NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
LE VICAIRE
DE WAKEFIELD
OLIVER GOLDSMITH
LE VICAIRE
DE WAKEFIELD
TRADUCTION NOUVELLE ET COMPLÈTE
PAR
B.-H. GAUSSERON
PARIS
A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
7, RUE SAINT-BENOIT
PRÉFACE[1]
OLIVER Goldsmith naquit au village de Pallas, ou Pallasmore, dans le comté de Longford, en Irlande, le 10 novembre 1728. Son père, qui y était pasteur, avec un revenu de mille francs par an, se transporta peu après avec sa famille à Lissoy, dans le comté de Westmeath, où on offrait de rétribuer son ministère un peu plus de quarante livres sterling.
Le jeune Goldsmith était petit, grêlé et gauche. A l’école, ses camarades se moquaient de lui et le battaient. Faible de corps et dépourvu d’argent de poche, il ne pouvait ni se faire craindre ni se concilier des amitiés intéressées. Le maître d’ailleurs le trouvait lourd et stupide.
A dix-huit ans, on l’envoya à l’Université de Dublin, comme sizar, c’est-à-dire comme étudiant pauvre, payant par des services domestiques l’instruction qu’il recevait. Quand le besoin d’argent le talonnait et qu’il avait épuisé les ressources qu’une mince garde-robe lui procurait chez le prêteur sur gages, il composait des chansons qu’il allait vendre, à cinq shillings pièce, et qu’il avait ensuite le chatouillant plaisir d’entendre lamentablement crier par les mendiants dans les rues de Dublin.
Au sortir de l’Université, où il ne manqua pas de mésaventures, il vécut quelque temps à la maison paternelle, ou plutôt maternelle, car son père, le révérend Charles Goldsmith, était mort. Mais il fallait se créer une position, et le problème de gagner sa vie ne fut pas aisément résolu par Goldsmith. Précepteur, étudiant en droit à Dublin, étudiant en médecine à Édimbourg, puis à Leyde où il profite des leçons des deux illustres professeurs Albinus et Gaubius, que lui seul, je suppose, a connus, il tire le plus d’argent qu’il peut—ce qui ne veut pas dire beaucoup—de son excellent oncle Contarine, et il fait, dans des conditions dont un chapitre du Vicaire de Wakefield nous donne la description idéalisée, de longs voyages à travers la France, la Suisse et l’Italie. Toute cette période de la vie de Goldsmith est racontée par la plupart de ses biographes avec force détails et anecdotes où la légende et l’imagination suppléent les documents précis, qui souvent font défaut. Quelque part en Italie, on ne sait où ni comment, il se fit recevoir docteur en médecine. Il est vrai que, plus tard, le docteur Goldsmith ayant voulu passer, à Londres, un examen d’infirmier des hôpitaux, fut refusé sans hésitation.
C’est probablement au prestige de son titre que Goldsmith, revenu misérable à Londres, dut de trouver une place chez un pharmacien. Encouragé, il essaya de se faire une clientèle, sans grand succès sans doute, car il entra bientôt comme correcteur dans l’imprimerie de Samuel Richardson, l’auteur de Clarisse Harlowe. Il y fit une tragédie. L’imprimeur-romancier, consulté sur ce produit de la muse de Goldsmith, le lui fit, sagement il faut croire, mettre au panier. Nous le trouvons ensuite, en qualité de surveillant et de répétiteur, chez un docteur Milner, qui tenait une école à Peckham. Il y fut matériellement moins malheureux que ne le donne à penser le récit de George Primrose dans le Vicaire. C’est là, à la table du maître de l’école, qu’il rencontra le libraire Griffiths et que sa destinée se décida. Oliver Goldsmith devait être un auteur à gages, un hack, comme disent les Anglais, qui donnent le même nom aux manœuvres littéraires qu’aux chevaux de louage.
Griffiths l’employa (1757) à écrire, pour sa Monthly Review, des comptes rendus de livres sur lesquels sa femme, Mrs Griffiths, avait droit de censure et de correction. Cet arrangement dura cinq mois. Les charmes de son rédacteur en chef n’enchaînèrent pas le volage Goldsmith, qui laissa là sa pitance et ses comptes rendus, et se réfugia de nouveau chez le docteur Milner. Il y commença son ouvrage intitulé Enquiry into the Present State of polite learning in Europe, «Recherches sur l’état présent de la culture intellectuelle en Europe», et en même temps il se portait candidat pour un poste de médecin du gouvernement sur la côte de Coromandel. Il fut nommé; mais, pour toutes les raisons que l’on peut supposer, il ne partit pas. Au lieu d’aller à Coromandel, il s’établit dans un grenier de Fleet street et recommença son métier de faiseur de copie à forfait.
Son premier livre fut publié anonymement et par souscription le 2 avril 1759. Il fit du bruit dans Grub street et dans les tavernes littéraires de Londres, où tout le monde en connaissait l’auteur. Goldsmith y divise l’histoire littéraire en trois âges: la jeunesse, ou âge des poètes; la maturité, ou âge des philosophes, et le déclin, ou âge des critiques. Et il malmène de la bonne façon les critiques et leurs œuvres. Pour un homme qui avait vécu et qui vivait encore du métier, la chose ne manque pas de piquant.
Il n’en continua pas moins de faire la même besogne que les critiques qu’il critiquait, avec la différence qu’il peut y avoir cependant entre un écrivain comme Goldsmith et les pourvoyeurs ordinaires des revues du temps. Le 6 octobre 1759, parut le premier numéro de The Bee, «l’Abeille», entreprise du libraire Wilkie, dont il était l’unique rédacteur. L’aventure ne fut ni profitable ni longue; mais en même temps il écrivait, dans un journal quotidien, The Public Ledger, «le Grand Livre public», deux lettres par semaine, que le libraire Newbery lui payait une guinée la pièce. Ces lettres, comme c’était la mode alors (Lettres siamoises, Lettres persanes, etc.), étaient supposées écrites par le Chinois Lien-Chi-Altangi voyageant en Europe. Elles furent publiées ensuite à part sous le titre de The Citizen of the World, «le Citoyen du Monde».
Tous ces travaux finirent par le mettre en état de mieux vivre, et il se hâta de vivre trop bien. Aussi peut-on dire du pauvre Goldsmith que, plus il gagna d’argent, plus il eut de dettes. Nous sommes à l’époque de sa grande activité. Son libraire, Newbery, le pousse, et il produit traités sur traités, brochures sur brochures, à toute occasion et sur tout sujet. Il est fort répandu; son ami Johnson, le grand docteur Johnson, l’oracle littéraire du siècle, le patronne et le produit. Surmené par le travail et par les exigences de ses relations, qui se font et s’entretiennent surtout dans les tavernes et les cercles, Goldsmith va vers ce temps (1762) passer une saison à Tunbridge et à Bath. Il en revient pour publier The Life of Richard Nash, Esq., la Vie du beau Nash, naguère encore le héros de Bath pour ses excentricités et le grand inspirateur de la mode.
Le libraire Newbery, qui le tenait en chartre privée et payait pour lui sa pension et son loyer, ayant cru pouvoir le laisser à lui-même, il s’endetta tellement vis-à-vis de sa propriétaire que celle-ci le menaça sérieusement de le faire arrêter. Johnson, averti par lettre de la fâcheuse occurrence, envoya aussitôt une guinée à son ami pour lui faire prendre patience, et suivit de près son envoi. Goldsmith prenait patience en effet; il avait déjà, par une recette alchimique peu secrète, transmué partie de la guinée en or potable, et vidait une bouteille de vin de Madère lorsque Johnson entra. Celui-ci le ramena à des idées plus pratiques. Goldsmith se souvint qu’il avait, tout prêt, un roman en manuscrit. Johnson le porta à Francis Newbery, le neveu du Newbery déjà nommé, et revint porteur de soixante livres sterling, avec lesquelles Oliver se libéra non sans accabler sa propriétaire des épithètes les plus indignées.
Ce manuscrit était celui du Vicaire de Wakefield.
Ceci se passait vers la fin de 1764. Le libraire, peu enchanté de l’affaire, qu’il n’avait faite qu’à la sollicitation de Johnson, n’osait, courir les risques de l’impression. Il ne se décida à publier le roman qu’en mars 1766, après que le grand succès du premier poème de Goldsmith, The Traveller, se fût bien affirmé.
The Traveller, «le Voyageur», fut publié par Newbery l’aîné. C’est le premier ouvrage qui porte le nom de l’auteur. Il y avait travaillé longtemps, et, dès l’époque de ses pédestres voyages sur le continent, en avait envoyé la première esquisse à son frère Henry, auquel il le dédia. On n’avait rien vu d’aussi parfait depuis Pope, et la réputation de Goldsmith fut faite du coup.
Il la soutint par une augmentation de dépenses que justifiaient insuffisamment les vingt livres sterling que les libraires Griffin et Newbery lui payèrent peu après pour un volume contenant un choix de ses Essays. Il voulut chercher des ressources ailleurs que dans ses labeurs littéraires accoutumés, et il revint à l’exercice de la profession de médecin, muni, cette fois, d’un magnifique manteau écarlate et d’une riche canne à pomme d’or. Avec une assurance bien naturelle en un tel équipage, il rédigeait des ordonnances qu’aucun apothicaire n’osait préparer; si bien que, se voyant incompris de ce côté, il se résigna définitivement à n’être que docteur in partibus.
C’est vers ce temps qu’il aborda le théâtre. Le 29 janvier 1768, il fit représenter sur la scène de Covent Garden The Good natured Man, «l’Homme au bon naturel», avec un prologue du Dr Johnson. La comédie, gaie et spirituelle, frisant même la farce, eut du succès et rapporta cinq cents livres à l’auteur. C’était une fortune pour Goldsmith. Il n’hésita pas: il employa quatre cents livres à acheter dans Middle Temple un appartement superbe, et le reste à inaugurer comme il convenait sa nouvelle installation.
Ce n’était pas ainsi qu’il pouvait se délivrer de l’obligation de ramer sur sa galère. Il se mit à une histoire de Rome (A Roman History), que lui avait commandée le libraire Davies. L’histoire parut, et Johnson déclara qu’elle valait mieux que les abrégés de Lucius Florus et d’Eutrope, et qu’elle était supérieure à Vertot.
Il s’était engagé en 1769 à écrire pour le libraire Griffin une Histoire de la nature animée (History of animated nature) en huit volumes, pour huit cents guinées, sur lesquelles il avait reçu cinq cents livres d’avance. Goldsmith ne savait distinguer une oie d’un canard que sur la table, et ses connaissances en histoire naturelle n’allaient pas au delà. Aussi le Dr Johnson ne s’avançait-il pas trop en prédisant que l’Histoire de la nature animée serait aussi amusante qu’un conte persan. Cependant il interrompit cette grande œuvre pour gagner cinq cents autres livres avec Davies qui, désireux d’exploiter la veine ouverte par l’Histoire romaine, le pressait de lui faire une «Histoire d’Angleterre, depuis la naissance de l’empire britannique jusqu’à la mort de George II, en quatre volumes in-octavo». En même temps, il écrivait une vie de Thomas Parnell, poète irlandais, mort en 1717, et dont un poème, l’Ermite, a été traduit en français par Hennequin.
Au milieu de ces soucis d’argent et de ces travaux de librairie, Goldsmith polissait d’une main amoureuse un nouveau poème, le pendant du Traveller, qui parut le 26 mai 1770, sous le titre de The Deserted village, «le Village abandonné». Les souvenirs de son enfance, poétisés par la distance et l’imagination, donnent un charme pénétrant à ces vers harmonieux et émus, qui racontent les malheurs de toute une population chassée de son riant village par le caprice du seigneur propriétaire du sol. Il y aurait à rapprocher du Village abandonné de Goldsmith certains passages de l’Hermann et Dorothée de Gœthe, et il ne me surprendrait pas que celui-ci dût quelque chose à celui-là.
Le succès fut énorme et plaça Goldsmith au premier rang des littérateurs de son temps. Lancé dans la société des écrivains, des artistes et des grands seigneurs beaux esprits, entraîné à dépenser, avec l’argent qu’il n’avait pas, son temps si précieux et ses forces qui commençaient à s’épuiser, il trouvait encore le moyen d’écrire de gracieux et malins badinages en vers, comme le «Cuissot de venaison» (The Haunch of venison) adressé à lord Clare, et Retaliation, amicalement dirigé contre Garrick et qui ne fut pas imprimé de son vivant. Le théâtre lui avait assez bien réussi une fois pour qu’il y songeât de nouveau. Le 15 mars 1773, il donnait à Covent Garden une comédie intitulée She stoops to conquer, «Elle plie pour mieux vaincre», supérieure à la première, et digne de rester classique.
Ce succès servit à ameuter les critiques et à aigrir le pauvre Goldsmith, enfoncé plus que jamais dans les dettes et les engagements impossibles à tenir. Une histoire de la Grèce (History of Greece), que Griffin lui avait payée deux cent cinquante livres, fut, je crois, le dernier labeur qu’il exécuta. Excédé de toutes manières, l’esprit inquiet, désespérant de sortir jamais de cette tourbière de la dette où il s’était jeté avec la confiance et l’étourderie de la jeunesse, et où, malgré tous les efforts de son âge mûr, il ne savait que s’enlizer davantage, Oliver Goldsmith mourut le 4 avril 1774. Il fut enterré dans le cimetière de l’église du Temple, on ne sait au juste à quel endroit. Quelques années après, on lui éleva un monument à Westminster, et le Dr Johnson composa, pour y être gravée, l’épitaphe de son ami. Plutôt que le pompeux latin lapidaire du docteur, ces paroles, par lesquelles il résumait son jugement sur Oliver Goldsmith, méritent d’être rapportées, et l’on peut y souscrire, je pense: «Il gagna de l’argent par tous les moyens ingénieux qui en procurent et le gaspilla dans toutes les folies qui le dépensent. Mais ne nous souvenons pas de ses faiblesses. Ce fut vraiment un très grand homme.»
J’ajouterai un mot. Goldsmith fut bon. S’il ne parvenait pas à payer ses créanciers, son argent était à tous ceux qui le lui demandaient. Dans le désordre de sa vie, dans la dépendance où le mit la nécessité et où le maintint l’imprévoyance, il garda intactes son honnêteté littéraire et une dignité si simple et si éloignée de l’ostentation que beaucoup, qui en eussent été incapables, la prenaient pour de la niaiserie et s’en moquaient. Le gouvernement veut acheter sa plume; il répond à l’intermédiaire envoyé pour le sonder: «Je puis gagner assez pour satisfaire à mes besoins sans écrire pour aucun parti. L’assistance que vous venez m’offrir ne m’est donc pas nécessaire.» Le comte de Northumberland est nommé vice-roi d’Irlande. Il fait venir Goldsmith et lui demande en quoi il peut le servir. «J’ai là-bas un frère, pasteur et peu fortuné, répond le poète. Je le recommande à votre bienveillance.» Ce sont là des traits qui font aimer l’homme, quelles que soient ses imperfections.
Je ne dirai rien de la réputation d’esprit lourd et de causeur ridicule qu’on lui avait faite de son temps et qui s’est perpétuée jusqu’à nous. Il n’est guère probable que l’ami de Johnson et de tant d’autres brillants esprits fût un sot en conversation, ou même, comme l’a dit Horace Walpole, un «idiot inspiré». Un de ses derniers biographes, M. William Black, a montré clairement qu’il avait l’esprit très fin, et que, le plus souvent, on prenait pour des balourdises des saillies délicates ou des épigrammes subtiles qu’au milieu de leurs grands éclats de rire et de leurs plaisanteries à l’emporte-pièce ses compagnons ne comprenaient généralement pas. Cette raillerie discrète de Goldsmith, qui a l’air de se tourner contre soi-même pour mieux atteindre les autres, cette mesure dans la satire, qui indique les vices et les ridicules sans avoir l’air de les voir, ne sont pas les moindres charmes de son œuvre et nulle part n’apparaissent mieux que dans le Vicaire de Wakefield.
Je n’ai pas à porter de jugement ici sur ce chef-d’œuvre qui, comme tous les chefs-d’œuvre d’un ordre élevé, appartient à l’humanité autant qu’au pays où il s’est produit.
M. Émile Chasles prépare sur le roman de Goldsmith une étude que sa sagacité, vivifiée par son enthousiasme du beau, remplira de vues nouvelles et profondes. Pour moi, j’ai cherché dans ma traduction à obtenir, le plus qu’il m’a été possible, par l’exactitude de la reproduction, l’identité de l’effet.
Tel qu’il est, je présente mon travail au public avec le désir très vif qu’il contribue à entretenir la popularité de Goldsmith et de son œuvre parmi nous. Le moment est bon pour pousser à la fréquentation des esprits nobles et des écrits sains.
B.-H. G.
LE VICAIRE
DE WAKEFIELD
AVERTISSEMENT
IL y a cent défauts dans ceci, et l’on pourrait dire cent choses pour prouver que ce sont des beautés. Mais il n’est pas besoin. Un livre peut être amusant avec de nombreuses erreurs, et très ennuyeux sans une seule absurdité. Le héros de ce morceau réunit les trois plus grands caractères qui soient sur terre: il est prêtre, agriculteur, père de famille. Il est représenté comme prêt à enseigner et prêt à obéir, comme simple dans l’abondance et majestueux dans l’adversité. Dans cet âge d’opulence et de raffinement, à qui ce caractère pourra-t-il plaire? Ceux qui aiment la grande vie se détourneront avec dédain de la simplicité de son foyer rustique. Ceux qui prennent la grossièreté pour une humeur plaisante ne trouveront point d’esprit dans son inoffensif entretien, et ceux qui ont appris à se moquer de la religion riront d’un homme dont les principaux motifs de consolation se puisent dans la vie future.
Oliver Goldsmith.
CHAPITRE PREMIER
Description de la famille de Wakefield, chez laquelle règne un air de parenté, aussi bien dans les esprits que dans les figures.
J’AI toujours été d’avis que l’honnête homme qui se marie et élève une grande famille rend plus de services que celui qui reste célibataire et se contente de parler de la population. Cédant à ce motif, il y avait à peine un an que j’avais pris les Ordres, lorsque je me mis à songer sérieusement au mariage, et je choisis ma femme, comme elle-même sa robe de noce, non pour la finesse et le lustre de la surface, mais pour ces qualités qui supportent bien l’usage. Il faut lui rendre justice: c’était une bonne, une remarquable femme; et quant à l’éducation, il y avait peu de dames de province qui pussent en montrer davantage. Elle était capable de lire n’importe quel livre anglais sans trop épeler; mais pour les conserves, les confitures et la cuisine, personne ne la surpassait. Elle se piquait aussi de trouver des idées excellentes pour le ménage, bien que je n’aie jamais réussi à m’apercevoir que toutes ses idées nous rendissent plus riches.
Cependant nous nous aimions tendrement, et notre affection grandissait à mesure que nous vieillissions. De fait, il n’y avait rien qui pût nous irriter contre le monde, ou l’un contre l’autre. Nous avions une maison élégante, située dans un beau pays et un bon voisinage. L’année se passait en amusements moraux ou champêtres, en visites à nos voisins riches, en soulagements donnés à ceux qui étaient pauvres. Nous n’avions point de révolutions à craindre, point de fatigues à supporter; toutes nos aventures étaient au coin du feu, et toutes nos migrations du lit bleu au lit brun.
Comme nous demeurions près de la route, nous avions souvent la visite du voyageur ou de l’étranger, qui goûtaient notre vin de groseille, pour lequel nous jouissions d’une grande réputation; et je déclare avec la véracité de l’historien que je n’ai jamais su qu’aucun d’eux y ait trouvé à redire. Nos cousins également, jusqu’au quarantième degré, se rappelaient tous leur consanguinité sans nullement recourir au bureau des généalogies, et venaient très fréquemment nous voir. Quelques-uns ne nous faisaient pas grand honneur par ces revendications de parenté, car nous avions dans le nombre l’aveugle, le manchot et le boiteux. Cependant ma femme insistait toujours sur ce qu’étant la même chair et le même sang, ils devaient s’asseoir avec nous à la même table. De sorte que, si nous n’avions pas autour de nous des amis très riches, nous en avions généralement de très heureux; car cette remarque se trouvera juste dans tout le cours de la vie, que plus le convive est pauvre, plus il est content d’être bien traité; et de même que certaines gens s’extasient sur les couleurs d’une tulipe ou sur l’aile d’un papillon, moi j’étais, par nature, admirateur des visages heureux.
Cependant lorsqu’un de nos parents se trouvait être une personne d’un trop méchant caractère, ou un convive gênant, ou quelqu’un dont nous désirions nous débarrasser, j’avais toujours soin de lui prêter, à son départ de ma maison, un habit de cheval, ou une paire de bottes, ou quelquefois un cheval de peu de valeur, et j’eus invariablement la satisfaction de voir qu’il ne revenait jamais les rendre. Par ce moyen, la maison était purgée de ceux que nous n’aimions pas; mais jamais la famille de Wakefield n’a eu la réputation de mettre à la porte le voyageur ou le parent pauvre.
Nous vécûmes ainsi plusieurs années dans un état de grand bonheur; non que nous n’eussions parfois de ces petits froissements que la Providence envoie pour rehausser le prix de ses faveurs. Mon verger était souvent ravagé par des écoliers, et les crèmes de ma femme mises au pillage par les chats et les enfants. Le seigneur du village s’endormait quelquefois aux endroits les plus pathétiques de mon sermon, ou sa noble dame ne répondait aux civilités de ma femme à l’église que par une révérence écourtée. Mais nous surmontions bientôt la contrariété causée par de tels accidents, et, d’ordinaire, au bout de trois ou quatre jours, nous nous demandions comment ils avaient pu nous émouvoir.
Mes enfants, nés de parents vertueux et élevés sans mollesse, étaient à la fois bien faits et sains; mes fils robustes et actifs, mes filles belles et d’une fraîcheur épanouie. Quand je me tenais au milieu de ce petit cercle, qui promettait des appuis au déclin de mon âge, je ne pouvais m’empêcher de répéter la fameuse histoire du comte Abensberg qui, lors du voyage de Henri II à travers l’Allemagne, et tandis que les autres courtisans accouraient avec leurs trésors, amena ses trente-deux enfants et les présenta à son souverain comme la plus précieuse offrande qu’il pût faire. De la même façon, bien que je n’en eusse que six, je les considérais comme un présent très précieux fait à mon pays, et conséquemment je regardais celui-ci comme mon débiteur, Notre fils aîné fut nommé George, du nom de son oncle, qui nous avait laissé dix mille livres sterling. Notre second enfant était une fille; j’avais l’intention de lui donner le nom de sa tante Grisèle; mais ma femme qui, durant sa grossesse, avait lu des romans, insista pour qu’on l’appelât Olivia. Moins d’une année après, nous eûmes une autre fille, et j’avais résolu cette fois que Grisèle serait son nom; mais une riche parente ayant eu la fantaisie d’être marraine, la fille fut, par ses instructions, appelée Sophia, de sorte que nous eûmes deux noms romanesques dans la famille; mais je proteste solennellement que je n’y fus pour rien. Moïse vint ensuite, et, après un intervalle de douze ans, nous eûmes encore deux fils.
Il ne servirait de rien de nier mon ravissement quand je voyais toute ma petite famille autour de moi; mais la vanité et la satisfaction de ma femme étaient encore plus grandes que les miennes. Lorsque nos visiteurs disaient: «Eh! sur ma parole, Mrs Primrose, vous avez les plus beaux enfants de tout le pays.—Ah! voisin, répondait-elle, ils sont comme le ciel les a faits, assez beaux s’ils sont assez bons; car beau est qui bien fait.» Et alors elle ordonnait de tenir la tête droite à ses filles qui, à ne rien cacher, étaient certainement fort belles. L’extérieur seul est une chose tellement frivole pour moi, que je n’aurais guère songé à en faire mention, si ce n’avait été un sujet général de conversation dans le pays. Olivia, alors âgée de dix-huit ans environ, avait cette luxuriance de beauté avec laquelle les peintres ont coutume de représenter Hébé: ouverte, animée, dominatrice. Les traits de Sophia n’étaient pas si frappants au premier abord, mais souvent ils produisaient un effet plus sûr; car ils étaient doux, modestes et séduisants. L’une triomphait d’un seul coup, l’autre par des efforts heureusement répétés.
Le caractère d’une femme est généralement conforme à l’expression de ses traits, du moins il en était ainsi de mes filles. Olivia souhaitait de nombreux amoureux, Sophia aurait voulu s’en attacher un seul. Olivia était souvent affectée, par suite de son trop grand désir de plaire. Sophia allait jusqu’à dissimuler la supériorité de sa nature, tant elle craignait d’offenser. L’une me récréait par sa vivacité quand j’étais gai, l’autre par son bon sens quand j’étais sérieux. Mais ces qualités n’étaient jamais poussées à l’excès ni chez l’une ni chez l’autre, et je les ai souvent vues changer de caractère pendant toute une journée. Un vêtement de deuil transformait ma coquette en prude, et une nouvelle parure de rubans donnait à sa jeune sœur plus de vivacité qu’elle n’en avait naturellement.
Mon fils aîné, George, était élevé à Oxford, car j’avais en vue pour lui une des professions savantes. Mon second garçon, Moïse, que je destinais aux affaires, recevait une sorte d’éducation mixte à la maison. Mais il est inutile d’essayer de décrire les caractères particuliers de jeunes gens qui n’avaient vu que très peu du monde. En somme, un air de famille régnait entre eux tous, et, à proprement parler, ils n’avaient qu’un caractère, celui d’être tous également généreux, crédules, simples et inoffensifs.
CHAPITRE II
Malheurs de famille.—La perte de la fortune ne fait qu’accroître la fierté des justes.
LES intérêts temporels de notre famille étaient principalement commis à l’administration de ma femme; quant aux spirituels, je les prenais entièrement sous ma direction. Les revenus de mon bénéfice ne montaient qu’à trente-cinq livres sterling par an; je les abandonnais aux orphelins et aux veuves du clergé de notre diocèse; car, ayant une fortune personnelle, je ne m’inquiétais pas du casuel, et je sentais un secret plaisir à faire mon devoir sans récompense. J’avais aussi pris la résolution de ne point avoir de desservant et de connaître tous les habitants de ma paroisse, exhortant les hommes mariés à la tempérance et les célibataires au mariage; si bien qu’au bout de quelques années, c’était un commun dicton qu’il y avait à Wakefield trois étranges manques: manque de morgue dans le pasteur, manque de femmes pour les jeunes gens, et manque de pratiques pour les cabarets.
Le mariage fut toujours un de mes thèmes favoris, et j’ai écrit plusieurs sermons pour en prouver la félicité; mais il y avait un dogme particulier que je me faisais un point d’honneur de défendre; en effet, je soutenais avec Whiston qu’il est illégal à un prêtre de l’Église d’Angleterre, après la mort de sa première femme, d’en prendre une seconde; ou, pour le dire d’un mot, je me glorifiais d’être strictement monogame.
Je m’étais initié de bonne heure à cette importante controverse sur laquelle tant de volumes ont été laborieusement écrits. J’ai moi-même publié quelques traités sur le sujet; et, comme ils ne se sont jamais vendus, j’ai la consolation de penser qu’ils n’ont en pour lecteurs que l’heureux petit nombre des élus. Quelques-uns de mes amis appelaient cela mon côté faible; mais, hélas! ils n’en avaient pas fait, comme moi, le sujet de longues méditations. Plus j’y réfléchissais, plus il me paraissait important. J’allai même un pas plus loin que Whiston dans la manifestation de mes principes: comme il avait fait graver sur la tombe de sa femme qu’elle était la seule femme de William Whiston, j’avais écrit pour ma femme, à moi, bien qu’elle fût encore vivante, une épitaphe analogue, dans laquelle je vantais sa prudence, son économie et son obéissance jusqu’à la mort; et, en ayant fait faire une belle copie, dans un cadre élégant, je la plaçai au-dessus de la cheminée, où elle remplissait plusieurs buts fort utiles: elle rappelait à ma femme ses devoirs envers moi et ma fidélité pour elle; elle lui inspirait de la passion pour un bon renom et lui remettait constamment en l’esprit sa fin.
Ce fut ainsi peut-être, en entendant prôner si souvent le mariage, que mon fils aîné, au sortir de l’Université, fixa ses affections sur la fille d’un ecclésiastique de nos voisins, dignitaire de l’Église, et en position de lui donner une grande fortune; mais la fortune était sa moindre qualité. Tout le monde (excepté mes deux filles) s’accordait à déclarer que miss Arabella Wilmot était parfaitement jolie. Sa jeunesse, sa santé et son innocence étaient encore rehaussées par un teint si transparent, par une sensibilité de regard si heureuse, que la vieillesse même ne pouvait la voir avec indifférence. Comme M. Wilmot savait que je pouvais constituer à mon fils un très bel établissement, il n’était pas contraire au mariage. Les deux familles vivaient donc ensemble dans toute l’harmonie qui précède généralement une alliance attendue. Convaincu par expérience que le temps où l’on fait sa cour est le plus heureux de la vie, j’étais assez disposé à en reculer le terme, et les plaisirs variés que les jeunes gens partageaient chaque jour dans la compagnie l’un de l’antre semblaient augmenter leur passion. Nous étions ordinairement réveillés le matin par la musique, et, dans les beaux jours, nous chassions à cheval. Les dames consacraient les heures qui séparent le déjeuner du dîner à la toilette et à l’étude: habituellement elles lisaient une page et puis se regardaient dans la glace, qui souvent présentait—des philosophes même pourraient eu convenir—la page la plus belle de toutes. A dîner, ma femme prenait la direction: elle tenait à toujours découper tout elle-même, parce que c’était l’habitude de sa mère, et elle en profitait pour nous donner l’historique de chaque plat. Quand nous avions dîné, afin d’empêcher les dames de nous quitter, je faisais d’ordinaire enlever la table, et quelquefois, avec l’aide du maître de musique, nos filles nous donnaient un concert très agréable. La promenade, le thé, les danses champêtres, les gages touchés abrégeaient le reste de la journée, sans le secours des cartes; car je haïssais toute espèce de jeu, excepté le tric-trac, auquel nous jouions parfois, mon vieil ami et moi, une partie de quatre sous. Et je ne puis omettre ici une circonstance de mauvais augure qui se présenta la dernière fois que nous jouâmes ensemble: il ne me fallait qu’amener un quatre, et je jetai double as cinq fois de suite.
Quelques mois s’étaient écoulés de cette manière, lorsque enfin on jugea convenable de fixer un jour pour les noces du jeune couple, qui semblait le désirer ardemment. Je n’ai pas besoin de décrire l’importance affairée de ma femme pendant les préparatifs du mariage, ni les coups d’œil furtifs de mes filles; le fait est que mon attention se fixait sur un autre objet,—l’achèvement d’un traité que je comptais publier bientôt pour défendre mon principe favori. Comme ce traité me semblait un chef-d’œuvre et d’argumentation et de style, je ne pus, dans la vanité de mon cœur, m’empêcher de le montrer à mon vieil ami, M. Wilmot, ne doutant aucunement de recevoir son approbation; mais ce ne fut que trop tard que je découvris qu’il était attaché avec la plus grande énergie à l’opinion contraire, et qu’il avait de bonnes raisons pour cela. En effet, il faisait, en ce moment même, la cour à une quatrième femme. Ceci, comme on peut s’y attendre, amena une discussion accompagnée de quelque aigreur, qui menaça de couper court à nos projets d’alliance; mais nous convînmes de débattre le sujet à fond la veille du jour arrêté pour la cérémonie.
Tout se passa avec l’ardeur voulue des deux côtés: il affirma que j’étais hétérodoxe, je rétorquai l’accusation; il répliqua, je ripostai. Cependant, au plus chaud de la controverse, je fus appelé dehors par un de mes parents qui, d’un visage affligé, me conseilla d’abandonner la dispute, du moins jusqu’à ce que le mariage de mon fils fût chose faite.
«Comment! m’écriai-je, déserter la cause de la vérité, et le laisser se remarier lorsqu’il est déjà poussé aux confins de l’absurde! Autant vaudrait me conseiller d’abandonner ma fortune que mon argument.
—Votre fortune, reprit mon ami, je regrette de vous en informer à présent, n’est plus rien, ou à peu près. Le négociant de Londres, aux mains de qui votre argent était placé, s’est enfui pour éviter une déclaration de banqueroute, et l’on croit qu’il ne laisse pas un shilling par livre sterling. Je répugnais à vous chagriner de cette nouvelle, vous et votre famille, avant l’accomplissement du mariage; mais elle peut maintenant servir à modérer votre chaleur d’argumentation; car, je le suppose, votre prudence vous imposera la nécessité de dissimuler, du moins jusqu’à ce que votre fils se soit assuré la fortune de la jeune fille.
—Eh bien, répondis-je, si ce que vous me dites est vrai, si je dois être réduit à la mendicité, cela ne fera jamais de moi un coquin, ni ne m’induira à désavouer mes principes. Je vais de ce pas instruire la compagnie de ma position; et pour ce qui est de la discussion, je rétracte ici les premières concessions que j’avais faites au vieux gentleman, et je ne lui accorderai pas qu’il puisse être un mari dans aucun sens du mot.»
On n’en finirait pas de décrire les différentes impressions des deux familles lorsque je divulguai la nouvelle de notre infortune; mais ce que les autres ressentirent était chose légère auprès de ce que les amants parurent endurer. M. Wilmot, qui semblait auparavant déjà suffisamment disposé à rompre le mariage, fut bientôt décidé par ce coup: il y avait une vertu qu’il possédait en perfection, c’était la prudence, trop souvent la seule qui nous reste à soixante-douze ans.
CHAPITRE III
Abnégation.—Les circonstances heureuses de notre vie se trouvent généralement être, en fin de compte, notre propre ouvrage.
IL ne restait plus à notre famille qu’un espoir: c’était que la nouvelle de notre malheur fût un rapport malicieux ou prématuré; mais une lettre de mon agent à Londres vint bientôt m’en confirmer tous les détails. La perte de la fortune eût été pour moi bagatelle; la seule inquiétude que je ressentisse était pour ma famille, destinée à une vie humble sans cette éducation qui endurcit aux dédains.
Près d’une semaine se passa avant que je tentasse de modérer leur affliction, car des consolations hâtives ne font que rappeler la douleur. Durant cet intervalle, j’appliquai mes pensées à trouver quelque moyen de les soutenir désormais; à la fin, on m’offrit une petite cure de quinze livres sterling par an dans une partie éloignée du pays, où je pourrais continuer de jouir de mes principes sans molestation. J’adhérai avec joie à cette proposition, décidé à augmenter mon traitement en faisant valoir une petite ferme.
Cette résolution prise, mon premier soin fut de rassembler les débris de ma fortune; et, toutes dettes recouvrées et payées, de quatorze mille livres sterling il ne nous en resta que quatre cents. Ma principale préoccupation était donc maintenant de ramener les sentiments de ma famille au niveau de notre position, car je savais bien qu’une indigence prétentieuse est la pire des misères. «Vous ne pouvez ignorer, mes enfants, m’écriai-je, qu’aucune prudence de notre part n’était capable de prévenir notre récente infortune; mais la prudence peut beaucoup pour en détourner les effets. Nous sommes pauvres maintenant, mes bien-aimés, et la sagesse nous commande de nous conformer à notre humble situation. Abandonnons donc, sans murmurer, ce luxe qui rend tant de gens misérables, et cherchons, dans une condition plus humble, cette paix avec laquelle tous peuvent être heureux. Les pauvres vivent contents sans notre aide; pourquoi n’apprendrions-nous pas à vivre sans la leur? Oui, mes enfants; abandonnons dès ce moment toute prétention au grand monde. Il nous reste encore assez pour nous assurer le bonheur si nous sommes sages. Sachons trouver dans le contentement intime de quoi suppléer à ce qui nous manque en fortune.»
Comme mon fils aîné avait reçu une éducation savante, je pris le parti de l’envoyer à la ville, où ses capacités pourraient contribuer à notre bien-être et au sien. La séparation des amis et des familles est peut-être une des plus poignantes circonstances qui accompagnent la pauvreté. Le jour arriva bientôt où nous dûmes nous disperser pour la première fois. Mon fils, après avoir pris congé de sa mère et des autres qui mêlaient leurs larmes à leurs baisers, vint me demander ma bénédiction. Je la lui donnai du fond du cœur; c’était, avec cinq guinées, tout le patrimoine que j’eusse maintenant à lui octroyer.—«Vous allez à Londres à pied, mon garçon, m’écriai-je; c’est la manière dont Hooker, votre grand ancêtre, a fait le voyage avant vous. Recevez de moi le même cheval qui lui fut donné par le bon évêque Jewel, ce bâton; et prenez aussi ce livre, il vous fortifiera dans la route: ces deux lignes, qu’il contient, valent des millions: J’ai été jeune et aujourd’hui je suis vieux, mais je n’ai jamais vu le juste abandonné, ni sa progéniture mendiant son pain. Que ceci soit votre consolation pendant votre voyage. Va, mon garçon; quelle que soit ta fortune, fais que je te voie une fois chaque année; aie toujours du cœur, et adieu!»—Comme il avait de l’intégrité et de l’honneur, j’étais sans appréhensions en le jetant nu dans l’arène de la vie, car je savais qu’il y jouerait un rôle honnête, vainqueur ou vaincu.
Son départ ne fit que préparer la voie au nôtre, qui eut lieu peu de jours après. L’éloignement d’un pays où nous avions joui de tant d’heures de tranquillité ne se fit pas sans des larmes, que la force d’âme elle-même avait peine à réprimer. Eu outre, un voyage de soixante-dix milles pour une famille qui, jusque-là, n’en avait jamais fait plus de dix hors de sa maison, nous remplissait d’appréhension; et les cris des pauvres, qui nous suivirent jusqu’à quelque distance, contribuaient à l’augmenter. La première journée de voyage nous mena sans accident à trente milles de notre future retraite, et nous nous arrêtâmes pour la nuit à une obscure auberge, dans un village près de la route. Lorsqu’on nous eut montré une chambre, je manifestai le désir, suivant mon habitude, que l’hôte nous accordât sa compagnie; ce à quoi il consentit, car ce qu’il boirait devait grossir la note le lendemain matin. Quoi qu’il en soit, il connaissait tout le monde dans le pays où je me rendais, particulièrement le squire[2] Thornhill, qui devait être mon seigneur, et qui demeurait à quelques milles de ma résidence. Il représenta ce gentilhomme comme une personne qui ne se souciait guère de connaître du monde que ses plaisirs et qui se faisait particulièrement remarquer par son penchant vers le beau sexe. Il disait qu’aucune vertu n’était capable de résister à ses artifices et à ses assiduités, et qu’il n’y avait guère de fille de fermier à dix milles à la ronde qui ne l’eût vu heureux et infidèle. Bien que ces détails me causassent quelque peine, ils eurent un effet très différent sur mes filles, dont les traits semblaient briller de l’attente d’un prochain triomphe. Ma femme n’était pas moins satisfaite, ni moins confiante dans leurs charmes et leur vertu. Pendant que nous nous laissions aller à ces pensées, l’hôtesse entra dans la chambre pour informer son mari que le monsieur étranger qui était depuis deux jours dans la maison manquait d’argent et ne pouvait leur payer son compte.—«Manque d’argent! reprit l’hôte. Ce doit être impossible, car, pas plus tard qu’hier, il a donné trois guinées à notre bedeau pour lui faire ménager un vieux soldat estropié qui devait être fouetté par la ville comme voleur de chiens.»—Mais l’hôtesse persistant dans son dire, l’hôte se préparait à quitter la salle en jurant qu’il se ferait donner satisfaction d’une manière ou d’une autre, lorsque je le priai de me présenter à un étranger qu’il me dépeignait comme si charitable.
Il se rendit à mon désir et fit entrer un gentleman paraissant âgé d’environ trente ans et vêtu d’habits jadis galonnés. Il était bien fait de sa personne, et son visage était marqué des plis de la méditation. Il avait quelque chose de bref et de sec dans l’abord, et il semblait ne point comprendre les cérémonies, ou les mépriser. Dès que l’hôte eut quitté la salle, je ne pus m’empêcher d’exprimer à cet étranger mon chagrin de voir un gentleman dans un tel embarras, et je lui offris ma bourse pour parer à la nécessité présente. «Je la prends de tout mon cœur, monsieur, répliqua-t-il, et je suis bien aise qu’une récente étourderie, en me faisant donner ce que j’avais d’argent sur moi, me montre qu’il y a encore des hommes tels que vous. J’ai cependant à demander auparavant d’être informé du nom et de la résidence de mon bienfaiteur, afin de le rembourser aussitôt que possible.» Je le satisfis pleinement sur ce point, lui apprenant, non seulement mon nom et mes récentes infortunes, mais le lieu où j’allais m’établir à nouveau. «Cela tombe encore plus heureusement que je ne l’espérais, s’écria-t-il; car je fais moi-même la même route, et il y a deux jours que je suis retenu ici par la crue des eaux, qui se trouveront guéables demain, je l’espère.» Je protestai du plaisir que j’aurais dans sa compagnie, et ma femme et mes filles unissant leurs instances, il se laissa persuader de rester à souper. La conversation de l’étranger, à la fois agréable et instructive, m’inspirait le désir de la prolonger; mais il était grand temps de se retirer et de prendre des forces pour la fatigue du jour suivant.
Le lendemain matin, nous partîmes tous ensemble; ma famille était à cheval, et M. Burchell, notre nouveau compagnon, marchait sur la banquette, le long de la route, déclarant, avec un sourire, que, comme nous étions mal montés, il était trop généreux pour essayer de nous laisser derrière. Les eaux n’étant pas encore basses, nous fûmes obligés de louer un guide, qui trottait devant; M. Burchell et moi, nous fermions la marche. Nous allégions la fatigue de la route par des discussions philosophiques, qu’il semblait entendre parfaitement. Mais ce qui me surprenait le plus, c’était que, bien qu’il m’eût emprunté de l’argent, il défendait ses opinions avec autant d’acharnement que s’il eût été mon protecteur. De temps en temps aussi il m’apprenait à qui appartenaient les différentes résidences qui se présentaient à notre vue à mesure que nous avancions.—«Celle-là, s’écria-t-il en désignant une maison fort magnifique qui se dressait à quelque distance, appartient à M. Thornhill; ce jeune gentilhomme jouit d’une fortune considérable, mais qui dépend entièrement du bon plaisir de son oncle, sir William Thornhill, gentleman qui, se contentant de peu pour lui-même, permet à son neveu de jouir du reste et demeure presque toujours à Londres.—Quoi! m’écriai-je, est-ce que mon jeune seigneur serait le neveu d’un homme dont les vertus, la générosité et les bizarreries sont si universellement connues? J’ai entendu représenter sir William Thornhill comme une des personnes les plus généreuses, mais aussi les plus fantasques du royaume; ce serait un homme d’une bienfaisance accomplie.—Un peu exagérée même, peut-être, répliqua M. Burchell; du moins il a porté la bienfaisance au delà des bornes lorsqu’il était jeune; car ses passions étaient fortes alors, et comme elles étaient toutes du côté de la vertu, elles l’ont conduit à de romanesques excès. De bonne heure il aspira aux talents du militaire et du savant: il ne tarda pas à être distingué dans l’armée, et il acquit quelque réputation parmi les hommes instruits. L’adulation suit toujours les ambitieux, car seuls ils goûtent tout le plaisir de la flatterie. Une foule de gens l’entourèrent, qui ne lui montrèrent qu’un côté de leur nature, de sorte qu’il se mit à oublier dans une sympathie universelle le soin de ses intérêts particuliers. Il aimait tout le genre humain, car sa fortune l’empêchait de savoir qu’il y a des coquins. Les médecins nous parlent d’une maladie dans laquelle tout le corps est d’une sensibilité si aiguë que le plus léger contact cause de la douleur: ce que certaines personnes out ainsi souffert physiquement, ce gentilhomme le ressentait dans son esprit. La plus légère infortune, réelle ou feinte, le touchait au vif, et son âme était travaillée par une sensibilité maladive pour les misères des autres. Ainsi disposé à soulager, on peut facilement deviner qu’il trouva quantité de gens disposés à solliciter. Sa profusion finit par altérer sa fortune, mais non son bon naturel; on voyait, au contraire, celui-ci augmenter à mesure que l’autre paraissait décroître; il devenait imprévoyant en devenant pauvre; et, bien qu’il parlât comme un homme de sens, ses actions étaient celles d’un fou. Cependant, toujours assiégé d’importunités et incapable désormais de satisfaire à toutes les demandes qui lui étaient faites, au lieu d’argent il donna des promesses. C’était tout ce qu’il avait à accorder, et il n’avait pas assez d’énergie pour causer à personne le chagrin d’un refus. Par là, il attira autour de lui une foule de clients, auxquels il était sûr de manquer de parole et que pourtant il désirait soulager. Ils s’attachèrent à lui pendant un temps, puis le laissèrent avec des reproches et un mépris mérités. Mais à proportion qu’il devenait méprisable vis-à-vis des autres, il devenait avili vis-à-vis de lui-même. Son esprit s’était reposé sur leurs adulations et, cet appui enlevé, il ne savait point trouver de plaisir dans les applaudissements de son propre cœur, qu’il n’avait jamais appris à respecter.
«Le monde commença alors à prendre un autre aspect: la flatterie de ses amis dégénéra en simple approbation. L’approbation prit bientôt la forme plus familière de conseils, et les conseils, une fois rejetés, amenèrent les reproches. Aussi vit-il alors que ces amis, que les bienfaits avaient rassemblés autour de lui, étaient peu estimables; il vit alors qu’il faut toujours qu’un homme donne son propre cœur pour gagner celui d’un autre. Je vis alors que... que... Je ne sais plus ce que j’allais dire. Bref, monsieur, il résolut de se respecter lui-même et forma un plan pour rétablir sa fortune écroulée. Dans ce but, et toujours avec ses façons bizarres, il parcourut l’Europe à pied, et maintenant, quoiqu’il ait à peine atteint l’âge de trente ans, ses biens sont plus abondants que jamais. Ses libéralités, il est vrai, sont plus raisonnables et plus modérées à présent que jadis; mais il conserve encore le caractère d’un original, et c’est dans les vertus excentriques qu’il trouve le plus de plaisir.»
Mon attention était si absorbée par le récit de M. Burchell qu’à peine regardais-je devant moi pendant qu’il allait, lorsque les cris de ma famille me jetèrent dans l’alarme. Je retournai la tête et j’aperçus ma plus jeune fille an milieu d’un cours d’eau rapide, renversée de son cheval et luttant contre le torrent. Elle avait disparu deux fois, et je ne pouvais me précipiter à temps pour lui porter secours. Mes sensations mêmes étaient trop violentes pour me permettre d’essayer de la sauver. Elle périssait certainement, si mon compagnon, apercevant son danger, n’avait immédiatement plongé à son secours et ne l’avait, avec quelque difficulté, portée sur l’autre rive. En prenant le courant un peu plus haut, le reste de la famille passa en sûreté, et nous eûmes alors la possibilité de joindre l’expression de notre reconnaissance à la sienne. Sa gratitude peut plus facilement s’imaginer que se décrire: elle remerciait son sauveur par ses regards plutôt que par ses paroles, et elle continuait de s’appuyer sur son bras, comme si elle eût encore voulu recevoir assistance. Ma femme, de son côté, manifesta à M. Burchell l’espoir d’avoir un jour le plaisir de lui rendre ses bontés chez elle. Cependant, après nous être reposés à l’auberge la plus proche et avoir dîné ensemble, M. Burchell, qui allait dans une autre partie du pays, prit congé, et nous poursuivîmes notre voyage. Pendant qu’il s’éloignait, ma femme déclara qu’elle l’aimait extrêmement, protestant que s’il avait une naissance et une fortune qui lui donnassent le droit de s’allier à une famille comme la nôtre, elle ne connaissait personne capable de fixer plus promptement son choix. Je ne pus que sourire de l’entendre parler sur ce ton superbe; mais ces illusions innocentes qui tendent à nous rendre plus heureux ne m’ont jamais beaucoup déplu.
CHAPITRE IV
Preuve que même la plus humble fortune peut donner le bonheur, lequel dépend, non des circonstances, mais du caractère.
LE lieu de notre retraite n’avait pour voisinage qu’un petit nombre de fermiers, qui tous cultivaient leurs propres terres et étaient également étrangers à l’opulence et à la pauvreté. Comme ils avaient presque toutes les commodités de la vie chez eux, ils allaient rarement dans les villes ou les cités chercher le superflu. Loin de la société polie, ils gardaient encore la simplicité primitive des mœurs; et, sobres par habitude, à peine savaient-ils que la tempérance est une vertu. Ils travaillaient gaiement les jours ouvriers, mais ils observaient les fêtes comme des intervalles de délassement et de plaisir. Ils chantaient l’hymne populaire à Noël, envoyaient des lacs d’amour le matin de la Saint-Valentin, mangeaient des crêpes au carnaval, montraient leur esprit le 1er avril et cassaient religieusement des noix la veille de la Saint-Michel. Ayant appris notre approche, la population tout entière sortit à la rencontre de son ministre, revêtue de ses plus beaux habits et précédée d’une flûte et d’un tambourin. On avait aussi préparé pour notre réception un festin auquel nous nous assîmes gaiement; et, dans la conversation, le rire suppléa à ce qui manquait en esprit.
Notre petite habitation était située au pied d’une colline en pente douce, abritée par un beau taillis derrière et par une rivière bavarde devant; d’un côté une prairie, de l’autre une pelouse. Ma ferme consistait en vingt ares environ d’excellentes terres, pour lesquels j’avais donné cent livres de pot-de-vin à mon prédécesseur. Rien ne pouvait surpasser la propreté de mon petit enclos; les ormes et les haies vives avaient un aspect de beauté indescriptible. Ma maison ne se composait que d’un étage et était couverte en chaume, ce qui lui donnait un air de calme bien-être; les murs à l’intérieur étaient gentiment blanchis à la chaux, et mes filles entreprirent de les orner de tableaux de leur composition. La même pièce nous servait de salon et de cuisine, il est vrai; mais cela ne la rendait que plus chaude. D’ailleurs, comme elle était tenue avec la plus extrême propreté,—les plats, les assiettes et les cuivres bien écurés et disposés en rangées brillantes sur les étagères,—l’œil était agréablement récréé et n’éprouvait pas le besoin de meubles plus riches. Il y avait trois autres pièces, une pour ma femme et pour moi, une pour nos deux filles qui donnait dans la nôtre, et la troisième, avec deux lits, pour le reste des enfants.
La petite république à laquelle je donnais des lois était réglée de la façon suivante: au lever du soleil, nous nous assemblions tous dans notre salle commune, où le feu avait été allumé d’avance par la servante. Après nous être salués les uns les autres avec les formes convenables, car j’ai toujours pensé qu’il était bien de maintenir certains signes matériels de bonne éducation, sans lesquels la liberté détruit infailliblement l’amitié,—nous nous inclinions tous avec reconnaissance devant cet être qui nous donnait encore un jour. Ce devoir accompli, mon fils et moi nous allions nous livrer à nos travaux habituels au dehors, tandis que ma femme et mes filles s’occupaient du déjeuner, qui était toujours prêt à heure fixe. J’accordais une demi-heure pour ce repas et une heure pour le dîner; ce temps se passait en gaietés innocentes entre ma femme et mes filles, et en argumentations philosophiques entre mon fils et moi.
Comme nous nous levions avec le soleil, nous ne poursuivions jamais notre labeur après qu’il était couché; mais nous revenions à la maison, où la famille nous attendait avec des visages souriants, et où un foyer brillant et un bon feu étaient préparés pour nous recevoir. Et nous ne manquions pas de convives: quelquefois le fermier Flamborough, notre loquace voisin, et souvent le joueur de flûte aveugle, nous rendaient visite et goûtaient notre vin de groseille, pour la fabrication duquel nous n’avions perdu ni notre recette ni notre réputation. Ces braves gens avaient plusieurs moyens de faire apprécier leur compagnie; pendant que l’un jouait, l’autre chantait quelque touchante ballade, «le Dernier Bonsoir de Johnny Armstrong», ou «la Cruauté de Barbara Allen». La soirée se terminait de la manière dont nous avions commencé la matinée: mes plus jeunes garçons étaient désignés pour lire les prières du jour; et celui qui lisait le plus haut, le plus distinctement et le mieux, devait avoir un sou le dimanche pour mettre dans le tronc des pauvres.
Quand venait le dimanche, oh! c’était jour de grande toilette, et tous mes édits somptuaires n’y pouvaient rien. En vain m’imaginais-je sincèrement que mes harangues contre l’orgueil avaient dompté la vanité de mes filles: je les trouvais toujours secrètement attachées à toutes leurs anciennes parures; elles continuaient à aimer les dentelles, les rubans, les verroteries et la gaze; ma femme elle-même conservait de l’amour pour son poult-de-soie cramoisi, parce qu’il m’était jadis arrivé de lui dire qu’il lui seyait bien.
Le premier dimanche, en particulier, leur conduite servit à me mortifier. J’avais, la veille au soir, exprimé le désir que mes filles fussent habillées de bonne heure le lendemain, car j’ai toujours aimé être à l’église longtemps avant le reste de la congrégation. Elles obéirent ponctuellement à mes instructions; mais quand nous fûmes pour nous réunir au déjeuner du matin, voilà ma femme et mes filles qui descendent habillées avec toute leur ancienne splendeur, les cheveux plaqués de pommade, le visage marqueté de mouches à volonté, les jupes ramassées en paquet par derrière et bruissant à chaque mouvement. Je ne pus me retenir de sourire de leur vanité, surtout de celle de ma femme, de qui j’attendais plus de discrétion. Cependant, dans une circonstance si pressante, je ne trouvai d’autre ressource que d’ordonner à mon fils, d’un air important, de demander notre carrosse. Les filles furent stupéfaites du commandement; mais je le répétai avec plus de solennité qu’auparavant. «Sûrement, mon ami, vous plaisantez, s’écria ma femme. Nous pouvons parfaitement aller à pied jusque-là; nous n’avons pas besoin de carrosse pour nous porter désormais.—Vous vous trompez, mon enfant, répliquai-je. Si, nous avons besoin de carrosse; car si nous allons à pied à l’église dans cet attirail, les enfants de la paroisse eux-mêmes feront des huées derrière nous.
—Vraiment, reprit ma femme, j’avais toujours cru que mon Charles aimait à voir autour de lui ses enfants propres et de bonne mine.—Soyez aussi propres qu’il vous plaira, interrompis-je, et je vous en aimerai d’autant mieux; mais tout ceci n’est pas de la propreté, c’est de la friperie. Ces plissés, ces déchiquetures, ces mouchetures ne serviront qu’à nous faire haïr des femmes de nos voisins. Non, mes enfants, continuai-je d’un ton plus grave; ces robes peuvent être refaites avec une coupe plus simple, car l’élégance est fort déplacée chez nous, qui avons à peine les moyens de nous mettre décemment. Je ne sais si ces volants et ces chiffons conviennent même chez les riches, lorsque je considère que, d’après un calcul modéré, les colifichets des vaniteux pourraient vêtir la nudité du monde des indigents.»
Cette remontrance eut l’effet qu’elle devait avoir; elles allèrent, avec un grand calme et à l’instant même, changer de costume; le lendemain, j’eus la satisfaction de voir mes filles, sur leur désir exprès, occupées à tailler dans leurs traînes des gilets du dimanche pour les deux petits Dick et Bill; et ce qui fut le plus satisfaisant, c’est que les robes semblaient avoir gagné à cette amputation.
CHAPITRE V
Présentation d’une nouvelle et importante connaissance.—Les choses où nous mettons le plus nos espérances se trouvent d’ordinaire être les plus funestes.
A UNE petite distance de la maison, mon prédécesseur avait fait un banc, ombragé par une baie d’aubépine et de chèvrefeuille. Là, lorsque le temps était beau et notre travail fini de bonne heure, nous avions l’habitude de nous asseoir ensemble pour jouir d’un vaste paysage dans le calme du soir. Là aussi nous prenions le thé, qui était devenu maintenant un régal assez rare; et, comme nous n’en avions que de temps en temps, il répandait une joie nouvelle, et les préparatifs ne s’en faisaient pas avec peu d’empressement et de cérémonies. Dans ces occasions, nos deux petits nous faisaient toujours la lecture, et ils étaient régulièrement servis après que nous avions fini. Quelquefois, pour mettre de la variété dans nos plaisirs, les filles chantaient en s’accompagnant sur la guitare; pendant qu’elles formaient ainsi un petit concert, ma femme et moi nous descendions, en nous promenant, le champ en pente, embelli de campanules et de centaurées, causant de nos enfants avec délices et jouissant de la brise qui transportait à la fois la santé et l’harmonie.
De cette façon, nous commencions à trouver que toutes les situations de la vie peuvent apporter leurs plaisirs propres. Chaque matin nous éveillait pour la reprise du même travail, mais le soir nous en dédommageait par une insoucieuse hilarité.
C’était au commencement de l’automne, un jour férié,—car je les observais comme des intervalles de relâche dans le travail;—j’avais amené ma famille à notre lieu ordinaire de récréation, et nos jeunes musiciennes commençaient leur concert habituel. Pendant que nous nous occupions ainsi, nous vîmes un cerf passer en bonds rapides à vingt pas environ de l’endroit où nous étions assis. Au pantèlement de ses flancs, il semblait pressé par les chasseurs. Nous n’avions guère eu le temps de songer à la détresse du pauvre animal, lorsque nous aperçûmes les chiens et les cavaliers arriver à toute vitesse à quelque distance derrière et prendre le même sentier qu’il avait pris. Je fus sur-le-champ d’avis de rentrer avec ma famille; mais la curiosité, ou la surprise, ou quelque motif plus caché, retinrent ma femme et mes filles à leurs places. Le chasseur qui courait en avant passa devant nous avec une grande rapidité, suivi de quatre ou cinq autres personnes qui semblaient emportées d’une hâte égale.
En dernier lieu, un jeune gentilhomme, d’apparence plus distinguée que les autres, s’avança, et, nous ayant regardés un instant, au lieu de poursuivre la chasse, il s’arrêta court, donna son cheval à un serviteur qui suivait, et s’approcha de nous avec un air d’insouciante supériorité. Il semblait n’avoir pas besoin d’être annoncé, et il allait saluer mes filles comme quelqu’un qui est certain d’être bien reçu; mais elles avaient appris de bonne heure à déconcerter d’un regard la présomption. Il nous fit alors savoir que son nom était Thornhill, et qu’il était possesseur du domaine qui s’étendait à quelque distance autour de nous. En conséquence, il se mit en devoir de saluer la partie féminine de la famille, et tel est le pouvoir de la fortune et des beaux habits qu’il n’éprouva pas un second refus. Comme son abord, quoique suffisant, était facile, nous devînmes bientôt plus familiers, et, apercevant des instruments de musique déposés près de nous, il demanda qu’on lui fît la faveur de chanter. Peu partisan de liaisons si disproportionnées, je fis signe de l’œil à mes filles pour les empêcher de consentir; mais un autre signe de leur mère détruisit l’effet du mien, si bien qu’elles nous donnèrent, d’un air joyeux, un morceau à la mode de Dryden. M. Thornhill parut ravi du choix et de l’exécution; puis il prit la guitare lui-même. Il ne jouait que très médiocrement; néanmoins, ma fille aînée lui rendit ses applaudissements avec usure et l’assura qu’il tirait des sons plus hauts que ne le faisait son maître même. A ce compliment il fit un salut, auquel elle répondit par une révérence. Il loua son goût; elle vanta son jugement. Un siècle n’aurait pas mieux noué leur connaissance. Cependant la vaniteuse mère, aussi heureuse, insistait de son côté pour que son seigneur entrât et goûtât un verre de sa groseille. Toute la famille semblait avoir à cœur de lui plaire: mes filles essayaient de l’intéresser sur les sujets qu’elles croyaient avoir le plus d’actualité, tandis que Moïse, au contraire, lui soumettait une ou deux questions à propos des anciens, qui lui valurent la satisfaction de se voir rire au nez; mes tout petits n’étaient pas moins empressés et s’attachaient avec amour à l’étranger. Tous mes efforts suffisaient à peine à empêcher leurs doigts sales de manier et de ternir les galons de ses habits et de lever les pattes de ses poches pour voir ce qu’il y avait dedans. A l’approche du soir, il prit congé; mais pas avant d’avoir demandé la permission de renouveler sa visite, ce que nous lui accordâmes avec la plus grande facilité, car il était notre seigneur.
Dès qu’il fut parti, ma femme tint conseil sur les événements du jour. Elle était d’avis que c’était un coup des plus heureux; car, à sa connaissance, des choses plus étranges que celle-là avaient réussi. Elle espérait encore voir le jour où nous pourrions dresser la tête au milieu des plus huppés et elle conclut en protestant qu’il lui était impossible de voir la raison pour laquelle les deux misses Wrinklers avaient épousé de grandes fortunes quand ses enfants, à elle, n’en auraient pas. Comme ce dernier argument était à mon adresse, je protestai également que j’étais, comme elle, incapable d’en voir la raison, non plus que celle pour laquelle M. Simkins avait gagné le lot de dix mille livres à la loterie quand nous étions restés avec un billet nul. «Je le déclare, Charles, s’écria ma femme, c’est de cette façon que vous nous glacez toujours, mes filles et moi, quand nous sommes gaies. Dites-moi, Sophie, ma chère, que pensez-vous de notre nouveau visiteur? Ne trouvez-vous pas qu’il semble avoir un bon naturel?—Infiniment bon, en vérité, maman, répliqua-t-elle. Je crois qu’il a beaucoup à dire sur tout et qu’il n’est jamais à court; et plus le sujet est mince, plus il a à dire.—Oui, s’écria Olivia, il est assez bien pour un homme; pourtant, quant à moi, je ne l’aime pas beaucoup; il est par trop impudent et familier; mais sur la guitare il est révoltant.» J’interprétai ces deux derniers discours par la méthode des contraires, et je trouvai ainsi que Sophia le méprisait dans son for intérieur autant que, secrètement, Olivia l’admirait. «Quelles que soient vos opinions sur son compte, mes enfants, m’écriai-je, pour confesser la vérité, il ne m’a pas prévenu en sa faveur. Les amitiés disproportionnées se terminent toujours par des dégoûts, et je crois qu’il paraissait, malgré toute sa facilité de manières, parfaitement sentir la distance qui est entre nous. Tenons-nous-en à des compagnons de notre rang. Il n’y a point de caractère plus méprisable que celui de l’homme coureur de fortune, et je ne vois pas pourquoi les femmes qui courent après la fortune ne seraient pas méprisables aussi. Ainsi, à tout le mieux, nous serons méprisables si ses vues sont honnêtes; mais si elles ne le sont pas!... Je frémis rien que d’y songer! Il est vrai que je n’ai point d’appréhensions quant à la conduite de mes enfants, mais je pense qu’il y en a quelques-unes à avoir quant à son caractère, à lui.» J’aurais continué si je n’avais été interrompu par un domestique du squire qui nous envoyait, avec ses compliments, un quartier de venaison et la promesse de dîner chez nous quelques jours plus tard. Ce présent opportun plaidait en sa faveur plus puissamment que tout ce que j’avais à dire n’aurait pu faire contre lui. Je gardai donc le silence, me contentant d’avoir seulement indiqué le danger et laissant à leur discrétion le soin de l’éviter. La vertu, qui a toujours besoin qu’on la garde, vaut à peine la sentinelle.
CHAPITRE VI
Bonheur d’un foyer rustique.
LA discussion avait été poussée avec nue certaine chaleur. Afin de raccommoder les choses, il fut convenu à l’unanimité que nous aurions un morceau de venaison pour souper, et nos filles s’empressèrent de se mettre à l’œuvre.
«Je suis fâché, m’écriai-je, que nous n’ayons ni voisin ni étranger, pour prendre part à cette bonne chère: l’hospitalité donne aux festins de ce genre une double saveur.—Dieu me bénisse! dit aussitôt ma femme. Voici venir notre excellent ami M. Burchell, qui a sauvé notre Sophia, et qui vous bat proprement dans la discussion.—Me réfuter dans la discussion, moi, enfant! m’écriai-je. Vous vous trompez en cela, ma chère; je crois qu’ils ne sont pas nombreux, ceux qui en sont capables. Je n’ai jamais discuté vos talents pour confectionner les pâtés d’oie, et je vous prie de me laisser la discussion.» Pendant que je parlais, le pauvre M. Burchell entra dans la maison; toute la famille lui fit accueil et lui serra cordialement la main, tandis que le petit Dick lui poussait officieusement une chaise.
L’amitié de ce pauvre homme me plaisait pour deux raisons: je savais qu’il avait besoin de la mienne, et je savais de même qu’il était aussi obligeant qu’il pouvait l’être. On le connaissait dans notre voisinage sous le nom du pauvre monsieur qui n’avait voulu rien faire de bon quand il était jeune, quoiqu’il n’eût pas encore trente ans. Par intervalles, il causait avec un grand bon sens; mais en général il se plaisait surtout dans la compagnie des enfants, qu’il avait coutume d’appeler de petits hommes inoffensifs. J’appris qu’il était fameux pour leur chanter des ballades et leur raconter des histoires. Il sortait rarement sans avoir dans ses poches quelque chose pour eux, un morceau de pain d’épice ou un sifflet d’un sou. Il avait coutume de venir passer quelques jours dans notre localité, vivant de l’hospitalité des habitants. Il prit place au souper au milieu de nous, et ma femme n’épargna pas son vin de groseille. On raconta chacun son histoire; il nous chanta d’anciennes chansons et dit aux enfants le conte du Daim de Beverland, avec l’histoire de la patiente Grisèle, les aventures de Catskin, et enfin le Bosquet de la belle Rosamonde. Notre coq, qui chantait toujours à onze heures, nous dit alors qu’il était temps de reposer; mais une difficulté imprévue s’éleva pour le logement de l’étranger; tous nos lits étaient déjà occupés, et il était trop tard pour l’envoyer à l’auberge voisine. Dans cet embarras, le petit Dick lui offrit sa part de lit si son frère Moïse voulait le laisser coucher avec lui.
«Et moi, s’écria Bill, je donnerai ma part à M. Burchell, si mes sœurs veulent me prendre avec elles.—Bien cela, mes bons enfants, m’écriai-je. L’hospitalité est un des premiers devoirs du chrétien. La bête se retire dans son abri, l’oiseau vole à son nid, mais l’homme dénué ne peut trouver de refuge que chez son semblable. Le plus complet étranger dans ce monde fut celui qui est venu le sauver. Jamais il n’eut une maison à lui, comme s’il voulait voir ce qui restait d’hospitalité parmi nous. Déborah, ma chère, dis-je à ma femme, donnez un morceau de sucre à chacun de ces garçons, et que celui de Dick soit le plus gros, car il a parlé le premier.»
Au matin, de bonne heure, j’appelai toute ma famille pour aider à mettre en sûreté une coupe de regain, et notre hôte offrant son concours, on le laissa se joindre à nous. Notre besogne allait vivement; nous retournions au vent l’herbe fauchée. Je marchais en tête, et le reste suivait en bon ordre. Je ne pus m’empêcher cependant de remarquer l’empressement de M. Burchell à assister ma fille Sophia dans sa part de travail. Quand il avait fini sa propre tâche, il allait s’associer à la sienne et lui causait de près; mais j’avais trop bonne opinion du jugement de Sophia et j’étais trop bien convaincu de son ambition, pour qu’un homme ruiné me causât aucune inquiétude. Lorsque nous eûmes terminé pour la journée, on invita M. Burchell comme le soir précédent; mais il refusa, parce qu’il devait coucher cette nuit-là chez un voisin, à l’enfant duquel il portait un sifflet. Il partit, et notre conversation, à souper, tomba sur l’infortuné qui était tout à l’heure notre hôte. «Quel frappant exemple offre ce pauvre homme, disais-je, des misères qui suivent une jeunesse de légèreté et d’extravagance! Il ne manque nullement de bon sens, et cela ne sert qu’à aggraver ses anciennes folies. Pauvre être abandonné! où sont maintenant les festineurs, les flatteurs qui recevaient de lui jadis des inspirations et des ordres? Ils courtisent peut-être le baigneur interlope qu’ont enrichi ses dissipations. Jadis ils lui donnaient des louanges, et maintenant c’est son ancien complaisant qu’ils applaudissent; leurs transports d’autrefois à propos de son esprit se sont changés en sarcasmes sur sa folie: il est pauvre, et peut-être mérite-t-il la pauvreté, car il n’a ni l’ambition d’être indépendant ni le talent d’être utile.» Poussé peut-être par quelques raisons secrètes, je fis cette observation avec un excès d’acrimonie que ma Sophia me reprocha doucement. «Quelle qu’ait été son ancienne conduite, papa, sa situation devrait aujourd’hui le mettre à l’abri de la censure. Son indigence actuelle est un châtiment suffisant pour sa folie passée, et j’ai entendu papa lui-même dire que nous ne devions jamais frapper sans nécessité une victime que la Providence tient sous la verge de son courroux.—Vous avez raison, Sophia, s’écria mon fils Moïse, et un ancien donne un beau symbole de la malice d’une telle conduite en représentant les efforts d’un rustre pour écorcher Marsyas, dont la peau, à ce que nous dit la fable, avait été déjà complètement enlevée par un autre. D’ailleurs, je ne sais pas si la condition de ce pauvre homme est aussi mauvaise que mon père voudrait la représenter. Nous ne devons pas juger des sentiments des autres par ce que nous pourrions sentir à leur place. Quelque obscure que soit l’habitation de la taupe à nos yeux, l’animal n’en trouve pas moins son logement suffisamment éclairé. Et pour dire la vérité, l’esprit de cet homme paraît convenir à sa situation; car je n’ai jamais entendu personne de plus enjoué qu’il ne l’était aujourd’hui lorsqu’il conversait avec vous.» Cela fut dit sans la moindre intention et cependant provoqua une rougeur qu’elle s’efforça de cacher sons un rire affecté, l’assurant qu’elle avait à peine fait attention à ce que M. Burchell lui disait, mais qu’elle croyait qu’il avait bien pu être jadis un gentleman très distingué. La hâte qu’elle mit à s’excuser et sa rougeur étaient des symptômes qu’en moi-même je n’approuvais point; mais je renfermai mes soupçons.
Comme nous attendions notre seigneur pour le lendemain, ma femme alla faire le pâté de venaison. Moïse s’assit pour lire pendant que je donnais leur leçon aux petits; mes filles semblaient aussi affairées que les autres, et je les observai pendant un bon moment cuisinant quelque chose sur le feu. Je supposai d’abord qu’elles aidaient leur mère; mais le petit Dick m’apprit tout bas qu’elles étaient en train de faire une eau pour le visage. Contre les eaux de toutes sortes j’avais une antipathie naturelle, car je savais qu’au lieu de corriger le teint, elles le gâtent. En conséquence, je rapprochai par degrés furtifs ma chaise du feu, puis, trouvant qu’il avait besoin d’être attisé, je pris le tisonnier et renversai comme par accident toute la composition; et il était trop tard pour en commencer une autre.
CHAPITRE VII
Portrait d’un bel esprit de la ville.—Les plus sots peuvent réussir à amuser pendant une soirée ou deux.
QUAND arriva le matin où nous devions traiter notre jeune seigneur, on n’aura pas de peine à imaginer que de provisions l’on épuisa pour faire figure. On peut aussi supposer que ma femme et mes filles déployèrent pour l’occasion leur plus brillant plumage. M. Thornhill vint avec deux amis, son chapelain et son éleveur de coqs de combat. Les domestiques étaient nombreux; il les envoyait poliment à la prochaine taverne; mais ma femme, dans le triomphe de son cœur, insista pour les traiter tous; en raison de quoi, soit dit en passant, la famille entière dut jeûner pendant trois semaines. Comme M. Burchell nous avait donné à entendre, la veille, que le squire faisait des propositions de mariage à miss Wilmot, l’ancienne prétendue de mon fils George, la cordialité avec laquelle on le reçut en fut de beaucoup refroidie; mais un incident nous délivra jusqu’à un certain point de cette gêne, car quelqu’un de la compagnie ayant par hasard prononcé le nom de cette jeune personne, M. Thornhill déclara, avec un juron, qu’il n’avait jamais rien vu de plus absurde que d’appeler un tel épouvantail une beauté. «Je veux devenir hideux sur l’heure, continua-t-il, s’il n’est pas vrai que je trouverais autant de plaisir à choisir ma maîtresse à la lueur d’une lanterne sous l’horloge de Saint-Dunstan.» Là-dessus il se mit à rire, et nous en fîmes autant: les plaisanteries des riches ont toujours du succès. Olivia même ne put s’empêcher de dire tout bas, assez haut pour être entendue, qu’il avait un inépuisable fonds de gaieté.
Après dîner, je portai mon toast ordinaire, l’Église. J’en fus remercié par le chapelain, car, déclara-t-il, l’Église était la seule maîtresse de ses affections. «Allons, Frank, dit le squire avec son sans-gêne accoutumé, parlez-nous sincèrement; supposez d’un côté l’Église, votre maîtresse actuelle, en manches de linon, et de l’autre miss Sophia sans linon d’aucune espèce, pour laquelle seriez-vous?—Pour les deux, à coup sûr, s’écria le chapelain.—Parfait, Frank! reprit le squire. Que ce verre m’étouffe si une belle fille ne vaut pas toute la cléricature de la création. Car que sont dîmes et simagrées? Imposture, mensonge damné, tout cela! Et je puis le prouver.—Je le voudrais, s’écria mon fils Moïse; et je pense que je serais capable de vous répondre.—Très bien, monsieur, repartit le squire qui, du premier coup, flaira son homme et cligna de l’œil au reste de la compagnie pour nous préparer au jeu. Si vous désirez argumenter froidement sur ce sujet, je suis prêt à accepter le défi. Et d’abord, en êtes-vous pour le traiter analogiquement ou dialogiquement—J’en suis pour le traiter raisonnablement, s’écria Moïse, tout heureux qu’on lui permît de discuter.—Bon encore, reprit le squire. Et pour commencer par le commencement, j’espère que vous ne nierez pas que tout ce qui est, est. Si vous ne m’accordez pas cela, je ne saurais aller plus loin.—Mais, répondit Moïse, je crois que je peux vous accorder cela et en tirer bon parti.—J’espère aussi, reprit l’autre, que vous accorderez qu’une partie est moindre que le tout.—J’accorde cela aussi, s’écria Moïse; ce n’est que juste et raisonnable.
—J’espère, continua le squire, que vous ne nierez pas que les deux angles d’un triangle sont égaux à deux droits.—Rien ne peut être plus clair, répondit l’autre, et il regardait autour de lui avec son air d’importance habituel.—Très bien! s’écria le squire en parlant très vite. Les prémisses ainsi établies, je poursuis en faisant remarquer que la concaténation de l’existence individuelle procédant suivant une proportion double et réciproque produit naturellement un dialogisme problématique qui, en une certaine mesure, prouve que l’essence de la spiritualité peut se rapporter au second prédicable.—Arrêtez, arrêtez! s’écria l’autre. Je le nie. Pensez-vous que je puisse ainsi me rendre à ces doctrines hétérodoxes?—Quoi! répliqua le squire, comme s’il s’emportait, ne pas vous rendre! Répondez à une simple question: croyez-vous qu’Aristote ait raison quand il dit que les relatifs sont en relation?—Indubitablement, répliqua l’autre.—Si donc il en est ainsi, s’écria le squire, répondez directement à ce que je vous propose, à savoir si vous jugez l’investigation analytique de la première partie de mon enthymème imparfaite secundum quoad ou quoad minus, et donnez-moi vos raisons; donnez-moi vos raisons, vous dis-je, directement.—Je déclare, s’écria Moïse, que je ne comprends pas très bien la force de votre raisonnement; mais, s’il était réduit à une proposition simple, j’imagine que je pourrais alors avoir une réponse à vous donner.—Oh! monsieur, s’écria le squire, je suis votre très humble serviteur.
Je vois que vous me demandez de vous fournir à la fois l’argument et l’entendement. Non, monsieur, je déclare ici que vous êtes trop fort pour moi.» Ceci eut un succès de rire aux dépens du pauvre Moïse, qui resta la seule figure sombre dans ce groupe de joyeux visages, et il ne prononça plus une seule syllabe pendant toute la durée du repas.
Tout cela ne me causait aucun plaisir; mais l’effet en était très différent sur Olivia, qui prenait pour de l’esprit ce qui n’était qu’un pur acte de mémoire. Aussi trouvait-elle le squire un gentilhomme très distingué; et si l’on considère quels puissants ingrédients sont un bel air, de beaux habits et de la fortune dans la composition d’un personnage ainsi qualifié, on lui pardonnera facilement. M. Thornhill, malgré son ignorance réelle, causait avec aisance et savait s’étendre abondamment sur les lieux communs de la conversation. Il n’est pas surprenant que de tels talents dussent gagner le cœur d’une jeune fille à qui son éducation avait appris à connaître la valeur des apparences chez elle-même, et, par conséquent, à y attacher aussi de la valeur chez les autres.
Après le départ de notre jeune seigneur, nous nous remîmes à discuter ses mérites. Comme il adressait ses regards et ses discours à Olivia, on ne doutait plus qu’elle ne fût l’objet qui l’attirait chez nous. Et elle ne paraissait pas trop mécontente des innocentes railleries de son frère et de sa sœur à ce propos. Déborah elle-même semblait partager la gloire de la journée; elle triomphait dans la victoire de sa fille comme si c’eût été la sienne. «Et maintenant, mon ami, me dit-elle, je peux bien avouer que c’est moi qui ai conseillé à mes filles d’encourager les attentions de notre seigneur. J’ai toujours eu quelque ambition, et vous voyez maintenant que j’avais raison; car qui sait comment ceci peut bien finir?—Oui, en effet, qui le sait? répondis-je avec un grand soupir. Pour ma part, je n’en suis pas fort charmé; j’aurais beaucoup mieux aimé quelqu’un qui eût été pauvre et honnête, que ce beau gentilhomme avec sa fortune et son impiété; car, comptez-y, s’il est ce que je le soupçonne d’être, jamais libre penseur n’aura un de mes enfants.
—Assurément, père, s’écria Moïse, vous êtes ici trop rigoureux; car le ciel ne le jugera pas sur ce qu’il pense, mais sur ce qu’il fait. Tout homme a en lui mille pensées coupables qui s’élèvent en dehors de son contrôle. Il se peut que penser librement sur la religion soit involontaire chez ce gentleman; de sorte que, tout en admettant que ses sentiments soient erronés, comme il est purement passif en les subissant, il n’est pas plus à blâmer pour ses erreurs que le gouverneur d’une ville sans murailles pour l’abri qu’il est obligé de fournir à l’ennemi qui l’envahit.
—C’est vrai, mon fils, m’écriai-je. Mais si le gouverneur y attire l’ennemi, il est bel et bien coupable. Et tel est toujours le cas de ceux qui embrassent l’erreur. La faute n’est pas de donner son assentiment aux preuves que l’on voit, mais de fermer les yeux devant un grand nombre de preuves qui se présentent. De sorte que, bien que nos opinions erronées soient involontaires une fois formées, comme nous avons été volontairement corrompus ou très négligents en les formant, nous n’en méritons pas moins un châtiment pour notre faute, ou du mépris pour notre folie.»
Ma femme reprit alors la conversation, mais non le raisonnement. Elle fit remarquer que plusieurs très honnêtes gens de notre connaissance étaient des libres penseurs et faisaient de très bons maris; elle connaissait même certaines jeunes filles de sens qui auraient assez d’habileté pour faire de leurs époux des convertis. «Et qui sait, mon ami, continua-t-elle, ce qu’Olivia peut être capable d’accomplir? L’enfant n’est jamais à court sur aucun sujet, et, à ma connaissance, elle est très forte en controverse.
—Eh! ma chère, que peut-elle avoir lu en fait de controverse? m’écriai-je. Il ne me souvient pas que j’aie jamais mis des livres de ce genre entre ses mains. Certainement vous exagérez ses mérites.—En vérité non, papa, répondit Olivia. J’ai lu une grande quantité de controverse. J’ai lu les discussions entre Thwackum et Square[3]; la controverse entre Robinson Crusoe et Vendredi, le sauvage, et je m’occupe en ce moment à lire la controverse qui se trouve dans la Cour dévote[4].—Très bien! m’écriai-je. Voilà une bonne fille. Je vous trouve toutes les qualités requises pour faire des convertis; donc, allez aider votre mère à confectionner la tarte aux groseilles.»
CHAPITRE VIII
Un amour qui ne promet guère de fortune peut cependant en amener beaucoup.
LE lendemain matin; nous eûmes de nouveau la visite de M. Burchell. Je commençais, pour certaines raisons, à trouver déplaisante la fréquence de ses retours; mais je ne pouvais lui refuser ma compagnie ni mon foyer. Il est vrai que son travail payait plus que son entretien; car il s’employait vigoureusement parmi nous, et, soit dans la prairie, soit à la meule, il se mettait au premier rang. En outre, il avait toujours quelque chose d’amusant à dire, qui allégeait notre labeur, et il était à la fois si bizarre et si sensé que je l’aimais, riais de lui et le prenais en pitié tout ensemble. Mon seul grief venait de l’attachement qu’il montrait pour ma fille: il l’appelait, en manière de plaisanterie, sa petite maîtresse, et quand il achetait pour chacune d’elles une parure de rubans, celle de Sophia était la plus jolie. Je ne savais comment, mais chaque jour il semblait devenir plus aimable; son esprit paraissait augmenter, et sa simplicité prendre l’air supérieur de la sagesse.
Nous dînâmes en famille, dans le champ, assis, ou plutôt couchés, autour d’un modeste repas, la nappe étendue sur le foin. M. Burchell donnait au festin de la gaieté. Pour surcroît de satisfaction, deux merles se répondaient de deux haies opposées, le rouge-gorge familier venait picorer les miettes dans nos mains, et il n’était pas un bruit qui ne parût un écho de la tranquillité. «Je ne me trouve jamais assise ainsi, dit Sophia, sans penser aux deux amants si suavement décrits par M. Gay, et que la mort frappa dans les bras l’un de l’autre. Il y a, dans cette description quelque chose de si pathétique, que je l’ai lue cent fois avec un nouveau ravissement.—A mon avis, s’écria mon fils, les plus beaux traits de cette description sont bien au-dessous de ceux que l’on trouve dans Acis et Galatée, d’Ovide. Le poète romain entend mieux l’emploi de l’antithèse, et c’est de cette figure habilement mise en œuvre que dépend toute la force du pathétique.—Il est remarquable, s’écria M. Burchell, que les deux poètes que vous citez aient également contribué à introduire un goût faux dans leurs pays respectifs, en chargeant tous leurs vers d’épithètes. Des hommes d’un médiocre génie trouvèrent que c’était dans leurs défauts qu’on les pouvait le plus aisément imiter, et la poésie anglaise, comme celle des derniers temps de l’empire de Rome, n’est plus rien aujourd’hui qu’une combinaison d’images luxuriantes, sans plan et sans lien, qu’un chapelet d’épithètes qui embellissent le son sans exprimer de sens. Mais peut-être, madame, tandis que je reprends ainsi les autres, trouverez-vous juste que je leur donne l’occasion de se venger; et précisément je n’ai fait cette remarque que pour avoir l’occasion moi-même de présenter à la société une ballade qui, quels que soient ses autres défauts, est du moins exempte, je le crois, de ceux que j’ai indiqués.»
BALLADE
«Viens à moi, bon Ermite du vallon,
Et guide ma route solitaire
Là-bas, où cette lumière égaye le val
D’un hospitalier rayon.
«Car ici, abandonné, perdu, je chemine
A pas languissants et lents,
Au milieu de déserts qui s’étendent, incommensurables.
Semblant s’allonger à mesure que je vais.
—Garde-toi, mon fils, s’écrie l’Ermite,
De tenter les dangereuses ténèbres;
Car ce fantôme perfide fuit là-bas
Pour t’attirer à ta perte.
«Ici, à l’enfant du besoin sans abri
Ma porte toujours est ouverte;
Et quoique ma part soit bien petite,
Je la donne de bonne volonté.
«Arrête-toi donc ce soir, et librement partage
Tout ce qu’offre ma cellule,
Ma couche de joncs et ma chère frugale,
Mon bonheur et mon repos.
«Les troupeaux qui parcourent en liberté la vallée.
Je ne les condamne pas à l’abattoir;
Instruit par ce Pouvoir qui a pitié de moi,
J’apprends à avoir pitié d’eux.
«Mais du flanc herbeux de la montagne
J’emporte un innocent festin:
Une besace garnie d’herbes et de fruits,
Avec de l’eau de la source.
«Donc, pèlerin, arrête; oublie tes soucis:
Tous les soucis de la terre sont faux;
L’homme n’a besoin que de peu ici-bas,
Et il n’en a besoin que peu de temps.»
Doucement, comme la rosée descend du ciel,
Tombaient ses tranquilles accents.
L’étranger modeste s’incline bas
Et le suit dans la cellule.
Au loin, dans l’étendue obscure et désolée,
Se trouvait la demeure solitaire,
Refuge pour le pauvre du voisinage
Et pour l’étranger égaré.
Nulles richesses sous son humble chaume
N’exigeaient la garde d’un maître.
La petite porte s’ouvrant au loquet
Reçut le couple inoffensif.
Et, alors que les foules affairées se retirent
Pour prendre leur repos du soir,
L’Ermite attisait son petit feu
Et fêtait son hôte pensif.
Il étalait ses provisions rustiques,
Le pressait gaiement et souriait;
Et, versé dans la connaissance des légendes,
Il trompait les heures tardives.
Autour de lui, dans une gaieté sympathique,
Le petit chat essayait ses tours,
Le grillon gazouillait dans l’âtre,
Le fagot pétillant se répandait en flammes.
Mais rien ne versait un charme assez puissant
Pour calmer la douleur de l’étranger,
Car la peine était lourde en son cœur,
Et ses larmes se mirent à couler.
L’Ermite épiait cette émotion naissante,
Oppressé d’un sentiment pareil:
«Et d’où viennent, malheureux jeune homme, cria-t-il,
Les chagrins de ton cœur?
«Chassé de demeures plus heureuses,
Es-tu donc errant malgré toi?
T’affliges-tu pour une amitié sans retour,
Ou pour un amour dédaigné?
«Hélas! les joies que la fortune apporte
Sont frivoles et caduques;
Et ceux qui prisent ces pauvretés,
Plus frivoles qu’elles encore.
«Et l’amitié qu’est-elle, qu’un nom,
Un charme qui berce et endort,
Une ombre qui suit la richesse ou la renommée,
Mais qui laisse le misérable à ses pleurs?
«Et l’amour est encore un son plus vide,
Le jouet de nos beautés du jour,
Invisible sur terre, ou ne s’y trouvant
Que pour réchauffer le nid de la tourterelle.
«Fi! tendre jeune homme, fais taire ta douleur,
Et méprise ce sexe», dit-il.
Mais tandis qu’il parle, une rougeur montante
A trahi son hôte éperdu d’amour.
Surpris, il voit de nouvelles beautés naître,
Parure soudaine qui s’étale aux yeux,
Semblable aux couleurs du ciel au matin,
Non moins brillante, non moins passagère aussi.
Le regard timide, le sein qui se soulève
Tour à tour éveillent ses alarmes:
L’aimable étranger est, de son aveu même, reconnu
Pour une jeune fille dans tous ses charmes.
«Ah! oui; pardonnez à l’étrangère indiscrète,
A la misérable abandonnée, s’écria-t-elle,
A l’importune, dont les pieds impies pénètrent ainsi
Là où le ciel demeure avec vous.
«Mais laisse une part de ta pitié à une jeune fille
Que l’amour a faite errante,
Qui cherche le repos, et qui trouve le désespoir
Pour compagnon de sa route.
«Mon père vivait sur le bord de la Tyne;
C’était un opulent seigneur,
Et toute son opulence était marquée d’avance comme mienne:
Il n’avait d’enfant que moi.
«Pour m’enlever à ses tendres bras,
Des prétendants sans nombre vinrent,
Qui me louaient de charmes supposés,
Et ressentaient ou feignaient la passion.
«A toute heure une foule mercenaire
Rivalisait d’offres les plus riches;
Parmi les autres, le jeune Edwin s’inclinait.
Mais jamais ne parlait d’amour.
«Vêtu d’habits modestes et des plus simples,
Il n’avait ni richesses ni pouvoir;
Sagesse et mérite, voilà tout ce qu’il avait;
Mais c’était aussi tout pour moi.
«Et lorsqu’à mes côtés, dans le val,
Il chantait des lais d’amour,
Son haleine prêtait des parfums à la brise
Et de la musique aux bois.
«La fleur s’ouvrant au jour,
Les rosées distillées du ciel,
Ne pouvaient montrer rien d’assez pur
Pour rivaliser avec son cœur.
«La rosée, la fleur sur l’arbre
Brillent de charmes inconstants:
Leurs charmes, il les avait; mais, malheur à moi!
Moi, j’avais leur constance.
«Sans cesse j’essayais tous les artifices de la coquetterie
Importune et vaine;
Et lorsque sa passion touchait mon cœur,
Je triomphais dans ses peines.
«Enfin, tout accablé de mes mépris,
Il me laissa à mon orgueil,
Et, secrètement, chercha une solitude
Abandonnée, où il mourut.
«Mais mienne est la douleur, et mienne la faute,
Et ma vie doit bien la payer;
Je chercherai la solitude qu’il a cherchée,
Et m’étendrai là où il gît.
«Oui, là, abandonnée, désespérée, cachée,
Je veux me coucher et mourir;
C’est ce que pour moi Edwin a fait,
Et c’est ce que je ferai pour lui.»
«Empêche cela, Ciel!» cria l’Ermite;
Et il la pressait contre son sein.
Étonnée, la belle se retourne en courroux:
C’était Edwin lui-même qui l’embrassait.
«Regarde, Angelina toujours chère,
Mon enchanteresse, regarde et vois
Ici ton Edwin, ton Edwin longtemps perdu,
Rendu à l’amour et à toi.
«Laisse-moi te tenir ainsi sur mon cœur,
Et quitter tout souci.
Ne devons-nous donc plus nous séparer jamais, jamais,
O ma vie, ô seul bien qui soit à moi?
«Non, jamais! à partir de cette heure,
Nous vivrons et nous nous aimerons, fidèles;
Le dernier soupir qui déchirera ton cœur constant
Brisera aussi celui de ton Edwin.»
Pendant la lecture de cette ballade, Sophia semblait mêler un air de tendresse à son approbation. Mais notre tranquillité fut bientôt troublée par le bruit d’un coup de fusil tout près de nous, et, immédiatement après, un homme apparut, traversant violemment la haie pour ramasser le gibier qu’il venait de tuer. Ce chasseur était le chapelain du squire, et il avait abattu un des merles qui nous récréaient si agréablement. Un bruit tellement fort et rapproché avait fait tressaillir mes filles, et je pus remarquer que Sophia, dans son effroi, s’était jetée dans les bras de M. Burchell pour y chercher protection. Le gentleman s’avança et demanda pardon de nous avoir dérangés, affirmant qu’il ignorait que nous fussions si près. Il prit place auprès de ma fille cadette, et, en vrai sportsman, il lui offrit ce qu’il avait tué dans la matinée. Elle allait refuser, mais un coup d’œil discret de sa mère lui fit promptement corriger sa bévue et accepter le présent, non sans quelque répugnance toutefois. Ma femme laissa percer, comme à l’ordinaire, son orgueil, en faisant tout bas la remarque que Sophia avait fait la conquête du chapelain, de même que sa sœur avait fait celle du squire. Je soupçonnais toutefois, et avec plus de probabilité, qu’elle avait placé ses affections sur un autre objet. Le chapelain avait pour commission de nous informer que M. Thornhill avait fait venir de la musique et des rafraîchissements et comptait donner, le soir même, à ces demoiselles un bal au clair de lune, sur la pelouse devant notre porte. «Et je ne puis nier, continua-t-il, que je n’aie intérêt à être le premier à transmettre ce message, car j’espère, pour ma récompense, que miss Sophia me fera l’honneur de m’accepter pour cavalier.» A ceci la jeune fille répliqua qu’elle le ferait volontiers si elle le pouvait honnêtement.
«Mais, poursuivit-elle en regardant M. Burchell, voici un gentleman qui a été mon compagnon dans le travail de la journée, et il convient qu’il en partage les amusements.» M. Burchell la remercia poliment de son intention, mais il céda ses droits au chapelain et ajouta qu’il avait cinq milles à faire dans la soirée, étant invité à un souper de moisson. Son refus me parut un peu extraordinaire; et, d’un autre côté, je ne parvenais pas à concevoir comment une jeune personne aussi sensée que ma fille cadette pouvait ainsi préférer un homme ruiné à quelqu’un dont les espérances étaient beaucoup plus hautes. Mais, de même que les hommes sont les plus capables de distinguer le mérite chez les femmes, de même les dames forment souvent de nous les jugements les plus exacts. Les deux sexes semblent être placés comme en observation vis-à-vis l’un de l’autre et sont doués de capacités différentes appropriées à cet examen mutuel.
CHAPITRE IX
Présentation de deux dames très distinguées.—Il semble toujours que la supériorité de la toilette donne la supériorité de l’éducation.
A PEINE M. Burchell avait-il pris congé et Sophia consenti à danser avec le chapelain, que les petits arrivèrent en courant nous dire que le squire était là, avec une grande compagnie. Nous retournâmes à la maison et trouvâmes notre seigneur accompagné de deux gentilshommes de moindre qualité et de deux jeunes personnes richement habillées, qu’il nous présenta comme des femmes d’une très grande distinction et très à la mode, venues de Londres. Il se trouva que nous n’avions pas assez de chaises pour tout le monde, et aussitôt M. Thornhill proposa que chaque gentleman s’assît sur les genoux d’une dame. Je m’y opposai catégoriquement, malgré un regard improbateur de ma femme. On envoya donc Moïse emprunter une couple de chaises, et comme nous manquions de dames pour compléter une contredanse, les deux messieurs partirent avec lui, en quête d’une couple de danseuses. Chaises et danseuses furent vite trouvées. Les messieurs revinrent avec les roses filles de mon voisin Flamborough, superbes sous leurs coiffures de nœuds de ruban rouge. Mais on n’avait pas prévu une circonstance malencontreuse: les demoiselles Flamborough avaient, à vrai dire, la réputation d’être les meilleures danseuses de la paroisse et entendaient la gigue et la ronde à la perfection; mais elles n’en étaient pas moins totalement étrangères à la contredanse. Ceci nous déconcerta tout d’abord; cependant, après s’être fait un peu pousser et tirer, elles finirent par aller gaiement. Notre musique se composait de deux violons, d’une flûte et d’un tambourin. La lune brillait, claire. M. Thornhill et ma fille aînée menaient le bal, au grand plaisir des spectateurs: les voisins, en effet, ayant appris ce qui se passait, arrivèrent en troupes autour de nous. Ma fille avait les mouvements si gracieux et si vifs que ma femme ne put s’empêcher de découvrir la vanité de son cœur en m’assurant que, si la fillette s’en acquittait si habilement, c’est qu’elle lui avait emprunté tous ses pas. Les dames de la ville s’évertuaient péniblement à montrer la même aisance, mais sans succès. Elles tournoyaient, s’agitaient, languissaient, se démenaient; rien n’y faisait. Les spectateurs, il est vrai, déclaraient que c’était fort bien; mais le voisin Flamborough fit remarquer que les pieds de miss Livy semblaient tomber avec la musique aussi juste qu’un écho. La danse durait depuis une heure lorsque les deux dames, qui craignaient d’attraper un rhume, proposèrent de cesser le bal. L’une d’elles, à ce qu’il me sembla, exprima ses sentiments à cette occasion d’une façon fort grossière, lorsqu’elle déclara que par le bon Dieu vivant, la sueur lui dégouttait partout.
En rentrant à la maison, nous trouvâmes un très élégant souper froid que M. Thornhill avait fait apporter avec lui. Cette fois-ci, la conversation fut plus réservée qu’auparavant. Les deux dames rejetèrent tout à fait mes filles dans l’ombre, car elles ne voulurent parler de rien que de la haute vie et des gens qui la mènent, ou d’autres sujets à la mode, tels que tableaux, bon goût, Shakespeare et harmonica. Il est vrai que deux ou trois fois elles nous mortifièrent sensiblement en laissant échapper un juron; mais cela me parut être la marque la plus certaine de leur distinction (j’ai pourtant appris depuis que jurer n’est nullement à la mode). Quoi qu’il en soit, leurs toilettes jetaient comme un voile sur les grossièretés de leur conversation. Mes filles semblaient regarder avec envie leurs talents supérieurs, et l’on attribuait ce qui apparaissait de défectueux en elles à l’excellence même de leur éducation. Mais la condescendance de ces dames était encore plus grande que leurs autres mérites. L’une d’elles déclara que si miss Olivia avait vu un peu plus de monde, cela lui ferait beaucoup de bien. A quoi l’autre ajouta qu’un seul hiver passé à la ville ferait de la petite Sophia une tout autre personne. Ma femme les approuva chaudement l’une et l’autre, ajoutant qu’il n’y avait rien qu’elle désirât plus ardemment que de donner à ses filles l’avantage de se perfectionner à Londres pendant un seul hiver. Je ne pus me retenir de dire là-dessus que leur éducation était déjà plus haute que leur fortune, et qu’un plus grand raffinement de manières ne ferait que rendre leur pauvreté ridicule et leur donner du goût pour des plaisirs qu’elles n’avaient pas le droit de prendre.
«Et quels plaisirs, s’écria M. Thornhill, ne méritent-elles pas de prendre, celles qui ont en leur pouvoir d’en accorder tant? Pour ma part, ma fortune est assez considérable; amour, liberté et plaisir, voilà mes maximes; mais, Dieu me maudisse! si le don de la moitié de mes biens pouvait faire plaisir à ma charmante Olivia, ce serait à elle; et la seule faveur que je lui demanderais en retour serait d’ajouter ma propre personne au cadeau.» Je n’étais pas tellement étranger au monde que j’ignorasse que c’était là le tour à la mode pour déguiser l’insolence des plus viles propositions, et je fis un effort pour réprimer ma colère. «Monsieur, m’écriai-je, la famille à laquelle vous voulez bien en ce moment faire la faveur de votre compagnie a été élevée avec un sentiment de l’honneur aussi délicat que vous. Toute tentative pour y porter atteinte pourrait être suivie des plus dangereuses conséquences. L’honneur, monsieur, est aujourd’hui la seule chose que nous possédions, et c’est un dernier trésor dont nous devons être particulièrement soigneux.» Je ne tardai pas à être fâché de la chaleur avec laquelle j’avais parlé, lorsque le jeune gentilhomme, me saisissant la main, jura qu’il appréciait mes sentiments, bien qu’il désapprouvât mes soupçons. «Quant à ce que vous venez de me donner à entendre, continua-t-il, je proteste que rien n’était plus éloigné de mon cœur qu’une telle pensée. Non, par tout ce qui peut tenter, la vertu capable de soutenir un siège régulier ne fut jamais de mon goût, et toutes mes amours sont des coups de main.»
Les deux dames, qui avaient affecté de ne pas s’apercevoir du reste, semblèrent souverainement choquées de ce dernier trait de franchise, et, très discrètement et sérieusement, entamèrent un dialogue sur la vertu. Ma femme, le chapelain, bientôt moi-même, nous nous joignîmes à elles, et à la fin, nous amenâmes le squire à confesser un sentiment de regret sur ses anciens excès. Nous parlâmes des plaisirs de la tempérance et du soleil qui brille dans le cœur qu’aucune faute n’a souillé. J’étais si content, que l’on garda les enfants plus tard que l’heure habituelle, pour les édifier par une si excellente conversation. M. Thornhill alla même plus loin que moi et demanda si je consentais à faire la prière. J’embrassai la proposition avec joie, et la soirée passa ainsi de la manière la plus satisfaisante, jusqu’au moment où la société finit par songer à s’en retourner. Les dames paraissaient ne se séparer qu’à regret de mes filles, pour lesquelles elles avaient conçu une affection particulière, et elles unirent leurs instances pour avoir le plaisir de leur compagnie jusqu’au château. Le squire appuyait la proposition, et ma femme y ajoutait ses sollicitations; les enfants me regardaient, comme si elles désiraient y aller. Dans cet embarras, je donnai deux ou trois excuses que mes filles écartèrent à mesure; de sorte qu’à la fin je dus opposer un refus péremptoire, ce qui nous valut des mines boudeuses et des réponses écourtées pour toute la journée du lendemain.
CHAPITRE X
La famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle. Misères des pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état.
JE commençai dès lors à m’apercevoir que toutes mes longues et pénibles exhortations à la tempérance, à la simplicité et au contentement du cœur avaient perdu toute influence. Les attentions que nous avaient récemment accordées des gens plus riches que nous réveillaient cet orgueil que j’avais endormi, mais non chassé. Nos fenêtres se garnirent de nouveau, comme jadis, d’eaux pour le cou et le visage. On redouta le soleil comme un ennemi de la peau an dehors, et le feu comme un destructeur du teint au dedans. Ma femme fit remarquer que se lever trop matin faisait du mal aux yeux de ses filles et que travailler après le dîner leur rougissait le nez, et elle me convainquit que jamais les mains ne paraissaient si blanches que quand elles ne faisaient rien. Aussi, au lieu de finir les chemises de George, nous les voyions maintenant retaillant sur de nouveaux modèles leurs vieilles gazes et s’escrimant au tambour à broder. Les pauvres demoiselles Flamborough, naguère leurs joyeuses compagnes, étaient mises de côté comme des connaissances vulgaires, et toute la conversation ne roulait que sur la haute vie et ceux qui la mènent, sur les tableaux, le bon goût, Shakespeare et l’harmonica.
Nous aurions encore pu supporter tout cela, si une bohémienne, diseuse de bonne aventure, n’était pas venue nous hisser jusqu’aux plus sublimes hauteurs. La sibylle basanée n’eut pas plus tôt paru que mes filles accoururent me demander chacune un shilling pour lui tracer la croix d’argent dans la main. A dire vrai, j’étais fatigué d’être toujours sage, et je ne pus m’empêcher de satisfaire à leur requête, parce que j’aimais à les voir heureuses. Je leur donnai à chacune un shilling. Cependant, pour l’honneur de la famille, il faut faire observer qu’elles n’allaient jamais sans argent, car ma femme leur accordait généreusement à chacune une guinée à garder dans leur poche, mais avec stricte injonction de ne jamais la changer. Elles s’enfermèrent avec la diseuse de bonne aventure pendant quelque temps, et je vis à leur mine, quand elles revinrent, qu’on leur avait promis de grandes choses.
«Eh bien! mes enfants, cela vous a-t-il réussi? Dis-moi, Livy, la diseuse de bonne aventure t’en a-t-elle donné pour quatre sous?—Je vous assure, papa, dit l’enfant, que je crois qu’elle trafique avec celui qu’il ne faudrait pas; car elle a positivement déclaré que je devais être mariée à un squire avant un an!—Eh bien, et vous, Sophia, mon enfant, repris-je, quelle espèce de mari devez-vous avoir?—Monsieur, répliqua-t-elle, je dois avoir un lord, peu après que ma sœur aura épousé le squire.—Comment! m’écriai-je, c’est là tout ce que vous devez avoir pour vos deux shillings? Bien qu’un lord et un squire pour deux shillings! Sottes que vous êtes, je vous aurais promis un prince et un nabab pour la moitié de votre argent.»
Leur curiosité cependant fut suivie d’effets fort sérieux: nous nous mîmes à nous croire désignés par les étoiles pour quelque chose de très élevé, et à nous faire déjà une idée anticipée de notre future grandeur.
On a remarqué mille fois, et je dois le remarquer une fois de plus, que les heures que nous passons à attendre un bonheur espéré sont plus agréables que celles où nous en goûtons la jouissance. Dans le premier cas, nous apprêtons les mets à notre appétit; dans le second, c’est la nature qui les apprête pour nous. Il est impossible de rappeler la suite des charmantes rêveries que nous évoquions pour notre agrément. Nous voyions notre fortune se relever; et, comme toute la paroisse affirmait que le squire était amoureux de ma fille, elle le devint réellement de lui; on la rendait passionnée par persuasion. Pendant cette agréable période, ma femme avait les rêves les plus heureux du monde, et elle prenait soin de nous les raconter chaque matin avec une grande solennité et une grande exactitude. Une nuit, c’était un cercueil et des os en croix, signe de mariage prochain; une autre fois, elle se figurait les poches de ses filles pleines de liards, signe certain qu’elles seraient à courte échéance bourrées d’or. Les enfants eux-mêmes avaient leurs présages. Elles sentaient d’étranges baisers sur leurs lèvres, elles voyaient des anneaux à la chandelle; des braises jaillissaient du feu, et des lacs d’amour les guettaient au fond de toutes les tasses à thé.
Vers la fin de la semaine, nous reçûmes une carte des dames de la ville, où, avec leurs compliments, elles nous exprimaient l’espoir de voir toute notre famille à l’église le dimanche suivant. A la suite de ceci, je pus remarquer, pendant toute la matinée du samedi, ma femme et mes filles en grande conférence, et me lançant de temps à autre des regards qui trahissaient un complot latent. Pour être sincère, je soupçonnais fortement qu’on préparait quelque plan absurde pour se montrer avec éclat le lendemain. Dans la soirée, elles commencèrent les opérations d’une manière très régulière, et ma femme se chargea de conduire le siège. Après le thé, lorsque j’eus l’air d’être mis en bonne humeur, elle commença en ces termes: «J’imagine, Charles, mon ami, que nous aurons beaucoup de beau monde à notre église demain.—Cela se peut, ma chère, répondis-je; mais vous n’avez pas besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet; qu’il y en ait ou non, vous aurez toujours votre sermon.—Je l’espère bien, répliqua-t-elle; mais je crois, mon ami, que nous devons nous y montrer aussi décemment que possible, car qui sait ce qui peut arriver?
—Vos précautions, répondis-je, sont hautement louables. Une conduite et un extérieur décents dans l’église, voilà ce qui me charme. Nous devons être dévots et humbles, joyeux et sereins.—Oui, s’écria-t-elle, je sais cela; mais je veux dire que nous devrions aller à l’église de la manière la plus convenable qu’il est possible, et non pas tout à fait comme les souillons qui nous entourent.—Vous avez bien raison, ma chère, répondis-je, et j’étais sur le point de faire la même proposition. La manière convenable d’y aller, c’est d’y aller d’aussi bonne heure que possible, pour avoir le temps de méditer avant que le service commence.—Bah! Charles, interrompit-elle, tout cela est très vrai, mais ce n’est pas à cela que j’en suis. Je veux dire que nous devrions y aller en gens comme il faut. Vous savez que l’église est à deux milles d’ici, et je déclare que je n’aime pas voir mes filles arriver à leur banc, toutes brûlées et rougies par la marche, et ayant l’air pour tout le monde de venir de gagner le prix dans une course de femmes. Maintenant, mon ami, voici ce que je propose: il y a nos deux chevaux de labour, celui qui est chez nous depuis neuf ans et son compagnon, Blackberry, qui n’a presque rien fait sur terre pendant tout ce mois. Ils sont devenus tous les deux gras et paresseux. Pourquoi ne feraient-ils pas quelque chose aussi bien que nous? Et laissez-moi vous le dire, quand Moïse aura un peu soigné leur toilette, ils auront une figure très présentable.»
A cette proposition, j’objectai qu’il serait vingt fois plus comme il faut d’aller à pied qu’en un aussi piètre équipage, car Blackberry était borgne et l’autre n’avait pas de queue; qu’ils n’avaient jamais été dressés à la bride et qu’ils avaient cent habitudes vicieuses; enfin, que nous ne possédions qu’une selle d’homme et une selle de femme dans toute la maison. Mais toutes ces objections furent rejetées, et je fus obligé de consentir. Le lendemain matin, je les vis non médiocrement affairées à recueillir les matériaux qui pouvaient être nécessaires pour l’expédition; mais comme je compris que cette besogne demandait du temps, j’allai à pied en avant jusqu’à l’église, et elles promirent de me suivre sans retard. J’attendis leur arrivée près d’une heure au pupitre; mais, voyant qu’elles ne venaient pas comme je m’y attendais, je dus commencer et poursuivre tout le service, non sans quelque inquiétude de les savoir absentes. Cette inquiétude s’accrut lorsque, tout étant fini, rien encore ne les annonça. Je m’en retournai donc par la route des cavaliers qui avait cinq milles de long, bien que le sentier des piétons n’en eût que deux; et lorsque j’eus fait à peu près la moitié du chemin, j’aperçus une procession marchant lentement vers l’église: mon fils, ma femme et les deux petits juchés sur un cheval, et mes deux filles sur l’autre. Je demandai la raison de leur retard; mais je vis bientôt à leurs figures qu’ils avaient essuyé mille infortunes sur la route. Les chevaux, tout d’abord, refusaient de bouger de devant la porte; mais M. Burchell avait été assez bon pour les frapper de son bâton pendant deux cents yards. Ensuite, les courroies de la selle de ma femme s’étaient brisées, et l’on avait été obligé de s’arrêter pour les réparer, avant de pouvoir aller plus loin. Après cela, un des chevaux se mit en tête de rester immobile, et ni coups ni prières ne purent l’engager à avancer. Il commençait à revenir de cette désagréable disposition lorsque je les rencontrai. Cependant, voyant que tout était sauf, j’avoue que leur mortification du moment ne me déplut pas beaucoup, car elle devait me donner maintes occasions de triomphes futurs et enseigner à mes filles plus de modestie.
CHAPITRE XI
La famille persiste à relever la tête.
LA veille de la Saint-Michel arrivant le lendemain, nous fûmes invités à brûler des noix et à jouer aux petits jeux chez le voisin Flamborough. Nos récentes mortifications nous avaient fait un peu baisser le ton; autrement, il est probable que nous aurions rejeté une telle invitation avec mépris. Quoi qu’il en soit, nous voulûmes bien consentir à avoir du plaisir. L’oie et les puddings de notre honnête voisin étaient fins, et sa bière à la rôtie, qu’on appelle dans le pays lamb’s wool, laine d’agneau, était excellente, même de l’avis de ma femme qui s’y connaissait. Il est vrai que sa façon de raconter des histoires n’était pas tout à fait à la même hauteur. Elles étaient très longues et très ennuyeuses, elles roulaient toutes sur lui-même, et nous en avions déjà ri dix fois; cependant nous fûmes assez bons pour en rire une fois de plus.
M. Burchell, qui était de la réunion, aimait toujours à voir quelque jeu innocent en train; il organisa, avec les garçons et les filles, une partie de colin-maillard. Ma femme se laissa aussi persuader d’entrer au jeu, et j’éprouvai du plaisir à penser qu’elle n’était pas encore trop vieille. Pendant ce temps, mon voisin et moi, nous regardions, riant à chaque bon tour et vantant notre adresse quand nous étions jeunes. La main chaude vint après, suivie des questions et des gages, et enfin ils s’assirent pour faire une partie de savate. Comme il se peut que tout le monde ne connaisse pas ce très primitif passe-temps, il est peut-être nécessaire de dire qu’à ce jeu la compagnie s’établit en cercle par terre, à l’exception d’un seul qui se tient debout au milieu, et dont la besogne est d’attraper un soulier que les joueurs se passent sous les jarrets de l’un à l’autre, à peu près à la façon d’une navette de tisserand. Comme il est, dans ce cas, impossible à la jeune fille qui est debout de faire face à toute la compagnie à la fois, la grande beauté du jeu consiste à lui appliquer un coup du talon du soulier sur le côté le moins capable d’offrir de défense. C’est de cette manière que ma fille aînée était enfermée, tapée partout, toute rouge, excitée et hurlant: «Franc jeu! Franc jeu!» d’une voix qui aurait rendu sourde une chanteuse de complaintes, lorsque,—confusion de la confusion!—que croyez-vous qui entre dans la salle? Nos deux hautes connaissances de la ville, lady Blarney et miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs. Toute description serait impuissante; il est donc inutile de décrire cette nouvelle mortification. Mort de ma vie! Être vue par des dames de si bon ton dans des postures si vulgaires! Rien de mieux ne pouvait résulter d’un jeu d’une telle vulgarité, proposé par M. Flamborough. Nous eûmes un instant l’air d’être fixés au sol, comme réellement pétrifiés de stupeur.
Les deux dames étaient allées à la maison pour nous voir, et, nous trouvant sortis, elles étaient venues après nous jusqu’ici, anxieuses qu’elles étaient de savoir quel accident avait pu nous retenir loin de l’église la veille. Olivia se chargea d’être notre porte-parole et exprima le tout d’une façon sommaire, en se contentant de dire que «nous avions été jetées à bas de nos chevaux». A cette nouvelle, les dames furent pleines d’inquiétude; mais, apprenant que personne n’avait eu de mal, elles furent extrêmement aises; puis, étant informées que nous étions presque mortes d’effroi, elles furent grandement désolées; enfin, sachant que nous avions eu une bonne nuit, elles furent extrêmement aises de nouveau. Rien ne pouvait surpasser leurs complaisances pour mes filles; leurs marques d’amitié, l’autre soir, étaient chaudes, mais maintenant elles étaient ardentes. Elles protestèrent de leur désir de nouer connaissance d’une manière plus durable. Lady Blarney était particulièrement attachée à Olivia; miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs (je me plais à donner le nom tout entier) avait plus de goût pour sa sœur. Elles entretenaient la conversation entre elles deux, tandis que mes filles se tenaient assises et silencieuses, admirant leur ton de haute volée. Mais, comme tout lecteur, pour misérable qu’il puisse être, est amateur des entretiens du grand monde et des anecdotes de lords, de ladies et de chevaliers de la Jarretière, il faut que je demande la permission de lui donner la dernière partie de la présente conversation.
«Tout ce que je sais de la chose, s’écriait miss Skeggs, c’est que cela peut être vrai comme cela peut n’être pas vrai; mais je puis assurer votre seigneurie de ceci, c’est que tout le raout était dans la stupéfaction; milord passa par toutes les couleurs, milady tomba en pâmoison; mais sir Tomkyn, tirant son épée, jura qu’il était à elle jusqu’à la dernière goutte de son sang.
—Eh bien, répliqua notre pairesse, moi, je puis dire ceci: c’est que la duchesse ne m’a jamais touché une syllabe de la chose, et je crois que Sa Grâce ne voudrait tenir rien de secret pour moi.
Quant à ceci, vous pouvez le regarder comme un fait positif, c’est que le lendemain matin, milord duc cria trois fois à son valet de chambre: Jernigan, Jernigan, Jernigan, apportez-moi mes jarretières.»
Mais j’aurais dû, au préalable, indiquer la conduite très impolie de M. Burchell qui, pendant tous ces discours, se tint assis, le visage vers le feu, et qui, à la fin de chaque phrase, s’écriait: Bah! expression qui nous déplaisait à tous, et qui refroidissait jusqu’à un certain point l’animation naissante de la conversation.
«D’ailleurs, ma chère Skeggs, continua notre pairesse, il n’y a rien de cela dans la copie des vers que le docteur Burdock a faits sur la circonstance. Bah!
—Je suis surprise de cela, s’écria miss Skeggs, car il est rare qu’il laisse rien de côté, n’écrivant, comme il le fait, que pour son amusement personnel. Mais votre seigneurie ne pourrait-elle pas me faire la faveur de me les laisser voir? Bah!
—Ma chère enfant, répliqua notre pairesse, croyez-vous que je porte des choses pareilles sur moi? Cependant ils sont fort beaux, à coup sûr, et je suis, je pense, un peu connaisseur; je sais, du moins, ce qui me plaît. Mais vraiment, j’ai toujours été admiratrice de toutes les petites pièces du docteur Burdock; car, hors ce qu’il fait et ce que fait notre chère comtesse de Hanover Square, il n’y a rien qui sorte du plus vil fatras. Pas une touche de bon ton dans tout cela. Bah!
—Votre Seigneurie devrait faire exception, dit l’autre, pour vos propres productions dans le Magasin des Dames[5]. J’espère que vous avouerez qu’il n’y a rien là qui sente le mauvais ton? Mais je suppose que nous n’en aurons plus de la même source? Bah!
—Mais, ma chère, dit la grande dame, vous savez que ma lectrice et demoiselle de compagnie m’a laissée pour épouser le capitaine Roach; et comme mes pauvres yeux ne me permettent pas d’écrire moi-même, voilà quelque temps que j’en cherche une autre. Une personne convenable n’est pas chose facile à trouver, et, à coup sûr, trente livres par an sont une petite rémunération pour une fille honnête et bien élevée, qui sait lire, écrire et se tenir en société; quant aux pécores qui courent la ville, il n’y a pas moyen de les supporter. Bah!
—Je sais cela par expérience, s’écria miss Skeggs. Car, sur trois demoiselles de compagnie que j’ai eues ces derniers six mois, l’une refusait de faire de la simple couture une heure par jour, l’autre trouvait que vingt-cinq guinées par an étaient un trop mince salaire, et j’ai été obligée de renvoyer la troisième parce que je soupçonnais une intrigue avec le chapelain. La vertu, ma chère lady Blarney, la vertu n’a pas de prix; mais où la trouver? Bah!»
Ma femme était depuis longtemps tout oreilles à ces discours; mais la dernière partie la frappa plus particulièrement. Trente livres et vingt-cinq guinées par an faisaient cinquante-six livres cinq shillings de monnaie anglaise, somme qui, pour ainsi dire, cherchait qui voudrait la prendre, et qui pouvait aisément être assurée à la famille. Pendant un moment, elle chercha l’approbation dans mes yeux; et, pour confesser la vérité, j’étais d’avis que des places semblables étaient juste ce qui conviendrait à nos deux filles. D’un autre côté, si le squire avait réellement quelque affection pour ma fille aînée, ce serait le moyen de la rendre de toute manière digne de sa fortune. Aussi ma femme prit-elle la résolution de ne pas nous laisser priver de tels avantages faute d’assurance, et elle se chargea de haranguer pour la famille. «J’espère, s’écria-t-elle, que vos seigneuries excuseront ma présomption en ce moment. Il est vrai que je n’ai aucun droit à prétendre à de telles faveurs, mais cependant il est naturel de ma part que je désire pousser mes enfants dans le monde. J’aurai donc la hardiesse de dire que mes deux filles ont une éducation et des capacités assez bonnes; du moins la province ne peut rien montrer de mieux. Elles savent lire, écrire, faire des comptes; elles s’entendent à l’aiguille, au point arrière, au point croisé, à toute espèce de couture courante; elles savent faire les œillets, le point de broderie et les ruches; elles connaissent un peu de musique; elles savent faire les vêtements de dessous et travailler au tambour; mon aînée sait découper, et ma cadette a une très jolie manière de tirer les cartes. Bah!»
Lorsqu’elle eut débité ce joli morceau d’éloquence, les deux dames se regardèrent quelques minutes en silence, avec un air d’hésitation et d’importance. A la fin, miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs voulut bien déclarer que les jeunes personnes, autant qu’elle pouvait se former une opinion sur leur compte d’après une si légère connaissance, paraissaient très convenables à de tels emplois. «Mais une chose de ce genre, madame, s’écria-t-elle en s’adressant à mon épouse, demande une enquête approfondie des caractères et une connaissance mutuelle plus complète. Non pas, madame, continua-t-elle, que je suspecte le moins du monde la vertu, la sagesse et la discrétion de ces jeunes personnes, mais il y a des formes, dans ces sortes de choses, madame, il y a des formes.»
Ma femme approuva très fort ces scrupules, faisant remarquer qu’elle était très portée aux scrupules elle-même; mais, quant au caractère moral, elle en appelait à tous les voisins. Cependant notre pairesse déclina ces témoignages comme inutiles, alléguant que la recommandation de leur cousin Thornhill suffisait, et là-dessus nous arrêtâmes notre requête.
CHAPITRE XII
La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les mortifications sont souvent plus douloureuses que les calamités véritables.
DE retour à la maison, on consacra la nuit à des plans de conquêtes futures. Déborah dépensait beaucoup de sagacité à conjecturer laquelle des deux enfants aurait vraisemblablement la meilleure place et le plus d’occasions de voir la bonne société. Le seul obstacle à notre nomination était la recommandation qu’il fallait obtenir du squire; mais il nous avait déjà donné trop de témoignages de son amitié pour en douter maintenant. Nous étions au lit que ma femme poursuivait encore le même sujet: «Eh bien, ma foi, mon cher Charles, entre nous, je crois que nous avons fait une excellente besogne aujourd’hui.—Assez bonne, répondis-je, ne sachant que dire.—Quoi! seulement assez bonne? reprit-elle. Je la crois très bonne. Supposez que les enfants viennent à faire des connaissances de distinction à la ville! Il y a une chose dont je suis sûre, c’est que Londres est le seul lieu du monde pour les maris de toute espèce. D’ailleurs, mon ami, des choses plus étranges arrivent tous les jours; et, si des dames de qualité s’éprennent ainsi de mes filles, les hommes de qualité, que ne feront-ils point! Entre nous, je déclare que j’aime milady Blarney énormément; elle est si obligeante! Cependant j’ai aussi au cœur pour miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs une chaude affection. Mais, lorsqu’elles en sont venues à parler de places à la ville, vous avez vu comme je les ai mises au pied du mur tout de suite. Dites-moi, mon ami, ne croyez-vous pas que j’ai travaillé pour mes enfants dans cette affaire?—Oui, répondis-je, ne sachant trop que penser là-dessus; le ciel fasse qu’elles s’en trouvent mieux l’une et l’autre dans trois mois d’ici.» C’était une de ces réflexions que j’avais l’habitude de faire pour pénétrer ma femme de l’opinion de ma perspicacité; en effet, si les enfants réussissaient, c’était un souhait pieux exaucé; si, au contraire, quelque chose de malheureux en résultait, on pouvait la regarder comme une prophétie.
Tonte cette conversation, cependant, n’était qu’une préface pour un autre projet; et, à la vérité, c’était juste ce que je redoutais. Il ne s’agissait de rien moins, puisque nous devions désormais redresser un peu la tête dans le monde, que de la convenance qu’il y aurait à vendre le cheval devenu vieux à quelque foire du voisinage, et à acheter une bête qui pût porter une ou deux personnes, suivant l’occasion, et qui eût bonne mine à l’église ou en visite. Je m’opposai d’abord énergiquement à la chose, mais on la défendit avec une énergie égale. Je faiblis pourtant; mon adversaire en gagna de la force, tant et si bien qu’on résolut à la fin de se séparer du vieil animal.
Comme la foire se trouvait être le lendemain, j’avais l’intention d’y aller moi-même, mais ma femme me persuada que j’avais attrapé un rhume, et rien ne put l’obliger à me permettre de sortir. «Non, mon ami, disait-elle, notre fils Moïse est un garçon prudent; il sait acheter et vendre très avantageusement; vous savez que tous nos bons marchés sont de ses acquisitions. Il résiste et marchande toujours, et réellement il fatigue les gens jusqu’à ce qu’il ait fait une bonne affaire.»
Comme j’avais assez bonne opinion de la prudence de mon fils, je n’étais pas éloigné de lui confier cette commission. Le lendemain matin, je vis ses sœurs fort occupées à le faire beau pour la foire, lui arrangeant les cheveux, polissant ses boucles de souliers, attachant les rebords de son chapeau avec des épingles. La grande affaire de la toilette terminée, nous eûmes enfin la satisfaction de le voir monter sur le cheval avec un coffre de sapin devant lui pour rapporter de l’épicerie à la maison. Il était vêtu d’un habit fait de ce drap qu’on nomme tonnerre et éclair[6], habit qui, bien que devenu trop court, était encore trop bon pour être mis au rebut. Son gilet était vert d’oie, et ses sœurs lui avaient attaché les cheveux avec un large ruban noir. Nous le suivîmes tous à quelques pas de la porte, criant derrière lui: «Bonne chance! bonne chance!» jusqu’à ce que nous ne pussions plus le voir.
Il était à peine parti que le maître d’hôtel de M. Thornhill vint nous féliciter de notre bonne fortune, disant qu’il avait entendu son jeune maître citer nos noms avec grand éloge.
La bonne fortune semblait décidée à ne pas venir seule. Un autre valet de la même maison arriva après celui-ci, avec une carte pour mes filles, portant que les deux dames avaient eu de M. Thornhill des renseignements si agréables sur nous tous, qu’elles espéraient, après quelques informations préalables, se trouver complètement satisfaites. «Ah! s’écria ma femme, je vois maintenant que ce n’est pas chose aisée que d’entrer dans les familles des grands; mais une fois qu’on y est, oh! alors, comme dit Moïse, on peut dormir tranquille.»
Cette plaisanterie, qu’elle prenait pour de l’esprit, fut accueillie par mes filles avec de joyeux éclats de rire. Bref, le message lui causa tant de satisfaction qu’elle mit bel et bien la main à la poche, et donna au messager sept pence et demi (quinze sous).
Ce devait être notre jour de visites. Celui qui arriva ensuite fut M. Burchell, revenant de la foire. Il apportait aux petits deux sous de pain d’épice pour chacun; ma femme se chargea de le mettre de côté et de le leur donner par petits morceaux à la fois. Il apportait aussi à mes filles deux boîtes où elles pourraient serrer des pains à cacheter, du tabac à priser, des mouches, ou même de l’argent, quand elles en auraient. Le cadeau que ma femme aimait d’ordinaire, c’était une bourse en peau de belette, comme étant ce qui porte le plus bonheur; mais ceci en passant. Nous avions encore de la considération pour M. Burchell, bien que la récente grossièreté de sa conduite nous eût jusqu’à un certain point déplu; mais nous ne pouvions nous dispenser de l’informer de notre bonheur ni de demander son avis, car, tout en ne suivant que rarement les avis des autres, nous étions assez disposés à les demander. Lorsqu’il eut lu le billet des deux dames, il hocha la tête et fit remarquer qu’une affaire de ce genre demandait la dernière circonspection. Cet air de méfiance déplut souverainement à ma femme. «Je n’ai jamais douté, monsieur, s’écria-t-elle, de votre disposition à vous mettre contre mes filles et moi. Vous avez plus de circonspection qu’il n’est besoin.
Toutefois, quand nous en serons à demander conseil, nous nous adresserons, j’imagine, à des personnes qui sembleront en avoir fait meilleur usage pour elles-mêmes.—Quelle qu’ait pu être ma propre conduite, madame, répliqua-t-il, ce n’est pas là la question pour le moment; et cependant, puisque je n’ai pas moi-même profité des conseils, je dois bien, en conscience, en donner à ceux qui en profiteront.» Comme j’appréhendais que cette réponse n’attirât une repartie où l’insulte remplacerait ce qui manquerait en esprit, je changeai le sujet en ayant l’air de me demander ce qui pouvait retenir notre fils si longtemps à la foire, car c’était presque déjà la tombée de la nuit. «Ne vous inquiétez pas de notre fils, s’écria ma femme. Comptez qu’il sait ce qu’il a à faire. Je vous garantis que nous ne le verrons jamais vendre sa poule un jour de pluie. Je l’ai vu faire des marchés dont on serait stupéfait. Je veux vous raconter là-dessus une bonne histoire qui vous fera vous tenir les côtes à force de rire. Mais, sur ma vie, voilà Moïse qui vient là-bas, sans cheval, et la boîte sur son dos.»
Pendant qu’elle parlait, Moïse arrivait à pied et suant sons la boîte de sapin qu’il avait liée à ses épaules par des courroies, comme un colporteur. «La bienvenue, Moïse! la bienvenue! Eh bien! mon garçon, que nous rapportez-vous de la foire?—Je vous rapporte, moi, s’écria Moïse avec un regard malin, en appuyant sa boîte sur le dressoir.—Ah! Moïse, reprit ma femme, nous savons bien cela; mais où est le cheval?—Je l’ai vendu, dit Moïse, pour trois livres cinq shillings et deux pence.—Bonne affaire, mon brave garçon, reprit-elle. Je savais que vous les toucheriez au bon endroit. Entre nous, trois livres cinq shillings et deux pence ne font pas une mauvaise journée. Allons, voyons-les donc!—Je n’ai pas rapporté d’argent, s’écria Moïse alors. Je l’ai mis tout dans un marché que voici.—En même temps, il tirait un paquet de sa poitrine.—Voici les objets: une grosse de lunettes vertes avec montures en argent et étuis en chagrin.—Une grosse de lunettes vertes! répéta ma femme d’une voix défaillante. Vous vous êtes défait du cheval et vous ne nous rapportez rien qu’une grosse de misérables lunettes vertes!—Chère mère, s’écria l’enfant, pourquoi ne voulez-vous pas entendre raison? Je les ai eues presque pour rien; sans cela je ne les aurais pas achetées. Les montures d’argent à elles seules se vendront le double de ce qu’elles ont coûté.—Je me soucie bien des montures d’argent! cria ma femme en fureur. Je jurerais qu’elles ne se vendront pas plus de la moitié de la somme au prix du vieil argent, cinq shillings l’once.—Vous n’avez pas besoin de vous tourmenter pour la vente des montures, dis-je à mon tour; elles ne valent pas douze sous, car je m’aperçois que ce n’est que du cuivre verni.—Quoi! s’écria ma femme. Ce n’est pas de l’argent, les montures ne sont pas de l’argent!—Non, répliquai-je; pas plus de l’argent que votre casserole.—Et ainsi, reprit-elle, vous vous êtes défait du cheval, et vous n’avez reçu qu’une grosse de lunettes vertes à montures de cuivre et à étuis de chagrin! La peste soit d’une telle escroquerie! L’imbécile s’est laissé mettre dedans! Il aurait dû mieux connaître les gens avec lesquels il était.—Ici, ma chère, vous avez tort, m’écriai-je; il n’aurait pas dû les connaître du tout.—Vraiment, ma foi! quel idiot à pendre! reprit-elle. M’apporter une telle drogue! Si je les tenais, je les jetterais dans le feu.—Ici encore vous avez tort, ma chère, dis-je; quoique ce ne soit que du cuivre, nous les garderons par devers nous; car des lunettes vertes, vous savez, cela vaut mieux que rien.»