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Mme DONDEL DU FAOUËDIC
LE JOURNAL D'UNE PENSIONNAIRE EN VACANCES
VANNES
IMPRIMERIE LAFOYLE FRÈRES
1906
Ce sont les livres qui nous donnent nos plus grands plaisirs et les hommes qui nous causent nos plus grandes douleurs. Quelquefois même les pensées consolent des choses et les livres consolent des hommes.
JOUBERT
Le 1er août.
Les vacances! que de brillantes promesses, de douces espérances ce seul mot-là renferme! Les vacances, ce sont les courses folles à travers bois et plaines, les pieds dans la rosée et le front au vent; ce sont les promenades charmantes sur la mer verte et sous le ciel bleu, ce sont les jeux bruyants dans les prairies et les interminables causeries sans cloches, à l'ombre des grands bois. On se lève avec le soleil ou seulement pour déjeuner, suivant la couleur de son esprit ou les caprices de sa volonté. Beaucoup de mouvement ou beaucoup de repos, de la paresse si le cœur vous en dit; en un mot, les vacances, c'est le règne de la liberté!
Les chevaux piaffent, les grelots carillonnent, le fouet retentit, caisses et voyageurs remplissent l'omnibus. Nous partons, laissant l'agréable et tranquille quartier des horticulteurs d'Angers. N'a-t-on pas dit que l'Anjou, comme la Touraine, est le jardin de la France, le pays des parfums et des fleurs, la terre promise des beaux fruits? Nous entrons en gare… La locomotive, cette machine infernale et bénie, qui traverse l'espace comme le monstre de l'Apocalypse, ébranle les échos de ses mugissements auxquels le mécanicien, sans égard pour les oreilles, ajoute les coups stridents et précipités de son sifflet aigu. Tout un monde s'ébranle… Adieu, Angers! Déjà nous n'apercevons plus que ses clochers dont les flèches percent le ciel, et le panache enfumé de ses fabriques. Nous voyons fuir les pimpantes villas et les élégants châteaux qui entourent la cité de sa plus coquette ceinture. Bientôt nous allons côtoyer continuellement les belles rives de la Loire et saluer les villes et les bourgs gentiment couchés à ses pieds. Regardons-les; les plus remarquables sont: Ingrande, avec les hautes cheminées de son importante verrerie; Saint-Florent, couronné de la statue du marquis de Bonchamp; ce héros, après avoir servi en Amérique, fut choisi en 1793, avec d'Elbée, pour commander l'armée vendéenne, dont il marqua les premiers succès; mais, blessé mortellement peu de mois après devant Cholet, il mourut le 17 octobre 1793. Si son existence ne fut qu'un long acte de bravoure et de courage, sa mort est une belle page de générosité. Avant d'expirer, il fit grâce à cinq mille prisonniers républicains que la loi cruelle des représailles condamnait à une mort certaine. Voici Ancenis, qui s'honore d'avoir vu signer en ses murs un traité entre le roi de France et le duc de Bretagne, l'an 1468. Cette ville garde encore un souvenir des temps les plus reculés: une pierre druidique, connue sous le nom de la Souvretière.
Champtoceaux, qui ne se souvient plus de ses fortifications, rasées en 1420.
Oudon dont la grande tour carrée prend auprès des autres maisons les proportions d'un géant.
Non loin de ces belles rives, que nous parcourons si rapidement, s'élevait jadis Champtocé, la forteresse où Gilles de Laval, maréchal de Retz, après s'être signalé par sa bravoure au siège d'Orléans et aux guerres du règne de Charles VII, vint acquérir la triste célébrité du crime. La légende, en s'emparant de ce personnage historique, en a fait un être presque fabuleux et, d'âge en âge, on racontera la terrible histoire de Barbe-Bleue qui, finalement, fut pendu et brûlé à Nantes en 1440, sous le duc Jean V de Bretagne. Champtocé, maudit et abandonné à la mort du maître, résista des siècles encore aux assauts du temps. L'empereur Joseph II, venu en France pour voir sa sœur Marie-Antoinette, en fit le croquis; mais aujourd'hui, ses tours branlantes ne sont plus qu'une masse informe de ruines, dépendant de la terre de Serrant.
Voici Nantes, nous devons y poser le pied quelques heures. Toujours le mouvement, l'animation, le commerce enfin, qui caractérise cette grande cité. Quelle immense ruche et quel bourdonnement continuel! J'en suis tout étourdie. Quelle différence entre ce brouhaha et le calme de mon couvent, si bien nommé la Retraite.
Nous avons admiré l'hôtel de nos aimables hôtes et amis, M. et Mme B… À l'intérieur, toutes les fantaisies raffinées que le luxe moderne peut inventer; à l'extérieur, de riches sculptures, des colonnes, des balustres, et tout à l'entour de grands arbres ombreux tamisant la lumière qui se joue sur les gazons souples comme des tapis de velours; des ruisseaux limpides où nagent des ondes bleues et des poissons rouges, et enfin un jardin d'hiver, ou plutôt une grotte merveilleuse faisant rêver le soir, lorsqu'elle est illuminée, aux descriptions enchantées des Mille et une nuits. Comme contraste nous sommes allées visiter le Temple protestant, dont la sévérité ne dit rien du tout à l'âme. On a bien tort de reprocher au catholicisme la pompe de son culte; ses riches autels, ses statues, ses madones, ses beaux tableaux, retraçant la vie du Sauveur et celle des saints, nous parlent bien mieux du Ciel que toutes ces sentences de la Bible incrustées sur les parois du Temple; sentences éternelles comme la pierre qui les garde, mais aussi froides qu'elle.
Maman m'a également menée à son ancienne pension. Il y avait bien longtemps qu'elle n'y était retournée, et elle a cherché en vain les personnes et les choses de son temps. L'immutabilité n'est pas de ce monde! Elle n'a pu retrouver aucune de ses maîtresses, les unes appelées ailleurs, les autres parties pour le grand voyage… Et cependant toutes ces bonnes religieuses l'ont reçue comme l'enfant de la maison, et maman à son tour semblait se trouver à l'aise, comme si elle les avait toujours connues.
Nous avons tout visité: la chapelle, les dortoirs, les classes. Ici était mon pupitre, là mon lit, disait maman; mais partout des métamorphoses! L'eau, la lumière, la chaleur sont maintenant dispensées dans toute la maison par des procédés savants et ingénieux, mais non pratiqués autrefois.
Maman cherchait aussi partout les beaux arbres gravés dans sa mémoire, et surtout les belles charmilles impénétrables aux rayons et aux brumes. Plus rien de tout cela! Des massifs, des pelouses, des allées tournantes, enfin, ces jardins à la mode du jour qu'on est convenu d'appeler jardins anglais.
En nous en allant, maman me disait:
«Ainsi va le monde, chaque génération passe son temps à détruire et à refaire les travaux de la génération précédente, et à préparer ainsi de l'ouvrage pour celle qui vient. Vois comme le luxe gagne et s'introduit partout. Crois-tu que nos grosses lampes à l'huile ne valaient pas le gaz? Elles étaient infiniment meilleures, et ne fatiguaient pas la vue. Crois-tu que l'eau vive, tirée du puits, ne valait pas autant que celle qui a circulé longtemps dans des canaux et séjourné ensuite dans de vastes réservoirs? Crois-tu que nous avions besoin alors de calorifères pour nous réchauffer? Non; je t'assure que toutes ces délicatesses de confort ne font pas les robustes santés. Je veux bien croire que l'anémie ne soit pas seulement une maladie à la mode; cependant, autrefois personne n'en parlait. On s'ingénie à raffiner les besoins de la vie; les exigences du bien-être, et l'on appelle cela progrès, civilisation; mais ne se trompe-t-on pas sur la portée de ces mots, et surtout sur la valeur de ce bien-être matériel dont toutes les classes sont devenues si avides? Faire fortune par n'importe quel moyen et jouir, n'est-ce pas le principal résultat du luxe et des appétits insatiables? Il est reconnu que tous les peuples ont été vaincus par les délices de la fortune avant de l'être par leurs conquérants. Les hommes sobres, qui se lèvent matin, dorment à cheval, et n'accordent rien aux superfluités de l'existence, ont le secret des races fortes. Tant que Rome chercha ses sénateurs et ses conseillers dans le calme et la simplicité des champs, elle eut des hommes si grands qu'elle aurait pu conquérir le monde. Plus tard, elle s'effémina et s'amollit en prenant aux peuples vaincus par elle leur luxe et leurs plaisirs, et fut, à son tour, vaincue par leurs vices devenus les siens propres.»
Maman était en verve, et sa tirade tournait au discours, lorsque nous sommes rentrées; mais nos petits préparatifs de toilette pour le dîner, assez nombreux ce jour-là, ont mis fin à son éloquence, ce dont je n'ai point été fâchée, je le confesse tout bas, et l'ajustement de ma jolie robe bleue, succédant à ma sombre robe d'uniforme, m'intéressait beaucoup plus en ce moment que l'histoire de tous les peuples du monde.
Le 3 août.
Nous avons quitté Nantes l'après-midi, et nous sommes descendues à Savenay, maman voulant me faire visiter une de ses propriétés. Nous y sommes arrivées par une pluie torrentielle, ce qui a singulièrement refroidi et rembruni nos idées. Une flamme brillante a séché nos vêtements et doré les crêpes qu'on nous préparait, et que nous avons trouvées excellentes, arrosées d'une jatte de lait mousseux.
Après ce repas champêtre et charmant, nous eussions affronté toutes les cataractes du ciel; mais le char-à-bancs du fermier nous attendait, et, dix minutes après, nous rentrions en gare. À huit heures et demie les formes imposantes et grandioses de la Tour de Redon se dessinaient dans l'obscurité transparente d'une soirée d'été…
Salut, mon cher manoir! salut, mes jeunes sapins et mes vieilles tourelles! comme vous me semblez grands! Car c'est le propre de l'ombre de laisser seulement entrevoir les contours, deviner les lignes et d'agrandir les formes indécises de tout ce qu'elle enveloppe de ses voiles mystérieux. Salut aussi, hôtes nocturnes des bois, qui versez dans l'espace vos chants plaintifs, auxquels se mêle, l'hiver, dans une harmonie lugubre, le cri aigu des girouettes que le vent fait grincer sur leurs gonds rouillés? Que de fois je suis restée à vous entendre, trouvant je ne sais quelle rêveuse et mélancolique poésie dans la profondeur des ténèbres et les hurlements de la nuit? Demain, je saluerai le soleil, les oiseaux, les fleurs, la gent laitière et l'espèce emplumée: les belles poules aux œufs frais et les canards soyeux. J'irai dans la serre cueillir quelques raisins dorés. Dans ma petite enfance on m'y surprenait toujours; j'aimais tant les suaves parfums, les brillantes couleurs, les fruits exquis! Je croyais que toutes ces belles grappes vermeilles allaient d'elles-mêmes me tomber sur les lèvres et je restais à les attendre…
Que de fois maman ou ma bonne m'ont trouvée les conjurant du regard et les appelant de la voix: «Petites belles, petites belles, leur disais-je, venez donc je vous attends.» J'admirais aussi les fleurs, les camélias surtout, et lorsque je les voyais s'effeuiller, je disais, dans ma naïve simplicité: «Mais, pourquoi donc toutes les fleurs se déshabillent-elles ainsi? Est-ce qu'elles ne pourront plus reprendre leur jolie robe!—Non, me disait maman; quand tu vois leur fraîche corolle pâlir et leur tête se pencher, quand tu vois toutes ces fleurs endolories sourire tristement, c'est qu'elles vont mourir? Mais c'est la loi de la nature, rien ne meurt tout à fait… Et comme les jeunes filles plus tard doivent remplacer leurs mères, de même les jolies bengales d'avril font oublier les dernières roses d'automne. Regarde partout la végétation, et vois combien de nouveaux boutons se préparent…» Alors, je regardais les sèves pleines d'espérances, et cependant je n'étais pas consolée, et le raisonnement de ma chère maman, que j'aime tant, me faisait bien de la peine en pensant à elle.
Je les aime toujours les fleurs, aujourd'hui comme jadis, et les oiseaux aussi. Ah! si j'habite jamais la campagne, j'aurai une volière pleine des musiciens de la forêt; j'aurai un grand jardin où j'entendrai encore le suave concert de la brise se jouant dans le feuillage et caressant de son haleine légère la tête embaumée des fleurs; ces belles fleurs rouges, roses, jaunes, violettes, azurées et tigrées comme des peaux de panthères, ou fourmillantes et brillantes comme les pierreries de la reine de Saba. Des oiseaux quelque part et des fleurs partout, voilà mon ambition et mon rêve!
Le 12 août.
Hélas! nous venons de traverser trois jours de torrents, de tourbillons, de tempêtes à ne pas mettre le pied dehors. Quelle vilaine inauguration des vacances!
Nous allons cependant à la rencontre de mon frère, et nous revenons trempés comme des canards; aussi, maman n'étant pas de la race des palmipèdes, ne trouve-t-elle aucun agrément dans ce qui fait leur joie.
Le 16 août.
Enfin, la calotte du ciel a repris ses teintes azurées; le soleil a quitté son bonnet de nuit et salué de ses plus beaux rayons notre arrivée dans la capitale des Venètes.
Mon amie Augustine est du voyage, en sorte que maman se trouve le Mentor de deux charmantes filles et d'un garçonnet. En quelques heures nous avons visité la cathédrale, qu'une intelligente restauration rendra bientôt complète. On y remarque beaucoup de tableaux donnés par le roi Louis-Philippe, et la chapelle Saint-Vincent Ferrier, dont le tombeau en marbre est surmonté de son buste qu'on porte en grande pompe à toutes les processions.
Saint Vincent Ferrier est le patron, l'honneur et la gloire de la ville de Vannes. Cet ardent apôtre, arrivé au terme de sa vie, disait à nos pères ces belles paroles: «Le moment est venu où mon Seigneur Jésus-Christ veut me conduire par sa miséricorde dans son paradis. Vous le voyez, je suis vieux, il est bien temps que je paye la dette de la nature humaine: gardez et observez fidèlement ce que j'ai prêché jusqu'à ce jour. Vous n'ignorez pas à quels vices j'ai trouvé que votre province était sujette; de mon côté, je n'ai rien épargné pour vous ramener dans le bon chemin. Rendez grâces à Dieu avec moi, de ce qu'après m'avoir donné le talent de la parole, il a rendu vos cœurs capables d'être touchés et portés au bien. Il ne vous reste plus qu'à persévérer dans la pratique des vertus et à ne pas oublier ce que vous avez appris de moi. Quand je serai mort, mon corps restera avec vous, et mon esprit sera votre intercesseur là où Dieu le placera, et il ne cessera jamais de vous faire tout le bien qui sera en son pouvoir. Je vous le promets, pourvu que vous ne vous écartiez pas de ce que je vous ai enseigné.»
Ces paroles étaient prononcées le 25 mars 1419; dix jours après, le 5 avril, saint Vincent Ferrier rendait son âme à Dieu. Son corps fut solennellement déposé dans le chœur de l'église cathédrale de Vannes, où il fit un si grand nombre de miracles, que le pape Calixte III n'hésita pas à le mettre au nombre des saints dès le 19 juin de l'année 1455; cependant la bulle de la canonisation ne fut expédiée que sous le pontificat de Pie II, son successeur, l'an 1458, le 7 octobre.
Les habitants de Vannes se sont vus plus d'une fois exposés au danger de perdre le corps de saint Vincent. Vers le milieu du seizième siècle, des troupes espagnoles, envoyées par Philippe II, ayant protégé efficacement la ville contre les efforts des hérétiques, le Chapitre de la cathédrale voulut témoigner au chef don Juan d'Aguilar sa reconnaissance, et lui offrit un fragment considérable des reliques de son compatriote. Mais les soldats formèrent le complot d'enlever le corps tout entier. Heureusement les chanoines furent avertis à temps; ils cachèrent donc eux-mêmes, pendant la nuit, la châsse qui contenait le corps de saint Vincent, et ils le firent avec tant de secret que cette châsse demeura inconnue et comme ensevelie dans l'oubli depuis l'an 1590 jusqu'en 1637. À cette époque, elle fut découverte par l'évêque de Vannes, Sébastien de Rosmadec. Les saintes reliques furent vérifiées très exactement, et l'on en fit une seconde translation le 6 septembre, jour dès lors consacré pour en renouveler la mémoire tous les ans. Ce grand saint, qui a fait plus de huit cents miracles authentiques, rapportés au procès de sa canonisation, était né à Valence en 1357.
Dès l'âge de dix-sept ans il entra dans l'ordre des Dominicains et se fit une telle réputation qu'on venait pour l'entendre de tous les points de l'Espagne. Plusieurs princes étrangers l'appelèrent à eux, et c'est ainsi qu'il vint en France, en Angleterre, en Allemagne et enfin en Bretagne sur les instances du duc Jean V, qui lui mandait de venir en hâte dans ses États, jeter les semences de la divine parole, qu'il avait déjà portée en tant d'autres lieux. Il y vint, en effet, vivant d'austérités et de mortifications et convertissant les peuples, il y demeura jusqu'au jour où il rendit son esprit à Dieu, assisté de son évêque, Amaury de la Motte, et entouré des hauts dignitaires du pays. Sa mort fut un deuil général: grands et petits, riches et pauvres, tout le monde pleurait. On visite encore aujourd'hui l'appartement où il a vécu, transformé en modeste oratoire, et où l'on a toutes les peines du monde à pénétrer[1].
La clef de ce simple réduit se trouve chez un pâtissier, ce qui lui fait vendre ses gâteaux et le verre d'eau sucrée qui les accompagne, autrement cela ne lui arriverait pas souvent, j'en réponds. Il vous sert de l'eau chaude et trouble dans des verres douteux, et ses pâtisseries sont assiégées de mouches, on y découvre même des fourmis, et pendant le premier moment d'hésitation qui détourne votre main de ces gâteaux si peu engageants, l'honnête marchand vous dit de l'air le plus tranquille: «Faites pas attention, ce n'est rien, faites comme moi, soufflez dessus», et son haleine plus ou moins fraîche se promène en éventant tout le comptoir. Trop primitif vraiment, ce bon indigène vannetais[2].
J'ai visité plusieurs églises, qui ne m'ont rien dit de particulier, mais je me suis arrêtée à Saint-Patern, un vieux monument où l'on ne prêche qu'en breton, et à la chapelle de Monseigneur, style grec pur, dont la sévérité, tempérée par quelques beaux tableaux, me plaît beaucoup.
Nous avons ensuite fait un tour sur la Rabine, promenade qui longe la rivière, et où les élégantes se donnent rendez-vous les jours de musique.
Vannes était jadis une ville forte, entourée de fossés profonds et de hautes murailles dont il reste encore quelques vestiges. L'intérieur de cette vieille cité, que les Bretons nomment toujours Gwened, garde encore aujourd'hui des rues rappelant l'ancienne Rome que l'empereur de monstrueuse mémoire fit brûler pendant une fête. On a prétendu que ces ordres furent donnés par lui sous prétexte de salubrité publique; l'air et le soleil ne pénétrant plus dans les rues de Rome bâties en encorbellement, elles étaient devenues presque inhabitables. C'est égal, ce n'était pas une raison pour l'incendier, et les forfaits de l'exécrable Néron, malgré ses apologistes, feront toujours frissonner d'horreur. Il est certain qu'à Vannes il y a quelques rues où l'on peut se parler à voix basse du rez-de-chaussée, se prendre la main du premier, et s'embrasser du second.
La capitale des Venètes s'enorgueillit aussi de deux affreuses têtes sculptées en bois, à l'angle d'une vieille maison, et qu'on ne manque jamais de faire remarquer aux étrangers. Ces deux vilaines figures s'appellent Vannes et sa femme. Y a-t-il une légende, je l'ignore; en tous cas, je ne vois rien d'intéressant ni dans l'ancienneté de ces bustes informes, ni dans la cicatrice plus récente qui traverse leur visage balafré une nuit par le sabre de jeunes officiers en trop belle humeur. Cela fit grand bruit (on s'en souvient encore), et les bons Vannetais, habitués à vénérer leurs magots, furent fort scandalisés de ce procédé trop leste… L'édilité elle-même s'inquiéta de quelques réverbères cassés par les mêmes sabres oisifs, et les arrêts de rigueur furent la digne récompense de ces joyeusetés.
On voit encore quelques vieilles portes du temps des fortifications, entre autres la porte Saint-Vincent, dans le couronnement de laquelle on a niché le saint. Celui-ci le bras étendu et la main levée comme pour imposer silence, semble commander aux flots débordés qui menacent d'engloutir la ville. La mer se retira bientôt, et c'est pour perpétuer le souvenir de ce miracle que l'on a placé la statue de Ferrier à la grande porte qui ouvre devant le port même. Sans doute, l'intention était bonne, le sujet bien choisi, fait pour inspirer, et cependant l'art n'a rien à revoir ici, car l'artiste étant détestable s'est montré bien au-dessous de son sujet dans cette grossière sculpture, enluminée et bariolée des couleurs les plus criardes et du plus mauvais goût.
Revenons aux œuvres de la belle nature: nous avons traversé la Garenne, charmante promenade en terrasses, dont chacune est plantée d'arbres d'essences différentes, et qui domine à gauche les hauts murs d'autrefois. À leurs pieds serpente un frais ruisseau qui murmure sa douce chanson et remplace avantageusement l'eau noire des fossés profonds. Il serait ravissant, s'il n'était le rendez-vous des lavandières qui, l'émaillant un peu trop de leur parole et de leur linge, lui ôtent tout charme et toute poésie. De là, nous nous sommes dirigés vers la préfecture, qu'on nous a autorisés à visiter. C'est un bel édifice qui coûte cher, les contribuables en savent quelque chose; mais ce qu'on va admirer, c'est moins le monument en lui-même que le parc qui l'entoure où l'art et la nature, rivalisent à qui mieux mieux; ou plutôt l'art a trouvé à son service une nature riche, féconde, pittoresque, qu'il a façonnée sans peine à tous ses élégants caprices, à toutes ses heureuses inspirations. Nous avons commencé par la serre, vrai palais de cristal, temple de fleurs à faire rêver des tropiques, garni de divans, de nattes, qui permettent aux élus de ce lieu charmant de s'enivrer tout à l'aise de parfums et de soleil.
Nous avons ensuite circulé dans de vastes allées bordées de grands arbres, de massifs de fleurs ou d'arbustes, et découpant gracieusement la croupe vallonnée des pelouses. Une rivière, décrivant mille arabesques, ici ruisseau qui soupire, là torrent qui gronde, enchâsse dans son écrin liquide les joyaux de Flore. Des ponts suspendus, des passerelles légères, brillant de loin comme des rubans d'or, enlacent ces rives fleuries… Ouf! quel lyrisme, j'en suis tout étonnée; serais-je une descendante de l'hôtel de Rambouillet? Assurément la belle Julie d'Angennes n'eût pas mieux dit.
Enfin, un bois majestueux couronne ce beau domaine, comme un diadème posé sur la tête d'un roi. Le temps change tout ce qu'il ne détruit pas. Jadis ces vastes jardins dépendaient d'une abbaye, et l'on découvre encore aujourd'hui, cachés dans l'herbe, à l'ombre des chênes séculaires, des granits longs et étroits, ayant toute l'apparence de pierres tombales, des caractères dévorés par les mousses s'y devinent aussi. Sans doute, de pieux abbés, les supérieurs peut-être, ont voulu demeurer après la mort dans le saint asile qui les avait abrités pendant la vie. Ce bois ombreux surplombe une grotte légendaire, un chaos où l'on voit à cent pieds de haut des rochers s'escaladant les uns les autres à faire rêver à l'ascension des géants de la Fable. Tous ces blocs sont revêtus d'arbres, de plantes folles, de lianes flexibles, s'enlaçant de la base à la cime, dans un fouillis inextricable. Au pied de ce mamelon désordonné, deux fontaines mystérieuses épandent leurs eaux limpides qui semblent sortir du rocher même; oui, mystérieuses, car ces quartiers de granit, qui paraissent à peine dégrossis, sont mobiles. La paroi intérieure du milieu de chaque fontaine tourne sur un pivot de fer et donne accès à une grotte, insondable aux regards, d'en haut comme d'en bas. C'est là que la charité de quelques fidèles sut cacher et nourrir plusieurs prêtres proscrits par la Terreur, car alors, la vertu s'isolait dans l'ombre, et le vice s'étalait au grand jour. C'est aussi de l'autre côté du haut mur qui ferme cet enclos et le sépare du grand escalier de la Garenne, qu'eurent lieu les fusillades républicaines, et malgré les années écoulées, malgré la splendeur du lieu, la pensée s'assombrit profondément aux souvenirs de tant de jeunes victimes, venues une à une présenter leur cœur noble et généreux aux balles fratricides, et écrire avec leur sang la dernière page de ce drame affreux, qu'on nomme la déroute de Quiberon.
Un de mes grands oncles fut aussi fusillé ici, peut-être à cette même place où je me promène insoucieuse et tranquille…
L'établissement des Jésuites, masqué par de vieilles bicoques du temps passé, n'a aucune apparence extérieure, mais, dès qu'on a pénétré intra muros, comme dit mon frère Henri, l'impression change complètement.
La chapelle, vaste comme une église, est d'un aspect assez original; avec ses grandes fenêtres, ses colonnes sveltes et élancées, ses galeries à jour, elle a quelque chose de particulièrement oriental, qui ne déplaît pas, mais qui étonne au premier abord; aussi, j'espère que ces grandes fenêtres s'enrichiront plus tard de vitraux de couleur, ce qui harmonisera la lumière et tout l'ensemble, un peu trop blanc et neuf. La tribune réservée aux dames, placée en face du chœur, garnie de banquettes en maroquin rouge, est fort élégante et ne laisse rien à désirer. Tout l'établissement est taillé en grand comme la chapelle. Vastes les parloirs superbes comme des salles de réceptions; vastes les dortoirs, où chaque élève a comme sa chambrette à lui; vaste la lingerie encore, où tous les bons frères besognent de leur mieux, pliant, repassant et raccommodant les effets de toutes sortes, car pas une seule femme n'est attachée à cet immense établissement. On parcourt ensuite des salles appropriées à tous les besoins: salle de théâtre, salle de gymnase, salle de physique, les études et les classes. Il ne faut pas non plus oublier le réfectoire où les montagnes de petits pains dorés, qui se chiffrent par centaines au déjeuner comme au goûter, allécheraient les plus difficiles. Qu'est-ce alors des robustes appétits de collégiens? Ils les dévorent.
Les jardins ne sont pas moins agréables à visiter, renfermant tout ce qui en fait le charme: serre pimpante, où les oiseaux même viennent gazouiller; pelouses fines et soyeuses, fleurs embaumées, grands arbres, pièce d'eau poissonneuse et, enfin, légumes et fruits en abondance, ce qui n'est point à dédaigner dans ce grand Gargantua de collège.
Nous avons terminé cette journée, si bien remplie, par le Musée, peut-être unique en son genre, et qui pique vivement la curiosité des profanes et l'intérêt des savants.
C'est dans la tour du Connétable (restée seule debout pour nous rappeler l'ancienne demeure des ducs de Bretagne à Vannes, le château de l'Hermine dont elle faisait partie), et le lieu est bien choisi, qu'on a groupé tant de vestiges des siècles antiques, tant de débris druidiques, celtiques, gaulois retrouvés à différentes époques dans le sein de cette terre bretonne, si féconde en souvenirs qu'ils semblent ne devoir jamais s'épuiser.
Nous quittons Vannes fort tard.
À onze heures du soir, nous entrevoyons le château de Kergonano dont nous allons être les hôtes. Ses ailes avancées, sa grosse tour, carrée au centre, couronnée d'une horloge et d'un belvédère d'où l'on compte le jour neuf clochers, et la nuit autant de phares, prennent des proportions aussi étendues qu'indécises.
C'est à partir de demain que nous allons commencer la série des promenades et parties à pied, à cheval, en voiture, en bateau. Tous les genres de locomotion, enfin. Il ne manque plus qu'un léger ballon captif pour tenter une petite excursion dans les airs, et mon oncle est si bon, si aimable, que je suis presque disposée à le lui demander. Nos chers parents sont infatigables quand il s'agit de nous amuser, et rien ne leur coûte pour varier nos plaisirs. Nulle part on ne pourrait rencontrer meilleur accueil.
Le 18 août.
Kergonano est une très belle propriété; mon oncle, qui est plus matinal que ma tante, est venu nous chercher de bonne heure pour nous faire parcourir ses domaines. Nous avons admiré le jardin potager rempli de bons légumes et de beaux fruits. C'est le côté pratique du jardinage, les parterres ne sont que le superflu, a dit mon oncle et il a ajouté: Les brillantes couleurs et les doux parfums font toujours plaisir aux dames, et c'est en ma qualité de bon mari que j'ai émaillé le parc de massifs d'arbustes et de corbeilles de fleurs, pour plaire à votre tante.
Le parc est fort grand, composé de bois superbes, de vastes pelouses, d'une petite pièce d'eau de forme ronde et qu'on nomme pour cela le Rondeau; nous avons admiré un cèdre, planté le jour même de la naissance d'une sœur de mon oncle qui dit en riant: «Ma sœur Elisa est devenue une très belle personne, mais son cèdre a autrement prospéré qu'elle». Le fait est que ses immenses branches s'étendent à je ne sais combien de mètres autour de son tronc. Nous avons caressé les chiens bondissant joyeusement auprès de leur maître; nous avons regardé les chevaux et les nombreuses vaches qui remplissent les étables.
Nous sommes allés à la serre, un peu dépeuplée en ce moment mais gardant encore la famille des plantes grasses et de superbes grappes de raisin. Puis nous avons pénétré dans l'intéressante demeure des volatiles auxquels mon oncle a jeté quelques poignées de grains; alors sont accourus, pigeons roucoulant, poules gloussant, poussins piaulant et le roi de la basse-cour un coq superbe lançant à pleins poumons dans les airs ses cocoricos prolongés. Mon oncle m'a donné le plaisir d'aller moi-même dénicher dans les nids les bons œufs frais, dont quelques-uns encore chauds. Nous n'avons fait qu'entrevoir les lapins en robes blanches et grises; à notre approche ces farouches quadrupèdes sont allés se blottir au fond de leur loge où ils ne formaient plus qu'un monceau de courtes queues et de longues oreilles.
Après ces différentes visites mon oncle nous a demandé si nous n'étions pas un peu fatigués de cette longue promenade à travers Kergonano et il a ajouté: «C'est ce qu'on est convenu d'appeler subir le propriétaire.»
—Mais non, mon oncle, nous sommes-nous écriés, tout ce que nous voyons nous intéresse beaucoup.
—Oui, a renchéri mon frère, d'un ton presque sentencieux. Mon oncle, nous voulons tout voir!
—Alors, suivez-moi, venez faire la connaissance de trois nouveaux élèves que j'entoure de soins… dans une caisse. Devinez si vous pouvez, je vous donne en cent, en mille, comme la spirituelle marquise.
—Sont-ce des oiseaux?
—Des lapins?
—Des écureuils?
—Vous n'y êtes pas.
—Ah! s'écrie Henri, ce sont des petits chiens!
—Vous n'y êtes pas encore. Ce sont des renards.
—Ah! mais cela va nous amuser; nous n'en avons jamais vu de vivants.
Mon oncle a soulevé le couvercle d'une barrique et nous les avons vus dormant blottis les uns contre les autres. Ils sont très mignons; on dirait de petits ours en miniature; d'ailleurs, à l'inverse des oiseaux qui sont si laids en naissant, tous les quadrupèdes sont gentils. Malheureusement, mon oncle ne pourra pas les garder longtemps, car leur instinct carnassier se révélera bien vite; et les renards enchaînés en vieillissant deviennent très méchants et s'ils s'échappaient, mon Dieu! quelle hécatombe ils feraient de toute la gent emplumée!
Demain nous commencerons déjà nos excursions. Nous irons entendre la messe solennelle qu'une fois seulement Mgr l'évêque de Vannes célèbre chaque année au camp de Meucon.
Après-demain nous irons nous promener sur les grèves de Larmor, saluer le vieil océan et visiter la chaloupe de mon oncle La Protégée de Marie, avec laquelle nous devons faire plusieurs promenades en mer.
Au moment du dîner deux hôtes inattendus sont arrivés. Ma tante les a accueillis avec son amabilité habituelle tout en s'excusant de n'avoir à leur offrir que la fortune du pot.
D'ailleurs dans ce cher domaine de Kergonano, hospitalier par excellence, on ne s'effarouche pas facilement. L'hiver dernier, un vendredi soir, vers six heures, quatre chasseurs affamés s'abattent sur Kergonano pour demander à dîner et même à coucher, le ciel venant d'ouvrir toutes ses cataractes. Leur offrir un bon gîte ce n'était rien car Kergonano est grand, mais rassasier ces quatre ogres qui criaient famine, cela eût pu paraître compliqué à tout autre maître de maison que mon oncle; il ne s'embarrasse jamais!
Ma tante et mon cousin étaient absents depuis quinze jours et mon oncle était seul. Il va trouver sa cuisinière et lui dit: «Marie Jeanne, on peut manger les œufs à plusieurs sauces. Nous aurons donc un plat d'œufs au miroir, des œufs durs avec de la salade et une omelette sucrée au rhum; un plat de pommes de terre frites, à la maître d'hôtel, et l'excellent riz que je vois mijoter sur le fourneau. Avec cela nous ouvrirons deux boîtes de conserves: sardines à l'huile, homard, pour lequel vous ferez une bonne mayonnaise. Voilà le menu. Seulement le dessert est un peu maigre.»
—Monsieur, il y a toujours les quatre mendiants traditionnels, amandes, noisettes, etc…
—Oui, oui, qui trottent au milieu de quelques gâteaux secs, mais cela ne suffit pas pour orner la table. Voyons, combinons les choses. Dans la corbeille de milieu vous mettrez de la verdure: branche de laurier en fleur, branches de houx à perles rouges, branches de gui à perles blanches, ce sera un surtout superbe; et pendant que les chasseurs se chauffent et se sèchent je vais vous faire vos quatre corbeilles de table.
—Avec quoi? grand Dieu! murmura Marie Jeanne épouvantée.
—Envoyez de suite chercher verdure et mousse, et vous, apportez-moi des carottes, des navets, des oignons et des pommes, ces seuls fruits que nous ayons maintenant. Il ne reste pas une poire. Lavez comme il faut carottes et navets; que les carottes soient d'un beau rouge et les navets blancs comme neige.
Là dessus, mon oncle installe dans ses coupes une pyramide de carottes rouges, une pyramide de navets blancs, une pyramide d'oignons en robes de soie saumon, le tout discrètement voilé de mousse, aussi verte que fraîche, aussi fraîche que verte. Quant à la pyramide de pommes rosées, il se contenta de les saupoudrer de mousse. Ah! celles-là se montraient dans tout leur éclat.
«Vous mettrez une grosse moche de beurre en face d'un grand pot de confiture, et le dessert sera complet, le tout arrosé du bon vin de derrière les fagots et vous verrez que nos convives se lècheront les doigts jusqu'aux coudes et auront fait un festin des dieux.
Ce qui fut dit, fut fait.
Pendant le dîner trois des coupes improvisées intriguèrent fort les convives qui se demandaient in-petto quels pouvaient bien être ces beaux fruits qui leur paraissaient tout à fait inconnus.
Il n'y eut qu'à la fin du repas que mon oncle avoua sa supercherie, ce qui finit d'achever d'égayer ses hôtes et les obligea à rendre hommage à son ingéniosité.
On but à la santé de mon oncle, à la santé des chasseurs et ceux-ci, savourant devant un bon feu un cigare exquis et un verre de fine Champagne, déclarèrent qu'ils étaient les plus heureux des hommes et que tout était pour le mieux, dans le meilleur des mondes.
Le 21 août.
La messe au camp de Meucon m'a vivement impressionnée, je n'avais jamais vu pareil spectacle. Cette cérémonie a été imposante et l'office entendu en plein air, sur une lande sauvage, avait un cachet grandiose qui saisissait l'âme plus encore peut-être que tous les offices des plus belles églises. Les commandements militaires, la fanfare sonore des trompettes, et la voix profonde du canon répondant seuls à la parole du prêtre qui s'élevait douce et forte au milieu de ces troupes silencieuses, inspiraient au plus haut point la Foi et le recueillement. À l'issue de la messe, les manœuvres ont été parfaitement exécutées et après force saluts échangés avec les officiers, le général et Monseigneur, nous avons parcouru le camp. Les tentes des officiers nous ont semblé suffisamment confortables, et la soupe du soldat, très appétissante par la bonne odeur qui s'échappait des marmites.
Le 22 août.
Nous venons de faire une charmante promenade en mer. D'abord, nous passons la barre à Port-Navalo et tous les cœurs se comportent bien. Nous apercevons à gauche les immenses sables de la presqu'île de Quiberon, dorés par le soleil et qui rayent la mer d'un ruban étincelant; à droite, les deux îles d'Hœdic et de Houat, apparaissant comme deux points dans l'infini. L'île d'Hœdic est de peu d'importance, mais l'île de Houat, qui appartint jadis aux moines de Rhuys et qui fut à différentes époques prise par les Anglais, est plus considérable; elle a un fort pour la défendre. La petite garnison appelée à vivre sur ce rocher sauvage, loin de toutes les ressources de la civilisation, se trouve véritablement comme en exil, et cependant l'île de Houat est fort intéressante à étudier, au moins quelques jours.
C'est une petite république dans la grande, mais qui pourrait donner le bon exemple à celle-ci, car elle se gouverne à la mode des abeilles, toujours soumises à leur reine. Ici, le Roi ou le Président—comme on voudra—c'est le curé, qui cumule les fonctions de maire, juge de paix, entreposeur des tabacs et des boissons, et tout n'en va que mieux. J'engage nos libres-penseurs, qui se croiraient déshonorés de saluer un prêtre, à venir vivre pendant quinze jours seulement sous l'administration de cet excellent pasteur; s'ils sont de bonne foi, ils nous diront ensuite quel est le joug préférable: ou de celui du curé à l'autorité douce et paternelle, ou de celui des frères et amis aux fureurs communardes!
Mon oncle, qui a conduit bien des amis à l'île de Houat, nous a encore signalé une particularité de ce curieux pays, le débarquement des vaches qui viennent du continent. Ces quadrupèdes sont enlevés par un palan muni de fortes sangles emprisonnant leur corps. Pauvres vaches! rien ne peut rendre leur stupeur lorsqu'elles se sentent soulevées en l'air, leurs quatre pattes se raidissent, leurs yeux bêtes sortent de leur orbite, heureusement que l'opération n'est pas longue, elles ne tardent pas à toucher terre et à reprendre possession de leur plancher.
Après cette petite digression, continuons notre route car nous allons déjeuner à Méaban, une île inhabitée des hommes, mais toute peuplée de moutons et de lapins qui se régalent à belles dents du thym sauvage et du serpolet parfumé qui tapissent ce roc perdu dans les flots. Nous allions… mais l'homme propose et l'Océan dispose… Soudain, un nuage noir s'est levé à l'horizon et semble courir vers nous; des troupes de courlis tourbillonnent sur les vagues, de gros cormorans pêchent gravement aux creux des rochers, et les goélands, effrayés, agitent leurs grandes ailes et font retentir l'air de cris aigus. Il n'y a plus à en douter, un grain se forme et s'avance. Il est plus prudent de rentrer dans le golfe, maître Océan étant un camarade avec lequel il ne faut pas toujours badiner. Nous longeons, en regagnant la rivière de Vannes, l'écueil qu'on appelle communément le Mouton, le plus terrible de tous les courants dont ces parages abondent, et que les marins experts reconnaissent à la teinte des eaux. Le Mouton est blanc comme une toison de laine, mais il n'a rien de la douceur ni de la candeur de son homonyme, et ce sont, sans doute, les vagues blanchissantes et moutonneuses qui se précipitent tumultueusement dans son gouffre comme un troupeau indompté, qui lui ont fait donner son nom.
Telle est sa puissance que tous les bateaux, frêles ou forts, esquifs ou navires qui s'égarent dans ses courants, sont saisis de vertige et se mettent à tournoyer sur eux-mêmes comme un toton, s'enfonçant toujours davantage, jusqu'à ce qu'ils disparaissent complètement… Puis la mer se referme tout à fait, de nouveaux flots couvrent les anciens, qui s'adoucissent et se calment en s'éloignant, inconscients du drame horrible qu'ils viennent de jouer.
Nous avons fait la cuisine à bord et préparé un repas homérique; toutes les pattes, blanches ou brunes, ont prêté leur concours au cordon-bleu. On a épluché les légumes, taillé le pain et la viande: c'était un vrai plaisir déjà, mais qui s'est doublé lorsque la bonne odeur de la soupe et le grand air sont venus ouvrir à deux battants les portes de l'estomac. Après nous être lestés mieux encore que la chaloupe, nous avons filé sur Vannes, laissant derrière nous le joli bourg d'Arradon et quantité d'habitations de plaisance, modestes maisons, châteaux élégants, chalets découpés et dentelés. Ces derniers s'apportent en caisses, par morceaux, se montent et se démontent presque aussi facilement que ces jolis joujoux suisses, ces bergeries de carton qui ont bien amusé mon enfance. Nous avons encore salué Pen-Boc'h, la campagne des Jésuites, dont les vastes bâtiments et la gracieuse chapelle se mirent dans les cieux pendant que la pimpante nacelle qui promène de temps en temps les collégiens se mire dans les flots; Conleau, une maisonnette blanche, plantée dans le feuillage entre deux azurs, le ciel et l'Océan; le village de Séné, à moitié caché dans son nid de verdure; les Trois-Sapins, aujourd'hui représentés par un seul, et lieu favori où les Vannetais viennent prendre les bains; et enfin Vannes, encore dans le lointain, et se perdant dans la brume. Plusieurs chapeaux à l'eau nous donnent les émotions d'un homme à la mer; nous courons trois bords pour en repêcher un, plein de bonne volonté: quant aux deux autres, nous les abandonnons pour jeter les fondements de nouvelles îles. Le grain aperçu en mer s'est évanoui comme par enchantement; le soleil est merveilleux… cependant, on nous attend pour souper à Kergonano, et il serait bon de songer au retour; mais le courant et la brise se sont endormis ensemble, et, de ce train-là, dit mon oncle, nous pourrions faire quatorze lieues en quinze jours.
Nous sommes au repos le plus complet, à peine si notre esquif se balance; c'est le calme plat. Bientôt Phébus (style olympique), entouré de pourpre et d'or, descend à l'horizon et disparaît dans la mer. La nuit déploie ses voiles, et nous voyons se lever une à une toutes les étoiles dans les profondeurs du firmament. Le vent fraîchit mais il a tourné bout pour bout et nous renvoie en ville, et nous voilà luttant et courant des bords, dans notre chaloupe à moitié perdue et visible sur la plaine liquide, comme une noisette dans un bois sauvage. Mais que faire? Il faut prendre son mal en patience, l'Océan est toujours maître chez lui, d'ailleurs, il se montre bon prince ce soir, il est admirable et le ciel aussi, mille feux nous éclairent et la lune, ce doux soleil des nuits, verse sur nous ses plus tendres rayons. On sommeille d'abord, puis on cause, puis on chante, et toutes nos voix sonores, s'élevant dans le silence et le calme de la nuit et des flots, trouvent de nouvelles vibrations et des échos sans fin dans leurs profondeurs.
C'était ravissant!… Allons, voilà encore que je m'emballe; ma nature est enthousiaste, c'est incroyable, je vois tout en beau, en sera-t-il toujours ainsi?… Dieu le veuille car s'habituer à voir plutôt le bon que le mauvais côté des choses n'est-ce pas faire l'apprentissage du bonheur.
Il était trois heures du matin lorsque nous avons mis pied à terre. Nous venions de courir cent bords pour faire une lieue; mais c'est comme cela de toutes les parties de mer, en chaloupe à la voile. On sait à peu près quand on part, mais jamais quand on revient; et c'est justement cet imprévu qui devient l'attrait nouveau que j'aime par dessus tout; c'est un charme ignoré des plaisirs champêtres.
Vers quatre heures, nous faisions, bien doucement et sans bruit, comme des criminels, notre entrée à Kergonano, nous ne voulions pas réveiller les domestiques, la cuisinière surtout qui, pour garder prêt à servir, le souper cuit et recuit à nous attendre, avait dû, pendant plusieurs heures, allumer plus encore sa colère que ses fourneaux. Bref, le jour commençait à poindre, mais bien inutilement pour nous, car malgré les sourires de l'aurore, Morphée a tout de suite obtenu la permission de nous jeter ses pavots. Personne n'ira demain à la première messe, nous serons tous de grand'messe, et le curé sera enchanté de nous voir écouter avec recueillement son sermon en breton, auquel, hélas! nous ne comprendrons pas un mot.
Le 25 août.
Hier c'était une des grandes foires du pays; pour les paysans, une foire c'est une fête, c'est un plaisir aussi charmant pour eux, je suppose, qu'un bal pour nous. Nous sommes donc allés y faire un petit tour et prendre notre part de la joie générale, en compagnie de notre seigneur châtelain, et pendant que mon oncle, entouré des jeunes gens, examinait en bon agriculteur qu'il est, les nombreuses divinités égyptiennes qui couvraient la place, nous avons pu nous mêler au tohu-bohu des vendeurs, acheteurs, crieurs, bateleurs et charlatans: c'est un brouhaha inexprimable! Les uns arrachent les dents sans faire le moindre mal, au son de la musique qui étouffe les cris du patient; les autres vendent pour rien leurs orviétans merveilleux; ici l'on prédit l'avenir, là on fait parade des plus affreuses monstruosités; plus loin, de grands coups de tam-tam annoncent les vainqueurs du tir à la carabine ou les élus de la loterie, jeu plein de charmes et d'émotions où, pendant qu'on examine les beaux vases qu'on peut gagner, et qu'on décide son choix, la fortune vous adjuge un bâton de sucre d'un sou ou un verre de deux. On recommence avec rage; c'est le supplice de Tantale, on s'acharne après la capricieuse déesse qui reste sourde à vos conjurations, et finalement vide votre bourse sans remplir vos poches. Cependant l'enseigne ne ment point: on gagne toujours, quand on ne perd pas; le sire de La Palisse n'eût pas mieux trouvé. Nous en avons fait judicieusement la remarque, mais bien mal nous en a pris; la tireuse, indignée, se campant sur sa roulotte comme Hercule sur sa massue, nous a foudroyées du regard et de la parole par cette virulente apostrophe: «Pour des dames en robe de soie, vous n'avez pas d'esprit!» Eh bien, nous n'eussions jamais deviné cela, que de porter une robe de soie était une preuve d'intelligence, tout au plus une preuve de richesse, et encore… Si bien que nous n'avons pas été convaincues du tout. L'humanité est ainsi faite, voyant toujours les choses comme elle les aime et les désire, aussi sommes-nous restées persuadées que cette aimable marchande nous trouvait beaucoup trop d'esprit pour nous laisser prendre aux petits manèges de son industrie, qui consiste à plumer les gens de bonne volonté. Elle se vengeait par le seul moyen en son pouvoir, l'impertinence.
Ces messieurs venaient de nous rejoindre. Nous nous sommes amusés quelques instants encore de l'admiration et de l'ébahissement du bon peuple breton donnant tête baissée dans tous les pièges, mordant avidement à tous les hameçons tendus par les mains insatiables du lucre, et nous sommes partis nous répétant une fois de plus que la crédulité et la bêtise humaines sont de tous les temps, et que la campagne a ses badauds plus encore peut-être que la ville.
Aujourd'hui, après déjeuner, nous sommes allés jeter la seine dans la baie du Célino; la pêche nous offrait, des mulets exquis et des petits bars non moins bons, auxquels Dieu n'a pas prêté vie pour qu'ils devinssent grands. Quand on a senti le filet lourd et chargé, chacun s'y est mis de tout cœur, et rien de pittoresque comme de voir tout le monde à la besogne, les uns en simples costumes de bain, les autres en belles toilettes, tirer vivement la corde et battre l'eau derrière la seine pour empêcher les poissons de sauter par dessus et les retenir prisonniers. Avec l'instinct de la conservation qui caractérise tous les êtres, ces beaux mulets faisaient de vrais sauts de carpes pour regagner leur domaine, ou nous filaient entre les doigts comme des anguilles qu'ils ne sont pas, et ils avaient grandement raison de trouver qu'il fait meilleur frétiller dans l'eau que de sauter dans la poêle. Après avoir rempli les paniers d'une cinquantaine de beaux poissons, on a remis le fretin au large, et les joyeux pêcheurs, très fiers d'un tel succès, sont rentrés l'appétit bien ouvert, et tout disposés à manger leur part du butin.
Le 27 août.
Nous avons passé hier une charmante journée au Rohello. Nous y sommes arrivés quinze seulement pour dîner, excusez du peu! Mais il en est de l'hospitalité bretonne comme de l'hospitalité écossaise: on a beau en user, les hôtes aimables qui vous reçoivent ne trouvent jamais qu'on en abuse!
On a joué à toutes sortes de jeux, on a fait de la musique, mais on a surtout dansé et le classique quadrille et la polka légère. Maman aux doigts infatigables, surnommée peut-être un peu irrévérencieusement par mon petit cousin Jules, madame l'Orchestre, ne demandant pas mieux que de nous amuser, a joué du piano presque tout le temps, aussi la lune promenait-elle depuis longtemps son char vaporeux, lorsque les mamans ont donné, au grand regret de la jeunesse, le signal du départ. Notre nature insatiable est ainsi faite, que plus elle a et plus elle veut avoir.—Une journée de plaisir ne nous suffisait plus et nous trouvions la soirée trop courte.—Pour revenir, le temps était admirable fort heureusement, plein de douceur et de clarté, ce qui nous rassurait un peu et permettait à nos chevaux de prendre le bon endroit lorsque le chemin de traverse, qui dure une lieue, ne semblait plus praticable qu'aux chèvres.—Du reste, dans ce beau Morbihan, la terre classique des monts et des vaux, du granit et de la bruyère, il y a encore une foule de chemins où piétons, cavaliers et carrosses, montent et descendent sans savoir comment.
Le 28 août.
Nous avons enfin demandé grâce aujourd'hui, car une fatigue ne chasse pas l'autre, comme les clous. On s'est doucement promené dans les beaux bois de Kergonano, restés verts et feuillés comme au printemps. La chasse aux geais et aux écureuils a entraîné les intrépides; le billard, le trictrac (encore un jeu qui s'en va), le damier, les cartes et tutti quanti, ont offert leurs distractions aux plus tranquilles; chacun s'est retiré de bonne heure dans ses appartements et l'horloge du château a sonné minuit dans le silence.
Le 29 août.
Nous avons encore fait aujourd'hui une ravissante promenade en mer, mais, cette fois, au lieu de visiter des bords fleuris et habités, nous avons abordé les îlots déserts du Morbihan, dont les monticules foncés percent faiblement les flots verts et ressemblent de loin à des taupinières dans un pré. En nous voyant envahir leur domaine, les lapins qui, sans songer à mal, broutaient leur serpolet au soleil, sont bien vite rentrés dans leurs garennes; mais les moutons n'ont pu en faire autant, et le premier qui nous a aperçus a entraîné toute la bande, à la façon des moutons de Panurge, c'est le cas de le dire, dans une course folle, c'était une vraie déroute… Pour le coup, ils tournaient dans un cercle vicieux ces malheureux moutons, car, après avoir fait deux ou trois fois le tour de l'île, pour nous fuir encore, ils n'ont trouvé d'autre moyen que de recommencer.
Le 31 août.
Aujourd'hui nous savourons tranquillement nos souvenirs. Hier nous avons fait une excursion aussi pieuse qu'intéressante: notre pèlerinage à Sainte-Anne. Une véritable basilique a remplacé l'antique chapelle si modeste par ses proportions, si grande par la Foi et jadis vénérée de nos Pères. Tout a été transformé sous l'inspiration du Ciel. «Le désert même a fleuri».
C'est le 8 août 1877 qu'eut lieu la consécration solennelle, présidée par sept évêques, un archevêque, et un cardinal, Mgr Saint-Marc, du nouvel édifice que nous admirons aujourd'hui: une œuvre d'art dans les grandes lignes comme les plus petits détails. Partout sur les chapiteaux des colonnes, les confessionnaux, les autels jusqu'aux voûtes qui sont à compartiments et à cinq clefs pendantes, une végétation fantaisiste de sculpture produit le plus grand effet.
Les vitraux sont de valeurs inégales, cela dépend des personnes qui les ont donnés, chacun fait ce qu'il peut et aux yeux de Dieu n'ont-ils pas la même valeur… Il y en a de superbes et tous retracent les principaux faits de l'histoire de sainte Anne et du pèlerinage.
Le grand autel surmonté d'un riche retable est magnifique, les marbres de cet autel y compris les degrés ont été offerts par Pie IX—c'est un don unique puisque ces marbres proviennent de l'Emporium où ils avaient été transportés à l'époque de Titus et de Donatien.—Les ex-voto ne se comptent plus; que de grâces reçues et que de souvenirs reconnaissants ils rappellent!
Après avoir prié devant la statue miraculeuse nous nous sommes rendus à la fontaine de l'Apparition, ainsi appelée, parce que c'est là que sainte Anne se montra pour la première fois à Nicolazic et que jaillit la source miraculeuse contenue aujourd'hui dans un bassin de granit[3]. Nous aussi nous avons voulu boire quelques gorgées d'eau à cette piscine salutaire où tant de malheureux sont venus retrouver la santé de l'âme et du corps.
Nous avons donc traversé le Champ de l'Épine où le paysan Nicolazic déterra, en 1625, la statue de sainte Anne et s'arrêta à l'emplacement même de la Scala santa, construite depuis par l'ordre et aux frais de Louis XIII. La Scala est une chapelle ouverte, située à la hauteur d'un premier étage au-dessus d'un porche. Des deux côtés montent des galeries couvertes qui aboutissent à un palier central, duquel s'élève un autel où l'on dit la messe les jours de grandes solennités. L'escalier nord se termine par une colonnette de marbre renfermant un fragment de la colonne de Flagellation; il ne se monte qu'à genoux, en mémoire sans doute de la Scala santa de Rome, cet escalier de marbre blanc tyrien, provenant du palais de Pilate et que franchit Notre Seigneur, lorsque le Gouverneur le fit appeler pour entendre sa sentence; depuis des siècles ces marches sacrées couronnées d'un autel, ne se montent qu'à genoux.
Nos dévotions terminées et nos souvenirs achetés nous sommes allés déjeuner à l'hôtellerie de l'Ecu de France. Cette hôtellerie est très ancienne, elle remonte aux premières années des pèlerinages et a été, pendant près de deux siècles, le principal hôtel de la localité.
C'est là, jusqu'à la Révolution, que sont descendus les plus illustres pèlerins de Sainte-Anne.
À côté de l'hôtellerie nous avons visité, avec le plus grand intérêt la maison de Nicolazic.
C'est dans cette maison que, à différentes reprises, sainte Anne apparut à son serviteur et lui parla. C'est là qu'eut lieu sa dernière apparition, dans la nuit du 7 au 8 mars 1625.
À Sainte-Anne par exemple on est assailli de mendiants mains tendues pour recevoir un pauvre petit sou, c'est le revers de ce beau pèlerinage: des haillons et des infirmités. Comme maman en témoignait son étonnement à mon oncle, celui-ci répondit: «C'est vrai et c'est le cas de rappeler le mot de Taine: La guenille humaine est ici la plus hideuse que j'aie jamais vue, disait-il, en parlant des bas quartiers de Londres.» Eh bien! il en aurait dit autant s'il avait vu le rebut de la race bretonne à travers les loques de ses miséreux. Ce sont les jours de fête aux noces, aux pardons qu'on peut encore les voir de près. Aux pardons ils vous importunent de leurs quémanderies, mais aux noces ils sont tout à la joie; là ils ont droit de cité, la coutume existe toujours de les y convier.
Après le repas des mariés et des invités, la table est de nouveau servie pour tous les pauvres qui veulent s'y asseoir. On les voit passer par groupes nombreux, leurs misérables vêtements contrastent singulièrement avec les riches costumes du pays et le bon peuple breton les accueille, leur sourit même, donnant ainsi l'exemple de la plus parfaite confraternité.
De loin en arrivant au Champ des Martyrs on aperçoit une élégante colonne dorique de granit bleu que surmontent un globe et une croix.
Derrière cette colonne s'ouvre une longue avenue de sapins, à l'extrémité de laquelle se trouve un vaste enclos entouré de deux rangées d'arbres verts et fermé par des haies. Dans le fond apparaît la chapelle expiatoire construite dans le style grec. Elle est rectangulaire et compte quarante-cinq pieds de longueur sur vingt de large.
La façade est un portique d'ordre dorique à quatre colonnes monolithes extraites des carrières de Saint-Malo. On y arrive par quinze marches; le fronton porte cette inscription:
In memoria æterna erunt justi. La mémoire des justes est éternelle.
Au-dessus de la porte d'entrée de la chapelle on lit ces mots:
Hic ceciderunt. C'est ici qu'il tombèrent.
La chapelle expiatoire occupe donc l'emplacement même de la fosse où tombaient les victimes. La chapelle n'a qu'une fenêtre, elle est au fond de l'édifice. Une grande croix est dessinée dans les vitraux. L'intérieur n'offre rien de remarquable, on devait en orner les murs de fresques; de même, à l'extérieur on comptait remplacer les haies par des grilles mais, dans un pays qui change continuellement de gouvernement, tous les plans non exécutés de suite restent… en plan.
Le Champ des Martyrs fait naître un sentiment de recueillement, de profonde tristesse. Après tant d'années écoulées, son aspect est désolé; la solitude et le silence qui l'enveloppent pèsent sur les cœurs comme un linceul. On sent qu'il portera toujours le deuil du passé… Dans le long frémissement des grands arbres solitaires qui l'entourent, dans ces voix mélancoliques de l'air, l'âme croit entendre encore les dernières plaintes de la souffrance, l'adieu suprême des mourants!… Oui, c'est dans ce champ, sacré pour tous maintenant, qu'une grande partie de la noblesse bretonne et française est venue expirer et sceller de son sang sa fidélité à son Dieu et à son Roi. Mais ce n'est pas mourir que de s'éteindre dans la gloire, et le nom de ces héros s'éternisera sur la terre comme leur âme s'est immortalisée aux Cieux!
C'est encore au milieu de cette vallée marécageuse et profonde, que domine le temple que nous voyons, qu'eut lieu, entre Jean de Montfort, dit le Vaillant et Charles de Blois, la bataille qui mit fin à la guerre de succession du duché de Bretagne. Du Guesclin y fut fait prisonnier. Olivier de Clisson, son frère d'armes, y perdit un œil et Charles de Blois la vie.
Oui, c'est bien en marchant sur cette terre bretonne pétrie de cendres et de souvenirs qu'on peut s'écrier: «Nous foulons à nos pieds la poussière des ancêtres».
Oui, il s'est battu partout et à tous les âges ce peuple guerroyant, indomptable et entêté qui pendant si longtemps ne voulut point renoncer à sa nationalité et se fondre avec la France.
La Chartreuse s'appelait autrefois Saint-Michel du Champ. Elle avait été bâtie par Jean de Montfort en reconnaissance de la victoire qu'il avait remportée sur Charles de Blois dans la vallée de Kerzo, l'an 1364. Cette église collégiale sous le vocable de Saint-Michel avait été élevée sur l'emplacement même où Jean de Montfort avait campé et où il avait fait enterrer ses morts. Huit chapelains et un doyen y furent installés. Ils avaient pour mission de célébrer à perpétuité des messes pour le repos de l'âme des victimes de cette terrible guerre. Jean de Montfort fit en outre bâtir près de l'église Saint-Michel une grande salle où devait se tenir le jour anniversaire de la bataille qui l'avait rendu seul duc de Bretagne, l'assemblée générale des chevaliers de l'Hermine, ordre institué par lui, au lendemain de la victoire, afin de s'attacher les gentilshommes du parti de Charles de Blois. C'est dans cette salle que le duc conférait l'ordre aux nouveaux Chevaliers. Après avoir reçu leur serment de fidélité, il leur passait au cou un riche collier d'or formé de deux chaînes, réunies à leurs extrémités par des couronnes ducales qui avaient une hermine passant. Ces colliers, récompense du dévouement personnel, ne pouvaient être légués. Les héritiers des Chevaliers décorés de l'ordre de l'Hermine devaient faire remettre les colliers au doyen des chapelains, afin qu'ils fussent utilisés pour l'ornementation des autels de l'église collégiale.
Après avoir été desservi plus d'un siècle par des chapelains séculiers,
Saint-Michel du Champ fut confié aux Chartreux par le duc François II.
Le nombre des religieux fut fixé à treize, par une bulle du pape Sixte
IV en date du 21 octobre 1480.
Les Chartreux occupèrent ce couvent jusqu'en 1791 époque à laquelle ils furent obligés de s'exiler; leurs biens furent vendus, leur bibliothèque, riche de trois mille volumes, fut transportée dans la ville d'Auray où elle se trouve encore aujourd'hui, aussi bien que les belles boiseries des stalles de leur chapelle, qui sont à Auray à l'église des Cordeliers. Tous leurs biens furent vendus quatre-vingt-quatorze mille livres et rachetés, en 1810 par M. Deshayes, curé d'Auray, et M. Le Gal, vicaire général du diocèse. On établit alors dans l'ancien couvent une institution de sourds-muets. Un peu plus tard, cet établissement fut confié aux Sœurs de la Sagesse qui y installèrent également un pensionnat de jeunes filles et ma grand'mère maternelle y fut élevée.
Elle m'a souvent raconté qu'un soir d'hiver par une nuit profonde et lugubre, quelques instants avant le souper de huit heures, et pendant qu'on faisait à la chapelle un sermon sur le malheur des réprouvés, un orage épouvantable éclata tout à coup, et le tonnerre tomba sur la chapelle qu'on vit instantanément toute en flammes! «Je te laisse à penser, ajoutait ma grand'mère, la stupeur des élèves, déjà bien saisies par tout ce qu'on disait d'effrayant. C'était à croire que l'enfer venait de surgir sur la terre à la parole du prédicateur. Toutes les élèves s'étaient jetées le visage contre terre. L'incendie était commencé et le tumulte à son comble. On les fit sortir en toute hâte, mais plusieurs jeunes filles étaient évanouies, ce qui augmentait encore la confusion. Ah! quoique bien jeune alors ce souvenir s'est gravé à jamais dans ma mémoire. Je me rappellerai toujours mes impressions, à ce moment, les battements précipités de mon cœur; mon effroi pendant que le feu, se tordant comme un serpent monstrueux, déroulait ses anneaux tout autour de nous… On essayait cependant de le comprimer, mais en vain, il avait déjà dévoré la moitié du clocher, et ses langues ardentes venaient lécher tout le pensionnat! On n'avait alors que des moyens très imparfaits: les secours sérieux ne pouvaient venir que d'Auray et l'on attendit longtemps.
Bref, le désastre fut grand et devint l'événement de toute la contrée. Plusieurs élèves des environs retournèrent chez leurs parents pendant les quelques jours d'horrible désordre qui suivirent, mais je n'eus point ma part de ces vacances imprévues et nullement annoncées dans le prospectus. Je n'avais pas ma famille sous la main pour y rentrer et il fallait plusieurs jours pour se rendre d'Auray à Dinan, pour faire cette longue route, qui aujourd'hui finit si vite sur l'aile de la vapeur.»
Jadis, du temps de ma bonne grand'mère, le cloître que nous avons visité orné, de tableaux racontant la vie de saint Bruno, était l'œuvre originale de Lesueur, mais depuis le Gouvernement a repris ces toiles d'un grand prix pour les placer dans ses musées, et il a bien fait, car les copies sont déjà fort endommagées en maints endroits, par l'humidité.
Les ossements des nobles victimes de Quiberon demeurèrent enfouis au Champ des Martyrs jusqu'en 1814, époque à laquelle M. Deshayes les fit transporter dans un caveau de la Chartreuse.
Le duc d'Angoulême, étant venu visiter ces lieux remplis de souvenirs et sacrés par le malheur, conçut le dessein d'élever un monument par souscription nationale. Cette idée fut acceptée avec enthousiasme, et le 15 octobre 1829 eut lieu l'inauguration du monument comprenant la chapelle expiatoire au Champ même des Martyrs et la chapelle sépulcrale de la Chartreuse. Cette solennité eut un grand retentissement, le ministre des cultes y était représenté par le comte de Chazelles, préfet du Morbihan.
On lit sur le fronton du portique d'entrée de la chapelle cette inscription:
Gallia mærens posuit. La France en pleurs l'a élevé.
La chapelle expiatoire de la Chartreuse est un édifice sévère, imposant, entièrement revêtu, à l'intérieur de marbre blanc et noir, digne enfin des cendres qu'il renferme. Sur le frontispice de ce temple, où l'on a gravé: In memoria æterna erunt justi, on aurait pu ajouter, comme aux Thermopyles: «Passant, va dire à nos neveux que nous sommes morts ici en défendant leurs saintes lois.»
Le monument intérieur, dessiné par Alexandre Fragonard, long de treize mètres sur neuf de large, exécuté par M. Caristie, est construit en marbre blanc.
Le mausolée est également dû au talent de M. Caristie, il est composé d'un haut stylobate supportant un cénotaphe qui repose sur un triple socle de marbre noir. Les tympans du cénotaphe représentent le premier en face de l'entrée de la chapelle, la Religion déposant une couronne sur un tombeau, avec cette inscription au-dessus:
Quiberon juin M D C C X C V
Le second sur le côté opposé représente Mgr de Hercé en profil dans un médaillon surmonté d'une croix et soutenu par des anges. On voit encore la descente des émigrés à Carnac; Mgr le duc d'Angoulême priant sur les ossements des victimes le 1er juillet 1814 et Mme la duchesse d'Angoulême posant la première pierre du mausolée le 20 septembre 1823. Le dais du sarcophage fait ressortir sur deux petites faces les principaux chefs de l'expédition. Les bustes du comte de Soulanges et du comte de Sombreuil se trouvent au-dessus de la porte du caveau funèbre. Les grands côtés du dais du sarcophage sont ornés de bas-reliefs; celui de droite représente le débarquement de l'armée royale dans la baie de Carnac, avec cette date XXVII juin M D C C X C V et cette inscription.
Perierunt fratres mei omnes propter Israël. Tous mes frères sont morts pour Israël.
Le bas-relief de gauche représente Gesril du Papeu se jetant à la mer malgré les Anglais pour revenir se constituer prisonnier.
On lit au-dessus:
In Deo speravi, non timebo. J'ai espéré en Dieu, je ne craindrai pas.
Le stylobate dont un côté fournit l'entrée du caveau est couvert sur les trois autres des noms des victimes au nombre de neuf cent cinquante-deux; environ deux cents de ces nobles victimes furent tuées dans les combats. Les autres ont été fusillées à Quiberon, à Vannes et à Auray.
Leurs noms sont encadrés dans des guirlandes de cyprès. Au-dessous on lit ces inscriptions en latin qu'un nouveau bachelier ès-lettres tout fier de son savoir me traduit:
Vous recevrez une grande gloire et un nom éternel: Précieuse devant
Dieu est la mort de ses saints.
Au-dessus de la porte du caveau se trouve leur titre de gloire:
Pour Dieu et pour le Roi indignement immolés.
À l'intérieur du stylobate une inscription nous apprend que là est le tombeau des royalistes et l'ossuaire des martyrs:
«Courageux défenseurs de l'autel et du Trône,
Ils tombèrent martyrs de leurs nobles efforts.
Quel Français pénétré des droits de la couronne
Ignore ce qu'il doit à ces illustres morts?»
Les fenêtres sont ornées de vitraux. La voûte est étoilée et fleurdelisée et porte au centre l'écusson de France.
Une porte de fer, dont le gardien sourd-muet tient toujours la clef, s'ouvre au pied du monument… Un caveau profond, immense, est là, renfermant pêle-mêle, des centaines de morts. On n'entrevoit cet ensemble lugubre qu'à la lueur vacillante d'une faible lanterne promenant autant d'ombre que de lumière. On se penche un instant dans le vide et cela fait frissonner. Ah! mon Dieu, quel horrible spectacle que cette montagne d'ossements blanchis!… Quel sujet d'épouvante et de méditation que cet amas de cendres et de poussière!… Quelle affreuse vision que celle des œuvres de la mort!… Ah! c'est assez!… Revenons à la chapelle et examinons les grandes plaques de marbre du monument où sont inscrits en lettres d'or tous les noms chers et glorieux qu'on a pu recueillir. Combien j'en retrouve de parents et d'amis de ma famille!… Oui, les voilà par centaines, les noms de ces preux dont le sacrifice fut une offrande et l'échafaud un autel; les noms de ces braves qui se battirent héroïquement jusqu'à la mort, dans cet abominable piège où les avaient attirés ennemis et amis, Français et Anglais. Traqués du côté du continent par les révolutionnaires, qui fermaient tous passages, de l'autre côté par la mer et les fils de la perfide Albion, qui sous prétexte de les secourir et de tirer sur les bleus, massacraient les blancs, toute fuite était impossible. Il fallait se rendre mais personne ne voulait être pris vivant! On se défendait en désespéré. Pour mettre fin à ce carnage, le général Hoche promit de faire grâce à ceux qui se rendraient…
Nous savons si l'on tint cette promesse et si le Comité du Salut Public ratifia cette parole! Aussi cette page sanglante du 27 juin 1795 ne peut-elle s'écrire qu'avec des larmes, puisque toutes les victimes échappées au combat furent plus tard conduites à la fusillade. Tous les malheurs comme toutes les gloires se résument dans le souvenir de Quiberon. Il y eut des faits monstrueux, des horreurs calculées, que la plume se refuserait de retracer, si l'histoire, juste et vengeresse, ne commandait la vérité, tout autant pour flétrir le mal que pour couronner le bien.
Un trait entre beaucoup. On nous l'a raconté sur les lieux mêmes; mais il a été rapporté aussi par Nettement, écrivain sincère et vrai, si jamais il en fut:
À la sortie de ce désastre sans précédent, le général L. M… (je tais son nom, quoiqu'on ne l'ait pas oublié) remarqua parmi ces émigrés, auxquels on avait promis la vie sauve s'ils se rendaient, un jeune homme plein de douceur, d'intelligence et de talent. Il dessinait parfaitement. Le général, qui avait besoin d'un bon crayon pour lever les plans du pays accidenté qu'il parcourait, l'attache à son état major. Pendant quinze jours, il l'a sans cesse près de lui pour ses travaux. Ce jeune homme dîne à sa table et fait la conquête de tous les officiers. Personne ne doute de sa liberté; la vie, d'ailleurs, on la lui doit. Le seizième jour, à la fin du dîner, le général qui a fini de lever ses plans, propose lui-même un toast à la santé du jeune artiste; on n'est pas encore sorti de table, lorsque deux soldats paraissent…
—C'est pour monsieur, dit le général, qui sourit en désignant l'émigré.
On le fait descendre, et là, dans la cour, sous les fenêtres de l'appartement où cet horrible général boit encore, on le fusille!…
On ne fusillait pas au-dessous de seize ans. Un jeune émigré les avait depuis quelques jours seulement.
—N'accusez que quinze ans, lui dit-on, et vous serez gracié.
—Non, jamais, répondit-il; pas même au prix du plus léger mensonge je ne voudrais racheter ma vie.
Et cet héroïque enfant meurt avec le courage que nos immortelles croyances peuvent seules donner. Oui, pendant cette ère douloureuse, les plus sublimes vertus côtoyèrent les plus épouvantables crimes; le Bien et le Mal se tinrent constamment par la main, car il n'y avait plus de milieu, les hommes devenant, par la force même des choses, des héros ou des monstres. Cette immense baie de Quiberon, que l'ange des solitudes habite tout entière, cette plage aride et désolée comme les sables du Sahara jusqu'à cette époque, but tant de sang alors, que depuis elle se couvre chaque année, au printemps, d'une moisson toute particulière et inconnue ailleurs. De son sein fécondé jaillissent des milliers d'églantiers nains d'un rose pâle et mélancolique comme les dernières teintes de la vie qui s'échappe, d'un arôme doux et pénétrant comme les parfums de l'âme qui s'envole aux Cieux!
Le 31 août.
Nous venons de faire une longue promenade à cheval, mais il y avait de la mélancolie dans l'air comme dans les cœurs, on sent que les adieux sont proches…
Le 1er septembre.
Nous parlons cette après-midi, et hier soir nous avons terminé cette délicieuse moitié des vacances par une saynète à deux personnages: En Wagon.
Les acteurs ont eu un grand succès, et mon frère Henri, qui s'est donné beaucoup de mal, à ce qu'il prétend, pour éclairer les coulisses, porter les costumes et mettre en place les quatre fauteuils qui représentaient le wagon, a-t-il voulu en avoir sa part.—En regagnant nos chambres, il m'a glissé à l'oreille, mais d'un ton qui commandait l'éloge: «C'est que nous avons joliment bien joué notre pièce, qu'en dis-tu?—Comment! toi aussi? mais tu ressemblais, dans tes évolutions, à la cinquième roue, ou plutôt, à la mouche du coche.» Il s'est fâché tout rouge de ma réponse, et je l'ai quitté en songeant au bedeau qui avait sonné l'admirable sermon de Massillon, sur le petit nombre des élus.—Avons-nous bien joué! m'a dit orgueilleusement Henri.—C'est moi qui l'ai sonné, répondait magistralement le bedeau.
Le 3 septembre.
Je viens d'avoir la joie d'embrasser mes grands-parents et mon petit frère après dix mois de séparation! Quelle bonne journée! et n'est-ce pas la meilleure des vacances pour le cœur?
Hélas! voilà déjà la moitié de notre bon temps écoulée, mais un mois encore de nouveau et d'imprévu, quel horizon!… pour une pensionnaire. Au couvent, l'année, sous le rapport de la variété, passe comme un jour: l'aurore ramène les mêmes travaux, le midi les mêmes récréations, la nuit l'heure régulière du repos.—Après un an de pension on peut dire qu'on a vécu un jour, et l'on a beau feuilleter sa mémoire, les pages sont restées blanches; tandis qu'après un mois de vacances seulement, c'est bien différent, on peut croire qu'on a vécu toute une année, et par le nombre, la variété des faits accomplis, et par les doux souvenirs qu'ils laissent.
Mes chers grands-parents partent demain matin pour Saint-Nazaire, emmenant leurs petits-fils. Quant à moi, comme je deviens la seconde ombre de maman pendant les vacances, je vais la suivre à Nantes, où nous allons rester vingt-quatre heures, le temps de faire nos adieux et de serrer la main à de bons amis qui quittent la Bretagne, sans espoir prochain de retour; ils vont se fixer dans le Midi. Nous irons ensuite passer une semaine à six lieues de Nantes chez des parents dans une jolie campagne aux environs de Vallet.
Tout chemin mène à Rome, dit-on, et à Saint-Nazaire aussi, de sorte que je ne me plains pas du tout de prendre le chemin des écoliers pour rejoindre mes grands parents et mes frères.
Le 6 septembre.
Je connaissais peu les amis de maman, aussi mon cœur aurait-il dû se trouver bien libre et presqu'indifférent pendant cette dernière heure qui précède le départ, alors que les lèvres prononcent les plus tendres paroles, que les mains se serrent avec tant d'empressement, que les yeux, brillants de larmes et d'affection, se suivent et se cherchent encore lorsque la locomotive est déjà en marche: oui, j'aurais dû me sentir fort dégagée de ces pénibles impressions; point du tout, j'étais très émue aussi, moi: je comprenais, pour la première fois de ma vie, que ces adieux sincères, emportant tout un passé pour le cœur, ne renfermaient que l'inconnu pour l'avenir. Et l'inconnu, c'est sans doute l'espérance, mais ça doit être plus souvent la déception…
Ah! que de tristesses renfermées dans ce seul mot: Adieu! Il me semble le plus amer de tous.
Nous voici donc arrivées, aux Granges: une vieille propriété de famille, habitée par mon grand-oncle Benjamin et sa fille Francine, ma tante à la mode de Bretagne. Il y avait quinze ans que maman ne les avait vus et moi je ne les connaissais pas.
Le jour même de notre arrivée nous avons visité la maison et les jardins et le soir en nous couchant, maman m'a mise au courant de cet intérieur à part. «Rien ne me paraît changé dans cette antique demeure, m'a-t-elle dit. Elle passe immuable à travers le temps. Les choses sont donc restées à peu près telles que je les ai connues. Ce sont toujours les mêmes meubles, un peu plus usés, les mêmes boiseries, un peu plus vermoulues, la même vaisselle un peu plus fêlée. Quant aux gens, c'est différent; ma cousine Francine qui a doublé le cap de la quarantaine, était alors une grosse réjouie de vingt-cinq ans, fraîche et rose. Ayant perdu sa mère de bonne heure, ma cousine s'est consacrée à son excellent père. Elle est, à mes yeux, un modèle accompli de la piété filiale; quant à mon oncle qui est né aux Granges et qui mourra aux Granges comme son père, son aïeul et son bisaïeul (ils sont d'une race qui tient à se figer dans ses domaines), quant à ton grand-oncle, dis-je, qui a 84 ans passés, il aime à faire parade de ses années, sans omettre le jour, l'heure et le quantième de sa naissance. C'est par vanité: la coquetterie est, paraît-il, de tous les âges. Après avoir soufflé aux jeunes de se rajeunir, elle pousse les vieux à se vieillir; toujours par pure prétention afin qu'on dise: Ah! qu'il est bien conservé.
L'an dernier mon oncle reçoit une dame des environs qui vient lui faire visite, sans le savoir, le jour anniversaire de ses 83 ans. Elle le félicite sur sa bonne mine, sur sa brillante santé. «J'accepte vos compliments, chère Madame, répond mon oncle le sourire aux lèvres, car je suis dans ma 84e année.» Il y était tout juste depuis deux heures mais il aurait pu y être depuis onze mois et c'était avec le sentiment d'une orgueilleuse coquetterie qu'il s'était empressé de substituer le 4 au 3.
La famille prétend que mon oncle ne vieillit pas, moi au contraire, a continué maman, je le trouve cette fois aussi changé au physique qu'au moral; mais c'est toujours la crème des hommes, un brave cœur, vivant en paix avec lui-même et avec les autres. Il est la courtoisie et l'amabilité en personne, c'est le type de l'ancienne politesse française qui se perd de plus en plus, et à laquelle la génération actuelle ne comprend pas grand'chose.»
Comme nous n'avions pas envie de dormir, maman m'a raconté quelques historiettes très réjouissantes. En voici une qui date de la première jeunesse de mon grand-oncle:
À cette époque lointaine, le voisin le plus rapproché des Granges était un mylord anglais, un original aussi; à eux deux, ils faisaient la paire.
Dans ce temps-là, le chien favori de mon oncle s'appelait Mylord et ce nom il le répétait vingt fois par jour. Mylord avait ses grandes et petites entrées dans la maison, il était admis à l'honneur de ronger les os et de lécher les assiettes dans la salle à manger. Il avait également le droit de s'allonger devant le foyer du salon l'hiver, et de prendre pour lui le meilleur de la flamme. L'Anglais et mon oncle étaient très liés alors; et chaque fois que mon oncle sifflait son chien et l'appelait Mylord, l'Anglais bondissait d'indignation. Shoking! Shoking!
Un jour n'y tenant plus il s'écria: «Mylord, toujours Mylord, eh bien, si vous donnez à votre chien le nom de Mylord, moa appellerai le chien à moa Charl's X, oui Charl's X.» Et cela arriva ainsi. Donner à un chien un nom vénéré, le nom du dernier Roi de la Branche Aînée, n'était-ce pas un crime de lèse Majesté! Mon oncle le pensa et blessé dans ses plus chères convictions, lui le défenseur du trône et de l'autel, il cessa toute relation avec l'étranger.
Un jour, il est invité à un dîner de cérémonie où une place d'honneur près de la maîtresse de maison lui avait été réservée.
On sert un saumon d'une fraîcheur exquise; chacun trouve un compliment flatteur pour cet excellent mets. La maîtresse de maison, se tournant vers mon oncle, lui dit en souriant:
«Est-ce aussi votre avis?
—Comment donc! Madame, certainement. Poisson délicieux, faisandé à point.»
Une autre fois, il va correctement rendre une visite de noces qui lui avait été faite la semaine précédente. Il est reçu par la mère du jeune homme et les nouveaux époux, qui doivent habiter avec elle. Il faisait très froid et un bon feu de chêne brillait dans l'âtre.
Après les compliments d'usage mon grand-oncle termina ainsi son petit discours. «Ah! chère Madame, comme je vous félicite d'avoir une belle-fille, quel charme, quel agrément cela va donnera votre intérieur, car enfin il faut bien le reconnaître: deux bûches n'ont jamais fait de feu, mais trois bûches… mais trois bûches, c'est bien différent!»
La châtelaine et le jeune ménage ont dû être flattés de la visite et de la comparaison.
Il y a plusieurs années mon grand-oncle, fut passer une quinzaine à Nantes chez une de ses nièces. On était en hiver; il se faisait faire grand feu dans son appartement. Au bout de dix jours il pria sa nièce de passer dans sa chambre ayant une communication importante à lui faire. «Ma bonne amie, je vais bientôt partir, dit-il, et depuis plusieurs jours je me pose un problème que je ne puis arriver à résoudre seul.
—Quoi donc mon oncle?
—J'aime à avoir bon feu dans ma chambre, tu le sais, mais ne voulant pas à chaque instant m'occuper de l'entretenir, je tiens à ce qu'il soit un peu enterré dans la cendre, la bûche particulièrement; eh bien! ma chère amie, quand je rentre tous les matins de ma petite promenade, je trouve bon feu mais pas de cendre et je suis sûr qu'il y en avait la veille au soir. Voilà une semaine que je creuse cette question.—En ma qualité de gentilhomme campagnard j'ai examiné le bois.—Il est excellent, c'est du chêne qui doit faire de la cendre; j'ai examiné le tuyau de la cheminée, supposant qu'il était peut-être construit de manière à faire envoler cendre et fumée ensemble par-dessus les toits, mais non il est coudé.
J'ai fini par me demander si le soufflet n'était pas le grand coupable et s'il n'absorbait pas la cendre dans ses replis intérieurs, j'ai tâté le cuir, sondé le tube, il se gonfle d'air et voilà tout. Et maintenant, continua mon grand-oncle, peux-tu me donner le mot de cette énigme qui me met l'esprit à la torture depuis huit jours?
—Oui, mon oncle, le sphinx va parler. Le mot de l'énigme, demandez-le tout simplement à ma cuisinière, elle vous le dira.
—Tu plaisantes.
—Pas le moins du monde, la cendre, comme la plume et les os, fait partie de ses petits bénéfices, et voilà pourquoi, chaque matin, en dressant le feu dans les cheminées elle l'enlève si complètement. Cher oncle, je regrette que vous n'ayez pas parlé plus tôt, il n'y avait qu'un mot à dire, mais soyez tranquille, dorénavant votre bûche restera enfouie dans la cendre.
Peu de temps après son retour aux Granges mon oncle pria Francine de lui faire acheter deux ou trois feuilles de papier à lettre grand format, du papier ministre.
—Une lettre de cérémonie! À qui voulez-vous l'écrire, cher père?
—Au préfet de mon département.
—Et pourquoi?
—Pourquoi, pourquoi, et voilà je suis tourmenté… je n'ai plus la conscience tranquille…
—Ciel! vous m'effrayez, cher père. Qu'arrive-t-il donc?
—Il arrive que pour arroser ma prairie, tu le sais, j'ai détourné, je pourrais même dire que j'ai capté le ruisselet qui parcourt notre propriété.
—Eh bien, vous en aviez parfaitement le droit.
—Je ne le crois pas, car enfin, lorsque j'étais à Nantes chez ta cousine, dans son joli hôtel de la Tenue Camus, j'ai vu coulant au bout de son jardin un ruisseau d'aussi modeste apparence que le nôtre.
Eh bien, Francine, apprends cela, c'est de l'histoire; ce ruisseau qui se nomme encore aujourd'hui la Chésine était jadis une rivière et porta les flottes de César; de même que la rivière est devenue ruisseau, qui peut dire que notre ruisseau ne deviendra pas rivière? Et tu vois d'ici les conséquences… non, je n'ai pas le droit de détourner son cours.»
Francine, à ce qu'il paraît, haussa légèrement les épaules, ce qui ne lui arrivait que lorsque son père avait dit ou fait une énormité; elle eut bien de la peine à obtenir le statu quo.
«Laissons les choses comme elles sont; si la commune est mécontente, nous le saurons bien, elle fera des réclamations. Attendez-les; mais de grâce n'écrivez pas au préfet.
—Tu crois que cela brouillerait les cartes? Eh bien! soit, j'attendrai.
Et le bon oncle attend encore; on peut même dire, sans crainte de trop s'avancer, qu'il attendra toujours.
Le 9 septembre.
Mon grand-oncle n'a qu'une passion au monde, tout à la fois heureuse et malheureuse: il se croit poète et versifie chaque jour à dessécher son encrier, il nous a déjà lu plusieurs de ses élucubrations fantaisistes. Non, mille fois non, il n'est pas poète, il n'a pas reçu l'étincelle; rimes pauvres, souffle éteint, vers boiteux, tel est le bilan de ses œuvres. Mais voilà en quoi cette passion devient heureuse: il y trouve le bonheur. Rimer est pour lui le plus agréable des passe-temps. Cette douce manie lui rend mille services. La conversation menace-t-elle de tourner en discussion vite mon oncle bat en retraite, il quitte le salon et se réfugie dans son cabinet de travail, le sanctuaire de l'ingrate poésie; a-t-il quelque ennui domestique, les choses marchent-elles de travers, il court illico vers la Muse, reine de son cœur, et lui demande ses plus tendres consolations. Elle lui verse l'Oubli, et alors l'Idéal remplace quelques instants les mornes réalités de la vie. Il va sans dire que le lendemain de notre arrivée, mon oncle nous a conduites dans son buen retiro. Ah! c'était pour nous apprendre une grande nouvelle. J'ai cru qu'il allait nous annoncer le mariage de ma cousine. Il s'agissait bien de cela: mon oncle nous a fait part du travail colossal qu'il a entrepris, un travail qui doit mettre le sceau à sa gloire, et le conduire à l'Immortalité. Mon oncle nous a confié avec force mystères et avec toute l'humilité qui convient à une âme naïve et pure qu'il a versifié l'œuvre de saint Mathieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean. À l'exemple de Pierre Corneille qui fit paraître jadis l'Imitation de Jésus-Christ en vers, mon oncle se prépare à faire paraître ainsi les Saints Evangiles. Il rêve modestement quarante éditions comme l'ouvrage du grand poète qui eut tant de succès. J'ai vu le manuscrit, quatre livres volumineux auxquels mon oncle met la dernière main, d'une écriture fine, correcte, serrée, qui vous donne le vertige rien qu'à la regarder.
Je me demande si je ne préférerais pas être condamnée à monter à l'échafaud que d'être condamnée à le lire; ce serait plus vite fini. Sur la couverture du premier livre il y aura un ange qui empruntera ses traits à ma cousine, sur la deuxième un lion; sur la troisième un taureau, sur la quatrième un aigle. Mon oncle compte aussi mettre son portrait, ce qui fera cinq gravures. Nous avons été atterrées de cette révélation inattendue. Nous avons dû subir trois pages du manuscrit. On dirait que mon oncle porte en lui une source d'eau tiède et insipide dont il ouvre à perpétuité le robinet, c'est toujours la même chose, d'une monotonie désespérante. Ça coule, ça coule, à vous donner des haut-le-cœur. Cette prose incomparable des saints Évangiles, mon oncle la dénature sous prétexte de la perfectionner. Ces pensées sublimes, il les écourte ou il les délaye dans une langue dont lui seul a le secret. Une langue qui n'est plus de la prose et qui ne sera jamais de la poésie.
Enfin j'espère que Francine saura en retarder indéfiniment l'impression, et détruire ensuite ce manuscrit qui ne doit pas voir le jour.
Le 10 septembre.
Nous avons saintement employé notre temps. Grand'messe et vêpres, c'est la règle inflexible des Granges.
Mon oncle cependant m'a causé quelques distractions pendant le sermon, peu attachant, je le reconnais; je le voyais sans cesse compter sur ses doigts 1, 2, 3, 4, 5. Francine m'a poussé le coude: «Ne faites pas attention, m'a-t-elle murmuré à l'oreille, mon cher père est aux prises avec la Muse. Il fait des vers et compte leurs pieds».
Aux vêpres il a été plus sage et pour cause: il somnolait un tantinet.
Mon grand-oncle, qui a toujours mangé très vite, s'arrose de sauce de temps en temps. Hier soir sa belle chemise blanche se couvrait d'éclaboussures. Soudain, Francine s'est écriée: «Mon père, vous savez que Guillaume est en ville.»
Cette phrase a produit sur mon grand-oncle un effet cabalistique. Illico il a saisi sa serviette à peine dépliée sur ses genoux et s'est mis à frotter consciencieusement son jabot et les revers de son veston. Après quoi sans mot dire, fourchette et couteau ont repris leurs fonctions. Ceci demandait explication. Nous l'avons eue après le dîner, mon grand-oncle étant sorti sans doute pour retrouver l'Inspiration, ma cousine nous a dit alors. «Ma phrase: vous savez que Guillaume est en ville, vous a surprises n'est-ce pas? c'est un mot d'ordre convenu entre mon père et moi. Quand nous avons du monde c'est comme cela que je l'avertis qu'il est en train de se tacher. Ce petit subterfuge réussit quelques mois, mais maintenant c'est le secret de la comédie, il est usé et je reste forcée de m'en servir, mon père y tenant mordicus.»
Et cependant ce milieu austère dans lequel je vis depuis quelques jours prendra place parmi mes joyeux souvenirs. Sans doute le calme champêtre a du bon, mais il est un peu monotone; la gaieté franche et le gros rire qui dilate les poumons font du bien. «Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri», c'est La Bruyère qui a dit cela et, me fondant sur les conseils de ce grand philosophe, j'ai ri et je me suis fait plus d'une pinte de bon sang depuis huit jours.
Somme toute, on est très bien ici pour se mettre au vert, air pur, nourriture succulente, doux farniente, je voudrais que tous ceux qui ont besoin de se refaire pussent venir aux Granges. Ils s'en retourneraient certainement sains de corps et d'esprit.
Après vêpres, mon oncle nous a entraînées voir ses cultures. Nous avons cru rêver maman et moi; au lieu de choux et de carottes, nous nous sommes trouvées en présence d'un semis de deux hectares de réséda.
«Ah! mon oncle, vous vous occupez d'apiculture, a dit maman, et voilà la nourriture choisie de vos abeilles?
—Du toute du toute; (mon oncle fait toujours sonner le t comme s'il y avait un e au bout), du toute cette culture est pour mes vaches, c'est un essai et j'aurai un beurre exquis que vous goûterez.»
Le fait est que, si excentrique qu'on puisse être, personne n'a jamais songé à nourrir ses vaches au réséda.
Décidément mon grand-oncle n'est point un homme comme les autres et ses originalités lui sont toutes personnelles.
Le soir, l'excellent homme nous a régalées d'un peu de littérature moins embaumée que le fourrage au réséda, j'en réponds.
«Tu permets, ma nièce, a-t-il dit à maman, tu permets…
—Comment donc, mon oncle?
—Je suis tourmenté par la Muse, comme disait Châteaubriand. Et sur cette comparaison modeste mon grand-oncle s'est mis à déclamer:
Audacieux mortel, au sommet du Parnasse,
Crois-tu caracoler sur le dos de Pégase;
Cet animal rétif pour venger Apollon,
Te précipitera loin du sacré vallon.
Arrête, audacieux, quel démon te lutine?
Du ciel éprouves-tu la vengeance divine?
Arrête…
—Mon Dieu, oui, papa, arrêtez-vous-là, a dit Francine, ces déclamations vous fatiguent toujours.
—C'est-à-dire qu'elles ne t'intéressent guère. C'est le chagrin de ma vie, mes chères nièces, ma fille ne me comprend pas.
—Si, papa, j'admire vos œuvres, mais je préfère vos poésies légères qui sont moins longues. Dites plutôt à mes cousines les jolis vers que vous avez faits jadis pour moi, quand j'avais seize ans.
—Oui, mon oncle, dites-les, je vous en prie, d'abord ma cousine que je trouve charmante est faite pour inspirer les poètes, et le poète ici s'est doublé du père.
—Tu veux dire que le cœur et l'esprit se sont rencontrés ensemble pour chanter le même objet.
—C'est cela même, mon oncle.
—Pas tant de compliments, a murmuré Francine. Et mon grand-oncle moitié bourru, moitié souriant a repris la parole: Ceci n'est point une poésie louangeuse; c'est le portrait strict de Francine à seize ans.
Qu'est-ce donc que Francine? une bonne fillette
Douce, aimable, sensible, agaçante et follette;
Son caractère est gai, son esprit soutenu,
Et bien qu'un peu rieuse elle aime la vertu.
Sans laideur ni beauté, gentille est sa figure,
Elle a le nez au vent et trotte belle allure:
Ainsi qu'un papillon se plaît à voltiger,
La légère Francine aime à se trémousser;
Elle chante fort bien et de même elle glose;
C'est une fleur champêtre encore à peine éclose,
Les talents et les arts n'occupent pas son temps,
Elle a fort peu d'estime, hélas, pour les savants;
Et comme La Fontaine aimant à ne rien faire,
Boire, manger, dormir est sa meilleure affaire.
—Très bien, mon oncle, très bien, a dit maman, mais vous ne flattez pas ma cousine.
—Ma chère, j'ai dit la vérité. Francine, je le reconnais, est une fille parfaite; elle entend admirablement les soins de la vie, c'est la femme pratique par excellence; mais elle ne comprend rien à l'idéal, elle n'a pas un grain de poésie.
—Cher père, vous en avez trop, il faut bien rétablir l'équilibre.
—Tu sais bien semer de fleurs tes tapisseries et ton jardin, pourquoi ne veux-tu pas aussi semer quelques fleurs de rhétorique sur le papier? Que de fois je t'ai suppliée de t'exercer à la poésie; je t'aurais donné des leçons, j'aurais corrigé tes essais; non, tu n'as même pas voulu me donner cette légère satisfaction; les belles campagnes, les grands bois ne te disent donc rien? Ecoute le langage de la nature; tout parle, la fleur comme l'étoile, le brin d'herbe comme l'oiseau. Tu n'as donc jamais écouté la Muse chanter en toi? tu n'as donc jamais senti ces transports qui m'animent?
Mon grand-oncle était parti. Cela aurait pu durer deux heures, j'étais effrayée.
«Quel lyrisme, s'est écriée maman, quel lyrisme! je suis honteuse de l'avouer, mais je suis, comme ma cousine, très pratique. Vive la prose! La poésie, c'est vide, c'est creux je crois même qu'aucune Sœur sur les neuf n'a rien chanté dans mon âme.
N'est-ce pas Ronsard qui a dit: Que de choses commencées en poésie qui se finissent en prose. Moi j'ai tout de suite pris le commencement par la fin, tandis que vous, mon oncle, vous vous obstinez à ne voir que le commencement.
Mon oncle fronçait les sourcils, c'était mauvais signe, à ce qu'il paraît. Il trouvait maman bien osée de lui tenir tête, d'autant qu'elle avait beaucoup exagéré ses antipathies littéraires pour faire une malice à mon grand-oncle. Pourquoi se mêler de combattre sa marotte favorite.
«Que voulez-vous, reprit vivement Francine pour empêcher l'orage d'éclater, c'est le seul chapitre sur lequel mon père et moi nous ne nous entendons pas. Allons, papa, pour vous calmer et pour effacer la mauvaise impression que vous donnez de moi, j'essaierai de vous faire une pièce de vers. Cela vous fera-t-il plaisir?
—Sans doute, sans doute, mais il est bien tard pour commencer.
—Ah! mon oncle, ne découragez pas le talent naissant.
—Mon cher père, ne me découragez pas; mon essai poétique, vous l'aurez après demain soir» a repris Francine le sourire aux lèvres. Et sur cet engagement plein de promesses chacun est allé se coucher.
Tout en montant l'escalier, Francine nous disait:
«Depuis longtemps, mon père s'étant plaint à tous nos voisins de mes goûts anti-poétiques, ne leur en parle plus, mais, dès qu'il vient quelqu'un en passant, il recommence ses jérémiades et la dernière fois cela m'avait fort ennuyée car nos visiteurs n'étaient point des parents, pas même des amis mais des simples connaissances. Je m'étais bien promis que, la première fois qu'il reprendrait son thème, je lui servirais une pièce de vers que je copierais dans Lamartine ou Victor Hugo, et vous verrez qu'il la critiquera.
—Mon cher oncle se croit donc le seul fils des Muses? a repris maman en souriant pendant que je me disais tout bas: «Un fils bien dégénéré par exemple».
Le 11 septembre.
Notre journée ne s'est point passée avec la sérénité habituelle de ses sœurs aînées.—Avant le déjeuner et pendant que mon grand-oncle était plongé dans le 22e Evangile après la Pentecôte: «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu»,—on est venu lui annoncer l'arrivée d'un marchand de vin en gros. Mon oncle possède des raisins renommés jusqu'à présent respectés par le phylloxéra, le mildow, le blanc, enfin par tous ces microbes vignophiles au nombre d'une trentaine, disent les savants, et qui, depuis quelques années, s'occupent consciencieusement à dévorer les vignes. «Venez avec nous, mes chères nièces, a dit notre oncle, vous verrez mes chais.»
Mon oncle fait goûter ses vins à l'acheteur et garde naturellement le meilleur pour la fin, et comme il aime par dessus tout à parler le langage des dieux, il s'écrie en frappant sur un tonneau cerclé de fer et portant un gros numéro: Celui-là vient de mon grand coteau, un nectar… Et le gros marchand de vin qui sait que mon oncle a la réputation d'avoir souvent l'esprit dans les nuages, de riposter soudain: je ferai observer respectueusement à Monsieur que lorsqu'il s'agit de liquide on dit un hectolitre et non pas un hectare. Après cette répartie pleine d'à-propos mon oncle et le marchand se sont regardés également ahuris; mon oncle fronçait encore les sourcils, j'ai cru que l'affaire allait manquer, mais le marchand a repris le premier son aplomb, ses offres étaient rémunératrices et le marché a été conclu.
C'est égal, mon grand-oncle au fond était furieux. Avez-vous entendu, nous a-t-il dit, ce grossier personnage qui semble me prendre pour un vulgaire vigneron et qui, incapable de me comprendre, s'arroge le droit de me donner des leçons de français—c'est trop fort…
Pour comble de malheur on a servi le beurre au réséda. Jamais je n'ai rien mangé d'aussi horrible, un beurre à jeter au fumier, d'une saveur à la fois âcre et miellée. «C'était à prévoir, a dit Francine d'un ton presque sec, voilà le revenu de deux hectares de nos meilleures terres perdu pour cette année sans compter le prix de la semence qui nous a coûté une somme ridicule.
—J'achèterai des ruches, dit résolument mon grand-oncle.
—Il n'est plus temps d'ailleurs; ça ne vous a jamais réussi d'empiéter sur mes domaines. Toutes les fois que j'ai cédé à vos caprices, mal m'en a pris; souvenez-vous de vos poulains boiteux quand vous faisiez l'élevage du cheval, et de votre faisanderie déserte lorsque vous vous occupiez de volatiles.
—Des essais malheureux, a soupiré mon grand-oncle.
—Mon Dieu oui, comme celui du réséda. Tenez, mon cher père, retournez à votre Muse. Vous savez bien que je suis la prose, restez la poésie.»
Nous sommes sorties avec Francine, et nous avons fait une promenade ravissante, sa conversation est spirituelle et charmante, je commence à croire que l'esprit dithyrambique de son cher père coupe les envolées du sien, car Francine est une fille trop respectueuse pour contredire ouvertement ce qu'il dit. Le soir lorsque nous sommes rentrées à notre chambre maman m'a fait part de ses réflexions qui m'ont prouvé que je voyais assez juste: As-tu remarqué, m'a-t-elle dit, comme Francine est intéressante dans tout ce qu'elle dit quand elle est seule. À côté des qualités morales et du bon sens pratique, qui font de ma cousine une maîtresse femme, et un cœur d'or, je lui ai découvert en causant intimement toute à l'heure avec elle un esprit fin, charmant, cultivé dont je ne me doutais pas.
Décidément, son père l'éteint avec son éternelle soupape toujours ouverte. Ah! je comprends qu'elle ait en horreur la poésie! À sa place il y a longtemps que je l'aurais prise en grippe, et que j'aurais même déserté toute littérature.
Le 13 septembre.
C'est hier que nous avions la soirée mémorable des essais poétiques de Francine. «Eh bien! ma cousine, lui ai-je dit avant le dîner, avez-vous songé aux vers que vous devez soumettre ce soir à mon oncle?
—Certainement ils sont prêts et ne m'ont donné aucune peine. J'ai tout simplement copié les premières strophes de la quatrième Harmonie poétique de Lamartine. J'avais songé à prendre une de ses Méditations, mais ces poésies délicieuses m'ont paru trop belles pour un début.
—Y pensez-vous! mon oncle reconnaîtra l'auteur!
—Soyez tranquille, mon père n'admet que les Classiques. Lamartine, Musset et Victor Hugo, dont il n'a jamais voulu lire une traître ligne, sont une trinité d'hérétiques en poésie dont on devrait, à défaut de leur personne, faire brûler toutes les œuvres par la main du bourreau.—Lire Lamartine! le père de Jocelyn, un livre à l'index, y pensez-vous!»
En sortant de table nous nous sommes rendus dans le grand salon. L'heure était solennelle; Francine tenait son manuscrit en main. «C'est fait, a dit mon grand-oncle Benjamin.
—Oui, oui, ai-je répondu vivement, et je vous demanderai la permission de lire l'œuvre de ma cousine, l'auteur devant être trop ému.
Soit, je t'écoute: Et d'une voix forte j'ai déclamé.
Parle, lampe du Sanctuaire,
Pourquoi dans l'ombre du saint lieu
Inaperçue et solitaire
Te consumes-tu devant Dieu?
Ce n'est pas pour diriger l'aile
De la prière ou de l'amour,
Pour éclairer, faible étincelle,
L'œil de Celui qui fit le jour.
Ce n'est point pour écarter l'ombre
Des pas de ses adorateurs;
La vaste nef n'est que plus sombre
Devant tes lointaines lueurs.
Ce n'est pas pour lui faire hommage
Des feux qui sous ses pas ont lui;
Les cieux lui rendent témoignage,
Les soleils brûlent devant lui;
Et pourtant lampes symboliques,
Vous gardez vos feux immortels
Et la brise des basiliques
Vous berce sur tous les autels.
Et mon œil aime à se suspendre
À ce foyer aérien,
Et je leur dis sans les comprendre:
Flambeaux pieux, vous faites bien.
—C'est tout?
—Oui, mon oncle, mais c'est beau. Que dites-vous de la poésie de ma cousine?
—C'est un peu court, mais je suis satisfait.
Francine, quand je te disais que tu tiens de moi, mon enfant, tu le vois, ça n'est pas plus difficile que cela.—La rime et la mesure y sont, ce n'est vraiment pas trop mal pour un début, il y aura des corrections à faire et beaucoup, mais, dame! on n'entre pas comme cela de plain pied dans le secret des dieux.
J'aurai sans doute du mal à faire un chef-d'œuvre de ton œuvre…, mais lorsque j'y aurai mis la dernière main…»
Décidément cette dernière main de mon grand-oncle, elle est comme le doigt de Dieu… infaillible.
Le 14 septembre.
Aujourd'hui nous avons pêché toute l'après midi.—C'est la règle inflexible des Granges—tous les jeudis en prévision du vendredi, mon grand-oncle tend ses lignes quatre heures durant, au bord d'un clair ruisseau. Jeudi il était rêveur, à plusieurs reprises il a abandonné sa ligne pour tirer un papier de sa poche et le lire attentivement; c'est l'œuvre de Francine… il y a tant de corrections à faire!