Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

LES MYSTÈRES
DU LOUVRE

CORBEIL—TYP. ET STÉR. B. RENAUDET.

On avait réuni les deux tours du Louvre par un rempart...

Oui, les Mystères du Louvre, c'est-à-dire un écho des chroniques étranges écloses et comprimées entre les murailles sombres, sous les voûtes sinistres, dans les labyrinthes souterrains de ce vieux palais, dont la quadruple destination avait une terrible éloquence, lorsqu'il servait tout à la fois de séjour aux princes, de citadelle, de prison d'État et de coffre-fort royal.

Le temps n'a point passé impunément sur ces constructions menaçantes, que les hauts barons, les grands feudataires de la couronne ne regardaient qu'en tremblant.

Mais si son action s'était bornée à transformer l'aspect extérieur des choses, ce serait peu. Elle a eu d'autres conséquences: elle a fait justice des juridictions barbares, des dominations sans contrôle; elle a nivelé les rangs, rectifié les usurpations de renommée, apuré les comptes.

Bien des prestiges se sont dissipés, la vérité seule, éternelle, immuable, est demeurée, et tel orgueilleux monarque, que ses historiens gagés ont pu élever sur le pavois de leurs panégyriques imposteurs, est retombé décrié et meurtri pour ne plus se relever.

La lumière a pénétré par les fissures de l'édifice vermoulu, jusqu'aux fosses de cette tour de Philippe-Auguste, inaugurée par l'infortune de Philippe, comte de Flandre, que le roi français y ensevelit vivant, après l'avoir promené par les rues de Paris, attelé à son char triomphal.

Quelle épopée, quel drame que cette tour elle seule, servant aux rois d'alors à la garde de ce qu'ils avaient de plus précieux: leurs richesses et leurs victimes!

Quelle distance aussi de ce Louvre de Philippe-Auguste, de Charles V, de François Ier, de Louis XIII et de Louis XIV, au monument splendide et gigantesque qu'un règne nouveau vient d'achever, et qui n'est plus que la métropole des arts et des lettres, après avoir servi d'oubliettes et d'in pace à tant d'intelligences d'artistes et d'écrivains.

Que le lecteur veuille donc nous suivre un instant dans un rapide coup d'œil sur le passé. Les événements dramatiques que nous entreprenons de développer gagneront surtout dans son esprit, quand nous l'aurons initié aux localités qui en furent le théâtre. Nous serons affranchi pour le reste de notre livre des descriptions intempestives, et nous connaîtrons, lecteur et écrivain, le terrain sur lequel nous allons marcher de conserve.

C'est d'ailleurs une digression qui vaut bien une préface, car elle justifiera par avance le titre de cet ouvrage. Elle enseignera, en effet, plus d'une particularité, sinon ignorée, du moins peu connue, sauf des érudits, et donnera, dès le premier pas, le fil du labyrinthe où nous aurons à pousser de nombreuses reconnaissances.

Nous venons de parler des érudits, et, pour nous édifier dès le début, nous ouvrons leurs dissertations prolixes. Vanité des vanités! Nous n'en trouvons pas deux qui tombent d'accord sur l'origine du Louvre, ni même sur l'étymologie, sur la signification du nom.

Humble romancier, nous n'avons pas la prétention d'en remontrer à ces savants patentés; nous admettons donc l'hypothèse la plus vraisemblable, à savoir que ce palais, dont l'origine se perd dans la nuit des âges, fut d'abord un rendez-vous de chasse, une villa de plaisance, au milieu des bois et des marais qui couvraient primitivement cette rive de la Seine.

Les académiciens ni les professeurs n'ont pu déterminer si ce mot Louvre vient du latin lupus, lupara, à cause des loups qui infestaient ces lieux sauvages, ou de leower (on prononce loure), locution saxonne, qu'un ancien glossaire traduit par castellum, qui signifie forteresse; ou enfin de rouvre, roboretum, robur (forêt de chênes).

La première de ces opinions nous semble la plus plausible, car des lettres et ordonnances, datées de cette citadelle par les rois qui y demeuraient, portent cette mention: Apud LUPARAM prope Parisios (au Louvre près Paris).

Philippe-Auguste, sous le règne duquel Paris prenait un notable accroissement, et qui jugeait la position du Louvre favorable pour un établissement capable à la fois de défendre les abords de la ville et de protéger le roi contre les alertes venant de la ville même, acheta les terrains situés dans ce rayon, et appartenant en grande partie au monastère de Saint-Denis de la Chartre, à la seigneurie de l'évêque de Paris et du chapitre de Notre-Dame. Il indemnisa généreusement ces hauts propriétaires... aux dépens des Parisiens, et se mit à l'œuvre.

Son premier ouvrage fut une tour de trente et un mètres de hauteur, dont les murs, véritable construction romaine, en avaient quatre d'épaisseur. Des souterrains, suivant l'usage de l'époque, couraient sur ces masses énormes, formant des galeries et des cellules que l'on appelait les fosses, un titre sinistre trop bien justifié.

Autour de cette construction, on creusa un fossé pour rendre l'accès impossible autrement que par un pont-levis défendu par une poterne. Puis, de hautes murailles, en rapport avec la maçonnerie de la grosse tour, enfermèrent l'enceinte de la place d'armes, à peu près comme les ailes plus régulières ferment aujourd'hui la cour carrée.

Enfin, un nouveau fossé très profond, alimenté d'eau comme celui de l'intérieur, entoura ces remparts.

Philippe-Auguste avait la science et la passion des enceintes fortifiées.

Il travailla surtout avec amour à celles du Louvre, car elles devaient, nous l'avons déjà indiqué, servir à la garde de son épargne et de ses prisonniers.

L'infortuné Ferdinand, vaincu et pris à la bataille de Bouvines, en fit l'épreuve.

Mais combien d'autres princes après lui eurent le même sort! Que de douleurs étouffées sous les masses de pierre qui recouvraient les fosses!

Un chroniqueur nous a conservé dans ses vers gaulois la mémoire de la captivité du comte de Flandre, en le désignant sous le nom de Ferrans que lui donnait le peuple:

Li quens Ferrans liés et pris

En fu amenez à Paris,

Et maint autres barons de pris,

Qui puis ne virent leur pays.

Philippe-Auguste cependant, non plus que ses successeurs, jusqu'à Charles V, n'eurent pas leur résidence fixe dans le Louvre. Ces princes n'y demeuraient que par moments, particulièrement pour recevoir l'hommage de leurs vasseaux, car les tenanciers de la couronne relevaient de la tour du Louvre; c'est là qu'ils venaient humblement faire prestation de foi et d'hommage, et de là aussi l'effroi que leur causait cet édifice; en y entrant, tous n'étaient pas sûrs d'en sortir.

Mais négligeons les modifications accessoires apportées à l'œuvre de Philippe-Auguste par ses successeurs immédiats, pour arriver au règne de Charles V, l'un des plus importants pour ce palais.

Non seulement ce prince accrut notablement les bâtiments du Louvre, mais il les rendit assez logeables pour y établir sa demeure, et les léguer à ce titre aux monarques qui vinrent après lui.

En élargissant les remparts de Paris, il y comprit le Louvre. La grosse tour devint le milieu d'une enceinte de cent dix-huit mètres de long sur cent treize mètres de large, la longueur parallèle à la rivière. Cette enceinte, fermée d'un fossé qui tirait ses eaux de la Seine, contenait le château proprement dit, formé de quatre corps de logis, comme aujourd'hui, et partagé pour le surplus en cours et jardins. La place circonscrite entre ces quatre bâtiments, mesurait soixante-six mètres de long sur soixante-deux de large, et la grosse tour au milieu. Les bâtiments des quatre côtés, percés de fenêtres placées sans ordre extérieur, n'avaient de symétrie entre eux que celle de la grandeur. Ces fenêtres, dit un écrivain auquel nous empruntons ces détails[1], devaient être la plupart en ogive, de forme allongée et semblables à des meurtrières.

On se figurera aisément cet édifice, en se rappelant que dans l'architecture du moyen âge, chaque partie d'une construction était conçue et élevée indépendamment de ce qui l'entourait. Puis, suivant Sauval, les bâtiments du Louvre étaient comme hérissés de tours rondes, carrées et en fer à cheval. Le nom de quelques-unes a été conservé.

Il y avait celles du Fer-à-Cheval, des Porteaux, de Windal, situées sur le bord de la Seine; les tours de l'Étang, de l'Horloge, de l'Armoirie, de la Fauconnerie, de la Grand'Chapelle, de la Petite-Chapelle, la Tour où se met le roi quand on joute; puis encore la Tour de la Tournelle ou de la Grand'Chambre du Conseil, la tour de l'Écluse, la tour de l'Orgueil et celle de la Librairie.

Ce dernier nom rappelle que Charles V réunit au Louvre environ neuf cents volumes qui furent l'origine de la bibliothèque royale.

Du côté du nord, ce prince réunit la grosse tour au bâtiment par une galerie en pierre, étroite et élevée, franchissant le fossé dont nous avons parlé, lequel, revêtu de pierre, servait de vivier. Du côté opposé, se trouvait toujours le pont-levis, dont l'entrée s'abritait sous une arcade angulaire, surmontée d'une statue d'un mètre et demi représentant Charles V, son sceptre en main.

Enfin, ce monarque plaça à la façade extérieure du palais, sur la rivière, une horloge fort admirée; il fit garnir les croisées d'un treillis doré, pour empêcher l'entrée des pigeons dans les appartements. Il dota son palais favori d'une chapelle, d'appartements élégants, de salles de bain, d'un cabinet de joyaux. Ce luxe était prodigieux, comparé au mobilier existant sous Philippe-Auguste, et qui consistait principalement en gerbes de paille, que l'on envoyait rue du Fouarre, à l'Université, pour l'usage des écoliers, quand le roi quittait cette résidence.

L'empereur Charles IV étant venu à Paris, en 1373, fut reçu et fêté dans le palais de la Cité, nommé alors le Palais-Royal. Le lendemain de l'Épiphanie, le roi voulut montrer le Louvre à son visiteur. Celui-ci souffrant de la goutte, on le fit porter à la pointe de la Cité, et les deux souverains s'embarquèrent dans un bateau du roi, «fait comme une belle maison, dit Christine de Pisan, moult peint par dehors et par dedans. Le roy montra à l'empereur les beaux maçonnages qu'il avoit fait au Louvre édifier. L'empereur, son fils et ses barons moult bien y logea, et partout était le lieu moult bien paré. En salle dîna le roy, les barons avec lui, et l'empereur en sa chambre.»

Nous insistons sur cette période de l'histoire du Louvre, parce que ce palais prit alors l'aspect et la distribution qu'il offrait, à de légères modifications près, à l'époque où commencera la première partie de notre récit.

Avant Charles V, les bâtiments intérieurs n'avaient que deux étages; il les fit exaucer de deux autres, ce qui diminua la clarté et la salubrité de la cour. Le dedans de ces bâtiments, où le jour ne pénétrait qu'à travers des fenêtres étroites et grillées, ressemblait plus à celui d'une prison qu'à un logis royal.

Quatre porte fortifiées, appelées Porteaux, donnaient accès dans le Louvre. L'entrée principale était au midi, sur le bord de la Seine: tout ici respirait la force brutale, le besoin de se défendre et celui de dominer. Entre les bâtiments et la rivière, s'offrait cette porte, flanquée de tours et de tourelles, s'ouvrant sur une avant-cour assez vaste, que l'on parcourait en longeant une partie du fossé du château. Arrivé au milieu de sa façade, on trouvait une autre porte, fortifiée par deux grosses tours peu élevées, couvertes d'une terrasse.

La porte la plus considérable, après celle-ci, faisait face à Saint-Germain l'Auxerrois, et existait encore après la construction de la colonnade, sous Louis XIV. Elle était fort étroite, défendue par deux tours rondes. Les deux autres portes étaient moins importantes, mais non moins bien abritées.

Il faut signaler encore les principales pièces des bâtiments qui entouraient le parallélogramme formé par la cour. Elles consistaient en une grande salle, ou salle de Saint-Louis; sa hauteur atteignait le comble de l'édifice; on distinguait ensuite la salle Neuve du roi, la salle Neuve de la reine, la chambre du Conseil, qui consistait en une grande chambre et une garde-robe, nommée garde-robe de la Trappe, et une salle basse immense, ornementée par Charles V avec beaucoup de soin, afin d'y donner des galas et d'y traiter les princes étrangers.

Nous n'avons garde d'omettre la chambre de la Trappe... Étaient-ce les oubliettes?...

La chapelle basse, dédiée à la Vierge, n'était pas la seule que renfermât le palais, mais c'était la plus importante et la mieux décorée.

Charles VI, qui eut souvent besoin de se réfugier au Louvre dans les violentes tempêtes de son règne, ne le jugea pas encore suffisamment fortifié. Il ajouta des bastions à tous les coins, et sacrifia à cet effet la plupart des jardins.

Après lui, Charles VII, Louis XI, Charles VIII et Louis XII, ne songèrent encore qu'à inventer des moyens de faire de ce château une forteresse inexpugnable.

Enfin, arriva le règne de François Ier. Le goût barbare de cette citadelle choquait les instincts artistiques de ce prince. Il résolut d'en renouveler les dispositions. Ce dessein fut surtout confirmé en lui, quand il songea à recevoir Charles-Quint, en 1539.

Il commença donc de très coûteuses réparations, et ce fut lui qui détruisit la grosse tour, afin de donner plus d'air et de lumière aux appartements. Il adopta pour entrée principale la porte vers Saint-Germain l'Auxerrois, et comme ces travaux ne le satisfaisaient pas encore, il se fit présenter des plans de reconstruction quasi complète, entre lesquels ceux de Pierre Lescot, abbé de Clagny, obtinrent la préférence. On était en 1540.

Lescot conduisit son œig;uvre avec une heureuse activité. Le corps de bâtiment que nous appelons aujourd'hui le vieux Louvre, se trouva presque achevé en 1548. Ce fut Lescot aussi qui construisit une partie du bâtiment en retour du côté de la Seine, et une aile qui, communiquant au Louvre, s'avançait jusqu'au bord de cette rivière. Les magnifiques travaux réalisés, à force de temps et de génie, sur cette berge, ont produit le quai par lequel palais et rivière sont aujourd'hui séparés.

Tout le monde connaît ce pavillon splendidement restauré de nos jours, en avant duquel s'étend un balcon aux barreaux dorés et fleurdelisés. C'est de la fenêtre par laquelle on y accède, et qui s'ouvre à l'extrémité méridionale de la galerie d'Apollon, que le triste Charles IX déchargeait son arquebuse sur les infortunés qui traversaient la Seine à la nage pour échapper aux massacres de la Saint-Barthélemy.

Les architectes et les artistes dont le nom se rattache à cette époque du Louvre sont Pierre Lescot, Sébastien Serlio, Italien, qui ne fit guère que présenter des plans, Jean Goujon, victime de la Saint-Barthélemy, et Paul Ponce.

Le gros bâtiment contigu au pavillon de Charles IX est d'une construction plus récente. Il s'étend du vieux Louvre au quai, et fait angle avec la façade méridionale. Il a longtemps porté le nom de palais de la Reine et de pavillon de l'Infante; l'espace vide enfermé entre lui et la nouvelle grille s'appelait le jardin de l'Infante, titre qui est resté au beau parterre dont le règne de Napoléon III a doté cet emplacement. L'étage supérieur forme la galerie à laquelle le triomphe d'Apollon, représenté au plafond, a valu le nom de cette divinité.

L'espace qui séparait le Louvre du rudiment des Tuileries, était alors plus pareil à un vaste chaos qu'à un quartier voisin de la résidence royale. Cependant, la position de ce bâtiment avancé jusqu'à la Seine fit naître l'idée d'une galerie, qui, longeant cette rivière, irait aboutir à cet autre résidence, et formerait une communication de l'une à l'autre. Cette œuvre fut entreprise sous Charles IX et continuée sous ses successeurs, jusqu'à l'endroit où se trouve le premier pavillon à campanille, sur la place du Carrousel, c'est-à-dire à environ moitié de son étendue totale. La seconde partie, reprise sous Henri IV, qui y attachait beaucoup de soin, et continuée sous Louis XIII, ne s'acheva que sous Louis XIV.

François Ier ne toucha d'ailleurs qu'aux anciennes parties du Louvre qui gênaient ses vues; il respecta les autres.

D'après le plan de Lescot, le Louvre se serait terminé d'une part au pavillon de l'Horloge, et de l'autre à l'entrée actuelle sur la rivière, vis-à-vis le pont des Arts. Ce fut Henri IV qui fit donner à la cour du Louvre la dimension de cent soixante-neuf mètres qu'elle compte. Il fit exhausser la galerie donnant sur le jardin de l'Infante, alors couverte d'une terrasse.

L'intention de Henri IV était de consacrer la partie inférieure de la grande galerie à l'établissement de diverses manufactures et au logement «des plus experts artisans de toutes les nations.» Ce dessein, digne d'un tel monarque, fut pourtant combattu par Sully, par des arguments qui prouvent que les vues économiques de ce ministre étaient moins bonnes que ses intentions, et qu'il n'était pas, en cette matière, aussi avancé qu'on s'est plu souvent à le proclamer.

Catherine de Médicis avait contribué à décider son fils Charles IX à entreprendre cette galerie; cette princesse en posa même la première pierre. Androuet-Ducerceau en était l'architecte, mais cet homme habile tenant plus à sa religion qu'à son emploi, s'exila aux approches de la Saint-Barthélemy, et ne revint que sous Henri IV, qui lui fit reprendre son œuvre interrompue.

Sous Charles IX, les Tuileries consistaient en cinq corps de constructions assez mal groupées, auxquels Henri IV fit ajouter quatre autres bâtiments; et toutes ces bâtisses sur une seule ligne offrirent dès lors plus de développement que de beauté.

En somme, à l'époque de Louis XIII, et nous devons retenir l'attention de nos lecteurs sur ce point, pour l'intelligence de la seconde partie de notre récit, comme nous l'avons déjà sollicitée, aux débuts du règne de François Ier, pour la première. Le Louvre conservait beaucoup de la physionomie qu'il avait sous Henri II; il était toujours entouré de fossés, et sa façade du côté de Saint-Germain l'Auxerrois était caractérisée par quatre tours rondes, deux au centre et deux autres aux angles de cette façade.

C'était toujours le vieux monument féodal, avec ses logements solennels et sombres, ses salles basses et ses caveaux, dignes successeurs des fosses de la Tour de Philippe-Auguste.

Henri III, Henri IV et Louis XIII habitèrent sans interruption le Louvre, que le dernier de ces princes ne délaissa qu'en 1643, pour se loger au Palais-Royal, dont Richelieu lui avait fait don en mourant.

Louis XIV devait modifier cet état de choses. L'architecte Leveau donna des plans qui furent à peine essayés; Charles Perrault en présenta de meilleurs, qui obtinrent un assentiment à peu près unanime. Enfin l'on fit venir de Rome le cavalier Bernini, mais son idée trop grandiose eût exigé l'anéantissement de tout ce qui était déjà fait. On n'en conserva que celle de réunir le Louvre aux Tuileries, en conservant libre tout l'espace qui s'étend entre les deux palais.

—Que mettrez-vous entre le Louvre et les Tuileries? lui demandait-on.

Et il répondait simplement:

—Rien.

Ce rien était la plus magnifique des conceptions.

Que de difficultés offrait sa réalisation! Cet emplacement où il fallait faire le vide, avait fini par devenir une ville d'hôtels, de maisons, de jardins et d'édifices religieux. Là, s'élevait l'hôtel de Rambouillet, là encore, l'hôtel de Chevreuse; toujours là, trois églises, l'hôtel des Quinze-Vingts et le rempart de la ville, depuis l'ancienne porte de Saint-Honoré jusqu'à la porte Neuve sur le quai.

De fait, il n'a guère fallu moins de deux siècles pour réaliser cette idée du cavalier Bernini!

On nous permettra, comme trait de mœurs de l'époque de Louis XIV, une anecdote.

Ce prince n'entendant pas être gêné dans ses moyens d'exécution, et voulant obtenir les ouvriers et les matériaux à bon compte, rendit, au mois de novembre 1660, un édit qui défendait à toutes personnes d'élever un bâtiment sans sa permission expresse, sous peine de dix mille livres d'amende, et à tous ouvriers de s'y employer, sous peine de prison pour la première fois, et des galères pour la seconde. Ce monarque prétendait être le seul grand bâtisseur en France.

L'année suivante, au mois de février, au moment où une multitude d'ouvriers étaient occupés à ces travaux, le feu prit à la galerie des Peintres, et commença à se communiquer à la grande galerie. On ignorait alors l'usage des pompes.

Que pensez-vous que firent le roi et la reine? Ils envoyèrent en toute hâte chercher le saint sacrement à Saint-Germain-l'Auxerrois.

Cette pratique superstitieuse était cependant condamnée par plusieurs conciles; on pense bien d'ailleurs que le ciel ne jugea pas à propos d'opérer un miracle en cette circonstance, et le palais fût devenu entièrement la proie des flammes, si on ne les eût arrêtées en coupant largement la galerie.

Nous faisons grâce au lecteur des contestations qui s'élevèrent entre les divers architectes, ralentirent les travaux, et finalement ne permirent ni de les achever, ni d'y offrir au roi un logement qu'il trouva à Versailles et à Marly. Ce fut lui qui fit commencer la colonnade, que l'on mit si longtemps à achever.

Les travaux du Louvre furent ensuite délaissés jusqu'en 1755.

Il y eut même quelque chose de pire qu'un abandon, ce fut une sorte de dévastation. Des constructions privées vinrent s'adosser tout autour du palais, des logements accordés par faveur à quelques artistes et à beaucoup de protégés, grands seigneurs et subalternes, furent distribués dans l'intérieur; des écuries occupèrent une partie du rez-de-chaussée, notamment sur la rivière.

M. de Marigny, surintendant des bâtiments, obtint, en 1754, le pouvoir de dégager le Louvre des constructions hybrides qui l'obstruaient, et de reprendre les travaux d'achèvement.

Il trouva des auxiliaires intelligents en Gabriel et Soufflot.

Toutefois, Louis XVI n'hérita de son prédécesseur que d'un bâtiment en construction, et l'infortuné monarque n'eut ni le temps, ni les moyens d'apporter un bien grand contingent à cette œuvre. La révolution y mit son veto.

Ce fut une époque fatale pour cet édifice, traité en place conquise et devenu propriété nationale.

Heureusement, les conquêtes d'Italie vinrent modifier cet état de choses; il fallait une place pour recevoir les richesses artistiques provenant de nos victoires. Le Louvre s'offrait tout naturellement. Raimond, architecte en vogue, fut chargé de disposer les locaux.

En 1803, le Premier Consul chargea Percier et Fontaine de reprendre ces travaux, et l'on doit à ces artistes distingués quelques-unes des parties intérieures les plus admirées aujourd'hui, telles que le grand escalier, les salles des Antiques et nombre d'autres. Le héros avait compris qu'il y avait là une œuvre glorieuse à accomplir.

Ce furent encore les plans de Percier et de Fontaine qui obtinrent les suffrages, lorsqu'en 1806, Napoléon Ier ordonna que la réunion du Louvre aux Tuileries serait l'objet d'un concours entre tous les architectes. D'après le plan de ces deux hommes éminents, une galerie transversale devait couper en deux la place du Carrousel. Mais la trahison et les revers emportèrent l'empire, et avec lui cessèrent les travaux.

La Restauration et Louis-Philippe ne firent rien pour le Louvre.

Ce fut en 1848, dès le 25 février, que le gouvernement provisoire décréta son achèvement, en même temps que la prolongation de la rue de Rivoli. Toutefois, l'état du trésor public, malgré l'impôt des 45 centimes, ne permit pas alors de passer du plan à l'exécution: il resta à l'état de projet jusqu'au décret du 12 mars 1852.

Dès lors, sous une impulsion nouvelle, puissante, énergique, persistante, surtout, les travaux prirent une activité, un développement quasi miraculeux.

Ces travaux ont coûté environ cinquante millions; cent cinquante-cinq artistes ont exécuté les sculptures de cette œuvre nouvelle; les deux architectes qui se sont succédé dans la direction sont MM. Visconti et Lefuel.

Dans un espace de cinq années, le nouveau Louvre achevé était devenu le plus vaste comme le plus merveilleux palais qui soit au monde.

FIN DU PROLOGUE.

Arthème FAYARD, éditeur, 78, boulevard Saint-Michel, PARIS.


LA PETITE DUCHESSE

Par Alexis BOUVIER

Au moment où la tombe se ferme sur la duchesse de Chaulnes, dans les terribles conditions qui viennent de nous être révélées, paraît le roman de M. Alexis Bouvier: la Petite Duchesse, qui est la mise en scène dramatisée de la douloureuse lutte de cette jeune femme contre sa belle-mère qui l'accuse, et se débattant dans les mailles des pièges dont on l'entoure pour lui enlever l'administration de sa fortune et pour la séparer de ses enfants, après avoir précipité dans la mort son mari, héritier d'un des plus grands noms de France.

Cette navrante histoire d'hier, qui vient d'avoir un si lamentable dénouement pour l'héroïne, forme le canevas du remarquable et palpitant roman que nous publions et que chacun voudra lire dans ses émouvantes péripéties, habilement coordonnées par M. Alexis Bouvier.

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LES
MYSTÈRES DU LOUVRE
par Octave FÉRÉ

PREMIÈRE PARTIE

I
LE SPECTRE NOIR.

Une année qui avait commencé d'une manière fatale, cette année 1525! La reine Claudine était morte, le duc d'Alençon l'avait suivie de près; nous avions perdu la bataille de Pavie, et François Ier était prisonnier de Charles-Quint.

Tout s'en ressentait dans le royaume et dans les affaires, mais la cour, plus que personne, demeurait abattue sous ce dernier revers.

Adieu les splendeurs de Blois, les fêtes de Fontainebleau! La régente, Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême, mère du roi absent, avait délaissé ces résidences, où semblait retentir encore les échos des joies de la veille, pour venir s'installer au Louvre, sombre séjour, conforme à de telles afflictions.

On sait, en effet, qu'en dépit des efforts des derniers règnes pour rendre ce palais habitable, ce n'était toujours qu'une citadelle massive, hérissée de bastions, entourée de fossés à l'eau croupissante, et dont l'aspect maussade n'était pas racheté à l'intérieur par la beauté de ses appartements. Là où manquent l'air et la lumière, la gaieté fait défaut.

La grosse tour de Philippe-Auguste, plantée comme une sentinelle au milieu de l'enceinte, dont elle dominait de sa couronne crénelée toutes les autres constructions, jetait son ombre lugubre au sein des chambres les plus fastueusement décorées, au fond des retraits les mieux parés d'or et de grandes tapisseries.

La régente, que l'on désignait habituellement sous le titre de madame la duchesse, fidèle aux lois de l'étiquette, n'en tenait pas moins régulièrement sa cour chaque matin dans la pièce d'apparat, nommée salle Neuve de la reine.

C'était un des locaux les plus élégants et les mieux parés du palais.

L'ornementation des croisées à ogives courait en rinceaux élégants jusqu'aux arêtes de la voûte. Celle-ci, peinte de vif azur et d'étoiles d'argent, offrait une ressemblance visible avec un coin du ciel. Une natte épaisse garantissait les pieds contre la froidure des dalles en mosaïques qui carrelaient le sol. Les murailles disparaissaient sous les tentures et les dressoirs. Au fond, dans l'endroit le plus honorable, comme un autel au haut bout d'une basilique, un baldaquin massif à rideaux cramoisis abritait un trône élevé de plusieurs marches.

En avant, des sièges plus modestes, disposés en fer à cheval, s'offraient aux personnages admis aux réceptions royales et ayant le privilège de s'asseoir devant les princes.

Le jour où nous pénétrons dans ce sanctuaire, il s'en fallait beaucoup que tous les sièges fussent occupés.

La régente n'avait guère autour d'elle que ses dames d'honneur, un ou deux dignitaires de sa maison, quelques officiers supérieurs de l'armée de Lautrec: tous amenés là par l'étiquette, par l'intrigue, par le besoin de se montrer au pouvoir pour ne pas être oubliés de lui dans la distribution des faveurs.

Pour préciser les noms les plus illustres, on y voyait Thomas de Maussion, le secrétaire particulier du roi; Cossé-Brissac, le plus beau cavalier de la cour; le savant Pierre Donez, lecteur de François Ier, futur évêque de Lavaur; Robert de Lenoncourt, chapelain de la cour; maître Cagny, premier aumônier du roi; messire Loys Chantereau, grand pénitencier.

Parmi les femmes, quelques-unes des dames d'honneur de la feue reine Claudine, mesdames de Mailly, de Bussy, de Montbreton, Françoise de Foy; puis encore, mesdames de Brézé, d'Aubertot, Anne de Lautrec, attachées à la personne de la régente; Hélène de Tournon, amie intime de Marguerite de Valois, qui l'a immortalisée dans ses poésies.

Une gêne extrême, un malaise sensible régnaient dans l'atmosphère. Les plus habiles, les plus courtisans sentaient la parole expirer sur leurs lèvres. Les phrases banales lancées par intervalles circulaient lentement; on eût dit un cénacle de trépassés.

C'était bien la vie qui manquait à cette réunion. Mais la vie, où était-elle?

Elle n'était pas partie seulement avec le roi, elle s'était enfuie surtout avec ces aimables gazouilleurs, qui naguère paraient ces résidences et semaient l'entrain, la gaieté, l'esprit autour d'eux.

Poètes, écrivains, artistes, tous s'étaient retirés, non pas ainsi qu'on pourrait le croire, comme ces oiseaux ingrats qui se taisent et s'envolent dès qu'ils ont vidé la main qui les nourrit, mais tristement, chassés par les menaces et les persécutions.

Ah! cette époque que nos professeurs d'histoire nous ont appris à considérer comme l'âge d'or des lettres et des arts, nous allons voir bientôt comment elle les traitait et ce qu'elle faisait pour eux. Les bancs du collège et de l'Université nous ont enseigné le mensonge; eh bien, c'est dans le roman que nous trouverons la vérité!

Oui, la cour était triste, chagrine, et ce n'était pas assez, pour la maintenir sous cette impression, de la captivité de son chef, de la défaite de nos armées, de l'absence des hommes de talent: une influence plus fâcheuse que ces maux réunis s'appesantissait encore sur elle.

Le mauvais génie de ce temps, c'était le chancelier Duprat, l'homme aux visées mystiques et ascétiques, le ministre des desseins implacables, des actes intolérants.

Inféodé à la domination romaine, nourrissant d'incessantes pensées d'orgueil qui lui faisaient entrevoir l'héritage de la tiare, le ministre déloyal sacrifiait sans vergogne son pays à son ambition.

La régente était une femme d'une grande intelligence, au milieu de ses vices, de ses erreurs et de ses fautes. Son esprit perspicace ne se dissimulait pas les menées du chancelier, et cependant elle ne faisait rien pour les entraver. Elle subissait cet homme, ses volontés, ses projets, au point qu'on eût été tenté de croire que le régent, c'était lui, et Louise de Savoie la vassale.

L'audience de la régente était donc descendue à un degré de contrainte difficile pour ses courtisans comme pour elle-même, et les plus habiles ne savaient plus de quel thème faire conversation, quand un son argentin, parti de l'entrée de la salle, fit tressaillir chacun.

La portière s'agita, et sans que les huissiers l'eussent ouverte, une boule bariolée des couleurs les plus criardes et les plus osées vint littéralement rouler jusqu'au bas du trône, dont l'estrade l'arrêta.

Une même exclamation sortit de toutes les bouches:

—Triboulet!...

C'était le cri de délivrance. L'ennui, l'embarras avaient disparu avec cette apparition.

—Eh oui Triboulet!... répondit l'avorton en se redressant et en rajustant son bonnet, fort compromis dans son entrée excentrique, Triboulet dont un seul grelot fait plus de bruit que tous vos gosiers ensemble, beaux sires et belles dames!...

Et agitant triomphalement sa marotte:

—Allons, ma mie, faites voir que vous n'avez point, comme chacun céans, perdu la vertu de causer!

Le fou du roi avait le droit d'insolence; il en usait même vis-à-vis de son maître qui s'égayait de ses plus audacieuses boutades.

Était-il fou réellement? Son nom l'indiquait; il était d'ailleurs payé pour cela. Les historiens, il est vrai, n'ont pu encore tomber d'accord sur ce point. Après cela, sur quel point, me direz-vous, s'entendent-ils complètement?

Donc, c'était Triboulet, le bouffon, le bavard, le grotesque, le plaisantin, qui partageait avec les lévriers du prince le privilège de tout oser, contre tous, sans que nul, ceux que le fou avait blessés, ceux que les chiens avaient mordus, eussent le droit de crier: Aïe!...

Après tout, pourquoi ne leur aurait-on pas dit un peu leurs vérités, à ces beaux courtisans, quand le roi souffrait bien qu'on lui dît quelquefois les siennes!

Cependant, le bouffon, accroupi au bas du siège de la régente, paraissait plongé dans un entretien des plus attachants avec sa marotte, lui adressant tout bas des questions, et l'approchant de son oreille pour écouter ses réponses. Le tout accompagné de jeux de physionomie grotesques, d'interjections glapissantes et d'une pantomime qui soulevait la jovialité des spectateurs.

On riait d'autant mieux qu'on s'était cruellement morfondu d'ennui.

—Or ça, seigneur Triboulet, demanda la régente, qui ne dédaignait pas de s'associer à l'animation générale, ne nous apprendrez-vous pas quel sujet intéressant vous occupe à ce point, vous et mademoiselle votre marotte?

Triboulet adressa gravement à la princesse un geste indiquant qu'il ne fallait pas le troubler. Puis, tout d'un coup, il lança le hochet en l'air, fit une superbe cabriole en le rattrapant, et s'adressant avec solennité à la régente et à l'assistance:

—Décidément, mademoiselle du Carillon, dit-il en désignant sa marotte, est une personne incivile, qui se joue de moi et me fait des contes à dormir debout.

—Voyez-vous cela! fit la jeune demoiselle d'Heilly, celle des dames qui jouissait de la plus grande familiarité auprès de la régente; mais ne pourrait-on donc savoir au juste ce qu'elle gazouille?

—Elle prétend, voyez l'impertinente! que tandis que vous vous morfondez dans ce Louvre à chercher des objets de distraction et de médisance, il s'y passe à votre barbe de mirifiques aventures dont vous ne vous doutez pas.

A ce début alléchant, chacun dressa l'oreille, entrevoyant déjà du scandale dans l'air.

Encouragé par cette attention, Triboulet poursuivit:

—Ce n'est rien moins qu'histoire démoniaque, et j'ai la chair de poule d'y songer seulement... Foi de bouffon royal! je n'oserai jamais finir, que messire le grand prieur ne m'ait promis un exorcisme si j'ai subi une vision de Satanas.

—Au fait! au fait!... murmura l'assemblée.

—J'y consens; je parlerai. Mais je mets en gage mademoiselle du Carillon contre l'escarcelle de mademoiselle d'Heilly, que vous ne croirez pas un mot de ce que je vais vous dire, tant il est sûr que vérité est bien moins accueillie dans cette auguste Cour que mensonge...

«Au milieu de cette nuit dernière, pris d'un malaise, je m'étais mis à la fenêtre de mon retrait, là-haut, au quatrième étage, pour essayer si la fraîcheur de l'air ne me soulagerait pas. Il faisait un temps superbe. Madame Phébé et ses filles les étoiles, resplendissaient comme autant de soleils. La cour du Louvre est moins claire en plein midi qu'elle n'était alors.

«Je ne sais plus à quoi je pensais,—peut-être bien ne pensais-je à rien, comme il arrive si souvent à messire le grand pénitencier, fit-il en se tournant vers ce personnage, qui se contenta de hausser les épaules,—quand j'aperçus, aussi distinctement que je vois ici chacun de vous, un fantôme qui se promenait à travers la cour carrée.

—Hein!... un fantôme!... répéta le grand pénitencier Loys Chantereau.

—Un fantôme blanc? demanda madame de la Trémouille.

—Un fantôme noir... tout noir...

—Et comment sais-tu que c'était un fantôme? objecta messire Loys.

—Vous allez en juger, reprit le bouffon: c'était un grand corps tout d'une venue; il ne marchait pas, il glissait sur le sable. De la tête aux pieds, il était couvert d'un long drap noir comme on n'en met que sur le cercueil des trépassés. Je n'ai vu ni son visage ni ses mains; tout disparaissait sous ce drap.

Il avançait donc sans que je distinguasse le mouvement de ses pieds... Je parie qu'ils étaient fourchus.

—Et où tendait-il? demanda le grand pénitencier qui, en sa qualité d'exorciste, avait une propension à croire aux apparitions et possessions infernales.

—Il allait tout droit, sans dévier d'un pouce, vers la grosse tour.

—Eh bien, et les fossés... et le pont-levis?

—Attendez donc, messire, c'est là que gît le merveilleux. Je me disais aussi: Et les fossés, et le pont-levis?... mais il en était moins en peine que moi, et n'y pensait guère, car il allait toujours...

A la Cour du Louvre, on était habitué aux plaisanteries d'un goût équivoque, aux mystifications de messire Triboulet. Tromper les gens, puis se moquer impitoyablement d'eux, était son principal talent. Brouiller les meilleurs ménages, diviser les plus intimes amis, allumer la discorde, susciter les querelles, remuer les médisances, insinuer les calomnies, c'était pour cet étrange objet de la bienveillance royale, récréations journalières.

Il se rendait parfaitement justice à lui-même; il se savait laid, difforme, repoussant, méprisé des hommes, répulsif aux femmes, incapable d'inspirer ni sympathie ni affection, il avait pris à rebours ce monde qui le dédaignait. Relégué au rang des chiens et des perruches, il empruntait l'instinct des uns et des autres, il mordait et il insultait.

Autrement fait, autrement placé, eût-il été meilleur? Nous ne savons; la chose n'est pas impossible; la vieille fable de l'amour rognant les griffes du lion n'est-elle pas puisée à l'enseignement éternel de la nature humaine?

Mais Triboulet était-il capable de ressentir un sentiment si doux?... et s'il l'eût ressenti, si, en effet, un lambeau de cœur se fût avisé de battre au fond de cette poitrine difforme, quelle femme eût jamais aimé Triboulet?...

Donc, l'amour étant le foyer, la source du bien, le bouffon, haïssant et haï, appliquait toute son intelligence à faire le mal.

Il ne laissait pas d'y être encouragé à merveille, hâtons-nous de le dire, par son influence auprès du roi, et par la manière dont chacun saluait ses saillies, tant qu'elles s'exerçaient aux dépens d'autrui.

Mais on savait aussi ce qu'elles valaient, et c'était à qui se mettrait sur ses gardes dès qu'on voyait poindre une de ces anecdotes scabreuses qu'il inventait ou grossissait si habilement.

En cette circonstance encore, l'incrédulité avait accueilli le début de son récit, et les lazzis dont il l'avait accompagné d'abord justifiaient ce sentiment. Bientôt, néanmoins, son ton devint si sérieux, son geste si expressif, qu'il rendit son auditoire aussi attentif qu'il était grave lui-même.

On brûlait trop de sorciers, à cette époque, pour se piquer d'esprit fort. De tout temps le Louvre avait eu une réputation suspecte, sous le rapport des malins esprits ou des revenants.

Les fosses de la grosse tour avaient étouffé tant d'iniquités, absorbé tant de victimes connues et inconnues, que l'apparition de quelques-uns de leurs spectres ne se présentait pas à l'esprit du grand pénitencier lui-même comme un phénomène trop invraisemblable.

Le bouffon eut donc la joie de constater, à l'attitude de son auditoire, l'intérêt réel excité par sa narration.

—Ah! continua-t-il, c'est ici que le bénitier de messire Loys de Chantereau eût été d'un grand secours!...

«Je suivais pas à pas l'apparition, curieusement accroché aux grillages de ma croisée, et le cœur me battait, je le déclare, comme le vôtre, seigneur de Cossé-Brissac, certain soir que vous attendiez quelqu'un au fond du grand parterre de la reine...

A cette impertinente apostrophe, le beau Cossé s'agita comme un lion piqué d'un moustique; mais on lui fit signe de réprimer sa colère, et il se contenta de tordre sa moustache en silence.

—Le fantôme noir arriva enfin aux piliers massifs de l'arcade du roi Charles V. J'écarquillais les yeux de plus belle, car cette construction, frappée d'un côté en plein par la lune, projetait une ombre épaisse de celui de la cour.

—Enfin?... demanda l'un des auditeurs impatienté de ces digressions.

—C'est tout.

—Comment? tout?

—Oui, je perdis de vue mon spectre en cet endroit; s'était-il fondu dans l'ombre? Était-il entré dans le pilier? Je ne saurais dire, je n'en ai rien aperçu. En sorte qu'après être demeuré une grande heure et plus en arrêt sur la maçonnerie, sur le fossé et sur la cour, j'ai fait un grand signe de croix, et je suis rentré prudemment dans mon lit, bien plus malade que quand j'en étais sorti.

«Eh bien, madame la duchesse, et vous, messires, que vous semble de mon aventure? Méritait-elle d'être narrée?»

—Si je l'entendais de tout autre bouche que celle d'un maître sot, répondit le beau Cossé, qui avait sur le cœur l'insinuation du bouffon, je la tiendrais pour étonnante au premier chef.

—En fait de sottises, c'est comme en fait d'esprit, messire, n'est pas maître qui veut.

—Çà, interrompit Hélène de Tournon, parlons raison plutôt, s'il est possible; ne te joues-tu point de nous, suivant ton habitude, messire Triboulet, et tout du moins ne nous contes-tu point comme histoire ce que tu aurais rêvé?

—Non! par ma marotte! belle dame, je tiens pour bien dit ce que j'ai dit, et la preuve, c'est que de ma vie je n'ai ressenti aussi grand'peur qu'à la disparition plus encore qu'à la découverte de ce fantôme.

—Ainsi, tu affirmes ton récit! intervint Louise de Savoie.

—J'ai juré sur ma marotte, tout à l'heure; mais pour vous, mon honorée souveraine, j'atteste sur mon salut.

Ce serment était trop solennel pour laisser subsister aucun doute. Les courtisans se sentirent comme un effroi involontaire.

La régente se tourna vers les ecclésiastiques admis à la réception:

—Quel est votre avis sur tout cela, messires?

—Notre avis, répondit sentencieusement Loys Chantereau, est que les temps sont calamiteux; or, l'Écriture nous enseigne qu'aux jours néfastes il se produit des signes dans le ciel et sur la terre, pour servir d'avertissement aux pécheurs et aux royaumes.

—Oui, les temps sont calamiteux, répéta la régente toute pensive.

—Il n'y a que des messes et des fondations pieuses qui puissent détourner la colère d'en haut, reprit le grand pénitencier; que Votre Seigneurie m'excuse de le lui rappeler.

—Il suffit, messire, dit la régente, nous y songerons.

—Bien parlé! s'écria le bouffon en agitant sa marotte et en regardant le grand pénitencier d'un air narquois, c'est le fait des gens sages de réfléchir avant de conclure.

On sait que Louise de Savoie avait passé pour être entachée des idées de réforme qui remuaient l'ancien monde chrétien. Le clergé la craignait, mais ne l'aimait pas.

Messire Loys Chantereau ne pouvant s'en prendre à elle, allait faire éclater sa colère sur le bouffon, et celui-ci, pressentant la bourrasque, s'était déjà blotti sous une draperie, au coin d'un dressoir.

Un autre incident détourna la semonce.

Deux huissiers soulevaient les tentures, faisant place à une femme qui s'avançait lentement et gravement vers la régente.

A son entrée, tous se levèrent; tous s'inclinèrent sur son passage.

Elle marchait d'une allure de reine, drapée dans de longs vêtements de deuil; et cette sombre parure, sans nuire à sa merveilleuse beauté, faisait ressortir la pâleur mate de ses traits, et le cercle bleuâtre que les larmes ou l'insomnie avaient tracé sous ses yeux.

Elle gravit les degrés du trône et échangea un baiser avec la régente.

Cette femme si belle, si digne et si triste, c'était Marguerite de Valois, la sœur du roi prisonnier, la veuve du connétable Charles d'Alençon, mort tout récemment, et dont elle portait le deuil. Elle venait d'atteindre la trentaine, l'âge où les femmes sont dans leur épanouissement, et n'avait jamais paru plus jeune.

Tandis que chacun se courbait jusqu'à terre en sa présence, le bouffon, hissé sur la pointe des pieds, suivait d'un regard étrangement attentif le moindre de ses mouvements, et de ses doigts crispés se retenait aux draperies qui le dérobaient à tous les yeux.

Le chancelier Duprat.

II
BAISER DE JUDAS.

La régente, avant de rendre le baiser qu'elle venait de recevoir, plongea son regard perçant jusqu'au fond du regard mélancolique de la princesse.

—Eh bien, chère fille, lui dit-elle, de façon à n'être entendue que d'elle seule, la consolation n'arrive donc pas?...

Marguerite, embarrassée de ce coup d'œil investigateur dont elle connaissait la puissance divinatoire, se détourna pour l'éviter, et se borna, pour réponse, à pousser un profond soupir.

Puis elle salua les assistants avec une douce gravité, et sa vue ayant rencontré le visage ami d'Hélène de Tournon, elle lui envoya de la main un geste particulièrement aimable.

Elle s'assit ensuite sur le siège le plus rapproché de sa mère, et remarquant le silence qui régnait depuis son entrée:

—Que je n'interrompe pas les entretiens, dit-elle; messires, mesdames, de quoi parliez-vous donc?

—Une histoire singulière, invraisemblable, que l'on nous racontait, répondit quelqu'un.

—Invraisemblable! Oh! mais alors, que l'on m'en fasse part bien vite, répliqua-t-elle en s'efforçant de dominer les préoccupations qui perçaient sur ses traits alanguis. Et qui faisait ce récit?

—Le maître fou de Sa Majesté, Triboulet...

Un mépris indicible succéda soudain à son sourire un peu forcé.

—Triboulet!... prononça-t-elle avec dégoût; oh! de grâce, alors, n'en parlons plus.

A ce témoignage de dédain, le fou d'office, qui observait tout et entendait tout, sans être vu, devint affreusement livide.

Marguerite de Valois, cette femme si séduisante et si attristée aujourd'hui, était naguère l'âme, le génie inspirateur, la verve de ces réunions. Son gracieux esprit allumait la saillie de tous les autres. La poésie parlait dans ses moindres discours. Par elle, la cour se transformait en un temple des Muses. Elle était l'astre autour duquel les poètes venaient brûler leur encens et ranimer leur souffle. Entre eux et elle, c'était un échange constant de gracieusetés et de largesses.

Poète elle-même, elle écrivait aussi facilement en vers qu'en prose, et sans parler ici de ses œuvres que tout le monde connaît, elle répondait un jour à Clément Marot, qui l'informait en un dizain des ennuis que lui causaient certains créanciers... car les poètes paraissent en avoir toujours eu:

Si ceux à qui devez, comme vous dites,

Vous cognoissois comme je vous cognois,

Quitte seriez des debtes que vous fîtes

Au temps passé, tant grandes que petites,

En leur payant un dizain toutefois,

Tel que le vôtre, qui vaut mieux mille fois

Que l'argent deu par vous en conscience;

Car estimer on peult l'argent au pois,

Mais on ce peult (et j'en donne ma voix)

Assez priser votre belle science.