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[Transcriber's note: Octave Feuillet, La petite comtesse (1878), édition de 1879]

OEUVRES COMPLETES

D'OCTAVE FEUILLET
DE L'ACADEMIE FRANCAISE

LA PETITE COMTESSE

CALMANN LEVY, EDITEUR

OEUVRES COMPLETES

D'OCTAVE FEUILLET
DE L'ACADEMIE FRANCAISE

Format grand in-18

LES AMOURS DE PHILIPPE 1 vol.

BELLAH 1 vol.

LE DIVORCE DE JULIETTE 1 vol.

HISTOIRE DE SIBYLLE 1 vol.

LE JOURNAL D'UNE FEMME 1 vol.

JULIA DE TRECOEUR 1 vol.

UN MARIAGE DANS LE MONDE 1 vol.

MONSIEUR DE CAMORS 1 vol.

LA PETITE COMTESSE, LE PARC, ONESTA 1 vol.

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE 1 vol.

SCENES ET COMEDIES 1 vol.

SCENES ET PROVERBES 1 vol.

THEATRE

L'ACROBATE, comédie en un acte.

LA BELLE AU BOIS DORMANT, comédie en cinq actes.

LE CAS DE CONSCIENCE, comédie en un acte.

LE CHEVEU BLANC, comédie en un acte.

CIRCE, proverbe en un acte.

LA CRISE, comédie en quatre actes.

DALILA, drame en quatre actes, six parties.

LA FEE, comédie en un acte.

JULIE, drame en trois actes.

MONTJOYE, comédie en cinq actes.

PERIL EN LA DEMEURE, comédie en deux actes.

LE POUR ET LE CONTRE, comédie en un acte.

REDEMPTION, comédie en cinq actes.

ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE, comédie en cinq actes.

LE SPHINX, drame en quatre actes.

LA TENTATION, comédie en cinq actes, six tableaux.

LE VILLAGE, comédie en un acte.

Paris. — Typ. Ch. Unsinger, 83, rue du Bac.

LA PETITE COMTESSE

LE PARC - ONESTA

PAR

OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE

NOUVELLE EDITION

PARIS

CALMANN LEVY, EDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1879

Droits de reproduction et de traduction réservés.

LA

PETITE COMTESSE

ETUDE DE LA VIE MONDAINE

LA

PETITE COMTESSE

I

GEORGES L. A PAUL B., A PARIS

Du Rozel, 15 septembre.

Il est neuf heures du soir, mon ami, et tu arrives d'Allemagne. On te remet ma lettre, dont le timbre t'annonce d'abord que je suis absent de Paris. Tu te permets un geste d'humeur, et tu me traites de vagabond. Cependant, tu te plonges dans ton meilleur fauteuil, tu ouvres ma lettre, et tu apprends que je suis installé depuis cinq jours dans un moulin de basse Normandie. — "Un moulin! comment diantre! que peut-il faire dans un moulin?" — Ton front se plisse, tes sourcils se rapprochent: tu déposes ma lettre pour un moment, tu prétends pénétrer ce mystère par le seul effort de ton imaginative. Soudain un aimable enjouement se peint sur tes traits; ta bouche exprime l'ironie du sage, tempérée par l'indulgence de l'ami, tu as entrevu dans un nuage d'opéra-comique une meunière poudrée, un corsage de rubans en échelle, une jupe fine et courte, et des bas à coins dorés; bref, une de ces meunières dont le coeur fait tic tac avec accompagnement de hautbois. — Mais les Grâces, qui se jouent sans cesse devant ta pensée, l'égarent parfois: ma meunière ressemble à la tienne comme je ressemble au jeune Colin; elle est coiffée d'un vaste bonnet de coton, auquel la couche la plus intense de farine ne réussit pas à rendre sa couleur primitive; elle porte un jupon d'une laine grossière, qui écorcherait la peau d'un éléphant; bref, il m'arrive fréquemment de confondre la meunière avec le meunier; après quoi, il est superflu d'ajouter que je ne suis nullement curieux de savoir si son coeur fait tic tac.

La vérité est que, ne sachant comment tuer le temps, en ton absence, et n'ayant pas lieu d'espérer ton retour avant un mois (c'est ta faute), j'ai sollicité une mission. Le conseil général du département de… venait tout à point d'émettre le voeu qu'une certaine abbaye ruinée, dite l'abbaye du Rozel, fût classée parmi les monuments historiques: on m'a chargé d'examiner de près les titres de la postulante. Je me suis rendu en toute hâte au chef-lieu de ce département artistique, où j'ai fait mon entrée avec la gravité importante d'un homme qui tient entre ses mains la vie ou la mort d'un monument cher au pays. J'ai pris dans l'hôtel quelques renseignements: grande a été ma mortification quand j'ai reconnu que personne ne paraissait soupçonner qu'une abbaye du Rozel existât ou eût jamais existé à cent lieues à la ronde. — Je me suis présenté à la préfecture, sous le coup de ce désenchantement: le préfet, qui est V…, que tu connais, m'a reçu avec sa bonne grâce ordinaire; mais aux questions que je lui adressais sur l'état des ruines qu'il s'agissait de conserver à l'amour traditionnel de ses administrés, il m'a répondu, avec un sourire distrait, que sa femme, qui avait vu ces ruines dans une partie de campagne, pendant son séjour aux bains de mer, m'en parlerait mieux qu'il ne saurait le faire.

Il m'invita à dîner, et, le soir, madame V…, après les combats ordinaires de la pudeur expirante, me montra sur son album quelques vues des fameuses ruines dessinées avec goût. Elle s'exalta tout doucement en me parlant de ces vénérables restes, encadrés, si on l'en croit, dans un site enchanteur, et fort propres, surtout, aux parties de campagne. Un regard suppliant et corrupteur termina sa harangue. Il me semble évident que cette jeune femme est la seule personne du département qui porte à cette pauvre vieille abbaye un intérêt véritable, et que les pères conscrits du conseil général ont émis un voeu de pure galanterie. Au surplus, il m'est impossible de ne pas me ranger à leur opinion: l'abbaye a de beaux yeux; elle mérite d'être classée, elle le sera.

Mon siége était donc fait, dès ce moment; mais il fallait encore l'écrire et l'appuyer de quelques pièces justificatives. Malheureusement, les archives et les bibliothèques locales n'abondent pas en traditions relatives à mon sujet: après deux jours de fouilles consciencieuses, je n'avais recueilli que de rares et insignifiants documents, qui peuvent se résumer dans ces deux lignes: "L'abbaye du Rozel, commune du Rozel, a été habitée de temps immémorial par les moines, — qui l'ont quittée lorsqu'elle a été détruite."

C'est pourquoi je résolus d'aller, sans plus de retard, demander leur secret à ces ruines mystérieuses, et de multiplier au besoin les artifices de mon crayon pour suppléer à la concision forcée de ma plume. — Je partis mercredi matin pour le gros bourg de ***, qui n'est qu'à deux ou trois lieues de l'abbaye. Un coche normand, compliqué d'un cocher normand, me promena tout le jour, comme un monarque indolent, le long des haies normandes. Le soir, j'avais fait douze lieues, et mon cocher douze repas. Le pays est beau, quoique d'un caractère agreste un peu uniforme. Sous un bocage éternel se déploie une verdure opulente et monotone, dans l'épaisseur de laquelle ruminent des boeufs satisfaits. Je conçois les douze repas de mon cocher: l'idée de manger doit se présenter fréquemment et presque uniquement à l'imagination de tout homme qui passe sa vie au milieu de cette grasse nature, dont l'herbe même donne appétit.

Vers le soir cependant, l'aspect du paysage changea: nous entrâmes dans des plaines basses, marécageuses et nues comme des steppes, qui s'étendaient de chaque côté de la route; le bruit des roues sur la chaussée prit une sonorité creuse et vibrante; des joncs de couleur sombre et de hautes herbes d'apparence malsaine couvraient, à perte de vue, la surface noirâtre du marais. J'aperçus au loin, à travers le crépuscule et derrière un rideau de pluie, deux ou trois cavaliers lancés à toute bride, qui parcouraient, comme affolés, ces espaces sans bornes: ils s'ensevelissaient par intervalles dans les bas-fonds du pâturage, et reparaissaient tout à coup, galopant toujours avec la même frénésie. Je ne pouvais imaginer vers quel but idéal se précipitaient ces fantômes équestres. Je n'eus garde de m'en informer. Le mystère est doux et sacré.

Le lendemain, je m'acheminai vers l'abbaye, emmenant dans mon cabriolet un grand paysan qui avait les cheveux jaunes, comme Cérès. C'était un valet de ferme qui demeurait depuis sa naissance à deux pas de mon monument; il m'avait entendu, le matin, prendre des informations dans la cour de l'auberge, et s'était offert obligeamment à me conduire aux ruines, qui étaient la première chose qu'il eût vue en venant au monde. Je n'avais nul besoin d'un guide: j'acceptai cependant l'offre de ce garçon, dont l'officieux bavardage semblait me promettre une conversation suivie, où j'espérais surprendre quelque légende intéressante; mais, dès qu'il eut pris place à mes côtés, le drôle devint muet: mes questions semblaient même, je ne sais pourquoi, lui inspirer une profonde méfiance, voisine de la colère. J'avais affaire au génie des ruines, gardien jaloux de leurs trésors. En revanche, j'eus l'avantage de le ramener chez lui en voiture: c'était apparemment ce qu'il avait voulu, et il eut tout lieu d'être satisfait de ma complaisance.

Après avoir déposé devant sa porte cet agréable compagnon, je dus mettre moi-même pied à terre: un escalier de rochers, serpentant sur le flanc d'une lande, me conduisit au fond d'une étroite vallée, qui s'arrondit et s'allonge entre une double chaîne de hautes collines boisées. Une petite rivière y dort sous les aulnes, séparant deux bandes de prairies fines et moelleuses comme les pelouses d'un parc: on la traverse sur un vieux pont d'une seule arche, qui dessine dans une eau tranquille le reflet de sa gracieuse ogive. Sur la droite, les collines se rapprochent en forme de cirque, et semblent réunir leurs courbes verdoyantes: à gauche, elle s'évasent et vont se perdre dans la masse haute et profonde d'une forêt. La vallée est ainsi close de toutes parts, et offre un tableau dont le calme, la fraîcheur et l'isolement pénètrent l'âme. Si l'on pouvait jamais trouver la paix hors de soi-même, ce doux asile la donnerait: il en donne du moins pour un instant l'illusion.

Le site eût suffi pour me faire deviner l'abbaye, qui sans doute succéda à l'ermitage. Dans cette période de transition brutale et convulsive qui ouvrit si péniblement l'ère moderne, quel immense besoin de repos et de recueillement devait se faire sentir aux âmes délicates et aux esprits contemplatifs! — Je lis dans le coeur du moine, du poëte, du spiritualiste inconnu que le hasard amena un jour, au milieu de cet âge terrible, que la pente de ces collines, et qui découvrit soudain le trésor de solitude qu'elles recélaient: je me figure l'attendrissement de ce rêveur fatigué en face d'une scène si paisible; je me le figure, et, en vérité, je ne suis pas loin de le partager. Notre époque, à travers de grandes dissemblances, n'est pas sans quelques rapports essentiels avec les premiers temps du moyen âge: le désordre moral, la convoitise matérielle, la violence barbare, qui caractérisaient cette phase sinistre de notre histoire, ne semblent éloignés de nous, aujourd'hui, que par la distance qui sépare la théorie de la pratique, le complot de l'exécution, et l'âme perverse de la main criminelle.

Les ruines de l'abbaye sont adossées à la forêt. Ce qui survit de l'abbaye elle-même est peu de chose: à l'entrée de la cour, une porte monumentale; une aile de bâtiment du XIIe siècle, où loge la famille du meunier dont je suis l'hôte; la salle du chapitre, remarquable par d'élégants arceaux et quelques traces de peintures murales; enfin, deux ou trois cellules, dont une paraît avoir servi de lieu de correction si j'en juge par la solidité de la porte et des verrous. Le reste a été démoli, et se retrouve par fragments dans les maisonnettes du voisinage. L'église, qui a presque les proportions d'une cathédrale, est d'une belle conservation et d'un effet merveilleux. Le portail et le chevet de l'abside ont seuls disparu: toute l'architecture intérieure, les voussures, les hautes colonnes, sont intactes et comme faites d'hier. Là, il semble qu'un artiste ait présidé à l'oeuvre de destruction: un coup de pioche magistral a ouvert aux deux extrémités de l'église, à la place du portail et à la place de l'autel, deux baies gigantesques, de sorte que le regard, du seuil de l'édifice, plonge dans la forêt comme à travers un profond arc triomphal. Dans ce lieu solitaire, cela est inattendu et solennel. J'en fus ravi.

— Monsieur, dis-je au meunier, qui, depuis mon arrivée, observait de loin chacun de mes pas avec cette méfiance féroce qui semble particulière au pays, je suis chargé d'étudier et de dessiner ces ruines. Ce travail me demandera plusieurs jours: ne pourriez-vous m'épargner une course quotidienne du bourg à l'abbaye, en me logeant chez vous, tant bien que mal, pendant une semaine ou deux?

Le meunier, Normand de race, m'examina des pieds à la tête sans me répondre, en homme qui sait que le silence est d'or: il me toisa, me jaugea, me pesa, et finalement, desserrant ses lèvres enfarinées, il appela sa femme. La meunière apparut alors sur le seuil de la salle du chapitre, convertie en étable à veaux, et je dus lui renouveler ma demande. Elle m'examina, à son tour, mais moins longuement que son mari, et, avec le flair supérieur de son sexe, sa conclusion fut, comme j'avais droit de m'y attendre, celle du Proeses dans le Malade : — Dignus es intrare. Le meunier, qui vit la tournure que prenaient les choses, souleva son bonnet et me régala d'un sourire. Ces braves gens, du reste, une fois la glace rompue, s'ingénièrent à me dédommager, par mille attentions empressées, de la prudence de leur accueil. Ils voulaient m'abandonner leur propre chambre, ornée des Aventures de Télémaque, à laquelle je préférai — comme eût fait Mentor — une cellule d'une austère nudité, dont la fenêtre à petits carreaux losangés s'ouvre sur le portail ruiné de l'église et sur l'horizon de la forêt.

Plus jeune de quelques années, j'aurais joui très-vivement de cette poétique installation; mais je grisonne, ami Paul, ou du moins j'en ai peur, bien que j'essaye encore d'attribuer à de simples jeux de lumière les tons douteux dont ma barbe s'émaille au soleil de midi. Toutefois, si ma rêverie a changé d'objet, elle dure encore et me charme toujours. Mon sentiment poétique s'est modifié, et je crois qu'il s'est élevé. L'image d'une femme n'est plus l'élément indispensable de mon rêve: mon coeur, plus calme, et qui s'étudie à l'être, se retire peu à peu du champ où s'exerce ma pensée. Je ne puis, je l'avoue, trouver un plaisir suffisant dans les pures et sèches méditations de l'intelligence: il faut que mon imagination parle d'abord et donne le branle à mon cerveau, car je suis né romanesque, romanesque je mourrai, et tout ce qu'on peut me demander, tout ce que je puis obtenir de moi, à l'âge où la bienséance commande déjà la gravité, c'est de faire des romans sans amour.

Les monuments du passé favorisent cette disposition incurable de mon esprit: ils m'aident à ressusciter les moeurs, les passions, les idées de leurs anciens habitants, et à interroger, sous les caractères variés de chaque époque, la vieille énigme de la vie. — Dans cette cellule où je t'écris, je ne manque pas d'évoquer, chaque soir, des robes de bure et des visages macérés: un moine m'apparaît, tantôt à genoux dans cet angle obscur, sur cette dalle usée, plongé dans les heureuses extases de la foi, tantôt accoudé sur cette noire tablette de chêne, couvrant d'auréoles d'or le parchemin des missels, perpétuant les oeuvres du génie antique, ou poursuivant sa science, qui l'effraye, jusqu'aux limites de la magie. Un autre fantôme, debout près de l'étroite fenêtre, attache son regard humide sur la profondeur de ces bois, qui lui rappellent les chasses chevaleresques et les palefrois des châtelaines. — Tu en diras ce qu'il te plaira, j'aime les moines, non pas les moines de la décadence, les moines fainéants, pansus et verts gaillards, qui firent la joie de nos pères, et qui ne font pas la mienne. J'aime et je vénère cette ancienne société monastique, telle que je me la figure, recrutée parmi les races malheureuses et vaincues, conservant seule, au milieu d'un monde barbare, le sentiment et le goût des jouissances de l'esprit, ouvrant un refuge, et le seul refuge possible dans une telle époque, à toute intelligence qui laissait voir, fût-ce sous le sayon de l'esclave, quelque étincelle de génie. Combien de poëtes, de savants, d'artistes, d'inventeurs anonymes ont dû bénir, pendant dix siècles, ce droit d'asile respecté, qui les avait arrachés aux misères poignantes et à la vie bestiale de la glèbe! L'abbaye aimait à découvrir ces pauvres penseurs plébéiens et à seconder le développement de leurs aptitudes diverses: elle leur assurait le pain de chaque jour et le doux bienfait du loisir, elle s'honorait et se parait de leurs talents. Quoique leur cercle fût étroit, ils y exerçaient, du moins librement, les facultés qu'ils tenaient de Dieu: ils vivaient heureux, quoiqu'ils dussent mourir ignorés.

Que plus tard le cloître se soit écarté de ces nobles et sévères traditions, qu'il ait dégénéré de chute en chute jusqu'aux frères Fredons et jusqu'au directeur spirituel de Panurge, cela est possible; il a dû subir le destin commun à toutes les institutions qui ont fait leur temps, et qui survivent à leur oeuvre accomplie. Toutefois, il se peut bien que l'esprit gaulois de la bourgeoisie émancipée, auquel vint s'ajouter bientôt l'esprit de la Réforme, ait dessiné dans nos vieilles abbayes plus de caricatures que de portraits. Quoi qu'il en soit, même en lisant Rabelais avec le respect qu'il convient, aucun homme doué de pensée ne saurait oublier que, durant cette triste nuit du moyen âge, le dernier rayon de la pure vie intellectuelle éclaire le front pâle du moine.

Jusqu'à présent, l'ennui m'a épargné dans ma solitude. T'avouerai-je même que j'y éprouve un contentement singulier? Il me semble que je suis à mille lieues des choses d'ici-bas, et qu'il y a une sorte de trêve et de temps d'arrêt dans la misérable routine de mon existence, à la fois tourmentée et banale. Je savoure ma complète indépendance avec l'allégresse naïve d'un Robinson de douze ans. Je dessine quand il me plaît; le reste du temps, je me promène çà et là à l'aventure, en ayant grand soin de ne jamais franchir les bornes du vallon sacré. Je m'assois sur le parapet du pont, et je regarde couler l'eau; je vais à la découverte dans les ruines; je m'enfonce dans les souterrains: j'escalade les degrés rompus du beffroi; je ne puis les redescendre, et je demeure à cheval sur une gargouille, faisant une assez sotte figure, jusqu'à ce que le meunier m'apporte une échelle. Je m'égare la nuit dans la forêt, et je vois passer les chevreuils au clair de lune. Que veux-tu! tout cela me berce agréablement, et me produit l'impression d'un rêve d'enfant, que je fais dans l'âge mûr.

Ta lettre, datée de Cologne, et qu'on m'a renvoyée ici suivant mes instructions, a seule troublé ma béatitude. Je me console difficilement d'avoir quitté Paris presque à la veille de ton retour. Que le ciel confonde tes caprices et ton indécision! Tout ce que je puis faire maintenant, c'est de hâter mon travail; mais où trouver les documents historiques qui me manquent? Je tiens sérieusement à sauver ces ruines. Il y a là un paysage rare, un tableau de prix, qu'on ne peut laisser périr sans vandalisme.

Et puis j'aime les moines, te dis-je. Je veux rendre à leurs ombres cet hommage de sympathie. Oui, si j'avais vécu, il y a quelque mille ans, j'aurais certainement cherché parmi eux le repos du cloître en attendant la paix du ciel. Quelle existence m'eût mieux convenu? Sans souci de ce monde et assuré de l'autre, sans troubles du coeur ni de l'esprit, j'aurais écrit paisiblement de douces légendes auxquelles j'eusse été crédule, j'aurais déchiffré curieusement des manuscrits inconnus et découvert en pleurant de joie l'Iliade ou l'Enéide; j'aurais dessiné des rêves de cathédrale, chauffé des alambics, — et peut-être inventé la poudre: ce n'est pas ce que j'aurais fait de mieux.

Allons, il est minuit: frère, il faut dormir.

Post-Scriptum. — Il y a des spectres! Je fermais cette lettre, mon ami, au milieu d'un silence solennel, quand soudain mon oreille s'est emplie de bruits mystérieux et confus, qui paraissaient venir du dehors, et où j'ai cru distinguer le sourd murmure d'une foule. Je me suis approché, fort surpris, de la fenêtre de ma cellule, et je ne saurais trop te dire la nature précise de l'émotion que j'ai ressentie en apercevant les ruines de l'église éclairées d'une lumière resplendissante : le vaste portail et les ogives béantes jetaient des flots de clarté jusque sur les bois lointains. Ce n'était point, ce ne pouvait être un incendie. J'entrevoyais, d'ailleurs, à travers les trèfles de pierre, des ombres de taille surhumaine, qui passaient dans la nef, paraissant exécuter avec une sorte de rythme quelque cérémonie bizarre. — J'ai brusquement ouvert ma fenêtre: au même instant, de bruyantes fanfares ont éclaté dans la ruine, et ont fait retentir tous les échos de la vallée; après quoi, j'ai vu sortir de l'église une double file de cavaliers armés de torches et sonnant du cor, quelques-uns vêtus de rouge, d'autres drapés de noir et la tête couverte de panaches. Cette étrange procession a suivi, toujours dans le même ordre, avec le même éclat et les mêmes fanfares, le chemin ombragé qui borde les prairies. Arrivée sur le petit pont, elle a fait une station: j'ai vu les torches s'élever, s'agiter et lancer des gerbes d'étincelles; les cors ont fait entendre une cadence prolongée et sauvage; puis, soudain, toute lumière a disparu, tout bruit a cessé, et la vallée s'est ensevelie de nouveau dans les ténèbres et dans le silence profond de minuit. Voilà ce que j'ai vu, entendu. Toi qui arrives d'Allemagne, as-tu rencontré le chasseur Noir? Non? Pends-toi donc!

II

16 septembre.

L'ancienne forêt de l'abbaye appartient à un riche propriétaire du pays, le marquis de Malouet, descendant de Nemrod, et dont le château paraît être le centre social du pays. Il y a presque chaque jour, en cette saison, grande chasse dans la forêt: hier, la fête s'acheva par un souper sur l'herbe suivi d'un retour aux flambeaux. J'aurais volontiers étranglé l'honnête meunier qui m'a donné, à mon réveil, cette explication en langue vulgaire de ma ballade de minuit.

Voilà donc le monde qui envahit avec toutes ses pompes ma chère solitude. Je le maudis, Paul, dans toute l'amertume de mon coeur. Je lui ai dû hier soir, à la vérité, une apparition fantastique qui m'a charmé; mais je lui dois aujourd'hui une aventure ridicule, dont je suis seul à ne point rire, car j'en suis le héros.

J'étais ce matin mal disposé au travail; j'ai dessiné toutefois jusqu'à midi, mais il m'a fallu y renoncer: j'avais la tête lourde, l'humeur maussade, je sentais vaguement dans l'air quelque chose de fatal. Je suis rentré un instant au moulin pour y déposer mon attirail; j'ai chicané la meunière consternée au sujet de je ne sais quel brouet cruellement indigène qu'elle m'avait servi à déjeuner; j'ai rudoyé les deux enfants de cette bonne femme qui touchaient à mes crayons; enfin, j'ai donné au chien du logis un coup de pied accompagné de la célèbre formule: "Juge, si tu m'avais fait quelque chose!"

Assez peu satisfait de moi-même, comme tu le penses, après ces trois petites lâchetés, je me suis dirigé vers la forêt pour m'y dérober autant que possible à la lumière du jour. Je me suis promené près d'une heure sans pouvoir secouer la mélancolie prophétique qui m'obsédait. Avisant enfin, au bord d'une des avenues qui traversent la forêt, et sous l'ombrage des hêtres, un épais lit de mousse, je m'y suis étendu avec mes remords, et je n'ai pas tardé à m'y endormir d'un profond sommeil. — Dieu! que n'était-ce celui de la mort!

Je ne sais depuis combien de temps je dormais, quand j'ai été réveillé tout à coup par un certain ébranlement du sol dans mon voisinage immédiat: je me suis levé brusquement, et j'ai vu, à quatre pas de moi, dans l'avenue, une jeune femme à cheval. Mon apparition subite a un peu effrayé le cheval, qui a fait un écart. La jeune femme, qui ne m'avait pas encore aperçu, le ramenait en lui parlant. Elle m'a paru jolie, mince, élégante. J'ai entrevu rapidement des cheveux blonds, des sourcils d'une nuance plus foncée, un oeil vif, un air de hardiesse, et un feutre à panache bleu campé sur l'oreille avec trop de crânerie. — Pour l'intelligence de ce qui va suivre, il faut que tu saches que j'étais vêtu d'une blouse de touriste maculée d'ocre rouge; de plus, je devais avoir cet oeil hagard et cette mine effarée qui donnent à celui qu'on éveille en sursaut une physionomie à la fois comique et alarmante. Joins à tout cela une chevelure en désordre, une barbe semée de feuilles mortes, et tu n'auras aucune peine à t'expliquer la terreur qui a subitement bouleversé la jeune chasseresse au premier regard qu'elle a jeté sur moi: — elle a poussé un faible cri, et, tournant bride aussitôt, elle s'est sauvée au galop de bataille.

Il m'était impossible de me méprendre sur la nature de l'impression que je venais de produire: elle n'avait rien de flatteur. Toutefois, j'ai trente-cinq ans, et il ne me suffit plus, Dieu merci, du coup d'oeil plus ou moins bienveillant d'une femme pour troubler la sérénité de mon âme. J'ai suivi d'un regard souriant la fuyante amazone; à l'extrémité de l'allée dans laquelle je venais de ne point faire sa conquête, elle a tourné brusquement à gauche, s'engageant dans une avenue parallèle. Je n'ai eu qu'à traverser le fourré voisin pour la voir rejoindre une cavalcade composée de dix ou douze personnes, qui semblaient l'attendre, et auxquelles elle criait de loin, d'une voix entrecoupée: "Messieurs! messieurs! un sauvage! il y a un sauvage dans la forêt!"

Intéressé par ce début, je m'installe commodément derrière un épais buisson, l'oeil et l'oreille également attentifs. On entoure la jeune femme; on suppose d'abord qu'elle plaisante, mais son émotion est trop sérieuse pour n'avoir point d'objet. Elle a vu, elle a bien clairement vu, non pas précisément un sauvage si l'on veut, mais un homme déguenillé dont la blouse en lambeaux semblait couverte de sang, dont le visage, les mains et toute la personne étaient d'une saleté repoussante, la barbe effroyable, les yeux à moitié sortis de leurs orbites; bref, un individu près duquel le plus atroce brigand de Salvator n'est qu'un berger de Watteau. Jamais amour-propre d'homme ne fut à pareille fête. Cette charmante personne ajoutait que je l'avais menacée, et que je m'étais jeté, comme le spectre de la forêt du Mans, à la tête de son cheval. — A ce récit merveilleux répond un cri général et enthousiaste: "Donnons-lui la chasse! cernons-le! traquons-le! hop! hourra!" Et, là-dessus, toute la cavalerie s'ébranle au galop sous la direction de l'aimable conteuse.

Je n'avais, suivant toute apparence, qu'à demeurer tranquillement blotti dans ma cachette pour dépister les chasseurs, qui m'allaient chercher dans l'avenue où j'avais rencontré l'amazone. Malheureusement, j'eus la pensée, pour plus de sûreté, de gagner le fourré qui se présentait en face de moi. Comme je traversais le carrefour, avec précaution, un cri de joie sauvage m'apprend que je suis aperçu; en même temps, je vois l'escadron tourner bride et revenir sur moi comme un torrent. Un seul parti raisonnable me restait à prendre, c'était de m'arrêter, d'affecter l'étonnement d'un honnête promeneur qu'on dérange, et de déconcerter mes assaillants par une attitude à la fois digne et simple; mais, saisi d'une sotte honte, qu'il est plus facile de concevoir que d'expliquer, convaincu, d'ailleurs, qu'un effort vigoureux allait suffire pour me délivrer de cette poursuite importune et pour m'épargner l'embarras d'une explication, je commets la faute, à jamais déplorable, de hâter le pas, ou plutôt, pour être franc, de me sauver à toutes jambes. Je traverse le chemin comme un lièvre, et je m'enfonce dans le fourré, salué au passage d'une salve de joyeuses clameurs. Dès cet instant, mon destin était accompli; toute explication honorable me devenait impossible; j'avais ostensiblement accepté la lutte avec ses chances les plus extrêmes.

Cependant, je possédais encore une certaine dose de sang-froid, et, tout en fendant les broussailles avec fureur, je me berçais de réflexions rassurantes. Une fois séparé de mes persécuteurs par l'épaisseur d'un fourré inaccessible à la cavalerie, je saurais gagner assez d'avance pour me rire de leurs vaines recherches. — Cette dernière illusion s'est évanouie lorsque, arrivé à la limite du couvert, j'ai reconnu que la troupe maudite s'était divisée en deux bandes, qui m'attendaient l'une et l'autre au débouché. A ma vue, il s'est élevé une nouvelle tempête de cris et de rires, et les trompes de chasse ont retenti de toutes parts. J'ai eu le vertige; la forêt a tourbillonné autour de moi; je me suis jeté dans le premier sentier qui s'est offert à mes yeux, et ma fuite a pris le caractère d'une déroute désespérée.

La légion implacable des chasseurs et des chasseresses n'a pas manqué de s'élancer sur mes traces avec un redoublement d'ardeur et de stupide gaieté. Je distinguais toujours à leur tête la jeune femme au panache bleu, qui se faisait remarquer par un acharnement particulier, et que je vouais de bon coeur aux accidents les plus sérieux de l'équitation. C'était elle qui encourageait ses odieux complices, quand j'étais parvenu un instant à leur dérober ma piste; elle me découvrait avec une clairvoyance infernale, me montrait du bout de sa cravache, et poussait un éclat de rire barbare, quand elle me voyait reprendre ma course à travers les halliers, soufflant, haletant, éperdu, absurde. J'ai couru ainsi pendant un temps que je ne saurais apprécier, accomplissant des prouesses de gymnastique inouïes, perçant les taillis épineux, m'embourbant dans les fondrières, sautant les fossés, rebondissant sur mes jarrets avec l'élasticité d'un tigre, galopant à la diable, sans raison, sans but, et sans autre espérance que de voir la terre s'entr'ouvrir sous mes pas.

Enfin, et par un simple effet du hasard, car depuis longtemps j'avais perdu toutes notions topographiques, j'ai aperçu les ruines devant moi; j'ai franchi par un dernier élan l'espace libre qui les sépare de la forêt, j'ai traversé l'église comme un excommunié, et je suis arrivé tout flambant devant la porte du moulin. Le meunier et sa femme étaient sur le seuil, attirés par le bruit de la cavalcade, qui me suivait de près; ils m'ont regardé avec une expression de stupeur; j'ai vainement cherché quelques paroles d'explication à leur jeter en passant, et, après d'incroyables efforts d'intelligence, je n'ai pu que leur murmurer niaisement: "Si l'on me demande,… dites que je n'y suis pas!…" Puis j'ai gravi d'un saut l'escalier de ma cellule, et je suis venu tomber sur mon lit dans un état de complet épuisement.

Cependant, Paul, la chasse se précipitait tumultueusement dans la cour de l'abbaye; j'entendais le piétinement des chevaux, la voix des cavaliers, et même le son de leurs bottes sur les dalles du seuil, ce qui me prouvait qu'une partie d'entre eux avait mis pied à terre et me menaçait d'un dernier assaut: je me suis relevé avec un mouvement de rage et j'ai regardé mes pistolets. Heureusement, après quelques minutes de conversation avec le meunier, les chasseurs se sont retirés, non sans me laisser clairement entendre que, s'ils avaient pris meilleure opinion de ma moralité, ils emportaient une idée fort réjouissante de l'originalité de mon caractère.

Tel est, mon ami, l'historique fidèle de cette journée malheureuse, où je me suis couvert franchement, et des pieds à la tête, d'une espèce d'illustration à laquelle tout Français préférera celle du crime. J'ai, à cette heure, la satisfaction de savoir que je suis, dans un château voisin, au milieu d'une société de brillants cavaliers et de belles jeunes femmes, un texte de plaisanteries inépuisable. Je sens de plus, depuis mon mouvement de flanc (comme on a coutume d'appeler à la guerre les retraites précipitées), que j'ai perdu à mes propres yeux quelque chose de ma dignité, et je ne puis me dissimuler, en outre, que je suis loin de jouir auprès de mes hôtes rustiques de la même considération.

En présence d'une situation si gravement compromise, j'ai dû tenir conseil: après une courte délibération, j'ai rejeté bien loin, comme puéril et pusillanime, le projet que me suggérait mon amour-propre aux abois, celui de quitter ma résidence, et même d'abandonner le pays. J'ai pris le parti de poursuivre philosophiquement le cours de mes travaux et de mes plaisirs, de montrer une âme supérieure aux circonstances, et de donner enfin aux amazones, aux centaures et aux meuniers le beau spectacle du sage dans l'adversité.

III

20 septembre.

Je reçois ta lettre. Tu es de la vraie race des amis du Monomotapa. Mais quel enfantillage! Voilà la cause de ton brusque retour! Un rien, un méchant cauchemar, qui, deux nuits de suite, te fait entendre ma voix t'appelant à mon secours. Ah! fruits amers de la détestable cuisine allemande! — Vraiment, Paul, tu es bête. Tu me dis portant des choses qui me touchent jusqu'aux larmes. Je ne saurais te répondre à mon gré. J'ai le coeur tendre et le verbe sec. Je n'ai jamais pu dire à personne: "Je vous aime." Il y a un démon jaloux qui altère sur mes lèvres toute parole de tendresse et lui donne une inflexion d'ironie. — Mais, Dieu merci, tu me connais.

Il paraît que je te fais rire quand tu me fais pleurer? Allons, tant mieux. Oui, ma noble aventure de la forêt a une suite, une suite dont je me passerais bien. Tous les malheurs dont tu me sentais menacé sont arrivés: sois donc tranquille.

Le lendemain de ce jour néfaste, je débutai par reconquérir l'estime de mes hôtes du moulin, en leur racontant de bonne grâce les plus piquants épisodes de ma course. Je les vis s'épanouir à ce récit; la femme, en particulier, se pâmait avec des convulsions atroces et des ouvertures de mâchoires formidables. Je n'ai rien vu de si hideux en ma vie que cette grosse joie de vachère.

En témoignage d'un retour de sympathie complet, le meunier me demanda si j'étais chasseur, ôta du croc de sa cheminée un long tube rouillé qui me fit penser à la carabine de Bas-de-Cuir, et me le mit entre les mains en me vantant les qualités meurtrières de cet instrument. J'acceptai sa politesse avec une apparence de vive satisfaction, n'ayant jamais eu le coeur de détromper les gens qui croient m'être agréables, et je me dirigeai vers les bois-taillis qui couvrent les collines, portant comme une lance cette arme vénérable, qui me paraissait en effet des plus dangereuses. J'allai m'asseoir dans les bruyères et je déposai le long fusil près de moi, puis je m'amusai à écarter à coups de pierre les jeunes lapins qui venaient jouer imprudemment dans le voisinage d'une machine de guerre dont je ne pouvais répondre. Grâce à ces précautions, pendant plus d'une heure que dura ma chasse, il n'arriva d'accident ni au gibier ni à moi.

A te dire vrai, j'étais bien aise de laisser passer le moment où les chasseurs du château avaient coutume de se mettre en campagne, ne me souciant pas, par un reste de vaine gloire, de me trouver sur leur passage ce jour-là. Vers deux heures de l'après-midi, je quittai mon lit de menthe et de serpolet, convaincu que je n'avais à redouter désormais aucune rencontre importune. Je remis la canardière au meunier, qui sembla un peu étonné, peut-être de me revoir les mains vides, et plus probablement de me revoir en vie. J'allai m'installer en face du portail, et j'entrepris d'achever une vue générale de la ruine, aquarelle magnifique qui doit enlever les suffrages du ministre.

J'étais profondément absorbé dans mon travail, quand je crus tout à coup entendre plus distinctement qu'à l'ordinaire ce bruit de cavalerie qui, depuis ma mésaventure, chagrinait sans cesse mes oreilles. Je me retournai avec vivacité, et j'aperçus l'ennemi à deux cents pas de moi. Il était cette fois en tenue de ville, paraissant équipé pour une simple promenade; il avait fait depuis la veille quelques recrues des deux sexes, et offrait véritablement une masse imposante. Quoique préparé de longue main à cette occurrence, je ne pus me défendre d'un certain malaise et je pestai fort contre ces désoeuvrés infatigables. Toutefois, je n'eus pas même la pensée de faire retraite; j'avais perdu le goût de la fuite pour le reste de mes jours.

A mesure que la cavalcade approchait, j'entendais des rires étouffés et des chuchotements dont le secret ne m'échappait point: je dois t'avouer qu'un grain de colère commençait à fermenter dans mon coeur, et, tout en continuant ma besogne avec l'apparence du plus vif intérêt et des poses de tête admiratives devant mon aquarelle, je prêtais à la scène qui se passait derrière moi une attention sombre et vigilante. Au surplus, l'intention définitive des promeneurs parut être de ménager mon infortune: au lieu de suivre le sentier au bord duquel j'étais établi, et qui était le chemin le plus court pour gagner les ruines, ils s'écartèrent un peu sur la droite et défilèrent en silence. Un seul d'entre eux, quittant le groupe principal, fit brusquement une pointe de côté, et vint s'arrêter à dix pas de mon atelier: quoique j'eusse le front penché sur mon dessin, je sentis, par cette étrange intuition que chacun connaît, un regard humain se fixer sur moi. Je levai les yeux d'un air d'indifférence, les rabaissant presque aussitôt: ce rapide mouvement m'avait suffi pour reconnaître dans cet observateur indiscret la jeune dame au panache bleu, cause première de mes disgrâces. Elle était là, campée sur son cheval, le menton en l'air, les yeux à demi clos, me considérant des pieds à la tête avec une insolence admirable. J'avais cru devoir d'abord, par égard pour son sexe m'abandonner sans défense à son impertinente curiosité; mais, au bout de quelques secondes, comme elle continuait son manége, je perdis patience, et, relevant la tête plus franchement, j'arrêtai mon regard sur le sien, avec une gravité polie, mais avec une profonde insistance. Elle rougit; ce que voyant, je la saluai. Elle me fit, de son côté, une légère inclination, s'éloigna au galop de chasse, et disparut sous la voûte de la vieille église. — Je demeurai ainsi maître du champ de bataille, savourant avec plaisir le triomphe de fascination que je venais de remporter sur cette petite personne, qu'il y avait assurément du mérite à décontenancer.

La promenade dans la forêt dura vingt minutes à peine, et je vis bientôt la brillante fantasia déboucher pêle-mêle hors du portail. Je feignis de nouveau une profonde abstraction; mais, cette fois encore, un cavalier se détacha de la compagnie et s'avança vers moi: c'était un homme de grande taille, qui portait un habit bleu, boutonné militairement jusqu'à la gorge. Il marchait si droit sur mon petit établissement, que je ne pus m'empêcher de lui supposer la résolution arrêtée de passer par-dessus, afin de faire rire les dames. Je le surveillai en conséquence d'un oeil furtif mais alerte, lorsque j'eus le soulagement de le voir s'arrêter à deux pas de mon tabouret, et ôter son chapeau:

— Monsieur, me dit-il d'une voix franche et pleine, voulez-vous me permettre de voir votre dessin?

Je lui rendis son salut, m'inclinai en signe d'acquiescement, et poursuivis mon travail. Après un moment de silencieuse contemplation, l'inconnu équestre laissa échapper quelques épithètes louangeuses, qui semblaient lui être arrachées par la violence de ses impressions; puis, reprenant l'allocution directe:

— Monsieur, me dit-il, permettez-moi de rendre grâces à votre talent; nous lui devrons, je n'en puis douter, la conservation de ces ruines, qui sont l'ornement de notre pays.

Je quittai aussitôt ma réserve, qui n'eût plus été qu'une bouderie enfantine, et je répondis, comme il convenait, que c'était apprécier avec beaucoup d'indulgence une ébauche d'amateur; que j'avais, au reste, le plus vif désir de sauver ces belles ruines, mais que la partie la plus sérieuse de mon travail menaçait de demeurer très-insignifiante, faute de renseignements historiques que j'avais vainement cherchés dans les archives du chef-lieu.

— Parbleu! monsieur, reprit le cavalier, vous me faites grand plaisir. J'ai dans ma bibliothèque une bonne partie des archives de l'abbaye. Venez les consulter à votre loisir. Je vous en serai reconnaissant.

Je remerciai avec embarras. — Je regrettais de n'avoir pas su cela plus tôt. Je craignais d'être rappelé à Paris par une lettre que j'attendais ce jour même. — Cependant, je m'étais levé pour faire cette réponse, dont je m'efforçais d'atténuer la mauvaise grâce par la courtoisie de mon attitude. En même temps, je prenais une idée plus nette de mon interlocuteur; c'était un beau vieillard à large poitrine, qui paraissait porter très-vertement une soixantaine d'hivers, et dont les yeux bleu clair, à fleur de tête, exprimaient la bienveillance la plus ouverte.

— Allons, allons, s'écria-t-il, parlons franc! Il vous répugne de vous mêler à cette bande d'étourdis que voilà là-bas, et que je n'ai pu empêcher hier de faire une sottise pour laquelle je vous présente mes excuses. Je me nomme le marquis de Malouet, monsieur. Au surplus, les honneurs de la journée ont été pour vous. On voulait vous voir: vous ne vouliez pas être vu. Vous avez eu le dernier mot. Qu'est-ce que vous demandez?

Je ne pus m'empêcher de rire en entendant une interprétation si favorable de ma triste équipée.

— Vous riez! reprit le vieux marquis: bravo! nous allons nous comprendre. Ah çà! qu'est-ce qui vous empêche de venir passer quelques jours chez moi? Ma femme m'a chargé de vous inviter: elle a compris par le menu tous vos ennuis d'hier. Elle a une bonté d'ange, ma femme! elle n'est plus jeune, elle est toujours malade, c'est un souffle, mais c'est un ange… Je vous logerai dans ma bibliothèque… Vous vivrez en ermite, si cela vous convient… Mon Dieu, je vois votre affaire, vous dis-je: mes étourneaux vous font peur; vous êtes un homme sérieux: je connais ce caractère-là!… Eh bien, vous trouverez à qui parler… Ma femme est pleine d'esprit;… moi-même, je n'en manque pas… J'aime l'exercice… il est nécessaire à ma santé… Mais il ne faut pas me prendre pour une brute: diable! pas du tout! je vous étonnerai. Vous devez aimer le whist, nous le ferons ensemble; vous devez aimer à bien vivre, délicatement, j'entends, comme il sied à un homme de goût et d'intelligence… Eh bien, puisque vous appréciez la bonne chère, je suis votre homme; j'ai un cuisinier excellent… j'en ai même deux pour le quart d'heure, un qui part et l'autre qui arrive;… il y a conjonction… cela fait une lutte savante… un tournoi académique… dont vous m'aiderez à décerner le prix!… Allons! ajouta-t-il en riant lui-même ingénument de son bavardage, voilà qui est dit, n'est-ce pas? je vous enlève.

Heureux, Paul, l'homme qui sait dire: "Non!" Seul, il est vraiment maître de son temps, de sa fortune et de son honneur. Il faut savoir dire: "Non;" même à un pauvre, même à une femme, même à un vieillard aimable, sous peine de livrer à l'aventure sa charité, sa dignité et son indépendance. Faute d'un non viril, que de misères, que de crimes, depuis Adam!

Tandis que je pesais à part moi l'invitation qui m'était adressée, ces réflexions m'assaillirent en foule; j'en connus la profonde sagesse, — et je dis: "Oui." — Oui fatal, par lequel je perdais mon paradis, échangeant une retraite complétement à mon gré, paisible, laborieuse, romanesque et libre, contre la gêne d'un séjour où la vie mondaine déploie toutes les fureurs de son insipide dissipation.

Je réclamai le temps nécessaire pour préparer mon déménagement, et M. de Malouet me quitta, après une chaleureuse poignée de main, en me déclarant que je lui plaisais fort, et qu'il allait exciter ses deux cuisiniers à me faire un accueil triomphal.

— Je vais, me dit-il, leur annoncer un artiste, un poëte; ça va leur monter l'imagination.

Vers cinq heures, deux domestiques du château vinrent prendre mon mince bagage et m'avertir qu'une voiture m'attendait au haut des collines. Je dis adieu à ma cellule; je remerciai mes hôtes, et j'embrassai leurs marmots, tout barbouillés et mal peignés qu'ils étaient. Ce petit monde sembla me voir partir avec regret. J'éprouvais moi-même une tristesse extraordinaire. Je ne sais quel étrange sentiment m'attachait à cette vallée, mais je la quittai, le coeur serré, comme on quitte une patrie.

A demain, Paul, car je n'en puis plus.

IV

26 septembre.

Le château de Malouet est une construction massive et assez vulgaire, qui date d'une centaine d'années. De belles avenues, une cour d'honneur d'un grand style et un parc séculaire lui prêtent toutefois une véritable apparence seigneuriale. — Le vieux marquis vint me recevoir au bas du perron, passa son bras sous le mien, et, après m'avoir fait traverser une longue file de corridors, m'introduisit dans un vaste salon, où régnait une obscurité presque complète; je ne pus qu'entrevoir vaguement, aux lueurs intermittentes du foyer, une vingtaine de personnages des deux sexes, espacés çà et là par petits groupes. Grâce à ce bienheureux crépuscule, je sauvai mon entrée, qui de loin s'était présentée à mon imagination sous un jour solennel et un peu alarmant. Je n'eus que le temps de recevoir le compliment de bienvenue que madame de Malouet m'adressa d'une voix faible mais pénétrante et sympathique. Elle me prit le bras presque aussitôt pour passer dans la salle à manger, ayant résolu, à ce qu'il paraît, de ne refuser aucune marque de considération à un coureur d'une si surprenante agilité.

Une fois à table et en pleine lumière, je ne laissai pas de m'apercevoir que mes prouesses de la veille n'étaient pas oubliées, et que j'étais le point de mire de l'attention générale; mais je supportai bravement le feu croisé des regards curieux et ironiques, retranché d'une part, derrière une montagne de fleurs qui ornait le milieu de la table, et soutenu de l'autre dans ma position défensive par la bienveillance ingénieuse de ma voisine. — Madame de Malouet est une de ces rares vieilles femmes qu'une force d'esprit supérieure ou une grande pureté d'âme ont protégées contre le désespoir, à l'heure fatale de la quarantième année, et qui ont sauvé du naufrage de leur jeunesse une épave unique, mais un charme souverain, celui de la grâce. Petite, frêle, le visage pâli et macéré par une souffrance habituelle, elle justifie exactement le mort de son mari: "C'est un souffle," un souffle qui respire l'intelligence et la bonté. Aucune trace de prétention malséante à son âge, un soin exquis de sa personne sans ombre de coquetterie, un oubli complet de la jeunesse perdue, une sorte de pudeur d'être vieille, et un désir touchant, non de plaire, mais d'être pardonnée, telle est cette marquise que j'adore. Elle a beaucoup voyagé, beaucoup lu, et connaît bien son Paris. Je m'égarai avec elle dans une de ces causeries rapides où deux esprits qui se rencontrent pour la première fois aiment à faire connaissance, allant d'un pôle à l'autre, effleurant toutes choses, controversant avec gaieté et s'accordant avec bonheur.

M. de Malouet profita de l'enlèvement du plat gigantesque qui nous séparait pour s'assurer de l'état de mes relations avec sa femme. Il parut satisfait de notre bonne intelligence évidente, et, élevant sa voix sonore et cordiale:

— Monsieur, me dit-il, je vous ai parlé de mes deux cuisiniers rivaux; voici le moment de me prouver que vous méritez la réputation de haut discernement dont je vous ai gratifié auprès de ces virtuoses… Hélas! je vais perdre le plus ancien, et sans contredit le plus savant de ces maîtres, — l'illustre Jean Rostain. C'est lui, monsieur, qui, m'arrivant de Paris, il y a deux ans, me dit cette belle parole: "Un homme de goût, monsieur le marquis, ne peut plus habiter Paris; on y fait maintenant une certaine cuisine… romantique qui nous mènera loin!" Bref, monsieur, Rostain est classique; cet homme rare a une opinion! Eh bien, vous venez de goûter successivement à deux plats d'entremets dont la crème forme la base essentielle: suivant moi, ces deux plats sont réussis l'un et l'autre; mais l'oeuvre de Rostain m'a paru d'une supériorité prononcée… Ah! ah! monsieur, je suis curieux de savoir si vous pourrez de vous-même, et sur cette seule indication, assigner à chaque arbre son fruit, et rendre à César ce qui est à César… Ah! ah! voyons cela.

Je jetai un coup d'oeil à la dérobée sur les restes des deux plats que me signalait le marquis, et je n'hésitai pas à qualifier de classique celui que couronnait un temple de l'amour, avec une image de ce dieu en pâte polychrome.

— Touché! s'écria le marquis. Bravo! Rostain le saura, et son coeur en sera réjoui. Ah! monsieur, que n'ai-je eu l'honneur de vous recevoir chez moi quelques jours plus tôt! J'aurais peut-être gardé Rostain, ou, pour mieux dire, Rostain m'eût peut-être gardé, car je ne puis vous cacher, messieurs les chasseurs, que vous n'êtes point dans les bonnes grâces du vieux chef, et je ne suis pas loin d'attribuer son départ, de quelques prétextes qu'il le colore, aux dégoûts dont l'abreuve votre indifférence. Je crus lui être agréable en lui annonçant, il y a quelques semaines, que nos réunions de chasse allaient lui assurer un concours d'appréciateurs digne de ses talents. "Monsieur le marquis m'excusera, me répondit Rostain avec un sourire mélancolique, si je ne partage point ses illusions: en premier lieu, un chasseur dévore et ne mange point; il apporte à table un estomac de naufragé, iratum ventrem, comme dit Horace, et engloutit sans choix et sans réflexion, guloe parens, les productions les plus sérieuses d'un artiste; en second lieu, l'exercice violent de la chasse a développé chez le convive une soif désordonnée qui s'assouvit généralement sans modération. Or, M. le marquis n'ignore pas le sentiment des anciens sur l'usage excessif du vin pendant le repas: il émousse le goût — exurdant vina palatum! — Néanmoins, M. le marquis peut être assuré que je travaillerai pour ses invités avec ma conscience habituelle, quoique avec la douloureuse certitude de n'être point compris." En achevant ces mots, Rostain se drapa dans sa toge, adressa au ciel le regard du génie méconnu, et sortit de mon cabinet.

— J'aurais cru, dis-je au marquis, qu'aucun sacrifice ne vous eût coûté pour retenir ce grand homme.

— Vous me jugea bien, monsieur, reprit M. de Malouet; mais vous allez voir qu'il me conduisit jusqu'aux limites de l'impossible. Il y a précisément huit jours, M. Rostain, m'ayant demandé une audience particulière, m'annonça qu'il se voyait dans la pénible nécessité de quitter mon service. "Ciel! monsieur Rostain, quitter mon service! Et où irez-vous? — A Paris. — Comment! à Paris? Mais vous aviez secoué sur la grande Babylone la poudre de vos sandales! La décadence du goût, l'essor de plus en plus marqué de la cuisine romantique, ce sont vos propres paroles, Rostain…" Il soupira: "Sans doute, monsieur le marquis; mais la vie de province a des amertumes que je n'avais point pressenties." Je lui proposai des gages fabuleux, il refusa. "Voyons, qu'y a-t-il donc, mon ami? Ah! je sais! vous n'aimez point la fille de cuisine; elle trouble vos méditations par ses chants grossiers? Soit, je la congédie!… Cela ne suffit pas? C'est donc Antoine qui vous déplaît? Je le renvoie! Est-ce mon cocher? Je le chasse!" Bref, je lui offris, messieurs, toute ma maison en holocauste. A ces prodigieuses concessions, le vieux chef secouait la tête avec indifférence. "Mais enfin, m'écriai-je, au nom du ciel, monsieur Rostain, expliquez-vous! — Mon Dieu! monsieur le marquis, me dit alors Jean Rostain, je vous avouerai qu'il m'est impossible de vivre dans un endroit où je ne trouve personne pour faire ma partie de billard!… — Ma foi! c'était trop fort! ajouta le marquis avec une bonhomie plaisante; je ne pouvais pourtant pas faire moi-même sa partie de billard! J'ai dû me résigner: j'ai écrit aussitôt à Paris, et il m'est arrivé hier soir un jeune cuisinier à moustaches, qui m'a déclaré se nommer Jacquemart (des Deux-Sèvres). Le classique Rostain, par un sublime mouvement de gloire, a voulu seconder M. Jacquemart (des Deux-Sèvres) dans son premier travail, et voilà comment j'ai pu vous servir aujourd'hui, messieurs, ce grand repas éclectique, dont, je le crains, nous aurons seuls apprécié, monsieur et moi, les mystérieuses beautés.

M. de Malouet se leva de table en achevant l'épopée de Rostain. Après le café, je suivis les fumeurs dans la cour. La soirée était magnifique. Le marquis m'entraîna dans l'avenue, dont le sable fin étincelait aux rayons de la lune, entre les ombres épaisses des grands marronniers. Tout en causant avec une négligence apparente, il me fit subir une sorte d'examen sur beaucoup de matières, comme pour s'assurer que j'étais digne de l'intérêt qu'il m'avait témoigné si gratuitement jusque-là. Nous fûmes loin de nous accorder sur tous les points; mais, doués l'un et l'autre de bonne foi et de bienveillance, nous trouvâmes presque autant de plaisir à discuter qu'à nous entendre. Cet épicurien est un penseur; sa pensée, toujours généreuse, a pris dans la solitude où elle s'exerce un tour bizarre et paradoxal.

Je voudrais t'en donner une idée, il m'embarrassa un peu en me disant tout à coup:

— Quel est votre sentiment, monsieur, sur la noblesse, considérée comme institution dans notre temps et dans notre France?

Il vit que j'hésitais.

— Parlez franchement, que diantre! Vous voyez que je suis un homme franc!

— Ma foi! monsieur, dis-je, j'ai pour la noblesse les sentiments d'un artiste: je la regarde… comme un monument national…, comme une belle ruine historique, que j'aime, que je respecte, quand elle daigne ne pas m'écraser.

— Oh! oh! reprit-il en riant, nous avons du chemin à faire pour nous entendre sur ce point-là! Je ne conviendrai jamais que je sois une ruine, même historique! Je vous étonnerais beaucoup, n'est-ce pas, si je vous disais que, suivant ma manière de voir, il n'y a pas de France possible sans noblesse?

— Vous m'étonneriez positivement, dis-je.

— C'est pourtant ma pensée, et je la crois sérieuse. Je ne conçois pas plus une nation sans une aristocratie classée, sans une noblesse, que je ne concevrais une armée sans état-major. La noblesse est l'état-major intellectuel et moral d'un pays.

— Est-elle cela chez nous?

— Elle a été, en d'autres temps, monsieur, tout ce qu'elle devait être dans la mesure de la civilisation de ces temps-là; elle a été la tête, le coeur et le bras de la nation. Elle a méconnu depuis, je l'avoue, et jamais plus cruellement qu'au siècle dernier, le rôle nouveau que lui imposait une ère nouvelle. Aujourd'hui, sans le méconnaître, elle semble généralement l'oublier. Si le ciel m'eût donné un fils… ah! je touche là une corde toujours douloureuse dans mon coeur!… je me serais fait un cas de conscience, pour moi, de l'arracher à cette oisiveté boudeuse et découragée où les restes de notre vieille phalange vivent et meurent dans un vain regret du passé. Sans cesser d'être le premier par le courage, — vertu ancienne qui n'a pas cessé, comme on voit, d'être utile au pays, — j'aurais pris soin qu'il fût encore le premier, un des premiers du moins, par les lumières, par la science, par le goût, par toutes les expressions de cette noble activité d'esprit qui nous assure aujourd'hui notre place sous le soleil! Ah! dites-moi qu'une aristocratie doit surveiller attentivement la marche de la civilisation de son temps et de son pays, et non-seulement la suivre, mais la guider toujours! Dites-moi encore, si vous voulez, qu'elle ne doit jamais fermer ses cadres à demeure, qu'elle a parfois besoin de recrues et de sang nouveau; qu'elle doit s'approprier avec choix tout mérite éminent et toute vertu éclatante, je vous l'accorde de grand coeur: c'est mon opinion; mais ne me dites pas qu'une nation peut se passer d'une aristocratie, ou, permettez-moi, en ce cas, de vous demander ce que vous pensez de la civilisation américaine: c'est la seule, en effet, qui soit complétement dégagée de toute influence immédiate ou lointaine d'une aristocratie présente ou passée.

— Mais il me semble, lui dis-je, évitant de répondre directement à sa question, il me semble qu'en France du moins, nous avons cet état-major intellectuel que vous demandez: c'est l'aristocratie naturelle et légitime du travail et du mérite. J'espère que celle-là ne nous manquera jamais. Je crois que la classer, c'est vouloir l'entraver et la restreindre. A quoi bon créer une institution, quand il y a là un fait éternel de sa nature, qui se renouvelle et se perpétue de lui-même à chaque génération?

— Ta ta ta! s'écria le marquis en s'échauffant, voilà du fruit nouveau! Croyez-vous de bonne foi qu'une nation, un génie national, une civilisation nationale, puissent naître, se développer et se conserver par le seul fait des individualités plus ou moins brillantes que chaque génération met au jour? Interrogez l'histoire, ou plutôt regardez l'Amérique encore une fois: les Etats-Unis ont, comme tous les autres Etats, je suppose, leur contingent naturel d'hommes de talent et de vertu, ont-ils ce qu'on peut appeler un génie national? quel est-il? Faites-moi l'honneur de m'en décrire un seul trait. Bah! ils n'ont pas de capitale seulement! Je les défie d'en avoir une! Une capitale n'est que le siége d'une aristocratie. Non, monsieur, non, le fait ne suffit pas, il y a une loi qu'on ne peut méconnaître: rien de fort, rien de grand, rien de durable sous le ciel sans l'autorité, sans l'unité, sans la tradition. Ces trois conditions de grandeur et de durée, vous ne les trouverez que dans une institution permanente. Il faut une tribu sainte à la garde du feu sacré. Il nous faut un corps d'élite qui se fasse un devoir et un honneur héréditaires de concentrer dans son sein le culte du génie de la patrie, de maintenir, de pratiquer ou d'encourager les vertus, l'urbanité, les sciences, les arts, les industries qui composent ce que le monde entier salue sous le nom de civilisation française! Figurez-vous enfin une noblesse régénérée dans cet esprit-là, comprenant son métier, ni exclusive ni banale, appuyant toujours sa suprématie officielle sur une véritable et évident supériorité, notre société, notre civilisation, notre patrie vivront et grandiront. Sinon, non. Paris, vrai symbole aristocratique, vous maintiendra encore quelque temps. Voilà tout… Ah! ah! qu'est-ce que vous répondrez à cela?

— Je vous répondrai par une question, si vous me le permettez : Comment vous comportez-vous de votre personne dans ce petit coin de la France où vous résidez?

— Mais, monsieur, je m'y comporte fort bien, et suivant mes principes: j'y suis autant qu'il est en moi, l'expression la plus élevée de mon temps et de mon pays. J'y importe le bon sens, le bon goût et le drainage. Je daigne être le maire de ma commune. Je bâtis à mes paysans des écoles, des salles d'asile et une église, — le tout à mes frais, bien entendu.

— Et vos paysans, dis-je, qu'est-ce qu'ils font?

— Parbleu! ils me détestent!

— Vous voyez, lui dis-je en riant, que l'esprit moderne ne souffle pas directement dans le sens de vos théories, puisqu'il suffit de votre qualité de noble pour fermer les yeux et le coeur de ces messieurs à vos vertus et à vos bienfaits.

— Ah! l'esprit moderne! l'esprit moderne! s'écria le marquis: eh bien, quand il souffle de travers, il faut le redresser! Ah! jeune homme, c'est de la faiblesse, cela! Je vous dirai comme Rostain: "Si vous obéissez servilement à ce que vous appelez l'esprit moderne, vous nous ferez une cuisine romantique qui nous mènera loin!…" Or çà, mon jeune ami, allons retrouver ces dames et faire notre whist.

En nous rapprochant du château, nous entendîmes un grand bruit de voix et de rires, et nous aperçûmes au bas du perron une dizaine de jeunes gens sautant et bondissant, comme pour atteindre, sans l'intermédiaire des degrés, la plate-forme qui couronne le double escalier. Nous pûmes pressentir l'explication de cette gymnastique passionnée aussitôt que la clarté de la lune nous eut permis de distinguer une robe blanche sur la plate-forme. C'était évidemment un tournoi dont la robe blanche devait nommer le vainqueur. La jeune femme (si elle n'eût pas été jeune, ils n'auraient pas sauté si haut) était appuyée sur la balustrade, exposant hardiment à la rosée d'un soir d'automne et aux baisers de Diane sa tête jonchée de fleurs et ses épaules nues; elle se penchait légèrement, et tendait aux lutteurs un objet assez difficile à discerner de loin: c'était une fine cigarette, délicat travail de sa main blanche et de ses ongles roses. Bien que ce spectacle n'eût rien que de charmant, M. de Malouet y trouva apparemment quelque chose qui ne lui plut pas, car son accent de bonne humeur se nuança d'une teinte assez sensible d'impatience lorsqu'il murmura:

— Allons! j'en étais sur! c'est la petite comtesse!

Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'avais reconnu dans la petite comtesse mon amazone aux plumes bleues, qui, avec ou sans plumes, paraît avoir le même tempérament. Elle me reconnut très-bien de son côté, comme tu vas le voir. Au moment où nous achevions, M. de Malouet et moi, de monter le perron, laissant les prétendants rivaux se débattre et s'élancer avec une ardeur croissante, la petite comtesse, intimidée peut-être par la présence du marquis, voulut en finir et me mit brusquement sa cigarette dans la main en me disant:

— Tenez! c'est pour vous!… Au fait, c'est vous qui sautez le mieux.

Et elle disparut sur ce beau trait, qui avait le double avantage de désobliger à la fois les vaincus et le vainqueur.

Ce fut, en ce qui me concerne, le dernier épisode remarquable de la soirée. Après le whist, je prétextai un peu de fatigue, et M. de Malouet eut l'obligeance de m'installer lui-même dans une jolie chambre tendue de perse et contiguë à la bibliothèque. J'y fus incommodé une partie de la nuit par le bruit monotone du piano et par le roulement des voitures, indices de civilisation qui me firent regretter plus amèrement que jamais ma pauvre thébaïde.

V

26 septembre.

J'ai eu la satisfaction de trouver dans la bibliothèque du marquis les documents historiques qui me manquaient. Ils proviennent effectivement de l'ancien chartrier de l'abbaye, et offrent à la famille de Malouet, un intérêt particulier. Ce fut un Guillaume Malouet, très-noble homme et chevalier, qui, au milieu du XIIe siècle, du consentement de messieurs ses fils, Hugues, Foulques, Jean et Thomas, restaura l'église et fonda l'abbaye en faveur de l'ordre des bénédictins, pour le salut de son âme et des âmes de ses pères, concédant à la congrégation, entre autres jouissances et redevances, la nue propriété des hommes de l'abbaye, la dîme de tous ses revenus, la moitié de la laine de ses troupeaux, trois charges de cire à toucher chaque année au Mont-Saint-Michel en mer, puis la rivière, les landes, les bois et le moulin, — et molendinum in eodem situ. J'ai eu du plaisir à suivre, dans le mauvais latin du temps, la description de ce paysage familier. Il n'a point changé.

La charte de fondation est de 1145. Des chartes postérieures prouvent que l'abbaye du Rozel était en possession, au XIIIe siècle, d'une sorte de patriarcat sur tous les instituts de l'ordre de saint Benoît qui existaient alors dans la province de Normandie. Il s'y tenait chaque année un chapitre général de l'ordre, présidé par l'abbé du Rozel, et où une dizaine d'autres couvents étaient représentés par leurs plus hauts dignitaires. La discipline, les travaux, le régime temporel et spirituel de tous les bénédictins de la province y étaient contrôlés et réformés avec une sévérité que les procès-verbaux de ces petits conciles attestent dans le plus noble langage. Ces scènes pleines de dignité se passaient dans cette salle capitulaire aujourd'hui honteusement profanée.

Mon abbaye était donc, dans cette grande province, la première d'un ordre illustre, dont le nom seul rappelle ce que le travail a de plus noble et de plus austère. C'est un beau titre, qui explique la magnificence de l'église, et qui doit en préserver les restes. J'ai désormais sous la main les éléments d'un travail intéressant et complet; mais je m'oublie trop souvent dans la lecture de ces anciennes chartes remplies de petits faits caractéristiques, d'incidents et de coutumes empruntés à la vie de chaque jour, et qui me transportent dans le coeur et dans la réalité même des âges écoulés: ces âges vraisemblablement ne valaient pas le nôtre, mais du moins ils en diffèrent, et nous n'en prenons d'ailleurs que ce qui nous plaît. Peut-être aussi, quand nous aimons à nous approprier par l'étude les idées, les émotions, les habitudes même des hommes qui nous ont précédés sur la terre, sentons-nous la douceur d'étendre dans le passé notre vie personnelle, que borne un si court avenir, de remuer dans notre coeur, pendant notre passage d'un jour, les sensations de plusieurs siècles.

A part les archives, cette bibliothèque est fort riche, et cela me détourne. De plus, le tourbillon mondain qui sévit dans le château ne laisse pas de porter quelques atteintes à mon indépendance. Enfin, mes excellents hôtes me reprennent souvent d'une main la liberté qu'ils me donnent de l'autre: comme la plupart des gens du monde, ils ne se font pas une idée très-nette de l'occupation suivie qui mérite le nom de travail, et une heure ou deux de lecture leur paraissent le dernier terme du labeur qu'un homme peut supporter dans sa journée.

— Soyez libre! montez à votre ermitage! travaillez à votre aise! me dit chaque matin M. de Malouet; une heure après, il est à ma porte.

— Eh bien, travaillons-nous?

— Mais oui, je commence.

— Comment! diantre! il y a plus de deux heures que vous y êtes! Vous vous tuez, mon ami. Au surplus, soyez libre!… Ah çà! ma femme est au salon… Quand vous aurez fini, vous irez lui tenir compagnie, n'est-ce pas?

— Oui, certainement.

— Mais seulement quand vous aurez fini, bien entendu!

Et il part pour la chasse ou pour une promenade au bord de la mer. Quant à moi, préoccupé de l'idée que je suis attendu, et voyant que je ne ferai plus rien qui vaille, je me décide bientôt à aller rejoindre madame de Malouet, que je trouve en grande conversation avec son curé ou avec Jacquemart (des Deux-Sèvres): elle me dérange, je la gêne, et nous nous sourions agréablement.

Voilà comment se passe en général le milieu du jour. — Le matin, je me promène à cheval avec le marquis, qui veut bien m'épargner la cohue des grands carrousels. Le soir, je joue le whist, puis je cause avec les dames, et j'essaye de me défaire à leurs pieds de ma réputation et de ma peau d'ours, car aucune originalité ne me plaît en moi, et celle-là moins qu'une autre. Il y a dans le caractère sérieux, poussé jusqu'à la raideur et jusqu'à la mauvaise grâce vis-à-vis des femmes, quelque chose de cuistre qui messied aux plus grands talents et qui ridiculise les petits. Je me retire ensuite, et je travaille assez tard dans la bibliothèque. C'est un bon moment.

La société habituelle du château se compose des hôtes du marquis, qui sont toujours nombreux dans cette saison, et de quelques personnes des environs. Ce grand train de maison a surtout pour objet de fêter la fille unique de M. de Malouet, qui vient chaque année passer l'automne dans sa famille. C'est une personne d'une beauté sculpturale, qui s'amuse avec une dignité de reine, et qui communique avec les mortels par des monosyllabes dédaigneux, prononcés d'une voix de basse profonde. Elle a épousé, il y a une douzaine d'années, un Anglais attaché au corps diplomatique, lord A…, personnage également beau et également impassible. Il adresse par intervalles à sa femme un monosyllabe anglais auquel elle répond imperturbablement par un monosyllabe français. Cependant, trois petits lords, dignes du pinceau de Lawrence, rôdent majestueusement autour de ce couple olympien, attestant entre les deux nations une secrète intelligence qui se dérobe au vulgaire.

Un couple à peine moins remarquable nous arrive chaque jour d'un château voisin. Le mari est un M. de Breuilly, ancien garde du corps et ami de coeur du marquis. C'est un vieillard fort vif, encore beau cavalier et qui porte un chapeau trop petit sur des cheveux gris coupés en brosse. Il a le travers peut-être naturel, de scander ses mots, et de parler avec une lenteur qui semble affectée. Il serait d'ailleurs fort aimable, s'il n'avait l'esprit constamment torturé par une ardente jalousie, et par un crainte non moins ardente de laisser voir sa faiblesse, qui toutefois crève les yeux de tout le monde. On s'explique mal comment, avec de pareilles dispositions et beaucoup de bon sens, il a commis la faute d'épouser à cinquante-cinq ans une femme jeune, jolie, et créole, je crois, par-dessus la marché.

— M. de Breuilly! dit le marquis, lorsqu'il me présenta au pointilleux gentilhomme, — mon meilleur ami, qui sera infailliblement le vôtre, et qui, tout aussi infailliblement, vous coupera la gorge si vous faites la cour à sa femme.

— Mon dieu! mon ami, répondit M. de Breuilly avec un ricanement des moins joyeux, et en accentuant chaque mot à sa manière, pourquoi me donner à monsieur comme l'Othello bas normand? Monsieur peut assurément,… monsieur est parfaitement libre… Il connaît d'ailleurs et il sait observer la limite des choses… Au surplus, monsieur, voici madame de Breuilly, soufrez que je la recommande moi-même à vos attentions.

Un peu surpris de ce langage, j'eus la bonhomie ou l'innocente malice de l'interpréter littéralement. Je m'assis carrément à côté de madame de Breuilly, et je me mis à lui faire ma cour, en observant la limite des choses. Cependant, M. de Breuilly nous surveillait de loin avec une mine extraordinaire; je voyais étinceler sa prunelle grise, comme une cendre incandescente; il riait aux éclats, grimaçait, piétinait, et se désossait les doigts avec des craquements sinistres. M. de Malouet vint à moi brusquement, m'offrit une carte de whist, et, me tirant à l'écart:

— Qu'est-ce qui vous prend? me dit-il.

— Moi? rien.

— Ne vous ai-je pas averti? C'est fort sérieux. Voyez Breuilly! C'est la seule faiblesse de ce galant homme; chacun la respecte ici. Faites de même, je vous en prie.

De la faiblesse de ce galant homme, il résulte que sa femme est vouée dans le monde à une quarantaine perpétuelle. Le caractère belliqueux d'un mari n'est souvent qu'un attrait de plus pour la foudre; mais on hésite à risquer sa vie sans l'apparence d'une compensation possible, et nous avons ici un homme qui vous menace tout au moins d'un éclat public, non-seulement avant moisson, comme on dit, mais même avant les semailles. Cela décourage visiblement les plus entreprenants, et il est fort rare que madame de Breuilly n'ait pas à sa droite et à sa gauche deux places vides, malgré sa grâce nonchalante, malgré ses grands yeux de créole, et en dépit de ses regards plaintifs et suppliants qui semblent toujours dire : "Mon Dieu! personne ne m'induira donc en tentation!"

Tu croirais que l'abandon où vit manifestement la pauvre femme doit être pour son mari un motif de sécurité. Point. Son ingénieuse manie sait y découvrir une cause nouvelle de perplexités.

— Mon ami, disait-il hier à M. de Malouet, tu sais que je ne suis pas plus jaloux qu'un autre; mais, sans être Orosmane, je ne prétends pas être Georges Dandin. Eh bien, une chose m'inquiète, mon ami: as-tu remarqué qu'en apparence personne ne fait la cour à ma femme?

— Parbleu! si c'est là ce qui te préoccupe…

— Sans doute: tu m'avoueras que cela n'est pas naturel. Ma femme est jolie. Pourquoi ne lui fait-on pas la cour comme à une autre? Il y a quelque chose là-dessous.

Heureusement, et au grand avantage de la question sociale, toutes les jeunes femmes qui séjournent et se succèdent au château ne sont point gardées par des dragons de cette taille. Quelques-unes mêmes, et parmi elles deux ou trois Parisiennes en vacances, affichent une liberté d'allures, un amour du plaisir et une exagération d'élégance qui dépassent les bornes de la discrétion. Tu sais que je n'apprécie pas beaucoup cette manière d'être qui répond mal à l'idée que je me fais des devoirs d'une femme, et même d'une femme du monde; mais je me range sans hésiter du parti de ces évaporées; leur conduite me paraît même l'idéal de la splendeur du vrai, quand j'entends ici, le soir, certaines pieuses matrones distiller contre elles, dans des commérages de portières, le venin de la plus basse envie qui puisse gonfler un coeur départemental. Au surplus, il n'est pas toujours nécessaire de quitter Paris pour avoir le vilain spectacle de ces provinciales déchaînées contre ce qu'elle appellent le vice, c'est à savoir la jeunesse, l'élégance, la distinction, le charme, en un mot tout ce que les bonnes dames n'ont plus ou n'ont jamais eu.

Toutefois, quelque dégoût que les chastes mégères m'inspirent pour la vertu qu'elles prétendent soutenir (ô vertu! que de crimes on commet en ton nom!), je suis forcé, à mon vif regret, de m'accorder avec elles sur un point, et de convenir qu'une de leurs victimes au moins donne une apparence de justice à leur réprobation et à leurs calomnies. L'ange même de la bienveillance se voilerait la face devant ce modèle achevé de dissipation, de turbulence, de futilité, et finalement d'extravagance mondaine, qui s'appelle de son nom la comtesse de Palme, et de son surnom — la petite comtesse: surnom assez impropre d'ailleurs, car la dame n'est point petite, mais simplement mince et élancée. Madame de Palme a vingt-cinq ans: elle est veuve; elle demeure l'hiver à Paris chez une soeur, et l'été dans un manoir de Normandie, chez sa tante, madame de Pontbrian. Permets que je me défasse d'abord de la tante.

Cette tante, qui est d'une très-ancienne noblesse, se distingue à première vue par un double mérite, par la ferveur de ses opinions héréditaires et par une dévotion stricte. Ce sont deux titres de recommandation que j'admets pleinement pour mon compte. Tout principe ferme et tout sentiment sincère commandent en ce temps-ci un respect particulier. Malheureusement, madame de Pontbrian me paraît être du nombre de ces grandes dévotes qui sont de fort petites chrétiennes. Elle est de celles qui, réduisant à quelques menues observances, dont elles sont ridiculement fières, tous les devoirs de leur foi religieuse ou politique, prêtent à l'une et à l'autre une mine revêche et haïssable, dont l'effet n'est pas précisément d'attirer des prosélytes. Les pratiques, en toute chose, suffisent à sa conscience: du reste, aucune trace de charité, de bonté, aucune trace surtout d'humilité. Sa généalogie, son assiduité aux églises, et ses pèlerinages annuels auprès d'un illustre exilé (qui probablement se passerait fort de voir ce visage) inspirent à cette fée une si haute idée d'elle-même et un si profond mépris pour son prochain, qu'elle en est véritablement insociable. Elle demeure sans cesse absorbée, avec une physionomie de relique, dans le culte de latrie qu'elle croit se devoir à elle-même. Elle ne daigne parler qu'à Dieu, et il faut que Dieu soit vraiment le bon Dieu s'il l'écoute.

Sous le patronage nominal de cette duègne mystique, la petite comtesse jouit d'une indépendance absolue dont elle use à outrance. Après avoir passé l'hiver à Paris, où elle crève régulièrement deux chevaux et un cocher par mois pour se donner le plaisir de faire un tour de valse chaque soir dans une demi-douzaine de bals différents, madame de Palme sent le besoin de goûter la paix des champs. Elle arrive chez sa tante, elle saute sur un cheval et part au galop. Peu lui importe où elle va, pourvu qu'elle aille. Le plus souvent, elle vient au château de Malouet, où l'excellente maîtresse du logis lui témoigne une prédilection que je ne m'explique pas. Familière avec les hommes, impertinente avec les femmes, la petite comtesse offre une large prise aux hommages les plus indiscrets des uns, à la haine jalouse des autres. Indifférente aux outrages de l'opinion, elle semble respirer volontiers l'encens le plus grossier de la galanterie; mais ce qu'il lui faut avant tout, c'est le bruit, le mouvement, le tourbillon, le plaisir mondain poussé jusqu'à sa fougue la plus extrême et la plus étourdissante; ce qu'il lui faut chaque matin, chaque soir et chaque nuit, c'est une chasse à toute volée qu'elle dirige avec frénésie, un lansquenet d'enfer où elle fasse sauter la banque, un cotillon échevelé qu'elle mène jusqu'à l'aurore. Un seul temps d'arrêt, une minute de repos, de recueillement, de réflexion, — dont elle est d'ailleurs incapable, — la tuerait. Jamais existence ne fut à la fois plus remplie et plus vide, jamais activité plus incessante et plus stérile.

C'est ainsi qu'elle traverse la vie à la hâte et sans débrider, gracieuse, insouciante, affairée et ignorante comme son cheval. Quand elle touchera le poteau fatal, cette femme tombera du néant de son agitation dans le néant du repos éternel, sans que jamais l'ombre d'une idée sérieuse, la notion la plus faible du devoir, le nuage le plus léger d'une pensée digne d'un être humain, aient effleuré, même en rêve, le cerveau étroit que recouvre son front pur, souriant et stupide. On pourrait dire que la mort, à quelque âge qu'elle doive la surprendre, trouvera la petite comtesse telle qu'elle sortit du berceau, s'il était permis de penser qu'elle en a retenu l'innocence comme elle en a gardé la profonde puérilité.

Cette folle a-t-elle une âme? — Le mot de néant m'est échappé. C'est qu'en vérité il m'est difficile de concevoir ce qui pourrait survivre à ce corps une fois qu'il aura perdu la fièvre vaine et le souffle frivole qui semblent seuls l'animer.

Je connais trop le misérable train du monde pour prendre à la lettre les accusations d'immoralité dont madame de Palme est ici l'objet de la part des sorcières, et de la part aussi de quelques rivales qui ont la bonté de porter envie à son mérite. Ce n'est pas à ce point de vue, tu le comprends, que je la traite avec cette rigueur. Les hommes, lorsqu'ils se montrent impitoyables pour certaines fautes, oublient trop qu'ils ont tous plus ou moins passé une partie de leur vie à les provoquer pour leur compte. Mais il y a dans le type féminin que je viens de t'esquisser quelques chose de plus choquant pour moi que l'immoralité même, qui, du reste, en est difficilement séparable. Aussi, malgré mon désir de ne me singulariser en rien, n'ai-je pu prendre sur moi de me joindre au cortège d'admirateurs que madame de Palme traîne après son char. Je ne sais si

Le tyran dans sa cour remarqua mon absence;

je serais tenté de le croire quelquefois aux regards d'étonnement et de dédain dont on me foudroie en passant; mais il est plus simple d'attribuer ces symptômes hostiles à l'antipathie naturelle qui sépare deux créatures aussi dissemblables que nous le sommes. Je la regarde parfois de mon côté avec la surprise ébahie que doit éveiller chez tout être pensant la monstruosité d'un tel phénomène psychologique. De toute façon, nous sommes quittes.

Je devrais plutôt dire: nous étions quittes, car nous ne le sommes véritablement plus depuis une petite aventure assez cruelle qui m'est arrivée hier soir, et qui me constitue, dans mon compte courant avec madame de Palme, une avance considérable, qu'elle aura de la peine à regagner. — Je t'ai dit que madame de Malouet, par je ne sais quel raffinement de charité chrétienne, témoignait une vraie prédilection à la petite comtesse. Je causais hier soir avec la marquise dans un coin du salon: je pris la liberté de lui dire en riant que cette prédilection, venant d'une femme comme elle, était d'un mauvais exemple, que je n'avais jamais bien compris, pour moi, ce passage de l'Evangile où le retour d'un seul pécheur est célébré par-dessus le mérite assidu d'un millier de justes, et que cela m'avait toujours paru très-décourageant pour les justes.

— D'abord, me dit madame de Malouet, les justes ne se découragent point: ensuite, il n'y en a pas. — Croyez-vous en être un, vous, par hasard?

— Pour cela, non: je sais parfaitement le contraire.

— Eh bien, où prenez-vous le droit de juger si sévèrement votre prochain?

— Je ne reconnais pas madame de Palme pour mon prochain.

— C'est commode. Madame de Palme, monsieur, a été mal élevée, mal mariée et toujours gâtée; mais, croyez-moi, c'est un vrai diamant dans sa gangue.

— Je ne vois que la gangue.

— Et soyez sûr qu'il ne lui faut qu'un bon ouvrier, j'entends un bon mari, qui sache le tailler et le polir.

— Permettez-moi de plaindre ce futur lapidaire.

Madame de Malouet agita son pied sur le tapis et laissa voir quelques autres signes d'impatience, que je ne sus d'abord comment interpréter, car elle n'a jamais d'humeur; mais soudain une pensée, que je crus lumineuse, me traversa l'esprit: je ne doutai pas que je n'eusse enfin découvert le côté faible et l'unique défaut de cette charmante vieille femme. Elle était possédée de la manie de faire des mariages, et, dans son désir chrétien d'arracher la petite comtesse à l'abîme de perdition, elle méditait secrètement de m'y précipiter avec elle, quoique indigne. Pénétré de cette conviction modeste, je me tins sur une défensive qui me semble, à l'heure qu'il est, d'un beau ridicule.

— Mon Dieu! dit madame de Malouet, parce que vous doutez de sa littérature!…

— Je ne doute pas de sa littérature, dis-je: je doute qu'elle sache lire.

— Mais enfin, sérieusement, que lui reprochez-vous, voyons? reprit madame de Malouet d'une voix singulièrement émue.

Je voulus démolir d'un seul coup le rêve matrimonial dont je supposais que se berçait la marquise.

— Je lui reproche, répondis-je, de donner au monde le spectacle, souverainement irritant même pour un profane comme moi, de la nullité triomphante et du vice superbe. Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai, et je n'ai point le droit de juger, mais il y a en moi, comme dans tout public de théâtre, un fond de raison et de moralité qui se soulève en face des personnages complétement dénués de bon sens ou de vertu et qui ne veut pas qu'ils triomphent.

L'agitation de la vieille dame redoubla.

— Pensez-vous que je la recevrais, si elle méritait toutes les pierres que la calomnie lui jette?

— Je pense qu'il vous est impossible de croire au mal.

— Bah! je vous assure que vous ne faites pas ici preuve de pénétration. Ces histoires d'amour qu'on lui prête, ça lui ressemble si peu! C'est une enfant qui ne sait pas seulement ce que c'est que d'aimer!

— J'en suis persuadé, madame. Sa coquetterie banale en est une preuve suffisante. Je suis même prêt à jurer que les entraînements de l'imagination ou de la passion sont complétement étrangers à ses erreurs, qui de la sorte demeurent sans excuse.

— Oh! mon Dieu! s'écria madame de Malouet en joignant les mains, taisez-vous donc! c'est une pauvre enfant abandonnée! Je la connais mieux que vous… Je vous atteste que, sous son apparence beaucoup trop légère, j'en conviens, elle a dans le fond autant de coeur que d'esprit.

— C'est précisément ce que je pense, madame; autant de l'un que de l'autre.

— Ah! c'est vraiment insupportable! murmura madame de Malouet en laissant retomber ses bras comme désespérée.

Au même instant, je vis s'agiter violemment le rideau qui couvrait à demi la porte près de laquelle nous étions assis, et la petite comtesse, quittant la cachette où l'avait confinée l'exigence de je ne sais quel jeu, se montra un moment à nos yeux dans la baie de la porte, et alla rejoindre le groupe des joueurs qui se tenait dans un petit salon voisin. Je regardai madame de Malouet:

— Comment! elle était là?

— Parfaitement. Elle nous entendait, et, de plus, elle nous voyait. J'ai eu beau multiplier les signes, vous étiez parti!

Je demeurai un peu confus. Je regrettais la dureté de mes paroles, car, en attaquant si violemment cette jeune femme, j'avais cédé à l'entraînement de la controverse plutôt qu'à un sentiment d'animadversion sérieuse. Au fond, elle m'est indifférente, mais c'est un peu trop de l'entendre vanter.

— Et maintenant, que dois-je faire? dis-je à madame de
Malouet.

Elle réfléchit un moment, et me répondit, en haussant légèrement les épaules:

— Ma foi, rien: c'est ce qu'il y a de mieux.

Le moindre souffle fait déborder une coupe pleine: c'est ainsi que le petit désagrément de cette scène semble avoir exagéré le sentiment d'ennui qui ne me quitte guère depuis mon arrivée dans ce lieu de plaisance. Cette gaieté continue, ce mouvement convulsif, ces courses, ces danses, ces dîners, cette allégresse sans trêve et cet éternel bruit de fête m'importunent jusqu'au dégoût. Je regrette amèrement le temps que j'ai perdu à des lectures et à des recherches qui ne concernent en rien ma mission officielle, et n'en ont guère avancé le terme; je regrette les engagements que les aimables instances de mes hôtes ont arrachés à ma faiblesse; je regrette ma vallée de Tempé; par-dessus tout, Paul, je te regrette. Il y a certainement dans ce petit centre social assez d'esprits distingués et bienveillants pour former les éléments des relations les plus agréables et même les plus élevées; mais ces éléments se trouvent noyés dans la cohue mondaine et vulgaire. On ne les en dégage qu'avec peine, avec gêne, et jamais sans mélange. M. et madame de Malouet, M. de Breuilly même, quand sa jalousie insensée ne le prive pas de l'usage de ses facultés, sont certainement des intelligences et des coeurs d'élite; mais la seule différence des années ouvre des abîmes entre nous. Quant aux jeunes gens et aux hommes de mon âge que je rencontre ici, ils marchent tous d'un pas plus ou moins alerte dans le chemin de madame de Palme. Il suffit que je ne les y suive pas pour qu'ils me témoignent une sorte de froideur voisine de l'antipathie. Ma fierté n'essaye pas de rompre cette glace, bien que deux ou trois parmi eux me semblent bien doués, et révèlent des instincts supérieurs à la vie qu'ils ont adoptée.

Il est une question que je me pose quelquefois à ce sujet: valons-nous mieux, toi et moi, jeune Paul, que cette foule de joyeux compagnons et d'aimables viveurs, ou bien en différons-nous simplement? Comme nous, ils ont de l'honnêteté et de l'honneur; comme nous, ils n'ont ni vertu ni religion proprement dites. Jusque-là, nous sommes égaux. Nos goûts seuls et nos plaisirs ne se ressemblent pas: toutes leurs préoccupations appartiennent aux légers propos du monde, aux soins de la galanterie et à l'activité matérielle; les nôtres se donnent avec une prédilection presque exclusive à l'exercice de la pensée, aux talents de l'esprit, aux oeuvres bonnes ou mauvaises de l'intelligence. Au point de vue de la vérité humaine et suivant l'estime commune, il n'est guère douteux que la différence ne soit ici à notre avantage; mais, dans un ordre plus élevé, dans l'ordre moral, et, pour ainsi dire, devant Dieu, cette supériorité se soutient-elle? Ne faisons-nous, comme eux, que céder à un penchant qui nous entraîne d'un côté plutôt que d'un autre, ou obéissons-nous à un grand devoir? Quel est aux yeux de Dieu le mérite de la vie intellectuelle? Il me semble quelquefois que nous professons pour la pensée une sorte de culte païen dont il ne tient nul compte, et qui peut-être même l'offense. Plus souvent je crois qu'il veut qu'on use de la pensée, dût-on même la tourner contre lui, et qu'il agrée comme des hommages tous les frémissements de ce noble instrument de joie et de torture qu'il a mis en nous.

La tristesse n'est-elle pas, aux époques de doute et de trouble, une sorte de piété? J'aime à l'espérer. Nous ressemblons un peu, toi et moi, à ces pauvres sphinx rêveurs qui demandent vainement, depuis tant de siècles, aux thébaïdes du désert le mot de l'éternelle énigme. Serait-ce une folie plus grande et plus coupable que l'insouciance heureuse de la petite comtesse! Nous verrons bien. En attendant, garde, pour l'amour de moi, ce fond de mélancolie sur lequel tu brodes ta douce gaieté; car, Dieu merci, tu n'es pas un pédant: tu sais vivre, tu sais rire, et même aux éclats; mais ton âme est triste jusqu'à la mort, et c'est pourquoi j'aime jusqu'à la mort ton âme fraternelle.

VI

1er octobre.

Paul, il se passe quelque chose ici qui ne me plaît pas. Je voudrais avoir ton avis: envoie-le-moi le plus tôt possible.

Jeudi matin, après avoir terminé ma lettre, je descendis pour la remettre au courrier, qui part de bonne heure; puis, comme il ne restait que quelques minutes avant le déjeuner, j'entrai dans le salon, qui était encore désert. Je feuilletais tranquillement une Revue au coin du feu, quand la porte s'ouvrir brusquement: j'entendis le craquement et les froissements d'une robe de soie trop large pour franchir aisément une ouverture d'un mètre, et je vis paraître la petite comtesse: elle avait passé la nuit au château? — Si tu te rappelles le fâcheux dialogue où je m'étais empêtré dans la soirée de la veille, et que madame de Palme avait surpris d'un bout à l'autre, tu comprendras sans peine que cette dame fût la dernière personne du monde avec laquelle il pouvait m'être agréable de me trouver en tête-à-tête ce matin-là.

Je me levai, et je lui adressai une profonde révérence: elle y répondit par une inclination qui, bien que légère, était encore plus que je ne méritais de sa part. Les premiers pas qu'elle fit dans le salon, après m'avoir aperçu, étaient marqués d'une sorte d'hésitation et pour ainsi dire de flottement: c'était l'allure d'une perdrix légèrement touchée dans l'aile et un peu étourdie du coup. Irait-elle au piano, à la fenêtre, à droite, à gauche ou en face? — Il était clair qu'elle l'ignorait elle-même; mais l'indécision n'est point le défaut de ce caractère: elle eut vite pris son parti, et, traversant l'immense salon d'une marche très-ferme, elle se dirigea vers la cheminée, c'est-à-dire vers mon domaine particulier.

Debout devant mon fauteuil et ma Revue à la main, j'attendais l'événement avec une gravité apparente qui cachait mal, je le crains, une assez forte angoisse intérieure. J'avais lieu, en effet, d'appréhender une explication et une scène. En toute circonstance de ce genre, les sentiments naturels à notre coeur et le raffinement qu'y ajoutent l'éducation et l'usage du monde, la liberté absolue de l'attaque et les bornes étroites de la défense permise, donnent aux femmes une supériorité écrasante sur tout homme qui n'est pas un mal-appris ou un amant. Dans la crise spéciale qui me menaçait, la vive conscience de mes torts, le souvenir de la forme presque injurieuse sous laquelle mon offense s'était produite, achevaient de m'interdire toute pensée de résistance; je me voyais livré pieds et poings liés à la vindicte effrayante d'une femme jeune, impérieuse et courroucée. Mon attitude était donc fort pauvre.

Madame de Palme s'arrêta à deux pas de moi, étala sa main droite sur le marbre de la cheminée, et allongea vers la flamme du foyer la pantoufle mordorée qui emprisonnait son pied gauche. Ayant accompli cette installation préalable, elle se tourna vers moi, et, sans m'adresser un seul mot, elle parut jouir de ma contenance, qui, je te le répète, ne valait rien. Je résolus de me rasseoir et de reprendre ma lecture; mais, auparavant, et en guise de transition, je crus devoir dire poliment:

— Vous ne voulez pas cette Revue, madame?

— Merci, monsieur, je ne sais pas lire.

Telle fut la réponse qui me fut aussitôt décochée d'une voix brève. Je fis de la tête et de la main un geste courtois, par lequel je semblais compatir doucement à l'infirmité qui m'était révélée; après quoi, je m'assis. J'étais plus tranquille. J'avais reçu le feu de mon adversaire. L'honneur me paraissait satisfait.

Néanmoins, au bout de quelques minutes de silence, je recommençai à sentir l'embarras de ma situation; j'essayais vainement de m'absorber dans ma lecture; je voyais une foule de petites pantoufles mordorées miroiter sur le papier. Une scène ouverte m'eût décidément semblé préférable à ce voisinage incommode et persistant, à la muette hostilité que trahissaient à mon regard furtif le pied agité de madame de Palme, le cliquetis de ses bagues sur la tablette de marbre et la mobilité palpitante de sa narine. Je poussai donc malgré moi un soupir de soulagement quand la porte, s'ouvrant tout à coup, introduisit sur le théâtre un nouveau personnage que je pouvais considérer comme un allié. C'était une dame, amie d'enfance de lady A…, et qui se nomme madame Durmaître. Elle est veuve et infiniment belle; elle se distingue par un degré de folie moindre au milieu des folles mondaines. A ce titre, et aussi bien en raison de ses charmes supérieurs, elle a conquis dès longtemps l'inimitié de madame de Palme, qui, par allusion aux toilettes sombres de sa rivale, au caractère languissant de sa beauté et à sa conversation un peu élégiaque, se plaît à l'appeler, entre jeunes gens, la veuve du Malabar. Madame Durmaître manque positivement d'esprit; elle a de l'intelligence, un peu de littérature et beaucoup de rêverie. Elle se pique d'un certain art de conversation. Me voyant dépourvu moi-même de tout autre talent de société, elle s'est mis dans la tête que je devais avoir celui-là, et a entrepris de s'en assurer. Il s'en est suivi entre nous un commerce assez assidu et presque cordial; car, si je n'ai pu répondre à toutes ses espérances, j'écoute du moins avec une attention religieuse le petit pathos mélancolique dont elle est coutumière. J'ai l'air de le comprendre, et elle m'en sait gré. La vérité est que je ne me lasse point d'entendre sa voix, qui est une musique, de regarder ses traits, qui sont d'une exquise pureté, et d'admirer ses grands yeux noirs, qu'un rideau de cils épais enveloppe d'une ombre mystique. Quoi qu'il en soit, ne t'inquiète pas: j'ai décidé que la saison d'être aimé, et d'aimer par conséquent, était passée pour moi; or, l'amour est une maladie qu'on n'a point quand on s'attache sincèrement à en réprimer les premières convulsions.

Madame de Palme s'était retournée au bruit de la porte: quand elle reconnut madame Durmaître, un éclair féroce jaillit de son oeil bleu; le hasard lui envoyait une proie. Elle laissa la belle veuve faire quelques pas vers nous avec la lenteur traînante et douloureuse qui caractérise son allure, et, partant d'un éclat de rire:

— Brava! dit-elle avec emphase: la marche du supplice! la victime traînée à l'autel! Iphigénie… ou plutôt Hermione…

Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie!

Qui est-ce donc qui a fait ce vers-là?… Je suis si ignorante!… Ah! c'est votre ami M. de Lamartine, je crois! Il pensait à vous, ma chère!

— Ah! vous citez des vers maintenant, chère madame? dit madame
Durmaître, qui n'a point la réplique.

— Pourquoi pas, chère madame? En avez-vous le monopole? "Pleurante après son char…" J'ai entendu dire cela à Rachel… Au fait, ça n'est pas de Lamartine, c'est de Boileau… Je vous dirai, ma petite Nathalie, que j'ai l'intention de vous demander des leçons de conversation sérieuse et vertueuse… C'est si amusant! et, pour commencer, voyons, lequel préférez-vous, de Lamartine ou de Boileau?

— Mais, Bathilde, il n'y a aucun rapport, répondit madame Durmaître avec assez de bon sens et avec beaucoup trop de bonne foi.

— Ah! reprit madame de Palme.

Et, me montrant du doigt tout à coup:

— Vous préférez peut-être monsieur, qui fait aussi des vers?

— Non, madame, dis-je, c'est une erreur; je n'en fais pas.

— Ah! je croyais. Pardon!

Madame Durmaître, qui doit sans doute à la conscience de sa beauté souveraine son inaltérable sérénité d'âme, s'était contentée de sourire avec une nonchalance dédaigneuse. Elle se laissa tomber dans le fauteuil que je lui abandonnais.

— Quel temps triste! me dit-elle; vraiment, ce ciel d'automne pèse sur l'âme! Je regardais tout à l'heure par la fenêtre: tous les arbres ressemblent à des cyprès, et toute la campagne à un cimetière. On dirait que…

— Non, ah! non,… je vous en prie, Nathalie, interrompit madame de Palme, arrêtez-vous là. C'est assez folâtrer à jeun. Vous vous ferez mal.

— Ah çà! ma chère Bathilde, il faut décidément que vous ayez passé une fort mauvaise nuit, dit la belle veuve .

— Moi, ma chère amie? ah! ne dites donc pas ça! J'ai fait des rêves célestes,… j'ai eu des extases… des extases, vous savez?… Mon âme s'est entretenue avec des âmes… pareilles à votre âme… Des anges m'ont souri à travers des cyprès,… et coetera pantoufles!

Madame Durmaître rougit légèrement, haussa les épaules et prit la Revue que j'avais posée sur la cheminée.

— A propos, Nathalie, reprit madame de Palme, savez-vous qui nous aurons aujourd'hui à dîner, en fait d'hommes?

L'excellente Nathalie nomma M. de Breuilly, deux ou trois autres personnages mariés et le curé de la commune.

— Alors, je vais partir après le déjeuner, dit la petite comtesse en me regardant.

— C'est fort gracieux pour nous, murmura madame Durmaître.

— Vous savez, répliqua l'autre avec un aplomb imperturbable, que je n'aime que la société des hommes, et il y a trois classes d'individus que je considère comme n'appartenant pas à ce sexe, ni à aucun autre: ce sont les hommes mariés, les prêtres et les savants. En terminant cette sentence, madame de Palme m'adressa un nouveau regard dont je n'avais, d'ailleurs, nul besoin pour comprendre qu'elle me faisait figurer dans sa classification des espèces neutres: ce ne pouvait être que parmi les individus de la troisième catégorie, bien que je n'y aie aucun droit; mais on est savant à peu de frais pour ces dames.

Cependant, le son d'une cloche retentit presque aussitôt dans la cour du château, et elle reprit:

— Ah! voilà le déjeuner, Dieu merci, car j'ai une faim diabolique, n'en déplaise aux purs esprits et aux âmes en peine.

Elle fit alors une glissade jusqu'à l'autre extrémité du salon et alla sauter au cou du marquis de Malouet, qui entrait suivi de ses hôtes. Pour moi, je m'empressai d'offrir mon bras à madame Durmaître et de lui faire oublier, à force de politesses, l'orage que venait d'attirer sur elle l'ombre de sympathie qu'elle me témoigne.

Ainsi que tu as pu le remarquer, la petite comtesse avait fait preuve dans le cours de cette scène, comme toujours, d'une liberté de langage sans mesure et sans goût; mais elle y avait déployé plus de ressources d'esprit que je ne lui en supposais, et, quoiqu'elle les eût dirigées contre moi, je ne pus me défendre de lui en savoir gré, — tant je hais les bêtes, que j'ai toujours trouvées en ce monde plus malfaisantes que les méchants. D'ailleurs pour être juste, les représailles dont je venais d'être l'objet, à part la circonstance qu'elles avaient frappé les trois quarts du temps sur une tête innocente, me semblaient d'assez bonne guerre: elles ne partaient point d'un fond mauvais; elles avaient une tournure d'espièglerie plutôt que ce caractère de sérieuse méchanceté auquel se monte si aisément une haine de femme, et pour de moindres provocations que celles dont la petite comtesse avait eu à se plaindre. En résumé, j'avais souri intérieurement plus d'une fois pendant cette escarmouche, et l'impression qu'elle me laissait sur le compte de mon ennemie était plutôt atténuante qu'aggravante. A l'éloignement et au dédain, que m'inspirait la mondaine extravagante, se mêlait désormais une nuance de douce pitié pour l'enfant mal élevée et pour la femme mal dirigée.

Les femmes sont habiles à saisir les nuances, et celle-ci n'échappa point à madame de Palme. Elle eut vaguement conscience de mon léger retour d'opinion vers elle; elle ne tarda pas même à s'en exagérer la portée et à prétendre en abuser. Pendant deux jours, elle me harcela de traits piquants que je supportai avec bonhomie, et auxquels je répondis même par quelques attentions, car j'avais encore sur le coeur les rudes expressions de mon dialogue avec madame de Malouet, et je ne croyais pas les avoir suffisamment expiées par le faible martyre que j'avais subi, le lendemain, en commun avec la belle veuve du Malabar.

Il n'en fallut pas davantage pour que madame Bathilde de Palme s'imaginât qu'elle pouvait me traiter en pays conquis et joindre Ulysse à ses compagnons. Avant-hier, dans la journée, elle avait essayé à plusieurs reprises la mesure de son pouvoir naissant sur mon coeur et sur ma volonté, en me demandant deux ou trois petits offices de cavalier servant, offices dont chacun ici ambitionne l'honneur avec émulation, et dont je m'acquittai pour ma part avec politesse, mais avec une froideur évidente. Ces jolis actes de servage ont quelquefois du charme, et surtout quand ils ne sont pas imposés; mais tous les âges et tous les caractères ne sont point faits pour s'y plier avec la même bonne grâce. Les esprits graves et les naturels un peu raides, sans jamais se refuser d'une façon maussade à ce que peut exiger en ce genre le simple savoir-vivre, doivent s'en tenir au nécessaire et ne pas rechercher des fonctions que la jeunesse et une certaine souplesse élégante sauvent seules du ridicule.

Cependant, malgré l'extrême réserve avec laquelle je l'étais prêté, tout le jour, à ces épreuves, madame de Palme crut à son entier succès; elle jugea étourdiment qu'il ne lui restait plus qu'à river ma chaîne et à me joindre à son triomphe, faible supplément de gloire assurément, mais qui enfin avait à ses yeux le mérite de lui avoir été contesté. Dans la soirée, comme je quittais la table de whist, elle s'avança vers moi délibérément et me pria de lui faire l'honneur de figurer avec elle dans la danse de caractère qu'on nomme cotillon. Je m'excusai, en riant, sur ma complète inexpérience; elle insista, me déclarant que j'avais évidemment des dispositions pour la danse, et me rappelant l'agilité dont j'avais donné des preuves dans la forêt. Enfin, pour terminer le débat, elle m'entraîna familièrement par le bras, en ajoutant qu'elle n'avait pas l'habitude de se voir refusée.

— Ni moi, madame, dis-je, celle de me donner en spectacle.

— Quoi! pas même pour me plaire?

— Pas même pour cela, madame, et quand même ce serait l'unique moyen d'y réussir.

Je la saluai en souriant sur ces mots, que j'avais accentués d'une manière si positive, qu'elle n'insista plus. Elle quitta mon bras brusquement et alla rejoindre un groupe de danseurs qui nous observait de loin avec un intérêt manifeste. Elle y fut accueillie par des chuchotements et des sourires, auxquels elle répondit par quelques phrases rapides, dont je n'entendis que le mot revanche. Je n'y fis pas autrement attention pour l'instant, et mon âme alla s'entretenir dans les nuages avec l'âme de madame Durmaître.

Le lendemain, une grande chasse devait avoir lieu dans la forêt. Je m'étais arrangé pour n'y point prendre part, voulant profiter d'une journée entière de solitude pour pousser mon malheureux travail. Vers midi, les chasseurs se réunirent dans la cour du château, qui retentit pendant un quart d'heure du son éclatant des trompes, du piétinement des chevaux et des aboiements de la meute. Puis cette mêlée tumultueuse s'engouffra dans l'avenue; le bruit s'éteignit peu à peu, et je demeurai maître de moi et de mon esprit, dans un silence d'autant plus doux qu'il est singulièrement rare sous ce méridien.

Je jouissais, depuis quelques minutes, de mon isolement, et je feuilletais, en souriant à mon bonheur, les pages in-folio de la Neustria pia, quand je crus entendre un cheval galoper dans l'avenue, et bientôt après sur le pavé de la cour.

— Quelque chasseur en retard! me dis-je à part moi.

En prenant ma plume, je commençai à extraire de l'énorme volume le passage relatif aux chapitres généraux des bénédictins; mais une nouvelle et plus grave interruption vint m'affliger: on frappait à la porte de la bibliothèque. Je secouai la tête avec humeur, et je dis: "Entrez!" du ton dont j'aurais pu dire: "Sortez!" On entra. J'avais vu, peu d'instant auparavant, madame de Palme prendre son vol, avec ses plumes, en tête de la cavalcade, et je ne fus pas médiocrement surpris de la retrouver à deux pas de moi, dès que la porte se fut ouverte. — Elle avait la tête nue et les cheveux attifés en arrière d'une façon bizarre: elle tenait d'une main sa cravache et relevait de l'autre la queue traînante de ses longues jupes d'amazone. L'animation de la course qu'elle venait de faire semblait encore exagérer l'expression d'audace qui est habituelle à son regard et à ses traits. Et portant sa voix était moins assurée qu'à l'ordinaire, lorsqu'elle me dit, à peine entrée:

— Ah! pardon!… est-ce que madame de Malouet n'est pas ici?

Je m'étais levé de toute ma grandeur.

— Non, madame, elle n'est pas ici.

— Ah! pardon!… Vous ne savez pas où elle est?

— Non, madame, mais je vais m'en informer, si vous le désirez.

— Merci, merci… Je vais la trouver… C'est qu'il m'est arrivé un accident…

— Vraiment, madame?

— Oh! fort peu de chose,… une branche a déchiré le bourdalou de mon chapeau, et mes plumes sont tombées…

— Vos plumes bleues, madame?

— Oui,… mes plumes bleues… Enfin, je suis revenue au château pour faire recoudre mon bourdalou… Vous êtes bien là pour travailler?

— Parfaitement, madame, on ne peut mieux.

— Etes-vous très-occupé dans ce moment-ci?

— Mais oui, madame, assez occupé.

— Ah! tant pis!

— Pourquoi donc?

— Parce que… j'avais envie,… l'idée m'était venue de vous demander de m'accompagner à la forêt… Ces messieurs seront presque arrivés quand je repartirai,… et je ne puis guère m'en aller seule,… si loin…

En gazouillant du bout des lèvres cette explication un peu embrouillée, la petite comtesse avait un air à la fois sournois et troublé qui fortifia beaucoup le sentiment de défiance que la gaucherie de son entrée avait fait naître dans mon esprit.

— Madame, lui dis-je, vous me désespérez: je regretterai toute ma vie d'avoir laissé échapper l'occasion charmante que vous daignez m'offrir, mais il faut que le courrier de demain emporte ce travail, que le ministre attend avec une extrême impatience.

— Vous avez peur de perdre votre place?

— Je n'en ai pas, madame; ainsi…

— Eh bien, laissez attendre le ministre pour moi; ça me flattera.

— C'est impossible, madame.

Elle prit un ton fort sec: