DU MÊME AUTEUR.

MÊLANGES DE LITTÉRATURE MACARONIQUE DES DIFFÉRENTS PEUPLES DE L'EUROPE, 1 vol. 8º. Paris, 1852.

MACARONEANA ANDRA, OVERUM NOUVEAUX MÊLANGES MACARONIQUES. 1 vol. 8º. Londres: Trübner.

REVUE ANALYTIQUE DES OUVRAGES ÉCRITS EN CENTONS, DEPUIS LES TEMPS ANCIENS, JUSQU'AU XIXme SIÈCLE. 1 vol. 8º. Londres: Trübner.

ESSAI SUR LA PARODIE CHEZ LES ROMAINS ET CHEZ LES MODERNES. 1 vol. in 8º. Londres: Trübner.

LE LIVRE DE VISIONS, OU LE CIEL ET L'ENFER DÉCRITS PAR CEUX QUI LES ONT VUS. 1 vol. 8º. Londres: Trübner.

HISTOIRE LITTÉRAIRE DES FOUS. 1 vol. 8º. Londres: Trübner.

ESSAI HISTORIQUE ET BIBLIOGRAPHIQUE SUR LES RÉBUS. 1 vol. 8º, avec plusieurs planches. Londres: Trübner.

ANALYSE DES SIX PREMIERS VOLUMES DE MÊLANGES, DE LA SOCIÉTÉ DES PHILOBIBLION DE LONDRES. 1 vol. 8º.

SUPERCHERIES LITTÉRAIRES.

IMPRIMERIE DE BALLANTYNE ET CIE,
EDIMBOURG ET LONDRES.


SUPERCHERIES LITTÉRAIRES,

PASTICHES,
SUPPOSITIONS D'AUTEUR,
DANS LES LETTRES ET DANS LES ARTS.

PAR OCTAVE DELEPIERRE,

Secrétaire de Légation de Belgique, Membre de la Société des
Antiquaires de Londres, &c. &c. &c.

LONDRES:
N. TRÜBNER ET CIE., 60 PATERNOSTER ROW.
1872.

[Tous les Droits reservés.]

A MONSIEUR JULES DEVAUX,

Ministre de la Maison du Roi des Belges.

Permettez moi de vous offrir cet essai d'un compatriote, comme un témoignage de ses sentiments affectueux.

D'une famille où l'amour des lettres est inné, vous accueillerez, j'espère, avec indulgence, ces recherches littéraires sur un sujet qui pourra vous distraire un moment de vos graves occupations.

Si le livre vous amuse et vous présente quelques renseignements assez peu connus, c'est tout ce que désire votre dévoué serviteur.

DELEPIERRE.

EPIGRAPHES

Je fais venir d'Astrakan

Les papyri de Gengis Kan,

Et du couvent de Thabor,

Un Nabucodonosor!

Enfin je suis à la piste

D'un antique papyrus

Prouvé par un helléniste,

Autographe de Cadmus!

Che non men che saper, dubbiar m'aggrata.
Aussi bien que savoir, douter a son mérite.
Dante, Inferno.

Omnibus est aliquid fructus excerpere libris,

Et nullus sine fruge liber, sine floribus hortus.

PRÉLIMINAIRES.

Nous avons cherché à donner dans deux précédents ouvrages, une définition, aussi claire que possible, du Centon et de la Parodie. Il est peut-être plus difficile d'établir la théorie du Pastiche et ses rapports avec les genres similaires. Par leurs étroites affinités, ils semblent souvent se confondre entr'eux.

On demanderait en vain la définition du Pastiche aux auteurs du 17me et du 18me siècles. Remarquons que l'Académie Française, jusqu'en 1835, ne donnait pas le droit de cité, à ce vocable d'origine italienne. Il a trouvé place dans la sixième édition, où on lit: "Pastiche en littérature se dit d'un ouvrage où l'on imite les idées et le style de quelqu'écrivain célèbre; exemple: Certaines réflexions de ce moraliste sont un pastiche où il a imité le raisonnement et le style de Pascal."

Cette définition est évidemment incomplète. MM. Barré, Langlois et Regnier, auteurs de Lexiques Complémentaires du Dictionnaire de l'Académie, se préoccupent si peu de distinguer entre les divers genres, qu'au mot Pastiche, ils renvoient le lecteur à ce qui est dit au mot Centon!

Littré se contente de répéter la définition de l'Académie, et donne deux exemples, dont le premier qualifie le pastiche de Singerie, et le second prend ce mot dans le sens figuré.

M. Patin, au tome 1er de ses "Etudes sur la poésie latine," fait mieux comprendre la différence entre les deux significations, lorsqu'il dit: "La littérature grecque, à sa décadence, finit par s'imiter elle-même, se copier, et remonter, par le pastiche, vers son passé."

Et encore: "L'Epopée artificielle des Alexandrins, pastiche élégant de l'épopée primitive, dont elle affectait la naïveté."

Nodier, qui a décrit jusqu'à vingt-deux sortes de supercheries littéraires, a cherché à établir la distinction entre l'imitation, la similitude d'idées, la supposition d'auteur, de livres et de passages, l'intercalation, les suppléments et les Pastiches. Mais ces distinctions ne comportent pas toujours des différences assez marquées pour empêcher qu'on ne les confonde parfois. Ainsi les suppositions d'auteur, les intercalations, les suppléments ne sont souvent que de véritables Pastiches. Il est facile de comprendre d'où vient ce défaut de précision. D'abord Pastiche et imitation ont une bien étroite affinité:—

.... "Lucanus et Appulus anceps,

Nam Venusinus arat finem sub utrumque colonus."

Comme dit Horace:—

"Suis-je enfant de la Pouille ou de la Lucanie?

Je ne le dirai pas: le colon Venousin

Laboure également l'un et l'autre terrain."

D'autre part, on ne parle du Pastiche en France que depuis quatre-vingts ans à peine. Si dans le temps où Boileau écrivait au duc de Vivonne ses deux ingénieuses lettres dans le genre de Voiture, et dans celui de Balzac, on l'eût félicité sur la perfection de ces deux excellents pastiches, il eût très probablement dit: "Vous trouvez donc ma double imitation digne des deux épistolaires modèles?"

Nous ne connaissons que quatre auteurs qui se soient spécialement occupés du Pastiche: Ch. Nodier, que nous venons de citer,[1] N. Chatelain,[2] le marquis du Roure,[3] et Quérard.[4] Gabriel Peignot en a parlé, mais sans entrer dans les détails.

[1] Questions de littérature légale.

[2] Pastiches et imitations libres du style de quelques écrivains du 17me et du 18me siècles.

[3] Réflexions sur le style original (gr. 8º, tiré à soixante exemplaires).

[4] Supercheries littéraires, 5 vol., 8º. Nous avons aussi consulté avec utilité les Curiosités littéraires, de M. Lalanne.

Quérard, complétant le travail de Nodier, a consacré un chapitre de l'Introduction à ses Supercheries, aux imposteurs en littérature. Il y traite des concessions littéraires, des usurpations de réputation, des ouvriers littéraires à façon, des impostures de certains libraires-éditeurs, du pastiche, etc.; et il donne une liste curieuse, quoiqu'incomplète, des bibliographes qui se sont occupés des pseudonymes et des ouvrages sur le plagiat.

Le marquis du Roure, qui nous offre des pastiches des plus célèbres écrivains français, est d'opinion que l'on contrefait sans peine quelques défauts de style, mais qu'il faut de rares qualités pour imiter des perfections: "De là vient, ajoute-t-il, la facilité avec laquelle le parodiste et le faiseur de pastiches copient la manière spéciale des écrivains dits originaux, tandis qu'ils ne peuvent qu'à grande peine atteindre les auteurs modèles."

En effet, il faut avoir les reins bien forts, dit Montaigne, pour entreprendre de marcher de front avec ces gens-là.

Dans le court avant-propos des pastiches de Nicolas Chatelain, il fait observer à juste titre, qu'il faudrait, ce qui est bien impossible, que chaque fois qu'un imitateur quelconque s'attache à copier un modèle, il revêtît l'organisation de l'auteur; qu'il devînt tour à tour Bernardin de St Pierre, Voltaire, Madame de Sévigné, etc.

M. Chatelain, pour ménager à la sagacité du lecteur, dans son volume de pastiches, un plaisir assez piquant, y a glissé des pages des originaux, ce qui prouvera, dit-il, que quoi que l'on fasse, on demeure toujours à neuf cents lieues d'un cap, qu'on avait follement essayé d'atteindre, comme l'a si bien exprimé Madame de Sévigné.[5]

[5] Nous retrouverons plus loin M. Chatelain commettant bien d'autres pastiches, mais qu'il n'avoue pas cette fois-ci.

Il appartenait à un écrivain si exercé en ce genre, de disserter in extenso sur la théorie. Malheureusement la préface de son livre ne fournit aucun renseignement.

Un esprit paradoxal dirait que le pastiche et la supposition d'auteur remontent bien au delà du Christianisme; il y a même plus d'un traité sur les livres antédiluviens.

Les Gnostiques avaient fabriqué des Révélations qu'ils attribuèrent à Adam.

Les Sabéens prétendaient qu'il avait composé des livres existant encore, sur la culture de la terre.

Le Livre d'Enoch a joui pendant des siècles d'une haute autorité. Le savant Allemand H. Ewald a prouvé que c'était la compilation d'un juif qui vivait près de cent ans avant l'ère chrétienne.

On pourrait facilement prolonger la liste de ces supercheries que les Grecs continuèrent à mettre en pratique.

La vie d'Homère, attribuée à Hérodote, forme évidemment une suite d'aventures imaginées pour rendre compte de la possibilité des deux épopées placées sous son nom. Il n'existe plus guère de doute aujourd'hui, que ce nom a été pour les Grecs l'occasion d'une fable pareille à beaucoup d'autres. Emile Burnouf montre qu'il signifie simplement arrangeur, et personnifie en quelque sorte la fonction ordinaire des Rapsodes.[6]

[6] Histoire de la littérature grecque, tome i. p. 92.

"J'ai quitté, dit Dugas-Montbel[7] sans regret, mon Homère fabuleux, pour retrouver d'antiques poésies nationales pleines de vie et de candeur."

[7] Histoire des Poésies d'Homère. La question du reste a été savamment discutée par Fréd. A. Wolff, dans ses "Prolegomena ad Homerum."

On peut considérer les Rhéteurs de la Grèce et de Rome comme ayant établi la théorie du pastiche. On sait qu'ils étaient dans l'usage de donner à composer à leurs élèves des lettres et des discours sous le nom d'écrivains illustres. C'était un exercice d'école. Telles sont les lettres du Scythe Anacharsis, de Thémistocle, de Pythagore, de Platon, de Démosthènes; et celles de Xénophon même, habituellement insérées dans ses œuvres, ne sont que des pastiches, disent les savants.[8]

[8] Eugène Talbot, Introduction aux œuvres complètes de Xénophon.

La critique moderne, en Allemagne, est allée plus loin au sujet de Platon, jusqu'à supprimer la moitié de l'œuvre authentique de ce philosophe. Leo Allatius a même soutenu doctement le beau paradoxe que Platon n'avait jamais rien écrit. Il est certain que l'antiquité elle-même, peu soupçonneuse à cet égard, reconnaissait dans les éditions publiées sous le nom de Platon, beaucoup d'ouvrages supposés. Dix-neuf seulement sont indiqués par Aristote. Nous ne devons pas nous étonner de ces doutes. L'époque qui s'écoule entre Platon et Cicéron, voit naître, ou plutôt se développer, l'industrie des faussaires, encouragés par la formation des grandes bibliothèques d'Alexandrie, de Pergame, et bientôt du Palatin à Rome, et par le prix généreux donné par les Ptolémées et les Attales à tous ceux qui venaient leur offrir des manuscrits anciens.

M. Ed. Chaignet, qui nous fournit ces renseignements dans "La vie et les écrits de Platon" (Paris, Didier, 1871), donne l'analyse de 59 des Dialogues de cet auteur, mais treize sont considérés par lui comme non authentiques, et comme suppositions d'auteur.

Montaigne craignait les surprises de ce genre: "Nous n'osons louer, dit-il, les belles inventions, ni les forts arguments des auteurs, que nous n'ayons prins instruction de quelque scavant, si ceste pièce leur est propre, ou si elle est estrangière, jusques lors je me tiens toujours sur mes gardes."

"Ces falsifications ne doivent-elles pas nous jeter dans la défiance, ajoute Bayle, sur mille choses que les anciens ont écrites, et dont nous n'avons plus les originaux?"

C'est l'historien Dion qui lui suggère cette réflexion, Dion qui a inséré dans son ouvrage le pastiche d'une harangue de Cicéron contre Marc-Antoine qu'il avait composée lui-même. On reconnaît la fraude à deux faits qu'il rapporte, et qui sont opposés à ce que l'histoire de Cicéron nous apprend. Nodier a exprimé une idée semblable à celle de Bayle, mais dans le sens inverse, lorsqu'il avoue qu'il est disposé à croire qu'à la renaissance des lettres, beaucoup d'auteurs modernes ont mis leurs productions sous des noms anciens et célèbres.

Il y a un côté philosophique de l'histoire des pastiches et des suppositions d'auteur qu'a indiqué M. S. Van de Weyer, ministre de Belgique en Angleterre, dans la première série de la collection de ses opuscules,—côté philosophique qu'il a développé dans un essai fort piquant, qui paraîtra dans la troisième série. C'est que de tout temps les sectes religieuses, les écoles philosophiques, les coteries littéraires, les partis politiques, les charlatans scientifiques de toute espèce, ont audacieusement employé le pastiche ou la supposition d'auteur, dans l'intérêt de leurs dogmes, de leurs principes, de leurs passions, de leurs jalousies, de leur haine et de leurs spéculations, sur la crédulité, la bêtise, la méchanceté humaine.

Ces sortes de fabrications destinées à noircir des adversaires, ont été réduites en un art pareil à celui de la logique, dit D'Israéli, dans deux articles de ses Curiosities of Literature.[9]

[9] Political Forgeries and Fictions. Political Nicknames.

L'adresse consisterait à faire considérer ces faux, comme servant d'autorité historique.... Pretium non vile laborum. Rappelons encore pour mémoire, entr'autres la lettre supposée qu'Abgar, roi d'Edesse, en Mésopotamie, aurait écrite à Jésus-Christ, d'après Eusèbe de Césarée, et la réponse du Sauveur, en langue syriaque. Elles étaient conservées en original, dans les archives d'Edesse, où Eusèbe en fit une traduction grecque. Dans la même classe est la lettre de Ponce-Pilate sur la vie du Christ, et celle envoyée au Sénat Romain, par Publius Lentulus, Proconsul de Judée.[10] De très bonne heure les Chrétiens suppléèrent par des pastiches à la perte de documents connus. On savait que Saint Paul avait envoyé une épître aux Laodicéens. Comme elle se perdit par la suite, on la remplaça en imitant le style des autres écrits de l'Apôtre.

[10] Croirait-on possible en 1871, qu'un auteur nous rapporte, comme authentique, qu'en 1820 les commissaires de l'armée française en faisant des fouilles dans l'ancienne cité d'Aquila, au royaume de Naples, découvrirent dans un vase antique de marbre blanc, une plaque en cuivre contenant inscrite la condamnation de Jésus!

Voir The Truth of the Bible, par le reverd. Bourchier Wrey Saville.

Saint Jérome, Saint Augustin et Lactance, n'ont-ils pas regardé presque comme authentique la fameuse correspondance qui aurait eu lieu entre Saint Paul et Sénèque le philosophe? Le texte de cette correspondance existe encore. Devenue suspecte depuis le grand dénicheur de traditions, Didier Erasme, elle est aujourd'hui apocryphe, de l'aveu de tout le monde.[11]

[11] Voir Ch. Aubertin, Etudes critiques sur les rapports supposés entre Sénèque et St Paul. Paris, 1857. 8º.

Ne passons point sous silence une composition d'une longue étendue, "L'Histoire du Combat Apostolique," publiée sous le nom d'Abdyas, évêque de Babylone. L'auteur est resté inconnu, mais il y en a une version latine, et le traducteur porte le nom imaginaire de Jules l'africain. On ne finirait pas à citer toutes ces fraudes. Non seulement on substituait des ouvrages altérés aux véritables, ou on prétendait avoir retrouvé des livres perdus, mais on en créait qui n'avaient jamais existé. Les écoles d'Alexandrie et de Pergame étaient les officines où s'élaboraient sans cesse ces produits d'une érudition vouée au mensonge.[12]

[12] On trouve d'intéressants détails sur ce sujet dans l'ouvrage de A. Chassang, "Histoire du Roman dans l'antiquité grecque et latine," etc. 1 vol. 8º, page 83, et suiv. Paris, 1862.

Le canon de Muratori, qui est de la fin du second siècle, met en garde contre ces fraudes, produits d'un zêle mal-entendu.[13] Quelques savants prétendent que Philon de Byblos, auteur de cette époque, avait réuni ainsi des ouï-dire historiques et mythologiques, pour en composer l'œuvre du Phénicien Sanchonioton que Philon dit avoir traduite du grec.[14]

[13] Credner, zur Geschichte des Kanons, p. 76.

[14] Joh. H. Ursinus et Dodwell.

Voir aussi (1.) Feuillet de Conches, qui, dans ses Causeries d'un Curieux, a réuni plusieurs faits intéressants sur les Epistolaires-Pastiches anciens et les écrits supposés; (2.) Les Evangiles Apocryphes, traduits et annotés par Gustave Brunet; ainsi que (3.) Etudes sur les Evangiles Apocryphes, par Michel Nicolas; (4.) The Apocryphal Acts of the Apostles, from Syriac MSS. By Edward Norris. 2 vols. London, 1871.

L'abbé Migne[15] nous parle d'un très ancien manuscrit grec de la Bibliothèque d'Augsbourg, contenant dix-huit psaumes attribués à Salomon, et où le style de l'Ecriture Sainte et des prophètes Hébreux est imité avec habileté. L'auteur inconnu a cherché à s'inspirer de David, d'Isaïe, et d'Ezéchiel, pour en composer un pastiche remarquable.

[15] Dictionnaire des Apocryphes, t. i. p. 940.

Au second siècle l'Apocalypse de Saint Jean n'était-elle pas considérée comme l'œuvre de Cerinthus, et omise conséquemment dans la liste des livres du Nouveau Testament par le Concile de Laodicée? Il est bien connu que l'authenticité de cette Révélation est une question encore indécise parmi les savants en science biblique.

Les livres d'Hermès Trismégiste ont joui d'une grande autorité pendant les premiers siècles de l'Eglise, et ses écrits passaient pour des monuments authentiques de l'ancienne théologie des Egyptiens. Ce n'est qu'un pastiche que l'on place aujourd'hui parmi les dernières productions de la philosophie grecque. On n'a pas établi avec certitude l'origine, l'auteur, ni la date des livres qui portent le nom d'Hermès Trismégiste. Casaubon les attribuait à un Juif ou à un Chrétien; l'auteur du Pantheon Ægyptiorum, Jablonski, croit y reconnaître l'œuvre d'un Gnostique.[16]

[16] Voir Traduction complète d'Hermès Trismégiste, etc., par Louis Ménard. 1 vol. 8º. Paris: Didier. 1866.

Parmi les anciens auteurs grecs profanes, plusieurs pièces ont été regardées comme faisant partie de ces sortes de supercheries. On sait que la première édition d'Anacréon fut publiée à Paris, par Henri Etienne, en 1554. Il fut d'abord soupçonné d'avoir fabriqué ces poésies; mais quoique cette supposition excessive soit tombée, il est évident à cette heure, que toutes les pièces ne remontent pas au lyrique de Téos. Les érudits s'accordent en général à ne considérer que trois ou quatre odes du recueil publié par Henri Etienne comme remontant au contemporain de Cambyse et de Polycrate. Les autres sont très postérieures, de simples pastiches, anacréontiques seulement, au même titre que tant d'autres jolies pièces légères de notre littérature moderne.[17]

[17] Sainte Beuve, "Essai critique sur la poésie Française au 16me siècle."

Des contemporains de Bion et de Moschus ont commencé à raffiner le genre.

Plus tard, et même sous les Empereurs Romains, les riches voluptueux disaient, peut-être, à la fin des banquets, aux chanteurs grecs: "Faites nous de l'Anacréon!"

Deux siècles avant l'Ere Chrétienne, Alexandrie fut le centre d'une active fabrication de pastiches et d'écrits apocryphes. Les Juifs Hellénistes, pour se venger de l'injuste mépris des Grecs, voulurent prouver que les grands philosophes de la Grèce avaient puisé à pleines mains dans les écrits de l'ancienne Alliance. A défaut de preuves historiques pour soutenir leur thèse, ils produisirent de prétendues poésies d'Orphée, de la Sibylle, des sages de la Grèce, qu'ils avaient composées eux-mêmes, ou bien encore des poésies d'une antiquité réelle, dans lesquelles ils glissèrent des vers, exposant quelques unes des grandes doctrines du Mosaïsme.[18] C'est ainsi que naquirent les livres apocryphes de Zostrien, de Zoroastre, et autres productions où la fraude était mise au service de l'enthousiasme[19] fanatique.

[18] Voir "Etudes critiques sur l'Ancien Testament," par Michel Nicolas, page 149, 1 vol. 8º. Paris: Michel Levy. 1866.

[19] "Philosophie et Religion," par Ad. Franck, page 3, 8º. Paris: Didier. 1867.

Nous retrouvons le Pastiche en honneur au troisième siècle. A la tête des écoles de Besançon et de Lyon se trouvait le rhéteur Titien, qui avait porté plus loin qu'aucun de ses contemporains le talent et la gloire de ce genre.

Il composa un recueil de lettres à l'imitation de celles de diverses femmes illustres de l'antiquité. On l'appelait le Singe de son temps. "On a beaucoup parlé de la littérature facile, dit M. Ampère; il y a aussi la littérature singe, qu'il ne faut pas oublier."[20]

[20] J. J. Ampère, "Histoire littéraire de la France avant le 12me siècle," tome i. p. 193, et tome ii. p. 195.

Les deux siècles suivants virent naître un système poétique curieux. Les Chrétiens furent saisis de la manie de reprendre les formes poétiques de l'antiquité, et de les appliquer aux idées nouvelles.

Synesius composait des odes sacrées à l'imitation d'Anacréon. Apollinaire faisait la même chose, prenant Pindare pour modèle. On composait de l'histoire sainte avec des lambeaux de Virgile.[21] Plusieurs poètes suivirent cet exemple; en un mot, on tenta une contrefaçon chrétienne de l'antiquité profane. Un peu plus tard les pastiches d'actes authentiques étaient d'un emploi assez fréquent à Rome. Il n'y avait personne en ces temps d'ignorance et de ténèbres, dont les agents dévoués au Sacré Collège eussent à craindre un examen critique.[22] Ce système dura longtemps, car le Journal de Trévoux (Mars 1716) nous apprend qu'au douzième siècle, un moine de St Médard, nommé Guernon, se voyant à l'heure de la mort, s'accusa publiquement d'avoir parcouru plusieurs monastères et d'y avoir fabriqué des pastiches de chartres en leur faveur.

[21] Voir notre "Revue Analytique des ouvrages écrits en centons depuis les temps anciens, jusqu'au 19me siècle." London: Trübner, 1868, in 8º de 505 pages.

[22] Découvertes des ruses qui se pratiquent ès disputes de la foy, quand on n'en peut rendre raison, par un docteur Catholique. Paris: Cl. Chapelet. 1613.

Histoire Littéraire de la France, 4º, tome iv. P. 3.

Le Pape et les Conciles, par Janus.

Blondel, Pseudo-Isidorus et Turrianus Vapulantes.

Nos pieux ancêtres du douzième siècle s'avisaient d'un expédient fort simple pour sanctionner l'existence de traditions profondément gravées dans la mémoire, ils fabriquaient des documents constatant leur origine. Une fraude pieuse dans ce temps-là était une invention reçue, destinée à remplir une lacune historique ou religieuse.[23]

[23] Les Manuscrits Français de la Bibliothèque du Roi, etc., par Paulin, tome i. p. 162. Paris: Techener. 1836.

Quas natura negat, præbuit arte vias, comme dit Claudien.

La chose était portée si loin, que l'an 1500 le Pape Gélase se crut obligé de publier un décret De libris recipiendis et non recipiendis, où il établit la distinction entre les ouvrages authentiques et ceux qui étaient forgés.

"Le monde est plein d'impostures et de suppositions, s'écrie Guez de Balzac, je dis même le monde savant, celui qu'on appelle la république des lettres."

Erasme au seizième siècle se plaignait avec amertume de ne posséder aucun texte des Pères de l'Eglise qui n'eût été falsifié.[24] Les auteurs classiques ont subi le même sort. Un célèbre philologue allemand a démontré que des seize satires de Juvénal onze seulement sont authentiques, et que les autres sont apocryphes: "C'est, dit-il, une spéculation de quelque libraire avide, qui se sera associé quelque poète famélique au moment où l'engoûment du public pour Juvénal venait de s'accroître par la mort récente de ce dernier."[25]

[24] Curiosités littéraires, par Ludovic Lalanne.

[25] Otto Ribbeck: Der echte und der unechte Juvenal. Berlin, 1869.

Une question de supposition d'auteur ou de pastiche qui n'est pas encore résolue, est celle du Pervigilium Veneris, hymne que l'on chantait à la fête de Vénus. On l'a attribué entr'autres à Luxorius, poète carthaginois du sixième siècle, sous le règne de Trasimond, roi des Vandales. Le motif de ce soupçon est qu'on y rencontre des imitations frappantes de Lucrèce, de Virgile et d'Ovide, dans les descriptions de la puissance de Vénus, et des effets du printemps, imitations que l'on rencontre déjà dans les Vers-Centons de Luxorius.[26] L'antiquité douteuse et l'origine problématique de ce morceau ont donné lieu à des hypothèses et à des conjectures de toutes les façons. Cabaret Dupaty, qui en a publié une traduction en prose, à Paris, en 1842, suppose que c'est un pastiche de Paul Manuce et de F. Pithou. Toutefois jusqu'à présent, les plus savants critiques n'ont pu s'accorder sur l'auteur de ce charmant poème, quoiqu'ils aient parcouru toute l'échelle de la littérature romaine, depuis l'aurore du siècle d'Auguste jusqu'à la première nuit de barbarie des Goths et des Vandales.[27]

[26] Comme on peut le voir dans notre Centoniana.

[27] Voir "Conjectures sur l'auteur de la Veillée de Vénus," par M. de Cayrol. Abbeville, Juin 1839, in 8º.

Les Nouvelles Littéraires, tome xi. p. 366, contiennent des lettres du Président Bouhier au P. Oudin, relatives au Pervigilium Veneris.

Il serait très difficile de rappeler toutes les mystifications désignées sous les noms de pastiches, suppositions d'auteur, intercalations, etc., et restées plus ou moins célèbres dans les annales de l'érudition. Ce sont probablement ces nombreux mensonges littéraires qui ont suggéré la singulière idée, soutenue avec esprit par Jean Hardouin, que l'Enéide avait été composée par un moine du moyen âge, et que Virgile n'avait écrit que les éclogues et les géorgiques. Il affirmait en outre que deux ou trois écrivains de la même période étaient les auteurs des épîtres et discours d'Horace (Epistolæ et Sermones). L'un avait composé les odes, le second les épodes, et le troisième l'art poétique. Cette thèse du reste convenait parfaitement à l'original, qui consacrait 250 pages in folio, dans ses Athei Detecti, à la preuve que Jansénius, Malebranche, Quesnel, Antoine Arnauld, Pascal, Descartes et autres philosophes, n'étaient que des athées.[28]

[28] M. Vernet, professeur de Théologie à Genève, a fait en latin l'épitaphe de Hardouin. En voici la traduction:

"Dans l'attente du jugement, ici repose le plus paradoxal des hommes; Français de nation, Romain de croyance, merveille du monde lettré. Il fut adorateur et destructeur de la vénérable antiquité; et doctement fou, il répéta, tout éveillé, des songes inouïs. A la fois pieux et sceptique, il eut la crédulité d'un enfant, l'audace d'un jeune homme, l'extravagance d'un vieillard. Enfin, pour tout dire en un mot, Ici repose Hardouin."

A notre avis le centon, la parodie et le pastiche sont unis par d'intimes rapports. Après avoir traité les deux premiers sujets, nous désirons compléter cette espèce de trilogie plaisante, par un exposé des faits les plus remarquables dans les divers genres de supercheries, innocentes ou coupables, qu'offre l'histoire de la République des Lettres.

Afin d'établir un certain ordre dans ce travail, nous le diviserons en trois sections.

1er Les pastiches et suppositions d'auteur, composés avec l'intention de tromper les lecteurs.

2me Les suppléments d'auteur, intercalations, et pastiches, composés comme exercice de style, ou amusement.

3me Des pastiches-imitations, et suppositions d'auteur, dans les beaux arts.

SECTION PREMIÈRE.

PASTICHES ET SUPPOSITIONS D'AUTEUR PLUS OU MOINS COUPABLES.

"Corpus putat esse quod umbra est."
—Ovide.

"La vérité et le mensonge ont souvent leurs visages conformes, et leurs allures pareilles." Cette pensée de Montaigne est la base des compositions dont nous allons nous occuper.

Dans tous les pays et à toutes les époques, les supercheries littéraires sont fréquentes. Pour mieux déconcerter la critique, les auteurs de pastiches ont souvent cherché dans les temps anciens des noms célèbres, afin d'étayer leurs écrits d'une autorité imposante. "Cette sorte de mensonge, dit la savante Marie de Gournay, trouve son excuse dans la bêtise d'une part du monde, qui croit beaucoup mieux la vérité sous la barbe chenue des vieux siècles, et sous un nom d'antique et pompeuse vogue."

Tous les auteurs ne montrent pas la même indulgence. L'infatigable bibliographe Quérard lança ses foudres de guerre contre les supercheries de la littérature française. Il donne avec trop de sévérité le nom de faussaires en littérature à ceux qui s'en mêlent, sans faire grande distinction entr'eux.

Quelqu'un, par contre, a dit plaisamment: "N'est-ce pas au contraire de l'humilité et du désintéressement littéraire, que de prêter son esprit aux morts, et de se cacher tout vivant sous la peau d'un illustre défunt?"

Le lecteur a vu dans l'introduction que chez les anciens et dès les premiers siècles de notre ère, les falsifications de ce genre ne faisaient pas défaut.

On peut citer entr'autres, comme un morceau des plus heureux, les 217 hexamètres fabriqués à l'imitation du poète gnomique Phocylide,[29] et si bien réussis qu'on les a insérés dans les œuvres de ce dernier.[30]

[29] L'auteur de ce pastiche est resté inconnu. Duché (le tragique), le premier traducteur français du recueil de sentences et de préceptes de morale de Phocylide, a ajouté à sa traduction de véritables pastiches de Labruyère.

[30] Coupé, dans ses Soirées littéraires, tome iv. p. 49, s'obstine à nommer notre auteur grec, Procylide. Il a donné une autre traduction des maximes gnomiques ou sentencieuses de Phocylide. Voir, au sujet des poètes de cette famille, Emile Egger, Mémoires de littérature ancienne, tome i. p. 229.

Ovide jouit d'une grande célébrité au moyen âge, car nos aïeux trouvaient dans ses Métamorphoses et l'Art d'aimer, de quoi satisfaire leur penchant pour les histoires merveilleuses et les contes érotiques.

Aussi règne à cette époque la fantaisie de certains poètes de publier leurs œuvres sous son nom, mais ces pastiches réussirent rarement. On compte jusqu'à treize de ces imitations.[31] Une des plus importantes, le poème de Vetulâ, déjà cité par Richard de Bury, dans son Philobiblion, fut publié à Cologne en 1470, comme œuvre d'Ovide. Voici comment Robert Holcoth, dans son commentaire sur La Sagesse raconte l'histoire inventée alors pour faire croire à l'authenticité de ces trois chants, mais sous une prudente réserve: "An sit liber Ovidii, deus novit."

[31] Consolatio ad Liviam Augustam.

Carmen Panegyricum ad Calpurnium Pisonem.

Elegia de Philomelâ.

De Pulice.—Somnium.

Epigrammata Scholastica de Virgilii xii. libris Æneidos.

De Cuculo. De Aurorâ. De Limace.

De quatuor humoribus.

De ludo latrunculorum.

De Fortunâ.

De Vetulâ.

Le poète, désespérant d'être rappelé de son exil, composa ce dernier poème pour y retracer la vie qu'il avait jadis consacrée à l'amour. En mourant, il avait ordonné que cette composition intitulée Vetula fût enterrée avec lui. On la retrouva dans un cimetière public d'un faubourg de la ville de Dioscurias, capitale de la Colchide; ce manuscrit fut porté à Constantinople, par ordre du roi de ce dernier pays, et Léon, protonotaire du sacré palais, et secrétaire de l'Empereur Vatace, le publia. On ajoutait que dans le même tombeau se trouvait aussi l'inscription funéraire d'Ovide! Naudé[32] cite encore plusieurs autres témoignages sur ce même poème attribué à Ovide.

[32] Dans le Dialogue de Mascurat, p. 225.

Bayle dit qu'il faudrait être bien dupe pour s'imaginer que la Vetula soit de ce poète. "Il n'est pas nécessaire, ajoute-t-il, d'être grand clerc pour pouvoir jurer, sans nulle ombre de témérité qu'Ovide n'a jamais fait un poème aussi barbare que celui-là, et que c'est la production d'un Chrétien du Bas-Empire."

Ici notre savant critique se trompe, comme l'a prouvé M. Cocheris, qui, dans une introduction de la traduction de ce poème, par Jean Lefèvre, démontre que de tous les écrivains que l'on pourrait regarder comme auteur de ce pastiche, aucun ne semble réunir en sa faveur autant de présomptions que Richard de Fournival, chancelier de l'église d'Amiens. Admirateur d'Ovide, clerc habile, auteur de productions fort estimées de son temps, il a laissé plusieurs poèmes qui ne sont que des imitations de l'Art d'aimer et du Remède d'amour.[33]

[33] La Vieille, ou les dernières amours d'Ovide, poème français du 14me siècle, etc. etc., par Hippolyte Cocheris. Paris: A. Aubry. 1861. Un vol. petit en 8º.

A plusieurs reprises les romans grecs ont fourni l'occasion de pastiches qui parfois ont eu cours assez longtemps comme authentiques. Par exemple, Huet a accepté comme tel un ouvrage tout moderne: "Du vrai et parfait amour," attribué à Athénagoras d'Athènes, un des premiers défenseurs du Christianisme. On n'a jamais vu le texte grec de ce livre, dont la traduction française a été publiée pour la première fois à Paris en 1599. Il est bien prouvé aujourd'hui que l'ouvrage est une fiction du prétendu traducteur. C'est le premier modèle de toutes ces suppositions de romans traduits du grec que Montesquieu n'a pas dédaigné d'emprunter dans le Temple de Gnide.[34]

[34] Etudes de littérature ancienne et étrangère, par Villemain. Paris: Didier. 1846.

Les Romanciers grecs et latins, par Victor Chauvin. Paris: Hachette. 1864.

Une supposition d'auteur qu'il ne fut pas aussi facile de reconnaître, et qui est encore aujourd'hui une énigme, est l'inscription que Pétrarque est supposé avoir tracée sur son exemplaire de Virgile, et dans laquelle il fait mention de sa première rencontre avec Laure, dans l'église de Sainte Claire, le 6 avril 1327, jour de Vendredi Saint.[35]

[35] Malheureusement pour celui qui imita si bien l'écriture de Pétrarque, il est prouvé, que le 6 avril de cette année était un lundi.

Une supercherie plus difficile, qui traversa comme authentique même le dix-huitième siècle sceptique et railleur, sans être démentie ni mise en doute, est la curieuse Ordonnance Royale, relative aux mœurs à Avignon, donnée par la Reine Jeanne de Naples, en 1347.

M. Jules Courtet a montré que le savant Astruc a été la dupe d'une plaisante mystification, en insérant ces statuts apocryphes pour la première fois en 1736, dans son traité De Morbis Venereis. Ils étaient l'œuvre de M. Garcin et de ses amis. On fabriqua une copie d'un prétendu original, qu'ils firent parvenir à Astruc.[36]

[36] Voir les détails de cette affaire dans la Revue Archéologique, deuxième année, 1845, 3me livraison. Sur la foi d'Astruc, cette Ordonnance Royale fut mise par Papon dans son "Histoire de Provence," et par Merlin, dans son "Répertoire de Jurisprudence," tome i. p. 761. Non infima laus est, comme dit Horace.

Les savants et les hommes de lettres se donnèrent souvent, au seizième siècle, le plaisir de se mystifier les uns les autres, et parfois le public, par ces sortes de pastiches ou de suppositions d'auteur. Le plaisant conteur Des Periers essaya, mais ne réussit guère, à faire croire que le Cymbalum mundi était un ouvrage ancien.

Dans la préface, il dit à son ami Tryocan, qu'il n'était que le traducteur de ce petit livre: "Il y a huit ans que je te promis de te rendre en langaige françois, le petit traité que je te montrai, intitulé: Cymbalum mundi, lequel j'avais trouvé dans une vieille librairie d'un monastère qui est auprès de la cité de Dabas."

Le célèbre italien Sigonius fit prendre pendant longtemps un de ses pastiches pour le traité de Cicéron, "De Consolatione," quoiqu'Antoine Riccoboni eût déjà tâché de dévoiler la supercherie, en publiant le "De Consolatione, edito sermone sub nomine Ciceronis." Tiraboschi ne découvrit qu'en 1785, à Modène, des lettres privées qui prouvaient la fabrication.

Ce pastiche Cicéronien était habilement composé par un savant que Hallam, dans son histoire de la Littérature de l'Europe, nomme le prince des antiquaires du seizième siècle.

Vers cette époque une supercherie littéraire qui fit bien plus de bruit, fut celle d'Annius ou Nannius de Viterbe, qui,

....."Veteris non inscius ævi,"

publia à Rome en 1498 un recueil de parties des ouvrages originaux de Bérose, de Fabius Pictor, de Manéthon, de Caton,[37] etc., qu'il prétendit avoir retrouvés à Mantoue. Ce recueil, monument curieux de l'ignorance et de la crédulité, fut reçu avec une grande faveur par toute l'Europe savante, car chaque peuple trouvait son origine dans les fables de ces prétendus historiens. Il eut les honneurs de la réimpression à Paris, à Venise et à Bâle.

[37] Annii Viterbiensis Commentarii in auctores diversos de antiquitatibus, cum textu, in folio. Cette première édition est extrêmement rare.

La critique ne fit justice de cette supposition d'auteur, qu'à la fin du seizième siècle, longtemps après la mort de l'inventeur. Nicéron distingue quatre partis qui furent engagés dans cette querelle; ceux qui considéraient toute la collection comme un pastiche; les partisans d'une authenticité parfaite; ceux qui regardaient les fragments comme faux, mais qui prétendaient qu'Annius avait été trompé lui-même; et enfin le juste milieu maintenait, qu'une partie était fausse, et l'autre authentique. Le Bérose commençait son histoire avant le Déluge, et avançait que les Chaldéens avaient fidèlement conservé leurs archives historiques.[38]

[38] Le Dictionnaire de Bayle cite les principaux auteurs qui ont parlé de ce pastiche.

Pour mieux faire croire à l'authenticité de l'œuvre, Annius y avait joint de longs commentaires, contenant des passages d'auteurs anciens bien connus.

On rapporte qu'un auteur mourut de chagrin lorsque l'imposture fut découverte, parcequ'il avait fondé un long et savant travail sur cette publication.

C'est au seizième siècle que commença la manie des commentaires interminables. Afin de les rendre plus intéressants, leurs auteurs prêtaient à Ennius ou à quelqu'autre poète perdu, des vers de leur façon, souvent fort heureux. C'est ainsi que le hollandais Paul Merula, auteur d'une histoire universelle, soutint avoir trouvé un traité, "De veterum poetarum continentiâ," d'un certain Calpurnius Pison, grammairien du temps de Trajan. Il en citait des passages qui firent fortune parmi les savants; mais personne ne vit alors, ni plus tard, le manuscrit que l'heureux Merula avait trouvé, disait-il, dans la bibliothèque de Saint Victor.

"Oh, my prophetic soul!"

aurait pu s'écrier Rabelais, comme Hamlet, en décrivant les amusantes richesses littéraires de cette abbaye. La France, l'Espagne, l'Italie, l'Europe entière semblaient s'être donné le mot pour ces sortes de supercheries.

Le cardinal Sadolet, ce prélat qui fut appelé le Fénelon du seizième siècle, composait d'ingénieuses épigrammes, qu'il disait tirées d'anciens manuscrits latins à lui envoyés par ses amis.

Il cherchait à persuader de la vérité de cette découverte les hommes de lettres en rapport avec lui.

Les suppositions de passages et de pièces de peu d'étendue, dit Nodier, placées sous le nom d'un auteur ancien célèbre, ont sans doute le mérite de la difficulté bravée, car les objets de comparaison qui peuvent éclairer le lecteur, sont à la portée de tout le monde; et néanmoins que de savants du premier ordre ont été pris pour dupes!

Le monde littéraire s'amusa longtemps de l'erreur dans laquelle tomba Joseph Scaliger. Dès l'âge de 18 ans il se piquait de discerner les différents caractères de tous les siècles. Muret lui montra un jour quelques vers qu'il disait avoir reçus d'Allemagne, et tirés d'un vieux manuscrit. Scaliger, après les avoir lus attentivement, lui assura sans balancer, qu'ils étaient d'un vieux comique latin nommé Trabea, et sûr de son opinion, il les inséra dans son commentaire sur Varron, De re rusticâ, auquel il travaillait alors. Tel est le récit de Coster, dans son Apologie citée par Bayle; mais Muret nous apprend que ce fut lui-même qui suggéra que ces vers étaient de Trabea; et d'autres qu'il montra en même temps, du comique Attius, et que Scaliger le crut sur parole.[39] Ayant complètement pris le savant au piège, il avoua sa supercherie pour montrer combien peu de confiance on pouvait avoir dans la sagacité critique d'un écrivain qui voulait faire considérer son jugement en littérature comme infaillible.

[39] Voir l'Anti-Baillet de Ménage, chap. lxxxiii., et le Dictionnaire de Bayle, pour les détails.

Scaliger se vengea par une épigramme des plus sanglantes:—

"Qui rigidæ flammas evaserat ante Tolosæ,

Muretus, fumos vendidit ille mihi."[40]

[40] Ces flammes de la rigoureuse Toulouse se rapportent à une accusation devant le Parlement de cette ville, pour un crime qui était alors puni par le feu, auquel il paraîtrait que Muret échappa.

Il justifiait ainsi cette spirituelle boutade de Nodier, que la plus pardonnable des supercheries littéraires est celle que l'on pardonne le moins, parceque le public ne veut pas qu'on se serve de sa crédulité même pour lui procurer du plaisir, et que rien ne compense l'outrage fait à sa vanité. Le ressentiment du savant pour une méprise qui cependant ne pouvait l'humilier, ne surprend en aucune façon, lorsque l'on connaît le caractère de Scaliger; il n'était pas homme à en rire. Mais conçoit-on facilement que le joyeux Rabelais ait gardé une profonde rancune au Vénitien Pontanus (Tanponus, comme il l'appelle) de lui avoir fait prendre pour une pièce antique, un certain "Contractus venditionis antiquis Romanorum temporibus initus" que l'auteur de Pantagruel, trompé, publia à Lyon, avec une belle épître dédicatoire et sous un titre solennel: Ex reliquiis venerandæ antiquitatis![41]

[41] Voir les Matanasiennes, 8º, p. 6o. Lyon, 1837. Ce charmant opuscule fut publié sans nom d'auteur, par M. Rostain, de Lyon, un des plus savants bibliophiles de France, et toujours prêt à mettre ses connaissances littéraires au service de ses amis. On trouve dans cette brochure des détails fort intéressants sur plusieurs autres pastiches latins qui ont déjoué la perspicacité des lettrés des 17me et 18me siècles.

Il est singulier que Scaliger, sachant par expérience que Muret imitait si bien les anciens poètes latins, qu'on pouvait aisément s'y tromper, s'y soit néanmoins laissé prendre une seconde fois, comme le raconte Vossius, dans son commentaire sur Catulle.[42] Menken, qui cite le fait, ajoute que Douza, le fils, fut induit en erreur de la même manière par Jérôme Groslot de Lisle, à l'occasion du Pervigilium Veneris,[43] dont on ne connaît que les quatre vers suivants:

[42] "Menken, de la Charlatanerie des savants," p. 83, édit. de 1721.

[43] Français Noël, dans ses notes sur Catulle, tome i. p. 343, assure au contraire que ce fut van der Does qui voulut imiter le tour que Muret avait joué, et qui prétendit qu'un de ses amis avait vu, dans une bibliothèque de France, un Pervigilium Veneris différent de celui que nous possédons, et dont il rapporte quatre vers. "On trouva à ce fragment, ajoute Noël, un goût et un ton antique; et quand on fut détrompé, on se consola, comme Scaliger, par des injures."

"Nemo tentis mentulis det, nemo nervis otium.

Ecce passeres salaces, ecce rauci turtures,

Hâc nuper virente myrto nos amoris admonent

Cum puellis dulce inire vesti contubernium,

Nemo tentis," etc. etc.

Quelquefois le critique trompé ne veut pas être désabusé et persiste dans l'erreur. Henri Estienne avait inséré dans ses Satyrici Minores, une satire De Lite, qu'il croyait ancienne, et qui était du Chancelier de l'Hospital. Le philologue Boxhorn ne voulut jamais croire J. F. Gronovius, qui le prévint de la supercherie, et soutint que l'Hospital devait avoir découvert cette pièce excellente, et qu'il pouvait citer des savants qui l'avaient lue dans des manuscrits anciens! C'est peut-être une semblable conviction qui engagea Alde le jeune à publier Philodoxios Fabula[44] comme pièce ancienne, quoiqu'il ne soit pas probable qu'il ignorât qu'Albert Eybe en avait déjà donné quelques scènes dans sa Margarita poetica, où elle est attribuée à Charles d'Arezzo, de la famille des Marsuppini, mort à Florence, en 1453.[45]

[44] Lepidi Comici Veteris Philodoxios Fabula, ex antiquitate eruta ab Aldo Manucio, in 8º. Lucæ, 1558. Ce livre extrêmement rare a été vendu jusqu'à dix guinées à la vente de la Bibliothèque de B. Butler.

[45] Voir Renouard.

Malgré l'étude profonde de l'antiquité que possédaient incontestablement les savants de cette époque, on serait presque tenté de douter de leur esprit critique, lorsqu'on les voit se tromper aussi fréquemment.

Guez de Balzac, un des créateurs de la langue française, et dont le grand Corneille, Gassendi, Sarrasin, etc., s'accordent à vanter le talent pour la versification latine, a été à son tour la cause d'une mystification (dont on a cherché à le justifier), quoiqu'il eut pris d'amples précautions pour cacher sa petite supercherie. Il inséra dans ses œuvres,[46] parmi ses poésies et épîtres latines, un morceau intitulé: "Indignatio in poetas Neronianorum temporum, majoris operis fragmentum."

[46] Deux volumes in fol., p. 38. Paris, 1665.

Il déclare qu'il avait trouvé dans un parchemin pourri en plusieurs endroits, et à demi rongé de vieillesse, des vers d'un auteur inconnu sur les hommages prodigués à Néron, que les Chrétiens croyaient être l'Antéchrist. Il faut que l'auteur ait écrit sous le règne de Néron, ajoute-t-il, quoique son caractère soit plus ancien, et qu'il ait cherché une autre manière, et une plus belle expression que celle des écrits de ce temps-là. Mais de plus, nos amis du pays latin trouvent que son génie est hardi.

J. Ch. Wernsdorff, éditeur d'un recueil estimé, les Poetæ Latini Minores, inséra ce fragment d'une trentaine de vers, comme l'œuvre du poète Turnus. Burmann et plusieurs autres crurent également à l'authenticité de cette pièce. A. Perreau, le traducteur de Perse, a fait, dit-il, d'inutiles recherches (et on peut l'en croire), pour se procurer le manuscrit d'où Balzac avait tiré ces beaux vers; et le savant Boissonade jugea que la conjecture était probable, qui les attribuait au satirique Turnus, contemporain de Martial. Seulement il exprimait de grands regrets que Balzac, qui le premier les avait publiés, n'eut pas pris le soin de nous faire connaître leur origine, et la source d'où il tenait son vieux manuscrit.

Cette prétendue satire de Turnus fut reconnue véritable par Lemaire, Naudet, Quicherat, et traduite par Théry, Ach. Perreau et Charpentier, dans les collections classiques!

Le spirituel auteur des Matanasiennes a voulu disculper Balzac, et prouver que si on avait lu avec plus d'attention les lettres de celui-ci adressées à Conrart, à Chapelain, et à d'autres, ainsi que ses "Entretiens, ou dissertations littéraires," on aurait vu que l'auteur n'avait pas l'intention de tromper les savants.

Il faut avouer pourtant que Balzac aimait ces jeux d'esprit, et s'exprimait d'un air de grande bonne foi, en les présentant comme anciens; et excellent latiniste comme il l'était,[47] il n'est pas étonnant qu'il déçut quelquefois le public lettré. Dans son quatrième discours, adressé à Madame la Marquise de Rambouillet, il cite des paroles de Cassius et de Caton, une lettre de Fabricius à Pyrrhus, un billet de César à Cléopâtre, comme extraits d'un vieux manuscrit, qui lui est heureusement tombé entre les mains. Toutefois ici, comme la supposition est flagrante, il ajoute une explication, qui laisse entrevoir la vérité: "L'auteur de ce manuscrit n'est pas un inconnu, un enfant de la terre; il a un nom et un pays, et porte des marques de sa naissance. Il est vrai pourtant, Madame, que je ne vous parle pas si affirmativement de la vérité de ces lettres qu'il ne vous soit permis de suspendre encore votre jugement.

[47] Le philosophe Gassendi lui a rendu ce témoignage, "Balzacius cui nemo, non gallicè modò, sed latinè etiam scribentium elegantiæ palmam non facilè cedat."

"Puisqu'en ce pays de Grèce, il y a quantité de gens de bonne volonté et de grand loisir; puisque les sophistes ont servi de secrétaires à Phalaris et à d'autres princes, je ne sais combien de siècles après leur mort, ils pourraient bien avoir rendu le même service à César. Au surplus, si ces pièces ont été contrefaites, ç'a été, je pense, à peu près au siècle d'Auguste."

Ce demi-aveu même laisse exister le doute, par les derniers mots, sur l'intention de Balzac d'induire en erreur Madame de Rambouillet.

Suffit-il pour empêcher le lecteur d'être pris au piège, que dans une édition des poésies latines de Balzac, publiée par Ménage en 1650,[48] on trouve, à la page 189, huit petites pièces de vers avec l'intitulé: Ficta pro antiquis, sous lequel l'éditeur a placé le fragment attribué à Turnus?

[48] Joann. Ludov. Balzacii Carminum libri iii., in 8º. Paris, 1650.

Ces peccadilles contribuèrent peut-être à faire traiter si rudement Balzac par le P. Goulu, général des Feuillants, qui écrivit contre lui deux volumes d'injures. Bautru disait de Balzac, qu'il était attractif d'injures.

La France n'était pas le seul pays où l'on pratiquait ces sortes de supercheries; en Espagne le pastiche et les suppositions d'auteur prospéraient singulièrement.

Le biscayen Antonio de Guevara, moine franciscain, auteur de plusieurs ouvrages, pourvu de deux évêchés, et historiographe de Charle-Quint, ouvre la marche par son Horloge des Princes, espèce de roman philosophique dont Marc-Aurèle est le héros, et qui ressemble à la Cyropédie de Xénophon.[49]

[49] Relox de Principes.

On sait que cet ouvrage a fourni à Lafontaine son admirable fable du paysan du Danube, d'après une traduction française par R. B. De la Grise, conduit en Espagne, après la bataille de Pavie.

Cette traduction, revue et corrigée par N. De Herberay, seigneur des Essarts, fut suivie de si près par Lafontaine, qu'il s'appropria non seulement toutes les idées, mais même les expressions du traducteur. Voyez l'édition des Fables de Lafontaine, par Robert.

L'auteur prétendit qu'il avait traduit cet ouvrage sur un manuscrit très ancien trouvé à Florence. Le public ajouta foi à cette assertion; mais enfin un professeur de littérature au collège de Soria, nommé Petro de Rua, prouva que c'était une œuvre moderne, et défia l'auteur de montrer le manuscrit.

Guevara fut alors assailli de toute part, avec d'autant plus d'animosité que les pastiches d'Annius de Viterbe avaient récemment encore excité la colère des savants.

"Je m'imagine, dit Bayle, dans son dictionnaire, que le succès qu'avait eu d'abord le Marc-Aurèle de Guevara, encouragea l'anglais Thomas Elyot à une fraude du même genre."

Cet auteur publia à Londres, sous le règne de Henri VIII., un ouvrage qu'il prétendit avoir traduit sur un manuscrit grec d'Encolpius, auquel Alexandre Sévère était fort attaché, et qui est connu pour avoir publié la vie de cet empereur.

Elyot avançait qu'un gentilhomme napolitain, nommé Puderico, lui avait prêté l'original. Le public fut trompé pendant quelque temps; mais Wotton, dans son Histoire Romaine, fit voir sans réplique, que ce n'était là qu'une supposition d'auteur.

Revenons à l'Espagne, où l'époque dont nous parlons pourrait être désignée comme l'âge d'or des supercheries littéraires. Au nombre des plus remarquables, on trouve l'histoire de la conquête de l'Espagne par les Arabes, traduite d'une chronique contemporaine des événements.

Les écrivains du pays, pleins de foi en l'authenticité de ce document, s'en servirent pour la composition de leur histoire; mais voilà qu'après un examen trop tardif, Don Nicolas Antonio commença à jeter des doutes sur le livre. Bientôt d'autres critiques entrent dans la même voie, et enfin la fraude non seulement est prouvée, mais on découvre même quel en est l'auteur. Michael de Luna, interprète d'Arabe, au service de Philippe III., avait calqué son œuvre avec beaucoup d'art sur d'anciens documents peu connus.

C'est aussi en ces temps que le jésuite, Jérome Higuera, s'associa Torialba, son confrère, lequel prétendit avoir trouvé dans la bibliothèque de Fulde en Allemagne, un manuscrit que Higuera enrichit de notes, pour éclaircir différentes parties du texte; puis une copie du tout fut envoyée à J. Calderon, qui le publia à Saragosse, sous le titre de: "Fragmentum Chronici Flav. Dextri cum chronico Marci Maximi, et additionibus S. Branlionis et Helecani."

Ces ouvrages supposés étaient composés avec beaucoup plus d'ingéniosité que ceux de Bérose et de Manéthon, dont nous avons parlé ci-dessus. C'est ce qui fut la cause que l'on eut bien plus de foi en leur authenticité. Toutefois comme les savants ne purent jamais obtenir de voir le manuscrit original, et remarquèrent quelques anachronismes, des doutes commencèrent à s'élever. Puis Gabriel Pennot, augustin de la Navarre, publia un examen de la chronique, dans lequel il donnait d'excellentes raisons pour prouver l'invraisemblance de ces documents, et malgré la défense qu'entreprit Th. Vargas, la supposition d'auteur fut définitivement reconnue par le monde lettré.[50]

[50] Voir Historia critica de los falsos cronicones de Señor Alcantara. L'auteur décrit avec précision l'origine, la formation, et les vicissitudes de ces chroniques.

Pour ce qui concerne les supercheries littéraires de l'Espagne, on doit consulter l'excellente histoire de la littérature de l'Espagne, par George Ticknor. 3 vols. 8º.

Higuera n'eut pas le chagrin de voir ce résultat, car il mourut en 1611, huit ans avant la publication de cette histoire critique, et soutenant toujours l'antiquité de son œuvre.

Ceci se passait sous Philippe III., gouverné, de même que l'Espagne, par le duc de Lerme. Dix ans plus tard Philippe IV. montait sur le trône, encore mineur, sous la tutelle du duc d'Olivares, qui créait comte de la Roca, un des plus habiles écrivains de pastiches trompeurs qu'ait produits l'Espagne.

"Don Juan Antonio de Vera y Zunîga" annonça qu'il avait découvert un in 4º imprimé à Burgos en 1499, renfermant cent et cinq lettres de Ferdinand Gomez de Cibdareal, médecin et confident du Roi Jean III., recueil intitulé: "Centon Epistolario." Cette correspondance, qui avait eu lieu entre 1425 et 1454, rapportait des faits très intéressants, et des détails anecdotiques sur des événements d'une haute importance. Pendant près de deux cents ans, ce livre réimprimé en 1775, par le secrétaire de l'Académie Historique d'Espagne, fut cité comme autorité dans maints ouvrages. Dans l'intervalle, l'esprit de recherches et d'examen avait fait des progrès. L'on analysa plus scrupuleusement, et l'on trouva d'abord que dans aucune chronique, histoire, ni correspondance, on ne rencontre le nom d'un Gomez de Cibdareal, médecin et confident du Roi Jean.

Cependant les renseignements sur la cour de ce souverain sont abondants. Ensuite aucun manuscrit de cette correspondance avec les principaux personnages du royaume, n'existe nulle part. Enfin tous les bibliographes s'accordèrent à dire que l'édition de Burgos de 1499 est fictive, et accuse une impression postérieure à 1600.

L'ouvrage présente aussi plusieurs anachronismes dans les faits et dans le style. On y rencontre des phrases et l'emploi de mots inconnus avant la première moitié du seizième siècle. Somme toute, la supposition d'auteur devint évidente, et fut duement constatée.

On voit, comme nous l'avons dit, que c'était vraiment en Espagne l'âge d'or des supercheries littéraires.

L'Italie et la France ne restaient pas en arrière dans la même voie.

....." Vestigia retrò

Observata sequor,"

semblait être la devise.

Martin Fumée, sieur de Genillé, publia en 1599, comme traduit du grec d'Athénagoras, philosophe Athénien, qui florissait vers la fin du deuxième siècle, "Les amours honnêtes de Théogone et de Charide; de Férécide et de Mélangénie."

Ce fut, comme presque toujours, l'impossibilité de trouver la moindre trace du texte grec de ce livre, qui éveilla les soupçons, et l'on reconnut bientôt que c'était encore là, une supposition d'auteur et un pastiche de romans connus.[51]

[51] Voir Struvius, De doctis impostoribus.

A propos de ce roman, rappelons ici la discussion qui n'est pas encore fermée, au sujet d'un autre roman grec, beaucoup plus célèbre, "Daphnis et Chloé," que quelques critiques regardent comme un pastiche élégant du neuvième siècle, œuvre ingénieuse et patiente d'un homme de goût, égaré dans la barbarie d'un âge ignorant. Consultez Les Romanciers Grecs et Latins, par Victor Chauvin, p. 134.

"Corpus putat esse, quod umbra est."

Une supercherie d'une toute autre importance fut pratiquée en Italie un peu plus tard.

Curzio Ingherami, érudit qui s'était occupé toute sa vie d'antiquités, publia des fragments d'histoire étrusque soi-disant écrits par un certain Prosper Fesulanus, en l'an 700 de Rome.

On y établissait entr'autres faits historiques, qu'il y avait eu des rapports entre les Etrusques et les Hébreux; que le roi David avait imité, dans ses écrits, ceux de Noé et de ses descendants. Cette chronique rapporte même des discours et des anecdotes de Noé.[52]

[52] D'Israeli, "Curiosities of Literature," tom. iii.

Léon Allatius et Henri Ernst eurent beau donner des preuves de la fausseté de cet ouvrage. Ingherami défendit l'authenticité de sa découverte, en faisant imprimer à Florence, en 1637, un gros in 4º intitulé, "Discorso sopra l'opposizione fatte all'antichità Toscane." Attaqué de nouveau avec renfort d'arguments, il céda, et s'excusa, en disant qu'il s'en était laissé imposer par un faussaire. Ceux qui se sont occupés de la question, pensent qu'il y a des raisons pour croire en sa bonne foi.[53]

[53] Dictionnaire Critique de Bayle, et Huet: Traité de l'origine des Romans.

Le souvenir de cette invention était presque effacé, lorsqu'un aventurier sicilien, Joseph Valla, annonça qu'il avait découvert les livres de Tite-Live qui nous manquent. C'était une traduction en Arabe qu'il avait achetée d'un Français, lequel avait enlevé le manuscrit des rayons de la bibliothèque de Constantinople.

Il ajoutait qu'il possédait aussi un codex, provenant de la même source, et contenant l'histoire de la Sicile durant la domination des Arabes. Comme il montrait les manuscrits arabes, il obtint la confiance, et ces trésors historiques attirèrent honneurs et pensions sur leur heureux possesseur. Le roi de Naples lui fournit de l'argent pour continuer ses recherches. Enfin, un volume fut publié, mais un orientaliste découvrit, peu après, que le texte du manuscrit arabe sur la Sicile avait été falsifié, page par page, et presque ligne par ligne. L'original ne contenait autre chose qu'une histoire de Mahomet et de sa famille.

Valla, condamné à l'emprisonnement et menacé de la torture, avoua sa malheureuse supercherie.[54]

[54] Il y eut plusieurs savants de ce nom: 1er Laurent Valla, au XVme siècle, qui réfuta la prétendue donation de Constantin; 2me George Valla, qui fleurit vers la fin du même siècle, et expira comme l'hérésiarque Arius; 3me Nicolas Valla, à la même époque, traducteur de l'Iliade et d'Hésiode. Notre faussaire a été oublié par Bayle. Voir "Curiosités Littéraires," par Lalanne.

Le Portugal, à son tour, vit le pastiche s'emparer d'un petit chef-d'œuvre, les Lettres Portugaises, écrites vers 1663, par Mariana Alcaforada, et tellement admirées dans le siècle de Louis XIV., qu'elles étaient comparées à celles d'Héloïse à Abailard. La meilleure édition en a été donnée par M. de Souza,[55] qui démontra l'authenticité des cinq premières, mais qui émit l'opinion que les sept autres n'étaient qu'un pauvre pastiche fabriqué par un écrivain français, dans un but de spéculation de librairie.[56] C'est un mêlange d'affectation et de recherche en contradiction avec les usages portugais.

[55] Paris: F. Didot. 1824. In 12º.

[56] Consultez, à ce sujet, "l'Histoire Littéraire du Portugal et du Brésil," par M. Ferdinand Denis, ouvrage devenu rare et qui mériterait d'être réimprimé.

Les écrivains de faux mémoires, tels que nous en verrons un si grand nombre au dix-neuvième siècle, avaient déjà un modèle à suivre dès le dix-septième.

Sandras de Courtilz, né en 1644, fut célèbre en ce genre. Il composa les Mémoires de D'Artagnan,[57] de la Marquise de Fresne, de La Fontaine, du Marquis de Montbrun, etc. Sa manie était poussée si loin, qu'il publiait parfois de faux mémoires lorsque les véritables existaient: tels sont ceux du Marquis de Langallerie, sur la guerre d'Italie, écrits par lui-même dans sa prison à Vienne, et publiés par Gautier de Fagel, en 1743.[58]

[57] Lesquels Alexandre Dumas n'a fait que copier dans ses "Trois Mousquetaires."

[58] Niceron a consacré un article à Sandras de Courtilz, ainsi que Quérard, dans ses "Supercheries Littéraires," tome ii. p. 523.

Toutes les productions semi-historiques de cet auteur fécond ne méritent aucune confiance.

Arrêtons-nous ici un moment à des suppléments d'auteur, véritables pastiches, parcequ'ils ne furent jamais avoués par ceux qui les composèrent avec l'intention de tromper le public.

Aujourd'hui, l'authenticité de plusieurs fragments ajoutés au roman satirique de Pétrone, n'a plus de partisans; mais il y eut une époque où ils soulevèrent les passions de la critique, et passèrent par des phases assez curieuses pour nous engager à entrer dans quelques détails.

On sait que c'est au Pogge, ce célèbre dénicheur de manuscrits anciens, que nous devons la première connaissance d'un livre de Pétrone,[59] découverte encore bien partielle, car il paraît que les nombreux écrivains qui n'ont cessé de citer cet auteur pendant les six premiers siècles de notre ère, avaient des textes beaucoup plus complets que les nôtres.

[59] 1380-1459.

Un très-ancien manuscrit, provenant des dépouilles du sac de la ville de Bude, lorsqu'elle fut prise par le fameux Mathias Corvin, passa de la bibliothèque de ce prince, dans celle de Pierre Pithou.[60]

[60] 1539-1596.

Ce savant le compara avec d'autres manuscrits du Satyricon, et trouva qu'il contenait des additions importantes. Comme il n'y avait pas le moindre doute sur son authenticité, il le publia. Les commentaires qui suivirent cette publication, excitèrent la curiosité, et les savants ambitionnèrent la gloire de compléter l'œuvre de Pétrone. C'est alors que Jean Lucius, de Frau, en Dalmatie, publia à Padoue, en 1664, un nouveau manuscrit découvert dans la bibliothèque de Nicholas Cippi. Il contenait un fragment inconnu considérable,[61] qui fut reproduit par les presses des principales villes de l'Europe.

[61] Il commence par les mots: "Ipse nescit quid habent" (chap. 37), et finit par: "Ex incendio fugimus" (chap. 78), ce qui fait 41 chapitres, (moins le 55me déjà connu), sur les 141 qu'on trouve dans le Pétrone de Burmann et dans celui d'Anton.

On mit une ardeur extrême à attaquer l'authenticité du manuscrit de Frau. On s'imagina que les additions n'étaient qu'un jeu d'esprit de quelque savant, qui avait su imiter le style de l'auteur latin. Enfin, le célèbre Lyonnais, Jacob Spon, se convainquit, après avoir soigneusement examiné le manuscrit, que le fragment nouveau était bien authentique, et cette opinion fut généralement adoptée.[62]

[62] Voir "Nouvelles recherches historiques et critiques sur Pétrone," par J. E. Pétrequin. 1 vol. gr. in 8º. Paris: Ballière. 1869.

L'œuvre encore incomplète de Pétrone en était là, lorsqu'en 1693, François Nodot, officier français, publia à Paris, un Satyricon soi-disant complet d'après le manuscrit original d'un renégat grec, manuscrit d'une antiquité de mille ans, et acheté durant le siège de Belgrade.

Malheureusement on ne put jamais obtenir de voir ni l'original, ni la copie que Nodot dit avoir prise. Les débats prouvèrent que nous n'avions ici qu'un véritable pastiche, et même un pastiche maladroit d'après une savante critique.[63]

[63] Voir "Observations sur le Pétrone trouvé à Belgrade en 1688, et imprimé à Paris, en 1693, et à Lyon, l'année suivante," 1 vol. in 12º, de 214 pages.

Cela n'a pas empêché que tous les éditeurs de Pétrone depuis 1693, jusqu'aujourd'hui, ont cru devoir reproduire les fragments de Nodot, parcequ'ils remplissent ingénieusement les lacunes du récit. Néanmoins tous s'accordent à les déclarer supposés.

Ce fut Basnage qui poussa le cri d'alarme, dès que le Pétrone de Nodot vit le jour. Celui-ci se défendit d'être l'auteur de ces additions, avec une ténacité qui ne s'est jamais démentie. L'auteur des Matanasiennes, que nous avons déjà cité, conjecture que cette dénégation pourrait bien être fondée, et montre qu'il y a des probabilités pour croire que ces derniers fragments furent composés par Nicolas Chorier, auteur de l'Aloysia, et par son ami P. Linage.

Depuis longtemps les discussions relatives au Pétrone de Nodot avaient cessé, et la question était chose jugée, lorsque l'attention des érudits fut réveillée en 1800, par la publication d'un nouveau passage de l'auteur latin, trouvé, disait-on, dans la bibliothèque de Saint-Gall. Il remplissait la lacune que l'on soupçonnait dans l'endroit du chapitre 26, où Encolpe regarde avec Quartilla, par les fentes de la porte, les jeux de Giton et de la petite Pannychis.

Ce fragment n'est qu'un pastiche, dit Charles Brunet, dans son "Manuel du Libraire;" mais l'auteur, caché sous le nom de Lallemand, a imité avec tant de perfection l'esprit et la manière de Pétrone, que plusieurs savants s'y trompèrent d'abord.[64] Le véritable auteur était Joseph Marchéna, littérateur espagnol, employé dans l'administration de l'armée du Rhin.[65] Encouragé par ce premier succès, il fit ensuite imprimer chez Firmin Didot, un prétendu fragment de Catulle, qui cette fois ne trompa personne:[66]

[64] Noël, dans son édition de Catulle, a reproduit le morceau qu'il considère aussi comme une parfaite imitation de l'original. Il est omis dans la traduction de Pétrone, par Heguin de Guerle, mais texte et traduction sont donnés dans le Pétrone de Baillard, publié sous la direction de Nisard.

[65] G. Peignot a décrit l'historique des supercheries de Nodot et de Marchéna, dans son "Dictionnaire raisonné de Bibliologie," et dans son "Répertoire de Bibliographie Universelle."

[66] Frédéric Schoell, Répertoire de la Littérature ancienne, 2 vols. 8º. Paris, 1803.

"Fructu non respondente labori,"

comme dit Ovide.

Afin de résumer tout ce qui regardait les pastiches de Pétrone, nous avons interrompu l'ordre chronologique de notre récit. Revenons à la fin du dix-septième siècle.

On sait que Louis Racine avait fait des notes marginales à de fausses lettres de Madame de Maintenon, si parfaitement imitées, que ces notes sur les détails qu'elles renferment, ont été reconnu fondées de tous points. Voltaire, que l'on retrouve partout, quelque sujet que l'on traite, s'est moqué de ces lettres et des pastiches en général, dans son "Commentaire Historique" qui n'a pas été reproduit dans toutes les éditions: "En France, dit-il, nous avons eu de puissants génies à deux sols la feuille, qui ont fait des lettres de Ninon, de Maintenon, du Cardinal Alberoni, de la Reine Christine, de Mandrin, etc. Le plus naturel de ces beaux esprits était celui qui disait:[67] Je m'occupe à-présent à faire des pensées de La Rochefoucauld."

[67] Capron, dentiste très connu de son temps.

Après ce ton dédaigneux pour ceux qui composent des pastiches, soupçonnerait-on que Voltaire se fût laissé aller plus d'une fois à essayer de tromper le monde en ce genre? Trois lettres de Caius Memmius Gemellus à Cicéron,[68] présentées une fois au public comme traduites du latin en russe, sur un manuscrit de la bibliothèque du Vatican, et du russe en français, furent réimprimées dans les "Questions sur l'Encyclopédie," où, pour mieux faire croire à leur authenticité, il prévient le crédule lecteur que les savants les ont reconnues pour être véritablement de Memmius. Dans une lettre à D'Alembert, du 27 Novembre 1772, Voltaire en parle dans le même sens, et soutient sa fraude, qui fut bientôt avérée. On peut dire que c'était là une plaisanterie; mais la bonne foi ne peut guère admettre que tant de précautions soient prises pour l'entourer de toutes les apparences de la vérité.

[68] Ce fut pour ce Memmius que Lucretius Carus composa son grand poème, "De naturâ rerum."

Si Voltaire est, d'après Quérard, l'écrivain français qui a poussé le plus loin la manie de la supposition d'auteur et du pseudonyme, il s'est néanmoins laissé prendre au même piège. On lit dans sa "Philosophie de l'Histoire:" "Un hasard fort heureux a procuré à la bibliothèque de Paris, un ancien livre des Brames, c'est l'Ezour-Védam, ou commentaire des Védas, écrit avant l'expédition d'Alexandre dans l'Inde. C'est un des plus précieux manuscrits de l'Orient." Il en reparle encore dans La Défense de mon oncle.

Or cet "Ezour-Védam" que le Baron de Sainte-Croix publia en français, en 1778, n'est qu'un pastiche religieux.