumes entiers; Je diray seulement que ces deux grands Roys Charles huict & Louys douze ont honnoré vos ancestres du glorieux tiltre de frere, & qu'en mille occasions ils ont confirmé cette qualité advantageuse qu'Anne de Bretaigne, digne Espouse de ces deux Monarques leur avoit legitimement acquise. Cette consideration (Madamoiselle) & celle de vostre merite particulier ont faict resoudre deux Roys de venir aussi vous rendre les honneurs que vos Ayeulx ont autrefois receus, & admirer en vous une Majesté qui leur faisant oublier la leur, les force d'advouer que vous seriez incomparable, si le Ciel ne vous avoit donné une soeur qui partage avecque vous les inclinations de tout le monde. La Renommée qui a remply l'Univers de cette verité, a donné de la jalousie aux plus belles de vostre sexe, & de l'admiration aux plus parfaites, mais vous donnerez de l'estonnement à nostre Eurimedon & à sa Pasithée, quand vous leur ferez cognoistre que la beauté, & la gentillesse des Dames de France emportent le prix sur celles de Grece, & de toutes les nations de la Terre; Aussi n'est-ce pas leur dessein de vous disputer cet advantage, mais seulement d'avoir l'honneur de vous entretenir, afin qu'après cette faveur ils puissent estre les Paranymphes de vos merveilles, par la voix de celuy qui a pris la hardiesse de vous les presenter; & qui desire estre toute sa vie,
MADAMOISELLE,
De vostre Grandeur.
Le très-humble & très-obeissant serviteur
DESFONTAINES.
À
MADAMOISELLE
DE VERTU.
SONNET.
Beauté par qui Venus void la sienne effacée
Mes vers pour te louer ont trop peu d'ornemens,
Et je crains, te faisant ces foibles complimens
Que ta rare vertu n'en soit interessée.
Ta gloire ne sçauroit estre plus rabaissée
Qu'alors que le commun en a des sentimens,
Ont doit à tes attraits les plus beaux mouvemens
D'une ame que le Ciel ayt tousjours caressée:
Pardonne toutesfois à ma temerité
Si j'ose descouvrir à la posterité
Ce qui te faict paroistre avec tant d'advantage;
Qu'on sçache que par toy le vice est abbattu
Et que tes actions mieux qu'un noble heritage
Te donnent aujourd'huy le beau nom de VERTU.
DESFONTAINE
AU LECTEUR.
Lecteur je croirois offencer ton jugement si je ne le croyois capable de discerner les fautes qui se sont glissées en l'Impression de cet ouvrage, & je ferois tort à ta courtoisie si je ne croyois que tu les excuseras; c'est pourquoy sans m'arrester à t'en faire le denombrement, je te supplieray seulement de remarquer qu'en deux ou trois endroits où tu verras que les vers manqueront en leurs mesures, la faute vient de ce que l'Imprimeur a escrit doncque pour doncq, encore au lieu d'encor, & une fois avec, au lieu d'avecque pour le reste je le laisse à ta discretion.
LES ACTEURS.
ARCHELAS, Roy de la Troade pere de Pasithée.
MELINTE, Roy de Thessalie & frere d'Eurimedon.
EURIMEDON, Amant de Pasithée.
TYGRANE, Prince d'Armenie & Rival d'Eurimedon.
FALANTE, Escuyer d'Archelas.
LYSANOR, Escuyer d'Eurimedon.
PASITHEE, Infante de la Troade.
CELIANE, Princesse d'Armenie, & Amante de Tygrane.
ALERINE, Suivante de Pasithée.
ARGAMOR, Page de Tygrane.
La Scene est en l'Isle de Lesbos.
EURIMEDON
TRAGI-COMEDIE.
ACTE I.
SCENE PREMIERE.
EURIMEDON, PASITHEE.
Eurimedon sortant d'un navire & mettant Pasithée au port.
En fin (belle Princesse) après beaucoup d'orages
Vous revoyez encor ces aymables rivages,
Neptune partizan des ambusches d'amour
S'est montré favorable à vostre heureux retour,
Son perfide element a respecté vos charmes,
Et vostre ravisseur a fleschi sous mes armes,
Qui n'ont pû consentir qu'une Divinité
Servist de recompense à l'infidelité.
Mais que cette bonté qui vous rend adorable
Espargne à mon sujet un Prince miserable.
Puis qu'Amour est l'autheur du mal qu'il a comis,
Et que vos yeux (Madame) ont fait vos ennemis:
Pardonnez à l'offence en faveur des complices,
La vie est quelquesfois le plus grand des supplices;
Car la mort finissant les jours d'un Criminel
Finit un chastiment qu'ils rendoient eternel.
Pasithee.
Grand Prince à qui je dois & l'honneur & la vie
Je tiens puis qu'il vous plaist ma vengeance assouvie,
Et s'il me reste encor quelque ressentiment
C'est pour vous obeir que j'en ay seulement:
Que sans crainte Araxés retourne à Mitylene
Un secret repentir fera toute sa peine,
Et ma direction ne rendra pas suspect
Celui qui pour moy-mesme a manqué de respect.
Eurimedon.
Madame: La grandeur des illustres courages
Se remarque bien mieux dans l'oubly des outrages,
Qu'alors que la rigueur de leurs justes arrests
Sur quelque Criminel vange leurs interests:
Ce n'est pas que je vueille authorizer sa faute,
Ou prendre le party d'une audace si haute;
Mais desja son supplice à son crime est uny,
Et s'il est sans espoir il est assez puny.
Pasithee.
Eh bien qu'il soit ainsi: mais je ne puis comprendre
D'où vous vient pour ce traistre un sentiment si tendre,
Et je ne sçay comment un coeur si genereux
A pour son amitié fait ce choix malheureux?
Eurimedon.
Madame, Ce discours est de trop longue haleine
Une autre occasion vous tirera de peine,
Cependant s'il vous plaist, allons rendre à la Cour
Au lieu de la tristesse & la joye, & l'amour.
Mais j'aperçois le Roy, si mon oeil ne se trompe,
Et bien que je le voye avecque peu de pompe
Toutesfois de son front l'auguste majesté
Mieux qu'un sceptre Royal faict voir sa qualité.
SCENE DEUXIESME.
ARCHELAS, EURIMEDON, PASITHEE, FALANTE.
Archelas.
Falante: Je ne sçay quelle secrette joye
Avecque ce vaisseau la fortune m'envoye;
Mais je me sens forcé malgré mon desespoir
De l'aller dans le port moy-mesme recevoir.
Falante.
Sire, ces estrangers qui viennent du rivage
Vous pourront esclaircir de cét heureux presage.
Archelas.
Où sont-ils?
Falante.
Les voila qui viennent droit à vous,
Pour avoir le bon-heur d'embrasser vos genoux.
Archelas.
Ah ma fille! Est-ce toy que je revois encore?
Est-ce toy Pasithée? Ô grands Dieux que j'adore
Je crains que dans l'excez de mon contentement
Mon trespas ne succede à ce ravissement!
Mais n'est-ce pas aussi l'effect de quelques charmes
Qui veut tromper mes yeux affoiblis de mes larmes?
Pasithee.
Non Sire, vous voyez celle que le malheur
Avoit fait le butin d'un infame voleur:
Voicy cette Princesse indignement ravie,
Et qui perdoit l'honneur aussi bien que la vie
Si l'invincible bras de ce liberateur
N'eut empesché ma perte, en perdant son autheur.
Archelas.
Chevalier, Je sçay bien que ma recognoissance
Est plus en mes desirs que dedans ma puissance,
Et que pour bien payer cette belle action
Mon sceptre est au dessous de l'obligation:
Il est vray qu'un exploit si digne de memoire
Trouve ordinairement son salaire en sa gloire;
Mais de peur d'estre ingrat à ce rare bien-faict,
Je vous offre le bien que vous nous avez faict,
Partagez nos plaisirs, regnez dans mes provinces,
Faites vous (s'il vous plaist) des sujets de mes Princes,
Je feray tout pour vous, ayant tout faict pour moy,
Vous m'avez rendu pere & je vous feray Roy.
Eurimedon.
Ah Sire! mon secours ne vaut pas qu'on y pense
Et ce qui fit ma peine a faict ma récompence
J'ay suivy seulement les loix de mon devoir
Pour servir Pasithée, il ne faut que la voir;
Et puisque je cherchois cette belle contrée
Je benis le sujet qui m'en donne l'entrée,
Heureux si les faveurs d'un auspice si doux
Me permettent l'honneur de vivre aupres de vous.
Pasithee.
C'est pour moy seulement que je dois dire heureuse
La mesme occasion qui vous fut dangereuse:
Car quand vous n'auriez pas à mes yeux combattu,
Cette Cour est tousjours ouverte à la vertu:
Mais si vostre valeur m'eust lors abandonnée,
Je serois maintenant la plus infortunée
Qui jamais icy bas ayt respiré le jour,
Et je ne verrois pas cet aymable sejour:
Je serois maintenant pour comble de misere
Peut estre le jouet d'un horrible Corsaire;
Ou bien pour eviter ce servage inhumain
Contre mon propre coeur j'aurois armé ma main:
Mais au triste moment de cette violence
La vostre a prévenu leur crime, & mon offence,
Et le coup qui finit leur trame, & mes malheurs
Mesla leur sang brutal à mes prodigues pleurs.
Archelas.
Il falloit reserver à de honteux supplices
L'autheur de ce projet, ou du moins ses complices,
Pour donner un exemple à la posterité
Du juste traictement qu'ils avoient merité;
La mort que le bourreau pouvoit rendre execrable
La gloire de vos coups l'a rendue honnorable,
Et vous avez donné par des trespas si beaux
À des infames corps des illustres tombeaux.
Eurimedon.
Sire, Le Dieu des eaux les a dans ses entrailles,
Un perfide comme eux a faict leurs funerailles,
Et comme partizan de ce traistre dessein
Il en cache l'autheur dans son humide sein:
En fin de ces brigands la deffaite est entiere,
La mer fut leur refuge, elle est leur cimetiere,
Et l'onde a tellement prévenu mes efforts
Qu'ils ont esté plustost ensevelis que morts.
Archelas.
Finissons avec eux cette tragique Histoire
Perdons-en s'il se peut jusques à la memoire,
Craignant que par le bruit des discours superflus
Nous ne ressuscitions ceux qui ne vivent plus;
Que la joye en nos coeurs succede à la tristesse,
Bannissons desormais cette importune hostesse,
Et sans nous arrester aux soucis des mortels
À ce Dieu tutelaire erigeons des Autels.
Eurimedon.
Ah grand Roy! Cet honneur plus grand que ma naissance
Au lieu de m'obliger, me chocque & vous offence:
Car cette vanité me rendant odieux
Reproche en mesme temps une erreur à vos yeux:
Bien loing de m'eslever à ce degré supréme
La rigueur du destin m'a mis à l'autre extreme,
Pour toute qualité je suis Eurimedon
La fortune en naissant me mit à l'abandon,
Et pourtant de mon sort l'admirable advanture
Peut passer pour miracle à la race future:
En un point seulement je le trouve assez beau
Puisque j'eus pour le moins un illustre berceau.
Un Aigle me voyant estendu sur la poudre,
Soit qu'il me voulut mettre à couvert de la foudre,
Ou bien faire de moy quelque fameux guerrier
Porta mon petit corps à l'ombre d'un laurier:
Du depuis le destin lassé de me bien faire
Me mit entre les mains d'un barbare Corsaire
Qui m'ayant dans un bois sous cet arbre trouvé
Parmy ses compagnons m'a tousjours eslevé.
Cent fois il m'a juré que j'estois né d'un Prince
Et m'a tout dit, hormis mon nom, & ma province,
Car de peur de me perdre il m'a tousjours caché
Cet important secret qu'en vain j'ay tant cherché.
Je n'avois que douze ans que desja mon courage
Ne pouvoit plus souffrir la paresse de l'aage,
Et bien que j'eusse horreur de leurs traits inhumains
Il falloit que je fisse un essay de mes mains.
Un jour l'occasion s'en montra toute preste
Trois Pyrates venus fraischement de la queste
Ne purent sans debat partager leurs butins,
Le lucre les rendant esgalement mutins
Ils passerent en fin des discours, à l'espée;
Et la valeur d'un seul contre deux occupee
Dans l'inegalité l'alloit faire perir
Si je l'eusse pû voir sans l'ozer secourir.
Contre ces lasches coeurs j'entrepris sa deffence,
Et comme l'un des deux mesprisoit mon enfance
Il donnoit à mes coups tant de facilité,
Que sa mort fut le prix de sa temerité.
Dès lors tous estonnez de ce trait de courage,
Comme à leur souverain ils me firent hommage;
Glorieux (disoient-ils) d'obeyr desormais
Au Prince le plus grand que le ciel vit jamais:
Du depuis leur respect pouvoit servir de marque
Que j'estois en effet n'ay de quelque Monarque:
Mais je suis incertain de ma condition.
Pasithee.
Vous estes trop modeste en vostre ambition,
Et si mon ame encor doute en vostre origine,
C'est qu'au lieu d'estre humaine, elle la croit divine.
Eurimedon.
Ah ne me flattez pas, un si mal-heureux sort
Avec le rang des Dieux a trop peu de rapport.
Archelas.
Alcide avant sa mort estoit ce que nous sommes,
Ce Heros comme vous nasquit entre les hommes,
Il fut leur protecteur, & cette qualité
Luy fraya le chemin de l'immortalité:
Ainsi cette vertu qui vous faict adorable,
Et qui rend vostre gloire à son nom comparable,
Malgré les vains efforts d'un sort injurieux
Vous reserve une place à la table des Dieux.
Eurimedon.
Mon coeur n'affecte pas ces dignitez hautaines
Dont la presomption bouffit les ames vaines,
Je prefere grand Roy, l'honneur de vous servir
Aux grandeurs qui pourroient dans le Ciel me ravir.
Archelas.
De grace (Eurimedon) quittez cette eloquence,
Laissez-vous une fois vaincre à ma bien-vueillance
Commandez en ma Cour, mais en ce juste point
Pour me favoriser ne vous deffendez point:
Où bien ce grand esprit qui tout autre surmonte
À l'obligation adjoustera la honte,
Et sa grace conjointe aux offices du bras
Nous fera confesser que nous sommes ingrats.
SCENE TROISIESME.
TYGRANE.
Destin, Neptune, Amour, Dieux cruels, tristes Astres
Ne deliberez plus, achevez mes desastres,
Et vos foudres grondans en d'inutiles mains,
Que ne punissez-vous les crimes des humains?
Souffrez-vous qu'un mortel brave vostre vengeance?
Sans doute on vous croira de son intelligence,
Et si contre mon chef vos couroux sont si lens
De mon impunité naistront mille insolens;
Trop pitoyables Dieux vangez-vous de Tygrane,
J'ay trahy Pasithée & trompé Celiane,
L'une en mon changement, l'autre par lascheté:
Celiane ressent mon infidelité,
Et faute de secours, la belle Pasithée
Est par ses ravisseurs indignement traictée,
Cependant sur le point qu'elle s'en va perir
Je suis les bras croisez & la laisse mourir.
Ah! c'est trop endurer un ingrat sur la terre,
Cieux achevez mon sort par un coup de Tonnerre:
Ce tragique accident ne sera pas nouveau,
Le deluge du feu suivra celuy de l'eau,
Et mes membres espars sur cet humide empire
Auront en mesme temps l'un & l'autre martyre.
Mais qu'en vain pour avoir un remede à mes maux
J'importune les Dieux puis qu'ils sont mes rivaux:
Vaste mer qui retiens mon ame & mes delices
Ouvre au moins à mon corps tes affreux precipices,
Puisque desja ma vie est sur ton Element,
Prens ce qui reste encor d'un malheureux Amant.
Ah plustost par mes cris ta colere irritée
Emporte ma parole avecque Pasithée!
Je la suivray pourtant, & mes tristes vaisseaux
Feront si promptement le grand tour de tes eaux,
Que je te forceray de me rendre ma Reyne,
Ou d'achever ma vie en achevant ma peine.