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L'ILLUSTRE

OLYMPIE
OU LE
ST ALEXIS.

TRAGEDIE.

Par le Sieur DESFONTAINES.

À PARIS,
Chez PIERRE LAMY, en la Grand'Salle
du Palais, au second Pillier.

M. DC. XXXXV.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.

À TRES
GENEREUSE,
TRES-NOBLE
ET TRES
VERTUEUSE DAME
MADAME DE TALMANT,
&c.

MADAME,

Je ne pretends pas vous faire un present quand je prends la liberté de vous offrir mon ALEXIS, & que je vous conjure de le recevoir & de l'agreer; Je vous demande une grace pour un Vagabond, mais qui cessera de l'estre, s'il est aujourd'huy assez heureux pour esprouver en vostre maison les effets de cette bonté qui vous est si naturelle, & que vous pratiquez si genereusement envers ceux-là mesmes qui ne l'ozeroient esperer: ou s'il se laisse encore une fois emporter au desir de s'esloigner; ce ne sera plus que pour apprendre à tout l'Univers tant de rares qualitez que vous possedez si advantageusement à la confusion de toutes celles de vostre sexe, & pour faire connoistre à tout le monde qu'il marche desormais à la faveur de la plus aimable & plus vertueuse personne qui fut jamais. C'est pour obtenir un si glorieux adveu qu'il se vient donner à vous avec toute la passion & le respect dont il peut estre capable; sa chere Olympie l'accompagne en cet hommage; vous la recevrez favorablement je m'asseure, puis qu'avec beaucoup de verité l'on peut dire que c'est la Vertu qui se veut mettre en la protection de la Vertu, car comme cette noble partie la rendit autresfois le prodige de son siecle, tant de genereuses inclinations qui vous sont communes avec cette illustre Romaine vous rendent aujourd'huy la merveille du nostre, & cette bien-heureuse immortalité qu'elle possede ne sera pas moins quelque jour le prix de vostre merite, qu'elle est à present sa recompence. Ce sont les souhaits de tous ceux qui ont l'honneur de vous connoistre, & ce sont les voeux les plus ardents & les plus passionnez de celuy qui borne son ambition en la qualité glorieuse,

MADAME,

De

Vostre tres-humble, tres-obeïssant & tres-affectionné serviteur,

DESFONTAINES.

Extraict du Privilege du Roy.

Par grace & Privilege du Roy donné à Paris le septiesme de May 1644. il est permis à Pierre Lamy Marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer, vendre & distribuer pendant le temps & espace de dix ans un livre intitulé Sainct Alexis Tragedie saincte, composée par le sieur DESFONTAINES, Avec deffences à tous Libraires & Imprimeurs, & autres personnes de quelque qualité & condition qu'ils soient, d'imprimer ny faire imprimer ledit livre, de n'en vendre ny distribuer autres exemplaires que ceux qui seront imprimez par ledit Lamy, ou de son consentement, à peine de confiscation, & de cinq cens livres d'amende comme il est declaré plus amplement en l'original des lettres passées le jour & an que dessus, scellées du grand sceau, & signées. Par le Roy en son Conseil. MATHAREL.

Achevé d'imprimer le 4. Decembre 1644.

À MADAME DE TALMANT.

Epigramme.

En vain pour chercher la vertu
ALEXIS a couru presque toute la Terre,
En vain il a tant combatu
Ses propres sentimens qui luy faisoient la guerre:
Sans voir tant de Climats divers
Qui composent cet Univers,
S'il cherchoit la vertu c'est chez vous qu'elle abonde;
Et s'il consulte bien vostre ame, & ses attraits,
Il advoura bien-tost qu'il en voit plus de traits
Qu'il n'en à veuz par tout le monde.

LES PERSONNAGES.

SAINCT ALEXIS Fils d'Euphemien Senateur Romain, mary d'Olympie.

EUPHEMIEN Pere de S. Alexis.

HONORIUS Empereur Romain.

POLIDARQUE} Generaux d'Armée d'Honorius
PHILOXENE }

SOSIMENE Conseiller d'Estat de l'Empereur.

ARISTANDRE Capitaine des Gardes.

CLITOPHON } Soldats revestus des habits de S. Alexis
ALCIPE }
MEGISTE }

LICAS } Valets d'Euphemien.
ARGAMOR }

ARASPE Suivant d'Euphemien.

OLYMPIE Femme de S. Alexis.

AGLES Mere de S. Alexis.

LUCELLE } Suivantes d'Olympie.
VIRGINIE }

Choeur des Anges.

La Scene est à Rome.

ARGUMENT DU PREMIER ACTE.

Euphemien Senateur Romain & grand Ministre d'Estat de l'Empereur Honorius, n'ayant qu'un fils nommé Alexis, le veut arrester aupres de soy par le lien du mariage, & pour cet effet, demande à l'Empereur pour recompence de ses services qu'il vueille accorder à son fils Olympie, fille du General d'armée Olympias, qui mourant en la guerre contre le Roy Attale l'avoit recommandée à Honorius, lequel du depuis l'avoit fait eslever en sa Cour avec tant de soins que luy-mesme en estoit amoureux, mais comme il vit que cette belle & prudente fille avoit de l'aversion pour les grandeurs excessives & disproportionnées à sa naissance, s'estant rendue sage par le malheur d'Athenaïs, fille du Philosophe Leonce, qui apres avoir espousé ce grand Theodose, pere d'Honorius, en avoit esté repudiée; il la donna aux prieres d'Euphemien à son Alexis, qui n'ozant desobeir à son pere, la reçeut pour espouse, & luy donna la foy, mais sans consommer le mariage, la quitta le soir mesme qu'il l'eust espousée pour obeïr au commandement du Ciel qui luy ordonna de la laisser; Incontinent que l'Empereur l'eust donnée à Alexis, Philoxene & Polidarque tous deux Generaux d'Armées d'Honorius envoyez l'un contre Alaric Roy des Gots: & l'autre contre Stilicon, Vassal revolté de l'Empire, retournent victorieux, & apportent en mesme temps aux pieds de l'Empereur, l'un le Sceptre & la Couronne d'Alaric; & l'autre la teste de Stilicon & tous deux amis, Amans & Rivaux, demandent pour prix de leurs victoires cette mesme Olympie qu'Honorius venoit d'accorder à Alexis, de sorte que ne pouvant satisfaire à leurs desirs, il veut ceder à Polidarque le Sceptre qu'il a conquis, & veut faire place à Philoxene dans son Trône; ce qu'ils refusent genereusement par une humilité que leur prescrivoit leur devoir qui porte Honorius à leur prometre toute sorte de faveurs aux occasions qui se pourront presenter.

ST ALEXIS.

TRAGEDIE.

ACTE Ier.

SCENE PREMIERE.

HONORIUS, EUPHEMIEN, ALEXIS, SOSIMENE, ARISTANDRE, OLYMPIE, & suitte.

HONORIUS dans le Trône.

Demande, Euphemien, ouy demande, & de plus
N'apprehende de nous, ny froideur, ny refus:
Je sçay ce que tes soins ont fait pour cet Empire,
Je sçay que c'est par toy que mon peuple respire,
Et que par tes conseils & ta fidelité,
Rome est au plus haut poinct qu'elle ait jamais esté.
Fay toy-mesme ton prix, regne dans ses Provinces,
Fay toy, si tu le veux, des sujets de mes Princes,
Partage mes Grandeurs, prens le tiltre de Roy,
Ayant tout fait pour nous, je feray tout pour toy.

EUPHEMIEN.

Seigneur, quand un sujet vertueux & fidele
Sert son Prince & l'Estat avec beaucoup de zele,
Quelques nobles effets que son coeur fasse voir
Il ne fait qu'obeir aux loix de son devoir,
Et sa fidelité rencontre son salaire
Dans l'honneur qu'il reçoit, ayant l'heur de vous plaire.
Aussi quand je demande à vostre Majesté,
Je n'attends rien de moy, mais tout de sa bonté.
Ouy j'espere, Seigneur de vos mains liberales
Un bon-heur sans pareil, & des faveurs royales;
Mais ne presumez pas en cette occasion
Qu'un Sceptre soit l'objet de mon ambition,
Je donne à mes desirs de plus justes limites,
Et j'ajuste mes voeux à mon peu de merites.
Je demande… ah grand Prince! ozeray-je parler?

HONORIUS.

Ouy parle, je le veux,

EUPHEMIEN.

Mes jours vont s'écouler
Des-jà l'âge à mon sang communique sa glace,
Et vous voyez icy tout l'espoir de ma race.
C'est ce cher Alexis que le Ciel m'a donné,
Et pour vostre service à l'instant destiné:
Je vous le viens offrir, recevez cet hommage,
Vous avez veû mes soins, vous verrez son courage
Mais s'il vous plaist, Seigneur, agreez qu'aujourd'huy
J'implore à vos genoux une grace pour luy.
Olympie… ah Seigneur, perdez un temeraire,
Je voy bien dans vos yeux que j'ay pû vous deplaire,
Et je connois assez que ma presomption
A produit d'un seul mot leur alteration.

HONORIUS.

Olympie… achevez…

EUPHEMIEN.

Ah ma faute est trop grande!
Un pardon maintenant est ce que je demande,
L'obtiendray-je Seigneur?

HONORIUS.

Quoy?

EUPHEMIEN.

Le bien que j'ay dit.

HONORIUS.

Olympie?

EUPHEMIEN.

Ah c'est trop!

HONORIUS.

Que je suis interdit!
Parle, ouy si je puis, je tiendray ma Promesse,
Mais Olympie est libre, Olympie est maistresse,
Et celuy dont tu viens implorer le secours
N'est rien que son Esclave.

OLYMPIE.

Ah changez de discours,
Magnanime Empereur, je me sçay mieux connoistre,
Je sçay qu'Honorius est mon Prince & mon maistre,
Et je tiendray tousjours à bon-heur de me voir
Soubsmise aux sainctes loix d'un si juste pouvoir.

HONORIUS.

Mais vous mesme cessez, belle & sage Olympie,
De tenir un discours contraire à mon envie;
Si le Sort en naissant vous soubsmit à mes loix,
Vostre rare beauté qui triomphe des Rois
Vous dispense aujourd'huy de cette obeïssance
Que toute autre que vous devroit à ma puissance,
Et par ces doux attraits qui sçavent tout ravir,
Inspire aux plus grands coeurs l'ardeur de vous servir.
Cette necessité qui n'espargne personne
Me fait mettre à vos pieds mon Sceptre & ma Couronne,
Et mes sens devenus vos plus chers partisans
Ont adjoûté mon coeur à ces nobles presens:
Recevez, Olympie, & Sceptre & Diadéme,
Recevez pour Espoux un Prince qui vous aime,
Et par un peu d'amour respondant à ses voeux,
Vous payrez ses bien-faits, & le rendrez heureux.

OLYMPIE.

Je pourrois écouter l'offre que vous me faites,
Si je pouvois, Seigneur, ignorer qui vous estes,
Mais cet auguste front qui se fait reverer
Me dit trop, grand Monarque, où je dois aspirer,
Et qu'un peu de beauté que je treuve imparfaite
Ne me dispense pas du devoir de sujette:
Dans cette connoissance étouffant mon orgueil,
Le Thrône est à mes yeux un dangereux écueil,
Où les ambitieux & superbes courages
Pensans trouver un port rencontrent leurs naufrages.
Ne me parlez donc plus de ces rares presens,
Ces illustres fardeaux sont pour moy trop pesans,
Et vous devez donner à ce coeur adorable
Un objet plus parfait & plus considerable:
Pour moy je ne veux rien de vostre Majesté,
Sinon que mon repos ne me soit pas osté;
Si j'obtiens ce bon-heur, mon ame est satisfaite,
Et mon esprit content à tout ce qu'il souhaite.

HONORIUS.

Par cette humilité vous me rendez confus,
Mais cet abaissement n'est qu'un adroit refus,
Et quand vous aurez mieux reconnû mon hommage
Vous changerez peut-estre un si triste langage.
Souvenez vous enfin qu'il est beau de regner.

OLYMPIE.

Le sort d'Athenaïs a pû me l'enseigner.

HONORIUS.

Je suis Honorius, & non pas Theodose.

OLYMPIE.

Vos desirs sont pareils, & pourroient mesme chose.

HONORIUS.

Athenaïs & vous differez en ce poinct
Qu'elle eût une Rivale, & vous n'en avez point.

OLYMPIE.

En un autre, Seigneur, nous differons encore,
Elle ayma les grandeurs, & moy je les abhorre.

HONORIUS.

Hé bien, puis que mon rang fait vostre aversion,
Je ne forceray point vostre inclination,
Mais je conjureray vostre rigueur extréme
De se rendre en faveur de cet autre moy-mesme,
De ce cher Alexis, de qui les qualitez
Ont beaucoup de raport avecque vos beautez:
Il est jeune; il est noble, adroit, & magnanime,
Et (si vous me croyez) digne de vostre estime.
Acceptez, Olympie, acceptez cet Espoux,
Vous l'aimez, je le sçais; pourquoy rougissez vous?
En un si juste choix vous n'estes point blâmable,
Alexis vous cherit, Alexis est aimable,
Et le ciel fait en vous des accords trop charmans
Pour separer jamais deux si parfaits Amans.

OLYMPIE.

Ouy, Seigneur, je l'advoue, Alexis a des charmes
Contre qui ma rigueur n'a que de foibles armes,
Mon coeur contre ses traits a long-temps combatu,
Mais enfin il se rend, & cede à sa vertu,
Et pour luy mon amour est tellement entiere
Qu'elle sera ma flâme, & premiere & derniere;
J'eus pour luy cet instinc presque dés le berceau,
Et je l'emporteray jusque dans le tombeau,
Où mesme le destin unissant nos deux ames
Souz nos cendres encor fera vivre nos flâmes.

ALEXIS.

Trop heureux Alexis! hé bien que feras-tu?
Coeur ingrat cede enfin, cede à tant de vertu.
Ouy, cedons… Mais helas! qu'est-ce que je vay faire?
Dois-je icy, grand Monarque, ou parler, ou me taire?
L'excez de mon bon-heur me dérobe la voix
Donne moy, juste Ciel, moins de biens à la fois.
Ah mon Prince! ah Madame! ô mon coeur! ô ma langue!
À qui s'adressera ma premiere harangue?
Quelle voix, quels discours, quels termes si charmans
Exprimeront mes voeux, & mes remercimens?
Pour de si grands bien-faits il n'est point d'eloquence
Qui ne dise bien moins que ne fait mon silence,
Et vous voyez assez dans ma confusion,
Et mes profonds respects, & mon affection.
Contentez vous, Seigneur, de ce muët langage,
Et vous, chere Olympie, agreez mon servage,
Puis que le Ciel le veut, mon amour, & mon Roy,
Avec mon coeur icy je vous donne ma foy.

HONORIUS.

Sus donc puis que le Ciel l'a pour vous destinée,
Celebrons aujourd'huy cet illustre Hymenée,
Allez vous preparer.

OLYMPIE.

Heureux commandement!

ALEXIS.

Allons, obeissons.

EUPHEMIEN.

Dans mon ravissement,
Je ne sçaurois, Seigneur, vous respondre autre chose,
Sinon que je connois le sang de Theodose,
Et qu'avecque son rang vous avez herité
De ce coeur si remply de generosité,
Qui pouvant par le fer dompter la terre et l'onde;
Par ses seules bontez s'acquerroit tout le monde.

HONORIUS.

Allez Euphemien, vous connoistrez encor
Que mon coeur vous cedent un si rare tresor,
Je n'ay pas fait pour vous tout ce que je medite:
Je veux joindre aujourd'huy la fortune au merite,
Et donner en faveur d'Olympie et de vous,
À mon heureux rival, un prix digne de nous.

SCENE II.

HONORIUS, SOSIMENE, ARISTANDRE.

SOSIMENE.

Certes une vertu si rare & si sublime
Montre combien, Seigneur, vous estes magnanime,
Et combien aux grands coeurs doit estre cher & doux
L'honneur & le bon-heur d'estre estimez de vous,
Aprez cette action, & cet effort extreme
Que vostre Esprit royal a fait contre soy-mesme,
Apres ce grand combat que vous avez rendu
Quel Empire, Seigneur, ne vous sera point deû?
Vaincre les nations c'est faire peu de chose,
De ces Evenemens la fortune dispose,
Et les plus valeureux succombent quelquefois
Par un trait de malheur soubz de honteuses loix:
Mais quiconque eslevé dans un degré suprême
Peut vaincre ses desirs & regner sur soy-mesme,
Triompher de l'amour & de ses passions
Il peut facilement dompter les nations,
Et quoy que la fortune ou projette, ou conspire,
De tout cet Univers ne faire qu'un Empire.

HONORIUS.

Quiconque songe moins à ses sujets qu'à soy,
Est indigne du Rang & du tiltre de Roy,
Comme ce nom sacré nous tire du vulgaire
Tout ce que nous faisons doit passer l'ordinaire,
Tout doit estre royal, tout illustre, tout grand,
Tout juste, & tout en fin digne de nostre sang.
Un Monarque qui veut signaler sa memoire
Doit estre seulement amoureux de sa gloire,
Et pour cet interest qu'il doit seul regarder
Aux services des siens prest de tout accorder:
J'estois (je le confesse) amoureux d'Olympie,
Ses aimables attraits m'avoient l'ame ravie,
Et ses hautes vertus qui peuvent tout charmer
Avoient porté mon coeur & mes yeux à l'aimer.
Mais quand j'ay sur ce poinct ma raison consultée,
Quand en d'autres liens je l'ay veue arrestée,
Quand j'ay consideré les soins d'Euphemien,
Le zele de son fils, mon amour, & le sien,
La mutuelle ardeur qui bruloit ces deux ames,
Ne nous opposons pas à de si belles flames,
Ay-je dit, & faisant un effort genereux,
Pour un coeur que je cede, acquerons nous en deux.

ARISTANDRE.

Quoy qu'ayent fait pour l'Estat, & le Fils, & le Pere,
Olympie est pour eux un assez grand salaire,
Sans que vous adjoûtiez en cette occasion
À vos rares bontez tant de profusion:
Songez que vostre espargne est tantost espuisée
Par les guerres sans fin où Rome est exposée,
Et qu'un Prince prudent ne doit pas oublier
Tous ses autres sujets pour un particulier.

HONORIUS.

Quoy que vous me disiez, vous n'avez rien à craindre,
Et mon peuple aura peu de sujet de se plaindre,
Si le noble mespris que je faits des tresors
Me fait mesme aux vivans recompenser les morts.
Il me souvient amis, quel estoit ce grand homme,
Qui prodigua son sang pour le salut de Rome,
Quand le superbe Attale eut dessein de m'oster
Du Trône où son orgueil l'invitoit de monter:
C'estoit, vous le sçavez, le pere d'Olympie,
Il m'en laissa le soing quand il laissa la vie,
Et je l'ay du depuis eslevée en ma Cour
Avec beaucoup de zele & beaucoup plus d'amour,
Luy donnant un Espoux je luy tiens lieu de pere,
Et par cette raison un illustre douaire
Me doit envers la fille acquitter aujourd'huy
Du service important que j'ay receu de luy.

ARISTANDRE.

Seigneur.

HONORIUS.

C'est assez dit, il suffit Aristandre?
Qu'on ne m'en parle plus. Mais que viens-je d'entendre?
D'où procede ce bruit? Dieu? qu'est-ce que je vois?

SCENE III.

POLIDARQUE, HONORIUS, PHILOXENE, ARISTANDRE, SOSIMENE, & suitte.

POLIDARQUE.

Deux Rivaux, mais Subjets du plus juste des Rois,
Ouy vous voyez Seigneur, vous voyez, grand Monarque,
Philoxene à vos pieds, avecque Polidarque,
Tous deux plains de respect, tous deux victorieux,
Mais tous deux aujourd'huy l'un de l'autre envieux,
Nostre rang est égal, nos charges sont pareilles,
Et mes exploits, Seigneur, égalent ses merveilles:
Car si pour cet Estat il a bien combatu,
J'ay pour vous l'agrandir signalé ma vertu,
D'une pareille ardeur nous avons fait la guerre,
Son bras est une foudre, & le mien un tonnerre:
Un semblable succez a suivy nos combats,
Alaric est vaincu, Stilicon est à bas,
Et nous avons tous deux en cette concurrence,
Et les mesmes desirs, & la mesme esperance.
Tous deux sommes amis, & tous les deux Amans
Tous deux ont mesme coeur & mesmes sentimens,
Et tous deux, grand Monarque, attendent d'Olympie,
Et de vostre faveur, ou la mort, ou la vie.

HONORIUS.

Ce que vous demandez n'est plus en mon pouvoir.

PHILOXENE.

Ah Seigneur, regardez le prix de nostre espoir:
Voyez de ce costé le Sceptre & la Couronne,
Que portoit Alaric, que mon Rival vous donne:
Et si malgré l'éclat d'un don si precieux
Vous daignez devers moy tourner un peu les yeux,
Vous verrez un objet peut-estre moins aimable,
Mais bien plus important & plus considerable,
Puis qu'avecque le sang de ce grand ennemy,
J'ay rendu desormais vostre Trône affermy.
Ouy voilà Stilicon, ce superbe, ce traistre,
Qui vouloit envahir l'Empire de son Maistre,
Et qui par ma valeur justement abatu
Est contraint de baiser les pas de la vertu:
Voyez ces deux presens, regardez l'un & l'autre,
Il vous donne un Empire, & je sauve le vostre,
Et nous ne demandons pour prix de nos travaux
Que l'amour d'Olympie.

HONORIUS.

Adorables Rivaux,
Je vois, je vois assez, & j'ay dans la memoire
Tant d'efforts signalez de valeur & de gloire,
Que vous avez tousjours heureusement produits
Malgré tant de mutins que vous avez détruits.
Ouy, ouy, je vous dois tout; mais cette recompance
Est plus en mes desirs que dedans ma puissance.
Vous voulez Olympie; elle n'est plus à moy,
Alexis la possede, il a receu sa foy,
Elle s'est à ses voeux elle-mesme donnée,
Et j'en ay ce matin accordé l'Himenée:
Mais Princes genereux apres tant de hauts faits
Il est juste qu'aussi vous soyez satisfaits;
Vous qui me presentez ce Sceptre, & cette marque,
Que portoit cy-devant un indigne Monarque,
Prenez les de ma main, & leur rendez l'esclat
Qu'Alaric a terny par son lâche attentat.
Et vous à qui je dois mon Estat & ma vie
Qu'un rebelle sujet m'eust sans doute ravie,
Entrez, puis qu'autrement je ne puis m'acquiter
Au Trône où la raison vous permet de monter.
Occupez.

PHILOXENE.

Ah Seigneur! Excusez nostre audace,
Ou bien si nostre offence est indigne de grace,
Adjoûtez, grand Monarque, à ce chef odieux
Celuy d'un temeraire & d'un ambitieux:
Mais qui dans ses desirs n'a jamais fait paroistre
Qu'il eust aucun dessein sur le rang de son maistre.

POLIDARQUE.

Ouy commandez, Seigneur, qu'on nous prive du jour,
Et donnez nous la mort pour un crime d'amour,
Aussi bien Alexis possedant Olympie
Avecque nostre espoir, faut-il perdre la vie.

HONORIUS.

Non, vivez: le destin vous doit estre plus doux,
Vous aimiez Olympie, & j'aimois comme vous,
À tous trois mesme objet a fait nostre esperance,
Une mesme rigueur fait nostre recompance;
Et puis qu'en vain tous trois nous avons combatu
Consolons nous tous trois par la mesme vertu,
Et témoignons au Ciel que nos ames bien nées
Attendent de ses soins nos bonnes destinées.

SCENE IV.

ALEXIS, & suitte.

ALEXIS.

Amis, je suis assez redevable à vos soins,
Mon amour desormais ne veut plus de tesmoins,
Et dans les deux transports dont mon ame est saisie
Elle n'a plus besoin de vostre courtoisie.
Adieu, laissez moy seul, afin qu'en liberté
Je songe aux beaux liens où je suis arresté;
Vous sçavez qu'à cette heure à mes voeux opportune,
Le grand nombre deplait, & la suitte importune,
Un amant est timide, on contraint son ardeur,
Et je sçay qu'Olympie a beaucoup de pudeur.
Accordez aujourd'huy cette grace à ma flâme.

ARASPE, au nom de tous.

Nous vous obeissons.

SCENE V.

ALEXIS seul.

Que feras-tu mon ame?
Hé bien me voylà seul où tu m'as fait venir.
Que resoudray-je enfin? que dois-je devenir?
Où tourneront mes pas? quel chemin dois-je suivre?
Quitteray-je un objet sans qui je ne puis vivre?
Quitteray-je un objet de graces revestu;
La perfection mesme, & la mesme vertu?
Un objet que je dois, & puis cherir sans blâme?
Olympie en un mot, & qui plus est ma femme?
Ah mon ame! c'est trop, je n'y puis consentir.
Dis moy qu'a-t'elle fait qui m'oblige à partir?
L'amour qu'elle a pour moy n'est-il pas legitime?
Ne puis-je pas aussi la posseder sans crime?
N'a-t'elle pas mon coeur? n'est-elle pas à moy?
Puis-je blâmer ses feux, ou douter de sa foy?
Non non, elle est charmante, elle est sage & modeste,
Son ame est toute pure, & sa flâme est celeste:
Toutesfois inhumain, ouy tu la veux laisser.
Estouffe coeur ingrat, estouffe ce penser,
Et croy qu'il n'appartient qu'à des ames barbares
D'abandonner ainsi des Espouses si rares,
Mais quoy le Ciel le veut, & son commandement
Dessus mes volontez agit absolument.
J'ay beau luy resister, il faut que j'obeisse,
Que pour suivre ses loix, Alexis se haisse,
Qu'il se prive de tout, & qu'en ce mesme jour
Il renonce à soy-mesme ainsi qu'à son amour.
Vous me le commandez Princesse souveraine
De la Terre & des Cieux incomparable Reyne.
Hé bien j'obeiray, je ne conteste plus,
Et sans perdre le temps en regrets superflus,
Je vais où vostre voix aujourd'huy me convie.
Adieu donc chere espouse, adieu chere Olympie,
Doux charme de mes sens, vertueuse beauté,
Rare exemple d'amour & de fidelité.
Adieu pardonne moy, si mon obeissance
Nous impose à tous deux une si rude absence,
Je te quitte, il est vray: mais j'atteste les Cieux
Que j'emporte en mon coeur, ce qu'on oste à mes yeux
Et qu'en quelques endroits que mon destin m'appelle
Malgré l'esloignement je te seray fidele.
Tout le monde n'a rien d'esgal à tes appas,
Et rien ne me pourroit arracher de tes bras
Si le divin objet qui m'invite, et me presse
N'estoit ma souveraine & premiere maistresse,
Je l'entend, elle veut que je quitte ce lieu,
Et tout ce que je puis, est de te dire Adieu.

Fin du Premier Acte.

ARGUMENT DU II. ACTE.

Polidarque & Philoxene ne pouvans si facilement se despouiller de la passion qu'ils avoient pour Olympie, rodent sur la fin de la nuict autour du Palais d'Euphemien, où s'imaginans que leur maistresse estoit en la possession d'Alexis, ils s'eschappent à quelques transports qui finissent par l'abbord d'Aristandre qui les meine vers l'Empereur qui les mandoit pour s'informer d'eux, s'ils ne sçavoient rien de l'absence d'Alexis qui mettoit toute la Cour en peine; en suitte de ce mandement s'ouvre la chambre nuptiale, en laquelle Olympie paroist en des-habillé, ses habits nuptiaux estans preparez sur une table, où apres plusieurs plaintes qui témoignoient son inquietude & son amour, elle rencontre soubs sa toillete le portraict d'Alexis, & une chaine de diamans qu'Alexis avant son depart y avoit laissée: cette veue redouble sa passion & ses regrets, dans lesquels Aglés, mere d'Alexis vient témoigner qu'elle prend beaucoup de part. Apres ces Scenes, Alexis paroist dans un bois avec deux ou trois Gueux qu'il a revestus de ses plus beaux habits en ayant pris un d'esclave, & là leur donnant son espée & son chapeau qu'il avoit encor en main avec son argent, les embrasse & leur dit Adieu. Ces pauvres si superbement revestus, & tous estonnez d'un eschange si advantageux font dessein d'aller à l'armée de l'Empereur.

ACTE II.

SCENE PREMIERE.

PHILOXENE, POLIDARQUE.

PHILOXENE.

Nos debas sont finis, s'en est fait Polidarque,
Nostre valeur en vain oblige un grand Monarque;
En vain nous terrassons ses plus faux ennemis,
Alexis a le prix qu'il nous avoit promis;
Il a tout nostre espoir, il a nos recompences,
Et voylà, cher amy, le fruict de nos absences.
Cependant qu'un Mignon par un destin plus doux
Triomphe insolemment d'Olympie & de nous.
Ah le lâche! il ne mit jamais la main aux armes,
Et nous tirions du sang quand il versoit des larmes;
Toutesfois son bon-heur le va mettre en un rang
Qui nous fera verser & des pleurs, & du sang.

POLIDARQUE.

Sans faire l'esprit fort, j'advoueray, Philoxene,
Que cet évenement m'a fait beaucoup de peine,
Et que le souvenir d'un si sensible affront
M'a mis la rage au coeur comme la honte au front:
Mais puisque s'en est fait, le mal est sans remede,
Nous perdons Olympie, Alexis la possede,
Et cet effeminé l'ayant en son pouvoir,
Se mocque maintenant de nostre desespoir:
Dissimulons Amy, quittons cette humeur noire,
Songeons doresnavant à sauver nostre gloire,
Et pour nous retirer d'une indigne prison,
Mettons au front d'amour les yeux de la raison.

PHILOXENE.

Que tu sens Polidarque une legere atteinte!
Qu'une flâme en ton coeur est aisément esteinte;
Et que facilement tu portes tes esprits
À passer sans regret de l'amour au mespris.
Helas, je tâche en vain d'estouffer en mon ame
Ce brazier importun qui me perd & m'enflâme,
Le vent de mes souspirs le rend plus violent,
Et plus je le combas plus il est insolent.
À quoy donc me resoudre? ah lâche en cet orage
Qu'un reste de prudence assiste ton courage:
Fuy cet indigne objet qui causa ton amour,
Quitte un injuste Prince, abandonne sa Cour,
Et par un traittement & si prompt & si rude
Tu puniras leur hayne, & leur ingratitude.
Mais que dis-je insensé? non changeons de projet,
Espargnons l'Empereur, & perdons un sujet,
Le traistre l'a seduit & gaigné par adresse,
Allons le poignarder au sein de sa maistresse,
Faire que cette nuict luy dérobe le jour,
Et qu'un traict de la mort chasse celuy d'amour.

POLIDARQUE.

Ah rappelle tes sens? & pour ton allegeance,
Qu'un genereux mespris te serve de vengeance,
Laisse les malheureux dans leurs fers enlassez,
Le temps & les regrets les puniront assez,
Et croy que le seul bruit de tes hautes conquestes
T'acquerera les voeux des beautez plus parfaictes.
Mais que cherche Aristandre? il s'advance vers nous.

SCENE II.

PHILOXENE, POLIDARQUE, ARISTANDRE.

PHILOXENE.

Que veux-tu?

ARISTANDRE.

L'Empereur est en peine de vous,
Et vous mande par moy d'aller en diligence
Le trouver au Palais pour chose d'importance.

PHILOXENE.

Pour chose d'importance? en cette occasion
J'ay peine à concevoir cette commission,
Si matin, & si tost; quelle affaire le presse?

ARISTANDRE.

J'ignore son dessein, mais ma charge est expresse.

POLIDARQUE.

Marche, nous te suivons.

ARISTANDRE.

L'absence d'Alexis,
Ou je suis bien trompé cause tous ses soucis.

PHILOXENE.

L'absence d'Alexis? Sa Majesté s'ennuye
Qu'il demeure si tard dans les bras d'Olympie,
Elle nous veut sans doute envoyer à present
Pour haster son reveil.

ARISTANDRE.

Non non, il est absent,
On le cherche par tout, & sa femme elle-mesme
En est ainsi que nous en une peine extreme.

POLIDARQUE.

Allons voir ce que c'est.

PHILOXENE.

Escoute mes souhaits!
Amour; & qu'Alexis ne revienne jamais.

SCENE III.

OLYMPIE, LUCELLE, VIRGINIE, dans la Chambre nuptiale.

OLYMPIE.

Alexis est sorty! Que dites vous Lucelle?
Alexis est sorty! non non, il m'est fidele,
Il m'aime, il me cherit, & son retardement
N'est que pour esprouver si je l'ayme ardemment.
Ouy, je t'ayme Alexis, ouy je t'ayme mon ame,
Et tu me ferois tort de douter de ma flâme;
Puis qu'il est asseuré qu'il n'est rien soubs les Cieux
Qui soit cher à mes sens à l'esgal de tes yeux;
Toutesfois inhumain. Que dis-tu miserable!
Vois-tu pas que ce mot te peut rendre coupable!
Ah pardon, cher Espoux, ce mot m'est eschappé
Sans consulter ce coeur que ton oeil a frappé,
Et que hors de saison ton absence desole
Quand tu le peux guerir d'une seule parole.
Quoy tu ne parois pas? & dans un mesme jour
J'auray veu commencer & finir ton amour?
Est-ce là cette ardeur que tu m'avois jurée?
Cette fidelité d'eternelle durée,
Ces tendresses, ces feux, & ces ravissemens
Qu'en ces occasions témoignent les amans?
Quoy donc feray-je vefve aussi tost qu'espousée?
Quoy, ne t'ay-je chery que pour estre abusée?
Et ne respondras-tu qu'avecque des mespris
Au brazier innocent dont mon coeur est espris?
Ah c'est trop de rigueur, & trop d'ingratitude;
Lucelle tire moy de cette inquietude,
Va, retourne.

LUCELLE.

Où Madame.

OLYMPIE.

Ah tu me faits mourir,
Vole, & faits qu'Alexis me vienne secourir,
Ouy, dis luy mon amour & mon impatience,
Conjure-le de rendre à mes yeux sa presence,
Et si c'est son dessein d'abandonner ce lieu,
Qu'il vienne au moins me dire un pitoyable adieu.

VIRGINIE.

Vous luy donnez, Madame, une peine inutile;
En vain on a desja couru toute la ville,
En vain on l'a cherché dans son appartement,
Ceans, chez l'Empereur, tout s'est fait vainement,
Euphemien confus met chacun en alarmes,
Il dépesche par tout, sa mere fond en larmes,
Et d'une voix qui fend les coeurs plus endurcis,
Remplit l'air du beau nom de son cher Alexis.

OLYMPIE.

Quoy donc il est party cet Astre de ma vie?
Il a donc à mes yeux sa lumiere ravie?
Et cet oeil provident qui nous donne le jour
Ne me fait point revoir l'objet de mon amour?
Ah soleil importun! odieuse lumiere,
Pourquoy commences tu ta funeste carriere?
Cesse, cesse de luire en ces lieux obscurcis,
Et n'y parois jamais qu'avec mon Alexis.
Alexis! ah beau nom qui charme mon oreille,
Beau nom unique prix d'une amour sans pareille,
Nom seul allegement d'un feu continuel,
Pourquoy m'es-tu si doux quand il m'est si cruel?
Mais pourquoy m'amuse-je à d'inutiles plaintes?
Mon esprit n'est-il pas esclaircy de ses craintes.
Ah dans un sentiment & si juste & si vif,
Suivons, suivons les pas de ce beau fugitif,
Et faisons reconnoistre aux esprits infideles,
Aussi bien que des fers que l'amour a des aisles.
Allons donc… mais où vay-je? où? qu'importe, où le sort
Voudra que je rencontre Alexis ou la mort.
Allons.

VIRGINIE.

En cet estat? Hé de grace, Madame,
Moderez ces transports qui bourellent vostre ame,
Remettez vous un peu, prenez ces vestemens.

OLYMPIE.

Ah cachez à mes yeux ces pompeux ornemens:
En un si pitoyable & si triste Hymenée,
Ils ont par trop d'esclat pour une infortunée;
Ensevelissez moy dans un habit de deuil,
Et pour lit nuptial qu'on m'apreste un cercueil:
Ostez moy ces tableaux, abatez ces balustres,
Ce faste ne sied bien qu'aux personnes illustres,
Que le ciel plus benin void d'un regard plus doux,
Et non pas aux objets qu'il regarde en couroux.
Mais que trouvé-je icy? Grand Dieu, c'est la figure
Du mortel plus charmant qui soit en la nature,
Mais helas, c'est aussi l'insensible tableau
De ce cruel Espoux qui m'envoye au tombeau:
Precieuse faveur? agreable relique,
Doux charme de mes maux, & mon espoir unique,
Beau portrait d'Alexis, dis moy cher imposteur,
Pourquoy dedans tes traits parois-tu si menteur!
Pourquoy soubz la douceur d'un si charmant visage
Caches-tu les rigueurs d'un esprit si sauvage?
Il est vray qu'en ce poinct mon doute est esclaircy,
Car je vois que son coeur ne paroist pas icy,
Et que de ce Captif pour qui je suis en peine
Il ne m'est rien resté que l'ombre & que la chaine.
Chers gages d'un Hymen que le ciel rigoureux
Ou devoit empescher, ou rendre plus heureux,
Agreables liens, belle & cruelle feinte,
Du vray bien dont la perte anime icy ma pleinte,
Tesmoins de mon amour comme de mes douleurs,
Prenez en mesme temps mes baisers & mes pleurs.
Helas, combien de fois quand la Troupe importune
De mille Amans pressez d'une flâme commune
Sollicitoient mon ame à leur donner ma foy,
Ay-je dit, Alexis tu seras seul à moy:
Mais de ce peu de mots, Espoux impitoyable!
Une partie est fausse, & l'autre est veritable,
Car en ton seul objet est mon souverain bien,
Mais, ô triste pensée! cruel, tu n'es pas mien.

SCENE IV.

LUCELLE, OLYMPIE, VIRGINIE.

LUCELLE.

Appaisez vous. Voicy…

OLYMPIE.

Qui? mon Espoux?

LUCELLE.

Sa mere.

OLYMPIE.

Ô foible & vain remede à ma douleur amere!
Sans mon cher Alexis je ne la sçaurois voir.

VIRGINIE.

Preparez vous pourtant à la bien recevoir,
Et malgré les regrets d'une si rude absence
Joignez à vostre amour un peu plus de constance,
Elle ne vient icy que pour vous consoler.

OLYMPIE.

Et c'est de quoy jamais il ne me faut parler,
Comme pour Alexis mon amour fut extréme,
Mon regret aujourd'huy le doit estre de mesme,
Et mon ressentiment paroistroit bien leger,
Si par de vains discours il pouvoit s'alleger.

LUCELLE.

La voicy.

SCENE V.

AGLEZ, OLYMPIE, LUCELLE, VIRGINIE.

AGLEZ.

Chere fille, & femme trop aymable
D'un fils qui me fut cher, autant qu'impitoyable,
Helas avec quel front me puis-je presenter
Devant ces yeux divins que je crains d'irriter,
Si je vous parle encor de cet autre Thesée
Qui vous a comme moy lachement abusée.
Ouy Madame, l'ingrat a trahy sans pitié
Son Espouse, & son sang; l'amour & l'amitié;
Et pour vous consoler en ces tristes alarmes
Je viens joindre à vos pleurs ma tristesse & mes larmes;
Je sçay que ma presence est un foible secours,
Et qu'en vain j'y voudrois adjouster le discours,
Les petits desplaisirs font de belles harangues,
Mais la nature aux grands n'a point donné de langues;
Aussi pour relever vostre esprit abatu
Je laisse cet effort à sa seule Vertu,
Et j'espere de vous interdite & confuse
La consolation qu'un enfant me refuse.

OLYMPIE.

Comment pourrois-je, helas, en ces occasions
Donner à vos regrets des consolations,
Si dans l'extremité du malheur qui m'accable
En mes propres ennuis, je suis inconsolable.
Ah Madame, je vois où tendent vos propos,
Ma presence aujourd'huy trouble vostre repos,
Elle accroit vos douleurs, & vous me venez dire
Qu'il faut que je vous laisse, & que je me retire,
Alexis est party, bien, vous avez raison,
Luy seul me donnoit droit dedans cette maison.
Sortons donc, j'y consens, ouy changeons de demeure.

AGLEZ.

Ô Ciel! que dites vous?

OLYMPIE.

J'obeïs toute à l'heure,
Il est juste.

AGLEZ.

Ah ma fille, appaisez ce transport,
Et ne nous faictes pas un si sensible tort;
Vous respondez d'un sens contraire à ma pensée,
Alexis est party, l'ingrat vous a laissée,
Mais luy seul a failly, personne n'y consent,
Fait-il pour le coupable attaquer l'innocent?
Ou pour estre comprise au mal qu'il a pû faire,
Suffit-il de porter la qualité de mere?
C'est là toute ma faute, & la seule raison
Qui vous porte à haïr cette triste maison;
Mais si vostre ame encor estant si genereuse
A quelques sentimens pour une malheureuse,
Demeurez Olympie, & ne nous privez pas
Du seul objet qui peut empescher mon trespas:
La perte d'Alexis n'est que trop sans la vostre,
Sans que vous redoubliez ce malheur par un autre,
Ou que vous adjoûtiez à ma calamité
Un traittement si rude & si peu merité.
Alexis vit en vous, il vit dedans vostre ame,
En vous je vois encor, & mon fils, & sa femme,
Où par un rare effet d'un insigne amitié
Il nous reste du moins sa plus noble moitié:
Accordez chere fille à ma juste priere
Cet heur que je souhaitte, & ce bien que j'espere,
Sinon vostre rigueur par un cruel effort
Achevera le coup qui me donne la mort.

OLYMPIE.

Quoy que vous m'ordonniez vous serez satisfaicte,
Mais vous dévriez plutost consentir ma retraite,
Et bannir de chez vous un objet odieux
Qui vous prive d'un fils qui fut cher à vos yeux.
Ouy, mes deffauts Madame, ont causé son absence,
Il montre son respect par son obeissance;
Mais son aversion ayant plus de pouvoir
L'a contraint à la fin d'oublier ce devoir,
Et de se desgager par une prompte fuite
Des fers où vous aviez sa belle ame reduite.
J'obeïray pourtant, puisque vous le voulez,
J'acheveray mes jours dans ces lieux desolez,
Et je vous feray voir au fort de ma misere
Que j'ayme encor le fils, en honorant sa mere;
Trop heureuse perdant un adorable fruit
Que l'on me laisse au moins l'arbre qui l'a produit.

SCENE VI.

ALEXIS, CLITOPHON, ALCIPE, MEGISTE.

ALEXIS dans un Temple, tenant deux manteaux en ses deux mains.

Restes vains & honteux de ma Grandeur passée,
Allez, quittez mes mains ainsi que ma pensée,
Et par les faux appas d'un esclat odieux
Ne blessez plus jamais mon esprit, ny mes yeux:
Mais vous chers ennemis de cette vaine pompe,
Qui charme les mondains, les seduit & les trompe,
Habits de mon bon-heur, glorieux instrumens,
Soyez doresnavant mes plus beaux ornemens,
Que la pourpre vous cede, & servez de trophée
À mon ambition par vostre aide estouffée.
Charmeresses des sens qui flattiez mes desirs,
Trompeuses voluptez, ridicules plaisirs,
Luxe, jeux, passe-temps, dangereuses delices,
Tresors de leurs erreurs, partizans & complices,
Assez, & trop long-temps vous m'avez abusé,
Mais pour moy desormais vostre piege est brisé,
À mon aveuglement la lumiere succede,
Je verray sans regret qu'un autre vous possede,
Et mesme j'advouray d'estre fort obligé
À ceux qui de vos fers me rendront deschargé,
Ouy, prenez chers amis tout ce bien qui me reste,
Partagez entre vous cet or que je deteste,
Usez bien de ce traistre & dangereux metal,
Et prenez garde enfin qu'il ne vous soit fatal:
Adieu mes chers amis, embrassez moy mes freres,
Encore un coup Adieu.

CLITOPHON.

Les Cieux vous soient prosperes,
Et respandent sur vous pour ces rares bontez
Milles torrens de grace et de prosperitez.

SCENE VII.

CLITOPHON, ALCIPE, MEGISTE.

MEGISTE.

Quelle fortune Alcipe à la nostre est pareille?

ALCIPE.

En l'estat où je suis, je doute si je veille,
Et j'ay bien de la peine en cette occasion
De ne point prendre tout pour une illusion.

CLITOPHON.

Mais aussi n'est-ce pas un charme qui nous trompe?
Sommes nous bien certains que toute cette pompe,
Et que ces vestemens qui nous semblent si beaux
Ne soient pas en effet d'effroyables lambeaux?
Non, mes attouchemens d'accords avec ma veue,
M'asseurent puissamment qu'elle n'est pas deceue,
Et cet or par son poids persuade à ma main
Qu'en cette occasion nostre espoir n'est pas vain.

MEGISTE.

Agreable rencontre! & bien-heureux eschange!

ALCIPE.

Certes, cet accident me semble bien estrange,
Et remplit mon esprit d'aise & d'estonnement.

CLITOPHON.

Si nous sommes heureux, il n'importe comment.
Pour moy je suis d'advis sans tarder davantage
Qu'en changeant de destin nous changions de courage,
Et que nous nous rendions par quelques beaux effets
Dignes de tant de biens que le Ciel nous a faits.

MEGISTE.

C'est bien dit, Clitophon, allons prendre les armes,
L'Empereur des Romains a besoin de gens-d'armes,
Allons nous enroller dessoubs ses estendars,
Il vaut mieux s'exposer à ces nobles hazards,
Que de tramer icy dans une ame craintive
Une vie ennuyeuse, importune & oysive.

ALCIPE.

Puisque nous sommes tous resolus à ce poinct,
Suivons ce beau projet, & ne differons point.

Fin du Second Acte.

ARGUMENT DU III. ACTE.

Olympie continuant ses regrets sur l'absence de son Alexis, est interrompue par l'Empereur, Philoxene, & Polidarque, qui se persuadans que cet éloignement l'obligeroit à changer en leur faveur, trouverent en cette genereuse Fille une constance admirable, & une vertu sans exemple; en la derniere Scene de cet Acte, Alexis s'estant embarqué pour aller en Edesse, ville de Sirie, est rejetté par la tempeste au port d'Ostie, où ayant fait naufrage, il fait dessein de retourner à Rome, & de chercher en faveur de son déguisement une retraitte en la maison de son pere mesme.

ACTE III.

SCENE PREMIERE.

OLYMPIE dans sa Chambre.

Arbitre des feux de mon ame,
Et de mes inclinations,
Toy qui vois tant de Nations
Sous ton Char éclatant de lumiere & de flâme:
Beau Principe de la clarté,
Grand Astre de qui la beauté
A des traits de l'objet que mon ame revere,
Soleil qui malgré moy nous redonnes le jour,
Confesse qu'il n'est rien d'égal à ma misere,
Et qu'il n'est point d'ardeur pareille à mon amour.

Tout me cherit, un Prince m'aime,
Un empereur m'offre ses voeux,
Je suis insensible à ses feux,
Et d'un oeil de mespris je vois son Diadéme;
En vain il me presse & me suit,
J'adore un ingrat qui me fuit,
Qui tout cruel qu'il est ne sçauroit me déplaire:
Bel Astre dont l'esclat nous redonne le jour,
Confesse donc que rien n'esgale ma misere,
Et que tout est de glace au prix de mon amour.

Alexis en quelle contrée
Fais tu reluire tes appas?
Amour adresses y mes pas,
Permets que ton flambeau m'en descouvre l'entrée;
Cher Espoux, encore une fois,
Souffre que j'entende ta voix,
Et qu'enfin ton bel oeil & m'enflâme & m'esclaire:
Et tu confesseras avec l'Astre du jour,
Qu'il n'est rien dessous l'un & sous l'autre Hemisphere
Qui puisse aucunement esgaler mon amour.

Ah qu'avecque raison je puis nommer cruelle,
L'injuste region qui chez toy te recelle,
Qui détruit mon bonheur pour establir le sien,
Et se rend aujourd'huy superbe de mon bien:
Si me voeux sont permis, que l'ombre soit maudite,
De qui premier ouvrit un passage à la fuite,
Qui sceut franchir les Monts, & qui premierement
Osa tenter les flots d'un perfide Element.
Autresfois lors que Rome estoit en sa naissance,
Et n'avoit pas si loin estendu sa puissance,
Le Tybre & sept Côtaux que l'on voit à l'entour,
Bornoient tous ses Estats, son Empire, & sa Cour.
La ville estoit à peine à soy mesme connue,
Sa curiosité ne passoit pas sa veue,
Et le Senat sans faste & sans ambition,
N'estoit point la terreur d'une autre Nation.
Pleût au Ciel, Alexis, que ce superbe Empire
Fust encore en l'estat que je viens de descrire,
Et que sans dominer tant de peuples divers,
Nos murs luy tinssent lieu de tout cet Univers.
Avec toy, cher Espoux, un petit toict de chaume
Me seroit plus aimable, & plus cher qu'un Royaume,
Et mon ambition borneroit son espoir
Au seul contentement de t'aimer & te voir.
Cruel, pourquoy fuis tu? que t'a fait ta patrie,
Où chacun te cherit avec idolatrie?
Que t'a fait ton Espouse, un Pere, & tes Parens,
Leurs trespas te sont-ils si forts indifferens?
Que sans estre touché de l'ennuy qui les presse,
Tu puisses consentir qu'ils meurent de tristesse?
Ah change de dessein, c'est par eux que tu vis,
Et c'est d'eux que tu tiens ce que tu leur ravis;
Ils t'ont donné le jour & l'esprit qui t'anime,
Ils ont dessus ta vie un pouvoir legitime;
Et quelques sentimens que tu puisses avoir,
Rien ne peut t'exempter d'un si juste devoir.
Reviens donc Alexis, contente leur envie,
À toute ta maison rends la joye & la vie,
Le repos à mon coeur, l'espoir à mon amour,
La lumiere à mes yeux, & le lustre à la Cour.

SCENE II.

HONORIUS, PHILOXENE, POLIDARQUE.

HONORIUS, surprenant Olympie.

Mais vous mesme suivez une si juste envie,
Redonnez nous la joye, adorable Olympie,
Vos voeux à nos desirs, l'espoir à nostre amour,
La lumiere à nos yeux, & le lustre à ma Cour.

OLYMPIE.

Que dites vous Seigneur, & quelle est vostre attente,
La joye est un effet d'une ame plus contente,
Et vous n'ignorez pas qu'un Espoux rigoureux
Emporte avec mon coeur, mon espoir & mes voeux.
Ne retombez donc plus en vostre erreur premiere,
Vostre esprit à vos yeux a rendu la lumiere
Qu'amour pensoit couvrir d'un funeste bandeau
Pour vous mieux obliger à suivre son flambeau:
Au reste vostre Cour me semble trop illustre
Pour emprunter de moy son éclat & son lustre,
Elle tire de vous son premier ornement,
Et tout à vostre exemple y paroist noblement:
La grace, la valeur, l'honneur, la courtoisie,
Ont dans vostre Palais leur demeure choisie,
Et par vos qualitez le vice combatu,
Montre que c'est l'escole où s'apprend la vertu,
Il n'est donc pas besoin que cette infortunée
Aux regrets, aux souspirs, aux pleurs abandonnée
Du bruit de ses malheurs trouble un calme si doux,
La pompe est mal seante à qui perd un Espoux,
Et vostre majesté blâmeroit ma conduite,
Si je pouvois jamais oublier son merite.

HONORIUS.

Madame, avant sa fuitte & son esloignement
Je l'ay crû comme vous adorable & charmant;
Mais depuis son depart une si haute estime,
Et pour vous, & pour moy seroit illegitime:
Mon esprit desormais a quitté son erreur,
Et loing de le cherir il vous doit faire horreur.
Souvenez vous qu'apres vous avoir abusée
D'un espoir decevant, il vous a mesprisée,
Et que par une insigne & lâche cruauté
Il joint l'ingratitude à la deloyauté.
Quel pretexte, Madame, authorise sa fuitte,
A-t'il pû soupçonner vostre rare conduitte?
De quoy se peut-il plaindre? & par quelle raison
Pense-t'il envers vous couvrir sa trahison?
Non, non, rien ne sçauroit le deffendre du blâme
D'avoir si lâchement abandonné sa femme,
Et vous seriez sans coeur si vous luy conserviez
La foy qu'il a receue, & que vous me deviez:
Revoquez, revoquez un don si favorable,
Il s'en rendit indigne en se rendant coupable,
Et dés qu'il fit dessein de vous laisser ainsi,
L'ingrat vous enseigna de le quitter aussi.
Croyez moy, quittez le, faictes un choix plus juste,
Donnez à vostre amour un objet plus auguste,
Et puis qu'il a voulu luy-mesme se bannir,
Chassez en desormais jusques au souvenir.

OLYMPIE.

Que je rompe, Seigneur, le beau noeud qui nous lie?
Que j'oublie Alexis, ô Ciel! que je l'oublie?
Quoy donc pour estre absent, est-il moins mon Espoux?
Ah s'il sort de mon coeur, que le Ciel en couroux
Fasse esclatter sur moy les carreaux de la foudre
Pour punir ce coupable & le reduire en poudre:
Non non, n'attendez pas ce lâche changement,
Mon amour doit durer plus que le firmament,
Et faire que ma flâme aujourd'huy sans seconde
Subsiste encore entiere apres celle du monde.
Alexis est absent, mais malgré sa rigueur
L'esloignement des yeux n'est pas celuy du coeur,
Un coeur comme le mien a tousjours mesme zele,
Qu'il me soit desloyal, je luy seray fidelle,
Qu'il soit cruel, ingrat, inconstant, inhumain,
Tousjours sur mon esprit il sera souverain:
Et sans considerer s'il fait tort à ma flâme
Je l'aimeray tousjours, puis que je suis sa femme.

POLIDARQUE.

Vous l'aimerez, Madame? ô Ciel que dites vous?
N'est-il pas lâche, ingrat, cruel?

OLYMPIE.

Mais mon Espoux.

POLIDARQUE.

Vostre espoux? quel espoux! est-il digne de l'estre,
Puis qu'il vous a trahie?

OLYMPIE.

Il ne fut jamais traistre,
Et vous m'obligerez de parler autrement.

POLIDARQUE.

Ce que je dis pourtant n'est pas sans fondement,
Et sa fuitte Madame, est sans doute une marque.

OLYMPIE.

Qui comme moy peut estre abuse Polidarque.

POLIDARQUE.

On ne se trompe pas quand l'effect est si clair,
Mais vostre esprit se plait soy-mesme à s'aveugler,
Et croiroit témoigner un excez de foiblesse
S'il renonçoit si tost à l'erreur qui le blesse.

PHILOXENE.

Le temps vous apprendra…

OLYMPIE.

Qu'on se travaille en vain,
Si l'on croit que jamais je change de dessein.

PHILOXENE.

Serez vous donc injuste, & si peu raisonnable
Que de nous preferer un Rival si coupable,
Un Amant qui vous quitte, & qui vous fait mourir?
Quoy donc quand il vous hait, devez vous le cherir!
Et ne croyez vous pas commettre une injustice
Quand vos facilitez recompensent le vice?
Ah Madame, sortez de cet aveuglement,
Et ne souspirez plus pour un indigne Amant,
Accordez vos desirs aux desirs d'un Monarque:
Regardez Philoxene, ou voyez Polidarque,
Ils sont pour vous tous deux pleins d'ardeur & de foy,
Et la vostre en l'un d'eux peut obliger un Roy.

OLYMPIE.

Je sçay ce que je dois aux desirs d'un grand Prince
Au rang que vous tenez dedans cette Province;
Et je ne doute pas que par vos qualitez,
Vous ne puissiez ravir les plus rares beautez,
Mais malgré ce pouvoir & ce merite extreme
Je sçay que je me dois encor plus à moy-mesme,
Et que mon Alexis ayant receu ma foy,
Rien plus ne me sçauroit affranchir de sa loy;
Dés lors que je jouis du bien de la lumiere,
Mon ame à ses vertus se donna toute entiere:
Et vostre arrest, Seigneur, ne fit que confirmer
La resolution que j'avois de l'aimer.
Je l'ayme donc en fin, & mon amour est telle
Que mon coeur malgré luy la veut rendre eternelle
Pour donner un exemple à la posterité
De constance, d'honneur, & de fidelité.
S'il me cherit encor, une amour si durable
Le rendra quelque jour à mes voeux exorable:
Et s'il ne m'aime plus, en cette affection
Il trouvera sa peine, & sa punition;
Car les saintes ardeurs d'une si belle flâme
Luy mettent chaque jour mille regrets en l'ame,
Et ma fidelité luy fera ressentir
Les peines qu'aux grands coeurs donne le repentir.

HONORIUS.

Cette erreur qui vous plait vous rend opiniâtre,
Et sa force s'accroit plus on veut la combatre;
Mais si jamais le Ciel permet à la raison
De guerir vostre esprit de ce mortel poison,
Vous vous verrez reduite à ce malheur extreme
De vous plaindre, mais tard, de vous mesme à vous mesme,
Et de vous repentir d'avoir tant souspiré
Pour un ingrat qu'à tort, vous m'avez preferé,
Mais comme vos ennuis auront usé vos charmes,
Nos voeux si mal traittez se riront de vos larmes,
Et vostre passion mesprisée à son tour
Vous verra sans amant, & nos coeurs sans amour.

OLYMPIE.

N'importe.

HONORIUS.

Adieu cruelle.

POLIDARQUE.

Adieu belle inhumaine.

OLYMPIE.

Adieu.

PHILOXENE.