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L'ILLUSTRE COMEDIEN, OU LE MARTYRE DE SAINCT GENEST.

TRAGEDIE.

[EX DOLORE GAUDIUM]

À PARIS,

Chez CARDIN BESONGNE, au Palais,
au haut de la Montée de la saincte Chappelle,
aux Roses Vermeilles.

M. DC. XLV.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.

Advis au Lecteur.

L'Autheur ayant esté commandé par son Altesse Royalle de le suivre en son Voyage de Bourbon, n'a peu estre present à l'impression de ce livre, ny mesme faire son Epistre liminaire: ce que le Lecteur excusera quand il sçaura que nous avons eu le soin de faire voir les espreuves à un Seigneur de condition qui nous l'a rendu fort correct.

Extraict du Privilege du Roy.

Par grace & Privilege du Roy donné à Paris le dernier Avril 1645. signé par le Roy en son Conseil, CROISET, il est permis à Cardin Besongne, Marchand Libraire à Paris, d'imprimer, vendre & distribuer un livre intitulé, L'Illustre Comedien, ou le Martyre de sainct Genest: Et deffences sont faites à toutes sortes de personnes que ce soit de l'imprimer ny faire imprimer, vendre ny debiter pendant le temps de sept ans, sur peine de mil livres d'amende, & de tous despens dommages & interests, comme plus amplement est contenu par lesdites lettres de Privilege.

Achevé d'imprimer le 8. May 1645.

LES ACTEURS.

DIOCLETIAN, Empereur Romain.
AQUILLIN, Favory de l'Empereur.
RUTILE, Conseiller d'Estat de l'Empereur.
GENEST, Comedien.
ARISTIDE, Confident de Genest.
ANTHENOR, Pere de Genest.
PAMPHILIE, Maistresse de Genest.
LUCIANE, Soeur d'Anthenor.
DEUX GARDES.

La Scene est à Rome dans une Salle du Palais de l'Empereur.

L'ILLUSTRE COMEDIEN, OU LE MARTYRE DE SAINCT GENEST.

TRAGEDIE.

ACTE PREMIER.

SCENE PREMIERE.

Diocletian. Aquillin. Rutile. & deux Gardes.

AQUILLIN.

Ta puissance, Cesar, est en fin sans seconde.
Rome en te couronnant te soubsmet tout le monde,
Et rend en mesme temps ton sort si glorieux,
Que tu ne connois plus de Rivaux que les Dieux:
Comme eux tu peux tout perdre, & comme eux tout absoudre,
Tes aigles icy bas sont armez d'une foudre,
Qu'au gré de tes desirs tu peux mettre en tes mains,
Et comme Jupiter en punit les humains:
Vous commandez tous deux avec mesme advantage,
S'il regne dans le Ciel, la terre est ton partage,
Et si cent deitez en reverent les loix,
Tu voids quand il te plaist à tes pieds mille Roys,
Dont le pouvoir defere à ta grandeur supréme,
Et se change en respect devant ton diadesme,
Les perses sont deffaits, Carinus est soubsmis,
Horsmis quelques Chrestiens tu n'as plus d'ennemis,
Et cette secte impie alors qu'elle conspire,
Ne s'attaque qu'aux Dieux & non à ton Empire.

DIOCLETIAN.

C'est en vain Aquillin que tu penses flatter,
Un mal que cet Empire a lieu de redouter,
Puis qu'en choquant les Dieux protecteurs des couronnes,
Il sappe de l'Estat les plus fermes colonnes:
Je suis grand, il est vray, tout flechit soubs mes loix,
Et parmy mes sujets je puis compter des Roys,
Mais si dans Rome mesme une secte me brave,
C'est paroistre Empereur, & souffrir en esclave;
C'est tenant asservy le reste des humains,
Au milieu de ma Cour avoir des souverains.
Leur projet me dis-tu ne tend pas à l'Empire,
Ils n'en veulent qu'aux Dieux, quel mal peut estre pire?
Et pourquoy penses-tu que ces audacieux,
Considerent les Roys s'ils mesprisent les Dieux?
Non, non, ce mal est grand dez qu'il commence à naistre
Il le faut estouffer pour l'empescher de croistre,
Et venger par l'effect de nos justes arrests
De la Terre & des Cieux les communs interests.

RUTILE.

Suspends un peu, Seigneur, un decret si severe,
Donne quelque relache à ta juste colere,
Espargne Rome enfin, & par d'autres moyens
Au respect de tes loix range ses citoyens:
Tes boureaux ont sur eux assez fait de carnages
Les gesnes ont assez exercé leurs courages,
Et jusqu'icy tes yeux (equitable Empereur)
N'ont desja que trop veu de spectacles d'horreur:
Ce n'est pas que je sois du party des rebelles,
J'ay trop d'aversion pour les sectes nouvelles,
Comme toy je condamne, & je hay les Chrestiens,
Tes desirs sont mes voeux & mes dieux sont les tiens,
Mais comme les erreurs de cette troupe infame
Sont enfin des deffaux qui s'attachent à l'ame,
Je treuve que l'on fait d'inutiles efforts
Pour guerir les esprits d'en affliger les corps,
Cette superieure & plus noble partie
Par des effets si bas n'est point assujettie
Elle brave ses fers, & rit de sa prison,
Pour suivre seulement les loix de la raison:
Elle seule la dompte, elle seule est sa Reine,
Et sur elle, elle seule agit en souveraine;
Pour ranger les Chrestiens aux termes du devoir
Une fois, ô Cesar, sers toy de son pouvoir:
Faits agir la raison, laisse agir les exemples,
Tasche par la douceur de les mener aux Temples,
Et sans plus les forcer, donne leur le loisir,
D'examiner un peu ce qu'ils doivent choisir.
L'aspect de tes boureaux rend leur ame interdite,
Le fer les effarouche, & le sang les irrite,
Au lieu que ta bonté peut remettre leurs sens
Et faire offrir aux Dieux des voeux & de l'encens.

DIOCLETIAN.

Rutile, ton conseil promet de belles choses:
Mais fais voir les effets de ce que tu proposes,
Et puis que les tourmens ont si peu reussy,
Tente ce beau moyen dont tu parles icy,
Je commets à tes soings cette affaire importante,
Ton esprit est adroit, & ta langue eloquente,
Tu n'auras pas fait peu si calmant ma fureur
Tu peux par tes raisons vaincre aussi leur erreur.

AQUILLIN.

L'espoir en est fort beau, mais l'effet difficile.

RUTILE.

Il est vray que l'effort en peut estre inutile,
Et je ne voudrois pas respondre absolument
Qu'il ayt selon nos voeux un bel evenement:
Mais on peut sans hazard esprouver cette voye,
Et ce fidele advis que le ciel vous envoye
Pour calmer doucement les esprits furieux,
Et les ranger apres au service des Dieux.
Ces arbitres prudens des affaires du monde,
Bien qu'ils soient tout-puissans, veulent qu'on les seconde,
Et se servent souvent des objets moins parfaits
Pour produire icy bas d'admirables effets.
Sçache donc, ô Cesar, quelle est mon entreprise,
Tu la croiras d'abord digne qu'on la mesprise,
Mais si ta Majesté la peze meurement,
Elle en verra l'adresse avec estonnement.

DIOCLETIAN.

Quel peut estre ce rare & nouveau stratageme
Dont tu veux te servir.

RUTILE.

Tu le verras toy-mesme.
Et pourveu qu'à mes soins tu vueilles consentir,
Je pourray m'acquitter & te bien divertir.

DIOCLETIAN.

Que faut-il pour dompter ces coeurs opiniâtres.

RUTILE.

Changer les eschaffauts en superbes Theatres,
Et là, leur faire voir dans la derision
L'erreur & les abus de leur Religion,
Tu sçais combien, Genest, cet Illustre Comique
A de grace & d'addresse en tout ce qu'il pratique,
Et qu'au gré de sa voix, & de ses actions,
Il peut comme il luy plaist changer nos passions,
Esgayer nos esprits, les rendre solitaires,
Amoureux, mesprisans, pitoyables, coleres,
Et par un souverain & merveilleux pouvoir
Imprimer en nos coeurs tout ce qu'il nous fait voir,
Commande luy, Seigneur, d'exposer sur la scene
Les superstitions d'une trouppe peu saine
Qui se nourrit d'espoir, & pour de faux appas,
Quitte l'heur qui la suit & qui luy tend les bras,
Si tu doutes encor des traits de ta science
Tu peux dans ton Palais en faire experience,
Et par un coup d'essay de cét art merveilleux
En toy-mesme esprouver ce qu'il pourra sur eux.

DIOCLETIAN.

Je le veux. Aquillin, faites qu'on me l'amene,
Despeschez.

AQUILLIN.

J'obeis.

RUTILE.

Sans qu'il ayt cette peine
Ce Garde que voila le peut faire avancer.

DIOCLETIAN.

Est-il là?

RUTILE.

Ouy, Seigneur, je le viens de laisser
Avec ses compagnons dans la sale prochaine
Où depuis quelque temps je croy qu'il se promene
Attendant les moyens & la commodité
De se venir offrir à vostre Majesté.

DIOCLETIAN.

Qu'il entre.

AQUILLIN.

Garde, allez.

RUTILE.

Cette Troupe est fort belle,
Et de plus, pour vous plaire elle a beaucoup de zele.

UN GARDE.

Le voila.

DIOCLETIAN.

Qu'il advance.

SCENE II.

Genest. Pamphilie. Luciane. Anthenor. Aristide. Diocletian.
Aquillin. Rutile. Un Garde.

GENEST.

Invincible Empereur,
Puis que ta Majesté nous accorde l'honneur,
De donner quelquefois aux esbas du Theatre
Cette presence Auguste & que Rome idolatre,
Souffre aujourd'huy, Seigneur, que j'expose à tes yeux,
Quelques foibles crayons de tes faits glorieux,
Et que par le recit de tes hautes merveilles
Du peuple & de ta Cour nous charmions les oreilles.
Je ne puis, ô Cesar, t'offrir rien de plus beau,
Qu'en faisant de toy-mesme un Illustre tableau,
Sans que j'aye recours aux communes Histoires,
Permets moy de parler de tes belles Victoires,
Et d'apprendre aux Romains par tes rares exploits,
Combien ils sont heureux de vivre soubs tes loix:
Permets moy d'estaler tes qualitez diverses,
Tant de fameux lauriers emportez sur les Perses,
Les Barbares deffaits, Carinus surmonté,
Et tout le monde en fin, ou soubsmis, ou dompté,
Dans un si noble employ me rendant admirable,
Je te rendray, Seigneur, à chacun adorable,
Mesme à tes envieux tu paroistras parfait.

DIOCLETIAN.

Non, Amy, de ton art, je veux un autre effet,
La Renommée icy parle assez de ma gloire,
Et Rome de mes faits ne perd point la memoire,
Rutile vous dira quelle est ma volonté.
Donnez ordre, Aquillin, que tout soit appresté,
Qu'il ne leur manque rien.

SCENE III.

Rutile. Genest. Pamphilie. Luciane. Anthenor. Aristide.

RUTILE.

Si vous desirez plaire,
Apprenez, mes amis, ce que vous devez faire,
Cesar est ennemy de ces lâches mortels,
Qui refusent l'encens qu'on doit à nos autels,
Et d'un nouveau Prophete approuvant l'imposture
L'adorent comme autheur de toute la nature.
Faites voir leurs abus, descouvrez leur erreur,
Rendez les des humains & la honte, & l'horreur,
Mocquez-vous de leur foy, riez de leurs mysteres,
Des superstitions de leurs regles austeres,
Et des appas trompeurs de tant d'illusions
Qui seduisent leurs sens & leurs opinions.
Rendez-les en un mot de tout poinct ridicules:
Mais d'ailleurs exaltez Jupiter, nos Hercules,
Nos Mars, nos Apollons, & tous les autres Dieux
Qu'ont icy de tout temps adoré nos ayeux.
Je ne vous puis donner de conseil plus utile.

GENEST.

Ny prescrire d'employ qui nous soit plus facile,
Ces Rebelles, des Dieux & des hommes hays,
M'ont fait abandonner mon Pere, & mon Pays,
Où ne pouvant souffrir leurs coupables maximes
Je me suis par ma fuitte affranchy de leurs crimes
De sorte que contre eux justement animé,
Je feray voir l'abus dont ce peuple est charmé:
Et que le vain espoir qui le flatte & le lie
N'est rien qu'une chimere, un songe, une folie,
Qui s'estans emparez de ces foibles esprits
Les rend de l'univers la fable & le mespris.
Est-il rien de plaisant comme l'erreur extreme
D'un mystere nouveau qu'ils appellent Baptéme,
Où de trois gouttes d'eau legerement lavez,
Ils se pensent desja dans les cieux eslevez?
Certes on ne peut trop admirer leurs manies
De croire que deux mots, & des ceremonies
Puissent en un moment les rendre glorieux,
Au point que d'aspirer au partage des Cieux.
C'est par cette action si digne de risée,
Et des meilleurs esprits de tout temps mesprisée
Que je veux commencer les divertissemens,
Que l'Empereur attend de nos raisonnemens,
Nous ne sçaurions choisir de plus belle matiere.
C'est là que me donnant une libre cariere,
Je mettray les Chrestiens en un si mauvais point
Qu'ils seront insensez s'ils ne se changent point.
Ces moyens, quoy que doux, peuvent plus que les gesnes,
Et la honte souvent fait bien plus que les peines.

RUTILE.

C'est ce qu'à l'Empereur j'ay pû faire esperer,
Ne perdez point de temps, allez vous preparer,
Et taschez de remplir une si belle attente.

GENEST.

Nous rendrons sur ce poinct sa Majesté contente.

RUTILE.

Si Cesar est content, vous le serez aussi.

GENEST.

Nous pouvons sans sortir nous concerter icy,
Et sans qu'il soit besoin d'aprests ny de theatre,
Icy mesme Cesar de nostre art idolatre
Peut voir nos actions avec tant de plaisirs
Qu'ils passeront l'espoir & vaincront ses desirs.

RUTILE.

Le permettent les Dieux! mais adieu, je vous laisse.

GENEST.

Dans deux heures au plus vous verrez nostre adresse.

SCENE IV.

Genest. Pamphilie. Luciane. Anthenor. Aristide.

GENEST.

Amys, c'est à ce coup qu'il faut que nos esprits
Devant un Empereur se disputent le prix,
Et que chacun de nous amoureux de la gloire
Tasche sur son Rival d'emporter la victoire.
Cet employ glorieux peut changer nostre sort,
Combattons ses rigueurs par un illustre effort,
Et par une action qui ne soit pas commune
Acquerons pour amis Cesar, & la Fortune.
Ce bon heur aujourd'huy ne depend pas de nous,
Vous sçavez comme moy ce qu'on attend de vous,
Et sans beaucoup resver il nous sera facile
De reduire en effects les advis de Rutile.

ANTHENOR.

Mais quelle Histoire enfin peut servir de sujet
Et propre & convenable à ce rare projet?

ARISTIDE.

Celle d'Ardaleon, ou celle de Porphire,
Qui tous deux bien aymez des maistres de l'Empire,
Furent par les Chrestiens tellement abusez
Qu'ils suivirent des voeux qu'ils avoient mesprisez,
Et par une folie à nulle autre seconde
Se rendirent l'opprobre & la fable du monde.

LUCIANE.

Tous deux ont exercé nostre profession.

PAMPHILIE.

Et le baptesme fut la premiere action
Qui flattant de ces fous la ridicule envie
Leur fit perdre à tous deux & les biens & la vie.

GENEST.

Des principes pareils ont souvent chez les grands
Produit à leurs autheurs des succez differents,
Nous pouvons profiter icy de leur exemple,
Et les suivre au Theatre, & non pas dans le Temple
Où leur aveuglement leur fit trouver dans l'eau,
Le funeste poison qui les mit au tombeau.
Mais sans chercher si loing le secours d'une Histoire
Qui nous pourroit charger l'esprit & la memoire:
Nous pouvons rencontrer dans nostre propre sort,
De quoy plaire à Cesar qui nous prisera fort
Si par un trait adroit & de haute industrie,
Il sçait que nous aurons quitté nostre Patrie,
Nos parens & nos biens pour venir en ces lieux,
Loing de ses ennemis rendre hommage à ses dieux.
Voicy donc quel sera l'ordre de ce mystere,
Il faudra qu'Anthenor represente mon Pere:
Et que par un flatteur, quoy que faux entretien,
Il feigne qu'il me veut aussi rendre Chrestien.
Ma soeur qui me portoit à cette loy prophane
Avoit, vous le sçavez, de l'air de Luciane,
Qui sçaura je m'asseure en cette occasion,
Imiter son humeur & son affection.
Aristide d'ailleurs pour vaincre sa folie,
Se dira parmy nous frere de Pamphilie,
Et me conjurera par l'esclat de ses yeux,
De ne la point trahir, aussi bien que nos Dieux.
Voila sur ce sujet tout ce qui vous regarde,
Le reste. Mais que veut Aquillin, & ce Garde?

SCENE V.

Aquillin. Genest. Pamphilie. Luciane. Aristide. Anthenor.
Un Garde tenant des presens.

AQUILLIN.

Le Ciel vous ayme Amis, la fortune vous rit,
Le peuple vous admire, & Cesar vous cherit,
Ce que je vous apporte en sont de bonnes marques,
Recevez ces presens du plus grand des Monarques,
Et croyez toutesfois que ces rares bienfaits
Ne sont de ses bontez que les moindres effets.

GENEST.

Ces magnifiques dons d'une illustre personne,
Marquent la dignité de la main qui les donne,
Et nous n'ignorons pas qu'il est en son pouvoir
De porter ses bienfaits plus loing que nostre espoir,
Mais de tant de faveurs dont Cesar nous accable,
Sa presence nous est la plus considerable,
Et le soing de luy plaire en ma profession,
Borne tous mes desirs & mon ambition.

PAMPHILIE.

Il n'en est point icy qui ne parle de mesme,
Envers sa Majesté nostre zele est extréme,
Et tous esgalement nous nous sentons ravir:
À l'inclination qu'il a de le servir.

AQUILLIN.

Tant de civilitez veulent que je confesse,
Que nostre cour n'a pas toute la politesse,
Puis qu'on la void en vous en un point si parfait,
Que quiconque vous parle en admire l'effect.

ARISTIDE.

Ha! Seigneur, il suffit de vostre bien-veillance,
Sans que vous confondiez avec vostre esloquence,
Ceux que tant de faveurs & de bienfaits receûs,
De Cesar & de vous rendent assez confus.

LUCIANE.

Ouy Seigneur…

AQUILLIN.

Brisons là: mes yeux & mes oreilles,
Charmez d'ouir & voir tant de rares merveilles,
Font qu'insensiblement m'arrestant en ces lieux,
Je vous derobe un temps qui vous est precieux.
L'Empereur vous attend.

ANTHENOR.

Rien plus ne nous arreste.

GENEST.

Vous pouvez l'asseurer que nostre bande est preste,
Et que nous n'attendons que son commandement,
Pour luy donner icy du divertissement.

Fin du premier Acte.

ACTE SECOND.

SCENE PREMIERE.

Diocletian. Aquillin. Rutile. & suitte.

DIOCLETIAN.

Rutile, nous verrons si cette haute estime,
Où tu mets nos acteurs est juste & legitime,
Et si ces grands esprits que tu tiens si parfaits,
Produiront sur le mien de semblables effets.
Si l'on croit tes discours, ma cour n'a point de grace,
Que la leur aisement ne surmonte, & n'efface,
Et mesme l'on diroit que les perfections,
Naissent de leur parole, & de leurs actions.

AQUILLIN.

Quelque approbation que Rutile leur donne,
Son sentiment est juste & n'a rien qui m'estonne:
Bien que quelques brutaux ayent leur art à mespris,
Il n'admet point pourtant de vulgaires esprits,
De corps mal composez, & de qui l'apparence,
Ne puisse au moins donner quelque belle esperance.
Le Theatre est severe, & veut des qualitez,
Qui puissent faire aux grands admirer ses beautez:
Le charme de la voix est sa moindre partie,
Si de l'intelligence elle n'est assortie,
Et le geste pour elle est un foible secours,
Si ce rayon divin ne regle ses discours,
Outre le jugement, l'adresse, & la memoire,
L'asseurance est aussi necessaire à sa gloire,
Et la propreté mesme en son habillement,
N'est point pour un acteur un petit ornement.

DIOCLETIAN.

Hé bien nous en verrons bien tost l'experience:
Faites les commencer, & qu'on preste silence.

SCENE II.

Luciane. Genest.

LUCIANE.

Ha! mon frere, si rien ne vous peut esmouvoir,
Considerez des pleurs.

GENEST.

Qui seront sans pouvoir.
Ha! c'est trop, levez vous, c'est en vain Luciane
Que l'on croit me porter à cette loy prophane,
Dont un nouveau Prophete, & trop foible Docteur,
Se rendit autresfois le ridicule Autheur,
Je ne me repais point de ces vaines chimeres,
Dont il sçeût esblouyr les esprits des nos peres,
Je sçay mieux me servir des droits de ma raison:
Et parmy le nectar discerner le poison.

LUCIANE.

Pleûst au Ciel!

GENEST.

Vos souhaits aussi bien que vos larmes,
Pour vaincre mon esprit sont d'inutiles armes.
Croyez vous pour me voir de parens obsedé:
Que par de vains transports je sois persuadé?
Non non, mon Jugement plus ferme, & plus solide,
Ne sçauroit escouter un conseil si perfide,
Pour suivre un inconnu qui fut mis aux liens,
Et dans son triste sort abandonné des siens.

LUCIANE.

Mais cet abandonné que vostre esprit abhorre,
Est ce Dieu tout puissant que le Ciel mesme adore,
Qui comble tout de gloire à son auguste aspect,
Et fait trembler là haut les Anges de respect.
Il naquit sans grandeur, sans esclat, & sans lustre;
Mais dans l'obscurité son berceau fut illustre,
Puis qu'à peine il parut qu'on redouta ses loix,
Et qu'encor tout enfant il fit trembler des Roys.
Si des siecles passez nous croyons les plus sages,
Des Princes d'Orient il reçeut les hommages,
Et l'astre qui guida ces Mages en ce lieu,
Fit bien voir que c'estoit la demeure d'un Dieu.
Il vescut, dites vous, ainsi qu'on le raconte,
Dedans l'ignominie, & mourut dans la honte,
Abandonné des siens, trahy, desadvoué,
Sur un infame bois honteusement cloué;
Mais c'est par ce moyen si difficile à croire,
Qu'il pretend sur sa honte establir vostre gloire,
Et par l'unique prix de son sang precieux
Qu'il vous veut acheter le partage des Cieux.

GENEST.

Que d'un trompeur espoir vostre ame est possedée,
S'il n'a pour fondement que cette vaine idée!
Et qu'un bonheur est faux, quand par un triste effort
La honte le produit aussi bien que la mort.
Rangez-vous du party de ces hautes puissances
Qui donnent à nos voeux d'illustres recompences,
Qui se font adorer en cent climats divers,
Et rendent nos Cesars Maistres de l'Univers.
Nous ne sçaurions faillir en suivant leurs exemples;
Comme dans leurs Palais suivons-les dans les Temples,
Et puis que le destin nous a faits leurs sujets,
N'ayons pas en nos voeux de differents objets.
Mais changeons de discours: Anthenor qui s'advance,
Ne prendroit pas plaisir à cette conference:
Sans doute que blessé d'un mesme traict que vous,
Il me vient assaillir, & seconder vos coups.

SCENE III.

Anthenor. Genest. Luciane.

ANTHENOR.

Hé bien, s'est-il rendu ce rebelle courage?

LUCIANE.

Aussi peu qu'un Rocher qui battu de l'orage
Mesprise les assauts, & de l'onde & du vent,
Et paroit à nos yeux plus ferme que devant.

GENEST.

Cette comparaison n'est pas mal assortie,
Mon coeur & le Rocher ont de la sympathie,
Car si l'un par les vents ne se peut esmouvoir,
Les souspirs ont sur l'autre aussi peu de pouvoir.

ANTHENOR.

Ha, mon fils! si ce coeur te permets de connoistre
Que celuy qui te parle est l'autheur de ton estre,
Fust-il cent fois plus ferme, & plus dur qu'un Rocher,
Cette obligation a droit de le toucher.

GENEST.

Ouy, je vous dois le jour, je vous dois ma naissance,
Et ce corps pour ce droict vous doit obeissance:
Mais l'esprit qui m'anime, & que je tiens des Cieux
Est un noble tribut que je ne dois qu'aux Dieux.

ANTHENOR.

Mais à ce Dieu puissant…

GENEST.

Qui n'est qu'une chimere
Qu'autrefois vous blasmiez.

ANTHENOR.

Qu'à present je revere.

GENEST.

Dites plutost un Dieu que vous avez resvé.

ANTHENOR.

Un Dieu par qui tout vit, & tout est conservé,
Et qui pour te donner une immortelle vie
Voulut bien qu'icy bas elle luy fust ravie.

GENEST.

Pour moy? je desadvoue un si puissant effort,
Et ne tiens pas ma vie un effet de sa mort.

ANTHENOR.

Horrible impieté! detestable blasphéme!

GENEST.

Mais qu'on peut effacer avec l'eau du Baptéme.

ANTHENOR.

Ouy, mon fils, vien m'y suivre.

GENEST.

Ha! ne me pressez pas.

ANTHENOR.

Quoy d'un si beau sentier tu retires tes pas?

GENEST.

Ouy, je m'en veux tirer comme d'un precipice,
Où vous avez dessein qu'avec vous je perisse.

ANTHENOR.

Mais plutost où je veux te sauver avec moy.

GENEST.

Ayez soing de vous seul, & me laissez.

ANTHENOR.

Pourquoy?

GENEST.

Parce qu'importuné de vos contes frivoles
Je me lasse d'ouyr tant de vaines paroles.

ANTHENOR.

Hé bien, puis que ma voix ne te peut esmouvoir,
Cessant de m'escouter, cesse aussi de me voir:
Va, Monstre, je suivray la loy que tu me donnes,
Et t'abandonneray comme tu m'abandonnes.

LUCIANE.

Mon frere!

ANTHENOR.

Laissez-là cet objet odieux
Implorer à loisir le secours de ses dieux:
Ils vont en un haut poinct eslever sa fortune,
Et vostre affection le choque, & l'importune.

SCENE IV.

Genest. Pamphilie. Aristide.

GENEST.

Cet orage, Anthenor, touche peu mes esprits,
Comme je l'attendois il ne m'a pas surpris,
Et depuis quelque temps j'ay bien pû me resoudre
En ayant veu l'esclair, d'ouyr gronder la foudre.
Mais ainsi que l'esclat du celeste flambeau
Qu'on voit apres l'orage & plus clair, & plus beau,
Les divines clartez des yeux de Pamphilie
Viennent chasser l'horreur de ma melancholie,
Et par les doux regards de ces astres d'amour
Dans mon adversité me rendre un plus beau jour.
Exemple merveilleux d'une rare constance,
Cher objet de mes voeux, & de mon esperance,
C'est de vous seule enfin qui gouvernez mon sort
Que j'attends desormais ou ma vie ou ma mort.
Tout me trahit, Madame, & tout me persecute,
Aux plus grands des malheurs le ciel m'a mis en butte,
Et leurs traits toutesfois me sembleroient bien doux
S'ils me laissoient l'honneur d'estre estimé de vous.
Cet espoir tient encor ma fortune en balance,
Luy seul est le secours qui reste en ma deffence,
Et comme vostre coeur est grand & genereux,
Je n'oze pas encor me dire malheureux.

PAMPHILIE.

Quel est vostre malheur, & quelle est cette crainte?
Desja sans les sçavoir j'en partage l'atteinte,
Et mon amour est tel que vous luy feriez tort
De le croire sujet aux caprices du sort.
Vos rares qualitez, vos voeux, & vostre flame
L'ont depuis trop long-temps imprimé dans mon ame,
Et malgré vos soupçons je vous puis asseurer,
Qu'il n'est point de malheur qui le puisse alterer.
Mais enfin dictes nous quelle est vostre infortune?

GENEST.

C'est une passion à mes veux importune,
Un zele sans raison, un desir dereglé,
Et le pouvoir enfin d'un esprit aveuglé.

PAMPHILIE.

Un pere asseurement vous veut porter au change?
Et que soubs d'autres loix l'inconstance vous range?

GENEST.

Il le veut, Pamphilie, il le veut: mais apprends
Que d'injustes desirs me sont indifferends,
Et qu'avant que mon coeur consente à cette envie,
Mon amour à tes pieds immolera ma vie.

PAMPHILIE.

Je ne souhaitte pas un si funeste effet,
Et peut estre son choix est-il assez parfait
Pour porter son esprit à ces douces contraintes
Qui causent vos transports, & peut estre vos feintes.

GENEST.

Ha! de tous les malheurs dont je ressens les coups,
Voila le plus sensible, & plus rude de tous!
Quoy? quand tout m'est fatal, lors que tout m'abandonne,
Pamphilie elle mesme aujourd'huy me soupçonne?
Non non, Madame, non, ne me soupçonnez pas,
D'avoir voulu trahir mes voeux, ny vos appas;
Ce change malheureux que mon pere m'ordonne,
Regarde nos autels, & non vostre personne;
Il ne m'empesche pas que j'adore vos yeux,
Mais il veut pour le sien que je quitte nos Dieux,
Et que suivant l'abus de son erreur extréme,
Contre mes sentimens je le suive au baptéme.
Mais plutot que je change ou d'amour, ou de loy,
Plutost que je viole ou mes voeux, ou ma foy,
Que ces puissantes mains qui gouvernent la foudre,
D'un rouge traict de feu me reduisent en poudre.
Puissé-je estre des Dieux, & des hommes l'horreur,
De tous les elemens esprouver la fureur,
Et si jusqu'à ce point mon jugement s'oublie,
Que je sois à jamais hay de Pamphilie.

ARISTIDE.

Quoy, c'est là le sujet qui te trouble si fort?
C'est là l'occasion qui cause ton transport?
Et l'importunité d'une soeur, & d'un Pere,
Est le mal qui t'afflige, & qui te desespere?
Tesmoigne, cher Amy, tesmoigne plus de coeur,
Mesprise leurs discours, & brave leur rigueur;
C'est dedans les malheurs, & les plus grands orages,
Que se font admirer les plus fermes courages.
Laisse, laisse esclatter ce foudre, & ces esclairs,
Dont les traits impuissans ne frapent que les airs,
Les Dieux interessez en ces vaines menaces,
Arresteront bientot le cours de tes disgraces,
Et quand mesme le sort les voudroit achever,
Il ne t'abaisseroit que pour te relever,
Que pour rendre dans peu ton ame plus contente,
Ta fortune plus haute, & bien plus esclattante,
Et te faire advouer qu'il ne t'est rigoureux,
Que pour te faire un jour plus grand, & plus heureux.
Tous les jours le Soleil sort d'une couche noire,
Et la honte est souvent un chemin à la gloire.
Il est vray que chocquant un injuste pouvoir,
Tu peux perdre tes biens, mais non pas ton espoir,
Puis que des immortels la haute providence
Peut donner à ta perte une ample recompence,
Et te faire trouver loing d'un pere irrité
Les fruicts de ton courage, & de ta pieté.

GENEST.

Aristide croy moy; le soin de ma fortune,
N'est point dans mes malheurs ce qui plus m'importune,
Puis que comme tu dis, je puis trouver ailleurs,
Et de plus doux espoirs, & des destins meilleurs.
Mais comment penses tu que l'amour qui me lie,
Me permette jamais de quitter Pamphilie?
Peux tu t'imaginer qu'il soit en mon pouvoir,
L'aymant infiniment de vivre sans la voir?
Non, non, loing des attraits de ses graces divines,
Les plus aymables fleurs me seroient des espines,
Je hayrois un trosne, & des sceptres offerts
Me plairoient beaucoup moins que l'honneur de mes fers.
Mais si la cruauté d'un pere inexorable,
A moy mesme aujourd'huy me rend mesconnoissable,
S'il faut que je demeure en ce funeste Estat,
Qui m'oste mes Amis, mes biens, & mon esclat,
(Pardonnez ce discours à ma melancholie,)
Que deviendront nos feux aymable Pamphilie?
Je sçay que vostre coeur est grand, & genereux,
Mais quoy, vous estes femme, & je suis malheureux.

PAMPHILIE.

Il est vray, je suis femme, & je le tiens à gloire,
Puis qu'aujourd'huy ce nom releve ma victoire,
Et faict voir en mon sexe un esprit assez fort,
Pour vaincre mieux que vous les malices du sort,
Je ne rediray point icy que je vous ayme,
Qu'ainsi que vos vertus mon amour est extréme,
Mes yeux & mes souspirs vous l'ont dit mille fois,
Et vous l'ont exprimé beaucoup mieux que ma voix:
Mais de quelques rigueurs dont le sort vous accable,
Fussiez vous en un point encor plus deplorable,
Je vous puis asseurer que ma fidelité
Sera jusqu'au tombeau sans inegalité.

GENEST.

He! bien, je croiray donc dans le mal qui m'afflige,
Que la nature en vous aura faict un prodige,
Et qu'en vous faisant naistre elle aura mis au jour,
Un miracle parfaict de constance, & d'amour,
Bien qu'en cette bonté dont mon ame se flatte,
Vostre adresse plutot que mon bon heur esclatte,
Je veux bien toutesfois pour calmer ma fureur,
Decevoir mon esprit d'une si douce erreur.
Ouy, Madame, je veux que mon ame soit vaine,
Jusqu'à vous croire atteinte, & sensible à ma peine,
Et me persuader qu'un feu si bien espris,
Au delà de vos jours touchera vos esprits;
Mais encor qu'à ce point vous soyez genereuse,
Pouray-je consentir à vous voir malheureuse,
Et que tacitement il vous soit imputé:
Que sans moy vous seriez dans la prosperité?
Ha! Madame? souffrez qu'en ce desordre extréme,
Ma raison une fois parle contre moy-mesme,
Et qu'agissant pour vous, elle monstre en ce jour,
Par un estrange effect un veritable amour.

ARISTIDE.

Ta flame, cher Amy, nous est assez connue:
Je voids en tes discours ton ame toute nue,
Et parmy l'embaras de tant de passions
Je descouvre aisément tes inclinations.
Je sçay bien que ton coeur & constant & fidele,
Pour l'objet qu'il adore a tousjours mesme zele,
Et que tu trouverois un Empire importun,
Si ce rare bonheur ne nous estoit commun,
Mais je sçay bien aussi que ton noble courage,
A peine à consentir qu'il ayt quelque advantage,
Et ces deux mouvemens succedans tour à tour,
Font combattre ta gloire avecque ton amour.
Mais veux tu t'affranchir de cette incertitude,
Qui nourit tes transports, & ton inquietude:
Escoute les conseils que je te veux donner:
Tu nous dis qu'Anthenor te veut abandonner,
Et te priver à tort des droits de ton partage,
Si tu ne suis l'erreur où son ame s'engage,
Dy luy pour parvenir au but où tu pretens:
Que tu rendras ses voeux, & ses desirs contens;
Et feints pour cét effect par un beau stratagéme,
Que tu veux comme luy recevoir le baptéme.
Suivant l'opinion de leur bizare loy,
Leurs mysteres sont vains quand on manque de foy;
De sorte qu'en ton coeur mesprisant leurs manies,
Tu n'auras observé que des ceremonies,
Qui n'ayans pas rendu le baptéme parfait:
N'auront produit en toy qu'un ridicule effect.
Acquiers toy de vrays biens avec de faux hommages:
Un peu d'eau, Cher Amy, calme de grands orages;
Fay que celle qui nuit à tous ses partizans,
Pour toy seule aujourd'hui produise des presens,
Et se rende pareille apres ton entreprise,
A la pluye envoyée à la fille d'Acrise.

GENEST.

L'effect de ce conseil offenceroit les Dieux.

ARISTIDE.

L'effect de ce conseil leur sera glorieux,
Puis qu'à l'aversion de cette loy nouvelle,
Tu joindras les mespris que ton coeur a pour elle,
Reservant à l'honneur de nos sacrez autels:
Une ame toute pure, & des voeux immortels.

GENEST.

À quoy me resoudray-je, aymable Pamphilie?

PAMPHILIE.

Je crains.

ARISTIDE.

Que craignez vous?

PAMPHILIE.

Tout.

ARISTIDE.

Dieux! quelle folie?
Vous craignez, dites vous, Quoy? que deux gouttes d'eau
De son ardente amour esteignent le flambeau?

PAMPHILIE.

Non, mais que cette erreur à la fin ne luy plaise,
Et qu'elle n'ayt pour nous une suitte mauvaise.

GENEST.

Ha! ne me croyez pas d'un esprit si peu sain.

PAMPHILIE.

Vous pouvez donc agir, & suivre ce dessein.

GENEST.

Il faut adroitement conduire ceste affaire.

ARISTIDE.

Laissez m'en le soucy, je verray vostre Pere,
Et je sçauray si bien mesnager ses esprits,
Qu'aveuglé de l'appas du dessein entrepris,
Il ne pourra jamais à travers mon adresse,
Se douter seulement du piege qu'on luy dresse;
Cependant finissant de si longs entretiens
Allez tous deux m'attendre au Temple des Chrestiens.

Fin du second Acte.

ACTE TROISIEME.

SCENE PREMIERE.

Diocletian. Aquillin. Rutile.

DIOCLETIAN.

Rutile, je l'advoue, ils sont incomparables,
Et tous en leurs projets me semblent admirables;
Que l'accord de leurs voix, & de leurs actions,
Exprime adroittement toutes leurs passions!
Qu'ils se sçavent bien plaindre, ou feindre une colere!
Que l'amour en leur bouche est capable de plaire!
Et que leur industrie a de grace & d'appas
À dépeindre un tourment qu'ils ne ressentent pas!
N'as tu point remarqué ce qu'a dit Luciane
En faveur des Chrestiens & de leur loy prophane?
Elle en a soustenu l'erreur avec tant d'art,
Que j'ay creû quelque temps qu'elle parloit sans fard,
Et que le trait dont lors elle sembloit atteinte,
Estoit un pur effect, & non pas une feinte.

RUTILE.

Il est vrai, mais, Seigneur, n'as-tu pas entendu,
Ce que Genest a dit quand il s'est deffendu?
Avec combien d'esprit, d'adresse, & de courage,
Il a de nos autels conservé l'advantage?
Et par quel art enfin, & quelle invention,
Il se porte au mespris de leur religion?

DIOCLETIAN.

Ouy, sa subtilité n'eût jamais de pareilles.

AQUILLIN.

Attends un peu, Seigneur, tu verras des merveilles
Qui raviront tes sens avecque tant d'appas,
Que mesme en les voyant tu ne le croiras pas.

SCENE II.

Diocletian. Aquillin. Rutile, & suitte. Genest. Pamphilie.
Aristide. Luciane. Anthenor.

GENEST.

Où suis-je? Qu'ay-je veu? Quelle divine flame,
Vient d'esblouïr mes yeux, & d'esclairer mon ame?
Quel rayon de lumiere espurant mes esprits,
A dissippé l'erreur qui les avoit surpris?
Je croy, je suis Chrestien; & cette grace extréme,
Dont je sens les effects est celle du Baptéme.

PAMPHILIE.

Chrestien? Qui vous l'a faict?

GENEST.

Je le suis.

ARISTIDE.

Resvez vous?

GENEST.

Un Ange m'a faict tel.

ANTHENOR.

Devant qui?

GENEST.

Devant tous.

LUCIANE.

Personne toutesfois n'a veu cette adventure.

RUTILE, à l'Empereur.

Il leur va debiter quelque estrange imposture.

AQUILLIN.

Qu'il feint bien!

DIOCLETIAN.

Il est vray qu'on ne peut feindre mieux,
Et qu'il charme l'oreille aussi bien que les yeux.

GENEST.

Quoy, vous n'avez pas veu cette clarté brillante,
Dont l'effect merveilleux surpassant mon attente,
Avecque tant d'eclat a paru dans ce lieu
Alors qu'il a reçeu le ministre d'un Dieu.

ARISTIDE.

Quel Ministre? Quel Dieu? Tu nous contes des fables.

GENEST.

Non, Amys, je vous dis des choses veritables,
Nagueres quand icy j'ay paru devant vous:
Les yeux levez au Ciel, teste nue, à genoux,
Je voyois, ô merveille à peine concevable!
À travers ce lambris un prodige admirable,
Un Ange mille fois plus beau que le Soleil,
Et qui me promettant un bonheur sans pareil,
M'a dit qu'il ne venoit, si je le voulois croire,
Que pour me revestir des rayons de sa gloire.
Lors tous mes sens ravis d'un espoir si charmant:
Ont porté mon esprit à ce consentement,
Qui remplissant mon coeur d'une joye infinie
A fait voir à mes yeux cette ceremonie,
L'Ange, dont la presence estonnoit mon esprit,
En l'une de ses mains tenoit un livre escrit,
Où la bonté du Ciel secondant mon envie,
Je lisois aisément les crimes de ma vie,
Mais avec un peu d'eau que l'autre main versoit,
Je voyoit aussi-tost que l'escrit s'effaçoit,
Et que par un effect qui passe la nature,
Mon coeur estoit plus calme, & mon ame plus pure.
Voila ce que j'ay veu, voila ce que je sens,
Et qui produit en moy des transports si puissans.
Loing de moy desormais estres imaginaires,
Fleaux des foibles esprits, & des Ames vulgaires,
Faux Dieux, ce n'est plus vous aujourd'huy que je crains,
Ny ce foudre impuissant que l'on peint en vos mains:
Je ne vous connois plus, allez, je vous deteste,
Et mon coeur embrazé d'une flame celeste,
Adore un Dieu vivant dont l'extréme pouvoir,
Se faict craindre par tout, & par tout se faict voir.

DIOCLETIAN.

Cette feinte, Aquillin commence à me desplaire,
Qu'on cesse.

GENEST.

Il n'est pas temps, ô Cesar! de me taire;
Ce Seigneur des Seigneurs, & ce grand Roy des Roys,
De qui tout l'univers doit reverer les loix,
Soubs qui l'Enfer fremit, & que le Ciel adore,
Veut que je continue, & que je parle encore,
Sçache donc, Empereur, que ce Dieu souverain
De qui j'ay ressenty la puissance, & la main,
Lors que je me pensois rire de ses oracles,
Vient d'operer en moy le plus grand des miracles,
Changeant un idolatre en son adorateur,
Et faisant un sujet de son persecuteur.
Ne pensant divertir, ô prodiges estranges!
Que de simples mortels, j'ay resjouy des Anges,
Et dedans le dessein de complaire à tes yeux,
J'ay pleû sans y penser à l'Empereur des Cieux.
Il est vray que privé de ses graces extrémes,
J'ay tantost contre luy vomy mille blasphémes,
Mais dans ces faux discours que ma langue estaloit,
Ce n'estoit que l'Enfer, & non moy qui parloit,
Ce commun Ennemy de tout ce qui respire,
Qui par le crime seul establit son Empire:
Ayant trompé mes sens, & seduit ma raison,
M'avoit mis dans le coeur ce dangereux poison:
Mais enfin de mon Dieu les bontez infinies,
Ont toutes ces horreurs de mon Ame bannies,
Et je veux, ô Cesar! qu'on sçache à l'advenir,
Que je n'ay plus de voix qu'affin de le benir,
Qu'affin de publier aux deux bouts de la terre,
Qu'il est seul souverain, seul maistre du tonnerre,
Des cieux, des elemens, des Anges, des mortels,
Et digne seul enfin, & d'encens, & d'autels.

DIOCLETIAN.

Il a perdu le sens, & son ame troublée,
Rend comme son esprit sa langue dereglée.

GENEST.

Non, non, mon jugement ne fut jamais plus sain
Qu'alors qu'il a chocqué tes Dieux, & ton dessein,
Et si je l'ay perdu, c'est lors que mes paroles
D'un accent criminel ont flatté tes idoles.

DIOCLETIAN.

Ha! ne m'irrite pas, insolent, c'est assez.
Ou l'on te traittera comme les insensez.

GENEST.

Ce traittement n'est pas celuy que je souhaitte,
Car on me traitteroit ainsi que l'on te traitte.

DIOCLETIAN.

On me traitte en Cesar, en Empereur Romain.