UN AVENTURIER AU XVIIIe SIÈCLE
LE CHEVALIER D’ÉON
(1728-1810)
Les auteurs et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.
Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en juin 1904.
PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE, — 5673
UN AVENTURIER AU XVIIIe SIÈCLE
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LE
CHEVALIER D’ÉON
(1728-1810)
D’APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS
PAR
Octave HOMBERG et Fernand JOUSSELIN
Avec deux portraits et un fac-similé
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE — 6e
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1904
Tous droits réservés
PRÉFACE
En retraçant l’aventureuse carrière du chevalier d’Éon, notre dessein n’a pas été d’apporter une solution nouvelle aux énigmes qui ont valu à ce personnage la part la plus large, sinon la meilleure, de sa célébrité. En dépit de la curiosité qui s’y attarde, ces énigmes ont été résolues déjà et, semble-t-il, de façon définitive. D’Éon était réellement un homme. L’enchaînement même de ses aventures le conduisit, après une brillante carrière de soldat et de diplomate, à une métamorphose que son apparence gracile et son étonnante ingéniosité firent accepter—avec une facilité qui reste le véritable mystère de toute cette histoire—par le roi et les ministres, en même temps que par les compagnons de sa jeunesse. Devenu ainsi, par sa propre volonté, l’héroïne de son siècle, d’Éon se trouva prisonnier d’un rôle qu’il joua jusqu’à sa mort avec une stupéfiante perfection.
II
Une existence aussi mouvementée, aussi fertile en incidents de toutes sortes, devait séduire les écrivains et elle offrait, semblait-il, assez de pittoresque pour qu’on ne fût pas tenté d’y rien ajouter. Cependant le premier historiographe de d’Éon, Gaillardet, bien qu’il ait eu entre les mains les documents originaux les plus importants, se montra dédaigneux d’une vérité historique qui cependant était autrement riche et intéressante que ne pouvait le devenir la fiction la mieux imaginée. De sa collaboration avec l’auteur des Trois Mousquetaires il avait sans doute retenu un profond mépris pour les méthodes timides dont usent aujourd’hui les historiens. Il publia en 1836 un ouvrage où il faisait un véritable roman sentimental d’une vie où le sentiment n’avait eu aucune place. Ce ne fut que plusieurs années ensuite, pour confondre un plagiaire, qu’il se décida à donner de son ouvrage une édition plus conforme à la vérité historique, mais où subsistent de nombreuses erreurs et de plus nombreuses lacunes[1].
Le piquant et solide ouvrage du duc de Broglie sur le Secret du roi a mis en lumière, en même III temps que le mécanisme compliqué de la diplomatie secrète, tout un côté de la vie de d’Éon, qui fut certainement un des plus intrépides et des plus ingénieux agents du Secret[2]. Les escrimeurs ont tenu à conserver le souvenir de celui qui fut, en leur art, un amateur égal aux maîtres les plus réputés de l’époque[3]. Des érudits ont étudié divers épisodes d’une carrière qui s’est déroulée, à travers maintes métamorphoses, sur les théâtres les plus variés. Enfin, c’est en Angleterre, sa seconde patrie, que d’Éon a trouvé le plus minutieux et le mieux informé de ses biographes[4].
En dépit de ces diverses publications, la matière n’était point cependant épuisée.
Le hasard d’une vente a permis, en effet, aux auteurs de cet ouvrage d’acquérir de très curieux documents inédits: ce sont les papiers et la correspondance que le chevalier d’Éon conserva jusqu’à sa mort et qui, confisqués alors par l’un de ses nombreux créanciers, demeurèrent oubliés, pendant plus d’un siècle, au fond de l’arrière-boutique IV d’un libraire anglais. Rapprochés des pièces diplomatiques qui sont aux archives des Affaires étrangères et des documents administratifs que la ville de Tonnerre possède sur le plus célèbre de ses enfants, ces papiers permettent de fixer d’une façon précise les diverses phases de l’aventureuse carrière du chevalier d’Éon. Mais ils ont encore à nos yeux un plus précieux mérite: cette volumineuse correspondance, que d’Éon entretint sans se lasser pendant plus d’un demi-siècle avec presque tous les personnages marquants de son époque, nous apparaît en effet aujourd’hui comme un miroir où viendrait se refléter, avec l’image de notre singulier héros, celle de tout un siècle plein de contrastes, à la fois léger et philosophique, crédule et sceptique.
Ce sont ces lettres et ces papiers de toutes sortes, soigneusement conservés par le chevalier d’Éon lui-même comme pour servir de cadre à son propre portrait, qui donneront à notre récit une saveur originale et éveilleront peut-être l’intérêt de ceux qui recherchent avant tout dans l’histoire le contact d’une société disparue.
Procédé Fillon - PLON-NOURRIT & Cie édit. - Imp. Ch. Wittmann
Le Chevalier d’Eon de Beaumont
CHAPITRE PREMIER
Enfance et jeunesse de d’Éon.—Ses premiers succès et ses premiers protecteurs.—Entrée dans la diplomatie.—Le «Secret du roi».—Mission en Russie.—Les négociations du chevalier Douglas et l’alliance avec la Russie.—Retour triomphant de d’Éon.
«Si vous voulez me connaître, monsieur le duc, je vous dirai franchement que je ne suis bon que pour penser, imaginer, questionner, réfléchir, comparer, lire, écrire, ou pour courir du levant au couchant, du midi jusqu’au nord et pour me battre dans la plaine ou sur les montagnes. Si j’eusse vécu du temps d’Alexandre ou de Don Quichotte j’aurais été sûrement Parménion ou Sancho Pança. Si vous m’ôtez de là, je vous mangerai sans faire aucune sottise tous les revenus de la France en un an et après cela je vous ferai un excellent traité sur l’économie[5].»
C’est en ces termes que le chevalier d’Éon faisait, au plus fort de la crise qui décida de sa destinée, son propre portrait au duc de Praslin, et il se voyait ainsi assez exactement. Il lui eût fallu, pour donner toute sa mesure, pour accomplir jusqu’au bout sa destinée, vivre en un siècle et un pays plus propices aux aventures que ne l’était la France du dix-huitième siècle si fortement organisée et constituée par Louis XIV. Pour n’avoir pas su respecter cette hiérarchie nécessaire et avoir prétendu en bouleverser à son seul profit toute la régularité, d’Éon qui avait commencé sa carrière en gentilhomme l’acheva dans un rôle assez équivoque d’aventurier. Il fut toujours aussi incapable de résignation que de modestie. Voulant brusquer la fortune trop lente et trop parcimonieuse à son gré, il oublia toute mesure dans ses ambitions et toute règle dans sa conduite, força son talent et le gâta, brisa du coup le brillant avenir que son courage et son esprit lui avaient fait, et d’aventure en aventure finit par jouer pendant plus de quarante ans, avec un art et une ténacité qui eussent illustré un meilleur rôle, la plus étrange des mascarades que l’histoire ait jamais relatées. Il a dit lui-même en parlant des Tonnerrois, ses compatriotes, qu’ils «ressembleront toujours aux pierres à fusil qui se trouvent dans leurs vignes, qui plus on en bat plus elles font feu[6]». Cette pittoresque image illustre à merveille sa propre histoire et la lutte épique qu’avec une opiniâtreté grandissante il soutint contre tous ceux qui contrarièrent son ambition.
Nature intéressante toutefois et qui vaut qu’on s’y arrête. Dans l’extravagance du reste calculée de ses aventures perce encore l’énergie indomptable de d’Éon, et le scandale que fit, il y a cent cinquante ans, sa conduite ne doit pas nous empêcher de reconnaître aujourd’hui la réalité de ses services. Et si parfois l’attrait de cette étude de caractère devait faiblir, on en serait sans doute dédommagé par l’excursion faite à la suite de d’Éon dans tous les pays, de la Russie à l’Angleterre, dans tous les milieux, de la cour de l’impératrice Élisabeth ou du camp du maréchal de Broglie au palais de Versailles et aux boutiques de la Cité de Londres; partout enfin où l’aventureux chevalier promena pendant plus de soixante ans sa nature bouillante et inquiète, sous l’habit de diplomate, l’uniforme de dragon et le costume féminin dont Latour, en un de ses exquis pastels, nous a laissé l’image.
«Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Timothée, fils de noble Louis d’Éon de Beaumont, directeur des domaines du roi, et de dame Françoise de Charanton»—c’est ainsi que s’exprime l’acte de baptême—naquit à Tonnerre, le 5 octobre 1728. Bien que de très petite noblesse, il était assez bien apparenté et par les situations qu’occupaient ses proches devait trouver des protecteurs en haut lieu. Son père avait trois frères qui tous étaient déjà pourvus: l’un, André-Timothée d’Éon de Tissey, avocat au Parlement et censeur royal, était le principal secrétaire du duc d’Orléans; l’autre, Jacques d’Éon de Pommard, avocat au Parlement, était un des secrétaires de confiance du comte d’Argenson, ministre de la Guerre; le troisième enfin, Michel d’Éon de Germigny, chevalier de Saint-Louis, servait parmi les vingt-cinq gentilshommes de la garde écossaise du roi.
Rien d’extraordinaire ou seulement de notable ne marque les premières années de d’Éon. Il fut mis en nourrice à Tonnerre, ce qui est fort banal; ce qui l’est moins pourtant, c’est la gratitude qu’il devait garder plus tard de ces premiers soins: de Londres, le 1er juin 1763, il écrivait à la mère Benoît, son ancienne nourrice, pour lui annoncer qu’il lui faisait une pension annuelle de 100 livres, en reconnaissance des peines qu’il lui avait données. Lorsqu’il fut en âge d’apprendre, la tâche de son éducation fut confiée au curé de l’église Saint-Pierre, M. Marcenay, qui vécut assez pour voir changer de sexe l’élève qu’il avait maintes fois corrigé—il n’est guère besoin d’ajouter que le précepteur fut de ceux que la métamorphose laissa obstinément incrédules. A douze ans il fut envoyé à Paris et il acheva brillamment ses études au collège Mazarin. Docteur en droit civil et en droit canon, il prêta serment à la barre du Parlement et entra en même temps comme secrétaire chez M. Bertier de Sauvigny, ami de sa famille et intendant de la généralité de Paris. En 1749, il perdit en l’espace de cinq jours son père et l’aîné de ses oncles à qui il succéda bientôt dans la charge de censeur royal. En même temps que ces protecteurs naturels, il en voyait disparaître d’autres qui lui avaient déjà marqué leur intérêt et dont l’appui lui eût été précieux: la duchesse de Penthièvre, Marie d’Este, et le comte d’Ons-en-Bray, président de l’Académie des sciences. L’événement ne fut pas cependant inutile à sa carrière, car il écrivit sur ces deux personnages des panégyriques qui furent remarqués et que reproduisirent les gazettes et recueils littéraires du temps. Ce témoignage de gratitude envers ses protecteurs disparus lui valut dans le public un commencement de réputation et un redoublement de bienveillance de la part des personnages influents qui s’intéressaient à ses débuts. Il était admis dans l’intimité du vieux maréchal de Belle-Isle, fréquentait chez ce séduisant duc de Nivernais, type accompli du gentilhomme, qu’il devait à l’époque heureuse de sa carrière retrouver ambassadeur à Londres; pénétrait même chez le prince de Conti, fort occupé de politique et de poésie, toujours en quête de rimes, quand il ne cherchait pas un trône, et également malheureux dans ces deux poursuites. Le charme de son esprit toujours en éveil, le tour original, vif et piquant qu’il donnait à la conversation, son goût pour la musique, et surtout pour la musique italienne, comme aussi un véritable talent dans l’art fort estimé alors de l’escrime, où il avait gagné le titre de grand prévôt, le firent vite apprécier et rechercher dans la société, tandis que diverses publications sérieuses, un Essai historique sur les finances, et même deux volumes de Considérations politiques sur l’administration des peuples anciens et modernes attiraient sur lui l’attention des gens en place, le préservaient de tout soupçon de frivolité et lui valaient cette double réputation de brillant cavalier et d’infatigable travailleur qui devait le suivre dans sa carrière.
C’est qu’en effet d’Éon en cherchait une, n’étant pas homme à se contenter longtemps de stériles succès de salon. Il harcelait ses protecteurs, avec toute l’ardeur et la ténacité de son caractère bourguignon, pour obtenir d’eux un emploi où il pourrait se distinguer et peut-être attirer sur lui la faveur et les bontés du roi. Il devait être servi à souhait: le prince de Conti, qui comme le plus influent de ses patrons fut sans doute importuné plus que tout autre, ne put s’empêcher de remarquer le génie d’intrigue en même temps que le courage et l’appétit d’aventures de ce «petit d’Éon». Il devina dans le jeune homme une précieuse recrue pour la difficile entreprise qui, depuis quelque temps déjà, se tramait très mystérieusement dans le cabinet du roi: il parla de son protégé à Louis XV et obtint que d’Éon fût désigné pour accompagner en Russie le chevalier Douglas et le seconder dans la périlleuse mission qui allait lui être confiée.
Du premier coup d’Éon se trouvait ainsi mêlé aux affaires les plus délicates et les plus secrètes. Il allait faire partie de ce ministère occulte que dirigeait personnellement le roi, aidé du prince de Conti, du comte de Broglie et de M. Tercier, premier commis des Affaires étrangères, et dont il se servait pour appuyer, ou plus volontiers pour contrarier et ruiner secrètement la politique officielle qu’il traitait avec les ministres en charge. Ce que fut cet étrange et mystérieux gouvernement, cette conspiration contre soi-même, où Louis XV semblait vouloir prendre sa revanche du rôle effacé auquel son indolence et sa timidité l’avaient réduit dans la conduite des grandes affaires, on le sait depuis la curieuse publication faite par Boutaric de la correspondance secrète[7] et l’attachant récit qu’écrivit plus tard le duc de Broglie d’après les archives des Affaires étrangères et les papiers de son ancêtre[8]. Quel fut le lamentable résultat de cette diplomatie secrète qui ne corrigea rien ou presque rien des erreurs de la politique officielle et finit par se paralyser elle-même en des intrigues contradictoires, on le sait aussi et on le verra en partie dans cette étude. Mais ce qu’on ne connaîtra jamais, ce sont les multiples détours de ce dédale, dont le plus initié n’a point su tout le secret et où le roi lui-même n’arrivait pas toujours à se retrouver puisque, écrivant un jour à Tercier pour lui donner ses instructions, il ne craignait pas d’avouer qu’il «s’embrouillait un peu» dans toutes ces affaires. La diplomatie secrète doublait mystérieusement la diplomatie officielle et s’étendait partout où étaient envoyés les représentants du roi. Quelquefois c’était l’ambassadeur lui-même qui était admis au secret et se trouvait ainsi dans la difficile nécessité de concilier les instructions, fréquemment contradictoires, du roi et du ministre; le plus souvent c’était un secrétaire d’ambassade ou quelque agent subalterne qui était trouvé propre à remplir ce rôle et devenait ainsi l’espion de son chef. Tandis que les ministres, les ambassadeurs officiels étaient pour la plupart désignés par la favorite du moment, les agents du secret étaient recrutés par le roi lui-même, qui n’abandonnait leur choix à personne et les prit souvent, par un surcroît de défiance ou par un réveil de fierté, parmi les ennemis de la maîtresse en titre. Tous les correspondants de cette ténébreuse politique étaient payés ou plutôt soudoyés par le roi sur sa cassette particulière. Le ministre secret, qui fut d’abord le prince de Conti, et à qui succéda le comte de Broglie, répondait de leur discrétion; leurs rapports étaient adressés par des voies sûres et détournées, puis transmis par l’intermédiaire de Tercier et du valet de chambre Lebel au roi, qui trouvait à les lire, à les annoter, à y répondre autant de plaisir qu’il montrait d’ennui lorsqu’il tenait conseil avec les secrétaires d’État.
Le point de départ de la politique secrète, qui changea bien des fois de but et de système, semble avoir été le projet caressé par le roi, et surtout par l’intéressé lui-même, d’assurer au prince de Conti la couronne de Pologne. Quant à l’idée même de la correspondance, il est possible que Louis XV l’ait retirée du commerce épistolaire qu’au début de son règne il avait entretenu avec le maréchal de Noailles; la maladie qu’il avait eue à Metz et l’amour qu’à cette occasion son peuple lui avait témoigné l’avaient, semble-t-il, éclairé sur ses devoirs de roi; aussi montra-t-il pendant quelque temps un ardent désir de bien faire et une certaine volonté de s’appliquer lui-même au gouvernement.
La correspondance secrète témoigne de pareilles velléités, mais révèle en même temps cette impuissance à se décider; ce monstrueux égoïsme, cet esprit de défiance et de dissimulation qui gâtèrent chez ce roi toute qualité et rendirent inutiles la clairvoyance et le bon sens qu’il possédait à un très haut degré. Le duc de Luynes a dit de lui qu’il parlait et s’occupait historiquement des affaires: ce mot exprime à merveille, en même temps que la finesse et le jugement de Louis XV, le détachement égoïste et cette sorte de dilettantisme qu’il mettait à faire ce que son grand aïeul avait appelé le métier de roi. Quelles sont les conséquences d’un pareil tempérament chez un homme d’État, chez un souverain, l’histoire l’a montré à plus d’une reprise.
En 1745, plusieurs seigneurs polonais, préoccupés de l’anarchie et de la faiblesse où était tombée leur patrie, s’étaient rendus à Paris pour préparer un avenir meilleur en offrant le trône à un prince français; ils avaient songé au prince de Conti, petit-fils de celui qui, sous Louis XIV, avait été appelé à régner sur la Pologne. Le roi autorisa le prince de Conti, qui était alors son favori, à accepter les propositions qu’on lui apportait et résolut de s’occuper personnellement de l’affaire, sans en parler à ses ministres.
Il fit dès lors venir le prince dans son cabinet pour travailler avec lui; mais les précautions mêmes qui furent prises pour assurer le mystère de ces entretiens piquèrent la curiosité et provoquèrent les conversations de toute la Cour. Un dimanche, on remarquait que le roi, ayant à peine quitté sa chapelle, s’était enfermé avec le prince de Conti et qu’on avait fait venir plusieurs secrétaires, qui toute la journée étaient restés fort occupés à noircir du papier[9]. Un autre jour, on avait vu le prince entrer chez Sa Majesté, portant lui-même et très mystérieusement de gros portefeuilles. Le marquis d’Argenson, qui relate le fait, s’attacha à pénétrer le secret qui faisait ainsi l’entretien de tous; il parvint à savoir qu’il s’agissait d’assurer au prince le trône de Pologne, et dans ses Mémoires, à la date du 31 mars 1753, il s’en exprime ainsi:
On m’informe de quelques secrets, en voici un. Le travail si fréquent et si long de M. le prince de Conti avec le roi regarde uniquement le dessein de faire ce prince roi de Pologne. De mon temps, j’ai vu ce projet travaillé secrètement et connu du roi seul; mais je ne pouvais croire que le roi y songeât sérieusement. Voilà cependant qu’on le lui a montré comme très facile, car c’est ainsi que l’on fait toujours cheminer les grands et ruineux projets à des yeux superficiels et sans système. De là arrive ce travail assidu et souvent répété du prince de Conti avec le roi, car ce prince reçoit quelquefois des dépêches à la chasse et sur le champ griffonne quelques lignes qu’il envoie au roi par des courriers. Il y a peu de jours qu’il arriva pour travailler avec le roi, et il retourna sur le champ à l’Isle-Adam. L’on ne saurait attribuer à d’autres affaires d’État cette correspondance secrète, car on ne lui voit aucun crédit dans les autres affaires[10].
Sur ce dernier point la clairvoyance de d’Argenson se trouvait en défaut, car l’influence du prince de Conti, aidée du reste de l’inclination du roi lui-même pour ce genre de conspiration, avait été assez grande pour étendre sur toute l’Europe, ou à peu près, le réseau de la diplomatie secrète. Le but principal restait encore le trône de Pologne; mais les moyens d’en faire la conquête s’étaient multipliés et élargis, ce qui du reste, comme il arrive souvent, nuisit singulièrement au succès de l’entreprise.
La mission qu’allait recevoir d’Éon se rattachait au plan compliqué de ces mystérieuses négociations. Depuis quatorze ans, les relations diplomatiques étaient rompues entre la France et la Russie. Les peu corrects et peu galants procédés qui avaient valu au marquis de la Chétardie d’être, lors de sa dernière ambassade, tant soit peu rudement reconduit à la frontière, avaient laissé dans l’âme d’Élisabeth un ressentiment que n’effaçait pas entièrement son inclination pour Louis XV, et que le chancelier Bestuchef, ennemi juré de la France, comme d’ailleurs la plupart des grands seigneurs russes, faisait tout pour entretenir et pour réchauffer. On connaissait à Versailles les dispositions personnelles de l’impératrice, son antipathie pour les Anglais et les Prussiens, et l’on avait à plusieurs reprises, depuis cette déplorable rupture, tenté d’y faire appel pour renouer des relations qui semblaient plus précieuses à mesure qu’apparaissait plus décevante et plus perfide l’amitié du roi de Prusse. Plus d’un émissaire était parti porteur de lettres autographes de Louis XV pour Élisabeth elle-même, mais tous avaient échoué. L’accès de la Russie n’était guère aisé et les agents de Bestuchef, qui faisaient bonne garde à la frontière, avaient su deviner tous ces contrebandiers politiques. L’un d’eux cependant, le chevalier de Valcroissant, avait trompé la surveillance; mais, dépisté et reconnu à l’intérieur de l’empire, il avait été saisi et conduit à la citadelle de Schlüsselbourg, sur le lac Ladoga, où l’on avait eu la barbarie de le mettre aux fers. Le malheureux se morfondait dans sa prison depuis un an lorsque fut tentée de nouveau l’entreprise qui lui avait si mal réussi.
Or, il se trouvait parmi les protégés du prince de Conti un noble écossais, le chevalier Mackensie Douglas, qui était venu offrir ses services à la France[11]. Son attachement aux Stuarts l’avait forcé à s’enfuir, et sa haine pour les Anglais ne laissait aucun doute sur l’empressement qu’il apporterait à une mission où il s’agissait de négocier contre eux. L’Écossais avait donné des preuves de son courage en accompagnant le prétendant dans ses romanesques expéditions, et son goût pour la minéralogie permettait de donner à son voyage l’apparence très vraisemblable d’une excursion scientifique. On comptait que sa nationalité anglaise et surtout son habileté dérouteraient tous les soupçons.
Le plan ainsi arrêté fut agréé par le roi, qui jugea prudent de le révéler à ses ministres, sans doute afin de leur mieux cacher l’essentiel de la négociation. Le ministre des Affaires étrangères, M. Rouillé, approuva et contresigna la mission de Douglas.
Les instructions qui furent remises directement à l’Écossais par le prince de Conti, après avoir été soumises au roi (elles étaient écrites en caractères très fins et enfermées dans une tabatière d’écaille à double fond) lui indiquaient minutieusement et la route qu’il devait suivre et les principaux sujets sur lesquels il devait se procurer des renseignements[12].
Il lui était prescrit de partir comme un voyageur ordinaire, muni d’un simple passeport; d’entrer en Allemagne par la Souabe, afin d’éviter les grandes Cours et de passer de là en Bohême, «sous prétexte d’y voir pour son instruction les différentes mines du royaume». De Bohême il devait se rendre en Saxe, où il ne manquerait pas de visiter les mines de Friberg, puis passer à Dantzick et continuer sa route vers Saint-Pétersbourg par la Prusse, la Courlande et la Livonie.
Il lui était recommandé avant tout de s’informer de l’état des négociations entreprises par l’ambassadeur d’Angleterre, le chevalier Williams, pour obtenir les subsides de la Russie. Il devait par suite observer les ressources du pays; l’état de ses finances, de son commerce; savoir le nombre de ses troupes et de ses vaisseaux; connaître le crédit du comte Bestuchef et du comte Woronzow; les factions de la Cour et pénétrer autant que possible les sentiments de l’impératrice elle-même. Il lui était prescrit aussi, mais en passant et sans insister, de s’enquérir «des vues de la Russie sur la Pologne pour le présent et les cas à venir». Enfin la plus grande prudence lui était recommandée; il ne devait risquer par la poste que de très courts avis exprimés en un style allégorique, dont on était convenu avec lui et qui roulait sur des achats de fourrures. Le chevalier Williams devenait le renard noir et Bestuchef le loup-cervier; les peaux de petit-gris devaient signifier les troupes à la solde de l’Angleterre, et ainsi de suite.
Tous les préparatifs de cette mystérieuse négociation furent terminés pendant l’été de 1755, et Douglas put se mettre en route sans plus d’éclat qu’un inoffensif touriste anglais.
Les documents manquent sur le voyage; on sait seulement que Douglas arriva heureusement à Saint-Pétersbourg dans les premiers jours d’octobre 1755 et y fut reçu et traité comme un gentilhomme anglais voyageant pour son plaisir et son instruction. Mais il n’avait encore accompli que la partie la plus aisée de sa mission; il lui restait à pénétrer jusqu’à l’impératrice. La difficulté était grande, car le chevalier Williams, ministre d’Angleterre, connaissant les inclinations personnelles d’Élisabeth, faisait bonne garde et, d’accord avec Bestuchef, avait fait admettre qu’aucun Anglais ne serait reçu à la Cour s’il n’était présenté par lui. Payant d’audace, Douglas s’adressa à lui comme à son protecteur naturel, et en sa qualité de fidèle sujet du roi d’Angleterre demanda au ministre d’être présenté par lui à la tsarine. Toutefois le chevalier Williams se méfia; le voyage de cet Écossais catholique qui, venu en Russie pour s’occuper de minéralogie, tenait si fort à voir l’impératrice, lui parut suspect. Il prévint Bestuchef de faire surveiller ce dangereux compatriote, et Douglas, averti qu’il était menacé du sort de Valcroissant, repassa en toute hâte la frontière. C’était, semblait-il, un nouvel échec; mais moins de cinq mois après, au printemps de 1756, Douglas revenait à Saint-Pétersbourg; bientôt toutes les portes s’ouvraient devant lui, jusqu’à celles de la grande salle d’audience où il remettait solennellement à la tsarine les lettres l’accréditant comme ministre plénipotentiaire, chargé de reprendre les relations diplomatiques. D’Éon était présent; il assistait en qualité de secrétaire d’ambassade le nouveau ministre qu’il secondait dans sa mission officielle.
Que s’était-il donc passé durant l’hiver et de qui cet étrange revirement était-il l’œuvre? Comment Douglas, impuissant à Saint-Pétersbourg, avait-il vaincu de Paris? C’est un point où les historiens ne s’entendent pas et où le défaut de documents authentiques, formels et explicites, augmente encore le mystère. La tradition veut que ce succès soit attribué à d’Éon, qui serait arrivé secrètement en Russie en compagnie de Douglas et aurait trouvé le moyen d’y demeurer après la fuite du chevalier. La légende est fertile en détails romanesques sur les moyens inventés par le jeune homme pour tromper la surveillance de Bestuchef et pénétrer jusqu’à l’impératrice.
Tirant avantage de son apparence gracile, de sa figure fine et imberbe, du timbre féminin de sa voix, le petit d’Éon aurait pris le nom, l’habit et les habitudes d’une jeune fille. Le chevalier Douglas aurait ainsi présenté sa nièce, Mlle Lia de Beaumont, au comte Woronzow, vice-chancelier de l’empire et ennemi déclaré du chancelier. Devinant tout l’avantage que pourrait donner à sa politique ce nouvel auxiliaire, Woronzow se serait chargé d’introduire l’aimable et spirituelle jeune fille dans l’entourage même de l’impératrice, de la faire admettre parmi les demoiselles d’honneur. D’Éon n’aurait pas tardé à se concilier les bonnes grâces d’Élisabeth et se serait décidé alors à révéler sa ruse et le secret de son voyage, en remettant à la tsarine les lettres du roi qu’il avait apportées, dissimulées dans la reliure d’un livre de Montesquieu. Le tour romanesque de l’aventure aurait diverti et séduit l’impératrice qui, loin de lui en vouloir, aurait su gré au petit d’Éon de sa hardiesse et de son message, et l’aurait chargé d’aller porter au roi sa réponse, toute favorable à la reprise des relations régulières entre les deux Cours. C’est alors que le chevalier Douglas serait revenu à la tête de la mission officielle dont d’Éon fit partie, sans déguisement cette fois, et avec le titre de secrétaire d’ambassade, ce qui relie la tradition à l’histoire.
Cette légende se retrouve chez la plupart des chroniqueurs du temps, chez des historiens sérieux et jusque dans le récit fort documenté qu’a écrit, il y a cinquante ans, M. Gaillardet pour faire «la vérité sur les mystères de la vie du chevalier d’Éon». Comme toutes les légendes, elle mélange à beaucoup d’erreurs un fond de vérité, et comme la plupart elle s’appuie sur des témoignages et même sur quelques pièces qui lui donnent un air d’authenticité[13].
Toutefois, elle a contre elle la vraisemblance, et c’est le principal argument qu’ont invoqué le duc de Broglie et après lui M. Albert Vandal pour y voir une ingénieuse et romanesque supercherie. Mais il y a plus, et l’étude même des documents authentiques, loin d’éclairer ce petit point d’histoire, en augmente l’obscurité. Nous avons en effet retrouvé dans les papiers personnels de d’Éon les originaux de plusieurs lettres qu’il reçut de Tercier, au moment même où il quittait la France pour la Russie. Ces pièces fixent son départ au commencement de juin 1756 et semblent prouver que ce voyage fut le premier qu’il accomplit, chargé alors, mais alors seulement, d’aller travailler avec le chevalier Douglas à l’alliance des deux Cours et aussi à la réalisation des ambitions secrètes du prince de Conti.
L’honneur d’avoir fait admettre officiellement Douglas à Saint-Pétersbourg reviendrait donc à un autre, et nous verrons que d’Éon a entrepris et mené à bien assez de délicates négociations pour qu’on ne frustre personne à son profit. L’adroit intermédiaire de la réconciliation de Louis XV et d’Élisabeth serait tout simplement un honnête négociant français de Saint-Pétersbourg, du nom de Michel, que le soin de ses propres affaires n’empêchait pas de s’occuper avec autant d’habileté que de désintéressement de celles de son pays. Ce Michel, originaire de Rouen, franchissait souvent, pour les intérêts mêmes de son négoce, la longue distance qui séparait Saint-Pétersbourg de sa ville natale et déjà, en 1753, il avait porté à Versailles un message secret, où la tsarine se déclarait prête à oublier les offenses de La Chétardie et à renouer des relations régulières avec un monarque qui n’avait cessé de lui inspirer le plus vif intérêt. Les soins d’une politique qui était alors dirigée contre la Russie avaient empêché Louis XV de répondre à cette première ouverture. Élisabeth ne se hasarda pas une seconde fois; mais elle laissa deviner que ses sentiments personnels n’avaient pas changé.
A en croire la relation de La Messelière, qui fut plus tard le secrétaire de l’ambassade de M. de L’Hospital en Russie, un certain Sompsoy, fils du suisse du duc de Gesvres et peintre en miniature, à qui fut accordée la faveur de reproduire les traits de la tsarine, sut recueillir d’elle une preuve indiscutable de ses bonnes dispositions. Comme il assurait au cours d’une séance que Louis XV, ainsi que ses sujets, avait en vénération le nom d’Élisabeth, il obtint de la tsarine «un sourire qu’il saisit et qui fit réussir le portrait». La Messelière ajoute que l’impératrice, ayant réfléchi sur la chose, accorda à l’artiste «plus de séances qu’il n’en fallait pour la peindre» et finit par le charger de faire connaître au roi l’accueil favorable qu’elle réservait à la Cour aux gentilshommes français. Sompsoy s’acquitta fort bien de la commission; mais on ne voulut pas lui confier la réponse, car on aurait dû lui révéler en même temps et le secret du roi et les projets du prince de Conti. On s’arrangea donc pour le retenir à Paris, et ce fut Douglas qui partit à sa place.
Comment et pourquoi il échoua dans sa première mission, nous l’avons vu; toutefois, avant de repartir, il eut l’heureuse inspiration de s’adresser au sieur Michel, dont il savait les services et connaissait la bonne volonté et de lui apprendre qui l’avait envoyé et dans quelle intention. Celui-ci, sans se laisser effrayer par le danger qu’il courait à fréquenter ce touriste anglais déjà suspect, mit Douglas en rapports avec Woronzow, qui lui-même prévint la souveraine. Élisabeth fit savoir qu’elle était disposée à accueillir un envoyé régulier du roi. Muni de cette promesse, Douglas put échapper avec sérénité aux agents de Bestuchef et repartir pour la France. En son absence, Michel continua de négocier avec Woronzow et avertit le chevalier lorsqu’arriva le moment opportun pour reparaître. Douglas revint alors à Saint-Pétersbourg; mais il jugea prudent de prendre pour le voyage un nom supposé et de se cacher en arrivant chez son ami, qui le fit passer pour un de ses commis. C’est là que d’Éon vint le rejoindre, envoyé officiellement par M. Rouillé, ministre des Affaires étrangères, auprès du vice-chancelier Woronzow, dont il devait être «l’homme de compagnie, de confiance; qui n’aurait que le soin de sa belle bibliothèque et de quelques affaires importantes avec la France». D’Éon s’étonna, à la vérité, «de trouver la belle bibliothèque de M. le comte Woronzow dressée sur une espèce de pupitre», tandis que lui, «pauvre particulier, avait laissé chez le comte d’Ons-en-Bray une grande chambre et six coffres pleins de volumes» lui appartenant; mais sa déception fut purement platonique, car ce n’était pas dans le cabinet du vice-chancelier qu’il devait travailler, mais bien à l’ambassade de France, comme le proposa lui-même Woronzow[14]. Douglas, heureux de conserver un collaborateur aussi zélé, informa aussitôt le ministre de la décision qu’il venait de prendre à l’égard du jeune secrétaire:
«J’ai toute la satisfaction possible, écrivait-il, de l’arrivée de M. d’Éon. Je connais depuis longtemps son amour et son ardeur pour le travail. Il me sera très utile ainsi qu’au service du roi. D’ailleurs sa conduite est sage et prudente. Je l’ai présenté hier au soir au vice-chancelier comte Woronzow, qui l’a reçu avec bonté et politesse; son caractère paraît lui plaire beaucoup; mais, après bien des réflexions, il n’a pas été d’avis comme ci-devant qu’il suivît le premier plan de sa destination pour des raisons particulières, connues de l’impératrice, que j’aurai l’honneur de vous détailler dans la suite[15].»
Le chevalier Douglas et d’Éon s’employèrent alors à déjouer les intrigues combinées du chancelier Bestuchef et du ministre d’Angleterre, le chevalier Williams. Ils y réussirent grâce à l’appui de Woronzow et aussi du comte Ivan Schouvalow, qui était alors le favori de l’impératrice. Douglas, escorté de d’Éon, fut reçu solennellement en audience comme l’envoyé du roi de France. Leurs ennemis toutefois ne se tinrent pas pour battus; ils usèrent de tout et tentèrent même l’assassinat, s’il faut en croire La Messelière qui rapporte qu’on tira la nuit des coups de pistolet dans leur appartement. Leur crédit auprès d’Élisabeth ne fit qu’y gagner et les négociations prirent bientôt, au moins en partie, la tournure la plus favorable.
Elles étaient doubles, en effet, comprenant celles dont on rendait compte au ministre et celles que, par le canal de Tercier, on rapportait directement au roi et au prince de Conti. La mission officielle était de négocier le rapprochement des deux pays, de détacher la Russie de l’alliance de l’Angleterre pour la faire accéder au traité que la France venait de conclure avec l’Autriche, son ancienne ennemie. La commission secrète était de déterminer l’impératrice à favoriser la candidature d’un prince français au trône de Pologne ou même de gagner son cœur pour Conti. Ce prince avait l’ambition de s’asseoir sur un trône et se résignait fort bien, s’il ne pouvait régner tout seul en Pologne, à être associé comme époux d’Élisabeth au gouvernement d’un grand empire. La politique de la France eût du reste également trouvé son compte au succès de l’un ou de l’autre de ces rêves ambitieux: que Conti fût roi en Pologne ou qu’il fût l’époux de l’impératrice en Russie, Louis XV avait le secours d’un allié capable de prendre à revers ses ennemis: Frédéric, avec lequel il venait de se brouiller, et Marie-Thérèse, avec laquelle il venait de se réconcilier, mais dont il n’osait guère escompter une longue fidélité.
On avait songé à tout pour engager Élisabeth dans cette intrigue: Tercier avait remis à d’Éon un volume in-quarto de l’Esprit des Lois; dans la couverture de ce livre, entre deux cartons, pris et reliés par la même peau de veau, se trouvaient des lettres secrètes du roi pour l’impératrice ainsi que divers chiffres, ceux de d’Éon avec le roi et M. Tercier, avec le prince de Conti et M. Monin, ainsi qu’un troisième qui était destiné à Élisabeth pour qu’elle-même ou son confident Woronzow pussent en tout temps correspondre avec le roi par l’intermédiaire de M. Tercier, à l’insu des ministres et des ambassadeurs. Élisabeth, qui n’avait pas le même goût que Louis XV pour la dissimulation et qui ne cachait rien de ses plus grandes fantaisies, ne se laissa pas séduire par l’attrait de cette mystérieuse correspondance: elle refusa le chiffre, mais reçut d’Éon et consentit à écouter de sa bouche les ouvertures de Louis XV et du prince de Conti[16]. Elle ne montra toutefois aucune inclination à prendre le prince pour époux et même évita de s’engager au sujet de la Pologne. Elle promit seulement de nommer Conti généralissime des troupes russes avec le titre de duc de Courlande, si le roi donnait à son cousin la permission d’accepter et de se rendre à Saint-Pétersbourg. L’affaire d’ailleurs en resta là, car pendant que d’Éon négociait pour lui en Russie, le prince de Conti travaillait fort mal pour son propre compte à Versailles. S’étant brouillé avec la marquise de Pompadour, qu’il s’était cru assez fort pour braver et railler presque ouvertement, il perdit la faveur du roi, qui cessa de mettre la politique secrète au service des ambitions de son cousin. D’Éon reçut l’ordre de laisser traîner la négociation commencée et de ne plus correspondre qu’avec M. Tercier et le comte de Broglie qui succéda, au milieu de l’année 1757, au prince de Conti dans l’emploi de ministre secret.
Si la négociation secrète n’aboutit qu’à un demi-succès, que la disgrâce de Conti rendit bientôt tout à fait stérile, le résultat de la mission officielle fut plus satisfaisant. Grâce aux efforts patients et persévérants de Douglas et de d’Éon, le traité conclu quelques mois auparavant entre Bestuchef et le chevalier Williams fut déchiré; la Russie rendit à l’Angleterre les subsides qu’elle avait déjà touchés, mais reprit ses troupes; il fut décidé que les quatre-vingt mille hommes, déjà rassemblés en Livonie et en Courlande pour le service de l’Angleterre et de la Prusse, changeraient de parti et se joindraient aux armées de Louis XV et de Marie-Thérèse. En même temps on arrêta que, pour mieux marquer le caractère des rapports qui allaient s’établir entre elles, les deux Cours s’enverraient réciproquement un grand seigneur en ambassade. Le choix tomba en France sur le marquis de L’Hospital et en Russie sur un comte Bestuchef, frère du chancelier.
La Russie avait donc changé son alliance pour entrer dans le nouveau système franco-autrichien. En France l’opinion, d’abord surprise, applaudissait à ce revirement imprévu et le succès des négociations paraissait complet: il n’était pas encore bien assuré cependant, puisqu’une difficulté suscitée par Bestuchef, qui pour se venger de sa défaite s’ingéniait à diviser entre eux ses vainqueurs, faillit tout remettre en question et tout gâter.
En sollicitant l’accession de la Russie au traité qu’elles venaient de conclure à Versailles, la France et l’Autriche avaient songé à stipuler une exception à l’alliance générale qu’elles allaient contracter avec le cabinet de Saint-Pétersbourg. Cette exception concernait la Turquie, l’ancienne cliente de la France, qui menaçait assurément moins la Russie qu’elle n’était menacée par elle.
Bestuchef eut vite l’idée de faire de cette restriction la pierre d’achoppement de l’alliance qui lui répugnait si fort. Il s’efforça de persuader à Élisabeth qu’en souscrivant à cette humiliante condition elle violerait l’antique évangile moscovite et renierait le devoir sacré qu’avait été pour tous ses prédécesseurs la délivrance de Constantinople. Il sut habilement faire valoir à l’Autriche qu’il n’était pas plus dans ses intérêts que dans ceux de la Russie de se lier les mains vis-à-vis du Turc, son ennemi d’hier et sa proie de demain. On se laissa convaincre à Vienne, et d’autant plus facilement que la guerre avait recommencé et que, Frédéric ayant déjà pénétré en vainqueur sur le territoire autrichien, les inquiétudes présentes l’emportaient de beaucoup sur celles que pouvait inspirer l’avenir. L’Autriche s’empressa donc d’accepter l’alliance de la Russie, et dans le péril où elle se sentait fit bon marché des Turcs, clients de la France.
Douglas eut peur alors de voir lui échapper tout le fruit de sa négociation et, malgré le conseil que d’Éon lui donnait de tenir bon, il se décida à entrer dans un biais qu’avait imaginé le représentant de l’Autriche à Saint-Pétersbourg, le comte Esterhazy, peu scrupuleux pour arriver à ses fins sur le choix des moyens. Il fut convenu que la Porte ottomane serait garantie contre l’alliance sur le traité ostensible qu’on communiquerait à Constantinople, mais que cette exception elle-même serait annulée par un article à part dit secrétissime. Ce misérable artifice, vraiment humiliant pour la France, laissait ainsi le champ libre aux convoitises de la Russie, tout en donnant aux Turcs une fausse et dangereuse sécurité.
Douglas y consentit; mais par bonheur on se révolta à Versailles, où l’on refusa de ratifier l’arrangement. Le ministre officiel et le ministre secret se trouvèrent pour une fois d’accord et envoyèrent à Douglas, chacun de son côté, les reproches les plus vifs sur sa faiblesse, son manque de conscience et de dignité. Le roi, quel que fût son désir de voir enfin consacré un rapprochement qui lui semblait son œuvre personnelle, partagea ces sentiments. Il en faisait la confidence à M. Tercier dans un billet qui porte la date du 15 février 1757:
J’approuve fort ce que M. le prince de Conti se propose d’écrire au chevalier Douglas et désapprouve pareillement ce bel acte secret que le chevalier Douglas a eu la bêtise de signer. Dans cette circonstance, ce que M. Rouillé se propose de lui écrire me paraît bien[17].
La dépêche à laquelle Louis XV fait ainsi allusion est en effet d’une noblesse et d’une hauteur de vues remarquables:
Je ne puis vous dire, monsieur, écrivait M. Rouillé, quelle a été ma surprise et ma peine en voyant la déclaration dite secrétissime que vous avez pris sur vous de signer en même temps que l’acte d’accession. Tout ce que vous alléguez ne peut justifier une démarche que vous avez bien prévu devoir être désagréable à Sa Majesté, et je ne puis vous dissimuler qu’Elle est extrêmement mécontente de la facilité avec laquelle vous avez été porté à signer cette déclaration qui, loin de lever les embarras, en peut faire naître d’assez considérables pour retarder peut-être la réunion que les sentiments personnels de Sa Majesté pour l’impératrice lui fait désirer. Le roi, invariable dans ses principes, a ratifié l’acte d’accession; mais Sa Majesté ne peut pas se prêter à ratifier la déclaration secrète que vous avez signée sans ordre et sans pouvoir, et même contrairement à ce que vous saviez de ses intentions. Sa Majesté a désiré vivement l’accession de Sa Majesté l’impératrice de Russie au traité de Versailles comme un nouveau moyen de contribuer à la réunion; Elle l’a désirée de concert avec l’Impératrice-Reine qui, à prendre la chose dans son véritable point de vue, y est la principale intéressée; mais ce ne pouvait jamais être aux dépens de l’ancienne amitié qu’elle a pour la Porte ottomane, encore moins de son honneur qui, aussi bien que celui de l’Impératrice de Russie, se trouverait compromis, si cette déclaration subsistait.
Que l’acte reste secret ou non, il n’est pas moins contraire à la droiture et à l’honnêteté publique. Ce n’est point parce qu’il peut devenir public que Sa Majesté ne le ratifie pas, c’est parce que l’honneur qui préside à toutes ses résolutions ne lui permet pas de le faire.
Les sentiments de Sa Majesté sont sincères; elle veut de bonne foi tout ce qui peut contribuer à la satisfaction de l’impératrice de Russie, et cette princesse en reçoit des preuves dans toutes les occasions. Plus les vertus de cette princesse sont éclatantes, plus elle doit sentir le prix de la probité à laquelle le souverain comme les particuliers doivent tout sacrifier lorsqu’on leur propose quelques démarches incompatibles avec ce qu’elle exige. La déclaration dont il s’agit étant constamment opposée aux usages établis parmi les nations policées, le roi a une trop haute opinion des sentiments élevés de l’impératrice de Russie et rend trop de justice à ceux de ses ministres, pour n’être pas persuadé que cette princesse ne sera pas blessée du refus que fait Sa Majesté de ratifier cette déclaration, et qu’elle en aurait porté le même jugement que Sa Majesté si vous aviez exposé cette affaire sous son véritable jour. Je vous envoie donc, monsieur, la ratification seulement de l’acte d’accession. C’est à vous à réparer la faute qui a été faite dans cette affaire. Si M. le comte d’Esterhazy vous a induit à signer, je suis bien persuadé qu’il vous aidera de tout son pouvoir pour faire accepter cette ratification simple[18].
Douglas fut, on le devine, extrêmement mortifié des reproches qui tombèrent sur lui de tous les côtés; il ne savait comment sauver sa réputation fort en péril et le résultat non moins compromis de toute une laborieuse négociation. Ce fut d’Éon qui le tira de ce mauvais pas.
Après s’être assuré l’appui de Schouvalow, le favori d’Élisabeth, converti depuis peu au parti français, l’intrépide jeune homme s’en alla livrer un brusque assaut au terrible Bestuchef; il eut avec lui une querelle épique qui divertit fort le favori et même l’impératrice, qui subissait plus qu’elle n’aimait le tout-puissant chancelier. Bestuchef tempêta, trépigna, jura, mais finit par se rendre, n’osant se mettre en travers du désir croissant qu’avait Élisabeth de se rapprocher de la France. L’article secrétissime fut déchiré et le chevalier Douglas se hâta d’annoncer au ministre l’heureuse issue de la bataille; il voulut même, tant sa satisfaction et sa reconnaissance l’emportaient sur la jalousie qu’il eût été tenté de concevoir, que d’Éon s’en allât porter lui-même à Versailles l’accession d’Élisabeth et le plan des opérations de l’armée russe pour la prochaine campagne. L’impératrice ne sut pas moins bon gré au jeune secrétaire français du succès remporté sur son propre chancelier et, pour comble d’ironie, ce fut Bestuchef lui-même dont elle fit son interprète. Au moment de son départ, d’Éon fut prié de passer chez le chancelier, qui lui fit fort bonne mine, le combla de compliments et lui remit 300 ducats comme marque de la bienveillance particulière de la tsarine. Il partit donc joyeusement, emportant dans sa sacoche avec les écus d’Élisabeth les témoignages les plus élogieux du chevalier Douglas, qui fut assez généreux pour ne jamais lui reprocher les services qu’il en avait reçus.
Comme il allait atteindre Varsovie, il rencontra sur la route tout un imposant cortège: «vingt-trois berlines et vingt-trois chariots en formaient la masse». Des courriers, des écuyers, une nombreuse livrée s’empressaient autour des voitures attelées avec luxe, qui étonnaient les paysans peu habitués à voir passer d’aussi brillantes caravanes. C’était l’ambassade du marquis de L’Hospital qui se hâtait vers Saint-Pétersbourg, où il devait remplacer Douglas, et rien n’avait été épargné pour rendre cette mission aussi brillante par la qualité des secrétaires que par la pompe des équipages. L’ambassadeur était escorté du marquis de Bermond, du marquis de Fougères, du baron de L’Hospital, du baron de Wittinghoff, de M. de Teleins et du comte de la Messelière, qui nous a transmis sa relation du voyage.
Profitant de cette heureuse rencontre, d’Éon revint sur ses pas et accompagna le marquis de L’Hospital jusqu’à Bialestock, chez le grand général de Pologne Branicky. Il informa en chemin l’ambassadeur des incidents les plus récents de la Cour de Russie, lui apprit que l’annulation de la déclaration secrétissime était chose faite; il ne lui cacha pas, sans doute, la part qu’il avait eue à cet heureux résultat et le laissa tout joyeux de n’avoir pas pour son début à Saint-Pétersbourg une affaire aussi désagréable à régler. D’Éon franchit au galop des six chevaux qu’il avait fait mettre à sa chaise les plateaux de la Moravie et de la Silésie; arrêté sur sa route par une bande de quatre cents déserteurs prussiens, il leur jeta une partie des ducats de l’impératrice et atteignit Vienne à la nuit. Les douaniers l’empêchant d’entrer dans la ville, il dut, furieux et maugréant, se résigner à demeurer dans une salle de garde des hussards et à faire demander à l’ambassade un laissez-passer. Il comptait attendre à Vienne le comte de Broglie, le nouveau ministre secret qui se rendait à son ambassade en Pologne, lorsqu’il apprit la victoire que, le 6 mai, les Autrichiens avaient remportée à Prague sur le roi de Prusse. Aussitôt il repart et, brûlant les étapes, épuisant ses chevaux, il fait tant de diligence qu’il culbute et se casse la jambe; il prend à peine le temps de se faire panser et, poursuivant sa route avec le même emportement, il arrive à Paris harassé, brûlant de fièvre, mais gagnant de trente-six heures le courrier expédié par le prince de Kaunitz à l’ambassadeur d’Autriche près le roi de France, et apportant par conséquent la primeur de deux bonnes nouvelles à la fois.
Louis XV fut heureux du message et fort content du messager dont le zèle intrépide le toucha et le flatta d’autant plus qu’il venait d’un des agents de son secret; il commença par envoyer au courrier éclopé son propre chirurgien et quelques jours plus tard lui fit remettre une gratification sur le trésor royal, une tabatière d’or ornée de perles et un brevet de lieutenant de dragons. Cette dernière marque de la faveur royale fut plus sensible à d’Éon que toutes les autres; elle n’aida pas peu à sa guérison, qui survint promptement. Il fut le premier à juger qu’en tombant il avait ramassé la fortune puisque, grâce à sa jambe cassée, il se retrouvait lieutenant de dragons, distingué par le roi, ayant désormais, au propre comme au figuré, le pied à l’étrier. Il n’en resta pas moins dans la diplomatie, où ses premiers succès avaient montré les services qu’il pourrait rendre, et pendant quelques années encore il dut se contenter d’appartenir à l’armée d’une manière honorifique. Arrivé à Paris vers la fin de mai, il employa son repos forcé à rédiger sur sa mission des notes et des mémoires[19].
CHAPITRE II
D’Éon va rejoindre en Russie le marquis de L’Hospital.—Ambassade du baron de Breteuil.—D’Éon revient en France, porteur de l’accession de la Russie au traité de 1758.—Il quitte la diplomatie pour l’armée et est nommé aide de camp du maréchal de Broglie.—Sa belle conduite pendant la guerre de sept ans.—Il rentre dans la diplomatie pour accompagner à Londres le duc de Nivernais.
L’esprit ardent de d’Éon, sous l’aiguillon du succès et de l’espérance, s’accommodait mal en effet de cette inaction momentanée; les témoignages flatteurs qu’il recueillit à Compiègne—où il était allé les chercher—du roi et de la Cour ne parvinrent pas à calmer son impatience. Il se présenta à l’hôtel du Temple pour rendre compte au prince de Conti du médiocre résultat de sa mission secrète et savoir, en vue de son départ, quelle suite il devrait y donner. Il n’était plus question du duché de Courlande et du commandement général des troupes russes. Louis XV avait déjà semblé se désintéresser de ce projet et s’il permit à d’Éon de voir son ancien ministre secret, il différa de lui donner des instructions à cet égard; puis bientôt, craignant de compliquer une situation déjà délicate à Pétersbourg, il abandonna définitivement les intérêts d’un cousin qui avait osé déplaire à Mme de Pompadour.
Cependant le départ de d’Éon venait d’être fixé au 21 septembre. Ses sollicitations avaient été entendues par le ministre; Tercier désirait également le voir rejoindre son poste, et M. de L’Hospital, à qui il avait pu révéler, en une courte entrevue, sa finesse et la connaissance qu’il avait du pays et des gens, le pressait de revenir:
Mon cher petit, lui écrivait-il, j’ai appris avec peine votre accident et avec grand plaisir vos entrevues avec le vieux et le nouveau testament. Venez pratiquer l’évangile avec nous et comptez sur mon amitié et mon estime[20].
Le pauvre ambassadeur se trouvait en effet, à peine arrivé, dans la plus fausse, la plus ennuyeuse situation. Il était en Russie pour achever le rapprochement des deux Cours, et un incident, léger en apparence, venait entraver sa mission, menaçait de compromettre une alliance si laborieusement acquise et de ruiner cette politique nouvelle qui devait porter remède aux erreurs passées.
Élisabeth, qui à aucun moment ne s’était découragée de faire à la France des avances souvent flatteuses, quelquefois pécuniairement intéressées, mais toujours poliment éludées, venait de trouver une occasion de marquer avec éclat les sentiments qu’elle avait voués à la personne du roi, en même temps que sa sympathie pour ses nouveaux alliés. Marraine de l’enfant qui allait naître de la grande-duchesse, elle voulait que Louis XV le tînt avec elle sur les fonts baptismaux. Elle avait mis à son désir toute l’intensité et la ténacité d’un caprice féminin et lorsque, dans le Conseil, on lui avait suggéré un autre choix, elle avait répondu: «Non, non, je ne veux que Louis XV et moi...»[21] Woronzow pressentit M. de L’Hospital qui fit part au ministre de l’offre impériale.
Avec une opiniâtreté qui serait inexplicable s’il n’avait donné maint exemple de semblables scrupules, le roi ne voulut point accepter des «engagements qui obligent à veiller autant qu’on le peut à ce que l’enfant soit élevé dans la religion catholique[22]». Élisabeth fut fort dépitée de voir repousser ainsi ses avances, et les motifs étaient faits pour la surprendre de la part d’un monarque qu’elle avait des raisons de croire plus sceptique encore qu’elle-même. Elle ne choisit point d’autre parrain et l’enfant reçut dans ses bras le baptême. Le marquis de L’Hospital, craignant que la blessure faite à un amour-propre royal et féminin ne fût habilement envenimée par le parti hostile à la France que menait Bestuchef, attendait impatiemment le retour de d’Éon dont il connaissait la faveur auprès de l’impératrice. L’adroit secrétaire ne trompa point la confiance de son chef; il était instruit à merveille des intrigues d’un palais où lui-même manœuvrait depuis deux ans; aussi fit-il si bien que le parti du vice-chancelier Woronzow reprit le dessus et se trouva vite assez fort pour s’attaquer à celui du tout puissant chancelier.
D’Éon, lors de son passage au milieu des troupes russes, avait acquis la certitude qu’Apraxin entretenait avec le chancelier une correspondance secrète. L’inaction du maréchal après la victoire qu’il avait remportée à Gross-Joegendorf sur les Russes, la défaite qu’il s’était si vite fait infliger à Narva ne laissaient aucun doute sur les ordres qui lui étaient transmis en sous main et contre la volonté de la souveraine. Averti par d’Éon qui était parvenu à savoir l’endroit où Bestuchef tenait cachés ses documents secrets, Woronzow n’hésita pas à dénoncer à la tsarine la trahison qui menaçait de faire échouer complètement une campagne si heureusement entreprise; Élisabeth passa définitivement au parti favorable à la France et la perte de Bestuchef fut résolue quelques jours après[23].
Au cours d’une audience accordée par l’impératrice au marquis de L’Hospital, à peine remis d’une longue maladie, et comme celui-ci se plaignait des procédés du chancelier à son égard, si peu conformes aux bontés de la souveraine, «le comte Bestuchef, qui était suivant l’usage derrière la droite de l’impératrice, s’élança comme un furieux et sortit avec des yeux étincelants qui firent craindre pour la nuit quelque catastrophe». Il se retira dans son palais; mais le lendemain l’impératrice l’invitait à assister à son conseil. Il prétexta une maladie, mais ne put éluder un second ordre. Un récit de son arrestation, trop pittoresque pour n’avoir point été pris sur le vif, nous a été transmis par La Messelière:
Bestuchef, comptant que le voile de ses artifices n’était point encore déchiré, monta en carrosse avec tout l’appareil de sa place. En arrivant au péristyle du palais il fut fort étonné de voir la garde des grenadiers, qui prenait ordinairement les armes pour lui, environner la voiture par un mouvement qui se fit de droite et de gauche. Un lieutenant général major des gardes le constitua prisonnier et monta à côté de lui pour le reconduire sous escorte dans son palais. Quelle fut sa surprise en y arrivant de le voir investi par quatre bataillons, des grenadiers à la porte de son cabinet et le scellé mis sur tous ses papiers! Il fut, selon l’usage, déshabillé tout nu et privé de rasoirs, canifs et couteaux, ciseaux, aiguilles et épingles. Son caractère atroce et inébranlable le fit sourire sardoniquement malgré tous les témoignages qu’on devait trouver contre lui dans ses papiers. Quatre grenadiers, la baïonnette au bout du fusil, tenaient perpétuellement les quatre coins de son lit, les rideaux ouverts. On ne put savoir où il avait caché un petit billet qu’il avait provisoirement écrit et qu’il voulait faire passer à la grande-duchesse. Il demanda le médecin Boirave, que l’on fit venir. Lorsqu’il voulut lui toucher le pouls, il tenta de glisser dans la main du médecin ce billet; mais celui-ci, n’ayant pas entendu ce que cela signifiait, laissa tomber le billet à terre. Le major de garde le ramassa et on n’a pas su ce qu’il contenait. Le pauvre médecin comptant être pris à partie éprouva un tel saisissement que trois jours après il fut suffoqué[24].
Les papiers du chancelier ne laissèrent aucun doute sur ses manœuvres secrètes. Accusé de haute trahison, il dut à la clémence d’Élisabeth de ne pas être condamné à la peine capitale et fut exilé en Sibérie. Plus de dix-huit cents personnes avaient été arrêtées; Apraxin venait de se suicider; un courant plus favorable aux intérêts français allait se former sous l’impulsion de Woronzow, qui recueillit la succession de son rival.
D’Éon, dont le rôle en cette affaire fut si actif et si heureux, avait, si l’on en croit La Messelière, sauvé sans le savoir sa propre tête. Il s’était, en tout cas, créé des droits à la reconnaissance de Woronzow en même temps que de nouveaux titres à la confiance d’Élisabeth; aussi eut-on l’idée de l’attacher au service de la Russie et la demande en fut faite officiellement par le marquis de L’Hospital à l’abbé de Bernis. Le ministre et M. Tercier, se trouvant ici dans les mêmes sentiments, ne s’opposèrent point à une combinaison suggérée sans doute par la tsarine elle-même et qui fixait auprès d’elle un agent estimé à la fois du ministère et du secret. D’Éon, bien que flatté d’une offre qu’il n’omettra de relater dans aucun de ses projets de mémoires, ne crut pas cependant devoir l’accepter. La faveur dont il jouissait à Versailles, une carrière brillamment commencée dans la diplomatie, une porte ouverte à ses ambitions dans l’armée, tout lui promettait un avenir assez enviable dans son propre pays. Il savait aussi que les étrangers parvenaient rarement à de hautes situations en Russie. La fortune y était d’une inconstance particulière et sa roue se brisait le plus souvent sur le chemin de la Sibérie. Enfin sa santé commençait à se ressentir des rigueurs du climat. Il n’hésita pas à refuser. «Si j’avais un frère bâtard, écrivait-il à Tercier, je l’engagerais, je vous assure, à prendre cette place; pour moi, qui suis légitime, je suis bien aise d’aller mourir comme un chien fidèle sur mon fumier natal[25].» En remerciant l’abbé de Bernis, «il le suppliait de l’oublier toujours lorsqu’il s’agirait d’une fortune qui éloigne et fasse quitter entièrement la France[26]».
Le ministre n’insista pas et le félicita même de son attachement à son pays. A ce moment d’Éon avait d’ailleurs d’autres projets en tête. Il était las de la Russie, où il craignait de voir, pendant longtemps encore, se consumer inutilement une activité qui aspirait à d’autres champs de bataille. Il avait suivi de son poste la triste campagne de 1757, qui s’était terminée pour l’armée française par la sanglante défaite de Rosbach. Les courriers arrivés en mars à l’ambassade n’avaient pas apporté de meilleures nouvelles: le Hanovre venait d’être évacué et les troupes du comte de Clermont, contraintes d’abandonner la Westphalie, avaient dû repasser le Rhin. De tous côtés les hostilités étaient reprises avec une nouvelle vigueur. D’Éon, dont l’humeur inquiète s’impatientait de n’avoir pu faire encore ses premières armes, désirait rejoindre son régiment avant que la guerre fût finie: «Son honneur et son amour-propre, disait-il, souffriraient trop de le faire après la paix[27].»
Il se décida donc à écrire, le 14 avril, au ministre de la Guerre pour solliciter un brevet de capitaine. Le maréchal de Belle-Isle ne lui refusa pas ce rapide avancement. Moins de trois mois après, d’Éon recevait une commission de capitaine réformé à la suite de son régiment; mais il devait encore une fois prendre patience et renoncer pour le moment à ses projets belliqueux.
Les événements ne lui avaient pas permis, en effet, de quitter Saint-Pétersbourg. La politique secrète du roi rendait sa présence nécessaire auprès de l’ambassadeur, dont il devait sans cesse surveiller et souvent même inspirer les actes. Le duc de Choiseul, successeur de Bernis au ministère des Affaires étrangères, venait d’informer le marquis de L’Hospital du traité, signé le 30 décembre 1758, qui unissait plus étroitement Louis XV et Marie-Thérèse dans une politique d’action contre la Prusse. L’ambassadeur avait pour tâche d’obtenir l’accession de la Russie à cet accord. Il devait en outre laisser entendre à la tsarine que sa médiation entre la France et l’Angleterre serait bien accueillie du cabinet de Versailles, qui en retour se montrerait moins attaché aux intérêts de la Pologne. Les circonstances pouvant rendre précieux l’appui de la grande-duchesse, on serait contraint de lui témoigner plus d’égards, et la tsarine ne devrait pas en prendre ombrage.
Ce double jeu n’était pas fait pour séduire l’ambassadeur qui, détestant les intrigues, n’y eût pas réussi et ne s’en mêlait point. Il avait su plaire à Élisabeth et tenait particulièrement à conserver son estime. Son esprit fin, ses belles manières, une libéralité que Louis XV qualifiait d’excessive, lui avaient attiré les sympathies de la Cour. S’il réalisait parfaitement le type du grand seigneur que l’on avait d’abord recherché pour représenter dignement la France auprès d’une Cour fastueuse, son âge, ses infirmités et un manque d’énergie naturel l’empêchèrent de recueillir les fruits d’une alliance qu’il se bornait à entretenir et fortifier de son mieux. Il jugeait que c’était la partie essentielle de sa mission et se reposait sur d’Éon, auquel il avait voué une véritable affection, du soin de régler les affaires courantes. Le cas qu’il faisait des connaissances de son jeune secrétaire, de son expérience des choses et des gens de la Russie, l’avait accoutumé à ne prendre aucune décision sans avoir consulté «son petit d’Éon», dont le rôle d’agent secret se trouvait ainsi singulièrement facilité. Aussi ne manqua-t-il pas de lui communiquer les instructions qu’il venait de recevoir du duc de Choiseul.
D’Éon en connaissait déjà le sens. Mais par une lettre de Tercier il avait appris également que le roi ne consentirait en aucune façon à laisser Élisabeth s’agrandir aux dépens de la Pologne; c’était lui donner dans le nord de l’Europe une prépondérance que l’offre de médiation viendrait confirmer. A ce prix Louis XV préférait continuer la guerre avec l’Angleterre. Enfin il ne désirait aucun changement dans l’attitude que l’on avait adoptée vis-à-vis de la grande-duchesse[28]. D’Éon, sans en découvrir l’inspirateur, fit valoir ces considérations auprès du marquis de L’Hospital, qui se contenta de négocier la ratification du traité, mais attendit pour s’avancer sur les autres points des ordres plus pressants. Ceux-ci arrivèrent bientôt. Choiseul, impatienté d’une inaction si contraire aux ordres transmis, écrivit à l’ambassadeur une lettre, dont le caractère intime et affectueux tempérait seul la vivacité des termes et où il le mettait en demeure d’obéir ou de demander son rappel[29].
D’Éon renouvela ses instances auprès du marquis de L’Hospital et n’épargna rien pour le dissuader de se lancer dans des intrigues qui pouvaient ne pas rencontrer l’approbation du roi. Il parvint ainsi à faire différer pendant plus d’un an un projet que les revers infligés à Frédéric par les Russes firent abandonner au ministre lui-même[30].
N’ayant pu obtenir ce qu’il désirait d’un ambassadeur que son amitié l’empêchait de frapper, Choiseul s’était décidé à lui donner en quelque sorte un coadjuteur. Il avait envoyé à Saint-Pétersbourg, avec le titre de ministre plénipotentiaire, le baron de Breteuil, jeune homme que ses capacités, sa distinction et une grande fortune mettaient à même de plaire à la grande-duchesse et à la jeune Cour. Le roi avait approuvé officiellement cette mission; mais comme elle était contraire à sa politique personnelle, il avait voulu en annuler l’effet et s’était résolu à initier le baron de Breteuil au secret. Il avait signé une longue lettre, préparée par Tercier, pour inviter d’Éon à mettre le nouvel envoyé au courant des vues particulières du roi[31].
Le rôle de d’Éon allait se trouver ainsi fort diminué. Après avoir intrigué pendant cinq ans et servi d’intermédiaire dans la correspondance secrète de Louis XV et d’Élisabeth, après avoir travaillé aux négociations de divers traités, il voyait sa carrière subitement entravée dans la diplomatie. Aussi songea-t-il de nouveau à la poursuivre dans l’armée. Il n’avait pas cessé d’ailleurs d’entretenir les meilleures relations avec les chefs du régiment à la suite duquel il figurait. A diverses reprises il s’était rappelé de Saint-Pétersbourg au souvenir de son colonel, le marquis de Caraman, et de son camarade, le capitaine de Chambry. Il avait même eu l’attention de rechercher des fourrures pour le duc de Chevreuse, colonel général des dragons, qui lui en avait marqué sa reconnaissance par un aimable billet:
A Paris, ce 23 novembre 1760.
Je reçois, monsieur, votre lettre et la peau d’écureuil volant de Sibérie que vous me faites le plaisir de m’envoyer. Elle est très belle et je vous en rends mille grâces; mais je vous supplie de vouloir bien m’en mander le prix, parce que je la garderai avec soin et n’en ferai aucun usage jusqu’à ce que vous m’ayez fait le plaisir de me le marquer.
Je vous prie de ne jamais douter de tous les sentiments avec lesquels je suis plus que personne, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Le duc de Chevreuse[32].
Les études historiques auxquelles il s’était livré dans le loisir que lui laissaient les négociations (et dont le titre seul révèle bien le manque de mesure qu’il apportait en toutes choses) n’avaient pu attacher d’Éon au genre de vie qu’on menait en Russie[33]. Au mois de juillet 1760, il avait perdu tout courage; sa santé s’était gravement altérée; il suppliait le marquis de L’Hospital de le laisser revenir en France:
Votre Excellence sait que depuis plus de dix-huit mois je suis plus souvent malade qu’en santé. M. Poissonnier m’a conseillé sérieusement d’aller sucer mon air natal pour reprendre mes anciennes forces. Quoique je ne craigne ni la mort ni les médecins, et quoique je sois très persuadé qu’il n’est point réservé à la faculté d’épouvanter vos secrétaires d’ambassade, cependant je sens en moi-même un affaissement de la nature plus fort que tous les raisonnements des docteurs, qui m’avertit de ne pas m’enterrer dans un cinquième hiver en Russie... En acquérant encore quelques connaissances de plus dans la politique, je puis aspirer à faire quelque chose de mieux que le métier de scribe et de pharisien[34].
M. de L’Hospital ne retint pas plus longtemps auprès de lui son petit d’Éon et le chargea de porter à Versailles l’accession de la Russie au traité de 1758 et les ratifications de la convention maritime avec la Russie, la Suède et le Danemark.
D’Éon quitta Saint-Pétersbourg, décidé à n’y jamais revenir, emportant avec lui des témoignages élogieux de M. de L’Hospital et du baron de Breteuil et des lettres de recommandation auprès du ministre de la Guerre. La tsarine avait daigné lui faire remettre une boîte enrichie de diamants, et comme il prenait congé de Woronzow, le chancelier lui aurait dit: «Je suis fâché de vous voir partir, quoique votre premier voyage ici avec le chevalier Douglas ait coûté à ma souveraine plus de deux cent mille hommes et quinze millions de roubles[35]».
Arrivant ainsi que la première fois porteur de fort bonnes nouvelles, le messager fut de nouveau bien reçu à Paris comme à Versailles. Le duc de Choiseul lui fit accorder une pension de 2,000 livres sur le trésor royal et promit de s’occuper de sa carrière.
D’Éon, que le voyage avait épuisé, venait d’être atteint de la petite vérole. Il dut se soigner et attendre jusqu’au printemps la réalisation d’un rêve longuement caressé. Enfin, au mois de février 1761, il put demander au duc de Choiseul, ministre de la Guerre, «de lui permettre de servir pendant la campagne prochaine en qualité d’aide de camp de M. le maréchal et de M. le comte de Broglie à l’armée du Haut-Rhin et de lui accorder une lettre de passe à la suite du régiment d’Autichamp-Dragons qui sert dans la même armée, le régiment du colonel général étant employé cette année-là sur les côtes».
Le ministre se montra tout disposé à lui donner satisfaction et à l’envoyer à l’armée; mais ce n’était pas assez pour d’Éon de recevoir cette destination officielle, il lui fallait encore l’agrément particulier du roi, dont il n’avait pas cessé d’être l’agent secret durant ses séjours en Russie. Le comte de Broglie dont il voulait devenir l’aide de camp et qui aussi bien continuait à suivre de l’armée les affaires de la politique secrète, soumit son désir au souverain et en obtint cette réponse:
A Marly, ce 31 mai 1761.
... Je ne sache point que nous ayons présentement besoin du sieur d’Éon; ainsi vous pourrez le prendre pour aide de camp, et d’autant mieux que nous saurons où le prendre si cela était nécessaire[36].
D’Éon fut nommé aussitôt et partit sans délai pour l’armée où, à peine arrivé, il eut à payer de sa personne. A Hœxter on lui confie l’évacuation des poudres et des effets du roi qui étaient restés dans la place: il en charge les bateaux amarrés sur les bords du Weser et passe le fleuve à diverses reprises sous le feu de l’ennemi. Peu de temps après, dans un engagement qui eut lieu à Ultrop, près de Soeft, il est blessé au visage et à la cuisse. Le 7 novembre 1761, à la tête des grenadiers de Champagne et des Suisses, il attaque les montagnards écossais qui s’étaient embusqués dans les gorges de montagnes voisines du camp d’Himbeck, il les déloge et les poursuit jusqu’au camp des Anglais. Enfin à Osterwick, prenant le commandement d’une petite troupe d’un peu plus de cent dragons et hussards, il charge avec intrépidité le bataillon franc-prussien de Rhées qui, établi près de Wolfenbüttel, coupait les communications de l’armée française, et son attaque est si prompte que l’ennemi débandé met bas les armes et qu’il se trouve avoir fait près de huit cents prisonniers. Le prince Xavier de Saxe profita de cette action hardie pour faire avancer ses troupes et s’emparer de Wolfenbüttel. Tous ces hauts faits, que d’Éon racontait complaisamment, et qu’il fit enregistrer par son biographe La Fortelle, sont d’ailleurs attestés par le certificat qu’en quittant l’armée il se fit donner par le maréchal et le comte de Broglie:
Victor-François, duc de Broglie, prince du Saint-Empire, maréchal de France, chevalier des ordres du roi, commandant en Alsace, gouverneur des ville et château de Béthune et commandant l’armée française sur le Haut-Rhin;
Et Charles, comte de Broglie, chevalier des ordres du roi, lieutenant-général de ses armées et maréchal-général des logis de celle du Haut-Rhin.
Nous certifions que M. d’Éon de Beaumont, capitaine au régiment d’Autichamp-Dragons, a fait la dernière campagne avec nous en qualité de notre aide de camp; que pendant le courant de ladite campagne nous l’avons chargé fort souvent d’aller porter les ordres du général et que dans plusieurs occasions il a donné des preuves de la plus grande intelligence et de la plus grande valeur, notamment à Hœxter en exécutant, en présence et sous le feu de l’ennemi, la commission périlleuse de l’évacuation des poudres et autres effets du roi; à la reconnaissance et au combat près d’Ultrop, où il a été blessé à la tête et à la cuisse, et près d’Osterwick, où, s’étant trouvé second capitaine d’une troupe de quatre-vingts dragons, aux ordres de M. de Saint-Victor, commandant les volontaires de l’armée, ils chargèrent si à propos et avec tant de résolution le bataillon franc-prussien de Rhées qu’ils le firent prisonnier de guerre, malgré la grande supériorité de l’ennemi; en foi de quoi, nous lui avons délivré le présent certificat, signé de notre main, et avons fait apposer le cachet de nos armes.
Fait à Cassel, le 24 décembre 1761.
Signé: Le maréchal duc de Broglie.
Le comte de Broglie.
Et plus bas:
Par Monseigneur,
Signé: Drouet[37].
L’original de ce certificat a été perdu; mais d’Éon lui-même en publia le texte à Londres en 1764; lors de ses démêlés avec le comte de Guerchy, le maréchal et le comte de Broglie étaient encore vivants, aussi l’exactitude de ce témoignage n’est-elle pas douteuse.
C’est qu’en effet d’Éon s’était rencontré à l’armée de Broglie avec un personnage qui devait exercer plus tard une influence décisive sur sa destinée, briser sa carrière régulière et le lancer dans une série d’aventures plus étranges les unes que les autres; où il devait ruiner ses brillantes qualités et perdre en une extravagante métamorphose jusqu’à sa dignité d’homme. Le comte de Guerchy, futur ambassadeur de France en Angleterre, était alors lieutenant général dans l’armée du maréchal de Broglie; le 19 août 1761, jour où l’armée française exécutait le passage du Weser sous Hœxter, le capitaine d’Éon fut chargé par son chef de lui porter l’ordre suivant:
ORDRE DU GÉNÉRAL
M. le maréchal prie M. le comte de Guerchy de faire prendre sur-le-champ par toutes les brigades d’infanterie qui sont à la rive droite du Weser quatre cent mille cartouches qui s’y trouvent, qu’un garde-magasin de l’artillerie leur fera distribuer, à l’endroit où M. d’Éon, porteur de ce billet, les conduira.
Fait à Hœxter, le 19 août 1761.
Signé: Le comte de Broglie.
P.-S.—Il serait bon qu’il vînt sur-le-champ un officier major avec M. d’Éon, pour faire cette distribution aux troupes sous vos ordres[38].
Est-il vrai, comme d’Éon le raconta plus tard dans les libelles qu’il fit paraître à Londres contre l’ambassadeur, que le comte de Guerchy se contenta de mettre l’ordre dans sa poche et de dire à d’Éon: «Monsieur, si vous avez des poudres vous n’avez qu’à les faire porter au parc d’artillerie, vous le trouverez à une demi-lieue d’ici»; qu’en dépit de la discipline, le jeune aide de camp dut galoper après le lieutenant général pour lui reprendre l’ordre et se charger tout seul de remplir les instructions du maréchal? Le comte de Guerchy se garda naturellement d’en convenir, traita de folle invention toute cette histoire, et le témoignage tardif et intéressé d’un être aussi passionné et peu sincère que d’Éon ne peut être accepté que sous bien des réserves.
Quoi qu’il en soit, il était curieux de noter cette première rencontre sur le champ de bataille de deux officiers qui devaient trois ans plus tard, réunis dans la même ambassade, se brouiller avec tant d’éclat et étonner par le scandale de leur querelle l’Europe tout entière.
Mais, en dépit de sa belle conduite militaire et du goût qu’il prenait à faire, sur de vrais champs de bataille, le métier de dragon après avoir fait dans les chancelleries ce qu’il appelait «le métier de scribe et de pharisien», d’Éon n’avait pu attendre, pour quitter l’armée, les préliminaires de la paix qui furent signés au mois de septembre 1762. Dès la fin de décembre 1761, un ordre du ministère l’avait fait revenir à Paris; il était question de le renvoyer à Saint-Pétersbourg, où il avait fait avec tant de bonheur ses premières armes diplomatiques, et de lui donner la succession du baron de Breteuil. Une fois encore il allait changer de carrière, mais en y gagnant un nouvel avancement. Il partit donc de Cassel, où il se trouvait avec l’état-major du maréchal de Broglie, emportant le certificat qui relatait ses belles actions militaires et arriva en France dans les premiers jours de l’année 1762. Il était à peine en route que la tsarine mourait, emportant dans sa tombe l’ambassade de d’Éon. Si, en dépit de l’infériorité de son grade et de la petitesse de sa naissance, il s’était trouvé désigné aux yeux du ministre et du roi pour remplir une mission de confiance auprès de la tsarine qui le connaissait depuis plusieurs années et à maintes reprises lui avait marqué sa bienveillance, l’avènement d’un nouveau souverain à Saint-Pétersbourg ôtait bien de leur poids à ces raisons particulières, et toutes les barrières de caste et de hiérarchie se dressaient de nouveau devant l’ambition de l’ardent Bourguignon.
En effet, au lieu d’envoyer d’Éon en Russie, où l’on s’était décidé à laisser le baron de Breteuil, le ministère avait songé à utiliser dans les négociations de la paix la hardiesse entreprenante et l’habileté heureuse du jeune diplomate. Le duc de Choiseul l’avait donné pour secrétaire au duc de Nivernais, choisi comme le négociateur le plus subtil et le plus adroit de toute la France pour aller conclure une paix difficile avec les Anglais.
CHAPITRE III
Le duc de Nivernais, ambassadeur de France à Londres.—Difficile négociation de la paix de 1763.—D’Éon est chargé par le gouvernement anglais de porter à Paris les ratifications du traité.—Il reçoit la croix de Saint-Louis.—Le comte de Guerchy est désigné pour succéder au duc de Nivernais, et d’Éon, nommé ministre plénipotentiaire, fait l’intérim de l’ambassade.—Le chevalier d’Éon mène à Londres un train d’ambassadeur et n’entend pas «d’évêque redevenir meunier».—Sa querelle avec le duc de Praslin et le comte de Guerchy.
Si la paix qu’il s’agissait de conclure avec l’Angleterre était difficile, le choix qu’on avait fait du négociateur était excellent. Le duc de Nivernais fut parfaitement accueilli par la société anglaise, faite pour apprécier les qualités du vrai grand seigneur et qui les reconnut toutes chez le nouvel ambassadeur de France. Fils du duc de Nevers et d’une princesse Spinola, il avait épousé Hélène de Pontchartrain; au crédit que lui donnaient son origine et ses alliances, il avait su joindre l’amitié particulière de Mme de Pompadour en organisant à Versailles les comédies dont se servait la favorite pour retenir le roi. Dans les billets nombreux qu’elle lui adressait, Mme de Pompadour ne manquait guère d’appeler Nivernais «mon cher petit époux»; les sobriquets avaient été mis à la mode par le roi lui-même, et celui-ci marque bien sur quel pied d’intimité on traitait le duc au château. Il avait du reste des mérites plus solides et plus rares que les qualités nécessaires au bon courtisan.
Ambassadeur près du Saint-Siège en 1748, au moment où fut publiée la bulle Unigenitus, il avait su à la fois étonner les Romains par le faste de ses équipages et gagner, par l’habileté de sa diplomatie, la confiance du pape Benoît XIV. Envoyé ensuite à Berlin, il avait réussi à séduire Frédéric, malheureusement trop tard pour détacher la Prusse de l’alliance anglaise, où elle venait de s’engager secrètement. L’échec de sa mission n’avait eu d’autre cause que les lenteurs et l’indécision du gouvernement du roi. Aussi nul n’avait pu songer à en tirer grief contre lui et à tous il avait paru l’homme le mieux fait pour obtenir des Anglais de moins rigoureuses conditions à une paix devenue nécessaire à la France. Grand seigneur accompli et négociateur habile, agréable causeur et charmant écrivain, cavalier et musicien, il avait su plaire partout et à tous. Personne mieux que lui ne pouvait donc prétendre à réconcilier deux nations qui se piquent également de se connaître en gentilshommes, et les Anglais ne s’y trompèrent pas. Ils lui firent fête, Horace Walpole allant jusqu’à déclarer que «la France leur envoyait ce qu’elle avait de mieux».
Nivernais avait été choisi comme le meilleur ambassadeur; d’Éon lui fut adjoint comme le plus habile et le mieux informé des secrétaires. Mêlé déjà, à maintes reprises, aux affaires les plus délicates et les plus importantes, il devait être d’un précieux conseil pour son chef et trouver dans son esprit ingénieux plus d’une ressource pour la négociation[39]. Tous deux s’embarquèrent à Calais le 11 septembre 1762 et arrivèrent à Londres dès le 14, grâce aux rapides équipages du duc de Bedford. Si les Anglais avaient paru pressés de recevoir l’ambassadeur de France, ils devaient mettre moins de hâte à poursuivre les négociations de la paix. Le parti de l’opposition, qui désirait continuer la guerre, était à l’affût de tout ce qui pourrait les rompre et renverser le cabinet de lord Bute. La nouvelle de la prise de la Havane, parvenue à Londres le 1er octobre, tourna toutes les têtes et, sous la pression de l’opinion, le roi et le ministère augmentèrent leurs exigences. Ils demandèrent la Floride, que la France dut, non sans peine, obtenir de l’Espagne. «Cette maudite Havane, petit époux, j’en suis dans la frayeur», écrivait Mme de Pompadour au duc de Nivernais[40]. Il importait que les préliminaires de la paix pussent être signés avant l’ouverture du parlement anglais, où le parti de l’opposition ne songeait qu’à renverser le ministère et à reprendre la guerre. Nivernais craignait du reste qu’une nouvelle victoire navale des Anglais ne rendît plus dures encore les conditions de la paix: «Je tremble à présent, écrivait-il à Choiseul, que Lisbonne soit pris avant cette diable de signature.»
Lisbonne ne fut pas pris, car le 5 novembre Choiseul put annoncer à Nivernais que les préliminaires de la paix venaient d’être signés à Fontainebleau. Il ajoutait, avec une satisfaction quelque peu égoïste et irritante pour l’ambassadeur qui avait eu à Londres la tâche la plus ingrate, qu’à cette occasion lui-même avait été fait duc et pair sous le titre de duc de Praslin. Une bonne part du succès de ce premier accord qui, malgré tout ce qu’il coûtait à la France, fut considéré à la Cour comme un grand avantage, était dûe en effet à la mission du duc de Nivernais. Faut-il croire que pour déterminer les ministres anglais à faire la paix, en dépit de l’opposition, l’ambassadeur de France dut les acheter, ainsi qu’on l’affirma hautement à Londres quelques années plus tard, lors du procès en diffamation intenté au docteur Mulgrave? Cela n’aurait rien d’invraisemblable, car on sait que plus d’une fois, dans la longue lutte qui remplit l’histoire du dix-huitième siècle, la France et l’Angleterre essayèrent l’une contre l’autre de la corruption. Dans tous les cas, d’Éon a raconté comment un jour, chez le duc de Nivernais, il aurait réussi à «affriander» par du bon vin de Tonnerre M. Wood, sous-secrétaire d’État du roi d’Angleterre, et à prendre, pendant que celui-ci buvait à plein verre, copie des papiers qu’il avait apportés dans son portefeuille et parmi lesquels se trouvait l’ultimatum qui allait être expédié au duc de Bedford, ambassadeur de la Cour de Saint-James à la Cour de Versailles. Grâce à cet audacieux tour de passe-passe, M. de Choiseul, prévenu à l’avance de toutes les difficultés qui allaient être soulevées, aurait pu amener plus facilement, plus vite, et sans rien risquer, le duc de Bedford à composition. On colporta un peu partout en France cette amusante anecdote, et les journaux anglais de l’opposition ne tardèrent pas à la recueillir pour en tirer grief contre le ministère.
Les préliminaires étant signés, il ne restait plus aux deux gouvernements qu’à se mettre d’accord sur certaines questions secondaires et sur le texte du traité. Cette tâche, rendue assez ingrate et difficile par le souci de Choiseul de reprendre quelques-unes des concessions qu’il avait faites dans sa grande hâte de traiter avant l’ouverture du parlement anglais, occupa Nivernais et d’Éon pendant trois mois encore. C’est seulement le 10 février 1765 que fut signé à Paris le traité définitif. Cette paix désastreuse, qui nous coûtait tout un magnifique empire colonial plein de promesses plus magnifiques encore, fut accueillie en France par des transports, tandis qu’elle soulevait en Angleterre une véritable réprobation. D’Éon était trop ambitieux pour ne pas tirer profit pour lui-même de l’ouvrage auquel il avait été mêlé. Il savait par deux expériences personnelles qu’il était toujours avantageux de porter à la Cour une bonne nouvelle et que la satisfaction du roi se traduisait alors par des faveurs pour le messager. Il avait gagné un brevet de dragons en portant à Versailles l’accession de l’impératrice Élisabeth au traité de Versailles, et trois ans plus tard une pension de 2,000 livres en faisant une commission du même genre. Le nouveau traité qui avait été si fort désiré et si bien accueilli en France lui vaudrait évidemment des avantages plus précieux encore, mais il fallait arriver jusqu’au roi lui-même, non pas mystérieusement comme l’agent du secret, mais devant la Cour tout entière, comme le secrétaire en titre d’une ambassade officielle. D’Éon, à qui rien ne semblait impossible, pressa son chef de demander pour lui au gouvernement anglais la faveur de porter à Versailles les ratifications de la paix. Pareille désignation de la part d’un gouvernement étranger, pour une mission considérée comme fort honorifique, était sans précédents et allait contre tous les usages. L’ambassadeur consentit toutefois à faire la démarche, quelque insolite qu’elle fût et bien que le duc de Praslin ne pût en admettre le succès; celui-ci mettait en garde Nivernais et l’assurait que la Cour de Londres ne donnerait certainement point pareille mission à un secrétaire français. Il semble bien aussi que le ministre, impatienté par l’ambition qu’avait inspirée à d’Éon de trop rapides succès, tenait à le faire rentrer dans le rang: «Il est jeune, disait-il, et a le temps de rendre encore des services et de mériter des récompenses; je m’intéresse à lui et je le mettrai volontiers à portée de les obtenir avec le temps et le travail[41].»
En dépit des prévisions sceptiques de Praslin, le duc de Nivernais obtint pour «son petit d’Éon» la faveur difficile qu’il avait demandée. Ce succès manifestait mieux qu’aucun témoignage le très grand crédit de Nivernais à la Cour de Londres; aussi l’ambassadeur ne se fit-il pas faute de plaisanter le ministre sur son incrédulité:
Je suis bien aise que vous ayez été une bête en croyant, mon cher ami, qu’il était inexécutable de faire porter les ratifications du roi d’Angleterre par le secrétaire de France, mon petit d’Éon. C’est que vous ne savez pas à quel point vont la bonté et l’estime qu’on a ici pour votre ambassadeur, et il n’y a pas de mal que vous l’ayez touché au doigt en cette occasion, car sans cela vous auriez été homme à me mépriser toute votre vie, au lieu qu’à présent vous me considérerez sans doute un peu[42].
D’Éon arriva le 26 février à Paris, porteur des ratifications. Praslin ne manqua pas de remarquer qu’il avait fait «grande diligence» mais, sans lui tenir rigueur de son succès, s’employa en sa faveur. Il annonçait le 1er mars à Nivernais que son petit d’Éon aurait la croix de Saint-Louis et une gratification du roi: «Je crois qu’il sera content, ajoutait-il; pour moi je le suis fort, car c’est un joli garçon, bon travailleur, à qui je veux toutes sortes de biens[43].» D’Éon fut fêté à la Cour et n’eut garde d’y oublier les commissions dont l’avait chargé son chef. Il donna à Mme de Pompadour des nouvelles de la chétive santé de son «petit époux» et lui remit des bourses anglaises qu’elle déclara fort vilaines et «grosses comme des cordes». La favorite trouva d’Éon «un fort bon sujet» et jugea «MM. les Anglais très polis de lui avoir donné à apporter le traité». Félicitant Nivernais d’avoir achevé son ouvrage, elle le pressait de venir faire «raccommoder sa santé par le bon air de France[44]».
Le duc de Nivernais ayant en effet terminé à la satisfaction de son maître l’ouvrage délicat et difficile pour lequel on l’avait envoyé à Londres, le duc de Praslin ne pouvait songer à prolonger une ambassade dont son ami avait retiré tout avantage et tout honneur, et qui n’était plus guère pour ce grand seigneur riche et lettré qu’un honorable exil. D’ailleurs Nivernais lui-même s’était préoccupé depuis plusieurs mois déjà de sa succession. Il avait songé à son ami le comte de Guerchy, lieutenant-général des armées du roi, qui s’était distingué pendant la guerre de sept ans et jouissait à Versailles d’une grande réputation de courage. Soldat intrépide, Guerchy n’avait jamais eu l’occasion de se montrer diplomate et ses amis eux-mêmes doutaient de ses capacités à le devenir. C’était l’avis de Praslin qui, le 8 janvier 1763, répondait aux ouvertures que venait de lui faire le duc de Nivernais:
Je suis toujours fort occupé de Guerchy. Je ne sais cependant si nous lui rendrons un bon office en le faisant ambassadeur à Londres... Je crains ses dépêches comme le feu; et vous savez combien les dépêches déparent un homme et sa besogne, quand elles ne sont pas bien faites. On juge souvent moins un ministre sur la manière dont il fait les affaires que sur le compte qu’il en rend... Mais il ne sait pas du tout écrire, nous ne saurions nous abuser là-dessus[45].
Guerchy toutefois fut désigné, d’abord parce qu’on ne voulait pas refuser le candidat du duc de Nivernais, dont tout Versailles chantait les louanges, et aussi parce qu’en dépit de sa trop juste opinion des mérites de son ami le duc de Praslin fut heureux d’obliger à la fois deux de ses intimes. Le 16 février 1763, on en avisa le duc de Nivernais à Londres. Il fut entendu que d’Éon serait maintenu à l’ambassade afin de conseiller son nouveau chef et de tenir la plume à sa place. On le chargerait même de l’intérim et, sur les instances de Nivernais, Praslin consentit à ce qu’on lui donnât le titre de ministre résident.
D’Éon se trouvait en France, où il avait apporté les ratifications du roi d’Angleterre, lorsque Nivernais le rappela à Londres pour lui remettre l’ambassade. Il tarda quelque peu à se rendre à l’appel de son chef et se fit même passer pour malade. C’étaient en réalité les intrigues de la diplomatie secrète qui le retenaient à Paris.
Le comte de Broglie se trouvait alors exilé dans ses terres de Normandie. Il avait été enveloppé dans la disgrâce de son frère le maréchal, à qui Mme de Pompadour avait attribué, malgré les faits et en dépit de l’opinion publique, les responsabilités qu’avait encourues Soubise pendant la guerre de sept ans. Louis XV n’avait su résister ouvertement à la favorite; mais, ne voulant point se priver des services de son ministre secret, il s’était résigné à faire passer par le château de Broglie tout le réseau de sa politique personnelle. C’est durant cette retraite momentanée que le comte de Broglie avait étudié un projet de descente en Angleterre, conçu depuis longtemps déjà, mais qui n’avait pu recevoir d’exécution pendant les dernières hostilités. Si la paix actuelle en reculait l’opportunité, elle permettait tout au moins d’étudier sur place les conditions et les moyens qui en faciliteraient la réussite. Le roi et le ministre avaient mieux compris que la nation les désastreuses conditions du traité de Versailles et tenaient à se mettre promptement en mesure d’en réparer les effets. Louis XV avait donc examiné avec intérêt le projet qui lui avait été soumis et l’avait renvoyé à Tercier avec son approbation. C’est chez ce dernier que d’Éon et le comte de Broglie, qui se trouvait de passage à Paris, se réunirent pour organiser cette périlleuse mission. D’Éon, par sa situation à Londres et par son expérience dans ces sortes d’intrigues, était à même de diriger les recherches. On lui adjoignit un de ses cousins, le sieur d’Éon de Mouloize, qui devait mettre les documents à l’abri dans le cas où l’intrigue viendrait à s’ébruiter. Quant à la partie technique, elle devait être confiée à un ingénieur, Carrelet de la Rozière. Enfin on jeta les bases d’une correspondance secrète qui devenait nécessaire pour traiter cette affaire[46]. Le roi lui-même donna ses instructions:
Le chevalier d’Éon recevra mes ordres par le canal du comte de Broglie ou de M. Tercier sur des reconnaissances à faire en Angleterre, soit sur les côtes, soit dans l’intérieur du pays, et se conformera à tout ce qui lui sera prescrit à cet égard, comme si je le lui marquais directement. Mon intention est qu’il garde le plus profond secret sur cette affaire et qu’il n’en donne connaissance à personne qui vive, pas même à mes ministres nulle part[47].
Elles furent précisées et commentées dans une lettre que, le 7 mai 1763, le comte de Broglie envoya au chevalier d’Éon à Londres. Il lui recommandait la plus grande prudence dans sa conduite, l’avertissait que le caractère défiant du comte de Guerchy rendrait sa tâche secrète des plus difficiles et qu’il devrait prendre mille précautions pour mettre les papiers de la correspondance à l’abri de toute surprise. Il l’établissait gouverneur de M. de la Rozière: «C’est, disait-il, un pupille un peu sauvage, mais dont vous serez content.» Enfin, en se félicitant de l’avoir pour «lieutenant dans une besogne aussi importante qui peut faire le salut et même la gloire de la nation», il le remerciait du zèle et de l’attachement qu’il n’avait cessé de témoigner au maréchal de Broglie et à lui-même[48].
La fidélité montrée par d’Éon à une famille aussi suspecte que l’était devenue alors celle des Broglie avait éveillé la défiance du duc de Praslin. Aussi le ministre n’avait-il pas hésité à soumettre le jeune représentant du roi près la Cour de Londres à un véritable interrogatoire. Il fit mander d’Éon dans son cabinet, où se trouvaient son premier commis Sainte-Foy et le comte de Guerchy, et sans préambule lui demanda de raconter la bataille de Fillingshausen, à laquelle il devait avoir assisté lorsqu’il était aux dragons. D’Éon ne se fit pas prier et n’hésita point à mettre sur le compte de Soubise toutes les fautes que l’on attribuait officiellement au duc de Broglie. Praslin, impatienté, se promenait à grands pas, tapant du pied; puis l’interrompant soudain: «Je sais, s’écria-t-il, tout le contraire de ce que vous me dites, et cela par un de mes amis intimes qui s’y trouvait aussi.» Et en même temps il se tournait vers M. de Guerchy: «Vous n’avez pas bien vu tout cela, mon cher d’Éon.»
«Le nez du ministre s’allongeait, rapporte d’Éon, et sa mine faisait des airs sardoniques, car moi de persister et d’assurer, comme je le ferai toute ma vie, que j’avais bien vu et bien entendu.» Le duc finit par lui dire: «C’est votre attachement pour les Broglie qui vous fait parler ainsi?—Ma foi, monsieur le duc, répliqua d’Éon, c’est mon attachement à la vérité. Vous m’interrogez, je ne puis vous répondre que ce que je sais par moi-même.»
En sortant de chez le ministre, Sainte-Foy tança fortement d’Éon et lui conseilla de ne pas rester dans «ce pays où il ne ferait pas fortune, mais d’aller retrouver ses Anglais». D’ailleurs une nouvelle tentative pour connaître les véritables sentiments de d’Éon vis-à-vis du parti Broglie devait être faite, avec plus de délicatesse, par la duchesse de Nivernais. Se trouvant en particulier dans son cabinet avec d’Éon, elle lui demanda s’il entretenait une correspondance avec M. de Broglie. «Non, madame, répondit-il, et j’en suis fâché, car j’aime beaucoup M. le maréchal de Broglie; mais je ne veux pas le fatiguer de mes lettres et je me contente de lui écrire au jour de l’an.—J’en suis bien aise pour vous, mon cher petit ami, répliqua la duchesse, parce que je vous confierai qu’une grande liaison avec la maison de Broglie pourrait vous nuire à la Cour et dans l’esprit de Guerchy, votre futur ambassadeur[49].»
A peine rentré à Londres, où l’attendait le duc de Nivernais fort impatient de se mettre en route, d’Éon fut reçu «selon les formes prescrites» chevalier de Saint-Louis par son chef. Il n’avait pas voulu d’autre parrain. En même temps que sa propre croix, d’Éon rapportait les présents du roi au ministre de Sardaigne, qui avait été l’un des négociateurs de la paix. Le comte de Viry reçut «avec beaucoup de sensibilité et de reconnaissance les bienfaits de Sa Majesté». C’étaient, avec une lettre autographe, un portrait du roi enrichi de brillants, ainsi que des tapisseries des Gobelins et des tapis de la Savonnerie. Le premier mouvement de l’heureux destinataire fut d’aller montrer ces cadeaux au chef du ministère anglais, lord Bute. Celui-ci, raconte Nivernais, les «porta sur-le-champ au roi d’Angleterre, qui trouva les présents magnifiques et la lettre charmante[50]».
Le 4 mai, le duc de Nivernais fut reçu en audience de congé par le roi d’Angleterre, et le 22 il partit pour la France, fatigué des brouillards de Londres, heureux aussi de retrouver Versailles, l’Académie et son beau domaine de Saint-Maur.
D’Éon devenait son maître à Londres; il commença aussitôt à jouer le rôle et à mener le train d’ambassadeur. Il tint table ouverte; on vit passer chez lui le bailli de Fleury, le chevalier Carrion, ami du duc de Nivernais, «une députation de l’Académie des sciences qui devait aller à l’Équateur mesurer le méridien terrestre», des savants, des gens de lettres: Duclos, Le Camus, Lalande et La Condamine. La comtesse de Boufflers, dont l’esprit et l’élégance avaient séduit le prince de Conti et les habitués de l’hôtel du Temple, ne dédaigna pas, lors de son passage à Londres, de faire les honneurs de l’ambassade, ainsi qu’en témoigne le billet suivant:
Mme de Boufflers et milady Mary Coke viendront lundi dîner avec M. d’Éon si cela lui convient; elles amèneront lady Suzanne Stuart. Mme de Boufflers, pour profiter de la proposition de M. d’Éon, amènera peut-être encore deux hommes de ses amis s’ils sont revenus de la campagne, mais elle ne le croit pas. Elle fait bien des compliments à M. d’Éon; elle l’aidera à faire les honneurs du dîner aux dames, comme compatriote et comme une personne toute disposée à être de ses amis.
Elle avertit M. d’Éon que milord Harlderness est revenu, et qu’ainsi il faudra l’inviter[51].
Grâce au duc de Nivernais, qui ne se tenait pas quitte envers lui et continuait en France à s’employer en sa faveur, il reçut en juillet des lettres qui l’accréditaient auprès du roi d’Angleterre en qualité de ministre plénipotentiaire.
La fortune et les honneurs étaient venus vite au «petit d’Éon». En moins de deux ans il était passé du rôle de secrétaire à celui de représentant du roi près Sa Majesté Britannique et avait troqué le titre et l’uniforme de capitaine de dragons pour ceux de ministre plénipotentiaire. L’obscur gentilhomme de Tonnerre pouvait désormais traiter sur un pied d’égalité avec les ambassadeurs les plus titrés et les grands dignitaires de la Cour de Londres. Il n’eut garde d’y manquer, et dès le 25 août, à l’occasion de la Saint-Louis, il offrait un dîner de gala où se rendirent lord Hertford, lord March, David Hume et tout le corps diplomatique. Le succès, lui étant venu trop soudainement, le grisa. Ce n’était point d’ailleurs une aventure commune que celle de ce jeune homme de naissance très médiocre, engagé par occasion dans la diplomatie secrète et introduit ensuite par faveur dans la carrière régulière; gratifié, en récompense de ses services, d’un brevet de lieutenant de dragons, qui se trouvait, à peine âgé de trente-six ans, représenter le roi de France près la Cour la plus magnifique après celle de Versailles et continuer la mission de M. le duc de Nivernais, pair du royaume. D’Éon ne sentit pas tout ce que cette rapide ascension à travers les hiérarchies les plus strictes et les castes les plus fermées avait de surprenant pour ceux qui l’observaient et de scandaleux pour ceux qui lui portaient envie. Il était plus dans son caractère d’abuser du crédit que de le ménager. Le regard qu’arrivé à ce sommet de la fortune il ne manqua pas de jeter sur sa carrière passée, le souvenir des difficultés de tout ordre dont il avait dû triompher, loin de l’avertir et de le mettre en défiance, augmentèrent sa présomption. Il ne se crut pas à l’apogée, mais bien au premier début sérieux de sa fortune. La tête lui tourna, quoiqu’il prévînt le reproche et s’en défendît. Il voulut s’imposer aux Anglais, à ses compatriotes, à son ministre, à son roi lui-même.
Il continuait à faire figure d’ambassadeur en attendant qu’on se décidât à lui en accorder le titre et à l’égaler ainsi aux premiers seigneurs de France. Mais si, dans cette folle entreprise, sa volonté ne s’usait pas, si les ressources de son esprit toujours en éveil ne diminuaient jamais, son argent fondait à vue d’œil. Il fallait payer l’aumônier, l’écuyer, les cinq officiers, les quatre laquais, le suisse, les quatre servants, les deux cochers, les deux palefreniers, etc., qui composaient son train ordinaire de maison. Ses appointements n’y suffisant pas, d’Éon dut avoir recours au duc de Praslin pour obtenir quelques subsides supplémentaires. Il le fit avec une modestie et un détachement admirablement joués, exposant que seul le caractère de ministre plénipotentiaire qui était venu le chercher, à son insu, l’obligeait, bien malgré lui, à porter quelques habits propres et des dentelles:
Le caractère de ministre plénipotentiaire, qui est venu me chercher à mon insu, ne m’a certainement pas fait tourner la tête, grâce à un peu de philosophie; il m’a seulement jeté dans des frais extraordinaires, suivant le mémoire ci-joint, tant en habits pour moi que pour ceux des domestiques et d’un cocher. Quand j’étais secrétaire d’ambassade, j’allais tout simplement avec mon uniforme et mes manchettes de batiste; aujourd’hui il faut malgré moi porter quelques habits propres et des dentelles. Si les affaires du roi n’en vont pas mieux, du moins ma bourse en va plus mal; votre bonté et votre justice ne le souffriront pas. Il y a bientôt dix ans que je suis politique sans en être ni plus riche, ni plus fier. On m’a beaucoup promis, et les promesses et les prometteurs n’existent plus. Jusqu’à présent j’ai toujours semé, et j’ai recueilli moins que ma semence. Mon bail politique étant heureusement fini, je serai forcé de mettre la clef sous la porte et de faire une banqueroute générale, si vous n’avez pas l’humanité de venir à mon secours par quelque gratification extraordinaire. Plus je travaille avec zèle et courage, moins je deviens riche: ma jeunesse se passe et il ne me reste plus qu’une mauvaise santé qui dépérit tous les jours, et plus de vingt mille livres de dettes. Ces différentes petites dettes me tourmentent depuis si longtemps que cela absorbe en vérité les facultés de mon esprit et ne lui permet pas de s’appliquer comme je le voudrais aux affaires du roi. Le temps de la récolte me paraissant à peu près arrivé, je vous supplie de prononcer sur mon sort présent et futur, sur mes appointements et sur les faveurs et grâces que je puis attendre de votre justice et de votre bon cœur[52]...
Le duc de Praslin fut d’autant moins disposé à accueillir la requête qu’il se trouva en même temps saisi de violentes réclamations formées par le comte de Guerchy contre d’Éon. Non content de s’endetter lui-même, celui-ci avait dépensé par avance une partie du traitement du futur ambassadeur. Il considérait du reste ces appointements comme les siens, car il ne pouvait admettre qu’après avoir été au premier rang il se retrouvât au second, que «d’évêque il devînt meunier». Il s’obstinait avec sa ténacité de Bourguignon au rêve chimérique de conquérir, lui d’Éon, le titre comme les fonctions d’ambassadeur, de succéder à Londres à son ancien chef Nivernais. En dépit des avertissements qui lui viennent de tous côtés, des conseils de modération que ne cessent de lui prodiguer ses protecteurs les mieux informés et les plus dévoués, le premier commis des affaires étrangères Sainte-Foy et le duc de Nivernais lui-même, il s’entête et finit par recevoir du duc de Praslin des remontrances fort méritées:
Je n’aurais jamais cru, monsieur, que le titre de ministre plénipotentiaire vous fît si promptement oublier le point d’où vous êtes parti et je n’avais pas lieu de m’attendre à vous voir augmenter de prétentions à mesure que vous recevez de nouvelles faveurs. 1o Je ne vous ai point fait espérer le remboursement de votre ancien voyage de Russie puisque trois de mes prédécesseurs à qui vous avez fait la même demande n’ont apparemment pas trouvé qu’elle fût légitime. 2o Vous vous plaignez à moi de vaines promesses qui vous ont été faites, et ce n’est assurément pas la manière dont j’en ai agi avec vous. Rappelez-vous que je vous ai reçu à Vienne dans un temps où je ne pouvais avoir aucune raison de vous obliger, puisque vous ne m’étiez nullement connu; vous êtes arrivé chez moi malade et je vous ai guéri; vous en êtes parti dans l’incertitude du sort qui vous attendait ici, et je vous ai procuré la pension qui vous a été donnée. Deux ans après, vous trouvant sans occupations, vous avez eu recours à moi, et je vous ai donné le poste le plus agréable et l’occasion la plus avantageuse pour vous faire connaître. Vous êtes enfin venu nous apporter les ratifications de l’Angleterre; ce voyage vous a été payé comme aurait pu l’être celui de Pétersbourg et Sa Majesté vous a récompensé comme si vous aviez fait dix campagnes de guerre. Si ce tableau, monsieur, vous offre des sujets de mécontentement, je vous avoue que je serai obligé de renoncer à vous employer de peur de manquer des moyens suffisants pour récompenser vos services. Mais j’aime mieux présumer que vous en sentirez la vérité et que vous mettrez à l’avenir plus de confiance en ma bonne volonté pour vous qu’en des représentations aussi mal fondées. Je ne dois point oublier de vous dire que je n’ai pas aperçu que le caractère de plénipotentiaire engageât M. de Neuville à faire ici aucunes dépenses; je le vois toujours tel qu’il était auprès de M. de Bedford, et rien ne peut me faire soupçonner la nécessité des frais extraordinaires auxquels vous vous êtes livré sur le compte de M. de Guerchy et qui sont extrêmement déplacés. Je ne vous cache pas que j’ai trouvé très mauvais que vous ayez fait autant de dépense aux dépens de quelqu’un à qui je m’intéresse autant et qui vous a donné sa confiance sur ma parole. J’espère qu’à l’avenir vous serez plus circonspect dans vos demandes et plus attentif à ménager l’argent d’autrui et que vous vous attacherez autant à lui être utile que vous l’avez fait auprès de M. le duc de Nivernais.
Je suis très parfaitement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur[53].
Le duc de Praslin se trompait étrangement s’il espérait avoir le dernier mot avec son impétueux correspondant. D’Éon, loin de se rendre, fut exaspéré par la sagesse même des avis qui lui étaient donnés et, n’écoutant que son dépit, répondit le jour même:
Aussitôt que j’ai eu appris, monsieur le duc, qu’on voulait me donner malgré moi le titre de ministre plénipotentiaire, j’ai eu l’honneur d’écrire à M. le duc de Nivernais que je regardais ce titre plutôt comme un malheur que comme un bien pour moi; en toutes choses, il faut envisager la fin.
Je suis parti fort jeune du point de Tonnerre, ma patrie, où j’ai mon petit bien et une maison au moins six fois grande comme celle qu’occupait M. le duc de Nivernais à Londres. En 1756 je suis parti du point de l’hôtel d’Ons-en-Bray, rue de Bourbon, faubourg Saint-Germain. Je suis l’ami du maître de la maison et j’en suis parti malgré lui pour faire trois voyages en Russie et autres Cours de l’Europe, pour aller à l’armée, pour venir en Angleterre, pour porter quatre ou cinq traités à Versailles, non comme un courrier, mais comme un homme qui y avait travaillé et contribué. J’ai souvent fait ces courses quoique malade à la mort et une fois avec une jambe cassée. Malgré tout cela, je suis, si le destin l’ordonne, prêt à retourner au point d’où je suis parti. J’y retrouverai mon ancien bonheur. Les points d’où je suis parti sont d’être gentilhomme, militaire et secrétaire d’ambassade; tout autant de points qui mènent naturellement à devenir ministre dans les Cours étrangères. Le premier y donne un titre; le second confirme les sentiments et donne la fermeté que cette place exige; mais le troisième en est l’école...
Si un marquis, monsieur le duc, avait fait la moitié des choses que j’ai faites depuis dix ans, il demanderait au moins un brevet de duc ou de maréchal; pour moi, je suis si modeste dans mes prétentions que je demande à n’être rien ici, pas même secrétaire d’ambassade[54].
D’Éon qui ce jour-là se sentait en verve et, pour le plaisir de faire des mots, courait au-devant de sa disgrâce ne s’en tint pas encore là. Par le même courrier il envoyait au comte de Guerchy, qui n’avait cessé de son côté de l’exhorter à plus de retenue, de pareilles impertinences:
... Je prendrai seulement la liberté de vous observer au sujet du caractère que le hasard m’a fait donner que Salomon a dit, il y a bien longtemps, qu’ici-bas tout était hasard, occasion, cas fortuit, bonheur et malheur, et que je suis plus persuadé que jamais que Salomon était un grand clerc. J’ajouterai modestement que le hasard, qui ferait donner le titre de ministre plénipotentiaire à un homme qui a négocié heureusement depuis dix ans, n’est peut-être pas un des plus aveugles de ce monde: ce qui m’arrive par le hasard peut arriver à un autre par bonne aventure...
Un homme quelconque ne peut se mesurer, même dans l’opinion, que par un ou plusieurs hommes. Il y a même plusieurs proverbes qui serviraient à prouver la vérité de ceci. On dit communément: il est bête comme mille hommes, il est méchant comme quatre, il est ladre comme dix. C’est la seule échelle dont on puisse se servir, excepté dans certains cas où les hommes se mesurent par les femmes. Un ambassadeur quelconque équivaut à un demi-homme, ou à un homme entier, ou à vingt hommes, ou à dix mille. Il s’agirait de trouver la proportion existant entre un ministre plénipotentiaire, capitaine de dragons, qui a fait dix campagnes politiques (sans compter les campagnes de guerre, comme dit M. le duc de Praslin) et un ambassadeur lieutenant-général qui débute...
J’ai déjà eu l’honneur, monsieur, de vous faire mes sincères remerciements pour toutes vos offres gracieuses de services; à l’égard des espérances à venir, j’aurai celui de vous avouer franchement que je suis le second tome de ma sœur Anne de la Barbe Bleue, qui regardait toujours et qui ne voyait rien venir, et cela m’engage souvent à chanter en faux-bourdon ce beau refrain:
Belle Philis, on désespère
Alors qu’on espère toujours.
J’ai l’honneur d’être[55]...
CHAPITRE IV
Arrivée à Londres du comte de Guerchy.—Le chevalier d’Éon est disgracié et se venge.—Il accuse l’ambassadeur d’avoir voulu l’assassiner; l’affaire Vergy.—Mission de Carrelet de la Rozière.—Le duc de Choiseul cherche à faire revenir d’Éon et le roi à obtenir la restitution de ses papiers.—L’extradition de d’Éon est refusée par le cabinet anglais.—Lettre de d’Éon à sa mère.
Dans sa lettre au duc de Praslin, d’Éon rappelait «le point d’où il était parti» et n’y trouvait que des raisons de s’enorgueillir de son succès.
C’était bien se juger soi-même, quoique sans grande modestie; mais c’était en même temps fort mal connaître son époque. Ayant obtenu fort jeune encore un grade et des distinctions qui auraient dû paraître à un homme de sa naissance le couronnement inespéré de toute une carrière, il ne sut ni se trouver satisfait, ni même s’armer de patience. Il ne put surtout se résigner à rétrograder. Après avoir été, dans une grande négociation, le secrétaire d’un ambassadeur éclairé et magnifique, dont il s’était ingénié ensuite, comme ministre plénipotentiaire, à conserver la tradition et les allures, il se retrouvait obligé de «secrétariser» de nouveau, sous les ordres d’un chef novice dans la diplomatie, court de vues et de moyens, et décidé à retirer de son ambassade les avantages d’une riche prébende.
Sans argent, exaspéré par les récriminations que lui avaient values les dépenses de son intérim, d’Éon attendait rageusement son ambassadeur.
Le comte de Guerchy arriva le 17 octobre. «Il me reçut avec une politesse cafarde, raconte d’Éon, et me demanda d’un ton patelin si je me repentais de lui avoir écrit la lettre du 25 septembre. Je lui répondis tranquillement: «Non, monsieur; ma lettre n’était qu’une réplique un peu vive peut-être, mais juste, à votre attaque du 4 du même mois, et si vous m’écriviez encore pareille épître, je serais forcé de vous faire pareille réponse.—Allons, allons, je vois que vous êtes un peu mauvaise tête, mon cher monsieur d’Éon.» Et il tira de sa poche mon ordre de rappel à griffe, patte ou grillage, qu’il me mit entre les mains d’un air contrit, en m’exprimant ses regrets et en m’assurant encore de son amitié et de son dévouement. Je ne lui répondis que par un regard... Et le saluant froidement je me retirai emportant avec moi ce document officiel de ma disgrâce»[56].
Si d’Éon parvint aussi bien qu’il le rapporte à masquer son dépit et à conserver un sang-froid dont il était peu coutumier, la lecture de la lettre du duc de Praslin dut lui suggérer de cruelles réflexions. Non seulement il se trouvait rappelé sans délai à Paris, mais l’accès de la Cour lui était interdit. C’était la disgrâce dans toute sa rigueur, l’exil, l’arrêt pour longtemps, sinon la fin de sa carrière. Trop irrité pour se laisser abattre, et espérant encore que Louis XV interviendrait en faveur de son agent secret, il résolut d’attendre les événements et d’ajourner, autant qu’il le pourrait, son départ[57]. Son imagination, qui n’était jamais à court d’expédients, lui fournit tout un plan de résistance dans la lutte scandaleuse qu’il ne craignit pas d’entreprendre contre les ordres de son ambassadeur, du ministre et du roi. Dès le lendemain, et tout en remettant à M. de Guerchy les papiers de l’ambassade, d’Éon lui annonça qu’il n’était nullement pressé d’obtenir ses audiences de congé. Ayant été accrédité par des lettres portant la signature autographe du roi, il ne pouvait, prétendait-il, être révoqué que par un acte dans les mêmes formes. Considérant donc comme non avenues les lettres de rappel qu’il avait reçues et qui n’étaient signées que de la griffe, il se disait résolu à attendre des «ordres ultérieurs de sa Cour[58]».
M. de Guerchy lui représenta en termes violents tout ce que sa conduite avait d’insolite et à quelles conséquences elle l’exposait, puis s’échauffant peu à peu il lui dit, si l’on en croit d’Éon, qu’il «saurait bien avoir raison de son obstination et que d’ailleurs sa perte était résolue».
Au surplus, pour mettre fin à une situation équivoque et priver d’Éon de tout moyen de résistance, Guerchy alla jusqu’à demander à la Cour de Londres d’avancer les audiences de congé de son encombrant collaborateur. D’Éon laissa faire la démarche, mais se trouva fort opportunément empêché de se rendre au palais le jour fixé[59]. Toutes ces tracasseries exaspérèrent d’Éon et achevèrent de lui faire perdre la tête. Il suffit du reste d’un incident pour rendre publique la dispute et donner à cette intrigue de chancellerie un retentissement inouï.
Un Français, le sieur Treyssac de Vergy, était arrivé dans le courant du mois de septembre. Avocat au parlement de Bordeaux, il se disait homme de lettres, faisait parade de ses belles relations et se vantait même d’être venu en Angleterre avec la promesse d’y figurer comme ministre plénipotentiaire en remplacement du chevalier d’Éon. S’étant présenté à l’ambassade, il y avait été assez sèchement éconduit par d’Éon lui-même, qui lui avait laissé entendre qu’il ne serait plus reçu sans apporter avec lui les lettres d’introduction annoncées. Le sieur de Vergy avait protesté, affirmant qu’il se trouvait de longue date en relations suivies avec le comte de Guerchy; néanmoins il avait promis de fournir les références qu’on exigeait de lui. D’Éon n’avait plus revu ce singulier visiteur, mais il avait reçu de Paris sur son compte les plus mauvais renseignements: on le représentait comme un véritable aventurier, perdu de dettes et de réputation, qui faisait des dupes sous un nom d’emprunt. Aussi, au cours d’une réception donnée par M. de Guerchy à l’occasion de son arrivée, d’Éon fut-il bien étonné de la présence de Vergy, que l’ambassadeur ne connaissait pas ou feignait de ne pas connaître. Il lui témoigna sa surprise de le trouver à l’ambassade sans qu’il y eût été prié, et sur un échange de paroles assez vives «l’insulta, le défia à pied ou à cheval» et ne se calma que sur l’intervention de M. de Guerchy.
Le lendemain, d’Éon se trouvait à dîner chez lord Halifax, en compagnie de lord Sandwich et du comte de Guerchy. Il était trop surexcité par les événements de la veille pour pouvoir garder son sang-froid, même devant les ministres anglais, et la présence de l’ambassadeur ne fit que l’exaspérer davantage. Il trouva l’occasion bonne pour déclarer qu’il ne quitterait pas l’Angleterre avant d’être rappelé régulièrement, et que d’ailleurs il ne pourrait, dans tous les cas, songer à partir sans avoir terminé une affaire d’honneur. Il s’agissait de la querelle de la veille, qu’il raconta complaisamment à ses hôtes, leur annonçant qu’il attendait pour le lendemain la visite de Vergy, qu’il accepterait le cartel et tuerait son adversaire. Aux ministres anglais, qui lui objectaient le scandale et les devoirs de sa situation officielle, il répondit que «s’il était ministre plénipotentiaire, il était surtout dragon.—Bien, lui rétorqua lord Halifax; mais fussiez-vous même le duc de Bedford, je me verrais obligé de vous faire escorter par des gardes.—Je n’ai point l’honneur d’être le duc de Bedford; je suis M. d’Éon et n’ai besoin d’aucune escorte.»
Il était dans un tel état d’exaltation que Guerchy s’unit à lord Halifax, et tout fut mis en œuvre pour le calmer. D’Éon n’écouta ni prières ni menaces et, prétextant un engagement au cercle, tenta de s’esquiver. Sur l’ordre du ministre, on lui barra le passage[60] et d’Éon, au comble de la fureur, s’écria qu’il était inconcevable qu’un ministre plénipotentiaire fût, devant son ambassadeur, retenu prisonnier dans l’hôtel du secrétaire d’État. La scène devenait tragi-comique. Lord Halifax et Guerchy sentirent qu’il importait d’y mettre fin, sous peine de soulever un scandale beaucoup plus retentissant que celui qu’ils avaient voulu prévenir. Ils se remirent à raisonner d’Éon, qui se calma peu à peu et finit par consentir à signer un papier aux termes duquel il donnait sa parole d’honneur aux comtes de Sandwich et Halifax de ne point se battre avec M. de Vergy et «de ne point lui faire aucune insulte, sans avoir préalablement communiqué ses intentions aux susdits comtes».
D’Éon prit lui-même une copie de son engagement et la fit signer par lord Halifax, lord Sandwich et le comte de Guerchy[61].
Cet étrange scandale, occasionné par la maladresse de l’ambassadeur au moins autant que par l’exaltation fort peu diplomatique de son bouillant ministre plénipotentiaire, eut son épilogue le lendemain. D’Éon en a fait lui-même un récit trop pittoresque pour n’être point cité:
«La chose s’est passée sans coup férir; ma circonstance était bien plus critique que la sienne; j’avais promis de ne point agir contre lui et je ne pouvais prévoir que le brave Vergy était homme à se laisser intimider de mes moindres démarches; en effet je fermai la porte de ma chambre pour le retenir jusqu’à ce que les gens de M. l’ambassadeur que j’avais envoyé chercher fussent arrivés, et aussitôt le sieur de Vergy s’écria en courant dans ma chambre: «Ah! monsieur, ne me touchez pas, ne me touchez pas!—Comment, lui répondis-je en souriant, tu viens chez moi en habit de combat et tu crains que je te touche!» Quelques expressions dragonnes mêlées à ce discours l’engagèrent à vouloir prendre la fenêtre pour la porte; j’aperçus sa pâleur et son mouvement et lui dis: «Si tu sautes je te pousse; mais prends garde: tu trouveras en bas un fossé et des piques.» Cette observation, qui n’est point philosophique, suffit pour l’arrêter.
«Je lui présentai alors un papier en lui disant: «Mon ami, voici un billet qu’il faut signer par duplicata, après que tu en auras pris lecture.» Il le parcourut avec tant de précipitation qu’en me le remettant, il me demanda trois semaines pour avoir des lettres de Paris. «Mon ami, lui dis-je, si tu n’avais pas l’esprit un peu troublé tu verrais que je te donne un mois.» Je le pris par le bras et le fis entrer dans ma chambre à coucher, où est placé mon bureau. Aussitôt qu’il y fut il s’écria: «Ah! monsieur, ne me tuez point.» Je ne savais qu’augurer de cette exclamation, lorsque tout à coup je vis les yeux du sieur de Vergy fixés sur mon sabre turc et mes pistolets d’ordonnance que j’ai rapportés intacts de la guerre d’Allemagne. Je compris alors d’où venait l’excès de sa frayeur. Pour le tranquilliser, je pris aussitôt un des pistolets que je mis à terre, et posant le pied dessus de peur qu’il ne mordît le dit de Vergy, je lui dis: «Tu vois bien que je ne veux point te faire de mal, ni même t’approcher; signe de bonne grâce.» Alors il se résigna galamment à signer le billet en duplicata, et il paraît nécessaire de dire qu’il le fit, le chapeau sous le bras et un genou en terre. Il ne jugea pas à propos d’en prendre copie, quoique je le lui aie proposé; il était trop pressé de gagner la porte de ma salle[62].»
Vergy courut directement chez le juge de paix; il lui raconta dans les termes les plus dramatiques ce qui venait de se passer, et obtint contre d’Éon une lettre d’assignation[63]. D’Éon, qui jouissait encore de son immunité diplomatique, ne jugea pas convenable d’y répondre. Il était d’ailleurs bien trop occupé de ses démêlés avec son ambassadeur, qui s’aggravaient de jour en jour et finirent par changer en manie de la persécution cette sorte de folie des grandeurs qui s’était emparée de lui. Il accusa M. de Guerchy d’avoir tenté de le faire empoisonner. Il raconta que le 28 octobre, alors qu’il dînait pour la dernière fois à l’ambassade, l’écuyer Chazal aurait mêlé à un vin de Tonnerre, dont on le savait très friand, une dose d’opium telle «qu’il faillit tomber en léthargie» et fut pendant plusieurs jours obligé de garder la chambre. L’ambassadeur étant venu le lendemain avec deux de ses secrétaires s’informer de sa santé, d’Éon s’imagina que M. de Guerchy avait voulu se rendre compte des dispositions de son appartement et tenter de découvrir où pouvaient être cachés les papiers secrets; à l’annonce de cette visite il s’était même empressé de monter chez son cousin d’Éon de Mouloize et d’appeler son secrétaire «afin, dit-il, d’éviter un coup de main». Il ne cessait de raconter à ses amis toutes ces persécutions et assurait qu’il était sans cesse espionné. Son domestique, ayant dû faire remettre une nouvelle serrure à la porte de son logement, avait naturellement appelé le serrurier voisin, qui se trouva être celui de l’ambassade. D’Éon se crut alors à la merci du comte de Guerchy; il vit sa personne en danger et ses papiers sur le point d’être saisis. Aussi, affolé, n’y tenant plus, il congédia son domestique et réunit ses fidèles compagnons en un conciliabule où l’on décida de déménager sur-le-champ. D’Éon, dont la manie d’écrire ne s’apaisa en aucune circonstance, nous a conservé une sorte de procès-verbal de cette séance, qui peint bien son état d’esprit:
«Le conseil des trois, y est-il écrit, après avoir fait bien des réflexions sur le délogement, a résolu que demain matin les meubles et les effets seraient transportés sur une charrette, parce qu’en un ou deux voyages le tout sera délogé... Toutes ces batteries sont prêtes à démasquer en cas de besoin et la garnison est bien résolue, s’il était question de capitulation, de sortir de la place, tambour battant, mèche allumée et avec tous les honneurs de la guerre—et operibus eorum cognoscetis eos[64].»
D’Éon n’eut pas à faire usage des procédés de guerre dont il menaçait son ambassadeur. Il élut domicile chez Carrelet de la Rozière, son parent et son associé dans la mission secrète qui lui avait été confiée. Il y apporta armes et bagages; puis, toujours en proie à la même obsession, transforma sa nouvelle habitation, située au cœur même de Londres, en une véritable forteresse, militairement occupée et commandée.
M. de Guerchy n’en était plus à s’étonner des allures de d’Éon, et cependant cet exode clandestin et subit le laissa tout interdit, et d’autant plus inquiet qu’il commençait à désespérer d’obtenir les comptes que d’Éon lui devait, mais différait toujours de lui rendre. Il lui écrivait dès le 9 novembre en son style d’ambassadeur, dont le duc de Praslin n’avait pas eu tort de se méfier:
J’ai appris hier, monsieur, que vous étiez sorti de la maison que j’avais louée pour vous et pour le surplus de ceux qui ne pouvaient pas loger dans celle de milord Holland que j’occupe. J’ignore quelle peut être la cause de cette détermination de votre part si précipitée, et sans m’en avoir informé. Ce jour que je fus savoir de vos nouvelles sur ce que j’avais appris que vous étiez malade, j’oubliai de vous parler du compte que vous êtes dans le cas de me rendre pour toutes les différentes sommes que vous avez touchées et prises sur mon compte; il y a déjà quelque temps que vous me dites que vous le remettriez sous deux jours; je vous prie instamment de me l’apporter ou de me le faire remettre incessamment[65].»
D’Éon n’envoya pas les comptes qui lui étaient réclamés, mais il se rendit au lever du roi, et lorsque Sa Majesté se fut retirée, il s’approcha de l’ambassadeur: «Je n’ai pas répondu, monsieur, lui dit-il, à la lettre que vous m’avez écrite ce matin, parce que je me suis levé tard. Si j’ai des comptes à rendre, je les rendrai à ma Cour lorsqu’elle me les demandera. Le ministre plénipotentiaire de France a vécu aux dépens du roi tout comme l’ambassadeur y vit. D’ailleurs je suis charmé que vous me fournissiez l’occasion de vous déclarer que je n’ai jamais été votre intendant, ni ne le serai jamais; je ne suis ni fait, ni né pour cela.» Et sans laisser à M. de Guerchy le temps de lui répondre, il lui fit une «profonde révérence» et se hâta de regagner sa forteresse. Ayant réuni son conseil, il employa toute son éloquence à persuader à M. de la Rozière que, d’après la tournure que prenaient les événements, les documents secrets allaient se trouver en danger. Ils étaient assez volumineux pour être gênants et difficiles à cacher, en cas d’alerte subite. D’Éon fit si bien que M. de la Rozière s’offrit lui-même à en faire passer une partie en France. C’était une mission périlleuse que son rôle assez effacé et l’attitude réservée qu’il avait adoptée lui rendaient plus facile qu’à tout autre. D’Éon lui remit une grande partie des documents qu’il possédait; mais il eut bien soin de conserver par devers lui les pièces les plus importantes, les plus compromettantes, celles qui pouvaient devenir pour lui une arme ou tout au moins une garantie dont il saurait tirer parti. Parmi ces pièces se trouvaient naturellement les minutes relatives à la mission qui le retenait en Angleterre pour y étudier le projet de débarquement militaire.
Chargé du mystérieux colis, M. de la Rozière partit quelques jours plus tard pour Paris, emportant, en outre, sous un pli à l’adresse de M. Tercier, des lettres qui devaient être remises au roi et à M. de Broglie. D’Éon y racontait tous les complots qu’il avait cru découvrir; les tentatives d’empoisonnement, d’enlèvement, d’espionnage dont il avait été l’objet; se vantant même d’avoir «humilié et mystifié son ambassadeur» et «d’avoir combattu en dragon pour le roi, pour son secret et pour le comte de Broglie[66].»
Ces lettres, d’une exagération si manifeste, produisirent à Paris un effet contraire à celui que d’Éon en attendait. Le roi sentit qu’aux mains d’un tel écervelé sa correspondance pouvait, d’un instant à l’autre, être saisie par son ambassadeur et revenir à ses ministres. Tout le plan de sa politique secrète, qu’il avait dissimulé si jalousement, pouvait ainsi se trouver découvert. Sans consulter le comte de Broglie ou même M. Tercier, Louis XV se hâta de prendre ses précautions.
Il envoya un courrier à son ambassadeur à Londres pour lui annoncer qu’il venait de contresigner une lettre de M. de Praslin requérant l’extradition de d’Éon; Guerchy devait, dans le cas où il se saisirait de la personne du chevalier, conserver par devers lui «tous les papiers qu’il pourrait trouver avec le sieur d’Éon, sans les communiquer à personne». Ces documents devaient être «tenus secrets pour tout le monde sans aucune exception» et «demeurer soigneusement cachetés» entre les mains de l’ambassadeur, qui à son prochain voyage les remettrait directement au roi. Le sieur Monin, secrétaire du comte de Guerchy et ami de M. d’Éon, avait reçu pour mission de savoir où ces papiers pouvaient être déposés[67].
Louis XV avait cru ainsi parer à tout événement; il comptait, par cette demi-confidence, s’assurer la discrétion de Guerchy et empêcher l’ambassadeur de faire part de ses découvertes au duc de Praslin. Tercier et le comte de Broglie furent épouvantés de la mesure précipitée qu’avait prise le roi et que lui-même leur apprit le lendemain[68]. Ils savaient Guerchy assez maladroit pour tout révéler par inadvertance, si toutefois son attachement à la maison de Choiseul ne lui inspirait pas une indiscrétion qui livrerait au ministre le secret de la politique particulière du roi. Si de pareilles révélations devaient être mortifiantes pour le roi, elles étaient redoutables pour les agents secrets aux dépens desquels se traduirait sûrement le dépit des ministres. Aussi le comte de Broglie, très alarmé, exposa-t-il de suite au roi ses inquiétudes au sujet des ordres envoyés à Guerchy, et M. Tercier lui fit part de réflexions non moins pessimistes. Louis XV, tout à la satisfaction d’avoir échappé à une aussi chaude alerte, prit à tâche de rassurer ses conseillers: «Si Guerchy, leur écrivait-il, manquait au secret, ce serait à moi qu’il manquerait, et il serait perdu; s’il est honnête homme, il ne le fera pas; si c’est un fripon, il faudrait le faire pendre. Je vois bien que vous et le comte de Broglie êtes inquiets. Rassurez-vous, moi je suis plus froid[69].»
Guerchy, il faut lui rendre cette justice, ne semble pas avoir trompé la confiance du Roi. Soit qu’il s’aperçût du danger qu’il courrait en risquant des confidences, soit qu’il préférât voir dans la lettre du roi une marque de confiance dont il voulût se montrer digne, il ne s’ouvrit de cette affaire qu’à Mme de Guerchy, qui garda scrupuleusement le secret. L’ambassadeur était du reste assez satisfait de trouver contre d’Éon des armes nouvelles, car il ne savait plus comment agir. N’ayant pu réussir par la menace, il avait eu recours à la flatterie et avait suggéré au duc de Choiseul d’écrire à d’Éon une lettre de promesses. Le ministre s’y était prêté et avait usé des termes les plus affectueux:
Qui est-ce qui vous arrête donc là-bas, mon cher d’Éon! abandonnez, je vous le conseille, la carrière politique et vos tracasseries ministérielles avec M. de Guerchy pour venir me rejoindre ici, où je compte vous employer utilement dans le militaire; je vous promets que vous n’éprouverez aucuns désagréments quand je vous emploierai. Comme l’arrangement militaire va être consommé bientôt, j’ai prié M. de Praslin de vous faire revenir; rien désormais ne doit vous arrêter et vous me ferez grand plaisir de revenir me joindre sans perte de temps à Versailles; je vous y attends, mon cher d’Éon, avec tout l’intérêt que vous me connaissez pour vous et les sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être votre très humble et très obéissant serviteur[70].
En dépit des termes engageants de cette lettre, d’Éon ne fut point tenté d’abandonner la lutte stérile et sans issue qu’il avait entreprise contre son ambassadeur, pour retourner chercher sur de vrais champs de bataille des succès plus dignes de son brillant passé. Sans illusions sur l’accueil qu’il aurait trouvé en France, il se borna à décliner avec respect et reconnaissance les offres du duc de Choiseul.
Il était résolu à ne pas abandonner Londres, où la loi protégeait si efficacement le domicile de tout citoyen. Pareille sauvegarde était bien de nature à étonner un Français du dix-huitième siècle, et M. de Guerchy lui-même n’avait pu encore s’y accoutumer. Il était si peu fait aux coutumes anglaises qu’il ne sut pas épargner à son gouvernement un désagréable mécompte. A peine en possession des nouveaux ordres du roi, il se hâta de soumettre aux ministres anglais la demande d’extradition que lui avait transmise le duc de Praslin. Malgré tout le désir qu’ils avaient de tirer d’embarras le malheureux ambassadeur, les ministres anglais ne crurent pas devoir prendre, de leur propre autorité, une décision si contraire aux lois et à l’esprit de la nation; ils portèrent l’affaire devant le conseil du roi. Guerchy fit de nouvelles démarches, plus pressantes encore, auprès des secrétaires d’État; mais ce fut en vain, et le roi d’Angleterre exprima seulement à l’ambassadeur «le regret qu’il éprouvait de ne pas accueillir la demande de son cousin, le roi de France, les lois de son royaume ne lui en laissant pas le pouvoir».
L’échec était d’autant plus mortifiant pour Guerchy qu’il avait entraîné son gouvernement dans cette fausse manœuvre, et il ne put trouver qu’une mince compensation dans le congé en forme que le chambellan du roi d’Angleterre fit remettre à d’Éon:
Monsieur,
Le Roi votre maître a fait savoir au Roi mon maître que vous n’êtes plus son Ministre à la Cour de Londres et en même temps a exigé du Roi qu’il donnât des ordres pour que vous ne paraissiez plus à la Cour, et je suis très mortifié de vous dire que j’ai reçu ce matin des ordres du Roi mon maître de vous communiquer ses intentions là-dessus.
J’ai l’honneur d’être...
Gower,
Chambellan du Roi d’Angleterre[71].
Ce billet poli, mais catégorique, marque la fin de la carrière régulière du chevalier d’Éon. Il consacre, au nom du roi d’Angleterre, la révocation que sa folie des grandeurs avait value au ministre plénipotentiaire du roi de France. Désavoué officiellement par le souverain qui l’avait envoyé et par celui qui l’avait reçu, d’Éon n’avait plus de situation. Tout autre que lui s’en fût trouvé abattu et aurait demandé grâce. Il se montra plus insolent et plus intraitable que jamais. Ne pouvant se croire abandonné de ses protecteurs et comptant, en dépit de tout, sur le secret appui du roi, d’Éon s’estimait encore de taille à tenir tête à Guerchy. C’est, en effet, celui-ci qui dut se déclarer vaincu et faire au roi lui-même le récit de sa défaite:
J’attendais toujours pour répondre à la lettre dont il a plu à Votre Majesté de m’honorer, datée de Fontainebleau 4 novembre, que j’eusse pu exécuter vos ordres; mais quelques moyens différents que j’aie employés pour y parvenir, cela m’a été absolument impraticable. Votre Majesté aura vu par ma dépêche les obstacles qui s’opposent à ce que je me rende maître des papiers de d’Éon, qui refuse constamment de me les remettre malgré l’ordre qu’il en a reçu de M. de Praslin de la part de Votre Majesté.
C’est là un des points de sa folie, qui cependant n’existe pas sur les autres généralement. Elle aura été également informée que la Cour de Londres m’a refusé main-forte à ce sujet, en me répondant que c’était contre les lois du pays. Le roi d’Angleterre et ses ministres ont cependant la plus grande envie d’être débarrassés de ce personnage-là. Il n’a pas dépendu de moi non plus de m’en saisir par moi-même ainsi que de sa personne, par force ou par adresse, parce qu’il ne loge pas dans ma maison et qu’il n’y est pas venu depuis qu’il pousse les choses au point où il les a poussées jusqu’à ce moment...
Je suis bien peiné, Sire, de n’avoir pu en cette occasion donner à Votre Majesté, comme je l’aurais désiré, des preuves du zèle ardent que j’aurai toute ma vie[72]...
D’Éon avait échappé une fois de plus aux manœuvres de Guerchy. Il s’était moqué des démarches officielles de l’ambassadeur, comme de ses secrètes intrigues. Il avait amusé Monin, le secrétaire de M. de Guerchy, par de fausses confidences et lui avait laissé croire qu’il n’avait pas avec lui en Angleterre les documents importants qu’il possédait. Quant aux exempts que l’on avait envoyés de Paris pour l’enlever, il les avait tenus en respect, ne sortant qu’en nombreuse compagnie et restant la plupart du temps retranché dans son logement. «Sa chambre, son salon, son cabinet et l’escalier étaient minés; une lampe brûlait toute la nuit... La garnison était composée de plusieurs dragons de son ancien régiment qu’il avait fait venir et de quelques déserteurs recueillis à Londres qui occupaient le rez-de-chaussée[73].» Ces précautions, qui sembleraient inventées à plaisir si elles n’avaient été le fait d’un aventurier préoccupé avant tout de frapper l’opinion publique, étaient bien superflues. La loi du home rule protégeait mieux d’Éon que «les quatre paires de pistolets, les deux fusils et les huit sabres de son arsenal», et lord Halifax, qu’il avait fait interroger sur le sort qui lui était réservé, avait répondu: «Qu’il se tienne tranquille; dites-lui que sa conduite est exécrable, mais que sa personne est inviolable[74].»
Sûr dès lors de n’être plus inquiété, d’Éon se refusa obstinément à venir à composition, et M. de Guerchy, n’ayant plus aucun moyen de contraindre un homme qui «mettait en poche les lettres de rappel de son ministre et refusait de rendre les papiers ministériels», se décida à dresser acte de ce refus. Il se rendit lui-même chez d’Éon vers la fin de décembre, et la rédaction de ce procès-verbal donna lieu à une scène où l’exaltation du pauvre chevalier ne connut plus de bornes. Arpentant la pièce, il gesticulait en protestant «qu’il se ferait plutôt tuer que de rendre les documents du roi et qu’il faudrait les venir prendre au bout de son fusil[75]». D’Éon signa cet acte, qui devait donner à Versailles la preuve formelle de son extravagance. Louis XV d’ailleurs ne s’intéressait plus à d’Éon; il redoutait ses incartades et regrettait amèrement «le choix d’un tel agent». Il ne songea plus qu’à le tenir éloigné sans paraître l’abandonner entièrement, et si d’Éon obtint dans la suite de nouvelles grâces, il les dut bien plus à la crainte qu’il inspirait qu’à l’estime que ses anciens services lui avait méritée. Le roi écrivit en effet à Tercier le 30 décembre: «M. d’Éon n’est pas fol, je le pense bien; mais orgueilleux et fort extraordinaire. Je crois qu’il faut laisser écouler assez de temps, le soutenir de quelque argent et qu’il reste là où il est en sûreté et surtout qu’il ne se fasse pas de nouvelles affaires[76].»
Épuisé par toutes ces persécutions auxquelles son orgueil l’avait exposé, blâmé hautement à Paris et à Versailles, d’Éon voyait ses amis eux-mêmes l’abandonner. La petite ville bourguignonne, d’où l’on n’avait cessé de le suivre à travers le monde et de lui prédire les plus brillantes destinées, lui envoyait maintenant l’écho de sa réprobation. Ses parents doutaient de son bon sens et sa vieille mère songeait à venir elle-même à Londres pour implorer sa soumission aux ordres du roi. Mais d’Éon, sans rien perdre de sa triomphante assurance, lui écrivait à la fin de cette dramatique année:
J’ai reçu, ma chère mère, toutes les lettres lamentables et pitoyables que vous avez pris la peine de m’écrire; pourquoi pleurez-vous, femme de peu de foi? comme il est dit dans l’Écriture. Qu’y a-t-il de commun entre vos affaires tonnerroises et mes affaires politiques à Londres? Plantez donc vos choux tranquillement, faites arracher les herbes de votre jardin, mangez les fruits de votre potager, buvez le lait de vos vaches et le vin de vos vignes et laissez-moi tranquille avec vos sots discours de Paris et de Versailles et vos pleurs qui me désolent sans me consoler. Mais je n’ai pas besoin de consolation, puisque je ne suis nullement triste et que mon cœur joue du violon et même de la basse de viole, ainsi que je vous l’ai déjà écrit, attendu que je fais mon devoir et que mes adversaires, qui se disent de grands seigneurs, des vicomtes de Marmion, ne font pas le leur; qu’ils veulent tout faire, tout conduire par caprice, par intérêt particulier et nullement en vue de la justice générale et du plus grand bien pour le roi et la patrie. Qu’ils fassent donc comme ils voudront, je ferai comme je l’entendrai, et je l’entendrai bien. Je ne crains ni de loin ni de près les foudres de ces petits Jupiters: voilà tout ce que je puis vous dire; restez tranquille comme je le suis, et si vous venez à Londres me voir, j’en serai charmé parce que je vous garderai avec les dépêches de la cour et les comptes du comte de Guerchy, vicomte de Marmion, qu’il n’aura qu’à bonne enseigne, étendards déployés, mèche allumée, balle en bouche et tambours battants. Il n’aura pas même les enveloppes des lettres, je vous le jure sur mes grands dieux, à moins qu’il ne m’apporte un ordre du roi, mon maître et le sien, en bonne forme, ce qu’il n’a pu faire jusqu’à présent.
... Je finis en vous disant que si vous voulez faire pour le mieux, vous resterez tranquille dans votre charmante solitude à la porte de Tonnerre et vous ne retournerez à Paris que d’autant que la Cour vous payera vos courses mieux qu’à moi, et songez que soit que les hommes ou les femmes vous louent ou vous blâment, vous n’en êtes ni meilleure ni plus mauvaise. La gloire des bons est dans leur conscience et non dans la bouche des hommes.
Embrassez pour moi tous les parents et amis et surtout la comtesse de Candale et toute sa maison que j’aimerai plus que Tonnerre tout ensemble si l’esprit de cabale qui règne de tout temps dans cette petite ville se fait sentir à mon égard. Un beau jour, j’irai baptiser leur vin pétulant. Mais c’est en vain qu’on prêcherait cette morale à ses habitants. Ils ressembleront toujours aux pierres à fusil qui se trouvent dans leurs vignes, qui plus on les bat, plus elles font feu. Je vous embrasse bien tendrement; attendez l’avenir, vous devez savoir que je ne suis pas embarrassé de mon existence; laissez passer la petite tempête: le vent impétueux qu’il fait n’est qu’une pétarade, et si vous continuez à pleurer, je serai obligé de vous envoyer des mouchoirs de la Compagnie des Indes anglaises. Je me porte si bien que je compte enterrer tous mes ennemis morts ou vifs. Adieu[77].
CHAPITRE V
Lutte acharnée du chevalier d’Éon contre le comte de Guerchy; guerre de libelles; publications à Londres des Lettres, Mémoires et Négociations.—Louis XV envoie à d’Éon des émissaires; arrestation d’Hugonnet à Calais; le secret exposé à être découvert.—Procès intenté par d’Éon au comte de Guerchy; condamnation de l’ambassadeur de France par le jury anglais.—Le roi accorde une pension au chevalier d’Éon, qui se décide à rester en Angleterre.
L’orage dont d’Éon semblait faire si peu de cas était loin cependant de se calmer et «le petit Jupiter» qui en détenait les foudres, furieux de son insuccès, n’avait pas encore désarmé. Il s’était d’abord attaqué aux partisans de son adversaire et venait d’obtenir du ministre un ordre qui rappelait en France M. d’Éon de Mouloize, en le privant arbitrairement de son titre de lieutenant de cavalerie. Puis, ayant épuisé toutes les ressources de la pression officielle, il avait essayé d’une tactique plus détournée: il s’était lancé avec ardeur dans une guerre de libelles à laquelle l’incident qui s’était passé chez lord Halifax avait donné naissance. Les feuilles anglaises avaient en effet, dès le lendemain de cette soirée, donné un discret commentaire de la querelle. Elles n’étaient pas favorables à l’ambassadeur, qui avait pu se rendre compte qu’il n’avait pas les rieurs de son côté. Il avait voulu publier son récit de l’incident et en avait confié la rédaction à un écrivain nommé Goudard, étrangement maladroit dans un métier qui le faisait vivre. En échange de quelques guinées, le sieur Goudard remit à M. de Guerchy un petit libelle d’une forme assez innocente, mais où les faits étaient relatés sous un jour si favorable à l’ambassadeur que d’Éon se trouvait naturellement convié à répliquer[78]. Guerchy savait par expérience combien d’Éon avait la répartie facile; il espérait que son adversaire ne saurait pas résister à un tel plaisir et par là s’exposerait de lui-même aux rigueurs de la loi anglaise, si stricte en matière de libelles.
Cependant, soit qu’il ne se jugeât pas offensé, soit qu’il se doutât du piège, d’Éon se tint coi et l’attente de l’ambassadeur fut encore une fois déçue. A ce moment, le sieur de Vergy vint proposer à Guerchy de mettre à son service, moyennant une légère rémunération, une plume moins bénigne. Il pouvait, lui aussi, se considérer comme offensé par le libelle, et ce prétexte était suffisant pour envenimer les choses. Il publia donc une petite brochure qui prenait directement à partie le chevalier[79]. D’Éon se crut cette fois obligé de répondre, mais il le fit en termes assez modérés pour terminer le débat. Ce n’était pas le compte de l’ambassadeur, que le sentiment de sa dignité ne retenait nullement et qui voulait avoir le dernier mot. Il s’obstina, n’épargnant aucune maladresse, et lança une «contre-note», véritable pathos, lourd et sot réquisitoire contre d’Éon[80]. Cette publication eut l’effet singulier d’exciter la verve de personnes étrangères à la querelle. Des libelles anonymes rédigés en anglais se répandirent dans le public; on fit circuler des opuscules manuscrits, les uns prenant fait et cause pour d’Éon, d’autres faisant l’apologie de l’ambassadeur. Vergy; le sieur Lescalier, ancien scribe de l’ambassade; le chevalier Fielding, juge de paix de Londres, se jetèrent dans la mêlée. Une femme même, nommée Bac de Saint-Amand, signa quelques feuillets qui furent jugés si comiques que l’on s’en arracha une seconde édition[81].
D’Éon, pendant les trois mois qui virent éclore plus de vingt productions différentes, s’était à peu près contenu; mais sa patience en même temps que ses ressources s’épuisaient de jour en jour. Abandonné par le roi et sans argent, il avait écrit au duc de Choiseul pour lui demander, puisque, disait-il, «il ne pouvait obtenir justice des procédés de M. de Guerchy», la permission de passer avec deux de ses cousins au service de l’Angleterre. En même temps, et en termes plus humbles et plus affectueux, mais où les allusions comminatoires étaient plus clairement exposées, il sollicitait une dernière fois l’appui du duc de Nivernais[82].
Ces lettres restèrent sans réponse aussi bien que celles qu’il faisait parvenir en même temps au duc de Broglie et à M. Tercier. Poussé autant par le besoin que par le désir de vengeance, d’Éon se décida alors à user contre M. de Guerchy de ses dernières armes. Il publia le 22 mars 1764 un volume fort gros et fort impertinent pour son ambassadeur et aussi pour les ministres. C’était, sur le ton d’une raillerie parfois assez fine, mais toujours agressive, un violent exposé de tous ses démêlés avec M. de Guerchy. D’Éon reproduisait, en outre, les lettres qu’il avait osé écrire à son ambassadeur et celles qu’il avait reçues de lui, lettres intimes où, dans un style lourd et confus, s’étalaient toute la mesquine parcimonie de M. de Guerchy et son embarras à ses débuts dans la diplomatie. Enfin, dans une troisième partie, d’Éon donnait des extraits de la correspondance échangée entre le duc de Praslin et le duc de Nivernais, correspondance que ce dernier lui avait communiquée et où les deux amis s’exprimaient en toute confiance et liberté sur le peu de capacité de M. de Guerchy[83].
Ces révélations si humiliantes et si pénibles pour M. de Guerchy produisirent une vive émotion à Londres. Quinze cents exemplaires de l’ouvrage furent enlevés en quelques jours. Mais tout ce beau scandale n’eut aucunement le résultat espéré. D’Éon perdit seulement beaucoup des sympathies que sa bonne humeur et son esprit lui avaient attirées autrefois et que toutes ses incartades n’avaient pas encore lassées. Walpole écrivant alors au comte Hertford, ambassadeur d’Angleterre à Paris, traduit fidèlement l’opinion anglaise, qui blâmait d’Éon, sévèrement mais non sans regrets:
«D’Éon vient de publier le plus scandaleux in-quarto, accusant outrageusement M. de Guerchy et très offensant pour MM. de Praslin et de Nivernais. En vérité je crois qu’il aura trouvé le moyen de les rendre tous les trois irréconciliables... Le duc de Praslin doit être enragé de l’étourderie du duc de Nivernais et de sa partialité pour d’Éon et en viendra sûrement à haïr Guerchy. D’Éon, d’après l’idée qu’il donne de lui-même, est aussi coupable que possible, fou d’orgueil, insolent, injurieux, malhonnête; enfin un vrai composé d’abominations, cependant trop bien traité d’abord, ensuite trop mal par sa Cour; il est plein de malice et de talent pour mettre sa malice en jeu... Le conseil se réunit aujourd’hui pour délibérer sur ce qu’on peut faire à ce sujet. Bien des gens pensent qu’il n’est possible de rien faire. Lord Mansfield croit qu’on peut faire quelque chose; mais il a un peu de promptitude à prendre en pareil cas l’opinion la plus sévère. Je serais bien aise pourtant que la loi permît la sévérité dans le cas présent[84].»
Le conseil du roi approuva les intentions de lord Mansfield. Si l’ouvrage n’était pas à proprement parler un véritable libelle, il contenait des insinuations injurieuses qui permettaient l’application du bill. D’ailleurs le corps diplomatique entier s’était joint à M. de Guerchy pour demander qu’on ouvrît une information, et l’attorney général intenta au nom du roi contre d’Éon un procès en libelle qui fut plaidé quelques mois plus tard.
L’impression avait été très grande à Londres; elle fut encore bien plus vive à Paris, et l’auteur du scandale y fut encore plus sévèrement jugé, ainsi que le relate, à la date du 14 avril, un contemporain qui notait au jour le jour les nouvelles politiques ou littéraires:
«Le livre de M. d’Éon de Beaumont fait une sensation très vive ici: on y voit des lettres attribuées à MM. de Praslin, de Nivernais, de Guerchy, avec des notes de l’infidèle rédacteur. Elles ne donnent pas une idée avantageuse du génie, de l’esprit et de la politique de ceux qui les ont écrites. Cet écrit est précédé d’une préface dans laquelle M. d’Éon expose les motifs qui le forcent à publier ces lettres. L’indignité de son procédé, les disparates de sa conduite et de son style dans ses récits dénotent un méchant homme et un fou[85].»
Il ajoute le 26 avril: «... Le procès a été commencé contre M. d’Éon, dont il est tant question aujourd’hui comme auteur du libelle le plus scandaleux et des calomnies les plus atroces[86].»
Le recueil que l’opinion publique taxait aussi sévèrement et justement devait soulever à Versailles non pas seulement de l’indignation, mais aussi des craintes très vives. En effet, l’on pouvait tout redouter d’un homme dont l’esprit était égaré à ce point. D’Éon s’était contenté pour cette fois de ne parler que de ses propres affaires; mais rien n’assurait qu’il se montrerait aussi réservé dans l’avenir et qu’il ne révélerait pas les secrètes et délicates négociations auxquelles il avait été mêlé, lors de la conclusion des derniers traités.
Le duc de Praslin décida que le livre serait mis au pilon; mais pendant qu’il donnait cet ordre il s’occupait de négocier avec l’auteur. Le roi l’y encourageait, car il partageait personnellement les craintes de son ministre. Il venait, en effet, de prendre connaissance de deux lettres adressées par d’Éon à M. Tercier, qui n’avait pas voulu répondre. Les termes n’en étaient d’ailleurs que trop clairs:
Je n’abandonnerai jamais le Roi, disait d’Éon dans l’une d’elles, ni ma patrie le premier; mais si, par malheur, le Roi et ma patrie jugent à propos de me sacrifier en m’abandonnant, je me disculperai aux yeux de toute l’Europe, et rien ne sera plus facile, comme vous devez bien le sentir. Je ne vous dissimulerai pas, monsieur, que les ennemis de la France, croyant pouvoir profiter du cruel de ma position, m’ont fait faire des offres pour passer à leur service. Les avantages qu’ils peuvent m’offrir ne me touchent pas et l’honneur seul me déterminera en cette occasion. J’ai répondu comme je le devais... Les chefs de l’opposition m’ont offert tout l’argent que je voudrais, pourvu que je dépose chez eux mes papiers et mes dépêches bien fermés et cachetés, avec promesse de me les rendre dans le même état en rapportant l’argent. Je vous ouvre mon cœur et vous sentez combien un pareil expédient répugne à mon caractère... Mais si je suis abandonné totalement et si d’ici au 22 avril, jour de Pâques, je ne reçois pas la promesse signée du Roi ou de M. le comte de Broglie que tout le mal que m’a fait M. de Guerchy va être réparé... alors, monsieur, je vous le déclare bien formellement et bien authentiquement, toute espérance est perdue pour moi, et en me forçant de me laver totalement dans l’esprit du roi d’Angleterre, de son ministère et de la chambre des pairs et des communes, il faut vous déterminer à une guerre des plus prochaines dont je ne serai certainement que l’auteur innocent, et cette guerre sera inévitable. Le Roi d’Angleterre y sera contraint par la force et la nature des circonstances, par le cri de la nation et du parti de l’opposition[87].
Louis XV, qui n’allait pas jusqu’à croire que d’Éon tînt dans son portefeuille la paix ou la guerre avec l’Angleterre, ne s’émut pas plus que de raison du péril dont on le menaçait; mais il fut plus sensible au danger que courait son secret. M. de Praslin ne lui avait pas caché qu’il avait le plus grand désir «de voir arriver d’Éon en France et qu’il y fût bien enfermé». Le ministre avait même envoyé en Angleterre des exempts qui devaient s’emparer du chevalier; mais «il leur avait défendu de l’avoir autrement que vif». Louis XV toutefois «ne pouvait croire que son agent fût un traître[88]». Il le jugeait plus froidement et plus justement que ses ministres secrets. Malgré ses défauts, son orgueil et sa folie, d’Éon était incapable d’une déloyauté. S’il avait été amené à écrire des lettres aussi compromettantes, il ne l’avait fait que contraint par le besoin et poussé à bout par les procédés d’une rigueur ou d’une faiblesse également excessives employés à son égard, et aussi par le silence obstiné que gardaient à son égard le comte de Broglie et Tercier. Il avait cru récemment, en apprenant la mort de Mme de Pompadour, que les ministres secrets allaient enfin jouir officiellement du crédit qu’ils avaient auprès du monarque. Son espoir avait été déçu: Louis XV avait continué son double jeu, et le comte de Broglie ne s’était pas senti assez fort pour profiter de l’occasion et s’imposer au roi. Il n’avait pas même osé solliciter en faveur de d’Éon.
Abandonné de tous côtés, celui-ci avait été singulièrement flatté des offres du parti libéral, qui assimilait son sort à celui de Wilkes, idole du peuple et victime d’un procès en libelle. Sa popularité à Londres s’était rapidement accrue; on acclamait son nom à la suite de celui du tribun populaire, mais on le flattait surtout dans l’espérance qu’il pourrait révéler quelques détails scandaleux sur la conclusion de la dernière paix. Ce parti attendait de lui des armes redoutables contre lord Bute, les anciens ministres et leurs successeurs, que l’on disait payés par la France. D’Éon n’avait pas voulu répondre à ces avances, mais il ne les avait pas repoussées; il s’en était vanté auprès des ministres secrets, espérant obtenir par l’intimidation les secours refusés à ses prières. Il n’avait pas tout à fait manqué son but, puisqu’il était parvenu à inspirer au roi des craintes sérieuses, sinon pour la paix européenne, du moins pour le secret. Louis XV, sur la proposition du comte de Broglie, envoya en Angleterre M. de Nort, avec la mission de calmer la colère de M. de Guerchy, mais aussi avec l’instruction formelle de ramener d’Éon par des conseils et des promesses, et de savoir tout au moins quelles étaient ses exigences. D’Éon, qui avait vu maintes fois M. de Nort chez le comte de Broglie, le reçut avec enthousiasme. Croyant cette fois que l’heure de la réhabilitation allait sonner pour lui, il se montra d’une modération inattendue.
A peine eut-il pris connaissance de la lettre du comte de Broglie apportée par M. de Nort, qu’enivré par les promesses et les flatteries qui s’y trouvaient en guise d’appât, il écrivit au roi dans son premier mouvement:
Sire,
Je suis innocent et j’ai été condamné par vos ministres; mais dès que Votre Majesté le souhaite, je mets à ses pieds ma vie et le souvenir de tous les outrages que M. de Guerchy m’a faits. Soyez persuadé, Sire, que je mourrai votre fidèle sujet et que je puis mieux que jamais servir Votre Majesté pour son grand projet secret, qu’il ne faut jamais perdre de vue, Sire, si vous voulez que votre règne soit l’époque de la grandeur de la France, de l’abaissement et peut-être de la destruction totale de l’Angleterre, qui est la seule puissance véritablement toujours ennemie et toujours redoutable à votre royaume.
Je suis, Sire, de Votre Majesté, le fidèle sujet à la vie et à la mort.
D’Éon[89].
En écrivant ce billet, d’Éon n’avait écouté que sa première inspiration; il reconnut de suite qu’il s’était trop hâté. Il n’avait voulu voir dans la lettre du comte de Broglie qu’une amorce pour des négociations plus étendues. Son erreur avait été complète, car si M. de Nort était disposé à laisser venir d’Éon, il devait s’en tenir aux termes de la lettre, qui promettait au chevalier une somme d’argent à déterminer et l’assurance que le roi s’occuperait de son avenir. On ne parlait point de lui rendre son grade, ni de lui donner aucune satisfaction contre M. de Guerchy.
Il y avait quelque maladresse à infliger à d’Éon cette nouvelle et plus cruelle déception. C’était l’irriter inutilement et en même temps augmenter par de vains pourparlers son arrogance et son infatuation. Le chevalier s’aperçut dès le lendemain de l’arrivée de M. de Nort qu’il s’était fait de grandes illusions; aussi, dans un accès de colère, il renvoya au messager la lettre du comte de Broglie en ajoutant que «puisque l’on n’agissait pas de bonne foi avec lui», il préférait rester «comme le bouc de la Fable au fond du puits où les ordres du roi ainsi que ceux de M. de Broglie et les haines particulières des guerchiens l’avaient jeté[90]». M. de Nort ne se découragea pas et fit tous ses efforts pour lui faire entendre raison; mais d’Éon se montra intraitable et les lettres pressantes de M. Tercier n’eurent pas un meilleur effet. Sentant seulement qu’il avait été trop loin en ne se ménageant aucune porte de sortie pour l’avenir, d’Éon déclara à M. de Nort que l’on ne pouvait raisonnablement exiger de lui qu’il livrât les seules armes qu’il pouvait opposer aux poursuites judiciaires de M. de Guerchy. Que l’ambassadeur se désistât de son instance, et les négociations en seraient aussitôt simplifiées. Devant cette fin de non-recevoir passablement ironique, M. de Nort jugea qu’il n’avait plus rien à faire à Londres. Il n’avait pas mieux réussi d’ailleurs auprès de M. de Guerchy.
Le moment était mal choisi en effet pour parler de modération à l’ambassadeur. Celui-ci ne s’était jamais vu aussi près du but, aussi sûr de tenir sous peu le chevalier à merci. L’humiliation retentissante qu’il venait de subir avait d’ailleurs grandement augmenté son irritation. Il attendait l’issue du procès en libelle, comptant sur la loi anglaise pour condamner enfin son ennemi et tenant prêts déjà pour se saisir de celui-ci quelques sbires soigneusement choisis, que lui avait envoyés, sur sa demande, le duc de Praslin. «Un voilier monté de vingt-un hommes armés se trouvait mouillé à Sgravesend», et l’on avait «détaché un petit bateau de six rameurs qui stationnait entre le pont de Westminster et celui de Londres» et qui devait recevoir le chevalier aussitôt qu’on se serait emparé de sa personne. Les admirateurs que d’Éon avait trouvés dans les bas-fonds de Londres, parmi les ouvriers du port, appelés les mobs, étaient venus lui faire incontinent ce rapport, ce qui permit encore une fois à l’insaisissable chevalier de se soustraire aux poursuites de son ambassadeur, prématurément triomphant. D’Éon écrivit au lord chief justice, comte Mansfield, à milord Bute et à M. Pitt des lettres qu’il fit imprimer et que les journaux publièrent; il y racontait les complots qui se tramaient autour de lui[91], en appelait à l’opinion anglaise et demandait aux ministres responsables de pourvoir à sa sécurité.
M. Pitt seul lui répondit en quelques lignes: «Vu l’extrême délicatesse des circonstances, vous pourrez trouver bon que je me borne à plaindre une situation sur laquelle il ne m’est pas possible d’offrir des avis que vous me témoignez désirer d’une manière très flatteuse[92]».
L’agitation entretenue par d’Éon autour de sa personne, dans un pays où la liberté individuelle était si fortement sauvegardée, suffit à le mettre à l’abri des tentatives de M. de Guerchy. L’été approchait; il partit pour Staunton Harold, propriété de son ami le comte Ferrers, tandis que l’ambassadeur prenait un congé et regagnait la France.
L’automne ramena M. de Guerchy à Londres, où allait se dérouler le procès en libelle intenté contre d’Éon. Le cabinet anglais avait presque donné à l’ambassadeur l’assurance qu’il obtiendrait un verdict affirmatif et pourrait mettre la main sur d’Éon et ses papiers. Cependant d’Éon, dont on pouvait tout attendre, sauf une reculade, ne parut pas à l’audience. Son avocat demanda un sursis, alléguant qu’il n’avait pas été accordé à la défense un temps suffisant pour réunir les témoignages qu’elle comptait fournir; les juges, refusant tout délai, passèrent outre. La sentence fut telle qu’on l’espérait: d’Éon était condamné; mais lorsqu’on se présenta chez lui pour lui notifier le jugement, on trouva l’appartement vide; notre chevalier avait pris les devants. Ne pouvant douter que l’issue du procès lui fût défavorable, il avait gagné la Cité et s’était retiré dans un garni en compagnie de son cousin de Mouloize. Il se croyait si bien en sûreté et se cachait si peu qu’il faillit être arrêté de suite par «deux messagers d’État qui vinrent avec un warrant et nombre de soldats armés en la maison de Mme Eldoves, où l’on supposait que le sieur d’Éon s’était réfugié». «Les agents, raconte d’Éon lui-même, cassèrent les portes, armoires, valises, armoires, pour me chercher et ne trouvèrent que mon cousin d’Éon de Mouloize, qui était tranquillement à se chauffer auprès du feu avec Mme Eldoves et une autre dame. Cette autre dame était celle qu’on appelle communément le chevalier d’Éon[93].»
Les ministres anglais, talonnés par Guerchy et furieux de la maladresse des agents de la police autant que de la mollesse de leur chef, s’impatientaient; lord Halifax, «violemment fâché que d’Éon fût encore en liberté», s’étonnait que le solicitor général fût absent à ce moment critique; il l’invitait à revenir en hâte, afin que cette affaire n’essuyât plus aucun retard et que l’on s’emparât du coupable, par tous les moyens légaux, pour l’amener à subir la sentence de la cour[94]. Toutes ces mesures furent vaines; d’Éon, rendu plus prudent par l’alerte qu’il venait de subir, s’était définitivement terré. Il avait «mis ses espions en campagne», ne sortant «qu’avec les sûretés qu’un capitaine de dragons doit prendre en temps de guerre[95]», et dans sa réclusion travaillait à une «ample et magnifique défense» contre la cabale de la Cour. C’était le couronnement de toutes ses folies qu’il préparait, le bouquet du feu d’artifice dont il avait étourdi son ambassadeur. Sa «magnifique défense» allait causer à Londres et à Paris un scandale inouï, unique dans les annales de la diplomatie. Ayant dédaigné de répondre à une assignation devant un simple tribunal du ban royal, il allait assigner l’ambassadeur de France, pour tentative d’empoisonnement et d’assassinat, devant le grand jury d’Old Bailey.
D’Éon reprenait, en effet, toutes ses anciennes accusations. Il avait découvert un précieux témoin et recueilli de nouvelles preuves. A son instigation, le sieur Treyssac de Vergy rentrait en scène. Emprisonné pour dettes et abandonné par l’ambassadeur qu’il avait servi de sa plume, mais dont il n’avait pu obtenir aucun secours, Vergy s’était retourné tout repentant vers d’Éon; il lui avait promis d’appuyer de son témoignage les plus graves révélations. Il certifia de nouveau qu’il était venu en Angleterre sur les ordres des ministres, qui lui avaient donné à entendre qu’ils désiraient «déshonorer d’Éon, mais qu’il fallait une main étrangère et habile[96]». A peine arrivé à Londres, M. de Guerchy avait suscité les événements qui, grâce à d’Éon, avaient eu une si grande publicité. Vergy se disait prêt à signer ses déclarations, et, pour plus de sûreté, à les résumer dans son testament; il les renouvela d’ailleurs au moment de sa mort, en 1774, comme le prouvent les papiers du chevalier[97].
En dépit de tout ce qu’il avait de suspect, un pareil témoignage était fort compromettant aux yeux des jurés anglais. Guerchy ne voulait pas s’en convaincre et se refusait à croire qu’on pût ajouter foi à tous ces racontars qui «faisaient frémir d’horreur». Plus stupéfait qu’ému, il trouvait seulement que «d’Éon avait mis le comble à sa scélératesse[98]». Celui-ci exultait bruyamment; toutefois, pour ne pas rompre avec le ministère secret, il s’efforçait d’intéresser le comte de Broglie à son sort et de rendre leurs intérêts communs; en lui communiquant une longue déposition de Treyssac de Vergy, il écrivait:
«Enfin, monsieur, voilà donc le complot horrible découvert; je puis à présent dire à M. de Guerchy ce que le prince de Conti disait au maréchal de Luxembourg avant la bataille de Steinkerque: «Sangarède, ce jour-là est un grand jour pour vous, mon cousin. Si vous vous tirez de là, je vous tiens habile homme...» Le roi ne peut à présent s’empêcher de voir la vérité; elle est mise au grand jour... J’ai instruit le duc d’York et ses frères de la vérité et des noirceurs du complot contre vous, le maréchal de Broglie et moi. Ceux-ci instruisent le roi, la reine et la princesse de Galles. Déjà M. de Guerchy, qui a été revu de très mauvais œil à son retour, est dans la dernière confusion malgré son audace, et je sais que le roi d’Angleterre est disposé à rendre justice à M. le maréchal et à moi. Agissez de votre côté, monsieur le comte, et ne m’abandonnez pas ainsi que vous paraissez le faire. Je me défendrai jusqu’à la dernière goutte de mon sang et par mon courage je servirai votre maison malgré vous, car vous m’abandonnez, vous ne m’envoyez point d’argent, tandis que je me bats pour vous. Ne m’abandonnez point, monsieur le comte, et ne me réduisez pas au désespoir. J’ai dépensé plus de douze cents livres sterling pour ma guerre, et vous ne m’envoyez rien: cela est abominable; je ne l’aurais jamais cru, monsieur le comte, permettez-moi de vous le dire[99].»
Le comte de Broglie, désirant naturellement ne s’associer en rien à une telle campagne, se garda bien d’envoyer les secours que d’Éon sollicitait avec tant d’impudence. Depuis plusieurs mois déjà, il avait renoncé à faire passer sous les yeux du roi les réclamations de son agent secret; mais cette fois, comprenant l’imminence du scandale que d’Éon allait faire naître, il demanda à Louis XV la permission de se rendre lui-même à Londres. Le roi trouva que d’Éon méritait d’être «pilé comme le muphti[100]»; il adhéra toutefois à la proposition du comte de Broglie et chercha un prétexte pour faire approuver cette mission par M. de Praslin; mais un incident qui mettait son secret en péril vint absorber son attention et le détourner de ce projet.
Un nommé Hugonnet, ancien courrier du marquis de L’Hospital, puis du duc de Nivernais, que d’Éon avait conservé à son service, venait d’être arrêté à Calais porteur de dépêches de Drouet, le secrétaire du comte de Broglie. Soupçonné depuis longtemps d’être l’intermédiaire de la correspondance secrète dont les ministres avaient eu vent, il avait déjoué jusqu’alors les espions mis à ses trousses. Moins heureux cette fois, il avait été appréhendé au moment même où il se présentait au bureau de la marine pour y obtenir son passeport. «Sur l’énoncé de son nom, rapporte d’Éon, le commissaire de la marine lui porta aussitôt la pointe de son épée sur la poitrine en lui disant qu’il le faisait prisonnier d’État. Deux grenadiers le conduisirent chez M. de la Bouillie, commandant de la ville de Calais, qui s’empara du paquet de papiers et fit conduire le dit sieur Hugonnet au secret de la prison; on le fit déshabiller, on y décousit ses vêtements jusqu’au talon de ses bottes. Sept jours après il arriva un exempt de la police de Paris qui fit mettre les fers aux pieds et aux mains d’Hugonnet et une chaîne au milieu du corps. Attaché au siège d’une chaise de poste, il fut conduit à la Bastille[101].»
L’arrestation d’Hugonnet amena celle de Drouet. Le duc de Praslin crut enfin tenir la preuve de la correspondance du comte de Broglie avec le criminel d’État qu’était d’Éon. Il se hâta d’avertir le roi de cette découverte et de ses soupçons. Louis XV, voyant son secret de nouveau en péril, ne songea pas à arrêter l’enquête par une simple manifestation de sa volonté: il préféra les tristes expédients que lui avait déjà suggérés sa faiblesse; l’attrait pervers de cette politique souterraine lui fit imaginer une comédie dont les agents subalternes de ses ministres devaient être à la fois les confidents et les acteurs. Il fit appeler le lieutenant de police, M. de Sartine, et lui recommanda «de mettre à l’écart tous les papiers qui pourraient être saisis dans cette affaire concernant le comte de Broglie, Durand et Tercier». Et satisfait de cette manœuvre habile, mais encore plus étrange, il écrivait à Tercier cet aveu d’une humilité inattendue de la part d’un monarque absolu: «Je me suis ouvert et confié au lieutenant de police et il paraît que cela lui a plu, mais il faut attendre de sa sagesse et de cette marque de confiance qu’il fera bien; si le contraire arrive, nous verrons ce qu’il y a à faire[102].»
Sartine s’était, au premier moment, montré flatté de la confidence inattendue qui lui avait été faite; mais il n’avait accepté qu’en tremblant un rôle hasardeux qui répugnait à son caractère autant qu’à sa qualité de magistrat et l’exposait en outre au ressentiment du duc de Praslin. Le comte de Broglie l’avait même trouvé si hésitant que, pour le convaincre, il avait dû à deux reprises le chapitrer et le persuader qu’il ne pouvait se soustraire à la besogne que le roi attendait de lui. Les papiers de Drouet furent donc soigneusement triés et on ne laissa, pour l’instruction de l’affaire, que quelques lettres sans importance. Les pièces ainsi mises en sûreté, on pouvait encore craindre que les inculpés ne commissent quelque imprudence de langage. Louis XV dut s’adresser, directement et sous le sceau du secret, au gouverneur de la Bastille, M. de Jumilhac, afin qu’il permît à M. Tercier d’entrer dans la prison et de communiquer aux inculpés les dépositions que le comte de Broglie «avait mis plus de quinze heures à préparer[103]». Les rôles furent si bien appris et tous les détails si minutieusement prévus que la comédie eut plein succès. Aucun indice certain de correspondance compromettante ne put être relevé, et M. de Praslin, qui assistait à l’audience, dut s’incliner devant un jugement dont il n’était point dupe. Il sortit furieux de la salle et dit à M. de Sartine: «Je sens bien que ces gens se moquent de moi...» Mais, devinant qu’il se heurtait à une volonté supérieure, il résolut d’attendre de nouveaux incidents pour reprendre cette affaire.
Drouet fut relâché au bout de quelques jours; mais, afin de ne pas éveiller les soupçons par une trop grande indulgence, on laissa Hugonnet à la Bastille. Il y resta plus de trente mois, pendant lesquels il perdit toutes les économies du petit commerce qui le faisait vivre. Il se trouvait réduit à la misère en 1778 et ne dut quelques dédommagements qu’aux démarches pressantes que d’Éon fit alors en sa faveur auprès de M. de Sartine[104].
Cet incident, qui avait provoqué des impressions si diverses à Versailles, avait à Londres ravivé l’espoir de vengeance que M. de Guerchy nourrissait contre son antagoniste et le parti de Broglie. Aussi l’annonce de ce nouvel échec fut-elle une cruelle déception qui ranima l’irritation de l’ambassadeur.
Des propos bizarres commençaient d’ailleurs à courir sur le compte de d’Éon, et trouvaient à l’ambassade l’appui d’une malignité toujours en éveil. Les mœurs réservées du chevalier et l’absence de toute intrigue féminine dans sa vie avaient depuis longtemps attiré sur lui une ironique curiosité. Les langues les moins perfides raillaient la faiblesse de sa constitution, d’autres le soupçonnaient d’être une femme; mais un grand nombre, épris de singularité, attribuaient au pauvre chevalier les deux sexes à la fois. Si étrange et si grossière que puisse paraître l’allégation, il est certain qu’elle fut émise et rencontra, alors comme plus tard, une surprenante crédulité. D’autres insinuations, moins ridicules mais plus redoutables, et inspirées par les mêmes ennemis, lui attribuaient la paternité d’un libelle injurieux, paru sous la forme d’une lettre anonyme adressée au lord chief-justice. D’Éon avait dû protester et faire paraître une réponse assez hautaine pour détruire de pareilles accusations; mais l’attention publique qu’il avait si souvent éveillée s’attachait maintenant à lui au point de mettre à son compte plusieurs des ouvrages satiriques dont la mode commençait à sévir. On le regardait comme l’auteur d’un «dialogue entre M. Frugalité et M. Vérité» et l’on n’avait pas eu de peine à discerner sous ces pseudonymes l’ambassadeur et l’ex-ministre plénipotentiaire de France. A Paris on croyait reconnaître son style acerbe dans un ouvrage en six volumes intitulé: L’espion chinois ou l’envoyé secret de la cour de Pékin pour examiner l’état présent de l’Europe[105]. C’était attribuer à d’Éon beaucoup plus d’ouvrages qu’il n’en pouvait produire. Tout occupé du procès qu’il avait intenté à son ambassadeur, aidé de son secrétaire et de ses avocats, il avait recueilli et souvent inspiré les «affidavit» ou dépositions écrites de ses témoins. Ce fut le 1er mars 1765 que se réunit le grand jury de la cour d’Old Bailey, avec des attributions voisines de celles d’une chambre des mises en accusation de nos jours. A l’unanimité, les jurés déclarèrent la poursuite fondée et rendirent leur sentence sous la forme de ce curieux «indictment»:
Les jurés pour notre souverain maître le roi, sous serment, représentent que Claude-Louis-François Regnier comte de Guerchy, dernièrement à Londres, étant une personne d’esprit et de disposition cruels et n’ayant pas la crainte de Dieu devant ses yeux, mais étant poussé et séduit par les instigations du diable et ayant conçu la pire malice envers Charles-Geneviève-Louis-Auguste-Andrée-Timothée d’Éon de Beaumont, et sans égard aux lois de ce royaume, le 31e jour d’octobre dans la 4e année du règne de notre souverain Seigneur George III, par la grâce de Dieu roi de Grande-Bretagne, France et Irlande, défenseur de la foi, etc.... dans le susdit Londres, dans la paroisse de Sainte-Marie, a méchamment, déloyalement et malicieusement sollicité et encouragé Pierre-Henry Treyssac de Vergy à tuer et assassiner le dit Charles-Geneviève-Louis-Auguste Timothée d’Éon de Beaumont, au grand dommage dudit Charles-Geneviève-Louis-Auguste-Andrée Timothée d’Éon de Beaumont, au mépris de notre souverain Maître et de ses lois[106]...
L’émotion que causa ce verdict fut inouïe: M. de Guerchy s’attendait à toute heure à être appréhendé; son maître d’hôtel Chazal, qui était accusé d’avoir versé le poison, venait de s’enfuir en même temps qu’un des secrétaires qui avait rédigé quelques-uns des libelles. Les cabinets de Londres et de Paris étaient exaspérés; Louis XV et le comte de Broglie ne pouvaient comprendre une législation qui livrait un ambassadeur à des tribunaux étrangers. La situation de M. de Guerchy était d’autant plus grave que le droit anglais reposait sur une foule de textes assez peu connus et complexes; le cas visé avait été prévu par une loi fort ancienne que la jurisprudence, dans une matière si rare, n’avait pas eu l’occasion de modifier. Un seul fait pouvait être invoqué à titre de précédent: il s’était passé sous Cromwell, et avait eu pour épilogue l’exécution capitale d’un ambassadeur de Portugal.
M. de Guerchy ne pouvait croire qu’un sort semblable l’attendît; mais l’esprit anglais lui avait réservé déjà de telles surprises que l’incertitude augmentait son abattement et le poussait aux démarches les plus inconsidérées. Il était profondément humilié et son attitude remplissait de joie d’Éon qui, tout glorieux, arrogant et plein de menaces, donnait libre cours à son persiflage malicieux: «Dans la position où sont les choses, écrivait-il au comte de Broglie, il faut absolument que l’arrangement que vous m’avez fait proposer soit fini incessamment et que vous arriviez au premier jour sans perdre de temps, au 20 de ce mois... Ceci est la dernière lettre que j’ai l’honneur de vous écrire au sujet de l’empoisonneur et du scélérat Guerchy, qui serait rompu vif en France s’il y avait de la justice. Mais, grâce à Dieu, il ne sera que pendu en Angleterre... Je vous donne ma parole que sous peu le Guerchy sera arrêté au sortir de la Cour et conduit dans la prison des criminels à la Cité de Londres; son ami Praslin viendra l’en tirer s’il le peut; vraisemblablement l’ami qui l’en tirera sera le bourreau[107].»
Ces prédictions ironiques ne se réalisèrent pas. Un verdict aussi singulier ne pouvait autoriser l’application d’une loi surannée. Le cabinet anglais en eût redouté les conséquences, s’il n’en avait déjà compris l’injustice et même le ridicule. Il chercha aussitôt un moyen qui lui permît de parer aux dangers de son inflexible législation et le trouva dans les arcanes même de son droit. Par un writ d’assertiorari le procès fut évoqué en appel au banc du roi. Ce nouveau tribunal déclara le jugement en suspens, et, sans trancher la question pour le fond, délivra, en faveur de l’ambassadeur, une ordonnance de noli prosequi.
L’affaire était définitivement enterrée. Le comte de Guerchy dut se trouver satisfait de ce piètre expédient qu’il avait sollicité instamment, et qui ne le lavait point aux yeux du public de la honte de ce scandaleux débat. L’estime des ministres et des gens clairvoyants lui restait, et il dut s’en contenter, car l’opinion anglaise lui était en général opposée. On critiqua fort l’intervention du roi dans une matière purement judiciaire; lord Chesterfield, écrivant à son fils Philippe Stanhope, en contestait lui-même la légalité[108]. Ce fut dans le peuple une explosion de mécontentement qui faillit mettre en danger la personne même de l’ambassadeur. La populace ne ménagea point ses huées à Guerchy. Un jour même on arrêta son carrosse; il dut cacher sa croix du Saint-Esprit et déclarer qu’il n’était pas l’ambassadeur, mais son secrétaire seulement. La foule menaçante ne l’en poursuivit pas moins jusqu’à son hôtel; les valets de l’ambassade fermèrent précipitamment la grille, ce qui donna le temps à la force publique d’arriver et de mettre fin à un incident qui eût pu avoir les plus graves conséquences.
La situation devenait intolérable à Londres pour M. de Guerchy. Il prit un congé et passa de longs mois en France; puis il fit de nouveau, en 1766, un court séjour en Angleterre, où il ne devait plus revenir. M. Durand fut nommé ministre de France par intérim. C’était un des plus fidèles agents du secret, qui avait déjà représenté le roi en Pologne.
D’Éon n’avait pas attendu l’arrivée à Londres de ce nouvel envoyé, qu’il connaissait de longue date, pour tenter de renouer, par des prières et des menaces, ses négociations avec M. de Broglie. Celui-ci, se montrant toujours indulgent et jugeant le moment opportun, consentit à reprendre les pourparlers. Le chevalier ne fit plus de difficulté pour remettre au nouveau ministre plénipotentiaire les brevets royaux de sa mission (mais ceux-là seulement); il les présenta, dit le procès-verbal qui fut dressé alors, «en bon état, couverts d’un double parchemin à l’adresse de Sa Majesté, renfermés et mastiqués dans une brique cousue à cet effet, prise dans les fondements des murailles de la cave».
En échange de ces papiers, Louis XV, vivement supplié par M. de Broglie et Tercier, redoutant surtout les indiscrétions et les incartades de d’Éon, lui accorda une grâce qu’il daigna lui annoncer de sa main même:
En récompense des services que le sieur d’Éon m’a rendus tant en Russie que dans mes armées et d’autres commissions que je lui ai données, je veux bien lui assurer un traitement annuel de 12,000 livres, que je lui ferai payer exactement tous les trois mois en quelque pays qu’il soit, sauf en temps de guerre chez mes ennemis et ce jusqu’à ce que je juge à propos de lui donner quelque poste dont les appointements seraient plus considérables que le présent traitement.
Louis[109].
Un témoignage aussi flatteur, qui marquait le pardon, sinon l’oubli, de tant de menées scandaleuses, aurait dû ramener le calme dans un esprit moins exaspéré. Mis à l’abri, par une pension de ministre plénipotentiaire, du dénuement complet au milieu duquel il s’était débattu pendant trois longues années, tout autre que d’Éon eût saisi l’occasion qui se présentait une seconde fois à lui de se faire oublier, pour reprendre dans la suite une carrière en vérité très compromise, mais à laquelle ses talents reconnus pouvaient encore ouvrir quelques perspectives. Il n’en fut rien; sa destinée l’avait poussé aux aventures et dès lors les aventures l’attiraient.
M. de Guerchy rentré en France venait de mourir[110]. Sa santé, ébranlée, disait-on, par les tracas de son ambassade, n’avait pu se remettre de l’affront qui l’avait terminée; du ridicule, sinon du déshonneur, que lui avait infligé sa condamnation et il n’avait pas tardé à succomber. La haine de d’Éon contre ce nom qui lui avait été si fatal ne fut point désarmée cependant par la mort d’un adversaire que sa plume ne cessa de poursuivre. Il comprit en tout cas l’indignation que cet événement (dont on ne manquerait pas de le rendre responsable) allait de nouveau raviver contre lui, et devina l’hostilité qu’il rencontrerait à la Cour s’il se hasardait à rentrer en France.
Le ressentiment des ministres qu’il avait si librement raillés et bravés; la colère de la famille de Guerchy, alors toute puissante, lui parurent de suffisants motifs pour renoncer à tout projet de retour. L’Angleterre, où le jugement qui l’avait mis hors la loi venait d’être paralysé par le procès qu’il avait gagné contre son ambassadeur, lui offrait un asile plein de sécurité et lui assurait une liberté qu’il ne pouvait espérer nulle part aussi grande. Il se résigna donc à y demeurer, bien décidé à améliorer, par tous les moyens possibles, une situation qu’il estimait bien injustement diminuée, et à entretenir autour de lui un bruit auquel il s’était accoutumé et qui lui était devenu indispensable.
CHAPITRE VI
D’Éon continue à être l’agent secret du roi en Angleterre; sa correspondance avec le comte de Broglie.—Il offre ses services au nouveau roi de Pologne, Stanislas Poniatowski; Louis XV s’oppose à son projet.—Popularité de d’Éon à Londres; les paris sur son sexe.—Il s’enfuit et parcourt l’Angleterre sous un faux nom.—Le chevalier d’Éon se détermine à se faire passer pour femme.
En exigeant la restitution du brevet qui donnait mission à d’Éon d’étudier le projet d’une descente en Angleterre, Louis XV n’avait point songé à se priver des services que son agent secret pouvait encore lui rendre comme informateur. Il savait que d’Éon connaissait admirablement le pays où il vivait, qu’il était bien accueilli dans les classes élevées de la société anglaise, en même temps qu’il jouissait dans les plus humbles d’une réelle popularité et par cela même d’une précieuse influence. Le roi avait tenu seulement à rentrer en possession d’une pièce revêtue de sa propre signature et qui, entre les mains d’un aventurier, devenait dangereuse, sinon pour la politique de la France, tout au moins pour la sécurité du secret. Mais, dans sa précipitation à s’assurer le silence du chevalier, il avait négligé d’exiger de lui la remise d’autres pièces qui l’engageaient moins personnellement. C’étaient le plan de cette même mission rédigé par le comte de Broglie et toute la correspondance relative à ce sujet, sans parler de dépêches originales et de copies que le transfuge avait conservées de son passage à l’ambassade. D’Éon s’était bien gardé de se dessaisir de ces précieux dossiers qui pouvaient lui permettre encore de peser sur un gouvernement dont il avait reçu plus de promesses que de salaires. Ses craintes s’étant un peu apaisées, en même temps que son ressentiment s’était trouvé satisfait par la mort du comte de Guerchy, il se remit à la correspondance secrète. D’ailleurs le comte de Broglie, dans ses lettres, ne lui ménageait point les encouragements. Il tâchait aussi de lui faire comprendre toute l’étendue des dernières faveurs royales, et lui conseillait pour l’avenir «de se conduire avec modestie et sagesse, d’abandonner le romanesque, pour prendre l’attitude et les propos d’un homme tranquille et sensé. Avec cela et un peu de temps, disait-il, on se ressouviendra de vos talents... Quand on a le cœur droit et l’âme courageuse, mais point féroce ni violente, on peut espérer de l’emporter sur la haine et sur l’envie de tout l’univers[111]».
Dans une autre lettre, écrite un peu plus tard et où l’on devine les inquiétudes personnelles que lui inspiraient les armes restées aux mains de son correspondant, le comte de Broglie exhortait d’Éon à mériter la bienveillance du nouvel ambassadeur, M. du Châtelet, en remettant à M. Durand qui rentrait en France «les papiers ministériaux et autres de tout genre» qu’il possédait encore. Il terminait ainsi: «Depuis la lettre que je vous ai écrite en chiffres à la fin du mois dernier, il ne m’est rien venu de votre part; vous ne nous avez rien appris de ce qui s’est passé dans l’intérieur de l’Angleterre. Je me rappelle bien, et je ne l’ai pas laissé ignorer à Sa Majesté, que vous l’attribuez à l’éloignement de votre ami, M. Cotes, de la capitale, mais votre dextérité devait y suppléer[112].»
Le reproche même prouve combien le comte de Broglie prisait les renseignements fournis par son correspondant. Dépouillé de tout titre officiel, d’Éon n’était pas moins demeuré l’agent d’informations sans cesse sollicité et souvent écouté par les conseillers secrets du roi. Esprit cultivé et doué d’une curiosité toujours en éveil, il avait, au cours des négociations diplomatiques, acquis l’expérience des affaires. Excessif dans ses ressentiments personnels, avantageux et inconsidéré pour tout ce qui le concernait, il savait en politique apprécier avec discernement, retenir avec précision et souvent prévoir sans erreur. Son imagination abondante, bien que dépourvue de goût, donnait aux faits un tour pittoresque et original. Les portraits qu’il traçait, avec une légère tendance à la caricature, étaient cependant fidèles. «En réalité, dit le duc de Broglie, d’Éon fut le précurseur, sinon le fondateur, de ce métier de reporter politique qui fait si grande figure aujourd’hui à la porte de tous les parlements de l’Europe[113].» Il se complaisait à cette tâche et y excellait.