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CAPRICES
D'UN
BIBLIOPHILE

TIRÉ A 572 EXEMPLAIRES:

500 sur papier vergé de Hollande.

50 sur papier Whatman extra-fort.
(Numérotés de XI à LX.)

10 sur papier de Chine.
(Numérotés de I à X.)

10 sur papier de couleur.
(Non mis dans le commerce.)

2 sur parchemin choisi.

DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS

CAPRICES
D'UN
BIBLIOPHILE

PAR
OCTAVE UZANNE

PARIS
LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE
ÉDOUARD ROUVEYRE
1, RUE DES SAINTS-PÈRES, 1


1878

PRÉFACE
AU LECTEUR

Sunt bona, sunt quædam mediocria, sunt plura mala; Qui legis hæc, aliter non fit, Avite Liber.
Martial.

A cette époque archi-philosophique, disait un misanthrope du dernier siècle, un auteur ne rougit pas de se brûler, dans sa préface, tout l'encens dont le public seul est comptable.—Certains écrivains, nous devons l'avouer, se sont un peu trop montrés les ridicules thuriféraires de leurs œuvres personnelles; mais il faut ajouter, pour être juste, que, lorsqu'on plaide pro domo suâ, il est difficile, par modestie, de ne pas faire parade d'une certaine dose de vanité.

Une préface est à un ouvrage, non-seulement ce que l'affiche est à une comédie, c'est aussi le plastron, le rempart, le Palladium du livre; c'est par elle, le plus souvent, que sont parés les terribles coups de boutoir de la Critique, c'est derrière elle que l'Auteur se réfugie, après y avoir déposé comme sauvegarde, ses propres aveux, ses craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; après s'y être laissé voir sous le jour le plus propice, dans un laisser-aller bon enfant ou dans la joie orgueilleuse de l'œuvre accomplie.—Lorsqu'un lecteur tient son ouvrage, et qu'armé de toute sa sévérité, il se prépare à entamer le premier chapitre, le pauvre Auteur, tremblant, presque défaillant dans la pensée d'être ainsi pris au dépourvu, n'a-t-il pas le droit de lui crier: «Un instant... de grâce, écoutez-moi! Deux mots, rien que deux simples mots, je vous en prie! et je me livre à vous!»—La préface, c'est le salut au lecteur, et trop souvent, hélas! ce terrible salut des Gladiateurs à Cæsar, le: Morituri te salutant.

Il existe, en Littérature comme en Art, deux façons de procréer bien distinctes: l'une, lente et réfléchie, réclame le travail et impose quelquefois la paresse, cette bonne couveuse, comme la nommait Montaigne; l'autre, fantaisiste, toute de prime-saut, jaillit subitement de l'inspiration ou de l'éréthisme des sensations éprouvées.—La première méthode donne pour résultat des œuvres mûries, soignées, polies, coordonnées et bien léchées: celles-ci sont filles légitimes de l'étude et de l'application; la seconde manière produit des opuscules, souvent vifs et colorés, quelquefois ingénieux, hardis, ayant le débraillé, la belle humeur des enfants de Bohême: ceux-là sont bâtards du caprice, du paradoxe ou de la frivolité.

C'est de cette génération spontanée que sont issues ces Boutades de Bibliophile; elles ont été mises au jour dans les innocents badinages d'une plume qui s'essaye et se repose; elles ne possèdent pas la pondération, la gravité, le solide, le fini des choses ciselées à froid ou faites méthodiquement et à temps voulu; elles ont la valeur de croquis sans prétentions ou pour mieux dire de Pochades bibliographiques, rien de plus.

Alors que nous ne songions même pas à les réunir en volume, le livre s'est trouve fait.—Au jeune Bibliographe, est venu tendre la main un jeune Éditeur plein de foi dans ses entreprises; bien plus, un Artiste du plus grand talent dont nous ne saurions nous montrer trop fier de revendiquer l'amitié, a dessiné et gravé, pour nos Caprices, un frontispice spirituel, délicat, exquis de composition et d'habileté de faire, si coquet d'ensemble et de détails que Gravelot ou Eisen s'en seraient disputé la signature. Ajoutons à cela la bienveillance marquée que les Bibliophiles ont daigné nous accorder jusqu'à ce jour, et l'on conviendra qu'avec de tels éléments de succès, il nous faudrait être bien peu téméraire, pour ne pas embarquer sur ce frêle esquif juste ce qu'il faut d'espérance pour ne pas le faire chavirer, en songeant que les livres ont leur destin, et que la bonne devise, pour tout ouvrage que l'on abandonne à la merci de l'opinion publique, est: Vogue la galère!

Paris, 15 février 1878.

UNE VENTE DE LIVRES
A L'HOTEL DROUOT

Ma Bibliothèque aux Enchères.

Les amères douleurs, les regrets, la mort se peignent dans mes songes.
J. J. Rousseau.

I

Il est des jours où l'on se pend à Londres, dit-on, sans savoir pourquoi. Ce soir là j'étais rentré terriblement agacé, les nerfs tendus comme les cordes d'un violon, la mine morose, l'allure courbée, dans un accablement intense. Il me bruinait au cœur tant la sombre tristesse m'envahissait, et je logeais dans ma cervelle tous les diables noirs de la mélancolie. J'étais bourru, aigre, hargneux, misanthrope; une sorte de fièvre maligne ravageait tout mon être et j'eus payé bien cher l'occasion de pleurer. Il ne me souvient pas, cependant, d'avoir rencontré le plus petit créancier, ni lu le moindre discours académique, rien d'anormal n'avait voilé mon front d'un crêpe de deuil, rien!... Je m'étais uniquement promené une partie du jour dans les différentes salles de l'hôtel des ventes; je m'étais promené, tenant en laisse la meute affamée des désirs les plus ardents.

O poëtes et artistes, amants passionnés du beau, vous qui dansez sur la corde roide d'un budget fictif et qui jonglez avec les boules d'or de vos caprices, vous qui ne songez qu'à moelleusement capitonner l'existence selon votre guise, vous tous, compétiteurs de luxe, il vous sera aisé de me comprendre:—savez-vous rien de plus digne d'engendrer le spleen nébuleux que la vue de superbes collections d'objets d'art dispersés à votre nez, à votre barbe, par le sort railleur des enchères.

Vous êtes là, haletants; au banquet de la vente, infortunés convives, vos lèvres s'entrouvrent pour surenchérir, vos mains se tendent vers le bibelot désiré, votre imagination en tapisse déjà le coin le plus nu de votre appartement; dans le supplice de la convoitise, votre pouls bat plus fort, votre sang brûle, votre poitrine est oppressée, mais la déesse raison, cette froide bégueule, vous chuchote à l'oreille des réalités frappées à la glace.—Ceci tue cela, et, tandis que le commissaire-priseur détaille, de son verbe haut, des beautés que vous n'admirez que trop, votre bourse, triste thermomètre de vos ressources, accuse dans la poche sa maigre rotondité.

C'est pour avoir éprouvé ces Tantalesques émotions que le ciel de mon âme s'était assombri; les morsures aiguës des désirs avaient fourbu mes sens... Je rentrai, remorquant ma fatigue au logis.

II

Le nid que l'on se crée, le chez soi étoffé avec amour, le coin marqué au sceau de sa fantaisie, l'intérieur, en un mot, où la banalité du dehors ne saurait avoir accès, le Home, est et sera toujours une fraîche oasis, où nous aimons à nous reposer des tracas de la foule. Les plus grandes tristesses s'y calment, le moral s'y retrempe dans le laisser-aller du bien-être, l'individualité y puise une nouvelle énergie.

Ouf! avec quel nonchaloir on se laisse tomber dans le grand fauteuil qui tend les bras, et que, la tête renversée, dans un délassement alangui, il est doux, après une journée de fatigue, de promener un œil mi-fermé sur tout le fouillis domestique qui nous environne. Tous les objets, ces élus du goût, semblent devenir plus chatoyants pour le retour du maître, ils lui sourient, et dans le langage mystérieux des choses, ils paraissent le saluer joyeusement à son arrivée.

Ce fut avec un bonheur mêlé de reconnaissance, que je contemplai ce soir-là mes richesses, meubles anciens, statuettes, potiches, tableaux et gravures, tous ces jolis riens amassés avec patience; ma Bibliothèque se dressait fièrement, comme orgueilleuse de son noble faix, et la vue de mes livres me rasséréna.

Ils étaient là, tous alignés, dans une magistrale mitoyenneté, splendides comme à une revue; les reliures à petits fers brillaient, semblables à de beaux uniformes, les volumes brochés supportaient modestement leur primitif vêtement et le vieux veau brun distillait dans l'air ce vétuste parfum qui énivre si délicieusement les amoureux du Bouquin.

Je regardai avec joie mes chers livres, anthologie de ma passion; je me surpris à détailler leurs charmes, à compulser leur beauté, à analyser leurs perfections; je les caressai de l'œil, je les eus volontiers embrassés, et mes sensations vaniteuses de Bibliophile vibrèrent avec intensité.

«Bouquins adorés, ô mes amis, vrais consolateurs de celui qui vous possède, que de jouissances vous versez dans nos cœurs et que barbare est celui qui vous méprise! vous êtes toute la sagesse, la vie, le cerveau, la quintessence des siècles passés; bouquins adorés, ô mes amis, je vous vénère à l'égal des Dieux!»

Le somniférant Morphée me paraissait cette nuit-là, occupé à secouer ses pavots sur d'autres paupières que les miennes, je résolus d'attendre patiemment les loisirs de cette déité inconstante et, prenant sur un rayon, une plaquette, petit in-12, reliée en maroquin blanc avec coins, je fus me coucher pour lire dans le grand silence de minuit.

Je ne tardai pas néanmoins, peu à peu, à m'endormir profondément et un essaim de songes tortionnaires vint papillonner dans mon alcôve.

III

Je flânais en rêvant, ou je rêvais en flânant, au milieu de ce grand mouvement, de ce perpétuel va-et-vient dont l'hôtel Drouot est le spectacle à l'époque des belles ventes—c'était une cohue: D'adorables petites femmes mises avec une grâce exquise, des messieurs très décorés, financiers, peintres, hommes de lettres, des marchands et marchandes à la toilette, des commissionnaires, que sais-je!—Je m'arrêtai en premier lieu à la salle no 2: On y vendait des tapisseries des Gobelins, des meubles Renaissance, des bronzes, des faïences italiennes et japonaises, des émaux, des statues, tout un bric à brac étonné de se trouver réuni.

Armé de son maillet d'ivoire à manche d'ébène, lorgnon sur l'œil, la face rouge, rasée de frais, plus impétueux que jamais, Maître Oudard pontifiait.—Je m'approchai.

«Nous allons vendre, disait l'expert, deux colonnes Doriques avec tores et chapiteaux en Brocatelle, l'une est en brêche de Sicile, l'autre en porphyre rouge de Suède.... Remarquez, je vous prie, la beauté de ces deux pièces, c'est une occasion unique.»

Voyons, Messieurs, reprenait Me Oudard, deux superbes colonnes Doriques des plus curieuses, combien dit-on?... Il y a marchand à....tant, Personne ne couvre l'enchère? c'est pour rien, Messieurs;... une fois, deux fois, vu, personne ne dit mot? Examinez ces deux pièces, je vous prie;... une fois, deux fois, vu, non;... pas par vous à gauche, c'est donné, Messieurs, vu, non, on renonce..... Adjugé.»

Les garçons emportaient, un mouvement se faisait dans l'auditoire, puis l'expert avec calme mettait un nouvel objet en vente, et la voix de Me Oudard reprenait de plus belle: «une fois, deux fois, vu,... non, faites passer,... vu, personne ne dit mot... vu,... non, on renonce;...» pour accentuer, d'un coup de maillet sec, l'irrémédiable: Adjugé.

Ces deux colonnes Doriques ne m'étaient pas inconnues, et afin de me rendre compte de leurs provenances, je demandai les catalogues du jour au distributeur qui passait.

Mais, hélas! Il ne s'agissait plus de colonnes Doriques, sur l'un des catalogues que je venais de réclamer, Horresco referens! Je lus les lignes suivantes imprimées en rouge et noir sur la couverture bleu tendre d'un assez copieux in-8o:

«Catalogue des Livres anciens et modernes, rares et curieux.—Belles-lettres, Histoire, Beaux-Arts et Théâtre.—La plupart ornés de belles reliures et de cartonnages fantaisistes. Provenant de la Bibliothèque de M...»

Ici mes Nom, Prénoms et Qualités s'étalaient scandaleusement.—Le Mané, Thécel, Pharès ne dut pas étinceler aussi lumineux aux yeux de Balthazar que les détails imprimés que je venais de lire ne brillèrent aux miens; je crus devenir fou, un frisson glacial parcourut tout mon corps. Je réunis ce qu'il me restait de forces pour ne pas m'évanouir, et, blême, défait, dans un état impossible à décrire, je m'élançai vers la salle no 6 où la vente devait avoir lieu.

IV

La salle no 6 était magistralement pleine. Impossible de me frayer un passage par la porte du vestibule. Je me rendis au magasin également encombré et là, avec grandes peines, je parvins, à gravir sur un tabouret d'où je découvris un affreux spectacle.

Me Maurice Delestre occupait la chaire, correct et élégant comme un jeune sportman; à sa droite, derrière une table surchargée de livres, la tête maigre et à lunettes de M. L... surgissait. Des garçons emmagasinaient brutalement des livres que je ne pus voir, mais que je reconnus aux palpitations de mon cœur... Et d'ailleurs pourquoi douter? N'avais-je pas là devant moi, horrible! horrible! horrible! mes trois corps de bibliothèques à colonnes torses que les draperies vertes de la salle rendaient encore plus belles?

Les rayons étaient déjà clair-semés, je cherchai des yeux mes trésors des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles,... disparus! Une sueur froide inondait mon front, mes jambes faiblissaient; je voulus crier, appeler, faire rendre gorge aux acquéreurs et assassiner dans la même haine MM. L... et Maurice Delestre, complices de cette noire trahison! Hélas! mes jambes étaient fixées au tabouret et ma voix paraissait s'être à jamais figée dans mon gosier; il me fallut demeurer spectateur de pierre avec une âme de feu, et me résoudre à voir et à entendre sans proférer un son.

J'examinai la salle.

Au premier rang toute la haute librairie patentée était assise, coudes sur tables, crayon aux dents, catalogue ouvert. Je reconnus les yeux ardents du jeune Ed. R..., la silhouette de Faune de M..., et le visage rabelaisien de son associé F...; puis, plus loin, dans la pénombre, le profil railleur de C..., la désinvolture de Le F... et la haute taille de V..., ainsi que les figures bien connues de D..., de St-D..., de R..., de B..., de H..., et autres.—Toute la fine fleur des bouquinistes parisiens.

Au second plan, ô torture! hissés sur des chaises, mes amis au grand complet, joyeux, pimpants, se frottant les mains et inspectant mon catalogue avec des petits sourires entendus. J'étouffais.

L'inquisiteur... je veux dire le filet de voix aigre, grêle et perçant de M. L... rompit ce silence.

«No 160, clama-t-il. Nous allons mettre en vente les Romantiques dont la collection est surtout remarquable!»

«No 160. Théophile Gautier. LA COMÉDIE DE LA MORT, Paris, Desessart, 1838, in-8, broché. Édition originale.»

«Il y a plusieurs états de la vignette de Louis Boulanger gravée par Lacoste. Exemplaire en admirable état, la reliure est de fantaisie. Les plats en cuirs japonais à ramages, les gardes sont ornées d'étranges dessins représentant une Danse Macabre.—Je demande 150 francs.»

Quelques libraires esquissèrent une hilarité Homérique, mais tout le clan sérieux tendit les bras. Les prunelles tombèrent en arrêt, on entendit des «on demande à voir» de tous côtés, et un grand bourdonnement parcourut l'assistance.

On demande 150 francs, répéta Me Maurice Delestre.—Il y a marchand dit résolument un de mes amis les plus intimes,—160 lança ED. R...,—180 fit M...,—200 reprit l'ami intime...—Ce fut un ouragan d'enchères, au milieu desquelles, ô surprise! je crus remarquer la voix délicate et timide d'une femme.

V

Cette petite voix féminine était langoureuse et frémissante; par une filiation mystérieuse, elle semblait comprendre mon martyre et mon impuissance; c'était comme un écho de moi-même qui résonnait dans la salle, et, sans le mutisme épouvantable dont j'étais frappé, je n'aurais pas, à ma propre vente, mieux conduit les enchères.

Elle était fière et vibrante jusque dans sa timidité, cette chère petite voix féminine, aussi je la bénissais en dépit de ma douleur et de ma rage, et tous mes plus galants désirs se portaient vers le coin d'ombre d'où elle me paraissait sortir.—A 350 francs; La Comédie de la Mort fut adjugée à cette folle enchérisseuse.

J'attendais qu'on lançât le nom de ma sympathique inconnue;... qui cela pouvait-il bien être?... J'étais sur des charbons ardents et ma curiosité n'avait plus de bornes. Hélas! aucun nom ne fut prononcé et le crieur fit silencieusement passer au commissaire-priseur une carte, une simple carte,... un bristol rosé du plus doux effet. Je me pris à bâtir les suppositions les moins fondées, tout en scrutant du regard les personnes assises ou debout; mais, soit que ma vue fût troublée, soit que, dissimulée habilement dans la foule, la dame ne tînt pas à être découverte, il me fut impossible d'entrevoir le plus mignon profil fuyant, pas un bout de dentelle, une main gantée, une plume de chapeau, une mèche de cheveux blonds ou bruns, rien,... absolument rien; je ne vis que la houle mugissante des spectateurs, attentifs et prêts à dévorer mes Romantiques.

Le monotone, agaçant et peu viril organe de M. L... reprenait la nomenclature du catalogue.

VI

Il serait trop long de peindre la furia des enchères. Jamais, de mémoire de libraire, on n'avait vu bataille si acharnée. Me Maurice Delestre s'était levé, l'œil mobile, la voix saccadée, droit comme un général au feu. Le crieur paraissait exténué, tant l'animation était grande, et, sous les verres convexes de ses lunettes, les yeux de l'expert marquaient un suprême ahurissement. Le marteau d'ivoire voltigeait dans l'air et ne pouvait s'abattre, c'est à peine si l'on entendait le bruit des salles voisines et, sur leurs chaises hissés, mes amis se regardaient effarés.

Dans cette mêlée de voix mâles, la petite voix de femme se faisait entendre, sonore comme un clairon qui rallie, elle était devenue plus altière et possédait des intonations hardies et chaudes. Brave petite voix féminine! elle menait ma vente tambour battant, elle montait crânement à l'assaut par des surenchères de dix, quinze et vingt francs. Vrai Dieu! je l'adorais, j'avais presque oublié que j'assistais au plus affreux des désastres, mais,... pourquoi ne pouvais-je la découvrir?

Tous mes Romantiques s'élevèrent à des prix inouïs, et tous, chose singulière, furent adjugés à la suave petite voix. Pas un des Gautier, éditions originales, avec reliures étranges et envois curieux, ne descendit au-dessous de 200 francs. Les Victor Hugo de chez Renduel et de chez Gosselin et Bossange, les Musset de chez Urbain Canel; les Sainte-Beuve, les Nodier, les Drouineau, les Mérimée, les Antoni Deschamps, les Alphonse Royer, etc., tous de la bonne date, furent payés au poids de l'or; La Madame Putiphar de Pétrus Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope, atteignit 500 francs, et un exemplaire intact des Roueries de Trialph, notre contemporain avant son suicide, eut l'honneur d'être violemment disputé, jusqu'à la somme de 370 francs.

Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement chatouillé pansait de son mieux les plaies que cette cruelle vente avait faites dans mon cœur de Bibliophile.

VII

Je me fis tout à coup cette judicieuse réflexion que je n'étais arrivé, dans la salle no 6, qu'au no 160 (série des belles-lettres, XIXe siècle) de mon catalogue, car, par suite d'une rédaction tout à fait anormale, ledit catalogue se trouvait divisé en quatre grandes séries numérotées séparément.

La première partie se composait des XVe et XVIe siècles. Le XVIIe siècle formait la seconde partie, la plus complète de ma Bibliothèque, et mon titre le plus sérieux à ma gloire de chercheur. Une admirable collection de livres à vignettes et d'ouvrages gaillards du XVIIIe siècle donnait à ma troisième série plus de 500 numéros, et la quatrième partie enfin se trouvait remplie par nos maîtres contemporains du XIXe siècle, depuis Népomucène Lemercier, jusqu'à J. Barbey d'Aurevilly, de Goncourt et Zola.

Je songeai donc avec effroi que ma vente était sans doute arrivée à sa quatrième ou cinquième vacation et que je ne devais pas me laisser aussi mollement bercer par l'heureux succès de mes Romantiques.

Mais comment savoir les prix d'adjudication des livres vendus les jours précédents?

J'étais là sans voix, presque inerte, fixé sur un tabouret, comme un misérable sur la sellette. Mes angoisses me reprirent plus fortes, plus étouffantes et plus amères.

Je n'entendais plus rien, ni le soprano de M. L..., ni la basse-taille du crieur, ni le léger baryton du commissaire-priseur; je ne percevais même pas le ravissant contralto de la jeune femme qui, quelques minutes auparavant, me charmait si bien par son entrain audacieux; j'étais anéanti.

Un de mes voisins, d'une distinction parfaite, suivait attentivement la vente, un petit crayon d'or d'une main, le catalogue de l'autre. Je pensai que, depuis le premier jour, un aussi sérieux Gentleman devait assister aux vacations et, par un effort désespéré, je parvins, avec des mimes de politesse, à lui faire entendre que je désirais la communication de son catalogue.

Il me crut muet, sans doute, mais avec la meilleure grâce du monde, il me tendit le précieux catalogue annoté, que dans ma brutale impatience je faillis lui arracher.

VIII

Ma fièvre de savoir était telle, que j'ouvris au hasard le catalogue de mon aimable voisin. Je tombai sur la seconde partie, mes yeux s'arrêtèrent à cet article: La Pucelle, ou la France délivrée, poëme héroïque, par M. Chapelain; à Paris, chez Augustin Courbé, 1656, in-folio, maroquin rouge, fil. comp. aux armes de l'évêque d'Orléans. Sur la marge au crayon, je crus lire 10 francs.

Ce fut un coup terrible que je reçus avec accablement.

Ma Pucelle, une merveille, un admirable exemplaire, une des joies de ma vie de fureteur! une trouvaille inestimable, et si superbement reliée, qu'on pourrait songer à Le Gascon, ma Pucelle, vendue 10 francs...!!!

Toujours au hasard, j'ouvris et lus:

Le Roland fvrievx, de messire Loys Arioste, Noble Ferrarois, traduit d'Italien en François, à Lyon, pour Estienne Michel, 1582, 1 vol. in-12 vélin. Et sur la marge... 5 fr.

Oh! les monstres!! 5 francs un Roland en très-bel état, un Roland sortant de la Bibliothèque du fameux Yeméniz et portant son ex-libris: une médaille antique, un lion sur le recto et le monogramme du Bibliophile Lyonnais sur le verso.

5 francs! oh les barbares!

J'ouvris vingt fois, toujours au hasard, et toujours je trouvais des prix ridicules et disproportionnés à la valeur réelle des livres mis en vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire de Trévoux me serait tombé sur la tête, que je n'eusse pas subi une commotion plus forte que celle que je ressentis à la vue de mes pauvres livres vilipendés. C'était le dernier coup... mes jambes se dérobaient sous moi, les bras me tombèrent le long du corps, je me sentis entièrement défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me laissai choir sur une pile de volumes qu'un portefaix sans âme emmagasinait.

IX

Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre la voix perçante de M. L. et sentir le marteau de Me Maurice Delestre me taper sur le crâne.

Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil brisait ses rayons sur ma courtine de soie et se jouait avec des reflets d'or sur les tentures, les petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades sur mes persiennes, au travers desquelles j'apercevais des bandes de ciel bleu;—tapie paresseusement à mes pieds, Isis, ma chatte blanche, ronronnait en entr'ouvrant son œil vert, et, par l'entre-bâillement de la porte de ma chambre, je voyais dans la pièce voisine, brillants et bien éclairés par la lumière du matin, mes trois corps de Bibliothèque à colonnes torses, ou chatoyantes comme d'harmonieuses toilettes; les tons des reliures formaient l'ensemble le plus réjouissant.

Je vous possédais donc toujours, ô mes livres chéris! vous étiez là, sous mes yeux, bien à moi; je pouvais vous contempler en égoïste et jouir seul à seul de tous vos appas. Vous demeuriez toujours mes heureux tributaires, mes amis, mes consolateurs, et cette vente affreuse n'était qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon imagination agitée!

Je sautai vivement à bas de mon lit, et, sans prendre le temps de mettre mes pantoufles, je courus à eux, je les regardai, je les compulsai, caressant spécialement ma Pauvre Pucelle, et Messire Loys Arioste, Gentilhomme Ferrarois, ainsi que tous ceux que mon cerveau encore syncopé se rappelait avoir vu vendre.

Après plus d'une heure de muette contemplation, pendant laquelle je revis mes vieux Bouquins avec plus de joie qu'un amant qui étreint son amante longtemps attendue, je revins enfin me coucher.

Sur la table de nuit, à côté du bougeoir Louis XV en cuivre ciselé, dont la bougie était à moitié consumée, je vis la plaquette petit in-12 en maroquin blanc avec coins... c'était L'Enfer du Bibliophile, cette boutade saisissante d'Asselineau que j'avais relue en entier avant que de m'assoupir.

X

Mais la petite voix de femme, me direz-vous?

Bah! c'est juste, cher lecteur, j'allais oublier... Oui, au fait,... la petite voix de femme... à qui diable la supposer?

Tenez, tout net, sans paraphrase ni paralogisme, je suis assuré que si, après avoir trouvé philosophiquement la véritable clef des songes, nous cherchions à déchiffrer la carte de la Dame mystérieuse, nous lirions imprimé, sur le bristol rose remis au Commissaire-priseur, le nom d'une de nos maîtresses à nous tous Bibliophiles, d'une maîtresse qui nous est fidèle et qu'il nous sera toujours pénible de quitter...

LA GENT BOUQUINIÈRE

Esquisse parisienne

Si l'on me demande quel est l'homme le plus heureux, je répondrai: c'est un bibliophile, en admettant que ce soit un homme; d'où il résulte que le bonheur, c'est un bouquin.
P. L. (bibliophile Jacob).

O vous, qui possédez l'art de vous promener au milieu de tout ce brouhaha de Paris, parmi cette multitude bigarrée, affairée et distraite qui se meut, va, vient, marche, court et flâne dans les rues, le nez en l'air, l'oreille au vent; avez-vous remarqué quelquefois l'attitude particulière, inquiète et absorbée de certains hommes à l'œil fureteur qui passent graves, coudoient les uns et les autres sans crier gare, et qui semblent suivre, comme dans un rêve, leurs pas trop hâtifs qui les devancent?

Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant les vitrines; Paris pour eux est un vaste livre rempli de documents intéressants. Ils se plaisent à en relever les annotations et à en compter les culs-de-lampe, et les quais forment la marge qu'ils parcourent pieusement. Viennent-ils de Bercy ou d'Auteuil, de Montmartre ou du Panthéon, sans mot d'ordre, mus par la même passion, ayant au cœur le même désir, tous se dirigent, l'imagination irradiée, âpres à la curée, vers l'espace que bornent, sur la rive gauche de la Seine, le pont Saint-Michel et le pont Royal.

Ils forment sans se connaître une race à part, dont l'idiome singulier, les mœurs étranges, les aptitudes et les goûts fantastiques ont quelquefois tenté la plume des humoristes. Leur vie, c'est un bouquin, et s'ils entrevoient un monde meilleur, un éden délicieux, ils ne peuvent se le figurer sans des parterres d'elzévirs, des massifs d'incunables, des montagnes d'in-folios et des parcs ombragés de feuilles manuscrites.

Le matin, ils déjeunent à la hâte d'un catalogue et de leur dernière trouvaille, puis, sans consulter le ciel, heureux comme des jouvenceaux en bonne fortune, ils partent le pied léger, le cœur battant d'une sainte émotion, inquiets de savoir si la maîtresse qu'ils conquerront sera blonde ou brune, s'ils dénicheront, raræ aves, un Alde ou un Estienne, un Giolito ou un Torrentin.—Arrivés au but de leurs jouissances, sur les doctes parapets, ils se préparent à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent leurs chapeaux, donnent du jeu à la manche, entr'ouvrent leurs poches mystérieuses et profondes, et commencent.—Qu'il vente, qu'il pleuve ou que le soleil dissolve le bitume, comme ces Fakirs de l'Inde qui se tiennent sur un pied, ils vont piano, pianissimo, toujours debout, l'œil plongé dans les cases, scrutant les livres jusque dans l'âme.—Paris les enveloppe dans son grand bourdonnement, les femmes en passant les frôlent avec un froufrou soyeux; impassibles, noyés dans un océan de voluptés, ces chiffonniers de la science revivent tout un passé. Ils bouquinent, bouquinent, bouquinent:

C'est la gent bouquinière!

De midi à six heures en été, de deux à quatre en hiver, ils sont là, à leur poste de joie, sur le Qui-vive, le sourire aux lèvres, l'œil vif et perçant, la main en avant obéissant au regard. Ils se chuchotent à eux-mêmes des phrases intraductibles, ils paginent fiévreusement un volume, le replacent, plongent de nouveau leurs mains noires de poussière dans un casier qui est tout un monde, et, respirant avec délices l'odeur du vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des cartons pourris, ils reconstituent des yeux, entre les nervures usées des bouquins qu'ils dévorent, les titres dédorés, abrégés, effacés dont ces pauvres déshérités semblent ne plus vouloir se parer.

L'étalagiste, lazzarone parisien, assis comme un commissionnaire sur un siége ressemelé, considère d'un air bienveillant tous ces pionniers de sa marchandise; le Bouquiniste est quelquefois issu du Bouquinier, et il se complaît à voir la figure mobile de ses habitués; il les regarde lentement défiler, s'arrêter indécis et s'arracher avec peine du capharnaüm de ses boîtes; il les compte, remarque les absents, bavarde avec ces Messieurs, et, si l'un de ces Bibliophobes avec un signe particulier l'appelle pour payer le bouquin qu'il vient d'exhumer, l'étalagiste accourt, la main à son gousset, affable, empressé; il voit presque partir avec regret l'élu du chercheur qui le lui marchande, il félicite l'acquéreur, remet en ordre ses caisses bousculées par la passion de la recherche, puis il retourne à son siége, d'où il examine son pauvre étalage qui s'étend au loin, semblable au berger nonchalant qui surveille son troupeau.

Que de classes cependant, que de sectes, que de divergences d'opinions dans cette race bouquinante! chacun a son Dada, sa marotte, son but; chacun défriche son siècle de prédilection, depuis l'Helléniste jusqu'au Romantique;—pour ce dernier: les Renduel, les Barba, les Desessart, les Lecou; pour d'autres: les Barbin, les Courbé, les Guillaume de Luynes, les De Sercy; pour les piocheurs: les outils de travail, quels que soient la date de l'édition ou le nom du libraire, et pour les ambitieux enfin, les éditions de Verard, les Molière de chez Jean Ribou, les contes de La Fontaine, édition dite: Des Fermiers Généraux, et les bibles interfoliées de billets de banque, comme celle que légua jadis le marquis de Chalabre à Mlle Mars.

Mais, pour arriver à satisfaire ces pia desiderata, il leur faudra soulever des collines d'in-12 ou d'in-8, empiler Capefigue sur l'Annuaire des longitudes, rejeter des monceaux d'Années chrétiennes et de Géographies de Malte-Brun, retomber à chaque pas sur l'Almanach des Muses ou les Spectacles de la nature de Pluche et voir enfin surgir le Manuel du parfait fumiste à côté de l'Archi-Monarquéide de Gagne, ou de l'Histoire philosophique des deux Indes, de Raynald.

Quoi qu'il en soit, l'espoir guide ces vaillants chercheurs, rien n'ébranle leur robuste foi, ils passent à travers les séries les plus complètes de la Revue des deux mondes, sautent à pieds joints par-dessus les Cours de littérature de Laharpe, franchissent Anquetil et son Histoire, Napoléon Landais et son Dictionnaire, Sainte-Foix et ses Essais sur Paris, Mably et Condillac; ils avancent malgré tous les obstacles, et s'ils rentrent les poches vides, l'abattement et le désespoir ne les accompagnent pas au logis.

Par contre, s'ils mettent la main, les veinards! sur l'unique cheveu de l'occasion, s'ils peuvent déterrer le merle blanc de leurs rêves, ils exultent comme Archimède lâchant son Eureka, et l'immense bonheur qui emplit tout leur être les dédommage amplement des fatigues passées.

Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou découvert! de quelles larmes de reconnaissance il est arrosé! Harpagon, serrant précieusement sa cassette contre son cœur, n'eut jamais d'expression de joie plus féroce que le bouquinier qui emporte sa trouvaille.

«Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui même, tu vas oublier ton existence errante, les injures du temps et ta misère passée, viens; tu auras la meilleure place à mon foyer, dans la noble famille dont tu es digne, entre tes frères chéris; le fastueux maroquin et l'odorant cuir de Russie seront fiers de t'avoir pour voisin, car tu seras débarbouillé, lavé, encollé, habillé; viens, tu es des miens et je te bénis pour toute l'allégresse que tu me causes.»


O vous, qui passez sur les quais de Paris, admirez ces heureux qui bouquinent, bouquinent, bouquinent:

C'est la gent bouquinière!

LES GALANTERIES
DU SIEUR SCARRON

A Madame la Baronne de X***

Saint-Louis en l'Isle,
Paris.

Paris, 1er janvier 1878.

La délicieuse soirée que nous passâmes le premier jour de l'an dernier! cela nous vieillit bien un peu; mais vous en souvenez-vous, chère petite Baronne?

C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre grand salon Louis XV,—seule devant un bon feu,—seule sur une causeuse.

Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient vos rêves; votre petit écran japonais d'une main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez affaissée dans la morne contemplation de l'âtre, et c'est à peine si la voix de la soubrette qui m'annonça vous fit tourner la tête de mon côté.

C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos rêves, chère Baronne; ils dansaient capricieusement avec les flammes du foyer, et votre œil fixe s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je pensai tout de suite, vous le dirai-je, au curieux volume, relié avec art en maroquin bleu, à vos armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment glisser.

N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché les charmants diables roses de votre mignonne cervelle?

Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait cette longue journée de saturnales, Paris avait la pompe insipide des jours fériés; on n'entendait que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque et monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange attentaient à la vie du promeneur, et sur le seuil de leurs portes, mines revêches, les concierges disséquaient la générosité des locataires.

Rappelez-vous avec quelle triste figure de conspirateur je vins me mettre à vos côtés!—Oh! le vilain causeur que je fis dès les premiers moments; ce n'était qu'indolents bâillements, que pénibles hum! hum! que mon gosier grognon proférait; et quel oubli total des convenances! Campé au beau milieu du feu, les jambes allongées, les pieds sur les tisons, je me rôtissais comme un saint Laurent sans usage,—tantôt me frictionnant les jarrets avec impertinence, tantôt frappant du pied et lançant des roulades grelottantes de brrrr à morfondre un rocher.—Mon adorable amie, j'en ai honte encore aujourd'hui!

Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me parurent rentrer effarés et timides dans leur joli nid,—votre silence fut moins complet,—mon attitude fut plus décente.

Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par la main des Grâces, c'était de l'ambroisie.—Vous étiez ce soir-là enivrante de beauté et de langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu cendré, rehaussé de malines; vous possédiez ce teint, pétri de lis et de roses, dont les anciens poëtes nous ont légué l'expression; votre fine chevelure blonde brillait, avec des reflets de bronze pâle; et puis, votre grand salon était si purement, si voluptueusement Louis XV, depuis ses lambris en camaïeu jusqu'à votre mule de satin, que, par ma foi, j'aurais été pendable, si, dépouillant mon humeur brutale, je ne me fusse mis à Crébillonner avec vous.

Combien je vous sus gré, du fond de mon cœur, de n'entrevoir chez vous ni sac de chez Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de chez Fontana; votre logis semblait vierge de toute importation d'étrennes, et je trouvais enfin un refuge, une tiède oasis, contre l'enfer du jour de l'an.

Nous étions là sur la causeuse, le guéridon placé tout près, un délicat service de Saxe à portée de la main.

«Un nuage de lait? me disiez-vous.

«—Mille grâces?

«—Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous, suivant le fil de la conversation, savez-vous bien que vous devenez très-indiscret; mais, tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix mille, quel est l'auteur du petit volume qui m'entretenait lors de votre arrivée?»

Vous me regardiez malicieusement, tandis que me vouant à tous les saints, je vous citais: Musset, Lamartine, Hugo, Gautier, ainsi que toute une pléiade de poëtes modernes; et vous, dodelinant de la tête, avec de fines roueries dans l'œil, vous ne me disiez pas une fois, chère petite Baronne: «Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.»

Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais des kyrielles de noms d'auteurs: quelques-uns excitaient votre joli rire argentin; d'autres, ne le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement les yeux. Cela dura bien une heure, pendant laquelle nous fîmes à deux un cours de littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux Laharpe.—C'était à damner un Bibliographe, vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle que Madame de Sévigné, que j'allais victorieusement vous jeter à la tête, quand, audacieusement, démasquant vos batteries, vous me lançâtes cette renversante apostrophe:

«Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?

«—La belle question! Scarron le bouffon, Scarron le malade de la Reine, Scarron le burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné, Scarron le raccourci de toutes les misères humaines, Scarron enfin... et c'est avec Scarron, Madame, que vous conversiez? Ah! la vilaine compagnie que celle d'un cul-de-jatte, et comme je bénis le ciel qui a permis à votre serviteur de se mettre entre vous et ce petit fagoteur de rimes.»

Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous défendiez votre poëte, et, gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture;—les demandes insidieuses sortaient pressées de vos lèvres coralines:

«Quel est le volume de Scarron que je lisais?

«—Le Roman comique, parbleu!

«—Fi donc!

«—Le Typhon?

«—Point.

«—Le Virgile travesti?

«—Nenni.

«—Jodelet duelliste!

«—En aucune façon.

«—Les Épistres chagrines?

«—Pouvez-vous le penser?

«—Les Nouvelles?

«—Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce sont tout bonnement les Poésies du Sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme vous l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous me traiter de bas-bleu, je tiens à honneur de vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.»

«—Ce furieux tendre est un goût perverti, et permettez-moi d'avancer, à ce sujet, mon humble avis; contrôlé et appuyé par...»

Mais le livre déjà était ouvert;—placée dans l'attitude du Mascarille des Précieuses ridicules, et avec des grâces toutes féminines, vous tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de l'autre, un doigt levé, vous m'imposiez silence. «Oyez, je vous prie, me dites-vous.»

Je vous mangeais des yeux tant vous étiez divine, ainsi posée et maîtrisant mon émotion, j'écoutai.

A MADEMOISELLE DE LENCLOS

Estrennes

O belle et charmante Ninon,

A laquelle jamais on ne répondra: Non,

Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne,

Tant est grande l'authorité

Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne,

Quand avec de l'esprit elle a de la beauté.

Ce premier jour de l'an nouveau,

Je n'ay rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau

De quoi vous bastir une Estrenne;

Contentez-vous de mes souhaits,

Je consens de bon cœur d'avoir grosse migraine

Si ce n'est de bon cœur que je vous les ay faits.

Je souhaite donc à Ninon

Un mary peu hargneux, mais qui soit bel et bon,

Force gibier tout le carême,

Bon vin d'Espagne, gros marron,

Force argent, sans lequel tout homme est triste et blesme,

Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron.

Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récitâtes ces vers burlesques, quelle voix chaude et vibrante, quelles intonations senties, et que votre regard était vif, pendant la lecture de ces Etrennes! j'oubliai presque Scarron, et je négligeai de le maltraiter—véritable magicienne, vous veniez, par cette seule évocation de Ninon, de me reporter de deux siècles en arrière, parmi cette société polie, où les petits poëtes, même, savaient donner de si galantes étrennes.

Je revis Ninon, sa cour brillante et ses passants de qualité: le Comte de Coligny, le Chevalier de Grammont, les Marquis de La Châtre et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de Chaulieu, Villarceaux, Gourville, Saint-Évremont et tant d'autres.

Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me trouvais en plein Marais, dans la ruelle de cette impure adorable, de cette femme, trois fois femme, par le cœur, l'esprit, l'inconstance et la frivolité.—J'étais environné de beaux esprits, parmi lesquels, votre cher Scarron, alors ingambe, alors petit collet, courant de groupe en groupe avec cette bonne humeur, cette gaieté bouffonne, et cet atticisme pimenté de sel gaulois.

Vous paraissiez de même songer à tout cet autre âge, vos rêves avaient repris leurs ébats mutins, et votre œil noir reflétait purement le temps jadis.

Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et pendant un temps incalculable, tous deux nous comprenant, tous deux vivant une autre vie, toute une époque évoquée, nous restâmes rêveurs, sans mot dire, murmurant faiblement en cadence:

O belle et charmante Ninon...

Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel assaut de souvenirs, c'était à qui réciterait le plus d'Estrennes jusqu'à ce que, la mémoire vidée et fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage.

Vous étiez un vrai démon: et nous bouleversâmes tous les Parnasses d'antan, nous piquant d'amour-propre, admirant, critiquant, discutant, nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à réveiller l'ombre de tous nos chers poëtes.

Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes sonner trois heures du matin! nos regards étonnés se croisèrent, les miens disaient: «Il fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse! La nuit est sombre, il me faut vous quitter, petite Baronne, ayez pitié!» Votre œil était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était mise à ronfler dans la pièce voisine.

L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce amie, pour regagner mon triste logis de célibataire.—Jamais amoureux transi ne s'en revint plus chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne semble dormir que d'un œil.—Malgré moi, j'enviais Scarron superbement vêtu de maroquin, Scarron qui revit en livre et que vous aimez, Scarron, que vous teniez dans votre main mignonne et qui veillait peut-être à vos côtés, sur les courtines de soie, après avoir bercé votre premier sommeil, tandis que j'allais errant sur ces quais ténébreux, meurtri par la bise, tracassé par mille petits fantômes qui labouraient mon cœur et mon esprit.

Il y a un an, jour pour jour; mon cœur a fait des économies, souvenez-vous-en!

Si la légende de la Belle au Bois-Dormant pouvait être vraisemblable, ce soir premier janvier, vêtu d'un manteau couleur de muraille, je me présenterais chez vous—je vous trouverais seule dans votre grand salon Louis XV—seule devant un bon feu—seule sur une causeuse—mais... Mariette aurait congé—pour changer les rôles, petite Baronne, j'aurais en main un curieux volume porteur de mon ex libris. Ce serait à votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être demanderiez-vous grâce;

O belle et charmante Ninon,

A laquelle jamais on ne répondra non!....

LE QUÉMANDEUR DE LIVRES
CAUCHEMAR A LA MANIÈRE DE GOYA

Periit fides et ablata est de ore eorum.
Jérémie VII.

Oh! le vilain personnage, la triste silhouette, le gnome fantastique que nous avons à esquisser! Fléau de l'homme de lettres, parasite du libraire et de l'artiste, démon acharné du Bibliophile, solliciteur bas et rampant, Tartuffe mielleux et fripon, véritable plaie d'Egypte, le Quémandeur de livres se glisse partout, force les portes les mieux fermées, semble posséder le terrible don d'ubiquité, et, comme un fantôme des vieilles légendes, il apparaît, obsède et terrifie.

Epinglons-le solidement sur un morceau de liége, et, tâchons d'analyser ce monstre ainsi cloué au pilori.

D'où vient-il? nul ne le sait—le plus souvent c'est un pauvre déclassé, qui, après avoir meurtri ses illusions aux angles les plus rudes de la réalité, s'est réveillé un beau matin dans sa hideuse incarnation de littérateur mendiant.—Ecrivain déçu ou poète infortuné, sa jeunesse, épave de la médiocrité, a été cahotée un peu partout dans les bas-fonds de la Bohême; le Succès a souri jaune à ses avances, la Gloire a fait la prude avec lui; il n'a cueilli que de terribles orties sur le chemin littéraire. Alors, ne se sentant plus la force de lutter, les mains ensanglantées, les ongles usés, le cœur plein de fiel, ayant encore dans l'âme des vestiges du Beau, il a juré de se venger, et, ne pouvant devenir maître, il s'est fait valet.

Comme il a bien médité sa vengeance! avec quels sens pervers et quels raffinements de cruauté il en a mûri le plan!—La société s'est montrée mauvaise mère à son égard, il la harcellera sans cesse et lui fera rendre gorge; les hommes de talent ont pris sa place au soleil, il quémandera leurs œuvres; les libraires ont refusé ses volumes, il leur pillera ceux des autres; les Bibliophiles ont su amasser des merveilles, il saura leur en extorquer; enfin, c'était un agneau, ce sera un chat aux griffes gantées.—Il n'a pas pu se faire valider artiste, il sera l'ami des artistes: chacun deviendra son Mécène.

Pour son but, il a bien étudié les hommes, le perfide! Il déguise ses amertumes sous les dehors les plus papelards: sachant que rien ne résiste à la louange, la louange est devenue son arme, et avec quelle habileté il s'en sert! Ecrit-il pour quémander? Il sait jouer du: Cher Maître, de l'Excellent Confrère, de l'Illustre Collègue, du Savant Bibliophile avec un tact surprenant; il se dit attaché à quelques revues de Province bien ignorées, se proclame en tout et sur tout fanatique du Beau et entonne l'éloge du destinataire de sa missive.

Son style est une merveille—: à son usage particulier le détestable flatteur s'est composé une palette étincelante d'adjectifs sucrés, émollients, onctueux, bien confits en parfums—les tons les plus fins, les plus vifs, les plus colorés y sont gradués avec une science, une entente des fadeurs qu'on ne saurait trop admirer.—Après avoir posé un substantif ayant rapport à son objectif, il semble promener sa plume sur sa palette, à la recherche d'une épithète bien sentie, et puise dans sa gamme de mots chatouilleux et calins, un divin, un admirable, un sublime, un docte, un savantissime dont l'effet tendre et persuasif est immanquable.

Ses lettres sont des chefs-d'œuvre d'émotion et de sympathie; c'est étayé, échafaudé, arc-bouté avec un sentiment si bien maquillé qu'on ne peut y résister. Le Don Juan de Molière ne prit jamais tant d'intérêt à la famille de monsieur Dimanche que le Quémandeur de livres n'en accuse pour le succès de sa victime.

L'auteur ou l'éditeur ne savent plus dire: non...

Et le Renard encore a trompé le Corbeau.

Quelle tactique dans ses visites! Il a calculé le modus vivendi de celui qu'il veut exploiter; il connaît sa vie heure par heure, minute par minute et mieux que le concierge de la maison. Lui refuse-t-on la porte? il revient trois fois, cinq fois, dix fois s'il le faut; ses sollicitations sont inflexibles comme le Destin. C'est au saut du lit, ou plutôt à l'heure où la digestion rend facile et indulgent qu'il sait prendre son monde, voyez-le: il sonne discrètement, donne son nom, énonce ses minces qualités et s'avance la main tendue et prompte à de cordiales pressions, le visage est affectueusement éclairé d'une douce sollicitude, l'œil est admiratif, la bouche souriante module le: «cher maître» de commande, les reins attendent un siége, le cauchemar vient élire domicile chez le patient, la requête va commencer.

Ah! l'horrible Protée! comme il sait enlacer, passer du grave au doux, du plaisant au sévère: Sua res agitur! quel déluge d'enthousiasme il verse sur son hôte, son talent, ses livres, son bon goût! fût-il dans une mansarde, il en louerait l'ameublement; il est de force à s'extasier sur une chaise de paille; il a des louanges de toutes les tailles; c'est un jongleur émérite.

Au moindre mot qui frise l'esprit, il se pâme comme à la fois Armande, Bélise et Philaminte à l'audition des vers de Trissotin,—c'est lui-même un Trissotin, un écœurant Trissotin... un Trissotin doublé de Bazile. Quelle verve il déploie! il cite les éditions les plus rares, parle avec tendresse des chefs-d'œuvre de l'art typographique, verse des larmes de crocodile sur les malheurs de nos Bibliothèques publiques; en un mot, il cause de tout et sur tout, ose même parler de ses bonnes fortunes sur les quais... ses bonnes fortunes... à lui, le rustre! et revient enfin par d'habiles périphrases au livre qu'il implore!

Il ne tient pas en place. Il lui faut coûte que coûte lénifier le cœur qu'il bat en brèche par des éloges dissolvants.

«Ah! pardon, que vois-je, là, sur le rayon de votre bibliothèque, Dieu! le ravissant petit bijou!»

Et le voilà levé—il parcourt, furète, passe avec amour ses pattes sur ces livres qu'il convoite et qu'il déroberait s'il le pouvait.

«O le rarissime volume! l'admirable reliure! quel superbe portrait! ce sont de ces raretés, s'exclame-t-il avec passion, qui ont dû vous coûter, cher monsieur, bien des recherches et bien des fatigues. Il vous a fallu un goût et des connaissances étonnantes pour colliger de telles merveilles?»

Il ne tarit pas en douceurs, il jette son dernier atout, mais aussi le propriétaire se rengorge, dodeline de la tête et fait une agréable moue. Sa générosité va s'épanouir. Le rocher, déjà ébranlé, cède enfin?


Quand il sort, muni de sa proie, il semble si fier, si rayonnant, si joyeux, qu'on serait tenté de lui pardonner. C'est un des amoureux du livre, mais un amoureux brutal et presque criminel, il viole ce qu'il aime, sans attendre que ce qu'il aime se donne à lui; il est vil et bas quand il devrait être fier et porter le front haut comme tout vrai bibliophile, en un mot, il mendie quand il devrait attendre; et trop souvent, hélas! la misère le guette au passage pour le dépouiller un à un de tous ses volumes, qu'il bazarde à vil prix.

Quelle pénible existence que celle de ce misérable!—Valet de tous, il quémande chez les libraires comme les pauvres à la porte des grands restaurants, il fait patte de velours alors que souvent il voudrait griffer, il s'humilie devant les jeunes bien qu'il commence quelquefois à neiger sur son front, et, véritable Juif-errant, en quête de toutes les nouveautés, la fatigue lui est inconnue; il se produit partout, marche sans cesse, et semble immortel, car les hommes de génie l'ont rencontré, vivant spectre, à toutes les étapes de leur gloire. Bibliophiles, nos frères, ne criez pas à l'invraisemblance, l'original existe, tiré, par malheur, à de trop nombreuses éditions; regardez autour de vous, dans la marge de la vie, vous le verrez remplissant son sacerdoce avec plus de rage que de passion. Regardez ce Monsieur affairé qui vole on ne sait où; ses poches béantes sont bourrées comme un cabas de femme de ménage et renferment tout un monde: Livres, eaux-fortes, gravures, photographies—ce n'est pas un Bibliomane, c'est l'Homme rouge des bibliophiles, c'est le Quémandeur de livres qui passe.


Un détail pour terminer cette esquisse crayonnée à la hâte: le Quémandeur de livres parvient-il à se faire éditer un volume, il sait les bassesses que ceux des autres lui ont coûté... Il n'en donne à personne.

LE VIEUX BOUQUIN
ESSAI MONOCHROME

Nunc victi, tristes.
Virgile.

Gloire à toi, bouquin!—Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment cuirassé!—Gloire à toi, grandiose aventurier, philosophe Stoïcien, sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols, dont les faux Bibliophiles rougissent!—Bouquin, pauvre bouquin, Christ de la bouquinerie, tant de fois vendu par autant de Judas Iscariote, tant de fois vilipendé, tant de fois crucifié,—Gloire à toi!

Que je t'aime et te vénère sous ton austère et monacale tunique de vieux veau fauve! que je t'aime, avec ce visage parcheminé, ces rides jaunâtres et écailleuses et les longs méandres des larves qui t'ont rongé!

Passées au vermillon comme les lèvres d'une courtisane antique, tes tranches harmonieusement se marient aux dorures tenues de tes bords flétris; l'orageux coloris de tes gardes, si magistralement disposé en étranges volutes s'est atténué dans les tons fins d'une gouache et ton signet de soie verte, brisé, meurtri, par tant de mains amies, a conservé ce je ne sais quoi de tendre qui nous émeut, telles ces robes de nos aïeules, précieuses reliques, que nous aimons à contempler pieusement dans la vieille armoire qui les renferme.

Ton titre, noble passe-port littéraire, est parti pièce à pièce dans l'amertume du vagabondage, tes coins écorchés par les plus farouches brutalités baillent la tristesse et donnent la pitié, tandis que, mises à nu par le temps, disséquées par les intempéries, tes nervures effiloquent au vent leur blonde chevelure de chanvre.

Depuis le jour de ton sacre, où, étincelant, coquet, luxueux, tout enorgueilli toi-même de l'orgueil de ton auteur, tu descendis majestueusement, dans ton justaucorps de veau pâle, du perron de la Sainte Chapelle ou de la Galerie des Merciers, depuis le jour, où, de la Cour à la Ruelle, de la Gazette à l'Académie, Paris, pendant de longues heures chanta tes louanges, quelle épopée!

Quelle épopée, sinistre ou burlesque, depuis ces jours où tu courais si allègrement de la main blasée d'un Censeur Royal aux doigts rosés d'une Duchesse, de l'épiderme voluptueux et flatteur d'un Prélat aux aridités noueuses d'une pression de Savant!

Les années ont enterré les années, les amants de la première heure ont disparu; les rois s'en sont allés, les trônes ont croulé, toi, tu es resté debout, le dos voûté, grelottant à la bise;—les dédains de la foule, ont poudré ton chef à frimas, et c'est à peine si le regard hâtif de quelqu'érudit t'a caressé par hasard dans la passion fiévreuse de ses recherches.

D'après les naïvetés graphiques laissées sur ton faux titre, d'après tes ex-libris héraldiques ou caractéristiques, gravés ou manuscrits, d'après tes marges nourries de curieuses annotations, qui ne songerait longuement à reconstituer ta vie errante?

Dans l'interligne de ton impression, quels mémoires à écrire! que de piquantes révélations sur ta naissance et tes fredaines typographiques, corrigées par une main toute paternelle!

Bouquin, pauvre bouquin! Victime du droit d'aînesse des livres!—Tes grands frères in-4o, fiers de leur majorat de première édition sont recherchés, estimés, soignés. Toi, malheureux enfant d'un second lit d'impression, tu végètes depuis des siècles, méprisé, déshérité, conspué dans la patiente attente d'un Saint Vincent de Paul Bibliophile.

Ouvre-toi, cependant, ami du travailleur, cher consolé qui console; dans une tiède atmosphère d'étude, secoue la poussière de la route; ouvre-toi, pauvret, exhale ta belle âme, chuchote bien bas au savant qui t'a acquis, les dictames que tu contiens; dans ces longs tête à tête, germe en lui lentement ta science, et fais lui éprouver une lente et douce ivresse dans la mystique fornication de vos cerveaux.

Gloire à toi, bouquin,—Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment cuirassé! Gloire à toi, grandiose aventurier, Philosophe Stoïcien, sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols dont les faux Bibliophiles rougissent.

LE LIBRAIRE DU PALAIS
ÉVOCATION DU XVIIe SIÈCLE

D'après un dialogue du Carpenteriana.

On est instruit de cent choses qu'il faut savoir de nécessité et qui sont de l'essence du bel esprit.
Molière.

L'Amateur entre chez le Libraire, et salue.

LE LIBRAIRE

Monsieur, je suis vostre humble serviteur, que désirez-vous du nostre? Un homme de vostre qualité ne peust ignorer les livres nouveaux, ces sublimes maistres muets, et, puisque vous avez coustume d'honorer ma boutique, que pourrois-je vous proposer?

L'AMATEUR

Je voudrois connoistre quelques ouvrages du bon ton, les lectures à la mode, des livres de nos meilleurs autheurs, les romans du beau monde les plus furieusement en vogue, et enfin, toutes choses ayant du ragoust, du piquant et de l'enjoué.

LE LIBRAIRE

Me permettroi-je de vous soumettre le Grand Cyrus dont on fait grand bruit à la ville et à la cour, la Clélie, de Mlle de Scudéry, ou encore le Louïs d'or, d'Ysarn; les Alcovistes en raffollent et nos illustres se les arrachent; préférez-vous le Pharamond, la Cléopatre ou bien le Mitridate; tous ces agréables Menteurs, comme on dit en terme de Ruelles, font les plus chers passe-tems de nos galans et des gens qui se piquent de bel esprit.

L'AMATEUR

Ces romans sont charmans, en effet, pour qui connoist bien la force des mots et le friand du goust, mais ils sont trop longs à lire et tiennent une terrible place dans nos bibliothèques, je verrai cependant le Cyrus et vous le ferai mander.

LE LIBRAIRE

Je m'empresserai de tenir ces dix volumes à vostre service, mais dites-moy, je vous prie, vostre pensée sur l'Amadis que voicy, relié en maroquin du Levant. Il me vient de la bibliothèque de M. de Bassompierre, c'est un superbe exemplaire que j'eus les plus grandes peines à me procurer.

L'AMATEUR

La reliure est certes pleine de mérite, et le livre vaut son prix; mais je possède déjà un Amadis, bien qu'en estat inférieur, et je ne doute pas que vous ne trouviez à céder celuy-ci à quelque personnage de marque qui vous le paiera honnestement.

LE LIBRAIRE

Je fais espoir de le vendre prochaisnement et suis marry de ne pas le veoir devenir vostre. Aimez-vous, je vous prie, les traductions de M. Perrot d'Ablancourt? voicy son Lucien, son Thucidide, son Cæsar et son Tacite.

L'AMATEUR

Laissons là ces traductions, s'il vous plaist, j'ai ouy dire qu'elles sont fort meschantes et maltraitent effroyablement les autheurs qu'elles pensent traduire.

LE LIBRAIRE

Il faut avouer que vous donnez dans le vray de la chose;—vous présenteroi-je alors le Clovis, de Desmarest, le Saint-Louys, du Père Le Moyne, Alaric ou Rome vaincue, de Scudéry, la fameuse Pucelle, de...

L'AMATEUR

Oh! oh! je vous en rends grâce, mais ne m'assassinez pas avec tous ces pompeux Poëmes, ce ne sont que mots à longues queues, ils peuvent pour certaines gens avoir de la valeur, mais je confesse les trouver mortellement ennuyeux; je doute qu'on puisse en lire un chant sans esprouver l'inexorable empire du sommeil, et, tenez, vous m'en voyez bâiller à la seule pensée.

LE LIBRAIRE

Il faut convenir que c'est fort bien dit, ces vers sont par endroits tout à fait espais, les neufs sœurs y sont costumées de façon épique et j'aurois dû songer que ce n'étoit pas là vostre fait.

L'AMATEUR

Quels sont vos livres d'histoire?

LE LIBRAIRE

J'ai en ce moment un Froissart et un Monstrelet des belles impressions, et si vous ne les possédez pas je puis vous fournir le Mezeray, les Mémoires de Castelnau, Montrésor et Hardoin de Perefixe.

L'AMATEUR

Monstrelet, Froissart, Castelnau et Mezeray sont dans ma Bibliothèque; je vous prendrois volontiers l'Histoire du roy Henry le Grand au cas où vous auriez la petite édition imprimée en Hollande; c'est assurément la plus jolie et la mieux conditionnée. Monstrez-moi également les nouveaux recueils des nourrissons des Muses, le Parnasse en est fécond aujourd'hui, et la Fille des Dieux règne particulièrement sur notre époque. C'est dans ces sortes de recueils, que l'on se peust penestrer des mots du bel usage, et, dans ces volumes qui laissent peu de vuide à la curiosité, l'on passe agréablement d'un aimable sonnet à Philis à une Ode magistrale, de Stances à Chloris à une Glose spirituelle et d'une ingénieuse Paraphrase à un Madrigal tout confit en douces choses.

LE LIBRAIRE.

Certes, grande est vostre raison et vous dites sagement. Le lecteur peut ne point faire long séjour sur de tels livres, et, il lui est loisible de les laisser et de les reprendre sans jamais essuyer aucune lassitude, je comprends vostre tendre pour ces œuvres diverses, et, tenez, voulez-vous les six volumes du Recueil des plus belles pièces du tems? vous y verrez de M. Corneille, de Boileau, de Benserade, de Boisrobert, de Sarasin, de Bertaud, de Montreuil, de Lamesnardière et de plusieurs autres.