LE
CALENDRIER
DE
VÉNUS

PAR

OCTAVE UZANNE

PARIS
LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE
EDOUARD ROUVEYRE
1, rue des Saints-Pères, 1

1880

ÉPÎTRE DÉDICATOIRE
A Bétzy

a vie, dit-on, est un canevas qui ne vaut pas grand chose, la broderie qu'on y ajoute seule peut avoir quelque prix, et je ne saurais oublier, Madame, sans faire injure à mes sensations passées, les fines et capricieuses arabesques dont vos jolies petites mains de fée ont si délicatement festonné, pendant de longues heures fugitives, cette toile grise, uniforme ou banale qu'enrichissent et agrémentent avec tant d'art voluptueux les ivoirines navettes d'amour.

Selon Beaumarchais, la passion est le roman du coeur tandis que le plaisir en est l'histoire: vous auriez donc, à ce titre, de doubles droits à mon entière gratitude, aussi bien comme romancière émérite que comme historienne exquise dans les belles lettres de Cythère. Au milieu des archives bouleversées de mes sens je me plais aujourd'hui à rechercher bien des dates que caressent mes souvenirs, et j'aimerais, je l'avoue, ajouter, de concert avec vous, un nouveau chapitre à notre oeuvre si tôt interrompue, mais la nature qui veut que tout finisse, fait clairement appel à ma raison en m'indiquant avec son aimable sagesse, que Cupidon aime à renouveller le feu de ses brandons et que, dans un parterre de beautés infinies, il ne faut pas cueillir toutes les roses sur un même rosier.

Ne vaut-il pas mieux respirer lentement les doux parfums d'antan, que risquer de briser la cassolette en la surchargeant de plus fraiches senteurs? Vous me savez, du reste, trop indépendant pour jouer le Pastor fido et trop loyal pour feindre un sentiment immuable. Les girouettes ne se fixent que lorsqu'elles sont rouillées et je pivote encore assez bien sous les courants capricieux du désir pour ne pas me convaincre chaque jour davantage que l'inconstance ici bas fait plus de conquêtes que la fidélité n'en conserve.—L'amour, avec son arsenal de soupçons, de craintes, d'inquiétudes, de regrets et d'alarmes ne vaut assurément pas qu'on s'y attache; la volupté y passe comme un rêve, la douleur s'y implante comme un cauchemar. L'homme amoureux suit la femme comme le taureau le sacrificateur, disait Salomon, le sage des sages, aussi, pour protéger son coeur contre une passion exclusive, entretenait-il une légion de près de huit cents femmes, qu'il traitait en esclaves afin de ne pas s'esclaver lui-même à une seule créature.

Dans l'intimité de nos relations, Madame, le souvenir, dès lors, peut prendre place entre l'estime et l'amitié, deux grands mots en vérité qui effraient les désirs avant la lettre, mais qui, après, protègent la retraite, apaisent les rébellions d'amour-propre, sauvegardent les convenances mondaines et abritent mieux les épaves de la passion que toutes les feuilles de bananier de Paul et Virginie. Lorsque le goût, la curiosité ou le caprice en font tous les frais, les bonnes fortunes sont de joyeuses flambées de paille qui ne laissent point de cendres. Entre nous, la sympathie intellectuelle fut de moitié dans nos accordances amoureuses, aussi bien que l'incendie soit éteint, la part du feu est faite, et il nous reste l'un pour l'autre un sentiment moins perturbateur allumé au même foyer, forgé au même brasier mais assurément mieux trempé et surtout plus tenace.

Permettez-moi donc, Madame, en mémoire de nos délices d'hier, en témoignage de notre félicité présente, et dans l'espérance de nos douces causeries d'avenir, de vous présenter ces petits écrits boutadeux; lisez-les comme ces chapelets qu'on égrène distraitement sans songer à dire le rosaire; arrêtez-vous aux bons endroits, vous y trouverez comme l'ombre d'heureuses sensations, et si parfois il vous venait à l'idée que je suis plus coloriste que dessinateur, daignez vous rappeler que je ne donne pas la gabatine et qu'au temple de la Divinité des Grâces, où nous fûmes en pèlerinage, les nombreux bas reliefs tracés sur l'autel pourraient vous offrir un curieux démenti.

Trouvez ici, Madame, l'affectueuse expression de ma plus franche amitié.

OCTAVE UZANNE.

Paris, 15 novembre 1879.

LE CALENDRIER DE VÉNUS

Toujours un tas de petits ris,

Un tas de petites sornettes;

Tant de petits charivaris,

Tant de petites façonnettes,

Petits gands, petites mainettes,

Petite touche à barbeter.

COQUILLARD.

A L'ACADÉMIE DES BEAUX ESPRITS

ET DES

RAFFINÉS DU LANGAGE

Le vulgaire parle en fou et censure en impertinent;

il ne faut pas s'arrêter à ce qu'il dit,

encore moins à ce qu'il pense; il importe de le

connaître pour pouvoir s'en délivrer; en sorte que

l'on n'en soit jamais ni le compagnon ni l'objet;

car toute sottise tient de la nature du vulgaire, et

le vulgaire n'est composé que de sots.

BALTAZAR GRACIAN.

Messieurs et doctes Petits-Maîtres,

n des quarante, mais aussi et surtout un des vôtres, un délicat entre tous, un chiffonnier musqué de la double colline, et de plus, grand donneur de becquée à Vénus, le galant abbé de Bernis, fondait peu de foi en son avenir, lors de son arrivée à la Cour, et c'est ainsi qu'il modulait, si je ne me trompe, l'expression de son incertitude en fixant son petit collet:

«Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire.»

Sans effort cependant, bercé par la main caressante du destin, oeilladant aux Muses, cueillant des bouquets à Chloris, paillardant à loisir de ci de là et friponnant des coeurs, cet Hercule enjoué et mignard, ouaté de graisse et bouffi d'intrigue, put remarquer soudain la fausseté de ses appréhensions, du jour où il se prit amoureusement à filer sa carrière, aux pieds de Pompadour-Omphale, sur la quenouille rouge du cardinalat.

Si la rieuse fortune de ce badin petit prêtre me revient en mémoire, Messieurs, c'est qu'en me présentant devant vous j'éprouve peut-être moins encore de vanité que de suffisance. Sans faire montre à vos yeux d'un fatalisme oriental qui serait hors de propos, sans mettre en avant le «Sequere Deum,» cette devise des stoïciens, je ne crains pas d'affirmer que par ma naissance, ou plutôt par mes qualités, ces défauts natifs qu'on perfectionne, j'étais appelé à suivre, sans nulle ambition, le sentier fleuri qui me conduit en votre compagnie précieuse et raffinée.

Veuillez donc croire que si, par un lyrisme touchant et un feint enthousiasme, je me laissais aller à exalter l'honneur qui m'est fait aujourd'hui, je mentirais à ma fierté naturelle, de même qu'en vous jurant fidélité et reconnaissance—deux sentiments dont on ne saurait trop se montrer avare—je perdrais à l'instant le culte de mon indépendance et cesserais d'être—ce que je prise le plus au monde—un épicurien de la vie et un sceptique des succès faciles.

En prenant place parmi vous, je prétends rester moi-même, c'est-à-dire volontaire, tranchant comme un sabre et ferme comme un roc.—A notre époque où tout flotte, sauf un Drapeau, les hommes à caractère doivent se tremper une énergie plus dure que le pommeau d'une dague, et je ne crois pas que tels êtres soient si communs pour que, me rencontrant dans cette assemblée, vous ne teniez pas à l'honneur de me ranger au premier rang parmi vous.—Du laisser aller de mon allure, de la hardiesse de mes conceptions, de l'originalité téméraire de mes écrits, j'assume l'entière responsabilité et n'abandonne rien au convenu, encore moins aux convenances; aussi puis-je dire que vous devez renoncer dès aujourd'hui à me voir abdiquer la moindre de mes opinions, en faveur d'une majorité dont les verdicts me laisseront toujours froid et insensible.

J'estime que si les aigles planent haut et contemplent le soleil, c'est qu'ils ont, outre l'envergure des ailes, la farouche acuité de la vue, et que si les lions marchent seuls, superbes et méprisants, ce n'est pas seulement qu'ils se repaissent de leur puissance et nourrissent eux-mêmes leur vitalité, c'est aussi qu'ils sont amoureux au désert comme les penseurs de la solitude.

Il vous paraîtra sans doute extraordinaire, Messieurs, de voir dans mon langage ces termes incisifs et ces pensées si hautaines; vous vous direz qu'un jouvenceau, qui compte au plus vingt-sept automnes dorés devrait se montrer plus malléable dans sa viripotence, et que, d'ailleurs, un nouvelliste de Cythère, un anecdotier de ruelles, un tisseur de mousseline d'or aurait droit à plus de modestie. Je sais, n'en doutez pas, que vous blâmez sourdement l'école buissonnière que je me permets bien souvent en dehors de mes travaux littéraires et critiques, mais je vous prie de bien examiner, Messieurs, que la jeunesse est le temps où l'on cueille les roses, où l'on biscotte et fanfreluche la mignardise, que je suis plutôt un athénien qu'un spartiate des belles-lettres, et qu'enfin je ne saurais me plier, sans me rebeller, au rôle constant d'annotateur et de biographe, ni planter des croix de Malte sur le temple de Cypris.

Les philologues, ces nègres blancs de l'érudition, lorsqu'ils se sentent doublés d'un écrivain, aiment surtout à s'affranchir de leur rôle de pionnier silencieux, de même que les hommes d'étude sédentaire se plaisent dans leurs loisirs à se ruer dans la verte campagne embaumée et à fatiguer leurs muscles paralysés dans des courses hâtives et extravagantes. Il n'y a que les Fakirs des langues mortes, Messieurs, il n'y a, j'ose le proclamer, que les pauvres esprits fanatisés par un seul point d'histoire qui puissent consentir à ankyloser leur cerveau, sans désencager et donner le vol au grand air à des idées personnelles ou frivoles; il n'y a enfin que les embaumeurs qui puissent se momifier dans la toilette conservatrice des beaux esprits d'antan; à mon âge, on n'a pas la patience et la quiétude journalière des prisonniers d'État qui fabriquent lentement et minutieusement des cathédrales en liège ou des chapelets de buis dentelés.

Je ne réclame au reste l'indulgence d'aucun, pour ce que des sots à vingt-cinq carats, appelleront des Escapades de jeunesse; l'indulgence n'atteint pas les forts qui ont le blanc-seing de leur volonté, c'est tout au plus si elle donne un nouveau mandat aux faibles et aux indécis.—Pour moi, si je mets aux fenêtres la fantaisie, ma sultane favorite et rieuse, c'est qu'elle tapisse en rose le temple peuplé de mon imagination, et si je m'affiche en plein jour avec elle, c'est sans divorcer avec mes légitimes études; Tartuffe n'a qu'à jeter son mouchoir comme un voile et Bazile à baisser son chapeau sur ses yeux de faune en détresse.

Au surplus, puisque je dois ici, à mon grand regret, faire sonner mon Moi, dans une déclaration de principes, en manière de discours, je professerai cyniquement l'égoïsme formidable dans lequel je me plais à clandestiner mes caressantes sensations littéraires, et je ferai franchement parade, sinon du mépris, du moins de l'indifférence profonde que je ressens pour les suffrages de la foule.

L'Opinion publique étant inconstante comme une femme, banale comme une grisette et prostituée comme une fille au premier vendeur de thériaque, la courtiser est une faiblesse et l'esclaver est une chimère; je me sens donc trop friand de voluptés délicates et trop despote dans mon amour-propre pour prétendre jamais vaniteusement forniquer avec elle.—Le ferai-je, Messieurs, qu'il me faudrait encore confier mes désirs au proxénétisme aveugle et sordide de la Renommée, et cette autre mégère m'écoeure et m'épouvante, depuis que ses cent voix usées par le concubinage du temps et avilies par des aboiements lucratifs, se sont enrouées au diapason de l'unique voix de Jean Hiroux.

Dans la procréation de mes oeuvres, Messieurs et doctes Petits-Maîtres, je suis—n'allez pas, de grâce, crier au scandale—imitateur d'Onan, aussi bien qu'en amour, je me révèle disciple de talon rouge et petit-fils de Roué.—Onan était en effet un grand désabusé des plaisirs partagés, et j'ai toujours pensé que ce singulier sceptique nihiliste des incubations froid valait mieux que sa réputation de criminel d'Écriture-Sainte; à mes yeux, il se présente comme un sublime rêveur de voluptés impossibles, qui, afin de plus sûrement dégrader son imagination, s'empressait de noyer ses convoitises et d'anéantir ses débauches cérébrales dans les décevantes pollutions de la réalité crue.

Suis-je bien coupable, en cette manière, d'égoïser dans ma tête les joies solitaires et folles de mes conceptions, et pouvons-nous croire que la majorité des hommes pensent aux enfants qu'ils créent, alors que Dieu, dans sa sagesse, a si noblement masqué le corollaire de l'enfanture sous les plaisirs fugitifs mais piquants de la galanterie ou les ragoûts du libertinage?

Vous ne m'accuserez donc plus, entre vous et à voix basse, de chercher de petits ou de grands succès, ni de courir dans la poussière, de l'arène humaine, afin de tirer la Fortune par sa robe aux faux reflets. Douglas Jerrold, un humouriste anglais, disait fort spirituellement que la Fortune avait été représentée aveugle afin de ne pas voir les sots qu'elle enrichissait; si le temple de cette Déesse contient si notable assemblée, il est hors de doute que je puis attendre ses faveurs sur le seuil de ma porte, ce que je ne souhaite aucunement, car les sages ne courent jamais après leur félicité; ils se la donnent, ce qui est plus sur, et j'ai placé en ce qui me concerne toutes mes provisions de bonheur dans le coffre-fort de ma boîte osseuse.

Mais, Messieurs, laissons là ces questions d'intimité confraternelle, ces confidences à huis-clos, pour aborder, puisqu'il le faut, la série de mes revendications personnelles:

Bien que je ne me soucie point des bruits extérieurs, des éclats de presse et des sourdes médisances de la pâle envie, et quoique je n'ignore point, selon un vieil adage français, qu' «à laver la tête d'un nègre on perd sa lessive,» je ne pourrais et ne devrais laisser passer sous silence les coups d'espadon maladroits, que des pauvres bretteurs sans convictions ont tenté de me porter en pleine poitrine, si ces coups d'estoc avaient pu atteindre autre chose que ma cuirasse d'indifférence.

Il en est cependant autrement d'une remarque plus générale et que je serais mal fondé prendre en mauvaise part, car je la crois faite loyalement et sans parti pris, avec un ton sobre et une affection quasi-paternelle, par des écrivains bien élevés, d'un esprit judicieux et éclairé; je veux parler de mes déplorables tendances au style précieux, papillotant et maniéré; ainsi que de mes aptitudes spéciales à forger sur l'enclume des dictionnaires anciens les plus imprévus néologismes.

A ce «Cave Canem» placé si charitablement au début de ma route, je m'efforcerai de répondre avec toute la sympathie que m'inspirent mes bienveillants critiques et la bonne foi à laquelle ils ont droit. Dans ce but, et afin de vous faire prendre patience, je pourrais vous conter, Messieurs, un apologue qui serait mon apologie, mais je préfère abandonner le genre figuré au propre parler, et laisser de côté l'histoire naturaliste et sensualiste du roi des truands Fort en Gueule et du prince Fine Bouche, parabole où chacun de vous eût pu trouver des allusions peut-être en dehors de mon sujet, mais toutes en faveur de ma cause.

Si j'invoque en premier lieu ma préciosité, je ne nierai pas avoir été nourri dans le Salon bleu d'Arthénice et m'être complu aux mièvreries galantes de la Guirlande de Julie.—Mais qui me porta, je vous le demande, Messieurs, à courtiser la princesse Aminthe, fille de la Déesse d'Athènes, et à tisonner mes sympathies ardentes pour les Ménage, les Voiture, les Sarasin, les Montreuil, les Conrart et ces Messieurs de Port-Royal?—Qui m'excita à m'amignoter en compagnie de Stratonice, de Félicie, de Doralise ou de Calpurnie? Qui? sinon mes précieux instincts littéraires, et mes propensions amoureuses composer des métaphores assez riches pour capitoner les murailles grises de la réalité attristante et froide.

Il y a, disait Diderot, des grâces nonchalantes et des nonchalances sans grâce. A ceux qui me reprochent mon afféterie, j'opposerai ma personne et mon tempérament, et mettrai en avant mon naturel, mes goûts, mes sens, mes gestes, ma démarche sans théorie, et l'accent de mes paroles. De l'orteil aux cheveux, tout en moi se tient sans se contredire; je puis plaire ou déplaire, mais je me déclare et me sens incapable d'inspirer de ces sentiments mixtes, tels que de petites passions ou d'anodines amitiés, voire de l'indifférence. Tel que je suis, comme homme, je puis être un allumeur de désirs chez les quelques femmes qui seront frappées par ce qui constitue ma personnalité, de même que, tel qu'il se présente, mon style pourra séduire entièrement quelque rare lecteur qui y sentira le naturel de ma griffe, sans éprouver le besoin d'y apercevoir ma signature au bas de la page.

Je suis donc aussi naturel dans ma démarche et dans mes amours, que dans mes écrits; aussi peu recherché dans la manière de puiser mes pensées que dans la façon de les exprimer, si j'y mets quelque chose de plus que les autres, c'est que ce quelque chose est en moi: il y a des poules dont les oeufs sont marbrés de vert et de rose, de même qu'il y a des fleurs au parfum, quintessencié dont peu de personnes peuvent subir l'approche, mais qui ravissent les odorats dépravés.

Eh! Messieurs, tout est là; il est des hommes qui naissent avec un caractère bien tranché; il semblerait qu'ils soient plutôt nés d'eux-mêmes que descendus d'Adam, ils sont au-dessus des tempêtes comme la mer de cristal que saint Jean vit dans le ciel, laquelle n'était agitée par aucun vent. Pour moi, toute ma morale consiste dans la façon de régler mes moeurs selon les préceptes de mon jugement, et j'ai toujours songé que savoir l'art de plaire ne valait pas la sympathique manière de pouvoir plaire sans art. Je ne serai jamais, j'en conviens, le hochet de la foule; «l'esprit du vulgaire, s'écrie un philosophe ancien, est semblable aux rivières dont les eaux soutiennent les choses les plus légères et viles comme la paille, les fruits secs et les noix creuses, tandis que les objets plus précieux et plus pesants comme l'or et les diamants, y sont ensevelis et roulés dans le sable ou la vase.»

Qu'on ne dise donc pas que je suis précieux par vanité et par genre, que je mets des grelots à mon style ou que je harnache ma prose comme une mule espagnole, cela serait hyperbolique et faux, autant vaudrait affirmer que si je passe sur la place publique, le chapeau incliné sur l'oreille comme un feutre, le torse cambré, la poitrine en avant, le manteau jeté en draperie sur la courbe de mon bras et ma canne au côté comme une rapière, relevant en retroussis ma cape-pardessus qui traîne à terre, autant vaudrait affirmer, dis-je, que tous mes gestes sont étudiés, toutes mes poses analysées dans un but de recherche, tous mes pas bien mesurés pour ne rien déranger à l'ensemble de ma silhouette, et cependant, Messieurs, j'ai cru remarquer des reproches analogues, lorsque, ainsi équipé, je passe parmi le brouhaha des foules. J'ai pu m'apercevoir que l'oeil béat des simples me regardait singulièrement, pendant que des esprits forts esquissaient,—non pas un sourire que j'aurais clos à l'instant,—mais une sorte de papillotage de l'oeil qui indique la surprise mariée au blâme très légitimement.—Dans ces courses à travers la ville, Messieurs, je suis aussi simplement attifé que ma prose dans mes écrits, ma personne et mon style me reflètent, aussi bien quand je compose, qu'à ces instants où, seul et sans souci je marche dans le dédain des inconnus, l'esprit en avant-garde de mon corps.

Il me serait facile de démontrer plus amplement le non-sens de ces reproches, je pourrais même dire ici ce que je pense des précieuses et des sacrificateurs de leur temple, mais ceci nous entraînerait bien loin: je me réserve de vous soumettre à ce sujet un travail séparé qui fera bonne justice des sottises qu'on débite journellement sur les habitués de l'Hôtel de Rambouillet, mais je n'oublierai pas, Messieurs, que dans notre civilisation actuelle, et à l'heure présente, je ne suis pas le seul précieux, et que chacun se plaît à reconnaître que le temps que vous me consacrez l'est infiniment plus que moi.

Vous penserez bien que je ne suis pas semblable à ces orateurs dont la facilité de parler ne provient que d'une impuissance de se taire; et vous me permettrez d'arriver maintenant ma seconde riposte, c'est-à-dire au néologisme dont mes excellents critiques me blâment si tendrement de faire un usage abusif.

Je suis de ceux qui croient que l'expression rajeunit la pensée, non pas qu'il faille chercher à raviver les choses déjà exprimées, mais au contraire, dans ce sens, qu'un écrivain doit mouler ses pensées dans sa personnalité et les émettre fraîches écloses, avec l'assurance qu'un autre a pu concevoir d'une manière analogue, sans accoucher sous une forme identique.—Il y a donc néologismes et néologismes, comme il y a fagots et fagots: les uns sont importés dans la langue pour interpréter les idées nouvelles, les autres ne sont que des pléonasmes de termes anciens qu'il est inutile de refondre dans une matrice moderne.

On peut m'accuser d'enfanter les premiers, mais je ferais volontiers la gageure qu'aucun de mes écrits ne contient le plus mince des seconds, car j'étymologise plus que je ne néologie, et je ne me montrerai jamais ni assez boutadeux, ni assez mauvais grand-prêtre de la langue, pour me permettre la fantaisie de baptiser les pauvres petits bâtards des piètres écrivassiers d'aujourd'hui.

Je professe l'opinion d'un grammairien logique et indépendant, à savoir que le français récent sans la langue ancienne est un arbre sans racines, et je dévore chaque jour les racines de cet arbre géant, Messieurs; je m'en repais comme un Anachorète, je les recherche, et les trouve dans Richelet, dans Ménage, dans Furetière, dans Saint-Evremont, dans J. Leroux et dans Langlet-Dufresnoy, sans espérer les découvrir dans les dictionnaires châtrés de nos Académies patentées. Je les savoure surtout, ces racines profondes de notre terroir, dans le sage et bon Montaigne, dans Rabelais, le grand néologue, dans les auteurs et les poètes satyriques du seizième siècle, dans les épistoliers du dix-septième, dans Molière, dans Balzac ou dans Saumaise, et jusque dans Diderot, Saint-Simon et Voltaire, ce merveilleux écrivain qui a peut-être encore plus ressuscité de mots qu'il n'en a inventés.

La beauté et le pittoresque de notre langue est dans sa tradition; son sang le plus coloré, son génie, sa verdeur toute gauloise, ce je ne sais quoi de galant et de bravache qui pique et dévergogne la pensée, tout ce sel attique et cette moutarde capiteuse n'ont d'autre provenance qu'une origine de plus de cinq siècles; l'écrivain de nos fours qui néglige ses ancêtres est plus barbare que les premiers Gaulois, il a la sottise d'un guerrier qui ignorerait l'histoire de son drapeau et les héroïques faits d'armes de ses vétérans dans la carrière. Hélas! Messieurs, il faut bien le dire, nombreux sont ceux-là qui négligent les sources salutaires, ils n'apprécient pas la saveur des bonnes cuvées, et ils croient toujours boire la piquette du néologisme en profanant et méconnaissant la rouge boisson des plus vieux crûs.

Il n'y a que les secs, les constipés d'imagination les petits jardiniers d'un vilain style à la Le Nôtre, les hommes de marbre, comme les nommait Grimm, qui puissent jouer au casse-tête chinois avec les vocables discutés, revus et approuvés par les habitants du Palais-Mazarin.—Pourquoi ne pas vendre aux peintres des couleurs tolérées par l'État, si l'on ne veut pas permettre aux littérateurs de franchir les lourds et ternes in-folios d'académie?

Le malheur est qu'on a dit et répété sans raison à la suite de l'ennuyeux rhéteur Despréaux, le trop fameux: enfin, Malherbe vint, et je ne ferai injure à personne, même à Malherbe, en affirmant qu'il n'était nullement nécessaire qu'il vînt. Boileau estimait trop Horace pour ne pas méconnaître notre ancienne littérature vivante et vibrante, et pour ma part je fais bon marché de ce classique aligneur de rimes, ne serait-ce qu'en faveur de Ronsard et «ses pipaux rustiques,» ou de Saint-Amant, «ce fou qui décrivait les mers.»

Au reste, sans me lancer dans cette disgression peut-être trop longue à votre gré, puisque je parle à des croyants et à des fidèles coûtumiers de ma prose, j'aurais pu chevaucher cet aimable paradoxe que, si tout ce qui est français moderne ne se comprend pas, tout ce qui, par contre, se comprend est français; mais il se pourrait que ce sophisme ne vous convaincût pas, Messieurs, et je passerai outre dans mes revendications, en affirmant que toute critique relative au néologisme ne saurait avoir prise sur moi, car je me considère attaché par les entrailles à la langue-mère si chaude et si noble du seizième siècle, comme je le suis par l'esprit aux badinages spirituels et aux railleries profondes du siècle de la Régence.

Je ne veux donc pas prostituer mon langage, et si je néologie, je fais voeu de ne jamais argoter.— Pour vous prouver combien je suis et veux rester constant dans les principes et les sentiments que je viens de vous exprimer avec le sans-façon et la quiétude d'un esprit indépendant et altier plutôt qu'orgueilleux, je vous présenterai aujourd'hui même, dans la fraîcheur de sa novelleté, la plus récente expression de mon Langage amarivaudé et de mon Style minaudier, sans crainte d'effarer mes charmants aristarques qui finiront, si bon leur semble, par ne voir en moi qu'un «grand enfant opiniâtre et incorrigible.»

J'aurais pu, Messieurs, intituler ce dernier volume «Le Cadran de... Cupido,» mais il est des esprits inquiets qui cherchent la petite bête sans prendre la peine de se regarder par le gros bout de la lorgnette, et comme il existe en plus—et en nombre aussi peu respectable,—des Agnès ou des Arsinoë qui n'eussent pas manqué de s'appesantir sur l'aiguille de ce cadran, jusqu'à offenser la morale, j'ai cru qu'il était de ma dignité de ne pas prêter le dos aux interprétations malveillantes et niaises des impuissants assez malheureux pour avoir oublié sur l'horloge de l'amour l'heure glorieuse de midi.

Afin de lasser la curiosité des badauds chercheurs de lune en plein jour, et aussi pour mieux me mettre à l'abri du profane vulgaire, j'ai pris et accroché au fronton de mon petit temple ce titre simple et... gracieux—(encore un néologisme inventé par Ménage),—ce titre sans fanfare et sans scandale: «Le Calendrier de Vénus.» Vous n'y trouverez assurément pas les graves dissertations, les lourds chapitres que vous seriez en droit d'attendre d'un homme mûr, adipeux, bardé de grec et de latin et blanchi sous le harnais des sciences stériles, ni même une étude très fouillée et très prolixe sur la fille de Jupiter et de la nymphe Diane, sur celle qu'Énée appelait: Dionoea mater.—Je ne voudrais point être aussi mythologique, parler, hors de saison, de Pline, d'Horace, de Virgile, de Tacite, de Cicéron ou de Sénèque, pour conclure en m'anéantissant dans une érudition sans grâces, lors même que j'invoquerais Aglæia, Thalie et Euphrosine.

Ce livre est issu de l'écume de ma fantaisie et de la volupté de mes sensations personnelles, comme Vénus est sortie de l'écume de l'onde. A ceux qui se voileraient le visage, je dirai que je ne maçonne pas les remparts de mon âme avec la perfidie et les apparences de la chasteté; je vais volontiers me faire couronner à Amathonte, à Cypre, à Idalie et à Gnide, et je le dis loyalement: les myrthes me sont plus agréables que les lauriers, et si, en faune bragart, je cours après les nymphes roses et friponnes, je ne vais pas avec elles me cacher: sub antro. Le soleil peut me voir et Phoebé en pâlir sans que le moindre vermillon ne vienne cardinaliser mes joues.—Je ne permets qu'aux octogénaires de me blâmer et je leur pardonne, comme on pardonne aux goutteux qui blâment la célérité des autres, car, selon l'auteur des Questions sur l'Encyclopédie, nous ressemblons presque tous à ce vieux général qui, ayant rencontré de jeunes officiers qui faisaient la petite joie avec des filles, leur dit tout en colère. «Eh! Messieurs, est-ce là l'exemple que je vous donne?»

J'ajouterai, afin de terminer ce discours trop long à mon gré, et sans aucun doute au vôtre, que je vous crois, Messieurs et Petits-Maîtres, trop raffinés et trop sincèrement dégustateurs pour penser que vous puissiez aujourd'hui espérer de moi un long roman bien cousu, brodé sur le canevas d'une aventure mirifique et idéale.—Le temps n'est plus où Bassompierre buvait dans sa large botte et où les courtisans du dix-septième siècle dévoraient l'Astrée. Si j'étais gentilhomme verrier, comme aux beaux jours d'antan, je dédaignerais de souffler ces immenses coupes où s'abreuvent les peuples de Germanie, ces lourds Teutons sans délicatesse, je réserverais mes soins à ces mignonnes cristalleries de Venise, fines comme la dentelle et légères comme un souffle d'amour; c'est dans les petits verres que se versent lentement les liqueurs les plus exquises, c'est dans les grands que le peuple s'enivre.—Les gros romans grisent brutalement comme ces repas de corps des noces de banlieue, où la grossière gaîté tache la nappe et éclabousse la nature.—Loin de nous, Messieurs, ces beuveries écoeurantes, ces crevailles d'insipides Grandgousiers sans estomacs; si nous courons à la lippée, c'est en partie fine, dans des petits soupers choisis et bien conçus, sans calbauder ni faire chatte mitte; qui nous aime nous suive! et dussé-je pour ma part m'inviter moi-même comme Lucullus, cet immense incompris, je n'en aurai pas moins grande joie, et penserai, en flaconnant solitairement, que les plaisirs faciles ne se dissipent que trop vite et qu'hélas! ce qui nous vient par la flûte souvent s'en retourne par le tambourin.

Paris, 25 septembre 1879.

MEMORANDUM D'UN ÉPICURIEN.

FRAGMENTS ET NOTES AU CRAYON

Je m'accagnarde dans Paris,

Parmi les amours et les ris.

BOIS-ROBERT.

e sommeillais encore lorsque Babette m'a remis ce matin la longue épitre de sa maîtresse.

Le soleil filtrait timidement au travers de l'épaisse soie bleue des rideaux, et je berçais avec complaisance ma langueur dans un réveil craintif et caressant. Babette avait les joues fraîches et colorées par les baisers de l'air matinal, elle semblait accorte et bien heureuse de vivre; l'espièglerie se jouait dans ses narines délicates et nerveuses, tandis que le rire, compagnon de son âge, s'était blotti presque respectueusement aux commissures de ses lèvres humides et roses. Sur le seuil de ma chambre, son pli cacheté à la main, elle n'osait approcher de mon lit—: Qu'est-ce, Babette? venez çà; seriez-vous timide, et maître Jean n'était-il point là pour vous annoncer?—Pardonnez, Monsieur, mais, Madame m'a semblé tenir à ce que je vous remisse moi-même cette lettre; peut-être y a-t-il réponse, et j'ai cru...

La soubrette s'avança de trois pas, rougissante comme une pêche duveteuse en août, et baissant ses longs cils sur l'azur de ses yeux.—Je pris paresseusement l'enveloppe parfumée et l'ouvris. Babette alors souleva les tentures pour laisser pénétrer le grand jour; elle eut un mouvement exquis, et se campa comme un page auprès de la fenêtre; sa légère robe de toile emprisonnait ses larges hanches et modelait sa gorge, tandis que, renversée en Bacchante, rose et frisonnante, un bras en l'air, elle retenait les lourds plis du rideau sombre dans ses doigts mignons et effilés de petite lingère.

Je m'affainéantissais et m'étirais, tout alangouri dans la tiédeur des draps; des sensations de moite volupté serpentaient lentement dans mon dos; les oreillers battus et chauds avaient des caresses; l'air de la chambre appelait l'union.—Babette cariatide était toujours là; la lumière mettait des points d'or sur les bandeaux crespelés de sa blonde chevelure. La lettre de la baronne tremblait dans ma main, une lutte était ouverte dans mon esprit: l'artiste admirait, le libertin souriait aux sens, le dandy seul en moi protestait;... une camérière, fi donc! et c'est en vain que mon regard errait sur la lettre de la maîtresse pour s'arrêter toujours à ce torse de Diane, à ce col droit et bien posé sur des épaules aux lignes sculpturales et tentalesques.

Babette!

—Monsieur?

—Approchez je vous prie.

Le rideau qu'elle soutenait retomba, l'obscurité se fit dans la chambre; le dandysme céda aux désirs du libertinage. La lettre d'amour fut sacrifiée à l'amour même.—Babette babilla comme un ange; le plaisir n'a pas d'armoiries lorsque la jeunesse et la beauté sont reines chez la créature. La petite colombe fut tendre; elle me donna mille baisers, autant que Lesbie en prodigua jadis à Catulle, et Lesbie, assurément, ne valait pas Babette, qui, en me quittant respectueusement demanda:

Monsieur n'a-t-il pas de réponse à faire à Madame?

Viens la chercher demain matin, ai-je répondu en reprenant à terre la longue épitre de sa maîtresse dans mes doigts qui avaient encore la fièvre des caresses-données et le tact des beautés senties.

Quand, cyniquement, avec la bravoure de ma franchise, je racontai le surlendemain à la belle baronne, mon aventure avec la petite Babette, lui détaillant la fraîcheur élégante de ce tendron, je vis d'abord sur son visage un mouvement de dépit et comme la sensation d'un violent affront; puis, comme je restais souriant et ironique, elle regarda fixement le bout des branches de son éventail nacré, avec un regard singulier à la fois cruel et doux. Je lui pris la main et, m'approchant davantage à portée de ses lèvres, je me confessai lentement à son oreille, sans me signer dans un acte de contrition inutile et menteur.

Babette! Babette!—répétait ma grande amie, tandis que j'enfonçais et piquais comme autant d'épingles, sur la pelotte charnue de son coeur, les mille petits traits de ma fantaisie galante.—«Ma Babette! une enfant! est-ce possible? exclamait-elle;»...et son oeil suivait dans le vague comme une illusion qui s'envole à tire d'aile.

Jusqu'alors la baronne, devant des confidences de ce genre, conservait une tenue de grande coquette, elle soupirait un «ingrat!» plein de caresses et de reproches superficiels; car elle savait qu'en amour; les romans sont plus amusants que l'histoire ancienne, et que les faits divers agrémentent le prosaïsme du journal quotidien. Elle excusait en femme du monde qui sait vivre et aimer, le naturalisme de mes passades; mais, cette fois-ci, il me parut que je heurtais chez elle moins d'insouciance, et je crus lire dans son regard comme un soupçon de féroce jalousie.

Étais-je l'objet de ce sentiment passionné, ou mieux encore, ne se manifestait-il qu'en faveur de Babette? cette dernière pensée se fixa dans mon esprit, évoquant les traits accentués de la tribaderie ancienne et moderne, et les vices les plus mignons du XVIIIe siècle,—Babette avait, je dus alors m'en souvenir, des manières frisques et policées, et elle montrait un certain ragoût dans la servilité de ses plaisirs. Vénus est bonne institutrice dans son temple de Lesbos, me disais-je; mais depuis la divine Sapho, les hommes ne sont plus si grecs dans l'orchestration des joies discrètes, et je jure Dieu sur les mânes du chevalier de Faublas, que mon inconstance à la baronne ne sera pas comme ces épées à deux mains qui décapitent sottement le bourreau sans effleurer les victimes.

Babette, en me revoyant, a beaucoup ri et un peu pleuré devant le tribunal de mon scepticisme; le rire ensoleillait la rosée de ses larmes et ses quenottes blanches mordaient, dans un grincement, l'incarnat de ses lèvres épaisses. Elle relevait, pour étancher les perles humides de ses yeux, un coin de son dernier vêtement, avec un mouvement de pudeur impudique qui était l'aveu même de sa beauté. Sur de tels appas, on pouvait fourrager les grâces, et jamais Boucher ne mit sur les rondeurs satinées d'une gorge deux petites fleurs de pêcher d'un rosé plus fondant, d'un coloris plus effronté que celles qu'on pouvait cueillir sur le sein de la fillette. Je compris que l'adorable soubrette n'était point créée pour se fiancer à un rustre d'anti-chambre; l'amour avait sur elle des droits multiples, et les passions brutales devaient épargner pour quelques temps la délicatesse idéale de ces contours radieux. En éveillant la nature de la friponne, j'avais renversé le pot au lait de la réalité; elle me conta l'histoire de ses sens—car les sens comme les peuples ont leur histoire,—avec l'espièglerie craintive d'un jeune chat; mais l'histoire de ma petite blonde avait à peine un chapitre; c'était le début original du plus curieux roman qui serait à faire, si les modernes Athéniens ne singeaient pas l'austère morale des Spartiates.

O Babette, charmant professeur! comment pourrais-je assez te remercier de m'avoir appris à lire dans la grande grammaire de l'humanité que les femmes qui sont fidèles au masculin ne le sont pas toujours au féminin?—Depuis cette grave leçon, la pauvre baronne est devenue fière comme une déesse. Lorsqu'après une absence prolongée, je la trouve seule sur sa chaise longue, elle prend une allure de reine amoureuse et, d'un ton préfectoral, mitigé par la tristesse railleuse du sourire, elle soupire lentement avec des regrets accentués: «Nous sommes bien triste, mon doux ami; on vous désire, on vous appelle; c'est mal de nous négliger ainsi pour courir après de nouveaux caprices; et cependant, libertin, qu'on se défend d'aimer alors qu'on n'en peut mais, n'avez-vous pas ici ce qu'il vous faut: de l'amour, des caresses et..... même davantage.»

Presque toujours dans l'antichambre, avec ses grands yeux doux, Babette par son silence m'en disait tout autant.

II

Bien charmants ces quelques vers d'un poète du XVIe siècle; c'est l'excuse du Don-Juanisme et la variante du Pâté d'Anguilles:

Les plus délicieux ragoûts

Dont une fois nostre appétit s'éguise,

Si l'adresse ne les déguise,

Nous donnent souvent des dégoûts;

Le changement réveille, pique, anime,

Mêmes chardons dégoûtent le baudet,

Ce qu'un latin par ces trois mots exprime:

Natura diverso gaudet.

Chaque femme n'apporte-t-elle pas l'homme, qui sait et peut en jouir, son contingent de plaisir?—Il n'y a que l'amateur de femmes qui soit logique et indépendant; l'amoureux demeure esclave et sans pratique; il ne sait pas, en donnant à sa maîtresse la crainte de le perdre à d'autres, lui inoculer le désir de le conserver.—L'amour ne vit que d'inquiétudes, de soupçons, d'espérance; il faut y être de sang-froid pour laisser tomber traîtreusement ces sentiments dans un coeur qui vous aime. Un amant fidèle ne sera jamais un passionniste. Pétrarque, en affichant une passion sans espoir pour la belle Laure de Noves, se consolait charnellement dans les bras d'une boulangère à laquelle il laissa mieux que des sonnets, des odes ou des canzones; et Goethe, aussi pervers que Valmont, écrivit ses pages les plus sentimentales sur le dos complaisant d'une maîtresse passagère.—On peut faire du sentiment à la condition de n'en point trop sentir, ou bien encore paraître mourant et platonique à la table de l'amour, en ayant le bon sens de frétailler de ci, de là au banquet des mamoseux plaisirs.

Tous ces pauvres diables qui guitarisent sous des balcons déserts, et qui semblent affamés comme de jeunes lévrons, n'entendent rien à la séduction—à Cythère, on ne prête qu'aux riches; on fait peu l'aumône aux pauvres, on ne traite que les repus;—le grand art, c'est de ne rien demander, mais de se laisser tout faire. Les vrais libertins sont passifs, ils ont le dandysme de leur indifférence; l'imagination est leur propre pourvoyeuse; ils fanfreluchent leurs sensations, et sont recueillis comme des gourmets en dégustant les plaisirs qu'ils éprouvent. Les femmes ne sont jamais les esclaves que de tels hommes; devant eux, elles sentent la puissante rivalité des plaisirs passés ou des joies futures, elles concourent pour prendre place dans un souvenir, et elles déploient toutes les complaisances, toutes les ruses, toutes les habilités qu'elles peuvent inventer, semblables à un Vatel qui s'ingénierait à découvrir des sauces merveilleuses propres flatter le palais blasé d'un royal convive.

Montaigne disait: que sais-je? et Rabelais: peut-être!—Le petit maître amateur et consommateur de femmes est aussi raffiné, il pense comme ces grands maîtres, mais sa devise est plus décourageante; il la laisse tomber avec un souverain mépris, c'est le gant de l'indifférence et de l'impassibilité jeté aux grandes passions ou aux fantaisies vulgaires; cette devise, éperon d'acier de la galanterie suprême, c'est: à quoi bon! ou bien encore: que m'importe!

Toutes les femmes le ramassent ce gant; il provoque à la lutte: que m'importe, c'est une injure à leur beauté: à quoi bon, c'est un défi à leur savoir faire.—Achille n'était vulnérable qu'au talon; les fières amazones veulent connaître le défaut de la cuirasse de ces superbes indolents; elles se croient habiles à l'escrime d'amour; leur vanité est en jeu: que ne feront-elles pas? Elles videront le carquois de Cupidon jusqu' la dernière flèche, mais si elles ont pour partenaire un beau joueur, un homme volontaire et hautain, elles se rendront corps et âme à la discrétion du vainqueur, qui, non moins généreux qu'Alexandre l'égard de Darius, les traînera un jour son char, sans prétendre les esclaver par des chaînes éternelles.

C'est faire trop d'honneur à la nature humaine, disait Saint-Evremont, que de lui donner de l'uniformité.—Ne peut-on pas ajouter: c'est faire trop grande injure aux femmes et à l'amour que de leur accorder de la constance.—Dans un évangile fantaisiste, d'après un galant écrivain, Dieu a dit aux hommes: «Les coteaux sont couverts de vignes, les femmes sont pleines de roses, les oiseaux chantent dans les bois: écoutez, moissonnez, vendangez.» Aux femmes, Dieu a dit: «Laissez cueillir les roses, elles refleuriront sans cesse,» et les femmes ont toujours suivi la parole de Dieu.

L'amoureux fait fleurir les roses, le libertin les effeuille, les distille et s'en parfume à bon escient; celui-là, au printemps de la vie, se laisse asphyxier follement par elles; celui-ci, plus pratique, les conserve et en évoque les exquises senteurs, avant même que la bise soit venue ou que les frimas aient passé sur sa tête d'archiviste des grâces et de mémorialiste de la beauté.

III

Tache sombre, jour néfaste à marquer sur mon coquet calendrier de Cypris.

Je la rencontrai après un étincelant dîner d'amis, elle marchait crânement, comme seules savent marcher les parisiennes, avec une allure gracieuse et caressante; ses souliers mignons me parurent enfermer le divin pied d'une Fanchette, tandis que ses talons Louis XV, cerclés d'or, battaient avec un son mat l'asphalte du trottoir.

Peut-être avais-je le cerveau quelque peu coiffé de Champagne, peut-être aussi la plénitude heureuse de ma digestion me portait-elle dans l'oeil le monocle de l'indulgence; je ne sais trop, mais je me sentais en veine de gaillardise, l'habit faisait valoir la poupée et, nouveau Faust, je cueillis cette Marguerite de carrefour au sortir du cabaret.—Je pris cette fille comme on s'asseoit au café, sinon pour siroter un grog, du moins pour voir défiler les badauds. Sur la contrefaçon de la carte du tendre, le pays galant représente des promenades extérieures où défilent les spécimens des vices les plus divers, pour peu que l'on sache les faire sortir de l'étrange tanière des souvenirs où ils sont blottis.

En entrant dans sa chambre, j'éprouvai le même écoeurement que si je me fusse sali salaudement. La pièce, assez vaste, était tendue d'un vilain papier à fond rouge, semé d'énormes fleurs grises; une tapisserie de vieil hôtel de province. L'armoire à glace à trois corps, en palissandre ciré, se dressait contre la paroi qui faisait face la cheminée de marbre gris, et d'antiques fauteuils en velours nacarat traînaient sur le tapis ponceau râpé, semblable au drap blanchi d'un billard. Au fond, dans l'alcôve, le lit—élevé comme un autel à Vénus Pandemos—un lit étagé par trois matelas et recouvert d'un surtout en fausse guipure, au travers de laquelle apparaissait le blanc douteux des draps mous, chiffonnés, frippés, torchons encore chauds d'une sale cuisine de gargote d'amour.—Tout cela à l'entresol, en pleine rue Lafitte.

Je restais silencieux, pris de honte; le dégoût me serrait à la gorge.

La fille ôta ses gants, retira son chapeau, ouvrit son corsage avec des lenteurs accablées et des nonchalances d'abrutissement. Son corset qui tomba, oppressait sa taille, et marbrait de filets rouges le jaune bilieux de sa peau; ses bas de soie bleue étaient tirés sur des maigreurs déplorables, et le petit pied de Fanchette était déformé et meurtri. Dans cette mise à nu d'un corps sans ressorts voluptueux, il suintait comme d'un mur d'égout une humidité de vice malsain et des larmes visqueuses de débauche.

Elle voulut me passer autour du cou ses bras arrondis, mais je reculai comme au contact froid d'un serpent.—Depuis quelques instants elle me contait l'emploi de ses journées, l'amabilité généreuse des hommes de bourse, avec le cynisme du débraillé et l'argot spécial des virtuoses de la galanterie.—Je la questionnais tristement, sans avoir le courage de jouer les Desgenais vis-à-vis de cette cabotine de l'amour aussi repoussante qu'un ulcère qui se découvre alors qu'on voudrait le cacher. Lorsqu'elle essaya d'oeillader plus tendrement et qu'elle tenta de m'exciter avec la banalité du sourire aux caprioles priapesques, je fis un mouvement vers la porte; l'image gracieuse et folâtre de mes tant gentes maîtresses, tous ces babouins frais et délicats me revinrent en mémoire.—Pousser plus avant cette aventure à bon marché, c'eut été non-seulement me souiller, mais bien mieux faire affront à mes principes et tirer ma poudre aux chauves-souris des sentines.

Que pouvait m'offrir cette gamelle, moi le repus, qui, dans les plus fins soupers n'arrive qu'au dessert? Qu'aurai-je pu trouver d'inédit dans cette prostitution? Les courtisanes ont trop connu d'amants pour avoir appris les délicatesses du libertinage; ce sont les cuisinières des restaurants à bas-prix qui triturent salement un mauvais ordinaire. Elles sont prudes et bégueules pour tout ce qui sort du convenu afin de rentrer dans les convenances personnelles; les grandes routes n'offrent pas d'ombrages, on ne s'égare que dans les sentiers isolés, l'amour est un art en dehors du vulgaire, chacun croit le comprendre, très peu le pratiquent.—Les vrais buveurs soignent eux-mêmes leurs vins, et les cavaliers sérieux dressent leurs cavales; ainsi font les rois de Cythère: ils aiment apprendre à lire à leurs sultanes dans le rarissime manuel des voluptés complexes.

Je me donnai donc la joie de payer le repos d'une nuit à cette infortunée servante de Vénus, sans prendre le temps de récolter les accolades de sa gratitude. En refermant la porte je l'entendis pleurer—le vice a quelquefois fait ses humanités;—ô chimistes-philosophes, qu'y avait-il dans ces larmes de pauvresse?

IV

Dans le Drawing room de Miss Georgina, j'ai relu par deux fois, avec la plus grande attention, cette singulière annonce du New-York times.

Une dame, ayant divorcé deux fois, et ayant constaté par expérience combien ces sortes de séparations sont cruelles, désirerait convoler une troisième fois. Son nouveau mari pourrait lui en faire endurer beaucoup, et être certain qu'elle ne se séparerait pas de lui.

Ecrire aux initiales J. C. W., 31, Wall street, New-York. Il sera répondu par un envoi immédiat de photographie.

La dame qui fait l'objet de cette annonce est grande, forte, et soulève volontiers de lourds fardeaux à bras tendu. Dents éclatantes de blancheur. Complexion tendre.

On demande un gentleman de quelque fortune, élégant, distingué, petit et blond; on le préférerait dans le commerce des huiles minérales.

Ecrire par lettre affranchies.

Miss Georgina, accoudée derrière le fauteuil, pendant cette lecture faite à haute voix, riait de ce joli rire guttural spécial aux anglaises, et dont la fraîcheur et la vibration argentine rappellent le son des clochettes dans l'air pur du matin.

Cela n'est point si ridicule, hasardai-je, en conservant un sérieux très britannique, je vois même toute la poétique future des convenances matrimoniales, dans cette hardie déclaration de la dame New-Yorkaise...., et je répétais en scandant les mots, comme pour bercer un rêve d'avenir: «Dents éclatantes de blancheur, complexion tendre..... On le préférerait dans le commerce des huiles minérales!»

What a Pity! soupira Miss Georgina qui ne riait plus,—mais toujours pensif sur le fauteuil et pour énerver cette naïve nature blonde et rose, je lisais de nouveau avec une affectation réelle: un gentleman de quelque fortune, petit et blond! Hélas! Miss, je ne suis ni blond, ni petit; elle est grande, forte et soulève volontiers de lourds fardeaux;... volontiers! C'est l'idéal, et mon Byronisme en tressaille!

Tout le ridicule de ce trivial soliloque dont une française eût haussé les épaules en souriant, produisit un singulier effet sur la sentimentalité positive de Miss Georgina. Elle fit quelques pas dans le salon, réunit deux sièges dos à dos parallèlement; dans un joli mouvement fiévreux, elle releva sa longue chevelure d'or, haussa ses manches, et avec la lenteur d'un gymnaste consommé ou l'adresse puissante d'un clown, je la vis s'élever perpendiculairement, à la seule force des poignets, sur le dossier des chaises, et y exécuter des rétablissements prodigieux, tantôt sur un bras, tantôt sur l'autre, me montrant, dans la complaisance de son rire heureux, ses petites dents blanches et serrées.

Puis, après ce viril enfantillage: «My Darling, dit-elle toute frissonnante et l'oeil scintillant de fierté en venant m'embrasser sur le front, votre grande et forte américaine en ferait-elle tout autant?»... C'est peine si, dans mon saisissement, je puis lui répondre: «I don't think so, my sweet heart.»

Comme je préférais cette démonstration gymnastique à la sentimentalité, aux crises nerveuses, à la tristesse pitoyable de tant d'autres maîtresses!

V

Quel adorable petit conte je découvre dans la Bibliothèque des petits maîtres! c'est une simple nécrologie, chef-d'oeuvre du genre affadi. Je transcris cette littérature au pastel:

«Monsieur l'Abbé de Pouponville était poupon dans tout, il naquit pouponnement dans une coulisse, d'une pouponne de l'Opéra et du célèbre chevalier de Muscoloris, Seigneur de Pomador, Ambrésée et autres lieux. Il était pétri de grâces. Il naquit ce qu'il devait être. A peine avait-il deux mois, qu'on remarquait déjà dans ses gestes enfantins un bon goût exquis; il tettait si gentiment, si mignonnement, que c'était un ravissement pour sa nourrice: toutes les femmes qui le voyaient tetter lui auraient volontiers donné leur sein à sucer, suçotter, caresser; s'il pleurait, c'était avec une grâce infinie; s'il criait, c'était avec une douceur même, une espèce de mélodie cadencée dont le charme délicieux passait jusqu'au coeur. Alors un déluge de pralines et de bonbons de toutes sortes l'inondaient de toutes parts. Il était choyé, caressé, dorlotté, baisé, léché, presqu'étouffé. Dès l'âge de dix ans, ces qualités précieuses commencèrent à se développer.—Quelle vivacité! que d'esprit! que d'agréments! quelle bouche pour sourire et mignarder! quels yeux pour languir et brûler! Sa mère résolut dès lors d'en faire un présent à l'Opéra ou de le jetter dans l'Eglise. Il fit ses études avec une rapidité incroyable. La lecture d'Angola, de Bibi, des Bijoux indiscrets, du Sopha, des Matinées de Cythère et autres livres orthodoxes, lui apprirent autant de Théologie qu'il en faut pour triompher des coeurs dans les ruelles. Aussi fut-il bientôt en possession de subjuguer toutes les femmes. On ne saurait croire combien un petit collet donne d'accès auprès du sexe.—Avec un rabat de la première faiseuse, un teint miraculeux, des yeux de la plus vive expression et jouant à merveille l'attendrissement, l'air et le ton de l'extrême bonne compagnie, une voix perlée, flûtée, des lèvres d'un incarnat et d'une fraîcheur à faire envie, un assassin placé dans les règles les plus étroites de la mode; quelle vertu ou plutôt quelle fausse pruderie aurait pu se soutenir et résister à des armes pareilles? Enfin, lorsqu'échappé d'un tête-à-tête galant, il montait dans la chaire de vérité, il avait l'air d'un chérubin adonisé.—Un texte, pris des endroits les plus voluptueux des cantiques, annonçait un exorde délicieux suivi d'un discours en deux petites parties aussi lestes que divinement bien tournées. Il était couru de toutes les femmes du bon ton. La morale qu'il leur débitait était celle des poètes et des romanciers, déguisée sous une nuance légère de spiritualité.

Il peignait tout en mignature, jusqu' l'enfer et au péché. Il nous reste encore quelques sermons de cet apôtre à blonde chevelure; ce sont la vie et la conversion de Madeleine avec ce texte: osculetur me osculo oris sui, qu'il me donne un baiser de sa bouche;—la Samaritaine: introducet me in cubiculum suum, il me fera entrer dans sa chambre;—la femme adultère: amore lingueo, je languis d'amour.—Ces trois sermons sont des petits chefs-d'oeuvre de galanterie exquise. Toutes ses phrases respirent le souffle léger de la volupté; aussi toutes les petites maîtresses s'écriaient au sortir du sermon: ce Pouponville est un prédicateur divin! un organe insinuant, des gestes à ravir! un air mouton, un sourire supérieurement fin, un persiflage décent tel qu'il convient aux gens du beau monde! des descriptions d'un gracieux, d'un exquis à faire pâmer! s'il prêchait plus souvent, il ferait déserter tous les spectacles. Non, je n'ai jamais eu tant de plaisir à l'Opéra qu'aux sermons de cet aimable Pouponville.

C'est de lui que nos jeunes abbés ont hérité des belles manières qui les distinguent; la coutume de se faire coëffer double et triple rang de boucles; de se parfumer pour remplir l'auditoire de leur bonne odeur; de prendre un morceau de sucre candi ou de pâte de guimauve au bout de chaque période un peu longue, afin de conforter leur poitrine fatiguée, d'avoir un mouchoir ambré qu'on laisse tomber au moins deux fois par séance pour voir l'empressement des femmes à le ramasser, de promener amoureusement ses regards sur une assemblée brillante de beautés à demi voilées, pour se concilier leur attention.

En un mot, c'était un phénomène digne d'être proposé pour modèle aux élégants de tout genre et aux amateurs des beaux airs et des manières gentilles; aussi avait-il fait une étude sérieuse de ce qu'on appelle bon ton, fatuité, élégance, papillonnage. On voit, par quelques feuilles manuscrites qu'il composait à sa toilette, combien profondément il avait réfléchi sur ces grands objets.

Cependant la prédication lui fut très fatale. Un horrible vent-coulis, venu d'une porte inexactement fermée, lui ôta tout-à coup la voix et la respiration. Un pli qu'il aperçut à son rabat lui donna de nouvelles vapeurs qui le firent malade à périr. Il s'évanouit: pour le faire revenir, on eut l'incongruité de lui présenter de l'eau de la Reine qui ne venait pas de chez la Petite Marchande, la seule qui put en avoir de bonne. Ce troisième coup le bouleversa. Enfin, pour comble de malheur, un malotru de médecin, habillé comme aurait pu l'être Hippocrate ou Gallien, en habit noir et sans dentelles, vint lui tâter le pouls. Il ne put digérer ce trait de la dernière maussaderie; le coeur lui souleva: et notre damoiseau rendit son âme mignonne en demandant si l'on avait apporté ses souliers brodés, sa ceinture à glands d'or et la nouvelle façon de mouches, qu'il avait fait demander chez du Lack. On l'ouvrit, on ne lui trouva ni cervelle ni cervelet; une légère quantité d'une substance neigeuse et fondante au moindre trait lui en tenait lieu. Toutes les fibres et fibrilles du cerveau étaient d'une ténuité, d'une finesse, d'une exilité bien au-dessus de celle d'un fil d'araignée. Son coeur, un peu au-dessous de la grandeur ordinaire, avait les deux branches de l'aorte extrêmement étroites: les anatomistes attribuèrent cette contraction la facilité prodigieuse qu'avait notre Adonis à vaporer, s'évanouir, défaillir, périr presqu'à chaque moment. Son sang ressemblait à l'eau rose, et sa chair était tendre et délicate comme la substance des Zéphirs.

Il fut regretté des femmes; les petits maîtres perdirent avec une joie maligne un rival aussi formidable. Un adepte de ses élèves lui fit ériger par reconnaissance un mausolée élégant. C'était une table de toilette richement garnie et très élégamment décorée de bougeoirs, de miroirs, de boîtes, de bijoux, de pâtes, de parfums, de rouge, de blanc, d'éponges, d'eaux de senteurs, etc. On y mit cette épitaphe:

«Ici repose mollement,

Dessous cette tombe mignonne,

L'arbitre du raffinement;

Dont l'air, le coeur, le nom et la personne

Respiraient tous un doux pouponnement.

Il avait l'âme si pouponne

Qu'il pouponna des romans, des chansons,

Et même aussi de fort jolis sermons.»

Ainsi finit cette délicieuse oraison funèbre de Ange Rose-Farfadet, abbé de Pouponville, le mignon des grâces, la perle des petits-maîtres, l'élixir de la galanterie, la coqueluche des femmes et la quintessence de la gentillesse. Je devais exhumer, pour les relire de temps à autre, ces quelques pages malicieuses qui dégagent un parfum capricieux comme une boîte de pastilles à l'ambre.—Que de Pouponville rencontre-t-on aujourd'hui qui ne vont pas à mi-corps du cher petit abbé que nous venons de mettre en lumière.—C'est cet émule des Cléon et des Dorival qui laissa après sa mort ces quelques notes inimitables:

Aujourd'hui j'ai lorgné et relorgné 304 femmes au spectacle; le reste n'en valait pas la peine; encore je n'en ai remarqué aucune qui méritât qu'on fît une démarche. On est malheureux d'avoir le goût si superfin!

Il y avait longtemps que les hommes faisaient les avances. J'ai mis les femmes sur le pied de jouer ce rôle à leur tour. C'est à mes confrères de les y maintenir.—Je réponds de moi.

Ne voir et n'avoir une femme qu'une fois, une seule, quelque divine et miraculeuse qu'elle soit, c'est une maxime dont je me trouve bien. Je les laisse toutes sur la bonne bouche et toutes sont folles de moi à en mourir,—mais plus jamais je ne leur accorde la moindre faveur.

Le médecin céleste que Pamoisor! Il a guéri ma levrette grise et mon perroquet Amazone. Je veux lui donner un bijoux précieux. C'est le portrait de ma dernière maîtresse d'hier.—Qu'en ferais-je aujourd'hui?

VI

Pendant tout le temps que dura le dîner, ma trop charmante amie, Mme ***, fut effrontée comme un petit page et libertine comme la fameuse marquise de Merteuil.

Nous étions six au plus, tous littérateurs, sans compter le mari: un hors-d'oeuvre, maigre comme une sardine, pointu comme un radis, dur comme une rondelle de saucisson d'Arles.

Elle m'avait placé à sa gauche à table; Ménélas faisait vis-à-vis.

Mon Hélène était prise à ravir dans un merveilleux fourreau de satin noir, décolleté à souhait pour le plaisir des yeux; j'entendais la soie craquer sous les frissons nerveux que lui faisait éprouver le langage éloquent de ma bottine, et je me mordais les lèvres pour ne pas pousser des petits éclats joyeux, lorsque sa main mutine folâtrait en s'attardant sur un point chatouilleux de mon genou.—Au dehors la pluie tombait; l'atmosphère de la salle, tiédie par la lumière des candélabres, était imprégnée du fumet des truffes, du bouquet des vins et de l'arôme capiteux des caissons de foie gras.—J'éprouvais un affaissement, une mollesse, un besoin d'abandon, une certaine chaleur de digestion contrariée qui évoquaient le boudoir et le confort des divans profonds; j'aurais voulu pouvoir dégrafer, délacer, déchirer des étoffes ou mordre des batistes: des perles humides et chaudes scintillaient sur les pores de mes mains; les convenances m'empalaient sur mon siège.

Elle, la perfide, avec le don d'ubiquité qui semble donné aux femmes du monde et également au monde des femmes en général. Elle, souriante pour tous, aimable pour chacun, polissonne à mon égard, distribuait ses grâces et me réservait sa grâce; elle, maîtresse de maison et maîtresse en mon coeur, avait l'oeil à tout et n'avait un regard que pour moi.—O créatures complexes qui savez et pouvez vous isoler, vous donner à un seul et vous gaspiller à l'humanité tout entière dans le même instant! O filles de Vénus, fées capricieuses et insaisissables, alors que vous vous êtes implantées par amour dans l'âme de votre amant, votre beauté vous prostitue aux désirs, aux rêves licencieux, aux fantaisies paillardes, aux embrassements convulsifs, dans l'imagination des mâles hardis qui vous contemplent.

Est-il une femme qui soit restée vierge du désir d'autrui!—Peu importe, après tout, si le regard altéré et absorbant de l'ivrogne qui me boit des yeux, me fait trouver meilleur le vin que je porte à mes lèvres; je me mets d'accord avec la trivialité du vieux proverbe: lorsque mon verre est plein je le vide, lorsqu'il est vide je le plains.

Elle avait une rose écarlate plantée glorieusement dans l'échancrure de son corsage, entre la double colline tant chantée par tant de poètes maupiteux et malingres. A un moment, lorsqu'elle se pencha pour porter un toast, elle calcula si gentiment son mouvement, que brusquement mes lèvres cheminèrent dans la vallée du Pinde et je respirai moins la fleur que le parfum singulier de sa peau qui me fit passer dans la tête comme un vertige de rut.

Le mari, aimable et bonasse, dans un langage pompeux critiquait Jean-Jacques et La Nouvelle Héloïse sur ce thème: «Aidé de la sagesse, on se sauve de l'amour dans les bras de la raison;» et moi, je répétais doucement ce début de la lettre XIV à Julie: «Qu'as-tu fait, ah! qu'as-tu fait, ma Julie? Tu voulais me récompenser et tu m'as perdu. Je suis ivre ou plutôt insensé. Mes sens sont altérés, toutes mes facultés sont troublées par ce baiser mortel. Tu voulais soulager mes maux? cruelle, tu les aigris. C'est du poison que j'ai cueilli sur ta gorge; il fermente, il embrase mon sang, il me tue.»...—Rousseau, concluait Ménélas, a toujours préféré les paradoxes aux préjugés, et puis, reconnaissait-il seulement ses enfants?—Les moeurs, Messieurs, comme le disait Restif de la Bretonne, peuvent être comparées à un collier de perles: ôtez le noeud, tout défile.

Pardieu! je crois bien.—Sous la table, les doigts fluets de ma spirituelle voisine s'égaraient de plus en plus dans des caresses cupidiques.

Comme nous nous rendions au fumoir, précédés de l'Anti-Rousseau, étant le plus jeune, je restai le dernier; elle était près de la porte, et lorsque je passai, je reçus le péage.—Avec une étrange bravoure devant un danger possible, elle m'entoura par derrière le col de ses bras nerveux et me planta crânement un baiser sur la nuque, près de l'oreille, en me confirmant à voix basse le rendez-vous du lendemain. Je me cabrais sous l'éperon des désirs qu'elle faisait naître et que je ne pouvais anéantir dans sa possession.

Pendant qu'elle allumait mes sens, le mari m'offrait un cigare, à l'aide duquel j'endormis mes révoltes aussi doucement que l'on berce un enfant criard au berceau.

La conversation s'anima dans cette intimité d'homme à hommes. Le grand et terrible critique Z..., appuyé au chambranle de la cheminée, superbe comme Byron, massacrait de pauvres diables d'écrivains en les criblant d'épigrammes cruelles. Ses bons mots verveux pétaradaient comme une gerbe de fusées dans un jeu pyrique; il mitraillait les Philistins des lettres sans pitié, avec une furia de mousquetaire triomphant et sûr de ses coups.

—Mordieu, mon cher, quel superbe franc-archer vous êtes, lui disais-je, surpris de la justesse de ses traits piquants et aciérés.

—Que voulez-vous, me répondit-il en se campant le buste en avant, j'ai tellement reçu de flèches dans ma vie que je suis devenu carquois; je retourne les traits qui m'ont été décochés si souvent mal à propos, et je tâche, moi, de ne pas manquer ceux que je vise.—Au reste, poursuivit-il, chacun suit son étoile, et je crois aux signes du Zodiaque: je suis né sous le Sagitaire,—et vous?

—Septembre m'a vu naître, ainsi que dirait un romancier du premier Empire, mais j'ignore les fameux signes du calendrier,—sauf ceux du Calendrier de Vénus.

—Septembre!—c'est la Balance, mon ami; pour tout le monde ce serait la justice, mais pour vous, c'est mieux encore, et vous ne pouvez en nier l'influence: c'est l'art parfait de balancer les femmes sur les légers plateaux de l'inconstance. Demandez plutôt à notre hôte.

—Peut-être bien, dit Ménélas.—Ainsi, je suis né en décembre, le jour de la Saint Jean; quel est mon signe?

—Décembre!—le Capricorne, mon cher, et je vous en félicite, répondit avec une superbe ironie le grand critique,—vous, un homme paisible, qui s'en serait douté?—Mais, chut! voici votre femme.

Le pauvre homme avait le sourire le plus gaillard du monde; l'amour n'est pas le seul à porter un bandeau, les maris ont souvent une visière de cuir comme l'aveugle du Pont-des-Arts, mais ils ne s'aperçoivent pas toujours qu'ils se mettent à deux pour jouer sur la même clarinette, l'un y fait les canards, l'autre y roucoule des mélodies.

VII

Rien n'approche de l'ennui que donne une passion qui dure trop, dit Saint-Evremont, avec un jugement sage et profond. Il y avait plus d'un mois que je mitonnais les mêmes plaisirs avec miss Mary; c'était esquisser un bail d'amour, et je devais donner congé à demi-terme si je ne voulais pas me manquer à moi-même, ce qui eut été la plus grave des impolitesses.—L'adage prétend qu'une maîtresse de perdue, dix de trouvées, mais la logique affirme qu'une maîtresse de gardée, dix de perdues, et Mary ne valait assurément pas la peine que je perdisse les faveurs des plus jolies petites reines de la création. Un Vauvenargues quelconque a écrit quelque part: «Nous méprisons beaucoup de choses pour ne pas nous mépriser nous-même.» C'est absolument ma pensée. N'aimer qu'une femme, c'est se mépriser; en aimer plusieurs, c'est en mépriser beaucoup mais se redresser dans sa propre estime, d'où je conclus q'une petite femme aimée était un lourd fardeau, et qu'il était urgent pour moi de changer à la banque de Cythère ma grande passion pour une menue monnaie de petits caprices à gaspiller à pleines mains sur la roulette de la bonne fortune.

Mary était une charmante aventurière voluptueuse et fière, pleine de jeunesse, de gaité et d'insouciance; l'esprit de Sophie dans le corps de Musidora. Ses yeux introuvables cherchaient l'étrange jusque dans la jouissance: je la jugeais dangereuse pour un homme à imagination dépravée. Je résolus donc de rompre gentiment avec elle dans une petite fête intime et je l'engageai par lettre à faire abdication de notre amour devant un spirituel flacon d'Ay.

Elle accepta par ce triste sonnet plus mémorable que parfait dans sa forme et sa correction.

Est-ce une épître funéraire,

Ou le billet doux d'un viveur?

Malgré sa verve cavalière

Ta lettre m'a fait froid au coeur.

Est-ce ainsi qu'il faut qu'on enterre

Ce pauvre amour au ton moqueur

De ton verre heurtant mon verre,

Chez un fameux restaurateur?

Puisque tu le veux, chez Vachette,

Au bruit banal de la fourchette

Et des stupides calembours,

Je serai ta digne compagne

Et nous noirons dans le Champagne,

Ce qui reste de nos amours.

A dix heures du soir après le dernier verre d'un pétillant Cliquot, nous chantions le De profundis sur le cadavre alcoolisé de notre passion;—à onze heures j'attendais à la sortie d'un petit théâtre de genre, une blonde enfant, cabotine d'opérette, qui remplissait mieux son maillot que ses devoirs.—L'hygiène du coeur consiste à y établir des courants d'air amoureux, sans y laisser stationner les miasmes d'une maladie de langueur. On peut permettre à une femme de se jeter par la fenêtre pour ouvrir la porte à une autre aussitôt, sans que les regrets, ces huissiers minutieux, aient le temps d'inventorier les doux souvenirs des temps qui ne sont plus.

Entre Mary et la jeune prima donna, le contraste était grand, mais aucune n'avait le désavantage; tout se compensait: à la belle Impéria succédait la mignonne Régina; c'était la chatte qui se blottissait dans l'antre de la lionne et pour achever cette comparaison naturaliste, je pensais au joli mot si profond de Mlle Arnould: «Une souris qui n'a qu'un trou est bientôt prise.»

J'ai reçu une longue lettre de Mary, encore dans les bras de Nanine, ma petite commère de revue; je me suis donné le plaisir de la lire doucement, en jouant avec les longues torsades de cheveux de ma nouvelle maîtresse:—«quand je t'ai quitté hier, mon ami, disait la lettre, quand brusquement séparée de toi, j'ai été rappelée à la réalité de notre situation, j'ai senti, je t'assure, un vide profond, quelque chose comme un déchirement intérieur; je suis rentrée chez moi, les yeux secs et le coeur gros; alors, j'ai relu tes lettres, sans y trouver hélas! ce que j'y cherchais. Homme insaisissable, j'ai dû me rappeler les premiers moments de notre liaison, certains éclairs lumineux où tu étais peut-être toi, et comme après tout il est toujours pénible de perdre une illusion, si légère soit-elle, je le confesse, j'ai pleuré.»

Il fait faim, disait Nanine au lit, en étirant ses bras de caillette sur les guipures de l'oreiller.

J'embrassai vivement son petit visage chiffonné par le sommeil et l'amour et continuai ma lecture:

—«N. I. ni, c'est fini, mon pauvre cher; nous allons donc être amis, rien qu'amis, ce sera original du moins, si c'est peu vraisemblable; j'ai la mort dans l'âme, mais pour te plaire encore, je prends mon papier couleur de printemps, ce papier cuisse de nymphe émue que tu aimais tant aux quelques jours fugitifs de nos fugitives amours. Nous allons sortir du prévu, du convenu, de l'ordinaire; nous serons amis, rien qu'amis; pour un mangeur de coeurs comme toi, pour un franc-buveur d'inoubliables voluptés, pour un sceptique qui se retire alors qu'il parait se donner, le changement sera peu sensible. Combien de pauvres amantes n'as tu pas mises aux invalides de ton amitié?—pour moi je me rends, mais ne désarme pas; quelque beau jour un caprice nous réunira, nous jaserons comme de vieux camarades, et puis, tout à coup, ma foi, sans nul songement, comme tu as vingt six ans et que j'ai, dis-tu, du sang de succube dans les veines, nous oublierons l'amitié, la morale, les convenances, notre pacte, l'heure qu'il est, le temps qu'il fait et un formidable coup de canif sera donné—Oh! ne dis pas non—à ce curieux et féroce contrat amical que tu as rédigé toi-même.»

—Fi! Monsieur l'impoli, continuait Nanine; vous lirez votre lettre plus tard; Dis moi Mimi: quelle heure est-il? Il ne faut pas que je manque ma répétition, le régisseur est un vilain gros singe; je serais à l'amende, mon bon chéri.

La lettre de miss Mary se terminait ainsi:—«Ne crains pas cependant que je veuille renouer des liens amoureux; nous éprouverons l'un et l'autre plus de plaisir à nous voir, parce que tu ne seras pas mon amant, un mot bête et que je ne serai pas ta maîtresse, chose banale. Je rêve néanmoins de m'éveiller encore un matin dans certaine alcôve mystérieuse tendue de soie noire, parsemée de boutons de roses, où j'ai cru follement avoir été aimée et où je suis certaine d'avoir aimé. Mais je vous quitte:—un mot, un petit mot, mon bon monsieur, pour l'amour de notre amitié.»

—Ma jolie cabotine s'était rendormie et songeait à des couplets de Clairville et des collants mi-partie.—Je n'ai jamais tant aimé la femme à travers les femmes et les maillots roses au travers des bas bleus.

Nanine est une créature tout bêtement exquise; une tête façonnée par une manière de satyre tombé en enfer; elle met très au juste l'orthographe, parle en fillette de douze ans et possède des pattes de mouches à faire revivre tout un ancien vaudeville. Elle joue avec ma chatte, sur les tapis, des heures entières en poussant des cris adorables de gamine en récréation; elle sauterait à la corde si elle pouvait. Elle rit, elle pleure, elle chante toujours aussi gaiement; c'est un rayon de soleil fait femme: quand elle boude, sa petite moue est réjouissante; quand elle aime, c'est un concert produit par les grelots de la folie. Elle a toutes les complaisances, toutes les impudeurs, toutes les délicatesses heureuses; jamais gauche, toujours coquette, c'est une petite maîtresse d'étagère; elle papillonne dans mon intérieur sans faire ombre à ma vie, sans arrêter le vol de mes pensées, on lui jette des images sur lesquelles sa vue se pâme; elle lit Pigaut-Lebrun ou Paul de Kock en faisant vibrer sa joie; et parcourt seulement Musset, car sa naïveté charmante se refuse à interpréter Les Nuits, Rolla ou le Secret de Javotte, peut-être sourit-elle à Mimi Pinson, mais il y a encore trop peu de distance de la coupe à ses lèvres.—Elle babouine plutôt qu'elle ne parle.

Si je la mène à la campagne, Nanine embellit la nature; elle arrive comme une aurore de printemps, le matin, joyeuse et sautillante, heureuse de courir dans l'herbe et de fripper ses jupes et ses volants dans le brouhaha des gares.—Dans les champs, une poule est une révélation, un petit poussin un joujou japonais; elle va, vient, lutine les chiens, grimpe aux arbres, fait jouer l'aviron des canots ou cueille, baignée de lumière et de grâces, des coquelicots et des bluets qui font valoir sa fraîcheur délicate de fille d'amour.

Nanine a dix-huit ans et joue avec son coeur comme avec un hochet. Connaît-elle le prix des baisers qu'elle me donne à toute heure, à tout instant, à chaque seconde, quand ses fins cheveux Van Dyck au vent, étourdie comme un hanneton, le regard espiègle, le nez coquin, le menton marqué d'une fossette polissonne, elle applique ses lèvres fraîches sur mes lèvres avec l'enfantillage d'une passion qui s'ignore?

Je puis tromper Nanine, sans qu'elle en prenne ombrage. Au reste lorsque la cage est peuplée d'oiseaux qui gazouillent, les chats rentrent leurs griffes et écoutent. Don-Juan n'aurait que faire de briser ce petit coeur d'agnelet. Il n'y a que les rustres qui dénichent les nids; les vrais chasseurs ne tuent point les rossignols.

Revu la triste Mary, ce soir, chez moi, un mois après notre rupture.—Tout d'abord un grand froid, puis une conversation amicale à la turque sur des coussins jetés à terre.—Retour sur le passé.—Nous égrenons sur le tapis tous les souvenirs d'autrefois; elle, avec une amertume visible, moi, avec une froideur marquée.—Il me déplait d'exhumer des sensations mortes; elles ne revivent jamais avec la même expression. Dans le coeur d'un jeune homme, ces sortes de cadavres sont toujours trop légèrement enfouis; alors qu'on peut encore agrandir son cimetière d'amour, il faut laisser au temps le soin d'achever son oeuvre. La vieillesse impuissante retourne ce champ de repos; le présent est chargé de meubler l'avenir, ce n'est que lorsque le feu est éteint qu'on peut remuer des cendres.

Mary fit des prodiges de diplomatie passionnée; elle essaya, mais en vain, de faire sonner toutes les cordes de la lyre, mais je n'étais guère en humeur de chanter et ma lyre ne rendait que des sons de vieille guitare mal accordée.

A minuit, elle regarda la pendule et fit mine de partir. Je la laissais faire sans quitter ma posture alanguie ni proférer une parole. Alors, s'élançant sur moi, elle m'enlaça, m'embrassa, me caressa, me réchauffa avec une brutalité de tigresse ardente et affamée...—l'amitié jurée fit un plongeon. Devant les glaces de mon mutisme, cette femme succube s'était redressée, brûlante comme un brasier; le coup de canif était porté au contrat, mais mon moi pensant n'avait pas eu part aux ébats. J'étais furieux de cette victoire remportée sur mes sens contre mon gré, et ma passivité non voulue m'attristait. Ne vaut-il pas mieux aimer sans retour, que d'être aimé avec cette furia, quand le dédain du coeur le plus grand répond à un sentiment si violent?

Elle, cependant, était glorieuse, et, comme je l'accompagnais à la porte, pour ne pas prolonger cette situation trop ou trop peu tendue, elle me lança avec un sourire diabolique ce mot d'adieu à la Socrate: «Amour, tu es tout: Amitié tu n'es qu'un vain mot

VIII

—Veuillez croire, mon cher, que cela existe beaucoup plus que vous ne le supposez, c'est une femme d'expérience qui vous parle, et tenez: voici l'épître que j'ai reçue, lisez; elle est signée en toutes lettres par une princesse russe, mais peu importe, vous serez discret si bon vous semble.

Et je lus la plus étrange déclaration d'amour, écrite avec l'outrance passionnée d'une femelle qui voudrait être homme. Je savais que le grand César était appelé le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris, mais je ne concevais pas chez le sexe faible une tendance aussi manifeste et aussi Césarienne. Mon aventure avec Babette et la Baronne m'avait révélé des points jusqu'alors indécis dans ces curieuses accordailles, mais mon rôle du moins n'y était pas effacé et comme les danseurs antiques, je pouvais apparaître au milieu du festin—ici la virilité était bafouée, méprisée, dénoncée comme une turpitude; le temple de Vesta déployait seul sa svelte architecture; maudit était le mâle qui faisait mine d'y pénétrer; c'était l'élément destructeur des moeurs douces et liantes, c'était le hideux procréateur, le méchant faune égoïste et brutal qui amenait, à la suite d'un faux plaisir, la douleur, les anxiétés, les dégoûts et la perte fatale des formes les plus pures.

—Voilà qui est fort intéressant pour l'étude sociale, dis-je à mon interlocutrice en repliant la lettre; le document est superbe et hautement paraphé; suis-je indiscret en vous demandant quelle réponse fut la vôtre?

—Aucunement, ami; vous pensez bien que je ne répondis pas; mais à quelque temps de là, la signataire m'ayant rencontrée dans un salon, vint à moi, aimable et pleine d'attentions, et, après s'être informée de ma santé, elle manifesta un grand étonnement de mon silence à sa lettre: «Quoi! c'était vous, princesse, fis-je avec la plus souveraine froideur. Ah! pardonnez-moi, en vérité, je croyais qu'une telle déclaration venait de votre mari.»

—Et vous ne la revîtes plus?

—Jamais.

—Votre anecdote, ma belle amie, me remet en esprit, ce joli tableau de genre en trois mots, que j'ai lu, je crois, vous ne sauriez le supposer, dans les Mémoires de monsieur Joseph Prudhomme. Monnier y raconte ainsi une visite à mademoiselle Raucourt qui était, vous le savez, au siècle dernier, la grande prêtresse de la secte Anandryne:—«Mademoiselle Raucourt portait une robe de chambre en molleton, des pantalons à pied également en molleton, et un bonnet de coton incliné sur l'oreille.»

«On venait de servir le déjeuner et elle était assise à table entre une jeune fille fort jolie et un petit garçon.

—Prendras-tu du chocolat ou du café au lait ce matin? demanda mademoiselle Raucourt à sa voisine.

—Du chocolat, mon cher Ami; le café au lait me fait mal.

—Et toi, mon petit, veux-tu encore du beurre?

—Merci, Papa, j'en ai assez.»

Cette photographie de famille est exquise, n'est-il pas vrai? Elle en dit plus qu'elle n'est grande; on peut y voir des choses l'infini, et, pour moi qui ai lu et relu la littérature érotique de tous les temps, depuis le grivois jusqu'à l'horrible en passant par les gradations les plus nuancées, je n'ai pas encore oublié ce simple petit croquis de Joseph Prudhomme, expert en écriture, élève de Brard et Saint-Omer.—Ah! comme je voudrais, madame, vous montrer mon érudition profonde sur ce sujet Lesbien; mais il vous faudrait fermer les portes, m'écouter sans rougir ou bien rougir sans m'écouter; je passerai de la Grèce à Rome, de la Chine à l'Orient, de Paris à la Province, de la Régence à l'Empire avec des textes variés. Si vous étiez la Chevalière d'Eon j'oserais peut-être,... mais...

IX

Je comprends mieux que toute autre le compagnonnage intellectuel, m'écrivait la minaudière madame de C., il y a bientôt huit jours;—«croyez-vous que je veuille jouer près de vous le rôle d'une femme jalouse, d'une maîtresse à scènes?—Le ciel m'en préserve; je ne veux rien savoir; je veux vous voir vivre, vous panser l'âme comme une soeur de charité panse les blessures du corps. Je vous apprendrai à aimer de la bonne façon, sans orages, sans déchirements, sans inquiétudes, sans jalousies, tout doucement, bien tendrement; vous serez pour moi un grand baby devant lequel je serai en adoration comme les mères devant leurs enfants.»

Je me suis cru, en lisant ces mots, vers 1820, à l'époque où l'on jouait encore de la cithare sentimentale devant des littérateurs larmoyeux et des poètes édités par Ladvocat.—Madame de C. fait voile vers la quarantaine, ce Lazaret d'amour des femmes du monde; elle est forte et langoureuse, il ne lui manque que le turban de madame de Staël; elle ne veut rien savoir, mais elle veut tout connaître. C'est un autre temps vers lequel elle recule et entraîne ma vie comme pour mieux se rajeunir. Depuis que je la vois, je me meus dans des intrigues à la Ducray-Duminil, je relis par la réalité, Madame de Valnoir, Coelina ou l'Enfant du Mystère, Jules ou le Toit paternel, et autres épopées romancières en plusieurs volumes.—Elle arrive quelquefois le matin comme un ouragan, dans un grand manteau noir, la tête encachotée dans une longue mantille; elle se pâme et comprime les battements de son coeur, s'affaisse sur un siège et semble dire: «On m'a suivie, je suis perdue

Je reste froid à ses déclarations et y porte juste le même intérêt qu'à la reprise d'un vieux mélodrame.—Hier, j'ai voulu rompre; cela m'agaçait. Dans un billet fatal et ténébreux, je réclamais mes lettres en échange des siennes, afin de ne pas oublier le réalisme de la couleur locale.—J'attendais Justine, la chambrière; hélas! ce fut elle qui vint.

Elle se fit annoncer, et marcha avec un air brisé jusqu'au fauteuil qui lui était offert.—Un juge d'instruction eut envié ma rigidité impénétrable.

—Monsieur, je vous rapporte vos lettres—(elles étaient nouées dans un ruban mauve).

—Madame, je vous rends grâces, voici les vôtres.

—C'est donc fini, dit-elle avec un gros sanglot dans la voix. Ah! perfide! que vous ai-je fait?—Voyez mes yeux, ils sont tout rouges des pleurs de la nuit. Depuis que je vous connais, je me meurs; j'ai tant besoin de ménagements—(elle était fraîche comme un Rubens).—Pourquoi ne pas nous laisser aller à l'amour? il fait si beau, le ciel est si pur, les oiseaux chantent; tout nous invite aux joies enivrantes, aux douces caresses, aux charmes profonds; vous m'aimez: je le sais, je veux le croire.—(J'avais cependant tout mis en oeuvre pour lui prouver la vérité, c'est-à-dire le contraire).—Ah! ne sois pas insensible à ma voix; viens, regarde-moi; me trouvez-vous jolie, Monsieur?—Cette beauté dont on me gratifie dans le monde, elle est à vous, et vous seul cependant ne m'en avez jamais fait le plus petit compliment. Voyons, embrassez-moi; faut-il que moi je me jette vos genoux?

Comme je restais glacial et ennuyé, chantonnant intérieurement comme ironie une romance en mineur de la Grâce de Dieu, elle éclata:

«Ah! ne jouez pas au Byron! ne faites pas votre Manfred, Monsieur!—je sais tout ce qu'il y a de grand, d'incompris dans votre âme; vous êtes un lion blessé qui se défend d'aimer.

«Dites-moi le nom de celle qui vous a torturé; j'irai la chercher, je vous la ramènerai douce, repentante et docile; mais parlez-moi, de grâce; ne restez pas ainsi comme une statue de pierre; le destin fatal veut que j'aime tout en vous, vos manières, votre personne, votre esprit, vos vices et même vos vilains gros défauts.—Moi, qui suis si fière, si orgueilleuse, si indomptée! Suis-je assez bas devant vous. C'est horrible!»

Elle parlait toujours, et cette petite voix maniérée sortant de cette mamoseuse poitrine m'irritait à l'extrême. Cette plantureuse Junon jouant à la petite maîtresse, ces langueurs dans cette puissance, ces larmes dans ces yeux arides, ce comédisme tout cérébral qui laissait le coeur intact et le corps vierge d'émotions, tout cela n'était que ridicule et je le comprenais, car le vrai touche toujours son but; on peut s'en défendre mais on ne saurait le méconnaître quand en amour on reste maître de soi ou qu'on se désintéresse franchement dans la partie.

Déjà elle se renversait dans une feinte attaque de nerfs, son mouchoir sur la bouche comme pour arrêter des suffocations; je me préparais à distiller quelques gouttes d'eau de Mélisse sur ses lèvres, lorsqu'on m'annonça un ami. Ma porte n'était pas condamnée, c'était un sauveur. Madame de C. prit congé de moi avec l'amer regret d'avoir été interrompue dans sa crise. Au moment de franchir la porte elle revint sur ses pas:

—Ah! pardon, Monsieur, j'oubliais... mes lettres.

—Lesquelles, Madame, les vôtres ou les miennes?

—Celles que vous m'avez écrites, cruel! et que je ne puis me décider à vous restituer.

Je n'ai jamais pu rompre avec Madame de C., alors que je me dispose à ranger cette sotte fantaisie dans l'histoire ancienne, elle revient ajouter de nouveaux documents au dossier. Il est des orgues de Barbarie qui prennent l'habitude périodiquement de moudre des airs dans les cours; ainsi fait cette ingénue marquée. Elle se manifeste dans son exigence et son encombrante corpulence, à l'exemple d'une trombe impétueuse, et elle soupire mignardement comme une sylphide: «Je tiens si peu de place, et veux si peu de chose

Que me serait-il arrivé, grands dieux! si j'avais couronné la flamme d'une telle Bacchante-élégiaque? Je lui ai bien permis quelquefois certaines privautés—de même qu'on se laisse lécher la main par un bon gros chien,—mais je n'en ai jamais prises avec elle. L'ombre de son mari sec et parcheminé a toujours flotté comme le pressentiment d'un remords, entre ses terribles désirs et mes courtes pensées de concupiscence.—Ce pauvre homme! il est maigre à embrasser un bouc entre les deux cornes.

X

Je croyais ne plus aimer ma petite Jeanne; le bonheur berce l'amour et l'endort. Mais comme elle me quittait certain matin par un gai soleil de mai, je la regardais partir et lui adressais de loin de nonchalants baisers. Elle se retournait, gracieuse et vive, et de son mouchoir fouettait gentiment l'air.

Une sorte de commis de rayon, un goujat vêtu comme un lieu commun, un hideux clerc de quelqu'huissier louche, la regarda au passage et avec le sans-façon d'un cuistre qui se croit tout permis, frappé d'une idée de séduction, il se mit à ajuster son col, à donner une inclinaison à son chapeau et à changer son itinéraire dans le but visible de marcher dans le sillon de beauté que laissait derrière elle ma charmante adorée.

Au tournant de la rue, je ne vis plus rien. Par malheur, j'étais en robe de chambre, en pantoufles, au saut du lit; j'aurais voulu avoir des ailes, pour rejoindre le faquin, le souffleter et lui tirer les oreilles, pour s'être permis de souiller du regard et de la pensée ma maîtresse élue, et, bien que le soupçon ne put s'imposer mon esprit devant ce ver de terre suivant cette reine, je me suis longtemps demandé si je devais attribuer à l'amour, ou au mépris des insolents médiocres, le sentiment de rébellion et de sourde rage qui s'était emparé de mes sens.

Ah! pensées infâmes qui germent trop souvent dans le cerveau surmené par une idée de possession absolue, chez un être qui se sent l'orgueil de son despotisme et le despotisme inflexible de son orgueil: Que ne peut-on royalement assassiner la créature qu'on est certain d'avoir possédée de l'épiderme aux fibrilles les plus tenues, du coeur et de la cervelle, de même qu'on peut briser au sortir d'une orgie la coupe de cristal où l'on a bu l'ivresse à longs traits, mais sur laquelle aucun autre désormais ne pourra porter ses lèvres.

Heureux ces souverains d'Orient, qui après une nuit de délices inoubliables, faisaient trancher la tête de leurs plus douces sultanes avec une cruauté langoureuse et poétique. Ils éprouvaient la philosophie de leur crime, car loin d'ouvrir la porte aux remords, ils la fermaient aux désillusions.—Il y a du satrape chez les hommes entiers.

XI

C'est tout un poème de tristesse dans mon coeur, quand j'y songe: ce navrant billet doux disait: «J'aurai le plus grand plaisir à te voir; si tu m'as aimé un instant, viens: Je suis chez Dubois... tu sais..., faubourg Saint-Denis. J'ai cru en y entrant y mourir d'ennui, par bonheur jusqu' présent, les amis se sont montrés dévoués... Mais toi, je voudrais tant te sentir la main dans ma main. Si tu as un moment, viens, viens, je t'en serai si reconnaissante!»

Pauvre grande enfant! elle se nommait Flore de ***. Je l'avais entrevue au printemps, alors que pour échapper aux cuissons parisiennes j'étais allé à Ermenonville, en compagnie d'une petite déesse de Paphos, faire l'amour sous les grands arbres, près des temples mythologiques et des grottes voluptueuses, peuplés du souvenir de Rousseau.

En la voyant pour la première fois, dans l'échange seul de nos regards, nous avions pris possession l'un de l'autre avec cet instinct curieux et impossible à analyser de deux êtres, qui ne se sont jamais vus et qui cependant se retrouvent. De ce jour, j'avais l'assurance qu'elle était à moi, sans fatuité; c'était mieux qu'un pressentiment, c'était une certitude: son oeil fixement me disait: «Je suis ta chose;» et mon regard inexorable répondait: «Je le sais et le sens; tu m'appartiens.»—Chaque homme a son harem dispersé dans le monde, dit un moraliste; celle-ci était plus sûrement ma sultane que la petite houri qui se pendait à mon bras, et qui avait des allures capricantes dans l'herbe. L'une m'était réservée par le destin comme une jeune fille au minotaure du labyrinthe, l'autre, gentille hétaïre, se prêtait à ma fantaisie; elle se donnait un maître par caprice, sans subir le fatalisme d'une passion. La première, dans moi, ne pouvait méconnaître l'amant, la seconde, plus légère, n'y voyait que l'amour. Pour la théorie des ardeurs amoureuses celle-là était la flamme, celle-ci n'était que la fumée.

A peine étais-je de retour à Paris, où j'avais réintégré mon insouciante compagne, que je revins à Ermenonville. Pendant près d'un mois je la vis et ne lui parlai pas; ce n'était pas là du sentimentalisme ni de la crainte, c'était une jouissance particulière. Je planais sur elle comme l'épervier sur la colombe, et la pauvre petite tourterelle mettait sa tête sous son aile pour ne pas voir mais aussi pour mieux se laisser prendre.

Flore de *** s'isolait dans son veuvage, bien qu'elle eût à peine vingt-cinq ans; elle était mieux que jolie et plus que belle: un poète eût décrit sa beauté en un volume, pour moi qui ne suis point poète, je constatai simplement que cette brune radieuse possédait au complet, et au delà, les qualités essentielles de la perfection chez la femme, selon Brantôme.

Une heure avant mon départ je lui parlai. Ainsi deux aimants longtemps placés côte-à-côte doivent se réunir.—Elle ne dit mot à mes quelques paroles, mais le soir le même wagon nous ramenait fiévreux, courbaturés par l'attente et les promesses de notre fougue, et cependant notre amour plaidait pour lui même, sans que nous eussions besoin de parler de nos désirs; nos coeurs battaient avec éloquence, mais nos lèvres étaient muettes.—Lorsque les sens s'adressent à des sens qui répondent, les paroles sont craintives, on dorlote par la pensée les plaisirs que nourrit l'espérance.

—Ah! quel raffinement il y a dans la patience de la possession... qualis nox fuit illa... disait Pétrone...

La pauvre mignonne se laissa consumer par l'ardeur de sa passion; elle mourut en janvier après plus de six mois de délices surhumaines. Je voyageais dans les brumes d'Angleterre lorsque ce navrant billet doux me parvint: «Je suis chez Dubois... tu sais, faubourg Saint-Denis...»

Hélas! je ne l'ai point revue et peut-être l'ai-je tuée..., cette douce amoureuse. C'est tout un poème de tristesse dans mon coeur quand j'y songe.

XII

Lorsque la grande comtesse conçut le ridicule projet de me marier, je me laissai faire, c'était le testament de son amour dont elle pensait ainsi légitimer la succession. Je fis mine d'accéder et poussai jusqu'à la présentation, mais pendant le dîner, je lançai froidement dans le courant de la conversation d'irréfutables pensées contre le mariage, qui, comme toutes les vérités profondes, causèrent la plus déplorable sensation parmi les convives engagés dans les liens de l'hyménée. Voici quelques-uns de ces aphorismes terribles et tranchants:
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Le Mémorandum d'un Epicurien s'arrête ici.—Une main inconnue a déchiré les pages manuscrites qui suivaient ces quelques notes hâtives et décousues.—La sottise peut tout lacérer en invoquant le code indigeste de la morale.—Les vérités sociales doivent rester cachées dans le puits de la logique.—Ici, le Mémorandum devenait peut-être intéressant; mais l'éditeur persiste à mettre au jour ce carnet de fat et à le reproduire avec ses lacunes et ses errata.—Ainsi soit-il!

Les Fastes du Baiser

Suçotant frétillardement,

Dérobons nous tout doucement

Par un baiser l'âme et la vie.

PARNASSE DES MUSES.

D'après la légende interprétée par Jean Second Evrard, l'auteur des Baisers—ce chef d'oeuvre d'un poète voluptueux et hardi,—Vénus transporta vers l'aurore le jeune Ascagne tout endormi, dans un des bosquets enchanteurs qui dominent Cythère. Là, plaçant douillettement sur un lit de tendres violettes cet adorable adolescent, elle fit naître, de sa volonté de Déesse, une prodigieuse floraison de roses blanches dont les suaves senteurs s'épandirent à l'entour. Cypris contempla son oeuvre dans le mystère de sa retraite: Sous ses yeux, le fils d'Énée respirait doucement; les fleurs fraîches écloses s'épanouissaient au-dessus de sa tête, semblant bercer son sommeil, tandis que cependant l'air saturé de parfums capricieux conviait les sens aux plus charmants ébats. Vénus sentit sourdre en elle un étrange frisson; une ardeur fiévreuse se glissa dans ses veines, et les caresses, filles du désir, se prirent voleter avec malice sur ses divins appas. Adonis, en cet instant, lui apparût dans le lointain du passé avec les tièdes souvenances des délices charnelles; elle se mit à évoquer les grâces viriles, les valeureux enlacements, les coïntes galanteries de son amant, et, devant le repos d'Ascagne, devant ce garçonnet plus rose que les roses, devant les beautés sveltes de cette puberté découverte, elle se trouva faible, indécise, bouleversée; c'est ainsi que dormait son berger; elle eut voulu étreindre ce cou junévile et fringuer sur ce torse coquet, mais où Morphée régnait, sa pudeur fut maîtresse.

Les roses, dans leur langage, distillaient de capiteux conseils, les fleurettes du gazon chatouillaient le derme de ses jambes, ses colombes fidèles, battant joyeusement de l'aile, se becquetaient sous la ramée; les zéphirs avec un langoureux murmure se jouaient sur ses lèvres ardentes; l'amour, dans toutes ses manifestations, chantait une hymne à sa reine-mère; la nature par sa sève dictait sa grande loi. Alors, la sensible Dionée attendrie, éperdue, se laissa lentement tomber sur les parterres fleuris, et se penchant sur la fraîcheur des roses, elle en prit une et l'embrassa.—On eut dit, à ce contact, que le sol s'enflammait; les roses blanches s'animèrent, devinrent pourpres comme de pudibondes damoiselles tout à coup lutinées; autant de baisers cueillis par ces lèvres mi-closes, autant de baisers rendus, jusqu'à ce que Vénus, fière de sa moisson et trainée travers l'azur par ses cygnes éclatants, se mit à parcourir le globe terrestre, semant pleines mains comme un nouveau Triptolème des baisers inédits sur les campagnes fécondes.

«Depuis ce jour, tout brûle, et s'unit, et s'enlace;

Le bouton d'un beau sein est éclos du baiser;

Une rose y fleurit pour y marquer sa trace;

Fier de l'avoir fait naître, il aime à s'y fixer.»

C'est à ces baisers tombés du ciel, dans un combat des sens, que nous est venue la merveilleuse éclosion des plaisirs les plus vifs: baisers voluptueux issus des roses fraîches et vermeilles, baisers humides, précieux dictames des amours humaines; baisers frissonnants qui donnez la vie et scellez le pacte des âmes, baisers variés mais toujours enivrants et nouveaux, je vous salue!

D'autres, nourrissons d'Apollon ou amants favorisés des Parnassides, vous ont chantés sur des lyres sonores et harmonieuses; chaque jour des lèvres s'unissent pour célébrer votre gloire dans un râle de bonheur et d'ivresse: pour moi, heureux baisers, provocateurs de la virilité, baisers petits et grands, baisers doucereux ou brutaux, légers ou profonds, langoureux ou mordants, libertins ou vitriolesques; baisers auxquels la mâleté donne toute l'expression, je veux conter vos fastes dans le prosaïsme de ma manière, détailler vos mignardises si chères aux farfadels de la passion, et annoter vos variations savantes comme un pieux dégustateur de vos innombrables fantaisies qui embéguinent ma concupiscence.

II

Plusieurs savants, dans de longues dissertations, ont déjà traité la question. L'ouvrage le plus intéressant et aussi le plus célèbre est l'essai de Kempius, intitulé: de osculis. Les latins se servaient de mots différents pour mieux marquer la nuance des baisers; ils nommaient Osculum, un baiser donné entre amis; Basium, un baiser offert par convenance ou reçu par politesse; et Suavium, un tendre baiser impudique[[1]]. Ne nous inquiétons que de celui-ci; les autres ne sont que baisements ou baise-mains, contacts sans plaisirs, accolades sans convictions, civilités puériles et honnêtes, Berquinades à l'usage des hypocrisies sociales. Si je m'étends ici quelque peu sur l'historique des baisers, ce sera pour revenir avec plus d'empressement à ces doux becquetages de tourterelles, à ces duos des lèvres, à cette fusion des désirs que les anciens exprimaient si bien par columbatim, un mot exquis que colombellement ne saurait traduire à mon gré.

[1] Cette différence est indiquée ainsi dans les Arrêts d'amours de Martial d'Auvergne: «ut paululum a materia divertamus, quid sit discriminis inter basium, osculum, et suavium dicamus, Aelius Donatus in Eunucho Terentiano tria osculandi genera ponit, osculunt silicet, basium, et suavium. Oscula officiorum sunt, basia vero pudicorum affectuum, suavia libidinum vel amorum. Servius Honoratus in primo Æneid super his verbis: oscula libavit, osculum religionis esse dicit, suavium autem libidinis.

Lorsqu'à Rome l'adultère ne subissait aucune loi de répression, le baiser public était ignoré et considéré comme un gage de fidélité conjugale mis au nombre des caresses secrètes de la nuictée; un jeune citoyen pour avoir eu la témérité de ravir un baiser à une grave matrone fut par sentence condamné à mort et exécuté. On peut trouver dans le code une loi dont les prérogatives sont connues par les jurisconsultes sous le nom de Droit du Baiser. Ce droit consistait en présents de fiançailles qui devaient compenser l'atteinte que la pudicité virginale de l'épousée avait soufferte d'une amoureuse union des lèvres, c'était le gage avant-coureur de l'amour conjugal. Les Romains ont fait aussi quelquefois du baiser un acte religieux; les philosophes et les naturalistes prétendaient que les yeux, le col, les bras et généralement toutes les parties du corps étaient consacrées à des divinités particulières[[2]]; on croyait honorer ces divinités en baisant les membres qui étaient sous leur protection. Ils embrassaient l'oreille, le front et la main droite dans la pensée de rendre hommage à la mémoire, à l'intelligence et à la fidélité qu'ils étaient accoutumés à symboliser dans un culte divin.

[2] Voyez à ce sujet: Variétés littéraires ou Recueil de pièces tant originales que traduites (par l'abbé Arnaud et Suard). Paris, 1768, tome I, pp. 379 et suivante.

L'usage réservé du baiser sur la bouche tenait également au culte. Les vertueux Romains regardaient la divinité qui préside à l'amour comme le parangon de la chasteté; les blanches colombes qui conduisaient son char étaient la plus naïve expression de la pureté morale, et ils auraient cru déplaire à Vénus, en prodiguant hors de propos le baiser amoureux qui devait témoigner seulement de la foi des époux. Les violateurs de cette loi étaient sévèrement punis. Valère Maxime en a relaté plusieurs exemples frappants. Les profonds penseurs sentaient que, permis trop légèrement, les baisers conduisent souvent la perturbation des moeurs, et ils cherchaient clandestiner ces sensations voluptueuses dans la légitimité du mariage, pour inciter la jeunesse à l'hyménée et préserver son propre bonheur et la félicité de l'État.

On connaît le chapitre sur les baisers dans lequel Jean de la Caza, évêque de Bénevent, dit qu'on peut se baiser de la tête aux pieds; il plaint les grands nez qui ne peuvent s'approcher que difficilement et il conseille aux dames qui ont le nez long d'avoir des amants camus, et aux amoureux doués d'une protubérance nasale exagérée de choisir des maîtresses chez lesquelles cette partie saillante du visage soit plus fine et moins en avant.

«Le baiser était une manière de saluer très ordinaire dans toute l'antiquité, raconte Voltaire[[3]], Plutarque rapporte que les conjurés avant de tuer César, lui baisèrent le visage, la main et la poitrine. Tacite dit que lorsque son beau-père Agricola revint de Rome, Domitien le reçut avec un froid baiser, ne lui dit rien et le laissa confondu dans la foule. L'inférieur qui ne pouvait parvenir à saluer son supérieur en le baisant, appliquait sa bouche à sa propre main et lui envoyait ce baiser qu'on lui rendait de même si on voulait.»

«Les premiers chrétiens et les premières chrétiennes se baisaient à la bouche dans leurs agapes. Ce mot signifiait repas d'amour. Ils se donnaient le saint baiser, le baiser de paix, le baiser de frère et de soeur: agion Philema. Cet usage dura plus de quatre siècles et fut enfin aboli à cause des conséquences. Ce furent ces baisers de paix, ces agapes d'amour, ces noms de frère et de soeur, qui attirèrent longtemps aux chrétiens peu connus, ces imputations de débauche dont les prêtres de Jupiter et les prêtresses de Vesta les chargèrent; vous voyez dans Pétrone et dans d'autres auteurs profanes, que les dissolus se nommaient frère et soeur. On crut que chez les chrétiens les mêmes noms signifiaient les mêmes infamies; ils servirent innocemment eux-mêmes à répandre ces accusations dans l'Empire romain.

[3] Voltaire. Questions sur l'Encyclopédie.