OCTAVE MIRBEAU
LE JARDIN DES SUPPLICES
TROISIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR,
11, RUE DE GRENELLE, 11
1899
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
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| Sébastien Roch. | 1 vol. |
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Paris.—L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.
Aux Prêtres, aux Soldats, aux Juges,
aux Hommes,
qui éduquent, dirigent, gouvernent les hommes,
je dédie
ces pages de Meurtre et de Sang.
O. M.
FRONTISPICE
Quelques amis se trouvaient, un soir, réunis chez un de nos plus célèbres écrivains. Ayant copieusement dîné, ils disputaient sur le meurtre, à propos de je ne sais plus quoi, à propos de rien, sans doute. Il n'y avait là que des hommes; des moralistes, des poètes, des philosophes, des médecins, tous gens pouvant causer librement, au gré de leur fantaisie, de leurs manies, de leurs paradoxes, sans crainte de voir, tout d'un coup, apparaître ces effarements et ces terreurs que la moindre idée un peu hardie amène sur le visage bouleversé des notaires.—Je dis notaires comme je pourrais dire avocats ou portiers, non par dédain, certes, mais pour préciser un état moyen de la mentalité française.
Avec un calme d'âme aussi parfait que s'il se fût agi d'exprimer une opinion sur les mérites du cigare qu'il fumait, un membre de l'Académie des sciences morales et politiques dit:
—Ma foi!… je crois bien que le meurtre est la plus grande préoccupation humaine, et que tous nos actes dérivent de lui…
On s'attendait à une longue théorie. Il se tut.
—Évidemment!… prononça un savant darwinien… Et vous émettez là, mon cher, une de ces vérités éternelles, comme en découvrait tous les jours le légendaire M. de La Palisse… puisque le meurtre est la base même de nos institutions sociales, par conséquent la nécessité la plus impérieuse de la vie civilisée… S'il n'y avait plus de meurtre, il n'y aurait plus de gouvernements d'aucune sorte, par ce fait admirable que le crime en général, le meurtre en particulier sont, non seulement leur excuse, mais leur unique raison d'être… Nous vivrions alors en pleine anarchie, ce qui ne peut se concevoir… Aussi, loin de chercher à détruire le meurtre, est-il indispensable de le cultiver avec intelligence et persévérance… Et je ne connais pas de meilleur moyen de culture que les lois.
Quelqu'un s'étant récrié:
—Voyons! demanda le savant. Sommes-nous entre nous et parlons-nous sans hypocrisie?
—Je vous en prie!… acquiesça le maître de la maison… Profitons largement de la seule occasion où il nous soit permis d'exprimer nos idées intimes, puisque moi, dans mes livres, et vous, à votre cours, nous ne pouvons offrir au public que des mensonges.
Le savant se tassa davantage sur les coussins de son fauteuil, allongea ses jambes qui, d'avoir été trop longtemps croisées l'une sur l'autre, s'étaient engourdies et, la tête renversée, les bras pendants, le ventre caressé par une digestion heureuse, lança au plafond des ronds de fumée:
—D'ailleurs, reprit-il, le meurtre se cultive suffisamment de lui-même… À proprement dire, il n'est pas le résultat de telle ou telle passion, ni la forme pathologique de la dégénérescence. C'est un instinct vital qui est en nous… qui est dans tous les êtres organisés et les domine, comme l'instinct génésique… Et c'est tellement vrai que, la plupart du temps, ces deux instincts se combinent si bien l'un par l'autre, se confondent si totalement l'un dans l'autre, qu'ils ne font, en quelque sorte, qu'un seul et même instinct, et qu'on ne sait plus lequel des deux nous pousse à donner la vie et lequel à la reprendre, lequel est le meurtre et lequel est l'amour. J'ai reçu les confidences d'un honorable assassin qui tuait les femmes, non pour les voler, mais pour les violer. Son sport était que le spasme de plaisir de l'un concordât exactement avec le spasme de mort de l'autre: «Dans ces moments-là, me disait-il, je me figurais que j'étais un Dieu et que je créais le monde!»
—Ah! s'écria le célèbre écrivain… Si vous allez chercher vos exemples chez les professionnels de l'assassinat!
Doucement, le savant répliqua:
—C'est que nous sommes tous, plus ou moins, des assassins… Tous, nous avons éprouvé cérébralement, à des degrés moindres, je veux le croire, des sensations analogues… Le besoin inné du meurtre, on le refrène, on en atténue la violence physique, en lui donnant des exutoires légaux: l'industrie, le commerce colonial, la guerre, la chasse, l'antisémitisme… parce qu'il est dangereux de s'y livrer sans modération, en dehors des lois, et que les satisfactions morales qu'on en tire ne valent pas, après tout, qu'on s'expose aux ordinaires conséquences de cet acte, l'emprisonnement… les colloques avec les juges, toujours fatigants et sans intérêt scientifique… finalement la guillotine…
—Vous exagérez, interrompit le premier interlocuteur… Il n'y a que les meurtriers sans élégance, sans esprit, les brutes impulsives et dénuées de toute espèce de psychologie, pour qui le meurtre soit dangereux à exercer… Un homme intelligent et qui raisonne peut, avec une imperturbable sérénité, commettre tous les meurtres qu'il voudra. Il est assuré de l'impunité… La supériorité de ses combinaisons prévaudra toujours contre la routine des recherches policières et, disons-le, contre la pauvreté des investigations criminalistes où se complaisent les magistrats instructeurs… En cette affaire, comme en toutes autres, ce sont les petits qui paient pour les grands… Voyons, mon cher, vous admettez bien que le nombre des crimes ignorés…
—Et tolérés…
—Et tolérés… c'est ce que j'allais dire… Vous admettez bien que ce nombre est mille fois plus grand que celui des crimes découverts et punis, sur lesquels les journaux bavardent avec une prolixité si étrange et un manque de philosophie si répugnant?… Si vous admettez cela, concédez aussi que le gendarme n'est pas un épouvantail pour les intellectuels du meurtre…
—Sans doute. Mais il ne s'agit pas de cela… Vous déplacez la question… Je disais que le meurtre est une fonction normale—et non point exceptionnelle—de la nature et de tout être vivant. Or, il est exorbitant que, sous prétexte de gouverner les hommes, les sociétés se soient arrogé le droit exclusif de les tuer, au détriment des individualités en qui, seules, ce droit réside.
—Fort juste!… corrobora un philosophe aimable et verbeux, dont les leçons, en Sorbonne, attirent chaque semaine un public choisi… Notre ami a tout à fait raison… Pour ma part, je ne crois pas qu'il existe une créature humaine qui ne soit—virtuellement du moins—un assassin… Tenez, je m'amuse quelquefois, dans les salons, dans les églises, dans les gares, à la terrasse des cafés, au théâtre partout où des foules passent et circulent, je m'amuse à observer, au strict point de vue homicide, les physionomies… Dans le regard, la nuque, la forme du crâne, des maxillaires, du zygoma des joues, tous, en quelque partie de leur individu, ils portent, visibles, les stigmates de cette fatalité physiologique qu'est le meurtre… Ce n'est point une aberration de mon esprit, mais je ne puis faire un pas sans coudoyer le meurtre, sans le voir flamber sous les paupières, sans en sentir le mystérieux contact aux mains qui se tendent vers moi… Dimanche dernier, je suis allé dans un village dont c'était la fête patronale… Sur la grand'place, décorée de feuillages, d'arcs fleuris, de mâts pavoisés, étaient réunis tous les genres d'amusements en usage dans ces sortes de réjouissances populaires… Et, sous l'œil paternel des autorités, une foule de braves gens se divertissaient… Les chevaux de bois, les montagnes russes, les balançoires n'attiraient que fort peu de monde. En vain les orgues nasillaient leurs airs les plus gais et leurs plus séduisantes ritournelles. D'autres plaisirs requéraient cette foule en fête. Les uns tiraient à la carabine, au pistolet, ou à la bonne vieille arbalète, sur des cibles figurant des visages humains; les autres, à coups de balles, assommaient des marionnettes, rangées piteusement sur des barres de bois; ceux-là frappaient à coups de maillet sur un ressort qui faisait mouvoir, patriotiquement, un marin français, lequel allait transpercer de sa baïonnette, au bout d'une planche, un pauvre Hova ou un dérisoire Dahoméen… Partout, sous les tentes et dans les petites boutiques illuminées, des simulacres de mort, des parodies de massacres, des représentations d'hécatombes… Et ces braves gens étaient heureux!
Chacun comprit que le philosophe était lancé… Nous nous installâmes de notre mieux, pour subir l'avalanche de ses théories et de ses anecdotes. Il poursuivit :
—Je remarquai même que ces divertissements pacifiques ont, depuis quelques années, pris une extension considérable. La joie de tuer est devenue plus grande et s'est davantage vulgarisée à mesure que les mœurs s'adoucissent—car les mœurs s'adoucissent, n'en doutez pas!… Autrefois, alors que nous étions encore des sauvages, les tirs dominicaux étaient d'une pauvreté monotone qui faisait peine à voir. On n'y tirait que des pipes et des coquilles d'œufs, dansant au haut des jets d'eau. Dans les établissements les plus luxueux, il y avait bien des oiseaux, mais ils étaient de plâtre… Quel plaisir, je vous le demande? Aujourd'hui le progrès étant venu, il est loisible à tout honnête homme de se procurer, pour deux sous, l'émotion délicate et civilisatrice de l'assassinat… Encore y gagne-t-on, par-dessus le marché, des assiettes coloriées et des lapins… Aux pipes, aux coquilles d'œufs, aux oiseaux de plâtre qui se cassaient stupidement, sans nous suggérer rien de sanglant, l'imagination foraine a substitué des figures d'hommes, de femmes, d'enfants, soigneusement articulés et costumés, comme il convient… Puis on a fait gesticuler et marcher ces figures… Au moyen d'un mécanisme ingénieux, elles se promènent, heureuses, ou fuient, épouvantées. On les voit apparaître, seules ou par groupes, dans des paysages en décor, escalader des murs, entrer dans des donjons, dégringoler par des fenêtres, surgir par des trappes… Elles fonctionnent ainsi que des êtres réels, ont des mouvements du bras, de la jambe, de la tête. Il y en a qui semblent pleurer… il y en a qui sont comme des pauvres… il y en a qui sont comme des malades… il y en a de vêtues d'or comme des princesses de légende. Vraiment l'on peut s'imaginer qu'elles ont une intelligence, une volonté, une âme… qu'elles sont vivantes!… Quelques-unes prennent même des attitudes pathétiques, suppliantes… On croit les entendre dire: «Grâce!… ne me tue pas!…» Aussi, la sensation est exquise de penser que l'on va tuer des choses qui bougent, qui avancent, qui souffrent, qui implorent!… En dirigeant contre elles la carabine ou le pistolet, il vous vient, à la bouche, comme un goût de sang chaud… Quelle joie quand la balle décapite ces semblants d'hommes!… quels trépignements lorsque la flèche crève les poitrines de carton et couche, par terre, les petits corps inanimés, dans des positions de cadavres!… Chacun s'excite, s'acharne, s'encourage… On n'entend que des mots de destruction et de mort: «Crève-le donc!… vise-le à l'œil… vise-le au cœur… Il a son affaire!» Autant ils restent, ces braves gens, indifférents devant les cartons et les pipes, autant ils s'exaltent, si le but est représenté par une figure humaine. Les maladroits s'encolèrent, non contre leur maladresse, mais contre la marionnette qu'ils ont manquée… Ils la traitent de lâche, la couvrent d'injures ignobles, lorsqu'elle disparaît, intacte, derrière la porte du donjon… Ils la défient: «Viens-y donc, misérable!» Et ils recommencent à tirer dessus jusqu'à ce qu'ils l'aient tuée… Examinez-les, ces braves gens. En ce moment-là, ce sont bien des assassins, des êtres mus par le seul désir de tuer. La brute homicide qui, tout à l'heure, sommeillait en eux, s'est réveillée devant cette illusion qu'ils allaient détruire quelque chose qui vivait. Car le petit bonhomme de carton, de son ou de bois, qui passe et repasse dans le décor, n'est plus, pour eux, un joujou, un morceau de matière inerte… À le voir passer et repasser, inconsciemment ils lui prêtent une chaleur de circulation, une sensibilité de nerfs, une pensée, toutes choses qu'il est si âprement doux d'anéantir, si férocement délicieux de voir s'égoutter par des plaies qu'on a faites… Ils vont même jusqu'à le gratifier, le petit bonhomme, d'opinions politiques ou religieuses contraires aux leurs, jusqu'à l'accuser d'être Juif, Anglais ou Allemand, afin d'ajouter une haine particulière à cette haine générale de la vie, et doubler ainsi d'une vengeance personnelle, intimement savourée, l'instinctif plaisir de tuer.
Ici intervint le maître de la maison qui, par politesse pour ses hôtes et dans le but charitable de permettre à notre philosophe et à nous-mêmes de souffler un peu, objecta mollement:
—Vous ne parlez que des brutes, des paysans, lesquels, je vous l'accorde, sont en état permanent de meurtre…. Mais il n'est pas possible que vous appliquiez les mêmes observations aux «esprits cultivés», aux «natures policées», aux individualités mondaines, par exemple, dont chaque heure de leur existence se compte par des victoires sur l'instinct originel et sur les persistances sauvages de l'atavisme.
À quoi notre philosophe répliqua vivement:
—Permettez… Quels sont les habitudes, les plaisirs préférés de ceux-là que vous appelez, mon cher, «des esprits cultivés et des natures policées»? L'escrime, le duel, les sports violents, l'abominable tir aux pigeons, les courses de taureaux, les exercices variés du patriotisme, la chasse… toutes choses qui ne sont, en réalité, que des régressions vers l'époque des antiques barbaries où l'homme—si l'on peut dire—était, en culture morale, pareil aux grands fauves qu'il poursuivait. Il ne faut pas se plaindre d'ailleurs que la chasse ait survécu à tout l'appareil mal transformé de ces mœurs ancestrales. C'est un dérivatif puissant, par où les «esprits cultivés et les natures policées» écoulent, sans trop de dommages pour nous, ce qui subsiste toujours en eux d'énergies destructives et de passions sanglantes. Sans quoi, au lieu de courre le cerf, de servir le sanglier, de massacrer d'innocents volatiles dans les luzernes, soyez assuré que c'est à nos trousses que les «esprits cultivés» lanceraient leurs meutes, que c'est nous que les «natures policées» abattraient joyeusement, à coups de fusil, ce qu'ils ne manquent pas de faire, quand ils ont le pouvoir, d'une façon ou d'une autre, avec plus de décision et—reconnaissons-le franchement—avec moins d'hypocrisie que les brutes… Ah! ne souhaitons jamais la disparition du gibier de nos plaines et de nos forêts!… Il est notre sauvegarde et, en quelque sorte, notre rançon… Le jour où il disparaîtrait tout d'un coup, nous aurions vite fait de le remplacer, pour le délicat plaisir des «esprits cultivés». L'affaire Dreyfus nous en est un exemple admirable, et jamais, je crois, la passion du meurtre et la joie de la chasse à l'homme ne s'étaient aussi complètement et cyniquement étalées… Parmi les incidents extraordinaires et les faits monstrueux, auxquels, quotidiennement, depuis une année, elle donna lieu, celui de la poursuite, dans les rues de Nantes, de M. Grimaux, reste le plus caractéristique et tout à l'honneur des «esprits cultivés et des natures policées», qui firent couvrir d'outrages et de menaces de mort, ce grand savant à qui nous devons les plus beaux travaux sur la chimie… Il faudra toujours se souvenir de ceci que le maire de Clisson, «esprit cultivé», dans une lettre rendue publique, refusa l'entrée de sa ville à M. Grimaux et regretta que les lois modernes ne lui permissent point de «le pendre haut et court», comme il advenait des savants, aux belles époques des anciennes monarchies… De quoi, cet excellent maire fut fort approuvé par tout ce que la France compte de ces «individualités mondaines» si exquises, lesquelles, au dire de notre hôte, remportent chaque jour d'éclatantes victoires sur l'instinct originel et les persistances sauvages de l'atavisme. Remarquez, en outre, que c'est chez les esprits cultivés et les natures policées que se recrutent presque exclusivement les officiers, c'est-à-dire des hommes qui, ni plus ni moins méchants, ni plus ni moins bêtes que les autres, choisissent librement un métier—fort honoré du reste—où tout l'effort intellectuel consiste à opérer sur la personne humaine les violations les plus diverses, à développer, multiplier, les plus complets, les plus amples, les plus sûrs moyens de pillage, de destruction et de mort… N'existe-t-il pas des navires de guerre à qui l'on a donné les noms parfaitement loyaux et véridiques, de Dévastation… Furor… Terror?… Et moi-même?… Ah! tenez!… J'ai la certitude que je ne suis pas un monstre… je crois être un homme normal, avec des tendresses, des sentiments élevés, une culture supérieure, des raffinements de civilisation et de sociabilité… Eh bien, que de fois j'ai entendu gronder en moi la voix impérieuse du meurtre!… Que de fois j'ai senti monter du fond de mon être à mon cerveau, dans un flux de sang, le désir, l'âpre, violent et presque invincible désir de tuer!… Ne croyez pas que ce désir se soit manifesté dans une crise passionnelle, ait accompagné une colère subite et irréfléchie, ou se soit combiné avec un vil intérêt d'argent?… Nullement… Ce désir naît soudain, puissant, injustifié en moi, pour rien et à propos de rien… dans la rue, par exemple, devant le dos d'un promeneur inconnu… Oui, il y a des dos, dans la rue, qui appellent le couteau… Pourquoi ?…
Sur cette confidence imprévue, le philosophe se tut un instant, nous regarda tous d'un air craintif… Et il reprit:
—Non, voyez-vous, les moralistes auront beau épiloguer… le besoin de tuer naît chez l'homme avec le besoin de manger, et se confond avec lui… Ce besoin instinctif, qui est le moteur de tous les organismes vivants, l'éducation le développe au lieu de le refréner, les religions le sanctifient au lieu de le maudire; tout se coalise pour en faire le pivot sur lequel tourne notre admirable société. Dès que l'homme s'éveille à la conscience, on lui insuffle l'esprit du meurtre dans le cerveau. Le meurtre, grandi jusqu'au devoir, popularisé jusqu'à l'héroïsme, l'accompagnera dans toutes les étapes de son existence. On lui fera adorer des dieux baroques, des dieux fous furieux qui ne se plaisent qu'aux cataclysmes et, maniaques de férocité, se gorgent de vies humaines, fauchent les peuples comme des champs de blé. On ne lui fera respecter que les héros, ces dégoûtantes brutes, chargées de crimes et toutes rouges de sang humain. Les vertus par où il s'élèvera au-dessus des autres, et qui lui valent la gloire, la fortune, l'amour, s'appuieront uniquement sur le meurtre… Il trouvera, dans la guerre, la suprême synthèse de l'éternelle et universelle folie du meurtre, du meurtre régularisé, enrégimenté, obligatoire, et qui est une fonction nationale. Où qu'il aille, quoi qu'il fasse, toujours il verra ce mot: meurtre, immortellement inscrit au fronton de ce vaste abattoir qu'est l'Humanité. Alors, cet homme, à qui l'on inculque, dès l'enfance, le mépris de la vie humaine, que l'on voue à l'assassinat légal, pourquoi voulez-vous qu'il recule devant le meurtre, quand il y trouve un intérêt ou une distraction? Au nom de quel droit la société va-t-elle condamner des assassins qui n'ont fait, en réalité, que se conformer aux lois homicides qu'elle édicte, et suivre les exemples sanglants qu'elle leur donne?… «Comment, pourraient dire les assassins, un jour, vous nous obligez à assommer un tas de gens, contre lesquels nous n'avons pas de haine, que nous ne connaissons même pas; plus nous les assommons, plus vous nous comblez de récompenses et d'honneurs!… Un autre jour, confiants dans votre logique, nous supprimons des êtres parce qu'ils nous gênent et que nous les détestons, parce que nous désirons leur argent, leur femme, leur place, ou simplement parce que ce nous est une joie de les supprimer: toutes raisons précises, plausibles et humaines… Et c'est le gendarme, le juge, le bourreau!… Voilà une révoltante injustice et qui n'a pas le sens commun!» Que pourrait répondre à cela la société, si elle avait le moindre souci de logique?…
Un jeune homme qui n'avait pas encore prononcé une parole, dit alors:
—Est-ce bien l'explication de cette singulière manie du meurtre dont vous prétendez que nous sommes tous, originellement ou électivement atteints?… Je ne le sais pas et ne veux pas le savoir. J'aime mieux croire que tout est mystère en nous. Cela satisfait davantage la paresse de mon esprit qui a horreur de résoudre les problèmes sociaux et humains, qu'on ne résout jamais d'ailleurs, et cela me fortifie dans les idées, dans les raisons uniquement poétiques, par quoi je suis tenté d'expliquer, ou plutôt de ne pas expliquer tout ce que je ne comprends point… Vous nous avez, mon cher maître, fait tout à l'heure une confidence assez terrible et décrit des impressions qui, si elles prenaient une forme active, pourraient vous mener loin et moi aussi, car ces impressions, je les ai souvent ressenties, et, tout dernièrement, dans les circonstances fort banales que voici… Mais, auparavant, voulez-vous me permettre d'ajouter que ces états d'esprit anormaux, je les dois peut-être au milieu dans lequel j'ai été élevé, et aux influences quotidiennes qui me pénétrèrent à mon insu… Vous connaissez mon père, le Docteur Trépan. Vous savez qu'il n'y a pas d'homme plus sociable, plus charmant que lui. Il n'y en a pas, non plus, dont la profession ait fait un assassin plus délibéré… Bien des fois j'ai assisté à ces opérations merveilleuses qui l'ont rendu célèbre dans le monde entier… Son mépris de la vie a quelque chose de véritablement prodigieux. Une fois, il venait de pratiquer devant moi une laparotomie très difficile, quand, tout d'un coup, examinant sa malade encore dans le sommeil du chloroforme, il se dit: «Cette femme doit avoir une affection du pylore… Si je lui ouvrais aussi l'estomac?… J'ai le temps.» Ce qu'il fit. Elle n'avait rien. Alors mon père se mit à recoudre l'inutile plaie en disant: «Au moins, comme cela, on est tout de suite fixé.» Il le fut d'autant mieux que la malade mourait le soir même… Un autre jour, en Italie, où il avait été appelé pour une opération, nous visitions un musée… Je m'extasiais… «Ah! poète! poète! s'écria mon père qui, pas un instant, ne s'était intéressé aux chefs-d'œuvre qui me transportaient d'enthousiasme… L'art!… l'art!… le beau!… sais-tu ce que c'est?… Eh bien, mon garçon, le beau, c'est un ventre de femme, ouvert, tout sanglant, avec des pinces dedans!…» Mais je ne philosophe plus, je raconte… Vous tirerez du récit que je vous ai promis toutes les conséquences anthropologiques qu'il comporte, si vraiment il en comporte…
Ce jeune homme avait une assurance dans les manières, un mordant dans la voix, qui nous fit un peu frissonner.
—Je revenais de Lyon, reprit-il, et j'étais seul dans un compartiment de première classe. À je ne sais plus quelle station, un voyageur monta. L'irritation d'être troublé dans sa solitude peut déterminer des états d'esprit d'une grande violence et vous prédisposer à des actes fâcheux, j'en conviens… Mais je n'éprouvai rien de tel… Je m'ennuyais tellement d'être seul que la venue fortuite de ce compagnon me fut, plutôt, tout d'abord, un plaisir. Il s'installa en face de moi, après avoir déposé avec précaution, dans le filet, ses menus bagages… C'était un gros homme, d'allures vulgaires, et dont la laideur grasse et luisante ne tarda pas à me devenir antipathique… Au bout de quelques minutes, je sentais, à le regarder, comme un invincible dégoût… Il était étalé sur les coussins, pesamment, les cuisses écartées, et son ventre énorme, à chaque ressaut du train, tremblait et roulait ainsi qu'un ignoble paquet de gélatine. Comme il paraissait avoir chaud, il se décoiffa et s'épongea salement le front, un front bas, rugueux, bosselé, que mangeaient, telle une lèpre, de courts cheveux, rares et collés. Son visage n'était qu'un amas de bourrelets de graisse; son triple menton, lâche cravate de chair molle, flottait sur sa poitrine. Pour éviter cette vue désobligeante, je pris le parti de regarder le paysage et je m'efforçai de m'abstraire complètement de la présence de cet importun compagnon. Une heure s'écoula… Et quand la curiosité, plus forte que ma volonté, eut ramené mes regards sur lui, je vis qu'il s'était endormi d'un sommeil ignoble et profond. Il dormait, tassé sur lui-même, la tête pendant et roulant sur ses épaules, et ses grosses mains boursouflées étaient posées, tout ouvertes, sur la déclivité de ses cuisses. Je remarquai que ses yeux ronds saillaient sous des paupières plissées au milieu desquelles, dans une déchirure, apparaissait un petit coin de prunelles bleuâtres, semblables à une ecchymose sur un lambeau de peau flasque. Quelle folie soudaine me traversa l'esprit?… En vérité, je ne sais… Car si j'ai été sollicité souvent par le meurtre, cela restait en moi à l'état embryonnaire de désir et n'avait jamais encore pris la forme précise d'un geste et d'un acte… Puis-je croire que l'ignominieuse laideur de cet homme ait pu, seule, déterminer ce geste et cet acte?… Non, il y a une cause plus profonde et que j'ignore… Je me levai doucement et m'approchai du dormeur, les mains écartées, crispées et violentes, comme pour un étranglement…
Sur ce mot, en conteur qui sait ménager ses effets, il fit une pause… Puis, avec une évidente satisfaction de soi-même, il continua:
—Malgré mon aspect plutôt chétif, je suis doué d'une force peu commune, d'une rare souplesse de muscles, d'une extraordinaire puissance d'étreinte, et, à ce moment, une étrange chaleur décuplait le dynamisme de mes facultés physiologiques… Mes mains allaient, toutes seules, vers le cou de cet homme, toutes seules, je vous assure, ardentes et terribles… Je sentais en moi une légèreté, une élasticité, un afflux d'ondes nerveuses, quelque chose comme la forte ivresse d'une volupté sexuelle… Oui, ce que j'éprouvais, je ne puis mieux le comparer qu'à cela… Au moment où mes mains allaient se resserrer, indéserrable étau, sur ce cou graisseux, l'homme se réveilla… Il se réveilla avec de la terreur dans son regard, et il balbutia: «Quoi?… quoi?… quoi?…» Et ce fut tout!… Je vis qu'il voulait parler encore, mais il ne le put. Son œil rond vacilla, comme une petite lueur battue du vent. Ensuite, il resta fixé sur moi, immobile sur moi, dans de l'épouvante… Sans dire un mot, sans même chercher une excuse ou une explication par quoi l'homme eût été rassuré, je me rassis, en face de lui, et négligemment, avec une aisance de manières qui m'étonne encore, je dépliai un journal que, d'ailleurs, je ne lus pas… À chaque minute, l'épouvante grandissait dans le regard de l'homme qui, peu à peu, se révulsa, et je vis son visage se tacher de rouge, puis se violacer, puis se raidir… Jusqu'à Paris, le regard de l'homme conserva son effrayante fixité… Quand le train s'arrêta, l'homme ne descendit pas…
Le narrateur alluma une cigarette à la flamme d'une bougie, et, dans une bouffée de fumée, de sa voix flegmatique, il dit:
—Je crois bien!… Il était mort!… Je l'avais tué d'une congestion cérébrale…
Ce récit avait produit un grand malaise parmi nous… et nous nous regardions avec stupeur… L'étrange jeune homme était-il sincère?… Avait-il voulu nous mystifier?… Nous attendions une explication, un commentaire, une pirouette… Mais il se tut… Grave, sérieux, il s'était remis à fumer, et, maintenant, il semblait penser à autre chose… La conversation, à partir de ce moment, se continua sans ordre, sans entrain, effleurant mille sujets inutiles, sur un ton languissant…
C'est alors qu'un homme, à la figure ravagée, le dos voûté, l'œil morne, la chevelure et la barbe prématurément toutes grises, se leva avec effort, et d'une voix qui tremblait, il dit:
—Vous avez parlé de tout, jusqu'ici, hormis des femmes, ce qui est vraiment inconcevable dans une question où elles ont une importance capitale.
—Eh bien!… parlons-en, approuva l'illustre écrivain, qui se retrouvait dans son élément favori, car il passait, dans la littérature, pour être ce curieux imbécile qu'on appelle un maître féministe… Il est temps, en effet, qu'un peu de joie vienne dissiper tous ces cauchemars de sang… Parlons de la femme, mes amis, puisque c'est en elle et par elle que nous oublions nos sauvages instincts, que nous apprenons à aimer, que nous nous élevons jusqu'à la conception suprême de l'idéal et de la pitié.
L'homme à la figure ravagée eut un rire où l'ironie grinça, comme une vieille porte dont les gonds sont rouillés.
—La femme éducatrice de la pitié!… s'écria-t-il… Oui, je connais l'antienne… C'est fort employé dans une certaine littérature, et dans les cours de philosophie salonnière… Mais toute son histoire, et, non seulement son histoire, son rôle dans la nature et dans la vie, démentent cette proposition, purement romanesque… Alors pourquoi courent-elles, les femmes, aux spectacles de sang, avec la même frénésie qu'à la volupté?… Pourquoi, dans la rue, au théâtre, à la cour d'assises, à la guillotine, les voyez-vous tendre le col, ouvrir des yeux avides aux scènes de torture, éprouver, jusqu'à l'évanouissement, l'affreuse joie de la mort?… Pourquoi le seul nom d'un grand meurtrier les fait-il frémir, jusque dans le tréfonds de leur chair, d'une sorte d'horreur délicieuse?… Toutes, ou presque toutes, elles rêvèrent de Pranzini… Pourquoi?…
—Allons donc!… s'exclama l'illustre écrivain… les prostituées…
—Mais non, répliqua l'homme à la figure ravagée… les grandes dames et les bourgeoises… C'est la même chose… Chez les femmes, il n'y a pas de catégories morales, il n'y a que des catégories sociales. Ce sont des femmes… Dans le peuple, dans la haute et petite bourgeoisie, et jusque dans les couches plus élevées de la société, les femmes se ruent à ces morgues hideuses, à ces abjects musées du crime, que sont les feuilletons du Petit Journal… Pourquoi?… C'est que les grands assassins ont toujours été des amoureux terribles. Leur puissance génésique correspond à leur puissance criminelle… Ils aiment comme ils tuent!… Le meurtre naît de l'amour, et l'amour atteint son maximum d'intensité par le meurtre… C'est la même exaltation physiologique… ce sont les mêmes gestes d'étouffement, les mêmes morsures… et ce sont souvent les mêmes mots, dans des spasmes identiques…
Il parlait avec effort, avec un air de souffrir… et, à mesure qu'il parlait, ses yeux devenaient plus mornes, les plis de son visage s'accentuaient davantage…
—La femme, verseuse d'idéal et de pitié!… reprit-il… Mais les crimes les plus atroces sont presque toujours l'œuvre de la femme… C'est elle qui les imagine, les combine, les prépare, les dirige… Si elle ne les exécute pas de sa main, souvent trop débile, on y retrouve, à leur caractère de férocité, d'implacabilité, sa présence morale, sa pensée, son sexe… «Cherchez la femme!» dit le sage criminaliste…
—Vous la calomniez!… protesta l'illustre écrivain, qui ne put dissimuler un geste d'indignation. Ce que vous nous donnez là pour des généralités, ce sont de très rares exceptions… Dégénérescence, névrose, neurasthénie… parbleu!… la femme n'est, pas plus que l'homme, réfractaire aux maladies psychiques… bien que, chez elle, ces maladies prennent une forme charmante et touchante, qui nous fait mieux comprendre la délicatesse de son exquise sensibilité. Non, monsieur, vous êtes dans une erreur lamentable, et, j'oserai dire, criminelle… Ce qu'il faut admirer dans la femme, c'est au contraire le grand sens, le grand amour qu'elle a de la vie, et qui, comme je le disais tout à l'heure, trouve son expression définitive dans la pitié…
—Littérature!… monsieur, littérature!… Et la pire de toutes.
—Pessimisme, monsieur!… blasphème!… sottise!
—Je crois que vous vous trompez tous les deux, interjeta un médecin… Les femmes sont bien plus raffinées et complexes que vous ne le pensez… En incomparables virtuoses, en suprêmes artistes de la douleur qu'elles sont, elles préfèrent le spectacle de la souffrance à celui de la mort, les larmes au sang. Et c'est une chose admirablement amphibologique où chacun trouve son compte, car chacun peut tirer des conclusions très différentes, exalter la pitié de la femme ou maudire sa cruauté, pour des raisons pareillement irréfutables, et selon que nous sommes, dans le moment, prédisposés à lui devoir de la reconnaissance ou de la haine… Et puis, à quoi bon toutes ces discussions stériles?… Puisque, dans la bataille éternelle des sexes, nous sommes toujours les vaincus, que nous n'y pouvons rien… et que tous, misogynes ou féministes, nous n'avons pas encore trouvé, pour nous réjouir et nous continuer, un plus parfait instrument de plaisir et un autre moyen de reproduction que la femme?…
Mais l'homme à la figure ravagée, faisait des gestes de violente dénégation:
—Écoutez-moi, dit-il… Les hasards de la vie—et quelle vie fut la mienne!—m'ont mis en présence, non pas d'une femme… mais de la femme. Je l'ai vue, libre de tous les artifices, de toutes les hypocrisies dont la civilisation recouvre, comme d'une parure de mensonge, son âme véritable… Je l'ai vue livrée au seul caprice, ou, si vous aimez mieux, à la seule domination de ses instincts, dans un milieu où rien, il est vrai, ne pouvait les refréner, où tout, au contraire, se conjurait pour les exalter… Rien ne me la cachait, ni les lois, ni les morales, ni les préjugés religieux, ni les conventions sociales… C'est dans sa vérité, dans sa nudité originelle, parmi les jardins et les supplices, le sang et les fleurs, que je l'ai vue!… Quand elle m'est apparue, j'étais tombé au plus bas de l'abjection humaine—du moins je le pensais. Alors, devant ses yeux d'amour, devant sa bouche de pitié, j'ai crié d'espérance, et j'ai cru… oui, j'ai cru que par elle, je serais sauvé. Eh bien, ç'a été quelque chose d'atroce!… La femme m'a fait connaître des crimes que j'ignorais, des ténèbres où je n'étais pas encore descendu… Regardez mes yeux morts, ma bouche qui ne sait plus parler, mes mains qui tremblent… rien que de l'avoir vue!… Mais je ne puis la maudire, pas plus que je ne maudis le feu qui dévore villes et forêts, l'eau qui fait sombrer les navires, le tigre qui emporte dans sa gueule, au fond des jungles, les proies sanglantes… La femme a en elle une force cosmique d'élément, une force invincible de destruction, comme la nature… Elle est à elle toute seule toute la nature!… Étant la matrice de la vie, elle est, par cela même, la matrice de la mort… puisque c'est de la mort que la vie renaît perpétuellement… et que supprimer la mort, ce serait tuer la vie à sa source unique de fécondité…
—Et qu'est-ce que cela prouve?… fit le médecin, en haussant les épaules.
Il répondit simplement:
—Cela ne prouve rien… Pour être de la douleur ou de la joie, les choses ont-elles donc besoin d'être prouvées?… Elles ont besoin d'être senties…
Puis, avec timidité et—ô puissance de l'amour-propre humain!—avec une visible satisfaction de soi-même, l'homme à la figure ravagée sortit de sa poche un rouleau de papier qu'il déplia soigneusement:
—J'ai écrit, dit-il, le récit de cette partie de ma vie… Longtemps, j'ai hésité à le publier, et j'hésite encore. Je voudrais vous le lire, à vous qui êtes des hommes et qui ne craignez pas de pénétrer au plus noir des mystères humains… Puissiez-vous pourtant en supporter l'horreur sanglante!… Cela s'appelle: Le Jardin des supplices…
Notre hôte demanda de nouveaux cigares et de nouvelles boissons…
LE
JARDIN DES SUPPLICES
PREMIÈRE PARTIE
EN MISSION
Avant de raconter un des plus effroyables épisodes de mon voyage en Extrême-Orient, il est peut-être intéressant que j'explique brièvement dans quelles conditions je fus amené à l'entreprendre. C'est de l'histoire contemporaine.
À ceux qui seraient tentés de s'étonner de l'anonymat que, en ce qui me concerne, j'ai tenu à garder jalousement au cours de ce véridique et douloureux récit, je dirai: «Peu importe mon nom!… C'est le nom de quelqu'un qui causa beaucoup de mal aux autres et à lui-même, plus encore à lui-même qu'aux autres et qui, après bien des secousses, pour être descendu, un jour, jusqu'au fond du désir humain, essaie de se refaire une âme dans la solitude et dans l'obscurité. Paix aux cendres de son péché.»
I
Il y a douze ans, ne sachant plus que faire et condamné par une série de malechances à la dure nécessité de me pendre ou de m'aller jeter dans la Seine, je me présentai aux élections législatives,—suprême ressource—en un département où, d'ailleurs, je ne connaissais personne et n'avais jamais mis les pieds.
Il est vrai que ma candidature était officieusement soutenue par le cabinet qui, ne sachant non plus que faire de moi, trouvait ainsi un ingénieux et délicat moyen de se débarrasser, une fois pour toutes, de mes quotidiennes, de mes harcelantes sollicitations.
À cette occasion, j'eus avec le ministre, qui était mon ami et mon ancien camarade de collège, une entrevue solennelle et familière, tout ensemble.
—Tu vois combien nous sommes gentils pour toi!… me dit ce puissant, ce généreux ami… À peine nous t'avons retiré des griffes de la justice—et nous y avons eu du mal—que nous allons faire de toi un député.
—Je ne suis pas encore nommé… dis-je d'un ton grincheux.
—Sans doute!… mais tu as toutes les chances… Intelligent, séduisant de ta personne, prodigue, bon garçon quand tu le veux, tu possèdes le don souverain de plaire… Les hommes à femmes, mon cher, sont toujours des hommes à foule… Je réponds de toi… Il s'agit de bien comprendre la situation… Du reste elle est très simple…
Et il me recommanda:
—Surtout pas de politique!… Ne t'engage pas… ne t'emballe pas!… Il y a dans la circonscription que je t'ai choisie une question qui domine toutes les autres: la betterave… Le reste ne compte pas et regarde le préfet… Tu es un candidat purement agricole… mieux que cela, exclusivement betteravier… Ne l'oublie point… Quoi qu'il puisse arriver au cours de la lutte, maintiens-toi, inébranlable, sur cette plateforme excellente… Connais-tu un peu la betterave?…
—Ma foi! non, répondis-je… Je sais seulement, comme tout le monde, qu'on en tire du sucre… et de l'alcool.
—Bravo! cela suffit, applaudit le ministre avec une rassurante et cordiale autorité… Marche carrément sur cette donnée… Promets des rendements fabuleux… des engrais chimiques extraordinaires et gratuits… des chemins de fer, des canaux, des routes pour la circulation de cet intéressant et patriotique légume… Annonce des dégrèvements d'impôts, des primes aux cultivateurs, des droits féroces sur les matières concurrentes… tout ce que tu voudras!… Dans cet ordre de choses, tu as carte blanche, et je t'aiderai… Mais ne te laisse pas entraîner à des polémiques personnelles ou générales qui pourraient te devenir dangereuses et, avec ton élection, compromettre le prestige de la République… Car, entre nous, mon vieux,—je ne te reproche rien, je constate, seulement—tu as un passé plutôt gênant…
Je n'étais pas en veine de rire… Vexé par cette réflexion, qui me parut inutile et désobligeante, je répliquai vivement, en regardant bien en face mon ami, qui put lire dans mes yeux ce que j'y avais accumulé de menaces nettes et froides:
—Tu pourrais dire plus justement: «Nous avons un passé…» Il me semble que le tien, cher camarade, n'a rien à envier au mien…
—Oh, moi!… fit le ministre avec un air de détachement supérieur et de confortable insouciance, ce n'est pas la même chose… Moi… mon petit… je suis couvert… par la France!
Et, revenant à mon élection, il ajouta:
—Donc, je me résume… De la betterave, encore de la betterave, toujours de la betterave!… Tel est ton programme… Veille à n'en pas sortir.
Puis il me remit discrètement quelques fonds et me souhaita bonne chance.
Ce programme, que m'avait tracé mon puissant ami, je le suivis fidèlement, et j'eus tort… Je ne fus pas élu. L'écrasante majorité qui échut à mon adversaire, je l'attribue, en dehors de certaines manœuvres déloyales, à ceci que ce diable d'homme était encore plus ignorant que moi et d'une canaillerie plus notoire.
Constatons en passant qu'une canaillerie bien étalée, à l'époque où nous sommes, tient lieu de toutes les qualités et que plus un homme est infâme, plus on est disposé à lui reconnaître de force intellectuelle et de valeur morale.
Mon adversaire, qui est aujourd'hui une des illustrations les moins discutables de la politique, avait volé en maintes circonstances de sa vie. Et sa supériorité lui venait de ce que, loin de s'en cacher, il s'en vantait avec le plus révoltant cynisme.
—J'ai volé… j'ai volé… clamait-il par les rues des villages, sur les places publiques des villes, le long des routes, dans les champs…
—J'ai volé… j'ai volé… publiait-il en ses professions de foi, affiches murales et confidentielles circulaires…
Et, dans les cabarets, juchés sur des tonneaux, ses agents, tout barbouillés de vin et congestionnés d'alcool, répétaient, trompettaient ces mots magiques:
—Il a volé… il a volé…
Émerveillées, les laborieuses populations des villes, non moins que les vaillantes populations des campagnes acclamaient cet homme hardi avec une frénésie qui, chaque jour, allait grandissant, en raison directe de la frénésie de ses aveux.
Comment pouvais-je lutter contre un tel rival, possédant de tels états de service, moi qui n'avais encore sur la conscience, et les dissimulais pudiquement, que de menues peccadilles de jeunesse, telles que vols domestiques, rançons de maîtresses, tricheries au jeu, chantages, lettres anonymes, délations et faux?… Ô candeur des ignorantes juvénilités!
Je faillis même, un soir, dans une réunion publique, être assommé par des électeurs furieux de ce que, en présence des scandaleuses déclarations de mon adversaire, j'eusse revendiqué, avec la suprématie des betteraves, le droit à la vertu, à la morale, à la probité, et proclamé la nécessité de nettoyer la République des ordures individuelles qui la déshonoraient. On se rua sur moi; on me prit à la gorge; on se passa, de poings en poings, ma personne soulevée et ballottante comme un paquet… Par bonheur, je me tirai de cet accès d'éloquence avec, seulement, une fluxion à la joue, trois côtes meurtries et six dents cassées…
C'est tout ce que je rapportai de cette désastreuse aventure, où m'avait si malencontreusement conduit la protection d'un ministre qui se disait mon ami.
J'étais outré.
J'avais d'autant plus le droit d'être outré que, tout d'un coup, au plus fort de la bataille, le gouvernement m'abandonnait, me laissait sans soutien, avec ma seule betterave comme amulette, pour s'entendre et pour traiter avec mon adversaire.
Le préfet, d'abord très humble, n'avait pas tardé à devenir très insolent; puis il me refusait les renseignements utiles à mon élection; enfin, il me fermait, ou à peu près, sa porte. Le ministre lui-même ne répondait plus à mes lettres, ne m'accordait rien de ce que je lui demandais, et les journaux dévoués dirigeaient contre moi de sourdes attaques, de pénibles allusions, sous des proses polies et fleuries. On n'allait pas jusqu'à me combattre officiellement, mais il était clair, pour tout le monde, qu'on me lâchait… Ah! je crois bien que jamais tant de fiel n'entra dans l'âme d'un homme!
De retour à Paris, fermement résolu à faire un éclat, au risque de tout perdre, j'exigeai des explications du ministre que mon attitude rendit aussitôt accommodant et souple…
—Mon cher, me dit-il, je suis au regret de ce qui t'arrive… Parole!… tu m'en vois tout ce qu'il y a de plus désolé. Mais que pouvais-je?… Je ne suis pas le seul, dans le cabinet… et…
—Je ne connais que toi! interrompis-je violemment, en faisant sauter une pile de dossiers qui se trouvait, sur son bureau, à portée de main… Les autres ne me regardent pas… Les autres, ça n'est pas mon affaire… Il n'y a que toi… Tu m'as trahi; c'est ignoble!…
—Mais, sapristi!… Écoute-moi un peu, voyons! supplia le ministre. Et ne t'emporte pas, comme ça, avant de savoir…
—Je ne sais qu'une chose, et elle me suffit. Tu t'es payé ma tête… Eh bien, non, non! Ça ne se passera pas comme tu le crois… À mon tour, maintenant.
Je marchais dans le bureau, proférant des menaces, distribuant des bourrades aux chaises…
—Ah! ah! tu t'es payé ma tête!… Nous allons donc rire un peu… Le pays saura donc, enfin, ce que c'est qu'un ministre… Au risque de l'empoisonner, le pays, je vais donc lui montrer, lui ouvrir toute grande l'âme d'un ministre… Imbécile!… Tu n'as donc pas compris que je te tiens, toi, ta fortune, tes secrets, ton portefeuille!… Ah! mon passé te gêne?… Il gêne ta pudeur et la pudeur de Marianne?… Eh bien, attends!… Demain, oui, demain, on saura tout…
Je suffoquais de colère. Le ministre essaya de me calmer, me prit par le bras, m'attira doucement vers le fauteuil que je venais de quitter en bourrasque…
—Mais, tais-toi donc! me dit-il, en donnant à sa voix des intonations supplicatrices… Écoute-moi, je t'en prie!… Assieds-toi, voyons!… Diable d'homme qui ne veut rien entendre! Tiens, voici ce qui s'est passé…
Très vite, en phrases courtes, hachées, tremblantes, il débita:
—Nous ne connaissions pas ton concurrent… Il s'est révélé, dans la lutte, comme un homme très fort… comme un véritable homme d'État!… Tu sais combien est restreint le personnel ministrable… Bien que ce soient toujours les mêmes qui reviennent, nous avons besoin, de temps en temps, de montrer une figure nouvelle à la Chambre et au pays… Or, il n'y en a pas… En connais-tu, toi?… Eh bien, nous avons pensé que ton concurrent pouvait être une de ces figures-là… Il a toutes les qualités qui conviennent à un ministre provisoire, à un ministre de crise… Enfin, comme il était achetable et livrable, séance tenante, comprends-tu?… C'est fâcheux pour toi, je l'avoue… Mais les intérêts du pays, d'abord…
—Ne dis donc pas de blagues… Nous ne sommes pas à la Chambre, ici… Il ne s'agit pas des intérêts du pays, dont tu te moques, et moi aussi… Il s'agit de moi… Or, je suis, grâce à toi, sur le pavé. Hier soir, le caissier de mon tripot m'a refusé cent sous, insolemment… Mes créanciers, qui avaient compté sur un succès, furieux de mon échec, me pourchassent comme un lièvre… On va me vendre… Aujourd'hui, je n'ai même pas de quoi dîner… Et tu t'imagines bonnement que cela peut se passer ainsi?… Tu es donc devenu bête… aussi bête qu'un membre de ta majorité?…
Le ministre souriait. Il me tapota les genoux, familièrement, et me dit:
—Je suis tout disposé—mais tu ne me laisses pas parler—je suis tout disposé à t'accorder une compensation…
—Une ré-pa-ra-tion!
—Une réparation, soit!
—Complète?
—Complète!… Reviens dans quelques jours… Je serai, sans doute, à même de te l'offrir. En attendant, voici cent louis… C'est tout ce qui me reste des fonds-secrets…
Il ajouta, gentiment, avec une gaieté cordiale:
—Une demi-douzaine de gaillards comme toi… et il n'y a plus de budget!…
Cette libéralité, que je n'espérais pas si importante, eut le pouvoir de calmer instantanément mes nerfs… J'empochai—en grognant encore, toutefois, car je ne voulais pas me montrer désarmé, ni satisfait—les deux billets que me tendait, en souriant, mon ami… et je me retirai dignement…
Les trois jours qui suivirent, je les passai dans les plus basses débauches…
II
Qu'on me permette encore un retour en arrière. Peut-être n'est-il pas indifférent que je dise qui je suis et d'où je viens… L'ironie de ma destinée en sera mieux expliquée ainsi.
Je suis né en province d'une famille de la petite bourgeoisie, de cette brave petite bourgeoisie, économe et vertueuse, dont on nous apprend, dans les discours officiels, qu'elle est la vraie France… Eh bien! je n'en suis pas plus fier pour cela.
Mon père était marchand de grains. C'était un homme très rude, mal dégrossi et qui s'entendait aux affaires, merveilleusement. Il avait la réputation d'y être fort habile, et sa grande habileté consistait à «mettre les gens dedans», comme il disait. Tromper sur la qualité de la marchandise et sur le poids, faire payer deux francs ce qui lui coûtait deux sous, et, quand il pouvait, sans trop d'esclandre, le faire payer deux fois, tels étaient ses principes. Il ne livrait jamais, par exemple, de l'avoine, qu'il ne l'eût, au préalable, trempée d'eau. De la sorte, les grains gonflés rendaient le double au litre et au kilo, surtout quand ils étaient additionnés de menu gravier, opération que mon père pratiquait toujours en conscience. Il savait aussi répartir judicieusement, dans les sacs, les graines de nielle et autres semences vénéneuses, rejetées par les vannages, et personne, mieux que lui, ne dissimulait les farines fermentées, parmi les fraîches. Car il ne faut rien perdre dans le commerce, et tout y fait poids. Ma mère, plus âpre encore aux mauvais gains, l'aidait de ses ingéniosités déprédatrices et, raide, méfiante, tenait la caisse, comme on monte la garde devant l'ennemi.
Républicain strict, patriote fougueux—il fournissait le régiment—moraliste intolérant, honnête homme enfin, au sens populaire de ce mot, mon père se montrait sans pitié, sans excuses, pour l'improbité des autres, principalement quand elle lui portait préjudice. Alors, il ne tarissait pas sur la nécessité de l'honneur et de la vertu. Une de ses grandes idées était que, dans une démocratie bien comprise, on devait les rendre obligatoires, comme l'instruction, l'impôt, le tirage au sort. Un jour, il s'aperçut qu'un charretier, depuis quinze ans à son service, le volait. Immédiatement, il le fit arrêter. À l'audience, le charretier se défendit comme il put.
—Mais il n'était jamais question chez monsieur que de mettre les gens «dedans». Quand il avait joué «un drôle de tour» à un client, monsieur s'en vantait comme d'une bonne action. «Le tout est de tirer de l'argent, disait-il, n'importe d'où et comment on le tire. Vendre une vieille lapine pour une belle vache, voilà tout le secret du commerce»… Eh bien, j'ai fait comme monsieur avec ses clients… Je l'ai mis dedans…
Ce cynisme fut fort mal accueilli des juges. Ils condamnèrent le charretier à deux ans de prison, non seulement pour avoir dérobé quelques kilogrammes de blé, mais surtout parce qu'il avait calomnié une des plus vieilles maisons de commerce de la région… une maison fondée en 1794, et dont l'antique, ferme et proverbiale honorabilité embellissait la ville de père en fils.
Le soir de ce jugement fameux, je me souviens que mon père avait réuni à sa table quelques amis, commerçants comme lui et, comme lui, pénétrés de ce principe inaugural que «mettre les gens dedans», c'est l'âme même du commerce. Si l'on s'indigna de l'attitude provocatrice du charretier, vous devez le penser. On ne parla que de cela, jusqu'à minuit. Et parmi les clameurs, les aphorismes, les discussions et les petits verres d'eau-de-vie de marcs, dont s'illustra cette soirée mémorable, j'ai retenu ce précepte, qui fut pour ainsi dire la moralité de cette aventure, en même temps que la synthèse de mon éducation.
—Prendre quelque chose à quelqu'un, et le garder pour soi, ça c'est du vol… Prendre quelque chose à quelqu'un et le repasser à un autre, en échange d'autant d'argent que l'on peut, ça, c'est du commerce… Le vol est d'autant plus bête qu'il se contente d'un seul bénéfice, souvent dangereux, alors que le commerce en comporte deux, sans aléa…
C'est dans cette atmosphère morale que je grandis et me développai, en quelque sorte tout seul, sans autre guide que l'exemple quotidien de mes parents. Dans le petit commerce, les enfants restent, en général, livrés à eux-mêmes. On n'a pas le temps de s'occuper de leur éducation. Ils s'élèvent, comme ils peuvent, au gré de leur nature et selon les influences pernicieuses de ce milieu, généralement rabaissant et borné. Spontanément, et sans qu'on m'y forçât, j'apportai ma part d'imitation ou d'imagination dans les tripotages familiaux. Dès l'âge de dix ans, je n'eus d'autres conceptions de la vie que le vol, et je fus—oh! bien ingénument, je vous assure—convaincu que «mettre les gens dedans», cela formait l'unique base de toutes les relations sociales.
Le collège décida de la direction bizarre et tortueuse que je devais donner à mon existence, car c'est là que je connus celui qui, plus tard, devait devenir mon ami, le célèbre ministre, Eugène Mortain.
Fils de marchand de vins, dressé à la politique, comme moi au commerce, par son père qui était le principal agent électoral de la région, le vice-président des comités gambettistes, le fondateur de ligues diverses, groupements de résistance et syndicats professionnels, Eugène recelait, en lui, dès l'enfance, une âme de «véritable homme d'État».
Quoique boursier, il s'était, tout de suite, imposé à nous, par une évidente supériorité dans l'effronterie et l'indélicatesse, et aussi par une manière de phraséologie, solennelle et vide, qui violentait nos enthousiasmes. En outre, il tenait de son père la manie profitable et conquérante de l'organisation. En quelques semaines, il eut vite fait de transformer la cour du collège en toutes sortes d'associations et de sous-associations, de comités et de sous-comités, dont il s'élisait, à la fois, le président, le secrétaire et le trésorier. Il y avait l'association des joueurs de ballon, de toupie, de saute-mouton et de marche, le comité de la barre fixe, la ligue du trapèze, le syndicat de la course à pieds joints, etc… Chacun des membres de ces diverses associations était tenu de verser à la caisse centrale, c'est-à-dire dans les poches de notre camarade, une cotisation mensuelle de cinq sous, laquelle, entre autres avantages, impliquait un abonnement au journal trimestriel que rédigeait Eugène Mortain pour la propagande des idées et la défense des intérêts de ces nombreux groupements «autonomes et solidaires», proclamait-il.
De mauvais instincts, qui nous étaient communs, et des appétits pareils nous rapprochèrent aussitôt, lui et moi, et firent de notre étroite entente une exploitation âpre et continue de nos camarades, fiers d'être syndiqués… Je me rendis bien vite compte que je n'étais pas le plus fort dans cette complicité; mais, en raison même de cette constatation, je ne m'en cramponnai que plus solidement à la fortune de cet ambitieux compagnon. À défaut d'un partage égal, j'étais toujours assuré de ramasser quelques miettes… Elles me suffisaient alors. Hélas! je n'ai jamais eu que les miettes des gâteaux que dévora mon ami.
Je retrouvai Eugène plus tard, dans une circonstance difficile et douloureuse de ma vie. À force de mettre «les gens dedans», mon père finit par y être mis lui-même, et non point au figuré, comme il l'entendait de ses clients. Une fourniture malheureuse et qui, paraît-il, empoisonna toute une caserne, fut l'occasion de cette déplorable aventure, que couronna la ruine totale de notre maison, fondée en 1794. Mon père eût peut-être survécu à son déshonneur, car il connaissait les indulgences infinies de son époque; il ne put survivre à la ruine. Une attaque d'apoplexie l'emporta un beau soir. Il mourut, nous laissant, ma mère et moi, sans ressources.
Ne pouvant plus compter sur lui, je fus bien obligé de me débrouiller moi-même et, m'arrachant aux lamentations maternelles, je courus à Paris, où Eugène Mortain m'accueillit le mieux du monde.
Celui-ci s'élevait peu à peu. Grâce à des protections parlementaires habilement exploitées, à la souplesse de sa nature, à son manque absolu de scrupules, il commençait à faire parler de lui avec faveur dans la presse, la politique et la finance. Tout de suite, il m'employa à de sales besognes, et je ne tardai pas, moi aussi, en vivant constamment à son ombre, à gagner un peu de sa notoriété dont je ne sus pas profiter, comme j'aurais dû le faire. Mais la persévérance dans le mal est ce qui m'a le plus manqué. Non que j'éprouve de tardifs scrupules de conscience, des remords, des désirs passagers d'honnêteté; c'est en moi, une fantaisie diabolique, une talonnante et inexplicable perversité qui me forcent, tout d'un coup, sans raison apparente, à délaisser les affaires les mieux conduites, à desserrer mes doigts de dessus les gorges les plus âprement étreintes. Avec des qualités pratiques de premier ordre, un sens très aigu de la vie, une audace à concevoir même l'impossible, une promptitude exceptionnelle même à le réaliser, je n'ai pas la ténacité nécessaire à l'homme d'action. Peut-être, sous le gredin que je suis, y a-t-il un poète dévoyé?… Peut-être un mystificateur qui s'amuse à se mystifier soi-même?
Pourtant, en prévision de l'avenir, et sentant qu'il arriverait fatalement un jour où mon ami Eugène voudrait se débarrasser de moi, qui lui représenterais sans cesse un passé gênant, j'eus l'adresse de le compromettre dans des histoires fâcheuses, et la prévoyance d'en garder, par-devers moi, les preuves indéniables. Sous peine d'une chute, Eugène devait me traîner, perpétuellement, à sa suite, comme un boulet.
En attendant les honneurs suprêmes où le poussa le flux bourbeux de la politique, voici, entre autres choses honorables, quels étaient la qualité de ses intrigues et le choix de ses préoccupations.
Eugène avait officiellement une maîtresse. Elle s'appelait alors la comtesse Borska. Pas très jeune, mais encore jolie et désirable, tantôt Polonaise, tantôt Russe, et souvent Autrichienne, elle passait, naturellement, pour une espionne allemande. Aussi son salon était-il fréquenté de nos plus illustres hommes d'État. On y faisait beaucoup de politique, et l'on y commençait, avec beaucoup de flirts, beaucoup d'affaires considérables et louches. Parmi les hôtes les plus assidus de ce salon se remarquait un financier levantin, le baron K…, personnage silencieux, à la figure d'argent blafard, aux yeux morts, et qui révolutionnait la Bourse par ses opérations formidables. On savait, du moins on se disait que, derrière ce masque impénétrable et muet, agissait un des plus puissants empires de l'Europe. Pure supposition romanesque, sans doute, car, dans ces milieux corrompus, on ne sait jamais ce qu'il faut le plus admirer de leur corruption ou de leur «jobardise». Quoi qu'il en soit, la comtesse Borska et mon ami Eugène Mortain souhaitaient vivement de se mettre dans le jeu du mystérieux baron, d'autant plus vivement que celui-ci opposait à des avances discrètes, mais précises, une non moins discrète et précise froideur. Je crois même que cette froideur avait été jusqu'à la malice d'un conseil, de quoi il était résulté, pour nos amis, une liquidation désastreuse. Alors, ils imaginèrent de lancer sur le banquier récalcitrant une très jolie jeune femme, amie intime de la maison et de me lancer, en même temps, sur cette très jolie jeune femme qui, travaillée par eux, était toute disposée à nous accueillir favorablement, le banquier, pour le sérieux, et moi, pour l'agrément. Leur calcul était simple et je l'avais compris du premier coup: m'introduire dans la place, et, là, moi par la femme, eux par moi, devenir les maîtres des secrets du baron, échappés aux moments de tendre oubli!… C'était ce qu'on pouvait appeler de la politique de concentration.
Hélas! le démon de la perversité, qui vient me visiter à la minute décisive où je dois agir, voulut qu'il en fût autrement et que ce beau projet avortât sans élégance. Au dîner qui devait sceller cette bien parisienne union, je me montrai, envers la jeune femme, d'une telle goujaterie que, tout en larmes, honteuse et furieuse, elle quitta scandaleusement le salon et rentra chez elle, veuve de nos deux amours.
La petite fête fut fort abrégée… Eugène me ramena en voiture. Nous descendîmes les Champs-Élysées dans un silence tragique.
—Où veux-tu que je te dépose? me dit le grand homme, comme nous tournions l'angle de la rue Royale.
—Au tripot… sur le boulevard… répondis-je, avec un ricanement… J'ai hâte de respirer un peu d'air pur, dans une société de braves gens…
Et, tout à coup, d'un geste découragé, mon ami me tapota les genoux et—oh! je reverrai toute ma vie l'expression sinistre de sa bouche, et son regard de haine—il soupira:
—Allons!… Allons!… On ne fera jamais rien de toi!…
Il avait raison… Et, cette fois-là, je ne pus pas l'accuser que ce fût de sa faute…
Eugène Mortain appartenait à cette école de politiciens que, sous le nom fameux d'opportunistes, Gambetta lança comme une bande de carnassiers affamés sur la France. Il n'ambitionnait le pouvoir que pour les jouissances matérielles qu'il procure et l'argent que des habiles comme lui savent puiser aux sources de boue. Je ne sais pas pourquoi, d'ailleurs, je fais au seul Gambetta l'historique honneur d'avoir combiné et déchaîné cette morne curée qui dure encore, en dépit de tous les Panamas. Certes, Gambetta aimait la corruption; il y avait, dans ce démocrate tonitruant, un voluptueux ou plutôt un dilettante de la volupté, qui se délectait à l'odeur de la pourriture humaine; mais il faut le dire, à sa décharge et à leur gloire, les amis dont il s'entourait et que le hasard, plus encore qu'une sélection raisonnée attacha à sa courte fortune, étaient bien de force à s'élancer eux-mêmes et d'eux-mêmes sur la Proie éternelle où, déjà, tant et tant de mâchoires avaient croché leurs dents furieuses.
Avant d'arriver à la Chambre, Eugène Mortain avait passé par tous les métiers—même les plus bas,—par les dessous—même les plus ténébreux—du journalisme. On ne choisit pas toujours ses débuts, on les prend où ils se trouvent… Ardente et prompte—et pourtant réfléchie—fut son initiation à la vie parisienne, j'entends cette vie qui va des bureaux de rédaction au Parlement, en passant par la préfecture de Police. Dévoré de besoins immédiats et d'appétits ruineux, il ne se faisait pas alors un chantage important ou une malpropre affaire que notre brave Eugène n'en fût, en quelque sorte, l'âme mystérieuse et violente. Il avait eu ce coup de génie de syndiquer une grande partie de la presse, pour mener à bien ces vastes opérations. Je connais de lui, en ce genre décrié, des combinaisons qui sont de purs chefs-d'œuvre et qui révèlent, dans ce petit provincial, vite dégrossi, un psychologue étonnant et un organisateur admirable des mauvais instincts du déclassé. Mais il avait la modestie de ne se point vanter de la beauté de ses coups, et l'art précieux, en se servant des autres, de ne jamais donner de sa personne aux heures du danger. Avec une constante habileté et une science parfaite de son terrain de manœuvres, il sut toujours éviter, en les tournant, les flaques fétides et bourbeuses de la police correctionnelle où tant d'autres s'enlisèrent si maladroitement. Il est vrai que mon aide—soit dit sans fatuité—ne lui fut pas inutile, en bien des circonstances.
C'était, du reste, un charmant garçon, oui, en vérité, un charmant garçon. On ne pouvait lui reprocher que des gaucheries dans le maintien, persistants vestiges de son éducation de province, et des détails vulgaires dans sa trop récente élégance qui s'affichait mal à propos. Mais tout cela n'était qu'une apparence dissimulant mieux, aux observateurs insuffisants, tout ce que son esprit avait de ressources subtiles, de flair pénétrant, de souplesse retorse, tout ce que son âme contenait de ténacité âpre et terrible. Pour surprendre son âme, il eût fallu voir—comme je les vis, hélas! combien de fois?—les deux plis qui, à de certaines minutes, en se débandant, laissaient tomber les deux coins de ses lèvres et donnaient à sa bouche une expression épouvantable… Ah! oui, c'était un charmant garçon!
Par des duels appropriés, il fit taire la malveillance qui va chuchotant autour des personnalités nouvelles, et sa naturelle gaîté, son cynisme bon enfant qu'on traitait volontiers d'aimable paradoxe, non moins que ses amours lucratives et retentissantes achevèrent de lui conquérir une réputation discutable, mais suffisante à un futur homme de gouvernement qui en verra bien d'autres. Il avait aussi cette faculté merveilleuse de pouvoir, cinq heures durant, et sur n'importe quel sujet, parler sans jamais exprimer une idée. Son intarissable éloquence déversait, sans un arrêt, sans une fatigue, la lente, la monotone, la suicidante pluie du vocabulaire politique, aussi bien sur les questions de marine que sur les réformes scolaires, sur les finances que sur les beaux-arts, sur l'agriculture que sur la religion. Les journalistes parlementaires reconnaissaient en lui leur incompétence universelle et miraient leur jargon écrit dans son charabia parlé. Serviable, quand cela ne lui coûtait rien, généreux, prodigue même, quand cela devait lui rapporter beaucoup, arrogant et servile, selon les événements et les hommes, sceptique sans élégance, corrompu sans raffinement, enthousiaste sans spontanéité, spirituel sans imprévu, il était sympathique à tout le monde. Aussi son élévation rapide ne surprit, n'indigna personne. Elle fut, au contraire, accueillie avec faveur des différents partis politiques, car Eugène ne passait pas pour un sectaire farouche, ne décourageait aucune espérance, aucune ambition, et l'on n'ignorait pas que, l'occasion venue, il était possible de s'entendre avec lui. Le tout était d'y mettre le prix.
Tel était l'homme, tel «le charmant garçon», en qui reposaient mes derniers espoirs, et qui tenait réellement ma vie et ma mort entre ses mains.
On remarquera que, dans ce croquis à peine esquissé de mon ami, je me suis modestement effacé, quoique j'aie collaboré puissamment et par des moyens souvent curieux, à sa fortune. J'aurais bien des histoires à raconter qui ne sont pas, on peut le croire, des plus édifiantes. À quoi bon une confession complète, puisque toutes mes turpitudes, on les devine sans que j'aie à les étaler davantage? Et puis, mon rôle, auprès de ce hardi et prudent coquin, fut toujours—je ne dis pas insignifiant, oh non!… ni méritoire, vous me ririez au nez—mais il demeura à peu près secret. Qu'on me permette de garder cette ombre, à peine discrète, dont il m'a plu envelopper ces années de luttes sinistres et de ténébreuses machinations… Eugène ne «m'avouait» pas… Et, moi-même, par un reste de pudeur assez bizarre, j'éprouvais parfois une invincible répugnance à cette idée que je pouvais passer pour «son homme de paille».
D'ailleurs, il m'arriva souvent, des mois entiers, de le perdre de vue, de le «lâcher», comme on dit, trouvant dans les tripots, à la Bourse, dans les cabinets de toilette des filles galantes, des ressources que j'étais las de demander à la politique, et dont la recherche convenait mieux à mes goûts pour la paresse et pour l'imprévu… Quelquefois, pris de soudaines poésies, j'allais me cacher, en un coin perdu de la campagne, et, en face de la nature, j'aspirais à des puretés, à des silences, à des reconquêtes morales qui, hélas! ne duraient guère… Et je revenais à Eugène, aux heures des crises difficiles. Il ne m'accueillait pas toujours avec la cordialité que j'exigeais de lui. Il était visible qu'il eût bien voulu se débarrasser de moi. Mais, d'un coup de caveçon sec et dur, je le rappelais à la vérité de notre mutuelle situation.
Un jour je vis distinctement luire dans ses yeux une flamme de meurtre. Je ne m'inquiétai pas et, d'un geste lourd, lui mettant la main à l'épaule, comme un gendarme fait d'un voleur, je lui dis narquoisement:
—Et puis après?… À quoi cela t'avancerait-il?… Mon cadavre lui-même t'accusera… Ne sois donc pas bête!… Je t'ai laissé arriver où tu as voulu… Jamais je ne t'ai contrecarré dans tes ambitions… Au contraire… j'ai travaillé pour toi… comme j'ai pu… loyalement… est-ce vrai? Crois-tu donc que ce soit gai pour moi de nous voir, toi, en haut, à te pavaner dans la lumière, moi, en bas, à patauger stupidement dans la crotte?… Et, pourtant, d'une chiquenaude, cette merveilleuse fortune, si laborieusement édifiée par nous deux…
—Oh! par nous deux… siffla Eugène…
—Oui, par nous deux, canaille!… répétai-je, exaspéré de cette rectification inopportune… Oui, d'une chiquenaude… d'un souffle… tu le sais, je puis la jeter bas, cette merveilleuse fortune… Je n'ai qu'un mot à dire, gredin, pour te précipiter du pouvoir au bagne… faire du ministre que tu es—ah, si ironiquement!—le galérien que tu devrais être, s'il y avait encore une justice, et si je n'étais pas le dernier des lâches… Eh bien!… ce geste, je ne le fais pas, ce mot, je ne le prononce pas… Je te laisse recevoir l'admiration des hommes et l'estime des cours étrangères… parce que… vois-tu… je trouve ça prodigieusement comique… Seulement, je veux ma part… tu entends!… ma part… Et qu'est-ce que je te demande?… Mais c'est idiot ce que je te demande… Rien… des miettes… alors que je pourrais tout exiger, tout… tout… tout…! Je t'en prie, ne m'irrite pas davantage… ne me pousse pas à bout plus longtemps… ne m'oblige pas à faire des drames burlesques… Car le jour où j'en aurai assez de la vie, assez de la boue, de cette boue—ta boue…—dont je sens toujours sur moi l'intolérable odeur… eh bien, ce jour-là, Son Excellence Eugène Mortain ne rira pas, mon vieux… Ça, je te le jure!
Alors, Eugène, avec un sourire gêné, tandis que les plis de ses lèvres retombantes donnaient à toute sa physionomie une double expression de peur ignoble et de crime impuissant, me dit:
—Mais tu es fou de me raconter tout cela… Et à propos de quoi?… T'ai-je refusé quelque chose, espèce de soupe au lait?…
Et, gaiement, multipliant des gestes et des grimaces qui m'étourdissaient, il ajouta comiquement:
—Veux-tu la croix, ah?
Oui, vraiment, c'était un charmant garçon.
III
Quelques jours après la scène de violence qui suivit mon si lamentable échec, je rencontrai Eugène dans une maison amie, chez cette bonne Mme G… où nous avions été priés à dîner tous les deux. Notre poignée de main fut cordiale. On eût dit que rien de fâcheux ne s'était passé entre nous.
—On ne te voit plus, me reprocha-t-il sur ce ton d'indifférente amitié qui, chez lui, n'était que la politesse de la haine… Étais-tu donc malade?
—Mais non… en voyage vers l'oubli, simplement.
—À propos… es-tu plus sage?… Je voudrais bien causer avec toi, cinq minutes… Après le dîner, n'est-ce pas?
—Tu as donc du nouveau? demandai-je, avec un sourire fielleux, par lequel il put voir que je ne me laisserais pas «expédier», comme une affaire sans importance.
—Moi? fit-il… Non… rien… un projet en l'air… Enfin, il faut voir…
J'avais sur les lèvres une impertinence toute prête, lorsque Mme G…, énorme paquet de fleurs roulantes, de plumes dansantes, de dentelles déferlantes, vint interrompre ce commencement de conversation. Et, soupirant: «Ah! mon cher ministre, quand donc nous débarrasserez-vous de ces affreux socialistes?», elle entraîna Eugène vers un groupe de jeunes femmes qui, à la manière dont elles étaient rangées dans un coin du salon, me firent l'effet d'être là, en location, comme, au café-concert, ces nocturnes créatures qui meublent de leur décolletage excessif et de leurs toilettes d'emprunt l'apparat en trompe l'œil des décors.
Mme G… avait la réputation de jouer un rôle important dans la Société et dans l'État. Parmi les innombrables comédies de la vie parisienne, l'influence qu'on lui attribuait n'était pas une des moins comiques. Les petits historiographes des menus faits de ce temps racontaient sérieusement, en établissant de brillants parallèles dans le passé, que son salon était le point de départ et la consécration des fortunes politiques et des renommées littéraires, par conséquent le rendez-vous de toutes les jeunes ambitions et aussi de toutes les vieilles. À les en croire, c'est là que se fabriquait l'histoire contemporaine, que se tramait la chute ou l'avènement des Cabinets, que se négociaient parmi de géniales intrigues et de délicieuses causeries—car c'était un salon où l'on cause—aussi bien les alliances extérieures que les élections académiques. M. Sadi Carnot, lui-même—qui régnait alors sur les cœurs français—était tenu, disait-on, à d'habiles ménagements envers cette puissance redoutable, et pour en conserver les bonnes grâces il lui envoyait galamment, à défaut d'un sourire, les plus belles fleurs des jardins de l'Élysée et des serres de la Ville… D'avoir connu, au temps de sa ou de leur jeunesse—Mme G… n'était pas très fixée sur ce point de chronologie—M. Thiers et M. Guizot, Cavour et le vieux Metternich, cette antique personne gardait un prestige, dont la République aimait à se parer, comme d'une traditionnelle élégance, et son salon bénéficiait de l'éclat posthume que ces noms illustres, à tout propos invoqués, rappelaient aux réalités diminuées du présent.
On y entrait, d'ailleurs, dans ce salon choisi, comme à la foire, et jamais je n'ai vu,—moi qui en ai tant vu—plus étrange mêlée sociale et plus ridicule mascarade mondaine. Déclassés de la politique, du journalisme, du cosmopolitisme, des cercles, du monde, des théâtres, et les femmes à l'avenant, elle accueillait tout, et tout y faisait nombre. Personne n'était dupe de cette mystification, mais chacun se trouvait intéressé, afin de s'exalter soi-même, d'exalter un milieu notoirement ignominieux, où beaucoup d'entre nous tiraient non seulement des ressources peu avouables, mais encore leur unique raison d'être dans la vie. Du reste, j'ai idée que la plupart des salons si célèbres d'autrefois, où venaient communiquer, sous les espèces les plus diverses, les appétits errants de la politique et les vanités sans emploi de la littérature, devaient assez fidèlement ressembler à celui-là… Et il ne m'est pas prouvé non plus, que celui-là se différenciât essentiellement des autres dont on nous vante à tout propos, en lyriques enthousiasmes, l'exquise tenue morale et l'élégante difficulté d'accès.
La vérité est que Mme G…, débarrassée du grossissement des réclames et de la poésie des légendes, réduite au strict caractère de son individualité mondaine, n'était qu'une très vieille dame, d'esprit vulgaire, d'éducation négligée, extrêmement vicieuse, par surcroît, et qui, ne pouvant plus cultiver la fleur du vice en son propre jardin, la cultivait en celui des autres, avec une impudeur tranquille, dont on ne savait pas ce qu'il convenait le mieux d'admirer, ou l'effronterie ou l'inconscience. Elle remplaçait l'amour professionnel, auquel elle avait dû renoncer, par la manie de faire des unions et des désunions extra-conjugales, dont c'était sa joie, son péché, de les suivre, de les diriger, de les protéger, de les couver et de réchauffer ainsi son vieux cœur ratatiné, au frôlement de leurs ardeurs défendues. On était toujours sûr de trouver, chez cette grande politique, avec la bénédiction de M. Thiers et de M. Guizot, de Cavour et du vieux Metternich, des âmes sœurs, des adultères tout prêts, des désirs en appareillage, des amours de toute sorte, frais équipés pour la course, l'heure ou le mois; précieuse ressource dans les cas de rupture sentimentale et les soirées de désœuvrement.
Pourquoi, ce soir-là, précisément, eus-je l'idée d'aller chez Mme G…? Je ne sais, car j'étais fort mélancolique et nullement d'humeur à me divertir. Ma colère contre Eugène était bien calmée, momentanément, du moins. Une immense fatigue, un immense dégoût la remplaçait, dégoût de moi-même, des autres, de tout le monde. Depuis le matin, j'avais sérieusement réfléchi à ma situation, et, malgré les promesses du ministre—dont j'étais décidé, d'ailleurs, à ne pas lui donner une facile quittance—, je n'y voyais point une convenable issue. Je comprenais qu'il était bien difficile à mon ami de me procurer une position officielle, stable, quelque chose d'honorablement parasitaire, d'administrativement rémunérateur, par quoi il m'eût été permis de finir en paix, vieillard respectable, fonctionnaire sinécuriste, mes jours. D'abord, cette position, il est probable que je l'eusse aussitôt gaspillée; ensuite, de toutes parts, au nom de la moralité publique et de la bienséance républicaine, les protestations concurrentes se fussent élevées, auxquelles le ministre, interpellé, n'aurait su que répondre. Tout ce qu'il pouvait m'offrir, c'était, par des expédients transitoires et misérables, par de pauvres prestidigitations budgétaires, reculer l'heure inévitable de ma chute. Et puis, je ne pouvais même pas compter éternellement sur ce minimum de faveurs et de protection, car Eugène ne pouvait pas, lui non plus, compter sur l'éternelle bêtise du public. Bien des dangers menaçaient alors le cabinet, et bien des scandales auxquels, çà et là, quelques journaux mécontents de leur part fondssecrétière faisaient des allusions de plus en plus directes, empoisonnaient la sécurité personnelle de mon protecteur… Eugène ne se maintenait au pouvoir que par des diversions agressives contre les partis impopulaires ou vaincus, et aussi, à coup d'argent, que je le soupçonnais alors, comme cela fut démontré, plus tard, de recevoir de l'étranger, en échange, chaque fois, d'une livre de chair de la Patrie!…
Travailler à la chute de mon camarade, m'insinuer adroitement auprès d'un leader ministériel possible, reconquérir, près de ce nouveau collaborateur, une sorte de virginité sociale, j'y avais bien songé… Tout m'y poussait, ma nature, mon intérêt, et aussi le plaisir si âprement savoureux de la vengeance… Mais, en plus des incertitudes et des hasards dont s'accompagnait cette combinaison, je ne me sentais pas le courage d'une autre expérience, ni de recommencer de pareilles manœuvres. J'avais brûlé ma jeunesse par les deux bouts. Et j'étais las de ces aventures périlleuses et précaires qui m'avaient mené où?… J'éprouvais de la fatigue cérébrale, de l'ankylose aux jointures de mon activité; toutes mes facultés diminuaient, en pleine force, déprimées par la neurasthénie. Ah! comme je regrettais de n'avoir pas suivi les droits chemins de la vie! Sincèrement, à cette heure, je ne souhaitais plus que les joies médiocres de la régularité bourgeoise; et je ne voulais plus, et je ne pouvais plus supporter ces soubresauts de fortune, ces alternatives de misère, qui ne m'avaient pas laissé une minute de répit et faisaient de mon existence une perpétuelle et torturante anxiété. Qu'allais-je donc devenir?… L'avenir m'apparaissait plus triste et plus désespérant que les crépuscules d'hiver qui tombent sur les chambres de malades… Et, tout à l'heure, après le dîner, quelle nouvelle infamie l'infâme ministre me proposerait-il?… Dans quelle boue plus profonde, et dont on ne revient pas, voudrait-il m'enfoncer et me faire disparaître à jamais?…
Je le cherchai du regard, parmi la cohue… Il papillonnait auprès des femmes. Rien sur son crâne, ni sur ses épaules, ne marquait qu'il portât le lourd fardeau de ses crimes. Il était insouciant et gai. Et de le voir ainsi, ma fureur contre lui s'accrut du sentiment de la double impuissance où nous étions tous les deux, lui de me sauver de la honte, moi, de l'y précipiter… ah oui! de l'y précipiter!
Accablé par ces multiples et lancinantes préoccupations, il n'était donc pas étonnant que j'eusse perdu ma verve, et que les belles créatures étalées et choisies par Mme G…, pour le plaisir de ses invités, ne me fussent de rien… Durant le dîner, je me montrai parfaitement désagréable, et c'est à peine si j'adressai la parole à mes voisines dont les belles gorges resplendissaient parmi les pierreries et les fleurs. On crut que mon insuccès électoral était la cause de ces noires dispositions de mon humeur, ordinairement joyeuse et galante.
—Du ressort!… me disait-on. Vous êtes jeune, que diable!… Il faut de l'estomac dans la carrière politique… Ce sera pour la prochaine fois.
À ces phrases de consolation banale, aux sourires engageants, aux gorges offertes, je répondais obstinément:
—Non… non… Ne me parlez plus de la politique… C'est ignoble!… Ne me parlez plus du suffrage universel… C'est idiot!… Je ne veux plus… Je ne veux plus en entendre parler.
Et Mme G…, fleurs, plumes et dentelles subitement soulevées autour de moi, en vagues multicolores et parfumées, me soufflait dans l'oreille, avec des pâmoisons maniérées et des coquetteries humides de vieille proxénète:
—Il n'y a que l'amour, voyez-vous… Il n'y a jamais que l'amour!… Essayez de l'amour!… Tenez, ce soir, justement, il y a ici une jeune Roumaine… passionnée… ah!… et poète, mon cher… et comtesse!… Je suis sûre qu'elle est folle de vous… D'abord toutes les femmes sont folles de vous… Je vais vous présenter…
J'esquivai l'occasion si brutalement amenée… et ce fut dans un silence maussade énervé, que je persistai à attendre la fin de cette interminable soirée…
Accaparé de tous côtés, Eugène ne put me joindre que fort tard. Nous profitâmes de ce qu'une chanteuse célèbre absorbait un moment l'attention générale pour nous réfugier dans une sorte de petit fumoir, qu'éclairait de sa lueur discrète une lampe à longue tige enjuponnée de crépon rose. Le ministre s'assit sur le divan, alluma une cigarette, et, tandis que, en face de lui, négligemment, j'enfourchais une chaise et croisais mes bras sur le rebord du dossier, il me dit avec gravité:
—J'ai beaucoup songé à toi, ces jours-ci.
Sans doute, il attendait une parole de remerciement, un geste amical, un mouvement d'intérêt ou de curiosité. Je demeurai impassible, m'efforçant de conserver cet air d'indifférence hautaine, presque insultante, avec lequel je m'étais bien promis d'accueillir les perfides avances de mon ami, car, depuis le commencement de la soirée, je m'acharnais à me persuader qu'elles dussent être perfides, ces avances. Insolemment, j'affectai de regarder le portrait de M. Thiers qui, derrière Eugène, occupait la hauteur du panneau et s'obscurcissait de tous les reflets sombres, luttant sur sa surface trop vernie, hormis, toutefois, le toupet blanc, dont le surgissement piriforme devenait à lui seul l'expression unique et complète de la physionomie disparue… Assourdi par les tentures retombées, le bruit de la fête nous arrivait ainsi qu'un bourdonnement lointain… Le ministre, hochant la tête, reprit:
—Oui, j'ai beaucoup songé à toi… Eh bien!… c'est difficile… très difficile.
De nouveau, il se tut, semblant réfléchir à des choses profondes…
Je pris plaisir à prolonger le silence pour jouir de l'embarras où cette attitude muettement gouailleuse ne pouvait manquer de mettre mon ami… Ce cher protecteur, j'allais donc le voir, une fois de plus, devant moi, ridicule et démasqué, suppliant peut-être!… Il restait calme, cependant, et ne paraissait pas s'inquiéter le moins du monde de la trop visible hostilité de mon allure.
—Tu ne me crois pas? fit-il, d'une voix ferme et tranquille… Oui, je sens que tu ne me crois pas… Tu t'imagines que je ne songe qu'à te berner… comme les autres, est-ce vrai?… Eh bien, tu as tort, mon cher… Au surplus, si cet entretien t'ennuie… rien de plus facile que de le rompre…
Il fit mine de se lever.
—Je n'ai pas dit cela!… protestai-je, en ramenant mon regard du toupet de M. Thiers au froid visage d'Eugène… Je n'ai rien dit…
—Écoute-moi, alors… Veux-tu que nous parlions, une bonne fois, en toute franchise, de notre situation respective?…
—Soit! je t'écoute…
Devant son assurance, je perdais peu à peu de la mienne… À l'inverse de ce que j'avais trop vaniteusement auguré, Eugène reconquérait toute son autorité sur moi… Je le sentais qui m'échappait encore… Je le sentais à cette aisance du geste, à cette presque élégance des manières, à cette fermeté de la voix, à cette entière possession de soi, qu'il ne montrait réellement que quand il méditait ses plus sinistres coups. Il avait alors une sorte d'impérieuse séduction, une force attractive à laquelle, même prévenu, il était difficile de résister… Je le connaissais pourtant et, souvent, pour mon malheur, j'avais subi les effets de ce charme maléfique qui ne devait plus m'être une surprise… Eh bien! toute ma combativité m'abandonna, mes haines se détendirent et, malgré moi, je me laissai aller à reprendre confiance, à si complétement oublier le passé, que cet homme dont j'avais pénétré, en ses obscurs recoins, l'âme inexorable et fétide, je me plus à le considérer encore comme un généreux ami, un héros de bonté, un sauveur.
Et voici—ah! je voudrais pouvoir rendre l'accent de force, de crime, d'inconscience et de grâce qu'il mit dans ses paroles—ce qu'il me dit:
—Tu as vu d'assez près la vie politique pour savoir qu'il existe un degré de puissance où l'homme le plus infâme se trouve protégé contre lui-même par ses propres infamies, à plus forte raison contre les autres par celles des autres… Pour un homme d'État, il n'est qu'une chose irréparable: l'honnêteté!… L'honnêteté est inerte et stérile, elle ignore la mise en valeur des appétits et des ambitions, les seules énergies par quoi l'on fonde quelque chose de durable. La preuve, c'est cet imbécile de Favrot, le seul honnête homme du cabinet, et le seul aussi, dont la carrière politique soit, de l'aveu général, totalement et à jamais perdue!… C'est te dire, mon cher, que la campagne menée contre moi me laisse absolument indifférent…
Sur un geste ambigu que, rapidement, j'esquissai:
—Oui… oui… je sais… on parle de mon exécution… de ma chute prochaine… de gendarmes… de Mazas!… «Mort aux voleurs!»… Parfaitement… De quoi ne parle-t-on pas?… Et puis après?… Cela me fait rire, voilà tout!… Et, toi-même, sous prétexte que tu crois avoir été mêlé à quelques-unes de mes affaires—dont tu ne connais, soit dit en passant, que la contrepartie—sous prétexte que tu détiens—du moins, tu vas le criant partout—quelques vagues papiers… dont je me soucie, mon cher, comme de ça!…
Sans s'interrompre, il me montra sa cigarette éteinte, qu'il écrasa ensuite dans un cendrier, posé sur une petite table de laque, près de lui…
—Toi-même… tu crois pouvoir disposer de moi par la terreur… me faire chanter, enfin, comme un banquier véreux!… Tu es un enfant!… Raisonne un peu… Ma chute?… Qui donc, veux-tu me le dire, oserait, en ce moment, assumer la responsabilité d'une telle folie?… Qui donc ignore qu'elle entraînerait l'effondrement de trop de choses, de trop de gens auxquels on ne peut pas toucher plus qu'à moi, sous peine d'abdication, sous peine de mort?… Car ce n'est pas moi seul qu'on renverserait… ce n'est pas moi seul qu'on coifferait d'un bonnet de forçat… C'est tout le gouvernement, tout le Parlement, toute la République, associés, quoi qu'ils fassent, à ce qu'ils appellent mes vénalités, mes concussions, mes crimes… Ils croient me tenir… et c'est moi qui les tiens!… Sois tranquille, je les tiens ferme…
Et il fit le geste de serrer une gorge imaginaire…
L'expression de sa bouche, dont les coins tombèrent, devint hideuse et, sur le globe de ses yeux, apparurent des veinules pourprées qui donnèrent à son regard une signification implacable de meurtre… Mais, il se remit vite, alluma une autre cigarette et continua:
—Qu'on renverse le Cabinet, soit!… et j'y aiderai… Nous sommes, du fait de cet honnête Favrot, engagés dans une série de questions inextricables, dont la solution logique est précisément qu'il ne peut pas y en avoir… Une crise ministérielle s'impose, avec un programme tout neuf… Remarque, je te prie, que je suis, ou, du moins, je parais étranger à ces difficultés… Ma responsabilité n'est qu'une fiction parlementaire… Dans les couloirs de la Chambre et une certaine partie de la Presse, on me désolidarise adroitement de mes collègues… Donc, ma situation personnelle reste nette, politiquement, bien entendu… Mieux que cela… porté par des groupes, dont j'ai su intéresser les meneurs à ma fortune, soutenu par la haute banque et les grandes compagnies, je deviens l'homme indispensable de la combinaison nouvelle… je suis le Président du Conseil désigné de demain… Et c'est au moment, où, de tous côtés, l'on annonce ma chute, que j'atteins au sommet de ma carrière!… Avoue que c'est comique, mon cher petit, et qu'ils n'ont pas encore ma peau…
Eugène était redevenu enjoué… Cette idée qu'il n'y eût point pour lui de place intermédiaire entre ces deux pôles: la présidence du Conseil, ou Mazas, émoustillait sa verve… Il se rapprocha de moi et, me tapotant les genoux, comme il faisait dans ses moments de détente et de gaieté, il répéta:
—Non… mais avoue que c'est drôle!
—Très drôle!… approuvai-je… Et moi, dans tout cela, qu'est-ce que je fais?
—Toi? Eh bien, voilà!… Toi, mon petit, il faut t'en aller, disparaître… un an… deux ans… qu'est-ce que c'est que cela? Tu as besoin de te faire oublier.
Et, comme je me disposais à protester:
—Mais, sapristi!… Est-ce de ma faute… s'écria Eugène, si tu as gâché, stupidement, toutes les positions admirables que je t'ai mises, là, dans la main?… Un an… deux ans… c'est vite passé… Tu reviendras avec une virginité nouvelle, et tout ce que tu voudras, je te le donnerai… D'ici là, rien, je ne puis rien… Parole!… je ne puis rien.
Un reste de fureur grondait en moi… mais ce fut d'une voix molle que je criai:
—Zut!… Zut!… Zut!…
Eugène sourit, comprenant que ma résistance finissait dans ce dernier hoquet.
—Allons! allons!… me dit-il d'un air bon enfant… ne fais pas ta mauvaise tête. Écoute-moi… J'ai beaucoup réfléchi… Il faut t'en aller… Dans ton intérêt, pour ton avenir, je n'ai trouvé que cela… Voyons!… Es-tu… comment dirai-je?… es-tu embryologiste?
Il lut ma réponse dans le regard effaré que je lui jetai.
—Non!… tu n'es pas embryologiste… Fâcheux!… très fâcheux!…
—Pourquoi me demandes-tu cela? Quelle est encore cette blague?
—C'est que, en ce moment, je pourrais avoir des crédits considérables—oh! relativement!—mais enfin, de gentils crédits, pour une mission scientifique, qu'on aurait eu plaisir à te confier…
Et, sans me laisser le temps de répondre, en phrases courtes, drôles, accompagnées de gestes bouffons, il m'expliqua l'affaire…
—Il s'agit d'aller aux Indes, à Ceylan, je crois, pour y fouiller la mer… dans les golfes… y étudier ce que les savants appellent la gelée pélasgique, comprends-tu?… et, parmi les gastéropodes, les coraux, les hétéropodes, les madrépores, les siphonophores, les holothuries et les radiolaires… est-ce que je sais?… retrouver la cellule primordiale… écoute bien… l'initium protoplasmatique de la vie organisée… enfin, quelque chose dans ce genre… C'est charmant—et comme tu le vois—très simple…
—Très simple! en effet, murmurai-je, machinalement.
—Oui, mais, voilà… conclut ce véritable homme d'État… tu n'es pas embryologiste…
Et, il ajouta, avec une bienveillante tristesse:
—C'est embêtant!…
Mon protecteur réfléchit quelques minutes… Moi je me taisais, n'ayant pas eu le temps de me remettre de la stupeur où m'avait plongé cette proposition si imprévue…
—Mon Dieu!… reprit-il… il y aurait bien une autre mission… car nous avons beaucoup de missions, actuellement… et l'on ne sait à quoi dépenser l'argent des contribuables… Ce serait, si j'ai bien compris, d'aller aux îles Fidji et dans la Tasmanie, pour étudier les divers systèmes d'administration pénitentiaire qui y fonctionnent… et leur application à notre état social… Seulement, c'est moins gai… et je dois te prévenir que les crédits ne sont pas énormes… Et ils sont encore anthropophages, là-bas, tu sais!… Tu crois que je blague, hein?… et que je te raconte une opérette?… Mais, mon cher, toutes les missions sont dans ce goût-là… Ah!…
Eugène se mit à rire d'un rire malicieusement discret.
—Il y a bien encore la police secrète… Hé! hé!… on pourrait peut-être t'y trouver une bonne situation… qu'en dis-tu?…
Dans les circonstances difficiles, mes facultés mentales s'activent, s'exaltent, mes énergies se décuplent, et je suis doué d'un subit retournement d'idées, d'une promptitude de résolution qui m'étonnent toujours et qui, souvent, m'ont bien servi:
—Bah! m'écriai-je… Après tout, je puis bien être embryologiste, une fois, dans ma vie… Qu'est-ce que je risque?… La science n'en mourra pas… elle en a vu d'autres, la science!… C'est entendu! J'accepte la mission de Ceylan.
—Et tu as raison… Bravo! applaudit le ministre… d'autant que l'embryologie, mon petit, Darwin… Hæckel… Carl Vogt, au fond, tout ça, ça doit être une immense blague!… Ah! mon gaillard, tu ne vas pas t'ennuyer, là-bas… Ceylan est merveilleux. Il y a, paraît-il, des femmes extraordinaires… des petites dentellières d'une beauté… d'un tempérament… C'est le paradis terrestres!… Viens demain au ministère… nous terminerons l'affaire, officiellement… En attendant, tu n'as pas besoin de crier ça, par-dessus les toits, à tout le monde… parce que, tu sais, je joue là une blague dangereuse, pour moi, et qui peut me coûter cher… Allons!…
Nous nous levâmes. Et, pendant que je rentrais dans les salons, au bras du ministre, celui-ci me disait encore, avec une ironie charmante:
—Hein? tout de même!… La cellule?… si tu la retrouvais?… Est-ce qu'on sait?… C'est Berthelot qui ferait un nez, crois-tu?…
Cette combinaison m'avait redonné un peu de courage et de gaieté… Non qu'elle me plût absolument… À ce brevet d'illustre embryologiste, j'eusse préféré une bonne recette générale, par exemple… ou un siège bien rembourré au Conseil d'État… mais il faut se faire une raison; l'aventure n'était pas sans quelque amusement, du reste. De simple vagabond de la politique que j'étais la minute d'avant, on ne devient pas, par un coup de baguette ministérielle, le considérable savant qui allait violer les mystères, aux sources mêmes de la Vie, sans en éprouver quelque fierté mystificatrice et quelque comique orgueil…
La soirée, commencée dans la mélancolie, s'acheva dans la joie.
J'abordai Mme G… qui, très animée, organisait l'amour et promenait l'adultère de groupe en groupe, de couple en couple.
—Et cette adorable comtesse roumaine, lui demandai-je… est-ce qu'elle est toujours folle de moi?
—Toujours, mon cher…
Elle me prit le bras… Ses plumes étaient défrisées, ses fleurs fanées, ses dentelles aplaties.
—Venez donc!… dit-elle… Elle flirte, dans le petit salon de Guizot, avec la princesse Onane…
—Comment, elle aussi?…
—Mais, mon cher, répliqua cette grande politique… à son âge et avec sa nature de poète… il serait vraiment malheureux qu'elle n'ait pas touché à tout!…
IV
Mes préparatifs furent vite faits. J'eus la chance que la jeune comtesse roumaine, qui s'était fort éprise de moi, voulût bien m'aider de ses conseils et, ma foi, je le dis, non sans honte, de sa bourse aussi.
D'ailleurs, j'eus toutes les chances.
Ma mission s'annonçait bien. Par une exceptionnelle dérogation aux coutumes bureaucratiques, huit jours après cette conversation décisive dans les salons de Mme G…, je touchais sans nulle anicroche, sans nul retard, les susdits crédits. Ils étaient libéralement calculés, et comme je n'osais pas espérer qu'ils le fussent, car je connaissais «la chiennerie» du gouvernement en ces matières, et les pauvres petits budgets sommaires dont on gratifie si piteusement les savants en mission… les vrais. Ces libéralités insolites, je les devais sans doute à cette circonstance que, n'étant point du tout un savant, j'avais, plus que tout autre, besoin de plus grandes ressources, pour en jouer le rôle.
On avait prévu l'entretien de deux secrétaires et de deux domestiques, l'achat fort coûteux d'instruments d'anatomie, de microscopes, d'appareils de photographie, de canots démontables, de cloches à plongeur, jusqu'à des bocaux de verre pour collections scientifiques, des fusils de chasse et des cages destinées à ramener vivants les animaux capturés. Vraiment, le gouvernement faisait luxueusement les choses, et je ne pouvais que l'en louer. Il va sans dire que je n'achetai aucun de ces impedimenta, et que je décidai de n'emmener personne, comptant sur ma seule ingéniosité, pour me débrouiller au milieu de ces forêts inconnues de la science et de l'Inde.
Je profitai de mes loisirs, pour m'instruire sur Ceylan, ses mœurs, ses paysages, et me faire une idée de la vie que je mènerais, là-bas, sous ces terribles tropiques. Même en éliminant ce que les récits des voyageurs comportent d'exagération, de vantardise et de mensonge, ce que je lus m'enchanta, particulièrement ce détail, rapporté par un grave savant allemand, qu'il existe, dans la banlieue de Colombo, parmi de féeriques jardins, au bord de la mer, une merveilleuse villa, un bungalow, comme ils disent, dans lequel un riche et fantaisiste Anglais entretient une sorte de harem, où sont représentées, en de parfaits exemplaires féminins, toutes les races de l'Inde, depuis les noires Tamoules, jusqu'aux serpentines Bayadères du Lahore, et aux bacchantes démoniaques de Bénarès. Je me promis bien de trouver un moyen d'introduction, auprès de ce polygame amateur, et borner là mes études d'embryologie comparée.
Le ministre, à qui j'allai faire mes adieux et confier mes projets, approuva toutes ces dispositions et loua fort gaiement ma vertu d'économie. En me quittant, il me dit avec une éloquence émue, tandis que moi-même, sous l'ondée de ses paroles, j'éprouvais un attendrissement, un pur, rafraîchissant et sublime attendrissement d'honnête homme:
—Pars, mon ami, et reviens-nous plus fort… reviens-nous un homme nouveau et un glorieux savant… Ton exil, que tu sauras employer, je n'en doute pas, à de grandes choses, retrempera tes énergies pour les luttes futures… Il les retrempera aux sources mêmes de la vie, dans le berceau de l'humanité que… de l'humanité dont… Pars… et si, à ton retour, tu retrouvais—ce que je ne puis croire—si tu retrouvais, dis-je, les mauvais souvenirs persistants, les difficultés… les hostilités… un obstacle enfin à tes justes ambitions… dis-toi bien que tu possèdes sur le personnel gouvernemental assez de petits papiers, pour en triompher haut la main… Sursum corda!… Compte sur moi, d'ailleurs… Pendant que tu seras là-bas, courageux pionnier du progrès, soldat de la science… pendant que tu sonderas les golfes et que tu interrogeras les mystérieux atolls, pour la France, pour notre chère France… je ne t'oublierai pas, crois-le bien… Habilement, progressivement, dans l'Agence Havas et dans mes journaux, je saurai créer de l'agitation autour de ton jeune nom d'embryologiste… Je trouverai des réclames admirables, pathétiques… «Notre grand embryologiste»… «Nous recevons de notre jeune et illustre savant dont les découvertes embryologiques, etc.—Pendant qu'il étudiait, sous vingt brasses d'eau, une holothurie encore inconnue, notre infatigable embryologiste faillit être emporté par un requin… Une lutte terrible, etc…»… Va, va, mon ami… Travaille sans crainte à la grandeur du pays. Aujourd'hui, un peuple n'est pas grand seulement par ses armes, il est grand surtout par ses arts… par sa science… Les conquêtes pacifiques de la science servent plus la civilisation que les conquêtes, etc… Cedant arma sapientiæ…
Je pleurais de joie, de fierté, d'orgueil, d'exaltation, l'exaltation de tout mon être vers quelque chose d'immense et d'immensément beau. Projeté hors de mon moi, je ne sais où, j'avais, en ce moment, une autre âme, une âme presque divine, une âme de création et de sacrifice, l'âme de quelque héros sublime en qui reposent les suprêmes confiances de la Patrie, toutes les espérances décisives de l'humanité.
Quant au ministre, à ce bandit d'Eugène, il pouvait, à peine, lui aussi, contenir son émotion. Il y avait de l'enthousiasme vrai dans son regard, un tremblement sincère dans sa voix. Deux petites larmes coulaient de ses yeux… Il me serra la main à la briser…
Durant quelques minutes, tous les deux, nous fûmes le jouet inconscient et comique de notre propre mystification…
Ah! quand j'y pense!
V
Muni de lettres de recommandation pour «les autorités» de Ceylan, je m'embarquai, enfin, par une splendide après-midi, à Marseille, sur le Saghalien.
Dès que j'eus mis le pied sur le paquebot j'éprouvai, immédiatement, l'efficacité de ce qu'est un titre officiel, et comment, par son prestige, un homme déchu, tel que j'étais alors, se grandit, dans l'estime des inconnus et des passants, par conséquent, dans la sienne. Le capitaine, «qui savait mes admirables travaux», m'entoura de prévenances, presque d'honneurs. La cabine la plus confortable m'avait été réservée, ainsi que la meilleure place à table. Comme la nouvelle s'était vite répandue, parmi les passagers, de la présence, à bord, d'un illustre savant, chacun s'ingénia de me manifester son respect… Je ne voyais, sur les visages, que le fleurissement de l'admiration. Les femmes elles-mêmes me témoignaient de la curiosité et de la bienveillance, celle-ci, discrète, celle-là, caractéristique d'un sentiment plus brave. Une, surtout, attira violemment mon attention. C'était une créature merveilleuse, avec de lourds cheveux roux et des yeux verts, pailletés d'or, comme ceux des fauves. Elle voyageait, accompagnée de trois femmes de chambre, dont une Chinoise. Je m'informai auprès du capitaine.
—C'est une Anglaise, me dit-il… On l'appelle miss Clara… La femme la plus extraordinaire qui soit… Bien qu'elle n'ait que vingt-huit ans, elle connaît déjà toute la terre… Pour l'instant, elle habite la Chine… C'est la quatrième fois que je la vois à mon bord…
—Riche?
—Oh! très riche… Son père, mort depuis longtemps, fut, m'a-t-on dit, vendeur d'opium, à Canton. C'est même là qu'elle est née… Elle est, je crois, un peu toquée… mais charmante.
—Mariée?
—Non…
—Et…?
Je mis, dans cette conjonction, tout un ordre d'interrogations intimes et même égrillardes…
Le capitaine sourit.
—Ça… je ne sais pas… je ne crois pas… Je ne me suis jamais aperçu de rien… ici.
Telle fut la réponse du brave marin, qui me sembla, au contraire, en savoir beaucoup plus qu'il ne voulait en dire… Je n'insistai pas, mais je me dis, à part moi, elliptique et familier: «Toi, ma petite… parfaitement!…»
Les premiers passagers avec qui je me liai furent deux Chinois de l'Ambassade de Londres et un gentilhomme normand qui se rendait au Tonkin. Celui-ci voulut bien, tout de suite, me confier ses affaires… C'était un chasseur passionné.
—Je fuis la France, me déclara-t-il… je la fuis, chaque fois que je le peux… Depuis que nous sommes en république, la France est un pays perdu… Il y a trop de braconniers, et ils sont les maîtres… Figurez-vous que je ne puis plus avoir de gibier chez moi!… Les braconniers me le tuent et les tribunaux leur donnent raison… C'est un peu fort!… Sans compter que le peu qu'ils laissent crève d'on ne sait quelles épidémies… Alors, je vais au Tonkin… Quel admirable pays de chasse!… C'est la quatrième fois, mon cher monsieur, que je vais au Tonkin…
—Ah! vraiment?…
—Oui!… Au Tonkin, il y a de tous les gibiers en abondance… Mais surtout des paons… Quel coup de fusil, monsieur!… Par exemple, c'est une chasse dangereuse… Il faut avoir l'œil.
—Ce sont, sans doute, des paons féroces?…
—Mon Dieu, non… Mais telle est la situation… Là où il y a du cerf, il y a du tigre… et là où il y a du tigre, il y a du paon!…
—C'est un aphorisme?…
—Vous allez me comprendre… Suivez-moi bien… Le tigre mange le cerf… et…
—Le paon mange le tigre?… insinuai-je gravement…
—Parfaitement… c'est-à-dire… voici la chose… Quand le tigre est repu du cerf, il s'endort… puis il se réveille… se soulage et… s'en va… Que fait le paon, lui?… Perché dans les arbres voisins, il attend prudemment ce départ… alors, il descend à terre et mange les excréments du tigre… C'est à ce moment précis qu'on doit le surprendre…
Et, de ses deux bras tendus en ligne de fusil, il fit le geste de viser un paon imaginaire:
—Ah! quels paons!… Vous n'en avez pas la moindre idée… Car ce que vous prenez, dans nos volières et dans nos jardins, pour des paons, ce ne sont même pas des dindons… Ce n'est rien… Mon cher monsieur, j'ai tué de tout… j'ai même tué des hommes… Eh bien!… jamais un coup de fusil ne me procura une émotion aussi vive que ceux que je tirai sur les paons… Les paons… monsieur, comment vous dire?… c'est magnifique à tuer!…
Puis, après un silence, il conclut:
—Voyager, tout est là!… En voyageant on voit des choses extraordinaires et qui font réfléchir…
—Sans doute, approuvai-je… Mais il faut être, comme vous, un grand observateur…
—C'est vrai!… j'ai beaucoup observé… se rengorgea le brave gentilhomme… Eh bien, de tous les pays que j'ai parcourus,—le Japon, la Chine, Madagascar, Haïti et une partie de l'Australie—je n'en connais pas de plus amusant que le Tonkin… Ainsi, vous croyez, peut-être, avoir vu des poules?
—Oui, je le crois.
—Erreur, mon cher monsieur… vous n'avez pas vu de poules… Il faut aller au Tonkin, pour cela… Et encore, on ne les voit pas… Elles sont dans les forêts et se cachent dans les arbres… On ne les voit jamais… Seulement, moi, j'avais un truc… Je remontais les fleuves, en sampang, avec un coq dans une cage… Je m'arrêtais au bord de la forêt, et j'accrochais la cage au bout d'une branche… Le coq chantait… Alors de toutes les profondeurs du bois, les poules venaient… venaient… Elles venaient par bandes innombrables… Et je les tuais!… J'en ai tué jusqu'à douze cents dans la même journée!…
—C'est admirable!… proclamai-je, enthousiaste.
—Oui… oui… Pas autant que les paons, toutefois… Ah! les paons!…
Mais il n'était pas que chasseur ce gentilhomme: il était joueur aussi. Bien avant que nous fussions en vue de Naples, les deux Chinois, le tueur de paons et moi avions établi une forte partie de poker. Grâce à mes connaissances spéciales de ce jeu, en arrivant à Port-Saïd, j'avais délesté de leur argent ces trois incomparables personnages et triplé le capital que j'emportais vers la joie des Tropiques et l'inconnu des Embryologies fabuleuses.