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[Transcriber's note: Octave Feuillet, Histoire de Sibylle (1863), édition de 1863. L'orthographe de l'édition de 1863 a été respectée.]

OEUVRES COMPLETES

D'OCTAVE FEUILLET

FORMAT GRAND IN-18

SCENES ET PROVERBES un vol

SCENES ET COMEDIES un vol.

BELLAH un vol.

LA PETITE COMTESSE un vol.

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE un vol.

HISTOIRE DE SIBYLLE un vol.

LE POUR ET LE CONTRE, comédie en un acte, en prose.

LA CRISE, comédie en quatre actes, en prose.

PERIL EN LA DEMEURE, comédie en deux actes, en prose.

LE VILLAGE, comédie en un acte, en prose.

LA FEE, comédie en un acte, en prose.

DALILA, drame en quatre actes et six parties, en prose.

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE, comédie en cinq actes et sept tableaux, en prose.

LA TENTATION, comédie en cinq actes et six tableaux, en prose.

LE CHEVEU BLANC, comédie en un acte, en prose.

REDEMPTION, comédie en cinq actes, en prose.

HISTOIRE

DE
SIBYLLE

PAR

OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE

DEUXIEME EDITION

PARIS

MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES EDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1863

Tous droits réservés.

HISTOIRE

DE
SIBYLLE

PREMIERE PARTIE

I

LES FERIAS

Une belle journée du mois d'août était près de finir. La petite et massive église de Férias, qui couronne le sommet arrondi d'une falaise, sur la côte orientale de la presqu'île normande, agitait ses deux cloches au timbre grêle sur un rythme d'allégresse. Une multitude endimanchée venait de se répandre hors de l'église, et bourdonnait dans le cimetière: elle accueillit d'un murmure satisfait l'apparition d'une nourrice normande en grand appareil qui se présenta presque aussitôt sur le seuil du porche, berçant à l'ombre des grandes ailes de sa coiffe un enfant richement enveloppé dans ses langes de baptême. La foule s'ouvrit devant cette importante personne, qui daignait toutefois suspendre de temps à autre sa marche triomphale pour soulever, au bénéfice des commères attendries, les voiles de l'enfant. La nourrice était suivie par deux domestiques en livrée noire, chargés de lourdes sacoches, qui attiraient exclusivement l'attention de la partie la moins sentimentale du public. Tout à coup le curé, encore revêtu de l'étole, sortit de l'église avec une mine affairée, et adressa quelques mots aux domestiques, qui s'éloignèrent à la hâte, entraînant la foule sur leurs pas. Peu d'instants après, le curé, homme robuste, déjà mûr et dont le visage respirait une honnête bonhomie, se trouvait seul dans l'enceinte du petit cimetière, et on entendait au loin, se mêlant à la confuse rumeur des flots sur la grève, les cris des enfants qui se disputaient, sur le revers de la lande, les largesses accoutumées. En même temps l'église cessa de faire résonner son carillon de fête, et sa simple architecture reprit dans la solitude ce caractère de rigidité et de mélancolie que l'Océan semble refléter sur tout ce qui l'approche. Derrière les grands bois qui voilent l'horizon du côté de la terre, et qui suivent à perte de vue, parallèlement au rivage, les ondulations des collines, le soleil descendait dans sa gloire, perçant de mille flèches d'or les masses épaisses du feuillage: ses obliques rayons glissaient encore sur le sommet de la falaise et faisaient miroiter les vitraux de l'église; mais ils n'arrivaient déjà plus jusqu'à la mer, dont l'azur s'assombrissait brusquement.

En cet instant, la porte de l'église s'ouvrit: un vieux monsieur et une vieille dame, tous deux d'une taille élevée et un peu frêle, avec un grand air de distinction et de douce dignité, descendirent lentement les degrés du porche: ils s'avancèrent vers deux plaques de marbre blanc accouplées sur deux tombes voisines, et s'agenouillèrent côte à côte. Le curé s'agenouilla à quelques pas derrière eux.

Après quelques minutes, le vieux monsieur se releva: il toucha l'épaule de la vieille dame, qui priait la tête dans ses mains:

— Allons, Louise! dit-il doucement.

Elle se leva aussitôt, le regarda, et ses yeux pleins de larmes lui sourirent. Il l'attira à lui, et posa ses lèvres émues sur le front pâle et pur qu'elle lui tendait. Le curé s'approcha.

— Monsieur le marquis, dit-il avec une sorte de timidité, celui qui avait donné a repris: que son nom soit béni, n'est-ce pas?

Le vieillard soupira, attacha un moment son regard sur la mer, puis sur le ciel, et se découvrant:

— Oui, monsieur, dit-il, qu'il soit béni!

Il prit alors le bras de la vieille dame et sortit avec elle du cimetière.

Une demi-heure plus tard, comme la nuit achevait de tomber, une voiture, roulant sans bruit sur la terre humide d'une sombre avenue, ramenait au château de Férias tout ce qui restait alors de l'antique famille de ce nom, les deux aïeux que nous avons vus penchés sur deux tombes, et l'orpheline aux yeux bleus qui venait de recevoir au baptême les noms de Sibylle-Anne, traditionnels depuis des siècles dans sa maison.

Il y avait à cette époque un peu plus d'un an que le marquis et la marquise de Férias avaient perdu successivement, à quelques jours d'intervalle, leur belle-fille, Julie de Vergnes, créature angélique, qui n'avait vécu parmi eux que le temps de se faire adorer et d'être pleurée, et leur fils unique, Christian, comte de Férias, jeune homme grave, doux et tendre, qu'une convulsion de douleur avait foudroyé. Il n'est pas rare, en ces temps de sensibilités maladives et de molles croyances, que de tels coups fassent de ceux qu'ils frappent des désespérés. Le marquis et la marquise de Férias avaient échappé à ce désastre moral: c'étaient cependant deux coeurs naturellement délicats jusqu'à la faiblesse, et qui sentirent leur déchirement dans toute sa rigueur incomparable; mais ils se soutinrent par la foi, par l'appui d'une affection mutuelle que les années n'avaient fait qu'épurer, enfin par le sentiment du devoir qu'il leur restait à remplir auprès de ce berceau sorti d'une tombe.

II

LES BEAUMESNIL

Une voisine de campagne, qui se nommait madame de Beaumesnil, avait trouvé, dans la catastrophe qui écrasa la maison de Férias, une heureuse occasion d'exercer les talents qu'elle aimait à se reconnaître pour le rôle de consolatrice. On sait l'histoire de ce chirurgien qui estropiait les passants par le soupirail de sa cave, afin d'avoir des pratiques. Il y a des femmes de ce caractère, il y en a même beaucoup. Madame de Beaumesnil, superbe échantillon de l'espèce, éprouvait un tel besoin de répandre les trésors de charité déposés dans son sein par la nature, qu'on devait lui savoir un certain gré d'attendre, sans les provoquer, les malheurs de son prochain. Pour une personne animée d'un dévouement si actif, des couches laborieuses et deux morts presque subites se succédant sous le toit d'un ami dans une période de quinze jours, avaient été une triple fête et un opulent banquet. Aux premières douleurs de la jeune comtesse, on avait donc vu accourir au château de Férias cette discrète matrone, les poches pleines d'élixirs. Nageant en plein dans son élément, elle n'avait cessé, pendant cette fatale quinzaine, de conseiller, de consoler, de crier et de s'agiter comme une mouette pendant la tempête, le tout pour être inutile et même importune. De tels transports de la part d'une étrangère contrastaient avec le calme des deux vieillards sur qui tombait tout le poids de ces terribles épreuves, et qui, se dérobant autant que possible au spectacle, cachaient leurs larmes avec la pudeur des âmes élevées. Cette attitude avait profondément choqué madame de Beaumesnil. Quelques jours après, vers la fin d'un de ces repas énormes et succulents qui sont particuliers à la province, elle s'en expliquait devant ses convives dans le bas langage qui lui était habituel et que nous demandons la permission de reproduire.

— Décidément, disait-elle, ça n'a pas de coeur, ces Férias… Je m'en étais toujours doutée,… maintenant j'en suis sûre… Ca n'a que de l'orgueil! En vérité, si je n'avais pas été là, je crois que tout se serait passé un peu à la sèche, comme on dit… Et, ma foi, si ce n'était que pour les remercîments que j'en ai rapportés, j'aurais aussi bien fait d'épargner mes mouchoirs et mes pauvres yeux;… mais on a un coeur ou on n'en a pas… D'ailleurs ce que j'en fais, c'est pour le bon Dieu, qui voit tout et qui lit dans les âmes: n'est-ce pas, l'abbé? Buvez donc, mon cher abbé… Allons, vous boirez, curé!… un petit verre de ma bonne petite liqueur de ménage?… Vous ne pouvez pas me refuser ça!… Dame! vous n'êtes pas ici au château de Férias, mon pauvre curé!… Nous n'avons pas des caves de Cocagne comme eux; mais ce que nous avons, nous l'offrons de bon coeur… C'est quelque chose. Allons, encore un verre! Bah! il est versé, vous le prendrez… Il faut vous refaire, l'abbé… Je vous ai vu joliment émotionné aux deux cérémonies…. Vous pleuriez sur l'autel comme une rosée… A propos d'autel, votre nappe avance grand train, elle serait même déjà finie sans tout ce dérangement… Mais il faut se soutenir, voyez-vous… La vie n'est qu'une vallée de larmes, vous savez… D'ailleurs je me demande pourquoi nous nous montrerions plus désolés que les Férias, qui vraiment m'ont étonnée… Ce n'est pas l'embarras du reste, la Providence sait ce qu'elle fait… Cette pauvre Julie avait certainement des qualités, mais c'était une petite mijaurée parisienne qui aurait bien pu un jour ou l'autre donner du fil à retordre à ses beaux parents, surtout avec un mari comme Christian, qui n'était pas capable de mâter une femme malgré ses grands airs… C'était un bon garçon, je ne dis pas, mais fier comme un paon, un vrai Férias de la semelle jusqu'aux cheveux,… et c'est bien le cas de dire avec le saint Evangile, curé, que ceux qui s'élèvent seront abaissés!

Sur quoi madame de Beaumesnil essuya modestement ses lèvres minces ombragées d'un duvet presque viril, sur lequel la bonne petite liqueur de ménage avait déposé un vernis onctueux.

Malgré l'esprit profondément misérable dont ce bavardage a pu donner l'idée, madame de Beaumesnil, qui était manifestement une sotte, n'était point une bête. Une sorte de finesse vulgaire, qui se loge à merveille dans les cerveaux les plus étroits, et qui peut être doublée d'ignobles sentiments, s'unissait chez elle à une volonté tenace et en faisait ce qu'on nomme une bonne tête, douée de capacité pour les affaires. Fille d'un mince hobereau de campagne chargé d'enfants, elle paraissait destinée, comme elle l'eût dit elle-même, à coiffer sainte Catherine, patronne des vierges martyres, quand une amie avisée désigna une proie à son désespoir; c'était un honnête gentilhomme d'un canton voisin, nommé M. de Beaumesnil, riche et d'une ancienne famille, mais d'une simplicité d'esprit qui touchait à l'idiotisme. Elle se dit qu'elle épouserait cet imbécile, et, à sa gloire, elle l'épousa. M. de Beaumesnil, qui était loin de s'entendre en affaires comme sa femme, n'en fit pourtant pas une mauvaise en donnant son nom à mademoiselle Desrozais; car elle s'empara énergiquement de la direction d'une fortune embarrassée qu'elle remit sur un bon pied et qu'elle sut y maintenir. M. de Beaumesnil put désormais, en toute sécurité, s'abandonner à la douce somnolence qui occupait le plus souvent les intervalles de ses repas; le reste du temps, cet esprit mystérieux paraissait envisager la vie comme la chose la plus plaisante du monde, riant de tout et de rien. Il était du reste muet comme un poisson, si ce n'est quand il avait rêvé, car sa manie était de conter ses rêves. Quelquefois il lui arrivait de rêver qu'il était taureau; cette vision le charmait, on ne sait pourquoi, et il en régalait volontiers ses convives.

M. et madame de Beaumesnil n'eurent point d'enfants, et il faut avouer que cette circonstance n'avait rien de particulièrement désespérant pour l'humanité; mais elle fut des plus heureuses pour la parenté de madame de Beaumesnil: un de ses frères, Théodore Desrozais, qui se faisait appeler le chevalier pour se donner des airs de noblesse, ne tarda pas à fixer ses pénates dans le manoir de Beaumesnil. C'était un homme déjà mûr, avec un grand nez et de petits yeux, fécond en bons mots épicés qui faisaient rougir agréablement les dames au dessert. Pendant la semaine, il était tour à tour la terreur et l'idole des servantes du voisinage, et il chantait au lutrin le dimanche. Vint ensuite une cousine, Constance Desrozais, vieille fille grasse, souriante et servile, que madame de Beaumesnil utilisa sans mesure dans les travaux de l'intérieur; puis enfin une nièce, Clotilde Desrozais, dont le père venait d'être tué en Afrique, belle enfant brune, emportée, capricieuse, follement gâtée, et qui s'annonçait terriblement.

— Voyez-vous, curé, disait encore madame de Beaumesnil à son pasteur, confident assez ordinaire de ses pensées, mais de qui elle n'obtenait le plus souvent, pour rendre justice à ce brave homme, qu'une approbation molle et contrainte; voyez-vous, il n'y a que les enfants gâtés qui tournent bien; j'ai toujours remarqué cela. A quoi bon contrarier ces chers petits êtres? Ils ont assez le temps d'être contrariés dans la vie, pauvres amours! D'ailleurs, c'est manquer de confiance dans le bon Dieu, qui veille sur eux… Je sais que ce n'est pas l'idée des Férias, et ils ne se gênent pas pour me l'insinuer à propos de Clotilde, comme si la chère enfant devait nous reprocher un jour de l'avoir gâtée, quand, au contraire, elle a pour M. de Beaumesnil et pour moi un amour et un respect qu'on peut difficilement imaginer… N'est-ce pas, ma Clotilde adorée?

Mademoiselle Clotilde, qui avait alors de sept à huit ans et qui écoutait ce discours les bras croisés, assise en équilibre sur le plus haut barreau d'une chaise, allongea pour toute réponse sa langue rose entre ses dents acérées.

— Charmante espiègle! reprit sans se déconcerter madame de Beaumesnil; quelle franchise de nature! Quant aux Férias, nous verrons ce qu'ils feront de leur Sibylle avec toutes leurs simagrées d'éducation… Ce n'est déjà pas de si bon augure, ce nom de païenne qu'ils lui ont donné! Encore l'orgueil qui leur a soufflé cela… Retenez bien ce que je vais vous dire, curé; ils en feront une pimbêche à prétentions, comme sa pauvre mère!

On s'étonnera qu'une femme du caractère de madame de Beaumesnil, escortée d'une famille assortie, pût être admise dans l'intimité d'une maison comme celle de Férias, où régnaient un goût naturel, une élégance de race et une noblesse d'habitudes composant un milieu parfaitement distingué; mais un des principaux inconvénients de la province et de la vie de campagne, c'est qu'on y subit ses relations plus qu'on ne les choisit. D'ailleurs, madame de Beaumesnil, qui, malgré ses dédains, attachait un prix infini à vivre dans la familiarité des plus grands seigneurs du pays, avait assez de sens pour imposer aux siens et pour observer elle-même, en présence des châtelains de Férias, une réserve particulière de langage. En outre, elle s'épuisait, vis-à-vis d'eux, en prévenances obséquieuses par lesquelles ces excellentes gens se sentaient enchaînés. La tolérance naturelle à d'honnêtes esprits et la fatale nécessité d'un second au billard et d'un quatrième au whist, jeux auxquels se plaisait le vieux marquis et où triomphait le chevalier Théodore, achevaient d'expliquer la liaison choquante d'éléments si contraires.

III

SIBYLLE

Le comte et la comtesse de Vergnes, aïeuls maternels de Sibylle, qui demeuraient à Paris et y tenaient un grand état de maison, ne firent aucune difficulté de souscrire à la convention qui leur fut proposée par les Férias à la suite de l'événement qui plongeait dans le deuil leurs deux familles. Sibylle dut être élevée à la campagne pour venir habiter l'hôtel de Vergnes quand arriverait le moment de polir son éducation, de la présenter dans le monde et de songer à son mariage. La comtesse de Vergnes, en particulier, femme très-mondaine, encore jeune et qui croyait l'être un peu plus qu'elle ne l'était, accepta avec empressement une combinaison qui ajournait son rôle de grand'mère et en éloignait les apparences sensibles.

Nous sommes forcé d'avouer que les premières années de Sibylle-Anne de Férias n'offrirent rien de très-remarquable. L'enfant était jolie: elle avait de grands yeux d'azur habituellement doux et sérieux, mais qui prenaient une teinte plus foncée quand elle se livrait à ces bruyantes et mystérieuses colères qui s'apaisent dans les vagues incantations des nourrices. Sibylle, pour dire la vérité, était assez prodigue de ces transports, qui ne sont pas le charme principal de son âge. Un soir d'été, comme on venait de la poser dans son berceau, en face d'une fenêtre qu'on laissait ouverte à cause de l'extrême chaleur de la journée, elle fut prise d'un accès de fureur si véhément et si prolongé que la marquis et la marquise accoururent en même temps dans sa chambre. La nourrice avait épuisé toutes ses ressources sédatives, et déclarait n'y rien comprendre; la marquise chanta, le marquis gronda: l'enfant criait toujours et se pâmait.

— C'est réellement à n'y pas tenir! dit le marquis. Il faut qu'il y ait une épingle dans ses langes; voyez, nourrice!

— Non, mon ami, dit la marquise, ce n'est pas cela; elle veut quelque chose.

— Mais que veut-elle, ma chère? Tâchez de le découvrir, je vous en supplie, car, je le répète, on n'y tient pas!

— Mon ami, reprit la marquise, qui avait étudié avec la supériorité de son instinct maternel la direction des regards et des bras de l'enfant exaspérée, je sais ce qu'elle veut: elle veut une étoile.

— Dieu me pardonne, je crois que vous avez raison… Oui, cela est clair;… elle veut une étoile!

— Alors, dit la nourrice, il faut allumer un papier, monsieur le marquis, et le lui mettre dans la main.

— Non, non, dit le marquis, je n'entends point cela. Outre qu'il ne faut jamais mentir aux enfants, je ne céderai pas à ce caprice. Nourrice, ajouta-t-il d'un ton sévère, fermez la fenêtre.

Ce coup d'état fait et la fenêtre close, Sibylle-Anne, après un moment de réflexion, prit le parti de s'endormir, et rêva probablement qu'elle tenait son étoile dans son petit poing fermé.

Quand Sibylle put joindre la parole au geste, il n'y eut plus moyen de douter que cette jeune personne n'eût reçu de quelques méchante fée oubliée à sa naissance le don fatal de concevoir les fantaisies les moins raisonnables, et d'en exiger la satisfaction avec une ardeur impérieuse qui, devant l'obstacle, s'irritait jusqu'à la frénésie. Cette disposition vicieuse, malignement observée par la bonne madame de Beaumesnil, lui faisait le plus grand plaisir; elle désespérait en revanche la marquise de Férias.

— Convenez, mon ami, disait-elle en soupirant à son mari, qu'il y a du démon dans cet ange.

— Non, ma chère, répondait le vieux marquis, c'est de quoi je ne conviendrai pas. Il est certain que cette enfant voudra passionnément ce qu'elle voudra; mais tant mieux, si elle veut le bien. Je vous vois souvent, ma chère, admirer les ongles rosés et transparents de cette petite fille; je vous prierai de remarquer que, si vous n'en preniez soin, ils se tourneraient bientôt en griffes hideuses. Il en est de même des facultés qui nous sont départies par le ciel: ce sont des armes à deux tranchants, également propres au bien et au mal. Plus ces facultés sont déterminées et puissantes, plus le don est riche: le tout est de les régler et de les diriger convenablement; ce sera le devoir de Sibylle vis-à-vis d'elle-même le jour où elle sera entrée en possession de sa liberté morale; jusque-là, c'est le nôtre. J'ai toujours considéré les parents, et tous ceux à qui échoit la tâche sacrée d'élever des enfants, comme responsables pour moitié des destinées qu'ils préparent. Je me fais cette idée de la justice de Dieu, qu'elle daigne remonter jusqu'à la source de nos fautes, les rechercher dans leurs premiers germes, et démêler avec une délicatesse d'équité suprême la part de tous dans la vie de chacun. Cette solidarité, dont nous rendrons compte, est un lourd fardeau sans doute; mais, d'autre part, ma chère, il est doux de penser que notre influence sur l'avenir et sur le bonheur de nos enfants ne s'arrête pas à cette vie, et qu'elle se prolonge dans l'éternité. Quant à Sibylle, sans briser en elle l'instrument précieux de la volonté, qui est une faculté d'élite et une arme sans égale en ce combat de la vie, j'userai de tout mon courage pour le ployer dans le sens du vrai, du raisonnable et du possible, bien que j'eusse préféré que cette lutte pénible eût été épargnée à ma vieillesse; car j'avoue mon faible extrême pour cette enfant, et je serais désespéré qu'elle prît son grand-père, — son unique père, — pour un homme dur et insensible. Dieu sait pourtant que je ne le suis pas!

— Dieu et moi! dit la marquise en levant vers son mari son clair regard empreint d'une tendresse infinie.

L'entretien de ces deux dignes vieillards fut interrompu soudain par des cris aigus qui venaient des jardins, et qui appelèrent immédiatement M. de Férias à la pratique de ses théories. Il se rendit sur-le-champ, le coeur oppressé, à son cruel devoir, et il aperçut sa petite-fille soutenant des pieds et des mains un combat acharné contre sa fidèle nourrice, laquelle avait été promue depuis deux ou trois ans aux fonctions de gouvernante. Cette scène déplorable se passait au bord d'un étang sur lequel trois ou quatre cygnes superbes promenaient sans bruit leur gracieuse majesté. A l'approche de son grand-père, Sibylle cessa de crier et l'attendit, l'oeil enflammé, les lèvres serrées, dans une attitude résolue.

— Qu'y a-t-il donc, s'il vous plaît? dit M. de Férias.

— Je veux monter sur le cygne! dit brièvement Sibylle.

— Comment, monter sur le cygne! reprit le marquis. Quelle est cette plaisanterie?

La nourrice expliqua alors que Mademoiselle, après avoir distribué du pain aux cygnes avec beaucoup de gentillesse, avait tout à coup exprimé le désir énergique et monter à cheval sur un de ces oiseaux, et de faire en cet équipage le tour de l'étang. — N'est-ce pas, monsieur le marquis, qu'elle se noierait?

— Cela n'est pas douteux, dit le marquis, et elle mériterait qu'on lui en laissât faire l'expérience.

— Le cygne ne se noie pas! dit Sibylle.

— Le cygne a reçu de Dieu le don de nager, et vous ne l'avez pas.

— Je veux monter sur le cygne! reprit Sibylle frémissante.

— Vous allez monter à votre chambre, dit le marquis, puisque vous n'entendez pas raison. Emmenez-la, nourrice.

Sibylle se débattant avec un redoublement de cris, M. de Férias la saisit par le corsage, l'enleva de terre, et, marchant à grands pas vers le château, alla la déposer dans une salle basse où il l'enferma; puis il revint vers la marquise, et, se laissant tomber tout tremblant dans un fauteuil:

— Ce qui me console, ma chère, dit-il, c'est que je souffre plus qu'elle.

Il y a des lecteurs qui n'ont pas d'enfants, et nous ne devons pas l'oublier. Nous nous garderons donc de suivre pas à pas le marquis de Férias dans l'application douloureuse et méritoire de son système d'éducation. Il nous suffira de dire qu'après un assez bon nombre d'exécutions analogues à celle que nous venons de raconter, Sibylle comprit à merveille que la nature des choses et la raison supérieure de son grand-père pouvaient et devaient, en beaucoup de cas, arrêter le torrent de sa volonté, en attendant qu'elle connût les lois morales qui devaient en contenir le cours et en diriger le penchant. Un jour arriva où il suffisait que M. de Férias lui dît en souriant: "Sibylle, vous voulez monter sur le cygne!" pour faire tomber aussitôt l'orage d'un caprice déraisonnable. Bref, elle ne garda de ses instincts impérieux que la fermeté persévérante et passionnée dans les aspirations permises.

Madame de Beaumesnil, témoin jaloux de ces heureux résultats, changea de langage; au lieu de plaindre les parents de Sibylle, ce fut Sibylle qu'elle plaignit.

— Il faut vraiment, disait-elle, que ce vieux Férias n'ait pas plus d'âme que mon soulier pour battre cette pauvre petite, une enfant sans mère!… car, bien qu'il ne l'ait jamais frappée devant moi (il ne l'oserait pas,… il connaît mon coeur;… il sait que je lui sauterais aux yeux, tout Férias qu'il est!), on voit que cette enfant a l'habitude d'être battue. Elle tremble devant eux, elle les déteste, et franchement ils ne l'ont pas volé: ce sera leur punition en attendant que le bon Dieu ait son tour.

Madame de Beaumesnil se trompait. Grâce à la bonté même de ce Dieu qu'elle invoquait si souvent, comme toutes les plates dévotes de son espèce, et qu'elle connaissait si mal, — une mère peut châtier bravement sa fille coupable, sans courir l'horrible risque d'en être haïe. Il y a dans le coeur d'un petit enfant le même sentiment de profonde justice que dans l'âme d'une grande nation. Les enfants aiment leurs parents comme les peuples leurs souverains, — quand ils les respectent. Sibylle, loin de détester M. et madame de Férias, qui d'ailleurs, hors des intervalles de sévérité nécessaire, lui faisaient entre leurs deux coeurs le plus doux nid du monde, avait pour eux une affection réfléchie qui n'était point de son âge. Elle les adorait, elle les admirait. Son esprit fin, sérieux, un peu enthousiaste, était frappé à un degré extraordinaire du caractère en même temps élevé et candide qui présidait aux relations familières des deux vieillards, de leur exquise intimité, de la dignité tranquille, de la discipline un peu patriarcale qui distinguaient et honoraient la maison de ses pères. Les contrastes ne manquaient pas d'ailleurs pour éclairer son jugement. On l'envoyait quelquefois passer la journée au Manoir, chez madame de Beaumesnil, qui déclarait avoir pour cette enfant les sentiments d'une mère, et qui les lui témoignait de reste en la bourrant de compliments ridicules et d'indigestes friandises. En ces occasions, le commérage trivial de son hôtesse, l'insipide gaieté de M. de Beaumesnil, les chansons à boire du chevalier, les entreprises bavardes de mademoiselle Constance avec les domestiques, la turbulence infernale de la brune et belle Clotilde, plus âgée qu'elle de quatre ou cinq ans, plongeaient Sibylle dans une surprise mêlée de malaise qu'elle exprimait naïvement à sa manière:

— Vous vous êtes amusée, ma chérie? lui disait madame de
Férias.

— Oui, grand'mère, on m'a bien amusée, mais je me suis ennuyée.

C'était surtout à la suite de ces excursions dans le voisinage que Sibylle goûtait sensiblement la saveur de l'atmosphère morale qu'on respirait à Férias. Elle aimait jusqu'à cette bonne odeur des vieillards qui se soignent et ces vagues parfums d'iris qu'elle retrouvait dans les caresses du retour.

Le marquis de Férias s'était réservé une partie de ses immenses propriétés, et il en dirigeait l'exploitation. Il avait coutume de distribuer lui-même, tous les samedis, la paye aux ouvriers qu'il employait, profitant de cette occasion pour s'informer de leurs intérêts particuliers et pour prodiguer les oeuvres de charité. Cette cérémonie de la paye était une des fêtes de Sibylle. Elle s'accomplissait, dans la belle saison, sur une pelouse qui touchait à la limite du parc et de la campagne: au déclin du jour, le marquis et la marquise venaient s'asseoir sur un banc ombragé par un groupe de sapins; Sibylle se plaçait gravement entre eux. Elle entendait d'abord au loin les chants des moissonneurs, puis elle voyait apparaître leur longue file bariolée sur le sommet d'un coteau qui dominait le parc. Ils descendaient, toujours chantant, la serpe à la main ou la fourche sur l'épaule, un sentier qui courait dans les bruyères, et ne se taisaient qu'en arrivant à une barrière pratiquée dans la haie, en face des sapins. Ils venaient alors se ranger sur la pelouse, et recevaient tout à tour leur solde, et souvent quelque chose de plus, des mains de Sibylle, majestueuse et ravie.

M. de Férias avait hérité de son père une autre tradition qu'il maintenait avec la même fidélité. A l'heure de l'Angelus, il assemblait dans le salon du château ses domestiques et les ouvriers résidents de sa ferme et faisait à haute voix la prière du soir, ajoutant aux formules du rituel quelques paroles empruntées à l'humble condition de ceux qui l'écoutaient et à ses malheurs particuliers. Le demi-jour dans lequel se passait cette scène de famille, le bruit sourd qui marquait l'entrée et la sortie des subalternes respectueux, les larmes qui coulaient sur les joues pâles de madame de Férias, les allusions émues et réservées du vieux marquis, tout cela faisait encore pour Sibylle, de cette solennité quotidienne, une heure bénie, pleine d'un charme pénétrant et mystérieux.

Elle avait des plaisirs moins sévères. Madame de Férias, après son mari et sa petite-fille, aimait avec passion deux choses: les fleurs et les poules rares. On ignore si elle avait réellement ces deux manies, ou si elle se les était données pour procurer au marquis l'ineffable douceur de les satisfaire. Quoi qu'il en soit, il ne se passait gère de semaine où la marquise, à son lever, n'eût l'heur d'apercevoir sous sa fenêtre une cage ou une jardinière tombées du ciel pendant la nuit. M. de Férias, cependant, discrètement caché dans le feuillage d'un massif, et Sibylle blottie à ses pieds, surveillaient avec des palpitations de coeur l'effet de ces surprises sur l'esprit de madame de Férias. Il arrivait assez habituellement que madame de Férias n'avait jamais vu ni même imaginé qu'il pût se rencontrer dans l'univers des fleurs d'un si riche éclat, ni des poules d'une beauté aussi phénoménale. De ces attentions, fidèlement répétées depuis tant d'années, il était résulté que la basse-cour et les serres de Férias étaient des merveilles qu'on signalait aux voyageurs. La marquise passait une bonne partie de sa douce existence dans ces lieux de délices, où elle bénissait le ciel et son mari, et où elle pleurait aussi quelquefois; mais pour Sibylle, ce paradis était sans mélange: tout ce pays de fleurs et d'oiseaux, dont sa grand'mère lui semblait être la reine, l'enchantait. Elle croyait vivre dans un de ces contes de fées dont on l'avait bercée. Son grand-père, créateur de ces riantes magies, lui paraissait, sous son nuage de poudre, un être presque divin. Madame de Férias, au reste, ne considérait pas son mari d'un oeil moins favorable. Sibylle, la voyant un jour penchée, dans une attitude d'extase, hors du vitrage de la serre, se pencha à son tout et aperçut M. de Férias écussonnant un rosier au soleil du matin.

— Mon Dieu, ma mignonne, dit la marquise, voyez comme votre grand-père est beau! Que je le trouve beau!

Sibylle partit de son pied léger, et, s'approchant du vieux marquis, elle lui interpréta ce message affectueux dans sa langue un peu fière:

— Grand-père, la marquise de Férias m'envoie vous dire qu'elle vous trouve beau.

Le marquis sourit.

— Quelle folie! Allez lui dire que c'est elle qui est charmante.

Puis, la rappelant:

— Portez-lui cette fleur, ajouta-t-il.

IV

LE FOU DE SIBYLLE

En été, quand l'aube s'est levée radieuse dans un azur immaculé, les premières heures du jour ont une pureté et un calme que l'on croirait éternels. Cependant des brises folles s'élèvent tout à coup, inclinent les herbes et agitent le feuillage; des réseaux blanchâtres s'entre-croisent dans le ciel, d'un horizon à l'autre, comme des voiles tendus soudain par des mains invisibles. On s'inquiète, et l'on se dit qu'il pourrait bien venir de l'orage dans la journée.

Aucune image ne saurait aussi exactement que cette vieille image indiquer la phase nouvelle dans laquelle parut entrer l'enfance de Sibylle après cinq ou six ans de la parfaite sérénité que nous avons essayé de peindre. Son humeur devint subitement inégale. Elle avait des instants de folle gaieté; plus souvent, un souffle inconnu semblait faire frissonner son jeune coeur, et courbait sa blonde tête comme la cime d'un épi. En même temps une vague poésie chantait à son oreille, et elle se prenait par accès d'un goût bizarre pour la solitude. Elle entraînait alors sa nourrice dans les bois qui s'étendaient autour du parc de Férias, et ne rentrait que le soir au château.

— Que peut-elle faire tout le jour dans ces bois? Quel plaisir y trouve-t-elle, nourrice? demanda enfin M. de Férias, se préoccupant de ces étranges allures.

— Monsieur le marquis, répondit la nourrice, voici ce qui se passe. Nous nous promenons d'abord tranquillement un bon bout de temps, et mademoiselle est sage comme une image. Seulement, si elle vient à apercevoir entre les arbres un coin du bleu de la mer, elle s'affole, elle bat des mains, elle de met à crier: "Nourrice, la mer! la mer!" et puis elle me saisit par la main et me force à courir avec elle jusqu'à ce que je tombe, et elle crie toujours: "la mer! la mer! la mer!" et elle rit de toutes ses forces. Alors je m'assois au pied d'un arbre et je prends mon ouvrage; mademoiselle s'assoit le plus souvent à côté de moi; un rien l'amuse: c'est un feuillage, monsieur le marquis, une fleurette, un brin de mousse, qu'elle regardera avec son grand sérieux pendant des heures. D'autres fois elle s'en va en plein fourré, se couche dans les herbes et s'endort comme une perdrix dans un sillon. Je dis qu'elle dort, monsieur le marquis, mais je n'en sais rien, car aujourd'hui, quand j'ai relevé son chapeau, qu'elle avait rabattu sur ses yeux, elle pleurait. C'était peut-être un rêve qu'elle faisait.

Cette dernière circonstance alarma la sollicitude du marquis.
Sibylle fut mandée.

— Pourquoi avez-vous pleuré aujourd'hui dans les bois, ma chérie? lui dit-il. Avez-vous quelque chagrin? êtes-vous malheureuse?

— Oh! Dieu, non! dit vivement l'enfant en sautant au cou de son aïeul.

— Pourquoi donc avez-vous pleuré?

— Je ne sais pas… pour rien.

Il fallut se contenter de cette réponse.

Il y avait dans les bois de Férias un site pour lequel Sibylle témoignait une prédilection spéciale. C'était un étroit vallon fort retiré, dans le creux duquel courait un ruisseau à demi caché sous la verdure de ses bords. A la naissance du ruisseau, le sol était profondément déchiré en travers du bois. Une roche était adossée contre cet escarpement et laissait filtrer de minces filets d'eau limpide qui se réunissaient dans un bassin d'antique maçonnerie, dont le trop-plein s'échappait ensuite vers le vallon. Cette roche pleurante, dominée par d'épais ombrages, festonnée de lianes, tapissée d'une mousse humide et de grandes feuilles vernissées, avait dans cette solitude un aspect sauvage et charmant, qui lui avait apparemment valu autrefois les honneurs d'une légende dont il ne restait plus que le nom: on l'appelait la Roche à la Fée. Ce nom, qui évoquait tous les romans de son enfance, contribuait beaucoup sans doute à faire de ce lieu une des stations favorites de Sibylle. Elle demeurait là avec une singulière persévérance, surveillant d'un oeil curieux cette merveilleuse roche, — à demi craintive, à demi enchantée. Elle attendait une aventure. Il lui en arrive deux.

Un soir d'été, elle était venue rendre visite à la Roche-Fée, tandis que sa nourrice, suivant l'usage, travaillait au pied d'un arbre dans la partie supérieure du bois. Sibylle aimait à être seule avec sa roche. Mademoiselle de Férias était à cette époque une fillette de sept à huit ans, grande pour son âge, élégante et marchant bien. La masse épaisse de ses cheveux blonds était emprisonnée dans un réseau dont le poids semblait faire fléchir sa tête en arrière par un mouvement d'une grâce hautaine. Elle portait habituellement un chapeau à bords plats autour duquel était roulée une plume noire qui retombait légèrement sur son front et qui jetait sur ses yeux, naturellement profonds, une ombre un peu farouche; mais quelquefois elle avait la fantaisie d'enlacer dans ses cheveux des lianes, des feuillages et des fleurs qui formaient sur sa tête une de ces épaisses couronnes qui ombragent le front des jeunes pâtres joueurs de flûte dans les scènes figurées des âges mythologiques. — Elle avait eu, ce soir-là, cette fantaisie, et, se servant de la petite fontaine comme d'un miroir, elle s'était composé une coiffure d'une grâce sauvage. — Elle tenait à la main une baguette qu'elle avait dépouillée de son écorce: debout sur le bord du bassin, le regard vague et perdu, elle levait le bras de temps à autre et dessinait lentement dans l'air avec sa baguette blanche des signes mystérieux, comme si elle eût joué un rôle dans quelque idylle féerique dont elle s'enchantait elle-même. Tout à coup, en face d'elle, la taillis s'entr'ouvrit, et un homme sauta légèrement sur le terre-plein qui entourait la fontaine. Sibylle fit un mouvement en arrière et entr'ouvrit les lèvres pour crier: puis elle demeura immobile, une main appuyée sur sa baguette, dans une pose intrépide, l'oeil fixé sur l'inconnu. Cet inconnu n'avait à la vérité rien d'effrayant: c'était un jeune homme d'une vingtaine d'années au plus, en tenue de voyage, grand, souple, avec un reste de grâce adolescente et une douce flamme dans des yeux bien ouverts. L'aspect imprévu de l'enfant, sa beauté, sa couronne étrange, son attitude héroïque, avaient d'abord jeté ce jeune homme dans un étonnement silencieux. Il murmura enfin quelques mots en souriant et en se parlant à lui-même, puis il dit à haute voix:

— Pardon, mademoiselle… Je suis peut-être ici chez vous?

— Oui, dit Sibylle.

— Excusez mon indiscrétion. Je vais me retirer. J'étais venu, ajouta-t-il en montrant un album, pour dessiner dans ces bois que je croyais ouverts au public.

Sibylle ne répondant point, il fit deux pas comme pour s'éloigner.

— C'est dommage, reprit-il gaiement. Quel joli endroit! Puis-je vous demander comment on l'appelle?

— La Roche à la Fée.

— Ah! Et vous êtes la fée? dit le jeune homme, que le sérieux de l'enfant amusait.

Un sourire effleura la bouche fière de Sibylle.

— Oui, dit-elle.

— Mon Dieu! me permettriez-vous de faire votre portrait?

— Non.

— Voulez-vous me permettre au moins de vous demander votre nom?

— Sibylle.

— Adieu donc, mademoiselle Sibylle… Me permettez-vous de vous embrasser, mon enfant?

— Non.

— Puis-je vous baiser la main?

Sibylle avança sa main avec un geste d'infante. Le jeune homme sourit, puis la baisa gravement.

— Je vous suis reconnaissant, mademoiselle. Maintenant je m'en vais, et je puis vous assurer que je n'oublierai jamais ni la roche ni la fée. Gardez-moi aussi un petit souvenir dans votre jolie tête. Voulez-vous?

— Je ne sais pas votre nom.

— Je m'appelle Raoul. Vous en souviendrez-vous?

— Toujours, dit l'enfant.

Raoul, un peu embarrassé, sans trop savoir pourquoi, la regarda encore un moment avec un sourire gauche, puis il la salua respectueusement et disparut dans le taillis.

Quelques jours plus tard, la marquise de Férias, tenant sa petite-fille attentive sur ses genoux, commençait en ces termes une de ces improvisations orientales où elle excellait:

— Il y avait une fois dans une forêt, sur les bords du Gange, un fils de roi qui chassait; il était beau comme le jour, bien élevé, spirituel et modeste; il s'appelait…

La marquise cherchant le nom de ce fils de roi, Sibylle le lui fournit tout à coup:

— Raoul, dit-elle.

— Pourquoi Raoul? demanda avec un peu d'étonnement madame de
Férias.

Une légère teinte rosée se répandit sur les joues de l'enfant. Par un sentiment qu'il lui eût été bien impossible d'expliquer, elle avait gardé pour elle jusque-là l'innocent mystère de son entrevue avec l'inconnu. Elle n'hésita pas à le confier sur l'heure à son aïeule, ajoutant tout bonnement que, ce Raoul lui ayant paru beau comme le jour, bien élevé, spirituel et modeste, son nom lui était venu naturellement à l'esprit pour en baptiser ce fils de roi qui avait tout juste les mêmes qualités. Madame de Férias rit beaucoup de l'histoire, et même plus qu'elle n'en avait envie; elle s'assura discrètement le lendemain, dans une petite excursion au bourg de Férias, que le prince Raoul, qu'on lui présenta d'ailleurs comme un jeune homme gai, honnête et du meilleur monde, avait quitté le pays le soir même du jour où il y avait paru: moyennant quoi, Sibylle put continuer librement ses chères promenades et rencontrer peu de temps après dans le même lieu une seconde aventure qui exige deux mots de préface.

Le ruisseau qu'épanchait l'urne de la fée de Férias, et qui traversait les bois, allait se jeter dans la mer à deux lieues de là; mais, chemin faisant, il s'enflait du tribut de deux ou trois affluents et finissait par former un cours d'eau respectable, lequel, peu d'années avant celle où commence cette histoire, avait l'honneur de faire tourner un moulin établi sur la lisière de la forêt. Le meunier de ce moulin se nommait Jacques Féray. Il avait gaiement accompli son temps de service sur la flotte, et avait trouvé au retour une fiancée fidèle à qui il fit hommage de ses boucles d'oreilles à la marinière, et qui devint bientôt après une meunière blanche et de bonne mine. Ce ménage fut heureux. Jacques Féray était un brave garçon de belle humeur; il était doué d'une jolie voix, qu'il avait perfectionnée dans les veillées de bord, et qu'il ne tarda pas à utiliser auprès du berceau d'une petite fille que lui donna sa femme. Il y avait devant le moulin un carré de jardin aux deux pieds de figuier et trois ruches à miel; tout cela avec cette jeune meunière, ce meunier poudré et chantant, et ce brin d'enfant qui dansait à travers, tout cela riait à l'oeil sous le soleil de l'été. Après cinq ou six ans, madame Féray fut favorisée d'une nouvelle grossesse, et Jacques Féray, qui devait à la vérité le savoir, jurait joyeusement que cette fois-ci c'était un garçon. Sur ces entrefaites, par une triste nuit d'automne, une trombe d'eau s'abattit sur le canton de Férias; ce déluge local se prolongea toute la journée du lendemain: la nuit suivante, le paisible ruisseau, métamorphosé en torrent furieux, escalada ses rives, noya les campagnes et culbuta le moulin. Jacques Féray se sauva à grand'peine avec sa femme et sa fille; mais il fut parfaitement ruiné de ce coup, ayant perdu, avec sa maison renversée et son outillage détruit, une provision considérable de grains et de farine. La femme, les sens tournés, comme on dit, mourut trois jours après, et la petite fille, pour avoir passé la nuit les jambes dans l'eau, suivit sa mère au cimetière de Férias. — Le curé, le lendemain de l'inhumation de l'enfant, eut la charité d'aller rendre visite au père. Il trouva ce malheureux homme étendu à plat ventre, auprès d'une roue de moulin brisée, dans le limon jaunâtre qui recouvrait son jardinet, si gai autrefois.

— Allons, Jacques! dit le curé en le secouant.

Jacques ne bougea pas.

— Mon ami, reprit le curé, je vous en prie!

Jacques souleva la tête:

— Allez-vous-en, dit-il. Il n'y a pas de bon Dieu!

Le curé, n'en pouvant tirer d'autre réponse, s'en alla tristement. Le lendemain il le retrouva à la même place et dans la même position, et toujours répondant à ses paroles de consolation par cette phrase unique:

— Il n'y a pas de bon Dieu!

On reconnut bientôt que la raison de ce pauvre diable était sérieusement altérée. Il quitta les ruines de son moulin, s'empara d'un misérable chaume qu'on avait dressé sur le haut d'une falaise déserte pour y retirer des moutons pendant la chaleur, et vécut là comme une bête fauve. On l'entendait quelquefois, surtout les jours d'orage, pousser des cris qui glaçaient le sang. Une circonstance bizarre marqua les premiers temps de sa démence. On trouva le matin, à plusieurs reprises, les vitraux de l'église de Férias brisés et les dalles intérieures de la petite nef semées de pierres. On fit le guet, et une nuit Jacques Féray fut surpris lançant des pierres avec un acharnement puéril et farouche contre la maison de ce Dieu qui l'avait si cruellement frappé. Il fut question de le faire arrêter et enfermer; mais le curé, qui était bon, en eut pitié, et ne dit rien. C'était d'ailleurs le seul trait de violence qu'on pût reprocher à cet infortuné. Il était inoffensif, quoique sa mine fût effrayante. On le rencontrait souvent assis sur la berge d'un fossé, le visage tourné vers la haie. Comme tous les malheureux, il avait lassé la compassion à la longue, et n'était plus qu'un objet de terreur ou de risée. On l'appelait le fou Féray, et pendant qu'on lui donnait, un peu par crainte, quelque morceau de pain à la porte des fermes, les enfants lui attachaient des loques dans le dos.

Un jour Sibylle, ayant laissé sa nourrice à quelque distance, était venue s'agenouiller sur le bord de la fontaine qui recevait les filtrations de la Roche-Fée. Elle avait la tête nue, et, après avoir examiné curieusement pendant quelques instants les végétations qui germaient au fond du bassin, elle s'était affaissée peu à peu dans les herbes et dans les fleurs du bord; prise d'un de ces attendrissements inexpliqués auxquels elle était sujette depuis quelque temps, elle se mit à pleurer, et regarda ses larmes tomber une à une comme des perles dans l'onde transparente et sonore. Un léger bruit lui fit soudain lever le front: elle aperçut le fou Féray blotti vis-à-vis d'elle dans les broussailles. Sa tête couverte d'une débris de chapeau de paille, maigre, pâle, redoutable d'aspect, s'avançait hors d'un buisson; ses regards étaient dirigés sur Sibylle avec une intensité d'attention extraordinaire; de grosses larmes s'échappaient de ses yeux creux et coulaient dans sa barbe grise. Devant ce spectre, l'enfant, quoique brave, sentit un frisson dans ses veines; elle voulut appeler, et se trouva muette. Le fou comprit son effroi, et dit d'une voix basse et plaintive:

— N'ayez pas peur, je ne vous ferai pas de mal.

Puis il se leva, pendant que Sibylle se levait de son côté par une sorte de mouvement mécanique, s'approcha d'elle et la regarda fixement:

— Pauvre enfant! murmura-t-il, pauvre enfant!

Et, se laissant tomber sur le sol, il sanglota la tête dans ses bras.

Sibylle connaissait l'histoire de ce pauvre homme; elle entrevit que quelque vague ressemblance lui rappelait la petite fille qu'il avait perdue; la pitié domina un instant la terreur dans son âme délicate; elle se mit à genoux, et passa doucement sa main blanche sur la tête hérissée du fou. Puis, comme effrayée de sa hardiesse, elle courut rejoindre sa nourrice, qui ne fut pas médiocrement alarmée en voyant l'instant d'après Jacques Féray s'attacher à leurs pas. Il les suivit comme un chien jusqu'au château. M. et madame de Férias, émus du récit de Sibylle, s'approchèrent du malheureux, qui s'était arrêté derrière la grille du parc, lui adressèrent des paroles de bonté, et lui remplirent son sac de provisions. A partir de cette époque, on observa que sa folie affectait un caractère plus calme. Il ne se passait guère de jour sans qu'il se présentât à la grille du château, où Sibylle s'empressait d'accourir les mains pleines. Elle le rencontrait souvent dans ses promenades; il avait remarqué le goût de Sibylle pour les fleurs sauvages; il savait celles qu'elle préférait, il en faisait d'énormes bouquets, et venait sans mot dire les déposer aux pieds de l'enfant. Elle lui disait: "Merci, mon Jacques," en souriant, et le fou se retirait satisfait. Le marquis et la marquise l'appelaient le fou de Sibylle, et les domestiques le fou de Mademoiselle. Sibylle se montrait touchée et un peu fière de l'empire qu'elle exerçait sur cet esprit désolé et révolté. Cet empire toutefois échoua sur un point: conseillée par ses parents, elle essaya un jour d'emmener Jacques à la messe dans l'église de Férias; arrivé au seuil du cimetière, il se dégagea violemment des mains de Sibylle, poussa un cri sauvage, et se mit à descendre la lande en courant.

Deux mois environ après sa première rencontre avec le fou Féray, Sibylle reçut la visite de son amie Clotilde Desrozais, qui se préparait à entrer dans un couvent de Paris, afin d'y achever son éducation, ou plutôt de l'y commencer. Mademoiselle Clotilde était alors âgée de douze à treize ans; elle était grande, admirablement faite, l'oeil superbe, habituellement à demi clos et voilé, mais dévorant quand il s'ouvrait; elle avait de lourdes nattes d'un noir bleuâtre, et montrait entre des lèvres pourprées des dents blanches comme la pulpe d'une noisette fraîche. Elle paraissait douée en outre d'une vive intelligence et d'une ardente sensibilité; mais, à vrai dire, on ne savait trop quels éléments fermentaient dans le chaos brûlant de cette riche nature, abandonnée à elle-même comme en pleine forêt, et qui inspirait à Sibylle un sentiment d'affection mêlé d'inquiétude. Mademoiselle Clotilde la tourmentait le plus souvent par ses caprices de fougueuse autorité; mais l'instant d'après elle la séduisait par des effusions de tendresse irrésistibles. Elle la serrait sur son coeur, les yeux humides. "Je t'aime, ma Sibylle, disait-elle, et je t'aimerai toujours! Il faut que tu me jures de m'aimer aussi toute ta vie. Voyons, jure, jure!" Sibylle jurait timidement. "Vois-tu, reprenait Clotilde, j'aime tant ceux que j'aime que je voudrais les manger!" En attendant elle les mordait quelquefois.

Mademoiselle Desrozais était donc venue passer la journée à Férias. Pendant que Sibylle préparait une collation à son amie, celle-ci avisa par une fenêtre le fou Féray, qui dormait à l'ombre dans la cour du château. Clotilde, sans mot dire, courut à la cuisine, se fit donner un paquet de cordelettes, y enfila des ferrailles, de vieux éperons, des débris de vitre qu'elle récolta de côté et d'autre, et alla discrètement suspendre cet attirail aux vêtements du fou endormi. Puis, ayant pris la précaution barbare de fermer toutes les grilles de la cour, elle appela son chien Max, espèce de molosse à demi sauvage qui la suivait partout. Elle poussa alors le fou d'un coup de pied et le réveilla en sursaut. "Ici, Max! Ici, mon chien! cria-t-elle. Mords-le! mords-le!" Jacques Féray avait grand'peur des chiens, qui lui témoignaient en général peu d'amitié. En voyant le bouledogue s'élancer vers lui, il prit sa course follement. Le bruyant appareil qui pendait à son collet se mit en mouvement et acheva de l'épouvanter. Il se précipitait et se heurtait d'une grille à l'autre, le chien sur ses talons, éperdu, haletant et hurlant, à la grande joie de la belle Clotilde. Cependant Sibylle, attirée par le bruit, était accourue à la fenêtre. Dès qu'elle eut vu ce qui se passait, elle bondit dans la cour et atteignit le fou au moment où le chien venait de saisir les lambeaux de toile qui enveloppaient ses jambes. L'enfant usa de toutes ses forces pour repousser loin de son protégé le féroce bouledogue, qui, tournant subitement sa rage contre elle, lui mordit le bras, d'où le sang coula. Les domestiques arrivèrent, écartèrent le chien, et emportèrent Sibylle évanouie. Devant ce résultat final de son espièglerie, Clotilde fondit en larmes; mais lorsque son aimable tante l'emmena une heure après, et qu'elle vit Jacques Féray, qui s'était recouché sur le pavé, se soulever et lui montrer le poing en agitant la ferraille dont elle l'avait affublé, elle ne put s'empêcher de rire de la menace silencieuse de l'idiot: elle eut tort.

Sibylle resta au lit avec la fièvre pendant trois jours. Jacques Féray passe ces trois jours étendu comme un mort sous la fenêtre de sa chambre. Après de vaines tentatives pour l'arracher de cette place, on l'y laissa par l'ordre de M. de Férias, et on lui donna à manger là. Il n'en bougeait pas même la nuit. La quatrième jour, au matin, il s'entendit appeler par son nom, et, se dressant brusquement, il vit Sibylle à sa fenêtre. Il y eut quelque chose de touchant dans le sourire qui passa alors comme un rayon de soleil d'hiver sur ce pauvre visage qui ne riait jamais.

V

MISS O'NEIL

M. de Férias, qui pensait que l'éducation morale des enfants doit être commencée dès le berceau, n'avait mis aucune hâte à entreprendre l'éducation intellectuelle de sa petite-fille.

— L'âme, disait-il, est comme la moelle de ces jeunes arbres: elle veut être soutenue et dirigée dès qu'ils naissent; mais nous devons, comme fait la nature, attendre un certain degré de force et de maturité pour en tirer des fruits. Plus ce petit cerveau, ajoutait-il en caressant la blonde tête de Sibylle, témoigne d'heureuses et faciles dispositions, plus il demande à être ménagé et respecté dans sa fleur.

Cependant il y eut pour le marquis et la marquise de Férias, lorsqu'enfin ils jugèrent opportun d'initier Sibylle aux mystères de l'alphabet, il y eut une heure de doute et d'amertume qui fut pour madame de Beaumesnil une heure d'extrême jubilation. Cette intelligence, qui semblait si prompte et si ouverte dans le monde de la fantaisie, le seul où elle se fût exercée jusque-là, se trouva, devant la science positive de la lecture, d'une incapacité affligeante. Ni tendresses ni rigueurs ne pouvaient vaincre le dégoût de cet esprit rêveur pour une application régulière. La pauvre marquise, y perdant ses peines et jusqu'à sa patience céleste, appela à son aide le curé de Férias, comme plus imposant. Le curé, qui était homme de conscience et de plus pénétré d'un profond respect pour la famille de Férias, apporta à sa tâche un soin religieux, et n'eut pas plus de succès.

— J'en maigris, disait-il.

Avec le temps, il devait en voir bien d'autres.

— La pauvre petite sera idiote, répondait madame de
Beaumesnil. Ils l'ont abrutie. J'en étais sûre… A cinq ans,
Clotilde savait lire et même elle récitait des fables!

— Je ne vois qu'un miracle, reprenait le curé, qui puisse nous tirer de cette impasse.

Le miracle eut lieu, non pas tel peut-être que l'entendait le curé, mais tel qu'il est toujours permis de l'espérer de la bienveillance divine. Les miracles se font dans les coeurs, c'est là qu'ils sont possibles et fréquents. — Sibylle n'ignorait pas qu'elle était orpheline, et elle savait le triste sens de ce mot; mais sur ce douloureux sujet, M. et madame de Férias, redoutant de donner un objet trop précis à sa vive sensibilité, lui avaient toujours refusé les éclaircissements que réclamait parfois sa cruelle curiosité d'enfant. Son père et sa mère étaient au ciel, et c'était tout. Les subalternes avaient reçu et exécuté fidèlement l'ordre de s'en tenir à la même réponse. On leur avait surtout interdit toute parole, tout signe même qui aurait pu attirer l'attention de Sibylle sur les deux tombes blanches du petit cimetière. Malgré ces précautions, Sibylle, qui accompagnait chaque dimanche ses vieux parents à la messe de la paroisse, finit sans doute par surprendre dans leur air et dans leurs regards, lorsqu'ils passaient devant ces deux tombes, quelque chose de particulier; car un jour, sortant de l'église, elle alla droit aux deux marbres incrustés de lettres d'or, et se retournant vers sa nourrice qui la suivait effrayée:

— Qu'est-ce qu'il y a d'écrit là? dit-elle.

— Rien, dit la nourrice.

— Il y a des lettres, reprit Sibylle, le sourcil froncé: lis-moi ce qu'il y a.

— C'est du latin, mademoiselle.

Sibylle leva légèrement les épaules et s'en alla. A dater de ce jour, le bon curé de Férias ne reconnut plus son élève; il se frottait les mains, il se félicitait:

— Je savais, disait-il, qu'à force de patience j'en viendrais à bout.

Un mois après, Sibylle, sous prétexte de s'informer de la santé de son professeur, qui avait un peu de goutte, se fit conduire au presbytère. En passant, elle entra dans le cimetière, s'arrêta devant les tombes, demeura un moment silencieuse, l'oeil fixé sur les lettres d'or, puis elle s'agenouilla et pleura. Le miracle était fait, Sibylle savait lire.

Une fois en possession de cette clef élémentaire des connaissances humaines, Sibylle, ainsi qu'il arrive souvent aux esprits de sa trempe, s'en servit avec une ardeur impatiente qui eut désormais besoin d'être modérée et contenue plutôt qu'excitée. Cette fièvre de savoir, qui se portait sur tout et touchait à tout assez indiscrètement, eut deux résultats principaux: le premier fut d'embarrasser à l'excès, en mainte occasion, l'humble précepteur de Sibylle, le second d'engager M. de Férias à retirer les clefs de sa bibliothèque. Le vieux marquis avait trop de jugement toutefois pour se contenter de cette précaution banale; il ne s'alarmait pas d'ailleurs outre mesure de cette fermentation où les rêveries mystiques et les curiosités positives semblaient s'agiter pêle-mêle. Ne rien négliger, ne rien étouffer, mais dégager les éléments confus qui bouillonnaient dans ce jeune cerveau, en régler les aspirations, en discipliner les forces, féconder enfin ce chaos en l'ordonnant, c'était une conduite qui lui était suffisamment tracée par ses principes. Mais M. de Férias sentit que le gouvernement d'une intelligence si active ne pouvait être abandonné plus longtemps aux faibles mains et à la routine pédagogique de l'abbé Renaud: il résolut d'appeler sans retard une institutrice qui aurait, dans l'éducation de sa petite-fille, la charge de la partie temporelle, tandis que la partie spirituelle resterait naturellement confiée aux soins du prêtre. L'abbé eut la modestie de reconnaître la convenance et même la nécessité de cette combinaison:

— L'enfant, dit-il simplement, laisse voir une sorte de petit génie bizarre dont je suis incapable de débrouiller l'écheveau; tout ce que je pourrai faire, monsieur le marquis, ce sera de lui apprendre son catéchisme, et cela encore, ajouta-t-il en soupirant, avec la grâce de Dieu.

Pour le choix d'une institutrice, M. de Férias crut pouvoir s'en remettre à la sollicitude de son cousin, le comte de Vergnes, grand-père maternel de Sibylle, auquel sa résidence à Paris et ses relations étendues dans le monde devaient faciliter cette tâche délicate. Il écrivit au comte une lettre grave et touchante dans laquelle, en l'édifiant amplement sur les dispositions de sa petite-fille, il le suppliait de ne rien négliger pour que l'institutrice fût digne de l'élève. Un mois après, M. de Férias, qui commençait à s'inquiéter du silence du comte, en reçut la réponse suivante:

"Mon cher cousin,

"A force de plonger, comme un pêcheur de perles, dans l'océan parisien, je crois avoir mis la main sur le trésor demandé. La personne n'est pas d'une physionomie très-séduisante. Elle n'a point d'ailes; néanmoins c'est un ange, dit-on. Je me figurais les anges autrement, mais n'importe, et je vous l'expédie en même temps que ma lettre. Envoyer votre voiture à la gare de ***, train du soir (espoir!). La personne vient d'achever une éducation très-heureuse dont elle a été maigrement récompensée. Votre domestique la reconnaîtra au signalement suivant: Miss O'Neil (Augusta-Mary), trente ans, d'un blond flamboyant, Irlandaise, d'une famille noble très-ancienne, parle toutes les langues mortes et vivantes, tricote, peint, joue de la harpe et monte à cheval. Une foule d'et caetera.

"Pluie de baisers à Sibylle. Je languis aux pieds de la marquise."

Une telle lettre, dans une circonstance à ses yeux si intéressante et si essentielle, parut au marquis de Férias d'une légèreté à peine supportable, et, bien qu'accoutumé aux formes mondaines et évaporées qui recouvraient chez M. de Vergnes un fonds assez sérieux de réflexion et de sensibilité, ce ne fut pas sans appréhension qu'il se rendit de sa personne à la gare de *** pour y recevoir l'institutrice qui lui était annoncée dans un langage si équivoque. Le premier aspect de miss O'Neil descendant de wagon avec son sac de voyage fut loin de dissiper les angoisses du marquis: il la reconnut sans peine, malgré les ombres du crépuscule. Miss Augusta-Mary O'Neil affirmait immédiatement son identité. C'était une grande fille maigre, anguleuse, marchant avec une régularité et une roideur d'automate; instinctivement on évitait ses coudes, qui semblaient toujours près de percer ses manches; de chaque côté de son visage aux pommettes saillantes, de longues boucles couleur de feu pendaient comme deux branches de saule. Un chapeau d'été en paille brune, affectant vaguement la forme d'un saladier renversé, surmontait, comme un dôme, cette disgracieuse anatomie. Le coeur de M. de Férias se serra:

— Vraiment, murmura-t-il, de Vergnes est bien coupable!

Cependant, lorsqu'il se fut approché de la pauvre miss O'Neil, il vit briller dans son oeil d'un bleu pâle une clarté pareille à celle qui tombe des étoiles, si pure, si honnête, si tendre, en même temps si triste, qu'il en fut soudain ému et à demi conquis. Miss O'Neil, que la conscience de son malheureux extérieur rendait timide, répondit aux compliments courtois du vieux marquis avec un peu de gaucherie, mais en bons termes, sobres et convenables. Sa voix était d'une douceur musicale. M. de Férias commençait à croire, comme M. de Vergnes, que la personne pouvait être un ange, bien que ses ailes fussent effectivement peu apparentes. Il la fit asseoir à ses côtés dans sa voiture, qui prit le chemin de Férias, et il ne différa pas un instant de l'éclairer sur le caractère du jeune esprit dont la direction allait lui être livrée. L'Irlandaise l'écouta religieusement sans l'interrompre jusqu'à ce qu'il eût terminé son discours par un bref résumé de ses principes an matière d'éducation.

— Monsieur, dit alors miss O'Neil, je vois ce qu'est l'enfant, et je suis heureuse qu'elle soit ainsi. Quant à vos principes, ce sont exactement les miens. Développer et cultiver les dons naturels d'une intelligence, c'est un devoir et ce n'est jamais un danger, si l'on fait en sorte que l'idée de Dieu domine tout et sanctifie tout.

Le marquis respira longuement sur cette phrase. Il secoua la tête à plusieurs reprises d'un air de satisfaction, et un nuage de poudre parfumée se répandit dans la voiture.

— Ma chère miss O'Neil, reprit-il, je vous prierais maintenant, si je l'osais, de me conter votre histoire, sur laquelle je vous avoue que mon cousin de Vergnes m'a très-incomplétement renseigné; mais n'allez pas au moins, miss O'Neil, vous méprendre sur les motifs de mon indiscrétion: c'est uniquement au nom de l'intérêt dont vous m'avez tout de suite pénétré que je sollicite cette faveur de votre condescendance.

On ne saurait dire combien l'affectueuse urbanité du vieux marquis parut à miss O'Neil chose nouvelle et savoureuse. Pauvre et laide jusqu'au ridicule, le monde, on le conçoit, ne l'avait point gâtée. Enveloppée sans cesse d'une atmosphère glaciale qui la contractait, toujours empesée, crispée et nerveuse comme une personne qui marche sous des regards malveillants et ironiques, elle avait beaucoup souffert dans sa fierté, qui était grande et légitime. Pour la première fois de sa vie, elle se sentit appréciée: ce beau vieillard lui parlait un langage qu'elle n'avait jamais espéré entendre que dans le ciel, de la bouche des élus ses frères, uniquement épris de la beauté et de la splendeur morales. Profitant de l'obscurité, elle laissa glisser de sa paupière deux larmes qu'elle essuya du bout de son gant de soie noire; puis elle conta brièvement son histoire, qui était d'ailleurs fort simple. Le seul point sur lequel elle insista fut l'antique origine de sa famille: elle descendait des anciens rois d'Irlande, qui n'étaient à la vérité, ajoutait-elle, que des chefs de clan; mais enfin un de ses ancêtres, Fergus le Roux, figurait authentiquement au nombre de ces chefs irlandais auxquels le prince Jean Plantagenet (dont miss O'Neil ne prononçait le nom qu'avec une amertume dédaigneuse) avait eu l'indécence de tirer la barbe dans une cérémonie publique. Le père de miss O'Neil lui avait laissé une fortune assez ronde; mais elle avait deux frères qui n'avaient pas apporté dans l'administration de leur bien toute la prudence désirable. M. de Férias comprit que l'héritage de miss O'Neil s'était englouti bénévolement dans les désordres fraternels. Au surplus, les fonctions auxquelles elle avait dû se consacrer lui plaisaient extrêmement et lui avaient donné tout le bonheur possible, jusqu'au jour où elle avait dû quitter son élève; mais ce jour lui avait déchiré le coeur. Elle avait offert de demeurer auprès de la jeune personne à des conditions qui lui répugnaient un peu, mais qu'elle croyait acceptables (en qualité de femme de chambre probablement, la pauvre fille!); la famille s'y était refusée pour des raisons de convenance dont elle-même reconnaissait d'ailleurs la valeur.

— Miss Augusta, dit la marquis, permettez-moi de vous affirmer que vous n'aurez jamais à craindre dans ma maison un pareil déchirement. Tant que je vivrai, ma chère miss O'Neil, vous vivrez sous mon toit, et je me tromperais étrangement sur les sentiments de ma petite-fille, si elle ne faisait pas honneur, après moi, à la recommandation formelle que je compte lui laisser à cet égard.

Miss Augusta ne put que murmurer un remercîment indistinct; mais elle passa de nouveau son gant de soie noire sur sa joue osseuse.

Ce fut sur ce pied d'heureuse intelligence que M. de Férias et miss O'Neil descendirent de voiture dans la cour du château. Peu d'instants après, la marquise, que son mari avait eu soin de prémunir, par deux mots de préface, contre l'impression du premier coup d'oeil, complétait le ravissement de l'Irlandaise par la tendre bienveillance de son accueil. Il était tard. On introduisit à petit bruit miss O'Neil dans la chambre de Sibylle, qui dormait dans ses rideaux blancs, un bras replié sous sa tête et perdu dans ses boucles soyeuses, avec la grâce que son âge charmant porte jusque dans le sommeil. La nourrice approcha une lampe, et miss O'Neil contempla longtemps sans parler l'enfant immobile et dont le souffle même semblait suspendu, tandis que la marquis et la marquise se penchaient derrière elle, le visage empreint d'un sourire d'extase. A un mouvement soudain que fit Sibylle, miss O'Neil posa un doigt sur ses lèvres, recula discrètement de quelques pas, et, montrant aux deux vieillards attentifs son oeil humide et rayonnant:

— C'est un archange, dit-elle d'un ton de mystère; je l'adore!

Installée aussitôt dans un appartement voisin avec une ampleur et des raffinements auxquels elle avait été peu accoutumée, la descendante de Fergus le Roux, malgré la fatigue du voyage, demeura éveillée une bonne partie de la nuit, promenant un regard attendri sur les grandes tapisseries à personnages qui l'entouraient: c'étaient, dans des bocages élyséens, des bergers en culottes courtes et des bergères à paniers, qui paraissaient heureux, mais qui l'étaient assurément moins que miss O'Neil. Il est désolant de penser qu'au moment même où l'honnête créature prenait si délicieusement possession de ce paradis, l'épée flamboyante, toute prête à l'en chasser, planait déjà sur sa tête.

Le lendemain matin, madame de Férias, après un entretien qui la fortifia dans tous les sentiments qu'elle avait déjà voués à miss O'Neil sur la parole de son mari, alla présenter l'institutrice à son élève. Sibylle, qui avait, à un degré rare pour son âge, le discernement de l'harmonie et de la beauté, considéra d'abord miss O'Neil avec inquiétude et répondit froidement à ses avances, en personne mal édifiée par les circonstances extérieures et qui réserve son jugement. La marquise les laissa ensemble pour qu'elles fissent connaissance plus commodément, et descendit au salon. Elle y trouva M. de Férias contant les mérites de miss O'Neil à l'abbé Renaud et à madame de Beaumesnil, que l'importance de l'événement avait attirés tous deux au château dès l'aurore.

— Eh bien, ma chère? dit le marquis.

— Eh bien, mon ami, autant que je suis capable d'en juger, c'est un esprit très-élevé et un coeur évangélique.

— Vous voyez, reprit le marquis d'un air radieux en s'adressant à ses hôtes, vous voyez, c'est un diamant, et ce sera, je le lui ai promis du reste, un diamant de famille! Il faut avouer que de Vergnes, sous son apparente légèreté, cache un tact et une sûreté de jugement peu ordinaires! Elle n'est pas belle, c'est vrai; mais j'en suis bien aise. Ce sera pour Sibylle un enseignement de plus: nous lui démontrerons en quelque sorte sur cet exemple vivant, combien les avantages physiques sont de mince valeur comparés à cette parure morale qui brille chez miss O'Neil comme dans un riche écrin, j'entends la noblesse des sentiments, la pureté de l'âme, les grâces de l'esprit…

— Les douces vertus du caractère,… dit la bonne marquise.

— Et les solides principes religieux, ajouta le curé.

Au milieu de ce concert, la porte du salon s'ouvrit avec fracas, et la nourrice, qu'on appelait dans le château madame Rose, entra brusquement, les traits si étrangement bouleversés que l'annonce d'une catastrophe lui sortait pour ainsi dire par les yeux.

— Au nom du ciel! nourrice, qu'y a-t-il? s'écria le marquis en se levant.

— Monsieur le marquis, dit madame Rose, reprenant difficilement haleine, elle n'est pas chrétienne!

— Quoi? qui? Miss O'Neil? Pas chrétienne?… C'est impossible!
Vous êtes folle, nourrice!

— Elle n'est pas chrétienne! reprit madame Rose en appuyant; c'est une chose sûre, puisqu'elle a demandé tout à l'heure à Jean s'il y avait un ministre protestant dans les environs, et si elle pourrait aller facilement au temps tous les dimanches.

— Protestante! dit le marquis, retombant anéanti sur son fauteuil. Protestante!… Puis, après une pause: — Madame Rose, reprit-il d'une voix altérée, c'est bien, laissez nous!

Il y eut quelques minutes d'un silence complet: la marquise échangeait avec son mari des regards douloureux; le curé et madame de Beaumesnil avaient joint les mains et les levaient de temps à autre vers le plafond avec un air de consternation sincère chez le premier, mais qui, chez la dame, n'était qu'une contenance, car, en réalité, la bombe qui venait d'éclater chez ses voisins n'avait jeté dans son coeur, toujours rongé d'envie, qu'une pluie de fleurs et de rosée.

— Il faut convenir, dit enfin le marquis avec éclat, que de Vergnes est impardonnable! Voilà bien l'indifférence et la frivolité parisiennes!… Une chose si capitale! il ne s'en informe même pas!… Il m'eût envoyé tout aussi bien une juive ou une mahométane,… mon Dieu! tout aussi bien! Voilà de Vergnes! Quant à moi, comment m'en serais-je informé? Comment m'imaginer une pareille négligence? Comment une idée si insensée, si absurde, m'eût-elle un seul instant traversé le cerveau?… D'ailleurs elle était Irlandaise, et j'ai dû croire… car il a fallu vraiment une fatalité particulière!… Au surplus, je n'apprendrai à personne ici que la nourrice, en refusant à miss O'Neil la qualité de chrétienne, parlait en ignorante femme du peuple. Miss O'Neil n'est pas catholique, voilà tout, et c'est parbleu bien suffisant; mais, à part la déplorable erreur de sa croyance, elle n'en reste pas moins une femme digne d'intérêt, digne d'égards,… et véritablement je me trouve, vis-à-vis d'elle, dans un embarras effroyable… Que faire?

— Il me semblerait difficile, monsieur le marquis, hasarda timidement le curé, de laisser une institutrice protestante auprès de mademoiselle Sibylle, surtout au moment où l'enfant se prépare à sa première communion.

— Oh! Seigneur! s'écria madame de Beaumesnil avec un élan d'indignation qui se tourna aussitôt en hilarité réservée.

— Cela n'est pas possible, reprit le marquis, je n'y songe pas un instant, madame, veuillez le croire; mais j'ai l'âme navrée, je vous le confesse: outre que je ne renonce point sans amertume à faire profiter ma petite-fille des talents, et je dirai même, quoi qu'il en puisse être, des vertus de cette personne, je frémis du coup que je vais porter à un coeur aussi sensible, aussi délicat que m'a paru l'être celui de miss O'Neil. Moi-même j'aurai contribué, par l'imprudence de mon langage, — mais mon propre coeur m'entraînait, — à lui rendre ce mécompte plus poignant. Oui, je donnerais un de mes bras tout à l'heure pour lui épargner et pour m'épargner à moi-même l'explication et la séparation qui semblent désormais nécessaires.

— Cela est dur assurément, mon ami, dit la marquise; mais si vous reconnaissez que cela est nécessaire…

— Le plus tôt sera le mieux, interrompit brutalement madame de
Beaumesnil.

— Pardon, madame, répliqua un peu vivement le marquis; mais vous ne prétendez pas sans doute que je chasse cette jeune femme comme un voleur, si protestante qu'elle puisse être!

Il y eut une nouvelle pause de silence, après laquelle la marquise reprit avec douceur:

— J'allais dire, mon ami, que, si vous le désiriez, je me chargerais d'interpréter vos intentions à miss O'Neil.

— Non, ma chère, non. Vous voulez toujours prendre les peines pour vous. Cela n'est pas juste. Miss O'Neil est-elle seule en ce moment que vous sachiez?

— Sibylle est avec elle.

— Faites appeler l'enfant.

La pauvre miss O'Neil cependant, lorsqu'elle était demeurée seule avec Sibylle après le départ de la marquise, avait lu facilement dans les yeux de son élève la prévention peu favorable qu'elle lui inspirait. Elle s'était bien gardée de chercher à vaincre cette antipathie par des prévenances et des caresses inopportunes. Elle n'embrassa même point Sibylle, bien qu'elle en mourût d'envie. Lui souriant seulement le plus doucement qu'elle put, elle l'emmena dans sa chambre, sous le prétexte, toujours bien accueilli des enfants, de la faire assister au déballage de ses caisses. Miss O'Neil, en effet, commença par exposer à la lumière son humble trousseau qu'elle casa ensuite dans les armoires avec méthode. Pendant cette partie de l'opération, qui du reste ne fut pas longue, Sibylle, debout au milieu de la chambre, les bras croisés par derrière, le front soucieux, contemplait sans mot dire, et non sans dédain, les allées et venues de l'affairée miss O'Neil, qui lui semblait, en vérité, se donner beaucoup de peine pour peu de chose; mais son joli visage se détendit et s'éclaira bientôt du plus vif intérêt, quand elle vit sortir successivement des profondeurs d'une caisse l'herbier de miss O'Neil, puis sa palette, ses pinceaux et son chevalet, enfin une demi-douzaine de tableaux, ouvrage de miss O'Neil. Les questions de l'enfant commencèrent alors ardentes et pressées; mais elles s'arrêtèrent soudain devant une vision plus éclatante et plus mystérieuse encore: c'était une harpe que l'Irlandaise dégageait de son étui; et quand miss O'Neil, ayant placé l'instrument sur sa base dorée, crut devoir en tirer quelques accords d'un air rêveur, l'enthousiasme de Sibylle pour cette merveilleuse étrangère ne connut plus de bornes.

— Vous m'apprendrez tout ce que vous savez, miss O'Neil?

— Tout, certainement, ma chérie.

— Je saurai, comme vous, le nom de toutes les fleurs?

— De toutes les fleurs, mon enfant.

— Je jouerai de ce bel instrument, comme les anges?

— Comme les anges.

— Et je ferai des tableaux comme les vôtres?

— Assurément, et meilleurs que les miens, j'espère.

— Je ne crois pas que cela soit possible, miss O'Neil, car ils sont superbes.

Et pour témoigner sans retard à miss O'Neil sa respectueuse admiration, Sibylle s'empressa de lui rendre tous les petits services que l'occasion pouvait réclamer. Elle l'aida de son mieux à classer et à ranger dans la chambre toutes ses richesses, et quand le moment fut venu de suspendre les tableaux, Sibylle, montée sur une chaise, présenta les clous à miss O'Neil. Ces tableaux, par parenthèse, sans être aussi superbes qu'ils le paraissaient à Sibylle, ne laissaient pas d'avoir quelque mérite, surtout par le sentiment et par la couleur; mais on pouvait leur reprocher une certaine monotonie de composition. Presque tous, effectivement, représentaient le même sujet, avec de très-légères variantes, comme l'indiquaient d'ailleurs les inscriptions, vraiment superflues, que miss O'Neil, dans sa modestie, avait jugé prudent de faire graver sur les cadres: Vue d'un lac au clair de lune (par miss O'Neil). — La lune se levant sur un lac (par miss O'Neil). — Le lac. Effet de lune (par miss O'Neil), etc.

L'Irlandaise, ayant terminé ce travail avec le concours de son officieuse petite amie, prit dans le fond de la caisse un dernier tableau qui était enveloppé précieusement d'une gaîne de toile cirée.

— Celui-ci, mon enfant, dit miss O'Neil, n'est point de moi: c'est le dernier souvenir de la jeune fille qui a été avant vous mon unique élève. Elle a travaillé secrètement à cette toile, la pauvre enfant, pendant tout le mois qui a précédé mon départ, et en me la remettant elle m'a priée de ne la découvrir que quand je serais arrivée à ma destination. Ce n'est donc pas sans émotion, mon enfant, je vous l'avoue, que je vais détacher cette enveloppe.

L'enveloppe fut détachée d'une main tremblante. Le tableau, sur lequel miss O'Neil attacha aussitôt son regard impatient, représentait un lac vert-pomme, violemment éclairé par une lune monstrueuse, et au milieu du lac, dans un berceau flottant comme celui de Moïse, un enfant dont les traits, tournés à la caricature, offraient avec ceux de miss O'Neil une ressemblance grotesque. Sur le cadre on lisait: Naissance de miss O'Neil sur un lac. Effet de lune.

L'élève de miss O'Neil, jeune personne d'une humeur enjouée apparemment, avait cru très-ingénieux, très-plaisant et très-aimable de laisser pour adieu à son institutrice cette allusion piquante à ses prédilections pittoresques. Miss O'Neil, malheureusement, n'en jugea pas comme son élève, car elle fondit en larmes, et, tombant tout éplorée sur une chaise:

— Oh,! dit-elle, quelle cruauté! C'est donc vrai,… j'ai eu beau faire,… elle n'a pas de coeur!… Non, elle n'en a pas!… Ah! que j'ai de peine!… Vous ne pouvez pas comprendre, ma pauvre petite, poursuivit-elle en pressant avec angoisse les mains de Sibylle, qui ne comprenait pas effet, mais qui la regardait avec une émotion sympathique; mais tenez, je vais vous expliquer: cette jeune fille, que j'ai élevée, soignée, caressée pendant dix ans, comme une fleur chérie; pendant dix ans, elle a été jour et nuit ma vie, mon culte, ma passion… Pour ne pas la quitter, je lui offrais d'être sa servante et la servante de ses enfants!… Eh bien, sa dernière pensée, sa dernière parole, est une moquerie, une dureté, une insulte!… Vous ne pouvez pas savoir ce que je souffre, pauvre petite, vous ne pouvez pas,… c'est impossible! Imaginez que je suis seule au monde, plus seule qu'une autre, parce que je suis laide et disgraciée, et que cela me condamne à être toujours seule, sans affection, sans mari, sans enfants!… Et j'aurais été une si bonne mère, voyez-vous, Sibylle, une si tendre mère!… Elle le sait bien, elle, cette malheureuse, que j'ai aimée plus que sa mère ne l'aima jamais. Et voilà,… elle me brise le coeur!

Et la pauvre fille cacha sa tête dans ses mains.

— Ne pleurez pas, miss O'Neil, dit Sibylle, essayant de lui prendre les mains; vous ne serez plus seule maintenant. Ma mère, à moi, est au ciel, vous la remplacerez: le voulez-vous?

— Oh! Dieu! chère petite! dit miss O'Neil, qui sanglotait.

— Nous ne nous quitterons jamais, miss O'Neil.

— Non, non, jamais.

— Comment vous appelez-vous, miss O'Neil?

— Augusta-Mary, murmura miss O'Neil à travers ses larmes.

— Eh bien, Augusta-Mary, nous ne nous quitterons jamais.

Miss O'Neil n'y put tenir: elle enleva l'enfant dans ses bras, et, la serrant convulsivement sur son coeur, elle la noya de pleurs et de caresses.

La nourrice les surprit dans cette expansion.

— On demande mademoiselle au salon, dit-elle d'un ton sec.

Sibylle suivit sa nourrice, mais non sans avoir envoyé, avant de sortir, un baiser suprême à son amie.

— Vous avez les yeux rouges, ma mignonne!… Que s'est-il donc passé? dit le marquis en voyant entrer Sibylle.

— C'est que j'ai pleuré avec miss O'Neil. Son élève, l'autre, lui a joué un méchant tour. Elle en a beaucoup de chagrin; mais je l'ai consolée en lui promettant d'être sa fille et de ne la quitter jamais.

— Bien! dit le marquis: il ne nous manquait plus que cela! Vous devez renoncer à cette idée, ma chère enfant: une circonstance imprévue nous force à congédier miss O'Neil.

— Vous ne le ferez pas, grand-père, je vous en prie. Elle en mourrait. Songez qu'elle est seule au monde, qu'elle est laide et disgraciée. Vous ne le ferez pas. D'ailleurs je l'aime de tout mon coeur, et je crois que j'en mourrais aussi.

— Parfait! de mieux en mieux! reprit le marquis. J'en suis aussi fâché que bous, ma chérie, poursuivit-il; mais malheureusement nous ne pouvons hésiter. Nous venons d'être informés que miss O'Neil appartient à la religion protestante, qui est une religion fausse et mauvaise.

— Je ne puis croire que miss O'Neil ait une mauvaise religion, grand-père. Soyez sûr que cela n'est pas vrai. Elle a le coeur trop bon, et d'ailleurs elle joue de la harpe comme sainte Cécile.

— Il ne s'agit point de harpe, dit avec un peu d'impatience M. de Férias: je vous répète, et vous devez me croire, que miss O'Neil, avec toutes ses vertus, a le malheur de vivre hors de notre religion, qui est la seule bonne et véritable.

— Eh bien, il faut la lui apprendre, grand-père. Je suis sûre qu'elle en sera très-reconnaissante. Le curé la lui apprendra. N'est-ce pas, cher curé?

Le curé s'agitait sur sa chaise.

— Ah! si on pouvait espérer cela! dit à demi-voix la marquise.

— D'ailleurs, reprit Sibylle, qui enlaça de ses deux bras le cou de son aïeul, elle verra si bien, en vivant avec vous, que votre religion est la meilleure, qu'il ne peut pas y en avoir de meilleure au monde… Elle le verra si bien, grand-père! Je vous jure qu'elle le verra!

— Laissez, laissez donc, murmura le pauvre marquis en jetant un regard timide vers le curé.

— Dieu, monsieur le marquis, dit le curé en soupirant et en souriant, met quelquefois la vérité dans la bouche des enfants, vous savez.

Le marquis sauta sur cette branche.

— N'insistez pas, curé, dit-il; vous voyez mon faible pour cette infortunée: un mot de plus, et je la garde.

— On pourrait toujours, dit le curé, essayer pendant quelque temps.

— Elle reste! elle reste! cria Sibylle. Merci curé! merci grand-père!

Et elle bondit hors du salon. On la rappela, mais faiblement. Elle était déjà dans les bras de miss O'Neil, qui apprit ainsi tout à la fois son danger et son salut par la douce voix du séraphin qui l'avait couverte de ses ailes.

VI

SIBYLLE HORS DU GIRON DE L'EGLISE

Cependant la généreuse détermination de M. de Férias à l'égard de miss O'Neil, aussitôt répandue et commentée dans le pays par la langue à triple dard de madame de Beaumesnil, fit en général peu d'honneur à la judiciaire du vieux marquis, et n'en fit pas davantage à celle du curé, signalé comme son complice. Il faut convenir d'ailleurs que le monde, qui n'entre point dans les détails et qui juge les choses au point de vue absolu, était excusable de trouver bizarre et irrégulier pour le moins le fait qui était en ce moment soumis à son appréciation. M. de Férias lui-même, une fois le premier élan de son enthousiasme apaisé, ne laissa pas d'envisager avec une certaine inquiétude la responsabilité dont il s'était chargé en donnant à sa petite-fille une institutrice hérétique. Quant au curé, il eut, par-dessus la rumeur publique et les alarmes de sa conscience, le désagrément de recevoir à cette occasion les compliments du juge de paix du canton, vieillard d'une foi tiède, qui considérait Voltaire comme un dieu — dont il paraissait se croire le prophète.

L'abbé Renaud se rendait au château de Férias deux ou trois jours après l'arrivée de miss O'Neil, quand il eut à subir, chemin faisant, les éloges équivoques du magistrat voltairien. Il continua sa route, le front penché, et, rencontrant le marquis, qui faisait sous les châtaigniers de son avenue sa promenade du matin, il lui confia avec candeur ses scrupules et ses chagrins.

— Mon digne ami, lui répondit M. de Férias, vous pouvez croire que je ne suis pas moi-même sur un lit de roses; j'entends comme vous les fâcheux murmures de l'opinion, je conviens en outre que le suffrage du juge de paix est un symptôme d'une mauvaise nature: en effet, après la tristesse de nos amis, ce que nous devons craindre le plus, dit le sage, c'est la liesse de nos ennemis. Néanmoins, mon cher abbé, je garderai miss O'Neil, car dans le cours de ma longue vie j'ai remarqué que les inspirations du coeur, beaucoup plus difficiles à suivre que celles d'une prudence égoïste et banale, sont toujours blâmées par le monde, mais souvent bénies par la Providence. Cependant il faut nous aider pour que Dieu nous aide, et nous ne devons rien négliger, vous et moi, mon digne ami, pour sortir à notre gloire de l'épreuve délicate où nous nous sommes engagés, c'est-à-dire pour ménager à Sibylle l'éducation forte et variée que miss O'Neil paraît si capable de lui donner, tout en maintenant l'enfant dans toute l'intégrité de la foi de ses pères.

Afin d'atteindre plus sûrement ce but, et bien que deux années dussent encore s'écouler avant l'époque fixée pour la première communion de Sibylle, il fut convenu que l'abbé Renaud commencerait le jour même une série de conférences ayant pour objet d'asseoir sur des bases inébranlables l'orthodoxie de mademoiselle de Férias. Concurremment miss O'Neil procéderait sans danger, on devait s'en flatter, à la culture intellectuelle et morale de Sibylle-Anne. Miss O'Neil se conformerait fidèlement, — M. de Férias n'en doutait pas un seul instant, — à la recommandation formelle qui lui avait été faite de ne jamais traiter les questions religieuses avec son élève qu'au point de vue de la morale générale; mais si enfin, — car il fallait tout prévoir, — miss O'Neil, trompant douloureusement les espérances de M. de Férias et cédant à la manie de prosélytisme qui caractérise sa secte, s'avisait un jour de tirer une Bible de sa poche et d'entrer dans la polémique, l'abbé Renaud ne serait-il pas là, l'oeil toujours ouvert, inquiet même, tout prêt à constater dès les premières apparences l'égarement de miss O'Neil?

M. de Férias joignit à ces précautions celle d'assister régulièrement pendant quelque temps aux leçons de l'Irlandaise ou de s'y faire suppléer par la marquise; mais il ne tarda pas à se relâcher d'une surveillance qui lui parut en même temps inutile et injurieuse à mesure qu'il put mieux apprécier, dans l'intimité de la vie commune, le caractère scrupuleusement honnête de miss O'Neil.

— En vérité, disait le marquis, autant s'attendre à voir la délicate hermine se vautrer tout à coup dans un bourbier fétide comme le plus vil animal de nos basses-cours que de redouter de la part d'Augusta-Mary l'ombre d'un procédé déloyal.

Telle était également la conviction de la marquise, et telle celle du curé lui-même. Ces trois honnêtes gens, délivrés alors de tout ombrage du côté de leur conscience, purent jouir avec un ravissement sans mélange de l'essor que prenaient peu à peu les heureuses facultés de Sibylle sous la baguette féerique de miss O'Neil. Cette rare intelligence, en effet, s'élançait vers la lumière avec une ardeur qui n'eût pas été sans danger, si elle n'eût été tempérée et guidée par un goût sûr et une prudente méthode; mais miss O'Neil était à la hauteur de sa tâche.

— Je pourrais, en la poussant un peu, en faire un prodige, disait-elle à M. de Férias; mais j'aime mieux la retenir et en faire une femme distinguée. C'est à quoi je n'aurai pas d'ailleurs grand mérite, car cette petite tête aux cheveux d'or est comme une volière pleine d'oiseaux impatients auxquels je n'ai que la peine de donner la volée.

M. et madame de Férias, enchantés du zèle et des progrès de leur petite-fille, ne s'applaudissaient pas moins de l'agréable changement qu'ils avaient pu observer dans son caractère à dater du jour où des études positives et régulières avaient occupé sa pensée. Sans cesser d'être une fillette remarquablement sérieuse et digne, Sibylle avait perdu le goût de ces confuses rêveries auxquelles elle s'abandonnait autrefois avec un singulier plaisir, et qui répandaient presque continuellement sur son front une mélancolie étrangère à son âge. Son beau rire d'enfant, frais comme les cascades des bois, éveillait alors plus souvent les échos des vieux corridors. Elle montrait même volontiers, dans l'intimité de sa famille, une disposition d'esprit plaisante qui tournait quelquefois au burlesque. Cette sorte de jovialité, quand elle éclatait brusquement chez mademoiselle de Férias, formait, avec la gravité habituelle de sa physionomie, un contraste qui n'était pas sans grâce. S'il n'avait été adouci par un grand fonds de bienveillance naturelle, ce trait de caractère eût facilement dégénéré en humeur satirique; car Sibylle, comme une fine petite mouche qu'elle était, sous sa mine discrète et tranquille, avait le talent de saisir avec une vive sagacité les travers qui passaient sous ses yeux. Son goût pur sentait immédiatement le ridicule, de même qu'une oreille délicate sent les dissonances. Elle avait à peine un crayon dans les doigts que ce don de son esprit se révélait dans des esquisses informes, mais comiquement expressives. M. de Férias dut même un jour sévir assez durement à l'occasion d'un tableau de genre où les moustaches pudiques de madame de Beaumesnil et le nez romain du chevalier Théodore figuraient dans des proportions insoutenables.

Madame de Beaumesnil, bien qu'elle ignorât cet incident, ne prenait, on s'en doute, qu'une très-faible part aux douces émotions que le succès de l'enseignement de miss O'Neil faisait régner dans le château de Férias. Ce n'était pas qu'elle ne fût ravie au fond, si on l'en croyait, que l'événement trompât ses prévisions; mais vraiment il y avait des gens qui étaient plus heureux qu'ils ne le méritaient. D'ailleurs il n'y a pas de bonne fin par de mauvais moyens, et enfin le dernier mot n'en était pas dit.

— Et vous verrez, curé, qu'un jour ou l'autre il arrivera quelque chose, je ne sais pas quoi; mais il arrivera quelque chose qui rabattra l'orgueil des Férias, car enfin le bon Dieu est juste, et il ne le serait pas, s'il donnait raison jusqu'au bout à un entêtement si malavisé, à une charité si mal placée. Quant à vous, curé, je ne vous blâme pas; vos motifs étaient purs, je le sais: vous espériez convertir cette malheureuse créature; mais entre nous je crois que vos espérances sont depuis longtemps à vau-l'eau… hein? avouez-le, mon pauvre curé?

Le curé l'avoua. Avec l'instinct sûr de la malignité, madame de Beaumesnil avait posé le doigt sur le point douloureux de ce brave coeur. Ce n'était pas, en effet, sans une profonde amertume, encore mal dissipée, que l'abbé Renaud avait dû renoncer au rêve glorieux dont il s'était bercé un instant, et dans lequel il s'était vu couronnant miss O'Neil du voile des catéchumènes; mais il avait suffi de deux ou trois entretiens avec l'Irlandaise pour reconnaître en elle un certain développement de lumières et une fermeté de principes contre lesquels il avait eu la modestie de ne pas engager la lutte. M. de Férias avait confirmé lui-même le curé dans ce système de réserve, lui disant avec politesse qu'il ne fallait rien précipiter, qu'il était bon de laisser mûrir les choses, et que miss O'Neil n'était pas un esprit ordinaire, ce qui ne paraissait pas signifier dans la pensée de M. de Férias que le curé fût un esprit extraordinaire.

Ce digne homme d'ailleurs, dégagé de toutes les illusions qu'il avait d'abord caressées à l'égard de miss O'Neil, n'en apportait que plus d'application à la partie de l'éducation de Sibylle qui lui était dévolue. De ce côté, du moins, il n'éprouvait que des consolations. Il avait limité à l'enseignement de l'histoire sainte l'objet de ses leçons durant la première année, réservant pour la seconde les instructions dogmatiques du catéchisme. Or les grandeurs orientales de la Bible et ses touchantes légendes, les premiers temps du christianisme, leurs martyrs et leurs saints, parlaient vivement à l'imagination de Sibylle et éveillaient en elle une ferveur religieuse qui se substituait peu à peu à la vague poésie de son enfance. Ce n'étaient plus les fées aux robes d'or, les châteaux magiques et les princes chasseurs qu'elle évoquait dans les solitudes des bois; c'étaient les thébaïdes austères, les pâles ermites et les saintes bergères; c'était surtout ce Dieu mystérieux et imposant dont la puissance et la bonté, éclatant autour d'elle dans toutes les scènes de la nature, germant avec les herbes, grondant avec les tempêtes, resplendissant avec les étoiles, troublaient sa pensée et charmaient son coeur.

L'enthousiasme religieux de Sibylle, bien qu'il fût en général pour le curé et pour les Férias une source de satisfaction et un sujet d'entretien délicieux, ne laissait pas de leur causer quelque embarras par les formes étranges sous lesquelles il se traduisait parfois. Il fallut un jour gronder sévèrement Sibylle, qui, se promenant dans l'avenue par une belle gelée, avait jugé sublime de se dépouiller de son manteau en faveur d'une petite mendiante, et y avait gagné un gros rhume. Une autre fois on la trouva faisant sa prière à genoux sur des mollettes d'éperons, afin d'imiter les austérités des saints dans les déserts. Il fut facile au reste de ramener au vrai un jugement aussi naturellement droit que celui de Sibylle, et quelques mots de bon sens eurent aisément raison de ces excès de zèle. Il arriva même plus d'une fois que M. de Férias eut lieu d'être surpris du caractère d'élévation et de pureté que revêtaient les élans de cette piété naissante. — Une année environ après l'arrivée de miss O'Neil au château, le vieux marquis, toujours levé avec l'aurore, respirait à sa fenêtre l'air salubre d'une matinée d'avril, quand il aperçut Sibylle s'acheminant seule vers le parc.

— Où peut donc aller Sibylle de si bonne heure, ma chère? dit M. de Férias en se retournant vers la marquise. Je ne la croyais même pas levée, et la voilà en campagne. On dirait qu'elle se cache. Que porte-t-elle donc dans ce panier?

— J'ignore, mon ami, ce qu'elle complote, dit la marquise; mais depuis quelques jours elle a eu de nombreuses conférences avec Jacques Féray. Hier elle s'est enfermée dans sa chambre pendant deux heures, et ce matin elle m'a emprunté mon brûle-parfums. Je n'en sais pas davantage.

— Il faut la suivre, ma chère.

M. et madame de Férias n'eurent point de peine à retrouver sur le sable soigneusement tamisé qui recouvrait les allées dans les environs du château la trace des pas de Sibylle, et cette piste légère les conduisit, après quelques minutes de marche, aux abords d'une clairière qui couronnait le point le plus élevé du parc. Ce site était à juste titre renommé dans le pays. Entouré d'une futaie d'arbres magnifiques, il s'ouvrait du côté de la mer sur les pentes doucement étagées d'une série de collines verdoyantes. Entre les croupes de ces collines, dont les deux chaînes parallèles se touchaient par la base, une vaste ravine étendait ses déclivités jusqu'à la plage, formant à l'horizon une baie triangulaire que l'Océan remplissait tantôt d'un azur radieux, tantôt d'un flot de moire argentée. Au centre de la clairière, un chêne colossal et miné par les siècles s'élevait solitairement; il couvrait de son ombre un des rares monuments laissés sur la côte normande par les cultes celtiques, une énorme table de pierre brute, d'un aspect étrangement sauvage, dont il semblait être le contemporain.

M. et madame de Férias, comme ils approchaient de la clairière, s'arrêtèrent soudain au son de la voix de Sibylle, qu'ils entendirent à quelques pas d'eux. L'enfant s'exprimait sur le ton d'une réprimande animée et presque menaçante; puis elle cessa de parler, et l'instant d'après une odeur d'encens se répandit dans l'air. Le marquis et la marquise, dont la curiosité était alors vivement surexcitée, quittèrent le chemin, s'engagèrent dans la futaie et gagnèrent avec précaution le sommet du plateau. Ils aperçurent Sibylle agenouillée au pied du chêne et devant la table de pierre: ses yeux étaient dirigés vers le point de l'horizon où la mer se fondait avec le ciel, et ses lèvres entr'ouvertes semblaient prier. Au tronc du chêne étaient suspendues de grandes lettres figurées par un enlacement de violettes sauvages, et composant ce mot: — DIEU. — Sur la table de granit était posé le brûle-parfums qui laissait échapper un léger nuage de fumée, dont la spirale se déroulait lentement sur le bleu lointain de l'Océan. Un des traits les plus frappants de ce tableau, c'était la présence du fou Féray, qu'on voyait à quelque distance accroupi contre un arbre et observant Sibylle avec la mine en même temps humiliée et farouche d'un chien qu'on a battu.

Devant cette scène, madame de Férias fondit en larmes, et, s'agenouillant sur le gazon, elle joignit son ardente prière à celle qui s'élevait vers le ciel du coeur pur de l'enfant. Cependant, M. de Férias était demeuré immobile, le front pensif et presque soucieux.

— Qu'avez-vous donc, mon ami? dit la marquise en se relevant.

— Rien, dit-il, allons l'embrasser.

Sibylle, au bruit de leur approche, bondit sur ses pieds et devint rouge comme une fraise.

— Mon enfant, dit le vieux marquis en la serrant dans ses bras, c'est bien; mais il manque une croix à votre autel: il faut rappeler la bonté de Dieu à côté de sa puissance.

— C'est vrai, dit Sibylle, je mettrai une croix.