VOYAGES ABRACADABRANTS
DU
GROS PHILÉAS
PAR
La Vtesse de PITRAY
NÉE de SÉGUR
DESSINS DE Mme DE LA FARGUE
GRAVURE DE PEREZ
1890
PARIS
GAUME ET Cie ÉDITEURS
3, RUE DE L'ABBAYE, 3
A
MADEMOISELLE MARGUERITE PASCAL
Voici votre Dédicace, chère enfant, elle est bien due à l'héritière d'un nom qui fait rayonner une splendide auréole sur votre front gracieux! vous accueillerez avec plaisir, je l'espère, le récit naïf d'un brave garçon que je me plais à placer sous votre protection afin de lui porter bonheur!
OLGA DE SÉGUR
Vicomtesse de Simard de Pitray.
Paris, le 19 décembre 1889.
Lettre à Monsieur X...
MONSIEUR,
Madame de Pitray, qui veut bien rédiger mes nombreuses aventures de voyage, me dit que vous froncez le sourcil à la lecture de ces récits extraordinaires. Vous les accusez d'invraisemblance? Mais, Monsieur, j'en suis ravi! C'est par là qu'ils brillent! C'est par là qu'ils intéressent mes nombreux amis. C'est par là, enfin, que je suis digne de mon illustre parenté. Mon arrière-grand-oncle, M. le baron de Crac, a laissé des mémoires à sa famille. Mon arrière-cousin, M. le baron de Munckausen, non moins soucieux de sa propre gloire, a publié ses illustres aventures. (Elles ont acquis un nouvel éclat en se faisant graver par notre grand artiste, Gustave Doré.) Mais mon oncle de Crac, par son silence prolongé, avait longtemps laissé la France dans une infériorité littéraire dont je me suis montré mécontent.
J'ai fait violence à ma modestie bien connue et j'ai prié Mme de Pitray de retracer tous mes hauts faits. Je n'ai pas la prétention d'instruire. Munckausen ne l'avait pas non plus; mais, comme lui, je veux intéresser, je veux dire du nouveau et surtout je veux amuser, sachant bien que lorsque la critique à ri, elle est désarmée.
Laissez-moi donc, Monsieur, raconter à la bonne franquette mes nombreux et lointains voyages et si, pour satisfaire les scrupules de votre conscience, il me faut faire un acte de franchise, il ne me sera pas impossible de vous avouer tout bas que je vous autorise à ne pas les croire véritables. Intitulez-les si vous voulez: Voyages... abracadabrants du gros Philéas et, par cette gracieuse concession, redevenons bons amis, ce à quoi vous savez que Mme de Pitray tient essentiellement.
C'est dans cette espérance que je me déclare, Monsieur, avec le respect le plus profond,
Votre tout dévoué serviteur,
PHILÉAS SAINDOUX.
De mon château de Castel-Saindoux.
CHAPITRE PREMIER
LUTTE MUSICALE DE DEUX CHANTRES
Peu de temps après être revenu de son voyage aux bains de mer, M. de Marsy reçut la visite de Philéas Saindoux[1] qui le pria de venir honorer de sa présence une réunion musicale et lui raconta ce qui suit:
Deux chantres renommés, demeurant dans des villages différents, s'étaient donné rendez-vous à Beaugé pour savoir lequel des deux avait le plus de talent. Canonet, chantre de Saint-Symphorien, possédait une magnifique et formidable voix de basse profonde. Il était presque sans rival à dix lieues à la ronde. Un seul homme, dans les environs, osait lui tenir tête dans les roulades qui plongeaient en extase les Normands, grands et petits.
Note 1:[ (retour) ] Voir Les Débuts du gros Philéas, du même auteur (chez Hachette).
Rossignol, chantre de Saint-Eutrope, charmait les oreilles par une voix de ténor des plus aiguës. Il allait à une hauteur étonnante. Grâce à ces artistes, les deux villages étaient en rivalité déclarée.
Jusqu'alors, la grande distance qui séparait les chantres et leurs fanatiques avait empêché toute lutte.
Le grand jour arriva bientôt.
Sur la place du village s'agitaient tumultueusement les partisans des rivaux. Les admirateurs de Canonet entouraient leur chantre bien-aimé, tandis que ceux de Rossignol faisaient au ténor un cortège non moins pompeux.
Les amis de Canonet paraissaient fort inquiets, car depuis le matin il était impossible à leur concitoyen de donner une seule de ces notes formidables qui les ravissaient. L'extinction de voix de Canonet continuant, ils tinrent conseil.
Philéas, un de ses fanatiques, s'approcha de lui avec une joie contenue; il portait à la main un panier couvert.
—Illustre Canonet, dit-il avec émotion, votre belle voix va nous émerveiller plus que jamais tout à l'heure, grâce à ce petit remède; avalez-le, et vous verrez que cela vous fera du bien, les grands chanteurs de Paris ne vivent que de ça, m'a-t-on assuré.
CANONET.—Merci, mon cher, merci! c'est-y du sucre, de la limonade, de...
PHILÉAS.—Oh! c'est tout simplement des oeufs de mes poules, mon cher Canonet; il n'y a rien de si bon pour la voix!
Canonet fit une grimace.
—Pouah! s'écria-t-il avec dégoût, je ne les avalerai jamais; s'ils étaient cuits encore, je ne dis pas; mais crus, j'y répugne!
Les amis du chantre, désolés, se pressèrent autour de lui.
—Allons! du courage, Canonet, disaient-ils au malheureux. Songe que tu as l'honneur du village à soutenir! Si tu recules, nous sommes déshonorés!
PHILÉAS.—C'est sûr! suivez mon raisonnement. Si ça le dégoûte, ça lui répugne; si ça lui répugne, ça lui fait horreur; si ça lui fait horreur, il n'avale rien! Par conséquent, pas de voix, et réduit à cagner devant ce piailleur de Rossignol.
Canonet, harcelé par vingt personnes à la fois, se décida à prendre le remède de l'inexorable Philéas.
—Vous le voulez tous? dit-il avec résignation, allons! je me dévoue pour l'honneur du village. Faites casser ces sales oeufs et...
PHILÉAS, vivement.—Du tout, saperlotte, du tout! on avale la coquille avec, mon ami! Allons! une demi-douzaine seulement, et vous m'en direz des nouvelles!
CANONET, avec effroi.—Comment! les coquilles aussi?
PHILÉAS, tranquillement.—Bah! il n'y a que la première qui coûte! les autres iront toutes seules. CANONET.—Vous en parlez bien à votre aise, vous! goûtez-y donc un peu, pour voir.
PHILÉAS, avec aplomb.—Moi, c'est autre chose! je n'en ai pas besoin; tandis que vous, Canonet, vous, l'objet de notre orgueil, de nos espérances, vous n'êtes plus à vous! vous appartenez à vos concitoyens, Canonet! Vous ne devez pas reculer, Canonet!! Vous écouterez nos voix aimantes, Canonet!!! Vous avalerez les oeufs, Canonet!!!!
CANONET, ému.—Assez! je cède aux instances de mes compatriotes! (On le félicite et on le remercie.) Donnez-moi ces oeufs, et (avec douleur) finissons-en! Puisse ce remède... ce fichu remède me ramener ma voix hégarée.
En achevant ces paroles, l'infortuné chantre avala avec des efforts et des contorsions terribles un des oeufs que lui présentait Philéas.
CANONET.—Hou! heu! heu! satanée coquille! avec ça qu'elle est d'un dur! (Il mâche.) Là! ça va mieux comme ça. (Il respire.)
PHILÉAS, avec empressement.—En voilà un autre, mon ami.
CANONET.—Assez de coquilles, dites donc! J'avale l'intérieur, voilà tout. Ça suffira.
PHILÉAS, contrarié.—Il fera moins d'effet, aussi.
CANONET.—Nous allons voir. (Il avale un oeuf.) À la bonne heure, comme ça. (Il en avale un autre.) Ça va tout seul. (Quatrième oeuf.) Comme une lettre à la poste... (Cinquième oeuf.) et voilà le sixième qui passe... qui... pouah! heu! pouah! ah! l'horreur!... (Il crache.)
PHILÉAS, ahuri.—Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce qu'il y a?
CANONET.—Mais il a cinq ou six ans, cet oeuf-là! oh! là! là! que j'ai mal au coeur!
PHILÉAS, vivement.—Retiens-toi, retiens-toi, Canonet! Garde tes cinq oeufs. Il t'en faut un sixième, d'ailleurs. Le dernier ne compte pas, puisqu'il est mauvais.
CANONET, avec terreur.—Je n'en veux plus. J'en ai assez.
PHILÉAS, affairé, sans l'écouter.—Vite, Gadinet, Rustaud, Brisemiche, un oeuf frais, très frais ou nous sommes perdus!
Les amis de Canonet se précipitèrent pour apporter l'oeuf demandé; on cherchait en vain dans la maison voisine, quand on entendit chanter une poule dans le poulailler. Philéas, enchanté, courut vers la niche et fit triomphalement avaler l'oeuf tout chaud au pauvre Canonet; puis on fit cercle autour de lui, pour savoir si le remède avait réussi.
La joie de ses amis fut complète quand Canonet fila un son formidable, qui fit pâlir Rossignol et ses adversaires, groupés à l'autre bout de la place. Les applaudissements éclatèrent et Canonet, se rengorgeant, déclara que ses moyens étant au grand complet, la lutte pouvait commencer.
Pendant que Canonet avalait oeuf sur oeuf avec un courage admirable, Rossignol, inquiet des préparatifs de son adversaire, buvait force tisanes de toutes espèces. Son ami Larigot, nigaud de première force, hochait la tête en le voyant faire. Rossignol, ennuyé de ses gestes désapprobateurs, l'interpella brusquement.
ROSSIGNOL.—Ah! ça, pourquoi que tu as l'air de me blâmer, toi! N'est-ce pas prudent de m'éclaircir la voix comme mon rival?
LARIGOT.—Oui, mais pas de cette manière-là. Je crois avoir entendu dire que le lait de poule est ce qu'il y a de mieux pour la poitrine. Ça vaudrait mieux que les drogues que tu ingurgites.
ROSSIGNOL, frappé.—Tiens, tu as raison! Je me rappelle aussi qu'on me l'a dit. Mais où avoir cette boisson?
LARIGOT.—Il faut demander à Philéas. Saindoux n'est pas du village de Canonet, ça doit lui être égal de te voir triompher de ce fifi-là!
Larigot alla donc aborder Philéas qui se pavanait, tout fier de voir, le succès du remède indiqué par lui.
En entendant la requête de Larigot, Saindoux hocha la tête et clignant de l'oeil d'un air malin:
—Mon cher, répondit-il avec un grand sérieux, je suis partisan de Canonet, mais avant tout, je suis grand, juste et généreux. Je veux bien vous aider à chercher votre lait de poule, quoique ce soit difficile à trouver. Je vous avoue que je ne connais dans le pays aucune poule à lait.
LARIGOT, naïvement.—Rien qu'un demi-verre suffirait, cependant. Sur cent poules, on en trouvera bien quelques-unes de laitières, je pense!
Et les deux hommes se mirent en quête de poules à lait. Ils étaient allés dans quelques maisons sans rien trouver quand Philéas, se frappant le front, s'écria en se pinçant les lèvres:
—Que nous sommes bêtes! allons nous informer près de M. de Marsy. Il connaît ces choses-là; il nous renseignera tout de suite.
—C'est ça, dit Larigot enchanté; c'est une bonne idée. Allons lui demander des renseignements.
La surprise et les rires de M. de Marsy et de sa famille montrèrent au pauvre Larigot son erreur grotesque.
M. de Marsy lui expliqua alors ce qu'était un lait de poule et Larigot, très vexé de sa bêtise, retourna fabriquer la fameuse boisson, tandis que le malin Philéas, se frottant les mains, allait raconter à son ami Canonet l'erreur de Larigot et ses recherches ridicules.
Enfin les deux chantres se déclarèrent prêts et, montant chacun sur un tonneau, se placèrent l'un en face de l'autre.
Entre eux était Saindoux qui, chargé de diriger la lutte, se tenait debout d'un air fier et majestueux.
PHILÉAS.—Mesdames et Messieurs, nous voilà tous ici pour juger ces deux talents; ils désirent savoir lequel chante le mieux. Écoutez bien et pensez qu'il ne faut rien décider précipitamment. Canonet, commencez; donnez-nous un échantillon de votre belle voix!
Un silence profond s'établit et Canonet entonna un psaume avec des variations composées par lui. Sa voix formidable retentissait avec l'éclat du tonnerre.
Le public extasié applaudit avec frénésie.
Canonet salua et regarda son ennemi d'un air triomphant.
Mais Rossignol commença à son tour un motet à roulades et fit de tels prodiges dans un autre genre, grâce à des sons aigus, suraigus, à des roulades prodigieuses, et à des trilles de toutes sortes, que l'enthousiasme fut porté à son comble. Rossignol rassuré contempla d'un air de pitié la terrible basse.
Canonet était jaloux et furieux; aussi, au signal de Philéas, sa voix partit-elle comme un ouragan déchaîné. Il hurla un Magnificat de sa composition avec un luxe de poumons tel que les vitres des maisons en tremblaient.
Rossignol répondit au Magnificat par un cantique où il épuisa tous les trésors de sa vocalise; il lança des sons tellement aigus, que Canonet, hors de lui en voyant le triomphe lui échapper de nouveau, entonna pour couvrir la voix de son adversaire un O Filii et Filiae...
La scène devint alors impossible à décrire. Canonet mugissait; Rossignol glapissait; leurs amis communs se disaient des sottises et se battaient pour leur champion. La foule criait, en applaudissant à tout hasard!...
Tout à coup, on entendit Rossignol faire un formidable couic, puis s'arrêter tout court en gesticulant...
Canonet étonné se tut et tout le monde contempla avec stupéfaction le ténor furieux qui, la bouche grande ouverte, faisait des grimaces abominables et tirait la langue, sans pouvoir ni chanter, ni parler.
PHILÉAS, effaré.—Qu'est-ce que tu as, Rossignol? tu es effrayant à voir, mon pauvre garçon!
ROSSIGNOL, désolé.—Couic!... couic!... coui... i... ik!!
—Là! j'étais bien sûr qu'il arriverait quelqu'accident, s'écria le docteur Boutié, en sortant de la foule et courant à Rossignol; vous vous êtes brisé le larynx, imprudent, avec vos folies de chant forcé!
ROSSIGNOL, effrayé.—Couic! couic!... i... ik!...
LE DOCTEUR.—Venez, je vais vous donner un traitement à suivre, car votre état est fâcheux et réclame des soins immédiats.
ROSSIGNOL, tristement.—Couic!...
Et le docteur emmena Rossignol, consterné et repentant.
Canonet, qui avait bon coeur, était atterré de la fin malheureuse de la lutte; son chagrin réuni aux oeufs crus lui tourna le coeur...
—Le malheureux! disait ensuite Philéas désolé. Il n'a rien voulu garder!
Chacun retourna chez soi en causant de cette scène émouvante; on plaignait le pauvre Rossignol; on louait la voix mugissante de Canonet.
Les enfants et leurs parents revinrent à Vély; tout en s'apitoyant sur la voix cassée du ténor, on ne pouvait s'empêcher de rire de la figure qu'il avait faite.
CHAPITRE II
LA CORRESPONDANCE DE PHILÉAS
Mme de Marsy, son mari, ses enfants et M. Noa, précepteur, étaient établis un jour au bosquet, quand le facteur arriva. Mme de Marsy se mit à lire la Mode illustrée, charmant et utile journal dirigé par une femme du premier mérite. Jeanne s'empara de sa «Gazette de la poupée»; Paul, de son journal «Polichinel» et Françoise du «Thé dans le monde des chats».
Pendant ce temps, M. de Marsy lisait attentivement une longue liste qui lui était arrivée sous enveloppe: il paraissait étonné et poussa enfin une exclamation de surprise qui fit lever les têtes des lecteurs.
Mme DE MARSY.—Qu'est-ce que c'est, mon ami? qu'y a-t-il de nouveau?
PAUL, riant.—Il doit y avoir du Philéas, là-dessous.
M. DE MARSY.—Je crois que tu dis vrai, Paul; je vais lui faire dire de venir voir cette nouvelle et singulière liste que l'on m'adresse encore, je ne sais pourquoi.
Mme DE MARSY.—Pouvons-nous savoir ce qu'elle renferme?
M. DE MARSY.—Sans doute, car elle ne contient aucune lettre confidentielle, mais simplement ce qui suit:
Pour remettre à l'ami de M. le Vicomte de Marsy.
Devis de ce qu'il désire avoir:
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6 fusils 12 pistolets 100 bombes 6 poignards 6 baïonnettes 2 cottes de mailles acier 3 chapeaux casques doublés d'acier 2 lances 2 casse-têtes 3 haches 3 sabres 3 épées 3 piques 3 carnassières 2 épieux 2 cages à forts barreaux d'acier Total |
1.200 1.200 500 120 120 400 300 100 100 75 60 60 60 40 40 60 4.435 |
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Tout le monde avait écouté avec étonnement la lecture de cette singulière note. Les enfants faisaient des réflexions de toutes espèces, quand Philéas parut dans l'allée d'arrivée. Un hourra l'accueillit. Saindoux en paraissait tout fier et ses grosses joues se gonflaient comme des voiles trop tendues.
M. DE MARSY.—Je suis bien aise de vous voir, Philéas; j'allais vous faire prier de passer à Vély, pour vous demander si cette note d'armes de toutes espèces vous est destinée?
PHILÉAS, l'examinant.—Oui, Monsieur le Vicomte, elle me l'est. Il est temps de vous déclarer, en effet, que je veux parcourir le monde avec l'illustre Jules Gérard, le Tueur de lions, qui veut bien m'honorer de son affection. Il m'emmène comme son collègue et son ami, chasser partout, en commençant par l'Europe.
M. DE MARSY, étonné.—Oh! oh! c'est un grand projet que vous avez là, mon cher Saindoux; et vous êtes sur que Gérard consent à vous emmener?
PHILÉAS, avec assurance.—Sûr et certain, Monsieur le Vicomte. Il me l'a proposé par lettre; alors, j'ai écrit au premier armurier de Paris, pour lui demander de m'envoyer par vous (saluant), que j'ose appeler mon ami, le devis de ce qu'il me faut d'armes offensives et défensives. Voilà l'explication de cet envoi.
M. de Marsy, les enfants et M. Noa se regardaient en souriant.
M. DE MARSY, incrédule.—Serait-il indiscret, Philéas, de demander à voir la lettre de Gérard?
PHILÉAS.—Certainement non, Monsieur le Vicomte; je vous l'apportais même aujourd'hui pour que vous voyiez comme il m'écrit des choses flatteuses.
Mme DE MARSY.—C'est donc à ce grand voyage que l'on doit attribuer vos préparatifs formidables, Philéas? M. de Marsy était fort surpris, il y a six semaines, de recevoir, pour vous les remettre, des notes de malles, fourrures, vêtements de voyage et d'une quantité de choses dont nous ne pouvions nous expliquer jusqu'à présent l'utilité.
PHILÉAS.—Oui, Madame; je me suis décidé à demander tout ce qu'il me faudra pour courir le monde; j'ai déjà dix-huit malles, sept sacs de nuit, neuf valises, une tente, deux bissacs et tout un attirail de peinture (car il faut vous dire que j'étudie la peinture maintenant, pour rapporter des vues coloriées de mes voyages)... Mais je me laisse aller à parler, et j'oublie ma lettre. La voici, Monsieur le Vicomte; vous pouvez la lire à madame votre épouse, ainsi qu'à ces demoiselles et à monsieur Paul; ça les intéressera, pour sûr!
M. DE MARSY, lisant.—«Monsieur et cher collègue, je me prépare à parcourir les cinq parties du monde; il me faut un compagnon, un seul! C'est vous dire que je vous choisis sans hésiter, car je connais de vous, grâce à notre ami commun, monsieur Pierrot, des prouesses qui vous ont gagné mon amitié enthousiaste! Le voyage se fera à mes frais. Je vous attends à Paris, rue des Mauvais-Garçons, hôtel du Paon magnifique; soyez-y dans quinze jours, au plus tard.
«Salut cordial et amitié fraternelle.
«Gérard, tueur.»
M. de Marsy hochait la tête en faisant cette lecture.
—Mon cher Saindoux, observa-t-il en rendant la lettre à l'ami, de Gérard, qui se frottait les mains; à votre place, je me méfierais de l'affection soudaine de ce Gérard. Soyez convaincu d'abord que ce n'est pas Jules Gérard, le célèbre tueur de lions; vous voyez, à l'appui de ce que je vous dis, que la lettre est signée «Gérard», tout simplement. De plus, il n'y a pas: «Tueur de lions», mais seulement «tueur». Tueur de quoi? on peut supposer que c'est tueur de lièvres et de perdrix. Enfin, comme dernière observation, c'est par M. Pierrot que vous avez fait connaissance avec ce prétendu Jules Gérard; or, cet homme qui vous en voulait depuis le feu d'artifice a été plus irrité encore contre vous par votre seconde plaisanterie, digne du premier avril.
PAUL, vivement.—Laquelle donc, papa? Je n'en avais pas entendu parler.
PHILÉAS, riant.—Ce n'est pourtant pas grand'chose, Monsieur le Vicomte; il n'y avait pas de quoi se fâcher et Pierrot n'y pense plus à l'heure qu'il est, je vous assure. Voici la farce que je lui ai faite, monsieur Paul. Je lui dis un jour: «Je fais des plantations importantes et je suis trop occupé pour aller à la ville; vous qui y allez, Pierrot, achetez-moi donc la nouvelle corde électrique à détourner le vent; c'est très important pour moi d'avoir ça pour protéger mes petits sapins.»
Tout le monde rit.
M. DE MARSY.—Eh bien! c'est pour cela qu'il veut sa revanche. Je vous le répète, à votre place je me méfierais.
JEANNE.—Et quelles bêtes allez-vous chasser, Philéas?
PHILÉAS.—En Europe, les chamois, les aigles et tout ce que nous trouverons. En Afrique, le lion...
M. DE MARSY.—Diantre! comme vous y allez, mon brave!
PHILÉAS, avec orgueil.—Ce n'est pas tout! le boa, l'éléphant, la panthère, le rhinocéros, les anthropophages et les orangs-outangs!...
M. DE MARSY.—Mais, malheureux! vous serez en morceaux à votre première chasse! Vous voulez affronter ces bêtes terribles, ces hommes féroces et surtout ces orangs, redoutés de tout le monde.
PHILÉAS, se récriant.—Oh! les orangs, c'est pour nous amuser que nous les chasserons, Monsieur le Vicomte; Gérard m'a écrit que c'étaient de charmants petits singes, très doux, très familiers et que c'est apprivoisé en un clin d'oeil. J'en rapporterai un à ces demoiselles.
JEANNE, avec frayeur.—Merci bien, par exemple! d'horribles et méchants singes, grands deux fois comme vous!
PAUL.—... Et qui tuent les lions à coups de bâtons, et même à coups du poings!
PHILÉAS.—Mais non, mais non! je vous assure que c'est des bêtises, tout ça; je vous dis que Gérard en a vu!
M. DE MARSY, impatienté.—Eh! il se moque de vous, je vous le répète!
PHILÉAS, avec assurance.—Il n'oserait pas s'y frotter. Allez, Monsieur le Vicomte, quand vous me verrez revenir avec ces charmants petits animaux, vous serez enchanté! du reste... (avec solennité) je demanderai à monsieur le vicomte la permission de lui écrire et de lui faire connaître mes impressions de voyage.
M. DE MARSY, souriant.—Volontiers, mon ami; mais croyez-moi, ne vous fiez pas aux petits orangs.
PAUL, avec curiosité.—Et dans les autres pays, que chasserez-vous, Philéas?
PHILÉAS.—En Amérique, des pumas (lions sans crinière), des buffalos, des jaguars et de gentils petits ours gris.
M. DE MARSY, haussant les épaules.—Allons, bien! ils sont «petits» et «gentils» maintenant, les ours gris! Est-ce encore Gérard qui vous a persuadé cela, Saindoux?
PHILÉAS.—Mais certainement, Monsieur le Vicomte; il paraît que ce sont de charmants petits oursons; ça fait même de la peine à tuer, tant ils sont caressants.
M. DE MARSY.—Je ne vous conseille pas de vous y frotter, à ces oursons charmants! vous m'en diriez des nouvelles.
PHILÉAS, continuant.—En Océanie, nous chasserons... Je ne me rappelle plus quoi! et en Asie, nous nous attaquerons aux tigres et aux Taugs[2].
Note 2:[ (retour) ] Étrangleurs indiens.
M. DE MARSY, fronçant les sourcils.—Encore une terrible chasse que celle de ces Taugs! Ils valent les orangs-outangs, dans leur genre. Décidément, Philéas, ces voyages seraient une suite de folies. Je vous donne très sérieusement le conseil de ne pas vous exposer à cette série de dangers, que les chasseurs les plus braves affrontent sans les rechercher. (Insistant.) Songez que votre santé ne pourra peut-être pas supporter le climat des pays chauds, les froids horribles de l'Amérique du Nord! songez enfin que vous partez avec...
PHILÉAS.—J'ai songé à tout, Monsieur le Vicomte (avec dignité), et à bien d'autres choses encore! (Rires étouffés.) La soif des voyages, des dangers, des aventures m'empêche de jouir de la vie! Je pars heureux. Une seule chose m'ennuie; c'est le satané bouvreuil de ma cousine. Il va falloir que je le trimballe dans les déserts, dans les savanes, et toujours sur mon dos; ça ne sera pas commode.
Mme DE MARSY, étonnée.—Comment! vous ne pouvez pas le confier à quelqu'un ici, pendant vos voyages?
PAUL, malignement.—A Gelsomina, par exemple! elle serait enchantée de vous rendre ce petit service.
PHILÉAS, avec horreur.—Oh!... non! le testament de ma cousine dit que je ne dois pas me séparer de fifi-mimi, que je dois le soigner tous les jours. (Il étend le bras.) J'ai promis de le faire. Un honnête homme n'a que sa parole, j'emmène partout le fifi-mimi!
Après cette déclaration solennelle, le gros Saindoux prit congé de M. de Marsy et de sa famille malgré les représentations amicales de chacun.
Nous allons voir bientôt ce qui lui arriva. Espérons qu'il reviendra chargé de lauriers, de gentils ours gris et de petits orangs.
CHAPITRE III
UNE LETTRE DE PHILÉAS
Quelque temps après le départ de Philéas, Paul apporta un matin à son père les lettres que le facteur venait de lui donner. M. de Marsy parcourut les adresses; l'une d'elles attira son attention.
M. DE MARSY.—Oh! oh! qu'est-ce que cette adresse si compliquée? A Monsieur, Monsieur le Vicomte de Marsy, en son château. En cas d'absence, à Madame de Marsy; en cas d'absence, à Mademoiselle Jeanne; en cas d'absence, à Monsieur Paul; en cas d'absence, à Mademoiselle Françoise; Personnelle, pressée, importante, confidentielle, officielle. (Riant.) Diantre! il y a du Philéas dans ce luxe de rédaction! Appelle donc ta mère et tes soeurs, mon bon Paul; cela les intéressera d'entendre la lecture de cette lettre.
PAUL.—Tout de suite, papa. Certainement, ça va nous amuser.
Mme de Marsy et les enfants se hâtèrent de venir en apprenant ce dont il s'agissait.
M. de Marsy déploya solennellement l'énorme lettre de Philéas.
M. DE MARSY.—Peste! une, deux, trois, quatre feuilles doubles! c'est un vrai journal que cette missive.
PAUL, se frottant les mains.—Nous allons en entendre de belles. Allons, papa, commencez vite.
JEANNE.—Tais-toi d'abord, toi, bavard!
PAUL.—Ce n'est pas toi qui commandes ici, mamzelle Marie J'ordonne!
JEANNE, avec ironie.—Que tu es gracieux et poli, très cher frère!
PAUL, de même.—Je t'imite, très chère soeur!
Mme DE MARSY, avec reproche.—Sont-ce des enfants bien élevés que j'entends parler avec tant d'aigreur?
JEANNE, se jetant au cou de Paul.—J'ai tort, maman. Pardonne-moi, Paul; c'est que j'aime à te taquiner, vois-tu!
PAUL, l'embrassant.—Je t'en dirai autant.
M. DE MARSY.—Maintenant que l'on a eu le vilain plaisir de se dire des choses désagréables et la bonne pensée de s'en repentir, je commence à lire. Écoutez bien. (Il lit.)
Monsieur et cher Vicomte,
M'y voilà arrivé, dans ce fameux Paris! m'y voilà même installé pour quelque temps, à cause des immenses préparatifs qu'il me faut faire, tout aidé que je suis par mon illustre ami Gérard.
Mon voyage de Castel-Saindoux à Paris a été très heureux, à part quelques guignons. D'abord, j'ai eu une horrible colique (sauf respect) en wagon; heureusement j'ai pu attendre et atteindre Mantes, la station où l'on déjeune pendant dix minutes; je n'y ai pas déjeuné, mais je m'y suis abreuvé de tisanes et élixirs aussi calmants que chers, lesquels m'ont raffermi le corps.
En me réinstallant, j'ai voyagé dans le même wagon qu'un sourd-muet très intéressant. Il était même bavard dans ses gestes et m'a appris à pantomimer comme lui.
Les enfants éclatent de rire.
PAUL.—Mon Dieu! que j'aurais voulu voir Philéas pantomimer!
JEANNE.—Ça devait être joliment drôle, leur conversation!
M. DE MARSY, continuant.—J'ose même dire que je suis devenu en quelques heures d'une force remarquable sur les gestes!
Comme nous approchions de Paris, un voyageur qui paraissait fort obligeant me dit à voix basse: Nous allons arriver à l'instant, Monsieur; voulez-vous me confier votre montre et votre chaîne, pour que je fasse votre déclaration avec la mienne au commissaire de police?
—Quelle déclaration? que je m'exclame tout étonné.
—La déclaration de votre montre et de votre chaîne d'or, me répondit-il. Ces bijoux sont maintenant soumis à une certaine taxe, et si on ne le constatait pas immédiatement, il y aurait une forte amende à payer. Je vois que vous êtes de province, et je veux vous épargner l'ennui de remplir cette formalité. En me donnant dix francs, je paierai la taxe et vous n'aurez aucun désagrément à subir.
—Mais quel drôle d'impôt, Monsieur! lui dis-je; pourquoi qu'il est établi?
—Parce que les gens comme il faut portent seuls des bijoux en or, me répond le monsieur; on sait, grâce à cela, quels sont les étrangers de distinction qui arrivent à Paris...
(Je ne vous cacherai pas, Monsieur et bon Vicomte, que cette explication me flatta un peu.)
—Vous êtes trop honnête, Monsieur dont je ne sais pas le nom, m'écriai-je, et j'accepte avec plaisir!
—Je m'appelle le comte de Blagueville, répondit le monsieur obligeant.
Tout en lui donnant ma montre, ma chaîne et dix francs pour payer la taxe, je lui laissai mon adresse et mon nom; puis il descendit et sortit de la gare en me disant de l'attendre au bureau des passe-ports perdus.
Après avoir réclamé et pris mes effets, je m'informe du bureau des passe-ports perdus. On me rit au nez; j'insiste, je raconte mon histoire; on m'explique que le prétendu comte de Blagueville est un coquin et moi un... je ne veux pas répéter le mot, ni souiller ma plume de l'épithète de Jocrisse qu'on m'a flanquée à brûle-pourpoint. Que ces chemindefériers sont malhonnêtes! pas vrai, Monsieur le Vicomte?
Après ces pénibles épreuves de montre et de chaîne volées d'une manière dégoûtamment infâme (et encore, en disant cela, je suis trop modéré!) je monte dans un fiacre et je dis au cocher de me conduire chez Jules Gérard.
—Tiens! vous avez de la chance, qu'il remarque; je viens justement de le ramener chez lui; sans ça, j'ignorais parfaitement son adresse et il vous aurait fallu la demander au Ministère de la guerre.
Il me semble que tout le monde devrait connaître l'hôtel de ce grand homme! que je me dis en moi-même.
Nous arrivons; on m'introduit chez un grand bel homme, à barbe noire comme du charbon.
Je me précipite dans ses bras en criant:
—Ah! mon cher tueur de lions! voilà votre Saindoux prêt à partager vos dangers et vos voyages.
Le bel homme fronce ses sourcils d'un air menaçant et me repousse en disant:
—Qu'est-ce que ça veut dire? Qu'est-ce que vous voulez?
—Vous êtes Jules Gérard, pas vrai? que je demande, interloqué de cet accueil pas gracieux du tout.
—Oui; après?
—Moi, je suis Saindoux!
—Qu'est-ce que ça me fait?
—Vous ne comprenez donc pas? Moi, Saindoux, Philéas Saindoux; moi, votre ami, j'ai accepté votre offre d'amitié, de voyage en commun... et me voilà...
Je lui explique alors que ses lettres m'ont décidé à voyager avec lui.
Le monsieur se met à rire.
—Mon pauvre garçon, dit-il, vous êtes la dupe d'un farceur; je retourne en Algérie ces jours-ci, c'est vrai; mais je compte y aller seul, ne voulant nullement emmener de compagnon de chasse.
Furieux, j'enfonce mon chapeau sur ma tête et je cours comme un fou à mon fiacre, en ordonnant au cocher de me conduire à l'adresse que m'avait donnée le prétendu Jules Gérard, hôtel du Paon magnifique, rue des Mauvais-Garçons. Là, je trouve un excellent jeune homme, aux cheveux rouge carotte, qui me reçoit à bras ouverts et qui s'écrie:
—Enfin! vous voilà, mon brave Saindoux; avec quelle impatience je vous attendais! je vous reconnais, rien qu'à votre noble et martiale tournure. Venez vite dîner, mon cher.
Je lui réponds avec dignité:
—Monsieur, nous avons un compte à régler auparavant! Je viens de chez le vrai Jules Gérard qui m'a ri au nez, en me déclarant qu'il ne m'avait jamais écrit pour m'engager à l'accompagner dans ses voyages. Vous êtes un faux Gérard, vous, alors? Pourquoi me tromper?...
Le jeune homme rit très fort (j'étais furieux de ça), puis il me dit en joignant les mains:
—Est-il possible, mon pauvre Saindoux, que vous ne connaissiez pas encore le nom célèbre de Polyphème Gérard? Malgré ma modestie bien connue, je ne puis m'empêcher de vous dire que je me suis illustré dans les cinq parties du monde. Jules Gérard n'est rien à côté de moi! Il tue des lions? Qu'est-ce que c'est que ça? pouh!... j'en tue aussi, mais seulement pour m'amuser et me distraire, moi, le Tueur par excellence!
Le jeune homme rouge parlait avec tant de solennité que j'en étais tout saisi et que je dis timidement:
—Qu'est-ce que vous tuez donc, Monsieur Polyphème, de si terrible et dangereux?
—Je suis le Tueur de colibris féroces, qu'il répond avec majesté. Ces animaux horribles ravagent l'Afrique et l'Amérique. Rien n'est à l'abri de leurs becs formidables et de leurs serres terribles! Ces énormes oiseaux ont six mètres de hauteur; leur bec est long comme mon bras, et déchire un lion d'un seul coup! Moi seul ai le courage de chasser et de détruire ces redoutables colibris! Vous jugez, Saindoux, de la reconnaissance et de l'admiration qu'ont pour moi des populations tout entières?
Ces paroles si modestes m'apprenaient les hauts faits du héros qui daignait m'admettre dans sa société intime; elles me transportèrent d'admiration et de joie.
—Homme illustre! m'écriai-je en me jetant dans ses bras, je suis confus d'avoir douté de vous un seul instant! Je suis à vous, à la vie et à la mort!
Celui que je me plais à appeler «mon ami le Tueur de colibris féroces» éclata de rire. (Il est gai comme un pinson, ce grand homme; il ne peut jamais me regarder sans rire, ça me fait plaisir.)
—Allons dîner, dit-il; nous parlerons de notre voyage et de nos préparatifs... mais que diantre faites-vous de cette cage sur votre dos?
—Ça, répliquai-je, c'est le fifi-mimi, notre compagnon d'aventures.
Je lui racontai alors comment le testament de ma cousine m'ordonnait de ne jamais m'en séparer.
Polyphème se pâma de rire et daigna se charger de la cage, puis nous allâmes dîner. Il me recommanda de ne pas parler de ses «colibris féroces» aux autres: d'abord parce que sa modestie en souffrirait trop, et puis parce qu'il voulait se soustraire aux ovations de la foule, idolâtre de lui. Je le lui promis avec respect, car je ne crains rien tant que de déplaire à mon ami le grand homme!
Adieu, mon cher Monsieur le Vicomte; j'aurais bien d'autres choses à vous raconter, mais le temps me manque et je finis en présentant mes très profonds, humbles, dévoués et enthousiastes hommages à Madame votre épouse, ainsi qu'à vos charmantes jeunes demoiselles. Je vous prie de me rappeler au bon, aimable, affectueux, cordial et gracieux souvenir de Monsieur votre jeune fils. A vous, Monsieur, bon et cher Vicomte, j'offre le dévouement extraordinaire, illimité, de celui qui croit pouvoir dire, sans exagération, qu'il sera pour la vie.
Philéas Saindoux.
P. S. Je vous confirme avec joie que les ours gris sont doux, gentils et même timides; que les orangs sont petits, caressants et complètement inoffensifs. Je vous dirai, de plus, que les serpents boas sont moins gros que nos couleuvres et voient seulement la nuit, le jour ils dorment comme les marmottes. J'ai vu au Jardin des Plantes des échantillons de toutes ces pauvres petites bêtes, grâce à l'illustre Polyphème, qui me mène partout et m'explique tout avec une bonté admirable.
CHAPITRE IV
UNE VISITE DE PHILÉAS
Une après-midi les enfants jouaient sur la pelouse lorsque Françoise, s'arrêtant tout à coup, s'écria: «Qui vient donc nous voir?»
JEANNE.—Tu vois venir une visite?
PAUL, déclamant.—Anne, ma soeur Anne, je ne vois que le soleil qui poudroie et l'herbe qui...
FRANÇOISE, lui prenant la tête dans ses mains.—Tiens! regarde, gros bêtat, au lieu de te moquer de moi.
Paul allait se fâcher du geste et des paroles de sa soeur quand la vue d'une voiture et de celui qui la conduisait lui fit pousser un cri de surprise.
PAUL.—Philéas! c'est Philéas! Bonjour, Philéas!
PHILÉAS, descendant de voiture.—Bonjour, Monsieur Paul; bonjour, Monsieur le Vicomte; bonjour, Madame!
Et il saluait à droite et à gauche, tout en continuant ses bonjours à chacun.
Petits et grands firent à Saindoux l'accueil le plus amical, malgré leur étonnement de cette visite subite. On offrit à Saindoux des rafraîchissements qu'il accepta et l'on s'installa au bosquet pour que Philéas pût y bavarder à son aise.
PHILÉAS.—Vous devez être surpris, Messieurs et Dames, de mon arrivée étonnante pour ne pas dire inattendue. Je suis rappelé au pays, ces jours-ci, afin d'installer quelqu'un à Castel-Saindoux pour s'occuper de mon établissement pendant mon absence. Je viens d'arrêter une femme d'affaires.
Tout le monde se regarda avec stupéfaction, croyant avoir mal entendu. M. de Marsy, revenu le premier de sa surprise, s'écria:
—Un homme d'affaires, voulez-vous dire, Philéas?
PHILÉAS, avec aplomb.—Non, non, Monsieur le Vicomte; j'ai bien dit et je répète, «une femme d'affaires». C'est moins cher qu'un homme, aussi regardant et plus profitant, par conséquent.
Un rire étouffé répondit à Saindoux, qui continua en se frottant les mains:
—Je me dispose à installer Gelsomina dans ce poste important. Elle est, économe et surveillera ma propriété. Mais pour parler d'autre chose, je viens inviter la compagnie (que je m'honore de fréquenter) à une fête organisée par moi. J'ai rapporté de Paris un feu d'artifice magnifique de 150 francs 75 centimes. Je le ferai tirer demain soir à Castel-Saindoux, avec accompagnement de repas, jeux, orchestre choisi et danses variées. J'ai convié tout le pays à ces réjouissances. Je serais heureux et fier d'y voir aussi ces Messieurs et ces Dames!
Les exclamations de joie des enfants répondirent à Philéas. Les parents remercièrent le bon gros Saindoux, qui paraissait radieux.
Philéas alla préparer «ses réjouissances publiques » à Castel-Saindoux, et les enfants ravis attendirent avec impatience le moment d'aller admirer les prodigalités du fastueux Philéas.
Le lendemain tant désiré arriva enfin. Dès quatre heures du soir, les enfants assuraient que la nuit était venue et qu'il était temps de partir; mais les parents ne voulant pas, avec raison, arriver trop tôt et fatiguer inutilement les petits, ne consentirent pas au départ avant le dîner.
Arrivés à Castel-Saindoux, Paul et ses soeurs furent dans le ravissement.
Sur la pelouse était une grande table chargée de viandes, de pâtisseries, de cidre en bouteilles et même de Champagne; de vrai Champagne, cette fois![3] Philéas, entouré de ses musiciens et de nombreux amis, faisait honneur au repas, tandis que les gamins du village préparaient le feu d'artifice pour le soir. Un violon faisait danser les jeunes gens et de temps en temps des pétards et des coups de fusil complétaient les splendeurs de la fête.
Note 3:[ (retour) ] Voir Les Débuts du gros Philéas.
Quand Philéas vit arriver M. et Mme de Marsy et leurs enfants, il se précipita au-devant d'eux, en culbutant tous les convives.
—Soyez les bienvenus, Mesdames et Messieurs, s'écria-t-il; ne voudriez-vous pas accepter quelque chose?
M. DE MARSY.—Merci, Philéas, nous venons de dîner.
PHILÉAS, insistant.—Un verre de n'importe quoi, Monsieur le Vicomte; tenez, choisissez entre du Pomone, du Saturne et du Balzac.
M. DE MARSY, étonné.—Oh! oh! quels sont ces vins-là? Je n'en avais jamais entendu parler!
PHILÉAS, avec empressement.—Voilà les bouteilles, Monsieur le Vicomte. Goûtez-en, vous m'en direz des nouvelles!
Et il mit devant M. de Marsy trois flacons étiquetés «Pomard, Sauterne, Barsac».
M. de Marsy refusa en souriant de faire honneur aux vins inventés par Saindoux, qui s'écria, pour se consoler:
—Allons, puisque voici ces Dames et ces Messieurs arrivés, nous allons commencer le jeu du cochon et le feu d'artifice. Finissez donc de manger et de boire, vous autres! Voilà assez longtemps que vous y êtes, d'ailleurs. A vos instruments, la musique, et jouez-nous des morceaux soignés!
Les musiciens obéirent tant bien que mal. La grosse caisse se dirigea en trébuchant vers son siège. La flûte alla en zig-zag vers le sien et chacun des autres exécutants parvint à s'installer, après plus ou moins d'efforts pour retrouver des jambes et des idées.
Quand il fut réuni, l'orchestre partit alors comme un furieux, chacun jouant à tort et à travers. La grosse caisse et la flûte surtout ne prenaient pas le temps de respirer. L'un, tapant sur sa caisse avec une vitesse et une vigueur toujours croissantes, l'autre jouant de plus en plus faux des variations de plus en plus criardes.
Sans s'inquiéter de ce tapage assourdissant, Philéas donna le signal pour commencer le jeu du cochon[4], et l'on vit arriver une troupe de gamins en caleçon, amenant de force un petit cochon noir et jaune. Ils le poussèrent dans une mare près de la maison. A peine ce cochon fut-il à l'eau que les petits paysans se précipitèrent aussi dans la mare et chacun d'eux, tout en nageant, s'efforça de saisir la queue de l'animal.
Note 4:[ (retour) ] Jeu très aimé eu Normandie.
Pour être vainqueur dans ce jeu, on devait maintenir le cochon pendant une minute sans le lâcher; on en devenait alors propriétaire.
Les gamins riaient de toutes leurs forces tout en pataugeant près de l'animal, qui grognait d'une façon désespérée chaque fois qu'on le touchait.
Il était d'autant plus difficile de l'attraper que sa queue, déjà courte et glissante, avait été soigneusement graissée.
Les rires des spectateurs répondaient à ceux des combattants, et les enfants radieux de ce spectacle disaient qu'ils ne s'étaient jamais tant amusés.
—Ohé! criait un gamin, attrape la queue, Médéric, l'eau commence à la détremper; elle a manqué me rester dans la main!
—Viens, mon petit chéri, disait un autre nageur, en montrant une pomme au cochon; je vais faire ton affaire pendant que tu mangeras.
—Je l'ai!
—Non, c'est moi!
—Ah! la voilà!
—Ouiche! comptes-y, à cette heure!
—Bravo, le cochon! criaient les spectateurs enchantés.
Un des lutteurs, souriant d'un air malicieux, se glissa enfin derrière l'animal et, profitant d'un instant où la pauvre bête fatiguée ne nageait pas, l'adroit petit Léon tourna trois fois son doigt autour de la queue et ferma brusquement la main en serrant ces bagues d'un nouveau genre.
Le cochon eut beau se débattre, le vainqueur resta ferme et le maintint vigoureusement pendant la minute voulue.
La lutte était terminée; on fit sortir les combattants de la mare et tandis que les gamins, rentrés à la maison, se rhabillaient à la hâte, le cochon tenu en laisse par des rubans de toutes couleurs fut emmené chez Léon, heureux et fier de son triomphe.
L'orchestre redoubla de vigueur pour solenniser ce moment!
Philéas rayonnait de tout ce tapage; les enfants n'y faisaient pas attention, le feu d'artifice commençant alors et les intéressant beaucoup. Les parents riaient tout bas de la musique et tâchaient de préserver leurs oreilles du vacarme.
Quand le bouquet eut été tiré, lorsque les derniers feux de Bengale se furent éteints, les enfants et leurs parents entrèrent chez Philéas pour y attendre leur voiture.
Philéas congédia ses autres invités, mais il ne put parvenir à faire entendre raison à son orchestre; les musiciens, avec la ténacité des ivrognes, soutenaient que la fête n'était pas finie et, malgré les protestations de Philéas ahuri, ils commencèrent un morceau plus burlesque que les autres.
Philéas, désespérant de les faire partir, se sauva, rejoignant M. de Marsy qui riait aux larmes, avec sa famille, de cette discussion comique.
... Mais au milieu du morceau, la grosse caisse s'arrêta.
POUSSARD.—Ah! ma foi! je suis fatigué de tout ce tapage-là! Je file; bonsoir, la compagnie.
Et en disant cela, il se dirigea vers le bois.
PHILÉAS, de sa fenêtre.—Pas par là, pas par là! vous allez vous égarer dans la forêt, si vous prenez ce chemin-là, Poussard!
—Pas de danger, M'sieu... heu! m'sieu Saindoux! Ça me connaît, les bois. Je m'en tirerai très bien, vous... vous verrez. (Il disparaît.)
La flûte avait écouté cette conversation d'un air pensif.
—Je fais comme Poussard, se mit à dire Crapotin. J'ai assez de musique, à cette heure!
Et il se dirigea aussi vers le bois, mais du côté opposé à celui que Poussard avait pris.