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BARBE-BLEUE


OUVRAGES DU MÊME AUTEUR


La Chair.1 vol.
Outre-Rhin.
Myrrha-Maria.
Madame la Boule.
La Lutte pour l'Amour.
Zézette.
Les Cabots.
Le Policier.
Le Beau Monde.
La Nymphomane.
EN PRÉPARATION
Demi-Castors.
Histoires Saintes.
Le 40e d'artillerie.

OSCAR MÉTÉNIER


BARBE-BLEUE

PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
3, PLACE DE VALOIS, 3


1893
(Tous droits réservés)


BARBE-BLEUE


PREMIÈRE PARTIE


I

—Ainsi, monsieur de Charaintru, c'est bien entendu, vous nous faussez compagnie demain matin? demanda Mme de Guermanton.

—Oh! pas pour longtemps! Et je serai de retour dans la soirée même, répliqua le vicomte. Mais je ne puis réellement pas refuser une invitation aussi courtoisement faite. A combien sommes-nous ici de Bois-Peillot?

—A trois petites lieues, dit M. de Guermanton. Je ferai atteler demain à dix heures et vous serez arrivé à Bois-Peillot vers onze heures et demie, juste pour l'heure du déjeuner.

—Non, interrompit le vicomte. Je suis à la campagne, je veux en profiter. Je me rendrai chez mon ami Pottemain, à cheval, si toutefois vous le permettez. Je partirai de bonne heure et cela me procurera ainsi l'occasion d'une longue promenade à travers la forêt.

—A votre aise! Je donnerai des ordres pour qu'on vous tienne sellé le cob que vous avez monté hier. Savez-vous, continua M. de Guermanton en souriant, que vous allez faire des envieux et que je connais ici pas mal de gens qui voudraient bien pouvoir vous suivre et passer, derrière vous, la grille du mystérieux manoir de Bois-Peillot.

—Comment cela? demanda Charaintru. Je ne comprends pas.

—Je crois bien, expliqua le châtelain, que vous serez depuis plusieurs années le premier étranger admis à pénétrer chez le baron Pottemain. Le baron vit absolument retiré. Bien que voisins, nous n'avons jamais eu ensemble la moindre relation... Si, une fois, nous nous sommes rencontrés chez le notaire de Souvigny où nous avions à régler une question de délimitation de propriété. M. Pottemain m'a paru un homme d'humeur taciturne, mais bien élevé. Depuis, nous nous saluons, lorsque d'aventure nous nous trouvons face à face au cours d'une promenade, ou à la chasse. Cela nous arrive assez fréquemment, car j'ai une terre enclavée dans sa propriété, mais jamais nous n'avons depuis échangé un seul mot.

—C'est curieux, fit Charaintru; il y a fort longtemps que je connais Pottemain, bien que je l'aie perdu de vue depuis pas mal d'années, mais autant que je puis m'en souvenir, sans être un gai compagnon, il était plus sociable.

—Il ne voit absolument personne et je crois bien que, depuis la mort de sa femme, il ne s'est jamais absenté de Bois-Peillot. Dans tout le pays, il inspire une sorte de crainte mêlée de curiosité. Une seule personne pourrait peut-être donner quelques renseignements sur ce singulier personnage, c'est le docteur Marsay, médecin à Souvigny, qui a été appelé à soigner la baronne durant sa dernière maladie, mais le brave docteur est muet comme une carpe... Si on l'interroge, il se retranche derrière le secret professionnel. Ajoutez à cela qu'on n'a aucun détail sur les antécédents du baron... La terre de Bois-Peillot appartenait à Mme Maslet, veuve d'un grand industriel. Cette dame passait tous ses hivers à Paris. Un beau matin elle arriva, accompagnée du baron Pottemain, dont on n'avait jamais entendu parler, et qu'elle venait d'épouser. Les nouveaux mariés ne firent aucune visite et restèrent confinés dans leur château. Les méchantes langues du pays eurent beau jeu, car le baron était de douze années plus jeune que sa femme. Mais le couple laissa dire, et l'incident était oublié lorsqu'on apprit subitement le décès de la châtelaine.

—Pardon! interrompit Charaintru, le bruit ne courut-il pas...

—Que la baronne avait été victime d'un accident? termina M. de Guermanton. Oui, mais le docteur Marsay resta impénétrable et il fut impossible d'apprendre comment était morte Mme Pottemain. On sut seulement que le baron qui, paraît-il, adorait sa femme, avait été pris d'un accès violent de désespoir... Il fit construire au fond de son parc un admirable mausolée, surmonté d'un buste...

—Oui, je sais, dû à mon ami le sculpteur Romagny.

—Et on ne le vit plus désormais que vêtu de noir de la tête aux pieds, portant un deuil éternel... Voilà tout ce qu'a jamais pu nous apprendre la chronique, même la plus malveillante... Quand je vous aurai dit que ses tenanciers le craignent comme le feu et qu'on l'a surnommé dans la contrée le sournois, vous en saurez autant que moi...

—J'en saurai plus, dit Charaintru, car, ainsi que je vous l'ai dit tout à l'heure, j'ai connu le baron Pottemain avant son mariage. A mon tour donc de vous renseigner... Pottemain passait pour posséder une assez belle fortune. Il avait des chevaux, une installation charmante et appartenait à cette catégorie de désœuvrés qu'on trouve l'après-midi au Bois, conduisant leur buggy plus ou moins bien attelé, le soir, au cercle ou au théâtre et dans les endroits où l'on s'amuse. Toutefois, il ne se fit jamais remarquer par aucune folie, ni aucune excentricité. On le considérait comme un garçon sérieux. Il jouait, racontait-on, beaucoup à la Bourse. Un beau jour, on apprit qu'il était ruiné, mais il n'était pas homme à se laisser abattre. Après quelques mois d'absence, il reparut, paya ses créanciers et annonça son prochain mariage avec une veuve fort riche, qu'il ne présenta à personne. Depuis je n'ai eu de ses nouvelles que deux fois: la première fois, je fus chargé par lui de négocier avec le sculpteur Romagny, mon ami, le prix d'un buste que Pottemain avait l'intention de lui demander. Romagny fit le voyage, exécuta la commande et c'est sans doute son œuvre qui orne le mausolée de la défunte baronne. Venant passer quelques jours auprès de vous, à trois lieues de mon ex-ami, je ne pouvais moins faire que de lui signaler ma présence à Guermanton. Il répond par une invitation à déjeuner... Demain, je serai son hôte, mais je vous avoue que tout ce que vous m'avez raconté a piqué vivement ma curiosité et que demain j'ouvrirai tout grands mes yeux et mes oreilles.

En ce moment, la pendule du salon sonna dix heures.

—Votre récit, dit en riant le châtelain au vicomte de Charaintru, a si vivement intéressé vos auditeurs, que nous avons tous oublié l'heure...

—En effet, fit Mme de Guermanton, les enfants devraient être couchés. Mademoiselle Pauline, ajouta-t-elle en se tournant vers une grande jeune fille, voulez-vous les emmener... Allez dormir, mes chers petits...

Georges et Berthe, âgés l'un de dix ans et l'autre de huit ans, se levèrent aussitôt et coururent embrasser leurs parents, puis quand ils furent sortis, suivis de leur institutrice:

—Ces enfants sont charmants, fit observer M. de Charaintru, et je vous fais mon compliment pour la façon dont ils sont élevés.

—Tout le mérite en revient à Mlle Marzet, se hâta de répondre M. de Guermanton. C'est une jeune personne accomplie, d'une excellente famille. J'ai beaucoup connu son père et elle est pour nous d'un dévouement... Une amie plutôt qu'une institutrice...

—Qui n'a que le défaut d'oublier parfois un peu trop que, si nous l'aimons beaucoup, elle n'est néanmoins pas chez elle ici, interrompit d'un ton très sec Mme de Guermanton.

Mais le châtelain se hâta de couper court:

—Ne sois pas injuste, ma chère Jeanne, nous devons beaucoup de reconnaissance à Mlle Marzet... Maintenant, mon cher hôte, à quelle heure monterez-vous le cob demain matin?

—A huit heures et demie, répondit le vicomte.

—Vous le trouverez tout sellé à l'heure dite, au bas du perron... Et maintenant, bonne nuit!

Les deux hommes se serrèrent la main, et le vicomte de Charaintru regagna sa chambre, cherchant dans son esprit une raison à l'animosité de Mme de Guermanton contre une institutrice si pleine de qualités.

II

A neuf heures, M. de Charaintru descendit, botté et éperonné.

M. de Guermanton, coiffé d'un vaste chapeau de paille et en tenue de jardin, l'attendait, examinant le cob qu'un valet tenait en main.

—Avez-vous bien dormi? demanda-t-il en apercevant son hôte.

—Très bien! Il ne me reste plus qu'à apprendre de vous le chemin de Bois-Peillot.

—C'est assez difficile à expliquer, car Bois-Peillot est perdu au milieu d'une véritable savane. Mais prenez la grande route qui passe devant le château et suivez-la jusqu'à Besson, puis vous pousserez jusqu'à Souvigny. Vous quitterez la route un peu avant d'y arriver, car vous serez là à quelques kilomètres seulement du manoir de votre ami et le premier passant venu vous indiquera le chemin. Sur ce, bon voyage et revenez-nous vite!

M. de Charaintru enfourcha le cob et piqua des deux.

Il parcourut rapidement la distance qui séparait le château du village de Besson et tout alla bien jusqu'au moment où, parvenu au sommet d'une côte, il se trouva en vue de Souvigny.

Il mit alors son cheval au pas et accosta un paysan à qui il demanda le Bois-Peillot.

—Le Bois-Peillot? Par ici... toujours tout droit, le deuxième chemin à gauche... au ras du bourg et la chaussée qui pique à la rencontre des bois...

Le vicomte de Charaintru, à cette explication, resta bouche bée.

—C'est bientôt dit cela! Le deuxième chemin à gauche... au ras du village... Mais combien de temps environ pour faire ce trajet?

—Oh! çà... comme qui dirait... une bonne petite heure...

A la campagne, au dire des paysans, tout est distant d'une heure de marche de l'endroit où la question leur est posée.

Le vicomte comprit que son interlocuteur appartenait à cette école et il remercia sans insister, mais le paysan le rappela:

—Ça dépend si votre bidet va bien, cria-t-il.

M. de Charaintru ne se retourna pas.

Il y avait près de là une femme en jupon et en tablier qui, un madras rouge en capuchon sur la tête, déterrait courageusement des pommes de terre, tandis que son homme allumait une pipe à vingt pas.

—Pardon, madame, connaissez-vous le Bois-Peillot? Comment peut-on s'y rendre?

—Le Bois-Peillot? Je connaissons pas ce nom-là... Dis donc, Félix, sais-tu où que c'est, toi, le Bois-Peillot?

—Ma fi non, répliqua le rustre.

Il se gratta un instant la tête, puis:

—Demandez voir au berger communau, fit-il enfin, en désignant à une portée de fusil un solitaire enfoui dans une vieille capote de soldat et occupé, sous une haie, à épucer un chien, tandis qu'un autre chien pareil battait la plaine pour assembler des moutons épars.

Le vicomte s'étant rendu à cet avis et ayant posé la même question au berger, celui-ci, sans remuer, considéra un instant son interlocuteur des pieds à la tête, d'un air sournois, puis:

—C'est pour rire, fit-il, et monsieur sait bien où c'est... puisqu'il y va!

—Si je le savais, repartit Charaintru impatienté, je ne le demanderais pas... Je n'ai nullement envie de rire.

Alors le berger qui semblait regretter ses paroles et qui les laissait tomber une à une comme des gouttes de liquide précieux, dit au voyageur:

—Y a deux routes..., une qu'était pavée dans les temps et qu'est pour les voitures... Quant à vous, prenez le sentier que voici. Y vous conduira core plus vite que le pavé à Bois-Peillot.

Puis il daigna entrer dans quelques explications presque nettes sur la façon de se diriger dans ce nouveau labyrinthe et le vicomte se remit en marche, maudissant chez son ancien ami une sauvagerie qui faisait ignorer sa demeure, même des habitants du pays.

Plus M. de Charaintru approchait du but, moins, à vrai dire, il en devinait l'existence, mais il ne pouvait plus interroger personne.

Sans autre guide que les explications du berger, il lui fallut suppléer par induction à leur insuffisance.

Il eut de grands découragements, puis aussi de grands ravissements soudains quand il atteignait des replats élevés plantés de grands chênes, d'où il apercevait des oiseaux de proie planant dans les nues et quelques lapins fuyards sur les mousses luxuriantes qui veloutaient les roches.

Le lierre et le chèvrefeuille s'y donnaient carrière; les sentiers se perdaient sous les ronces et les fougères pour se retrouver ensuite et se perdre encore.

Puis, c'était, dans un site inattendu, une nappe d'eau sautillant contre les roches, auxquelles s'adossaient des cabanes abandonnées de charbonniers.

C'est ainsi que de futaie en futaie, de taillis en taillis, et bien que le site devînt de plus en plus désert et sauvage, ce qui s'alliait mal avec la proximité d'une habitation, il fut tout à coup arrêté par un amas de pierres, formant un bastion de haute mine, qui n'était lui-même que la base d'un antique château ruiné.

Ayant contourné cet obstacle, le vicomte se trouva devant un parc dont la grille paraissait depuis si longtemps close et rouillée qu'il ne put comprendre la facilité avec laquelle elle roula sur ses gonds dès que son arrivée fut signalée.

Chose surprenante, l'allée principale avait été sarclée et ratissée récemment.

Le château présentait son flanc du côté de l'avenue et faisait face en retour sur une terrasse dominant les bois et si haut perchée que les chênes, en secouant leurs têtes, semblaient, de là, une prairie accidentée, moutonnée par le vent.

Cette terrasse était vaste, bordée de balustres enfouis sous les pariétaires et remplis de buissons parasites, partout où elle n'était pas dallée.

Vu en son entier, le castel n'était qu'un assemblage de constructions de diverses époques dont la plus ancienne datait de Henri II.

Les persiennes, lasses d'être closes, commençaient à pendre et à pourrir.

Les tuiles enlevées par les ouragans jonchaient la cour.

Des lézardes attristaient les murs.

Tout cela était solide encore et pouvait être réparé, mais autant il y a de grâce dans certaines ruines, autant il y avait d'austérité farouche dans ce repaire de hiboux et de chauves-souris.

Il y a une période longue de dissolution qui s'écoule entre le moment où une maison cesse d'être habitable et celui où le jour se fait dans les toitures, où les planches s'effondrent, où les salles deviennent des parterres de fleurs sauvages et les murs des rochers moussus se confondant avec les véritables rochers.

Charaintru, qui ne comprenait que les châteaux pimpants, faits ou restaurés de la veille, vernis de haut en bas comme des tableaux neufs et entourés de corbeilles ajustées et de gazons taillés, riait mentalement de la folie d'un avare qui avait mieux aimé faire l'économie de l'entretien que d'empêcher une résidence superbe de se métamorphoser en masure.

En ce moment, et tandis qu'un valet portant une livrée de garde-chasse s'empressait auprès du nouveau venu et saisissait le cheval par la bride, le baron Pottemain parut au haut du perron, tout de noir vêtu, comme si son deuil eût été récent, et descendit d'un pas majestueux au-devant du vicomte, auquel il serra longuement les mains.

—Que je vous suis donc reconnaissant, mon cher ami, s'écria-t-il, d'avoir bien voulu venir me trouver au fond de ma retraite!

—Retraite est le mot, dit Charaintru en riant, car c'est le diable pour parvenir jusque chez vous.

—Et encore, répliqua le baron, n'est-on guère récompensé à l'arrivée, lorsqu'au lieu de découvrir une coquette maison de campagne on se trouve en face de ruines désolées... Hélas! voilà ce que deviennent les maisons où il n'y a pas de femmes et d'où nous exile la douleur d'avoir perdu celle qui en était l'ornement!

Ce commentaire explicatif fut accepté par Charaintru sans réclamation.

—Pourtant, hasarda-t-il, c'est un crime de laisser tout ceci en l'état... et peut-être serait-ce le moment de renouveler un peu la façade de la propriété?

—Peut-être en effet! fit le baron, en introduisant son commensal dans une pièce du rez-de-chaussée, de la dimension d'un boudoir et dont une boiserie de sapin, entamée çà et là par les rats, servait de cadre à une manière de bureau de bois noirci, chargé de paperasses jaunes, et à deux fauteuils de cuir dont le crin s'échappait en flocons poudreux.

—Diable! il fait frais ici, dit Charaintru en secouant les épaules.

—Patience! fit le baron. La salle à manger vous consolera tout à l'heure de ce cabinet transitoire.

Le vicomte considéra un instant son interlocuteur. C'est à peine si, après quatre années de séparation, il retrouvait les traits de son ancien ami, tant il avait changé et pris l'allure d'un gentilhomme campagnard.

Les joues carrées du baron s'encadraient entre deux accents circonflexes, formés, l'un par des sourcils épais relevés sur les tempes, l'autre par les plis de la bouche allant se perdre dans de gros favoris presque roux.

Charaintru remarqua en outre que l'accent du baron s'était modifié.

On reconnaissait dans ses paroles l'intonation familière du Normand.

Si ses é et ses i étaient des croches, ses o et ses a étaient des blanches.

Presque aussitôt une domestique annonça que ces messieurs étaient servis et l'on passa dans la salle à manger. Charaintru fut littéralement stupéfait.

A l'humidité près qui avait détaché par endroits les tentures, c'était merveille que cette pièce attiédie par un feu de cheminée et comme il n'en existe que dans les ballades.

Sur deux chenets fantastiques en fer forgé, trois billes d'ormes centenaires rougeoyaient comme un véritable incendie, allumant çà et là des paillettes de pourpre sur les cristaux, les faïences et l'argenterie, pêle-mêle avec les paillettes bleues dont les parsemait le jour pâle et doux, tombant d'un ciel d'automne, par deux fenêtres à haut cintre qui s'ouvraient sur la cour du château.

Sur la nappe opulente aux armes du baron brodées en rouge, deux couverts avec leurs serviettes damassées tordues en spirales; une pyramide d'huîtres avec de gros citrons épars; un sauterne d'ambre dans des flacons trentenaires; des réchauds fumants où des cailles au raisin faisaient vis-à-vis à des ris de veau piqués de truffes, et sur une étagère émaillée de plateaux hispano-mauresques et flanquée de corbeilles en porcelaine de vieux Saxe, des éboulements de chasselas de Thomery et de Muscat violet des tropiques avec des poires fondantes et des sucreries de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

On se mit à table, et le Normand donna à son hôte l'exemple d'un appétit pantagruélique jusqu'au moment où, se renversant sur son siège de Cordoue, aux bras d'ébène, il lui dit après avoir porté la santé de tous les Charaintru passés, présents et à venir:

—Mon cher ami, je passe à bon droit ici pour avare, car il y a trois mortelles années que je n'y ai dépensé trois écus de cent sous; j'ai eu tort, je le reconnais et je m'en repens, mais il a fallu ces trois années pour me reconnaître; la douleur m'avait abruti. Tout me rebutait, ma regrettable épouse ne m'avait pas donné d'enfants; elle m'a laissé en échange la chose désormais la plus inutile pour moi, la fortune. Votre venue aujourd'hui m'a rappelé mes années de Paris, je veux me ressaisir et vous m'en avez fourni l'occasion. Je bénis le hasard qui, vous amenant chez les de Guermanton, tout près de Bois-Peillot, m'a permis de me ressouvenir que j'avais encore quelques amis sur terre.

Mais Charaintru avait retrouvé son franc-parler et son assurance dans les libations répétées.

Il choqua à son tour son verre contre celui de son hôte et demanda:

—Mais enfin m'expliquerez-vous votre obstination à vivre ainsi retiré, sans chercher à vous créer des relations?

—Je vous l'ai dit. Mon deuil m'avait fait prendre le monde en horreur; puis, une fois l'habitude prise, je ne trouvais plus de prétexte suffisant pour me rapprocher des gens que j'avais tenus systématiquement éloignés. J'ai regretté souvent la situation que je m'étais créée, mais ma réputation de sauvage était déjà trop bien établie...

—Les Guermanton, par exemple, sont de charmantes gens, fit Charaintru, qui eussent été heureux de vous recevoir.

—Eh bien, fit vivement le baron Pottemain, je vous prends au mot, ménagez-moi une entrevue... Je savais, du reste, que M. de Guermanton était un homme fort affable et très courtois. Nous avons eu jadis une petite affaire à régler ensemble et j'en aurai peut-être une plus importante à traiter avec lui quand vous m'aurez présenté. Du reste, je puis vous dire de quoi il s'agit. Connaissez-vous l'enclave de M. de Guermanton sur mes terres?

—Non, dit Charaintru, mais je sais qu'elle existe.

—Imaginez-donc que vous avez le Bois-Peillot, c'est-à-dire une propriété de plus de cinq cents hectares, moins vingt mille mètres entrant chez vous comme un fer de hache et où le voisin va attendre en plaine, au débucher, vos chevreuils dont vous n'êtes plus que le rabatteur.

—Je conçois. C'est ennuyeux... Et vous traiteriez volontiers avec M. de Guermanton pour l'achat de cette enclave?

—Parfaitement. A combien l'estimez-vous? Pensez-vous que votre ami soit fort exigeant?

—C'est une valeur de convenance, dit le vicomte. Pour de Guermanton, à un franc le mètre, cela vaut vingt mille francs; pour vous, cela en vaut soixante mille.

—Vous croyez que c'est là ce qu'il me demandera?

—Non, mais je les demanderais à sa place.

—Vous êtes un ami bien dévoué, fit le baron Pottemain en riant, et je ne vous prendrai pas pour intermédiaire, je ferai ma commission moi-même. Je serai ainsi plus sûr de réussir et à meilleur compte, car, sans que j'en aie l'air, je suis très documenté sur le compte de mon voisin. Il peut se vanter d'être un homme heureux, car il possède trois choses rares sur la terre: un ami sans pareil, vous..., une femme vertueuse et une institutrice modèle...

—Vous connaissez Mlle Pauline? demanda Charaintru au comble de l'étonnement.

—Oui, et je vais vous l'avouer, puisque j'en suis au chapitre des confidences, je la connais non seulement pour en avoir beaucoup entendu parler, mais aussi pour l'avoir entrevue... oh! sans qu'elle s'en doute! Et je la trouve charmante!

—Ah! par exemple! Pottemain amoureux! Et amoureux de l'institutrice de Guermanton! Voilà une surprise à laquelle je ne m'attendais guère! Mais, mon cher, où cela vous mènera-t-il? Mlle Pauline n'a pas le sou... Et d'ailleurs elle est honnête... Vous n'avez pas l'intention, par hasard, de demander sa main?

—Pourquoi pas? répliqua simplement le baron. Et s'il me plaisait, pour faire taire les mauvaises langues et dérouter les gens qui m'accusent de ladrerie, de me marier avec une fille riche de sa seule beauté et de sa seule vertu. J'ai de l'argent pour deux.

—En voilà une sévère! s'écria Charaintru, dont les crus que lui versait incessamment son hôte avaient délié la langue. Écoutez-moi. Je suis franc et je vous dis tout net que vous feriez là une fameuse sottise.

—Diable! s'écria le baron, comme vous y allez! Vous êtes carré au moins!

In vino veritas! reprit Charaintru, dont la tête dodelinait de ci, de là. Je suis connu pour mettre à tout bout de champ les pieds dans le plat. On me demande un avis... Je le donne sans m'inquiéter de flatter le goût de celui qui m'entend!

—Ce n'est pas de cela que je puis vous blâmer, je vous blâme de ne pas me donner vos raisons. Alors, selon vous, il ne faut pas épouser.

—Jamais! fit le vicomte, qui frappa solennellement du poing sur la table, attendu que toute femme pauvre se tient pour une reine détrônée et que, en l'enrichissant, on lui persuade qu'il s'agit d'une simple restitution. Et alors, quand elle se dit, comme elles se le disent toutes: «Cette fortune est bien à moi, car elle aurait toujours dû être à moi,» elle tient déjà le riche épouseur pour un voleur qui va rendre gorge, et elle sourit de pitié et de rage quand son mari se permet de lui rappeler qu'il a tout apporté avec lui.

—Voilà, dit le baron, qui est raisonné, mais je vais un peu raisonner à mon tour. Vous m'accorderez bien qu'il y a quelques femmes sensées dans ce monde, et celle dont nous parlons doit être, au portrait qu'on m'en a fait, une consolante exception. Passons du général au particulier. Que peut-on dire sur elle?

—On n'en parle pas.

—C'est beaucoup. Comment la trouvez-vous physiquement? Vous m'accorderez bien qu'elle est jolie?

—Je ne l'ai pas regardée... Je ne regarde que les femmes riches.

—Et celles que vous enrichissez sans les épouser? dit le Normand avec une grosse malice.

—Celles-là, passe! Mais voyons, y pensez-vous sérieusement? Une institutrice!

—Elle est, paraît-il, d'une excellente famille.

—C'est toujours une employée à gages... Et dans cette caste pas d'honnêteté possible. Je n'admettrai jamais une institutrice honnête, déclara Charaintru, qui commençait à être tout à fait gris, que si vous admettez les intendants honnêtes... et vous savez comme moi qu'il n'y en a pas... qu'il ne peut pas y en avoir!

—Ah! cette fois, mon ami, fit le Normand, j'ai le regret de vous arrêter en plein paradoxe et vous êtes pris à votre propre piège. Je vous affirme qu'il existe des intendants honnêtes... Je possède ce merle blanc. Il se nomme Pastouret et, si j'avais toujours suivi ses conseils, le Bois-Peillot serait à la fois une mine d'or et un vrai jardin d'Armide.

Charaintru, ne trouvant rien à répliquer, se versa un verre de vieille eau-de-vie et le baron continua:

—Avez-vous remarqué l'homme qui est venu prendre à votre arrivée la bride de votre cheval? C'est lui. Il cumule à la fois les fonctions de majordome et de garde-chasse. Il mourrait à côté d'un morceau de pain sans y toucher. Du temps où je m'occupais encore de mes affaires, il entrait dans mes vues avec un mélange de lucidité et de fanatisme. Depuis, je l'ai laissé maître de mon domaine et si je ne suis pas ruiné, c'est à lui que je le dois... Il sait faire suer à mes coupes des bénéfices inconnus. Il vendrait le même arbre en charpente, en bois de brûle et en merrain à trois personnes différentes! Et une écriture! Il faut voir son écriture! Il a été jadis fourrier au régiment... La ronde, la coulée, la gothique, cela se lit à portée de pistolet... Des comptes perlés comme un manuscrit du moyen âge...

—Mlle Pauline, fit en gouaillant Charaintru, doit avoir aussi une fort belle écriture et être très forte en arithmétique...

Mais le baron, tout à son sujet, ne releva pas cette raillerie.

—Êtes-vous content de la façon dont je vous ai reçu?

—Certes! fit Charaintru.

—Eh bien, je ne me suis occupé de rien. C'est Pastouret, qui a tout préparé, sur le simple avis que j'attendais un ami.

—Où est-il, Pastouret... que je l'embrasse! s'écria le vicomte.

—Pastouret habite le petit cabinet où je vous ai reçu. Le jour, il y travaille et je ne suis pas sûr qu'il ne se relève pas la nuit pour voir, s'il n'y a pas quelque chose à faire... Il est navré de mon apathie et de mon désintéressement de toutes choses... Je reconnais qu'il a raison... Enfin c'est un homme qui est à ce point dévoué à mes intérêts que, ayant remarqué que la chandelle coûtait moins cher que l'huile, il n'emploie pour son usage, et malgré moi, que de la chandelle! Rien ne le rebute. Un jour de mauvaise humeur, ayant congédié brusquement un domestique, je trouvai néanmoins le matin mes bottes cirées à ma porte et cirées par Pastouret lui-même!

—Vous n'épouserez pas, je suppose, Mlle Pauline pour qu'elle vous cire vos bottes? demanda Charaintru cette fois tout à fait ivre.

—Ne rions pas! dit le Normand. A elle, nous donnerons au contraire, s'il le faut, dix caméristes au lieu d'une... Elle me sera une raison de me ressaisir... Qu'elle accepte ma proposition... Elle entrera ici en maîtresse et aussitôt, comme dans le vieux conte de Perrault, le Bois-Peillot, nouveau Bois-Dormant, se réveillera... Et valets, piqueurs, bûcherons, dames d'atours, réveillés aussi, se mettront à l'ouvrage. On mettra des carreaux aux fenêtres, du badigeon partout... On verra ce qu'on n'a pas vu depuis longtemps, des fleurs dans les parterres, des eaux dans les fontaines, du sable dans les allées... Bref, le vieux Parisien que je suis au fond saura prouver que, chez lui, on ne sait pas seulement déjeuner... on sait vivre!

—Mais vous êtes poète, mon cher sauvage! s'écria Charaintru, et je dois reconnaître que l'on vous a calomnié... Heureuse, Mlle Pauline, de provoquer de semblables enthousiasmes chez un homme comme vous... Eh bien, écoutez! Vous m'avez si bien reçu que je vous dois une compensation. Bien que vous ne m'ayez pas converti à vos idées, je fais litière de mes préventions et m'institue votre avocat! En rentrant, je pose votre candidature.

Puis, comme le baron esquissait un geste:

—Ne craignez rien, ajouta le vicomte, ce sera fait avec la discrétion d'un homme bien élevé et d'un ami dévoué... puis je vous ménagerai une entrevue avec la famille de Guermanton... Après, mon rôle sera terminé... Vous serez, ce n'est pas douteux, très bien reçu... A vous de faire le reste...

—Merci, je n'attendais pas moins de vous.

Le baron accompagna le vicomte jusqu'à la grille du parc où se tenait Pastouret, tenant en main le cob tout sellé.

Un instant, il s'écarta de la grande allée pour montrer à son hôte le mausolée monumental qu'il avait fait élever au milieu d'un épais massif.

—Voici, dit-il d'un ton pénétré, l'image de celle dont le souvenir restera éternellement gravé au fond de mon cœur.

Charaintru se découvrit et s'approcha du socle sur lequel reposait le buste en marbre de la baronne, et il considéra un instant l'œuvre de Romagny.

—Un chef-d'œuvre de ressemblance! Et c'est à vous que je le dois, continua le baron, vous, qui m'avez fait connaître M. Romagny, un bien grand artiste... Pas de jour, depuis trois ans, que je ne sois venu ici donner une pensée à celle que j'ai perdue et à qui je dois tout!

—Décidément, fit Charaintru en s'éloignant, vous êtes un sentimental et je ne plains pas la belle Pauline!

Il serra une dernière fois avec effusion les mains que lui tendait le baron et sauta en selle.

—Merci encore de votre aimable réception. Comptez sur moi! Et à bientôt!

Puis, apercevant Pastouret toujours debout, à la tête de son cheval, il mit vivement la main à sa poche.

—Tenez, mon brave homme, pour votre peine!

Mais Pastouret le prévint:

—Je remercie monsieur le vicomte! dit-il froidement, en reculant d'un pas. Je n'ai besoin de rien.

—C'est miraculeux! exclama Charaintru. Mais je vous revaudrai tout cela... Au revoir, Cincinnatus!

Le baron Pottemain regarda le vicomte de Charaintru s'éloigner au galop, puis haussant les épaules:

—Quel imbécile! fit-il à mi-voix.

Et, suivi de son intendant, il reprit à pas lents le chemin du château.

III

A égale distance entre Moulins et Souvigny se trouve un canton boisé que l'on prendrait volontiers pour un coin de l'ancienne Gaule.

C'est un continent de verdure haute et profonde où les champs labourés ne forment que des golfes épars.

Il y a là une propriété moins agricole que forestière, connue sous le nom de Coupes de Guermanton, où, sur les rares débris d'un château qui fut brûlé à l'époque de la Révolution, s'élève un cottage pimpant, confortable, faisant face au levant et au couchant et dont on n'aperçoit rien de la grande route, que les girouettes.

Derrière une grille flanquée de deux pavillons de garde, le passant voit fuir une large et sinueuse allée, qui disparaît derrière un massif de grands pins.

Cette aimable retraite était l'habitation d'une famille composée de quatre personnes et d'une domesticité plus fidèle que nombreuse.

M. de Guermanton, ancien officier, avait épousé par raison sa cousine Jeanne dont il avait deux enfants, un garçon et une fille.

La solitude qui n'est saine pour personne n'est tolérable que pour la nullité ou le génie.

Ces quatre personnes auraient eu le droit de s'ennuyer prodigieusement, dans un tête-à-tête de dix mois par an, qu'interrompaient à peine quelques visites, sans une particularité assez rare aujourd'hui.

M. de Guermanton s'était fait un plan d'existence laborieuse auquel il se soumettait avec la ponctualité d'un soldat.

L'ayant été, il avait gardé de ce genre de vie le culte de l'heure sonnante et de l'ordre.

Fort actif, il avait pris par contre en horreur la vie de garnison.

Indifférent au turf, au jeu, à l'opéra, il n'avait que deux passions: la philanthropie et l'agriculture.

Il menait au besoin la charrue, maniait la cognée et plus qu'aux trois quarts médecin, il visitait les malades et les pauvres. Mais l'amour de l'agriculture et la philanthropie n'étaient pas les qualités exclusives de l'homme. Père attentif et tendre, il avait pour Jeanne l'estime que mérite une femme correcte et irréprochable.

Mais l'indifférence de Mme de Guermanton pour tout ce qui n'était pas le ménage, ainsi qu'une certaine étroitesse d'esprit qui l'empêchait de s'associer aux vues très hautes de celui qu'elle appelait, avec une nuance d'ironie, son philosophe, faisait de cette femme la matrone romaine plutôt que la compagne d'un penseur qui, tout en comptant des pieds d'arbres ou des mesures d'avoine, brassait des idées.

Mme de Guermanton, femme de taille moyenne et replète, était jolie, blonde, plutôt gaie que triste, mais tranquille et unie comme l'eau de son étang, où de nombreuses carpes rappelaient encore, par leur immobilité béate, l'humeur sans variété de leur châtelaine.

Elle avait un compartiment pour tout; le plus spacieux pour les questions culinaires.

En dehors de ce luxe, elle était parcimonieuse, et si le latin eût fait partie de ses études restreintes, elle eût pu prendre cette devise: Pro domo meâ.

Elle surveillait tout de la même attention, le poli de ses marbres, le brillant de ses parquets, le mouvement de la basse-cour et de la cave, les faits et gestes de ses valets et de son époux.

Douce et têtue, elle attachait à tous les détails la même importance.

Avec Jeanne, il n'y avait pas de péchés véniels. Cette tournure d'esprit et la résolution de trouver excessif tout ce qui n'était pas à sa mesure la rendaient ennuyeuse, absolue et sereine comme le chapelain d'une douairière.

Quand elle éprouvait la moindre résistance, elle avait une voix de tête qui faisait songer au caquetage d'une poule chassée par un passant de dessus ses œufs.

Cela ne durait point, mais on en gardait le souvenir et l'on évitait tout ce qui aurait pu en provoquer le retour.

Son mari n'était pas le dernier à se soumettre.

Jamais il ne cherchait à briser l'obstacle.

Tout au plus se donnait-il la peine de le tourner.

Il avait si nettement défini les deux sphères différentes de la double activité conjugale que les compétitions étaient rares.

Toutefois, ce tête-à-tête perpétuel avec Jeanne eût été réellement insupportable pour un esprit aussi élevé que le châtelain, mais il y avait heureusement dans la maison quelqu'un pour sentir, sans en parler, l'admiration méritée par Jacques de Guermanton.

C'était Pauline Marzet, l'institutrice.

Elle n'avait qu'une façon de le lui témoigner: c'était de se prodiguer aux enfants.

Aussi la recherchaient-ils et l'aimaient-ils comme une grande sœur.

Le grand art de la jeune fille consistait à remplir les longues soirées d'hiver.

Elle avait sur le piano un talent de réminiscence ou d'improvisation qui équivalait, pour Jacques, à tout un orchestre.

Cet art, qui ne s'apprend point, tenait à une organisation supérieure.

Au demeurant, Pauline Marzet était presque de la famille.

M. de Guermanton avait servi sous les ordres de son père, ancien officier supérieur.

Le commandant Marzet était d'un caractère aventureux. La monotonie de la vie de garnison ne pouvant convenir à son tempérament, il avait donné sa démission et sollicité du gouvernement une mission à l'étranger. Successivement, il s'était trouvé en des pays lointains à la tête d'entreprises qui n'avaient pas eu des résultats heureux et il était mort, laissant sa famille dans une situation fort précaire.

C'est alors que le hasard fit retrouver à M. de Guermanton la petite fille qu'il avait fait bien souvent sauter sur ses genoux alors qu'il était sous-lieutenant.

La pauvre enfant, orpheline à dix-sept ans, avait remis son sort entre les mains de l'ancien officier, et celui-ci lui avait ouvert toutes grandes les portes de sa maison.

Jeanne avait approuvé la décision de son mari et c'est ainsi que Pauline Marzet avait trouvé une nouvelle famille.

Dans son besoin de reconnaissance pour le bienfaiteur que le ciel avait mis sur son chemin, Pauline s'était consacrée entièrement à l'éducation de Georges et de Berthe, dont on pouvait dire qu'elle était la véritable mère.

On s'était habitué à elle et, dans cet intérieur uni et calme, elle était la vie et la gaieté.

Sa conversation était variée et intarissable.

Elle lisait beaucoup et surtout elle avait gardé un souvenir très vif des longs voyages qu'elle avait faits au temps de ses années heureuses.

Car elle avait, en compagnie de ses parents, parcouru l'Asie tout entière.

Tout l'avait frappée dans ces pérégrinations lointaines.

Aussi, lorsque la théière fumait, le soir, sur le guéridon du salon, M. de Guermanton n'était-il pas le dernier à dire:

—Pauline, dans quel coin de l'Orient allez-vous nous promener aujourd'hui?

Mme de Guermanton n'interrompait guère ces récits que pour s'écrier:

—Mais, c'est vraiment par trop extraordinaire!

Même certains points de détail lui étaient fort suspects.

Ainsi, jamais Pauline ne put faire accepter par Jeanne l'histoire de ces fleurettes, que les filles hindoues font pousser et s'épanouir à vue d'œil, autour de leurs pieds nus, après en avoir répandu les graines sur le sol.

Jacques, qui connaissait ce prodige et qui souffrait pour Pauline de l'incrédulité de sa femme, s'efforça en vain de la convaincre à son tour, il n'en obtint jamais que l'unique réponse:

—C'est vraiment trop extraordinaire!

Au demeurant, Pauline étonnait et inquiétait Mme de Guermanton sans la charmer.

La châtelaine avait souvent sur le bord des lèvres le mot des sceptiques:

—A beau mentir qui vient de loin.

De plus, l'institutrice avait dépassé la vingtième année et elle était devenue une superbe jeune fille. Jacques lui paraissait animé à son égard d'une sympathie bien vive...

M. de Guermanton ne fut pas long à trouver le fin mot des réticences et des résistances de sa femme.

Il comprit que la jalousie s'était emparée de l'âme de Jeanne et y était à l'état latent.

N'étant pas homme à souffrir dans sa maison les péripéties d'un roman vulgaire, il ne ménagea rien pour l'empêcher d'éclore.

On avait l'habitude, à Guermanton, de faire chaque jour une promenade à cheval.

Trois poneys procuraient aux trois habitants du cottage ce salutaire plaisir.

Un beau jour, Mme de Guermanton se plaignit brusquement de la fatigue que lui causait l'équitation.

Jacques aurait voulu et aurait pu continuer ses promenades avec Pauline, intrépide cavalière.

Il n'en fit pas une seule dans ce tête-à-tête.

Lorsqu'il fut avéré positivement que Jeanne se récusait, les trois poneys furent vendus et Jacques, monté sur un grand cheval de sang, continua seul à arpenter le pays au lever du soleil, franchissant haies et barrières.

De la même brusque façon, il élimina tout ce qui, entre Pauline et lui, pouvait être taxé d'intimité.

Mais il restait l'échange des pensées et il eût été bizarre que l'on ne causât de rien, parce que Jeanne ne prenait aucune part aux causeries d'une certaine portée.

Jacques tenait à parler de tout et même de ce qui n'intéressait nullement sa femme, alors justement qu'elle était présente.

Il n'aurait pas voulu que même les domestiques pussent dire que monsieur et mademoiselle s'entretenaient à part.

Malheureusement, ces sages précautions ne servirent à rien.

Jeanne châtiait doucement son mari et la jeune fille en s'endormant après dîner dans son fauteuil.

C'était signifier assez nettement que toute conversation l'ennuyait.

Or, un soir d'automne, et comme une pluie réglée avait un peu détendu la fibre de tout le monde, les enfants dégoûtés de leur damier, et pour conjurer l'heure du sommeil, toujours trop prompte à sonner, s'étaient logés sur les genoux paternels, demandant à cor et à cri une histoire.

Jacques transmit la supplique à Pauline; et Pauline, les yeux attachés à un dernier bouquet de roses, répéta d'un air distrait et rêveur:

—Une histoire?

—Une belle histoire de l'Inde! dirent les enfants.

—En fait d'histoire, reprit Pauline, je préférerais à toutes les miennes celle que pourraient nous raconter ces fleurs; on croirait, en cette saison surtout, que les dernières fleurs épanouies ont quelque chose à nous dire. Elles semblent regarder, attendre et chercher une voix pour nous jeter un adieu!

—Est-ce qu'il y a des fleurs qui parlent? demanda l'espiègle de huit ans qui était parvenu à enfourcher un des genoux de son père.

—Tu sais bien, répliqua sa petite sœur, qu'il y a des plantes à qui l'on fait mal en les touchant: ainsi les sensitives...

—Il y a aussi, dit le petit garçon, le baguenaudier qui craque comme un pistolet, quand on le presse dans la main.

—Il faut, dit la mère assoupie, demander à Mlle Pauline s'il n'y a pas aussi des fleurs qui parlent dans l'île de Ceylan.

—Il y a, sans aller si loin, dit Jacques en riant, les Mandragores qui chantent. Il est vrai que paroles et musique sont de Charles Nodier.

—Je ne connais à Ceylan, répondit Pauline, que les plantes qui tuent quand on dort à leur ombre.

—Mais, dit la petite fille, il ne pousse pas de ces fleurs-là à Guermanton.

—Et pourtant, dit le petit Georges, maman a défendu de laisser jamais des fleurs dans notre chambre à coucher, parce que cela nous ferait mourir. C'est égal, je voudrais bien trouver une fleur qui parle!

—Allez dormir, mes enfants, dit alors M. de Guermanton, il est huit heures. Vous rencontrerez peut-être de ces fleurs-là dans vos rêves.

—Nous n'avons pas eu notre histoire, fit Georges en appuyant lourdement sa tête contre le gilet de son père. On ne peut pas dormir sans histoire.

—Tu vas voir que tu dormiras parfaitement sans cela, répliqua le père en se levant doucement et emportant son fils dans ses bras.

La petite Berthe, un peu désappointée aussi, recueillit les baisers du soir et suivit son frère, en tenant l'habit de M. de Guermanton comme un refuge contre l'obscurité du corridor.

Quand les dames furent seules:

—Voilà maintenant mon fils entêté des fleurs qui parlent, dit Mme de Guermanton, avec une nuance d'aigreur. Si l'on continue à farcir la tête de ces enfants de toutes ces fadaises, on court grand risque d'en faire des rêveurs comme leur père.

Pauline tressaillit imperceptiblement:

—Je suis la coupable, murmura-t-elle, un peu émue; mais il me semblait que l'avantage de l'éducation de famille consiste justement à laisser aux enfants tremper leurs lèvres à la coupe d'intelligence et de sentiments où l'on boit soi-même, et, si les fleurs ont un langage pour nous, il n'est point déplacé de le leur faire entendre.

—Passe encore pour les fleurs, dit Mme de Guermanton, mais je suis épouvantée pour eux de ces veuves du Malabar qui se font rôtir, de ces sournois cuivrés qui vous étranglent avec un mouchoir, sans vous crier gare, de toute cette vie de fièvre, d'embuscades, de poisons, à laquelle vous avez eu le malheur d'assister toute jeune et qui, Dieu merci, est étrangère à nos climats pluvieux et tempérés. Tout cela a déteint sur vous d'une façon incurable. Je commence à croire que vous ne vous corrigerez jamais de la passion du drame asiatique, bien que vous en soyez la première victime. Vous marchez à la journée sur des chausses et des serpents. Ici, dans nos taillis, c'est tout au plus si en avril on rencontre au soleil une couleuvre inoffensive. Les besaciers qui viennent réclamer à la grille leur morceau de pain ne combinent point en secret de nous assassiner. Notre vie est unie. Nos enfants la continueront, j'espère; et puissent-ils ne point trouver dans sa paix monotone une raison de changer.

Cette sortie inattendue de la mère, articulée sur un ton d'impatience, stupéfia positivement Pauline; la broderie qu'elle tenait lui échappa des mains; elle les joignit en pâlissant, comme à l'ouïe d'un coup de tonnerre lointain dans un ciel sans nuages.

Elle regardait Mme de Guermanton sans rien trouver à lui répondre et quand, sur ces entrefaites, M. de Guermanton rentra le sourire aux lèvres, après avoir assisté à la prière du soir de ses enfants, il se demanda, voyant ces deux figures immobiles, s'il interrompait une conversation dans laquelle il était de trop. La physionomie de Pauline lui parut altérée, celle de sa femme à la fois animée et contrainte.

—Puis-je savoir, demanda-t-il avec un enjouement feint, de quelle espèce de fleurs il est à présent question?

—D'une terreur folle que j'ai pour mes enfants, de certaines fleurs des tropiques, répondit Mme de Guermanton, avec un sourire qui voulait tempérer l'amertume de son premier discours. Je disais à Pauline que Georges et sa sœur prennent insensiblement un tour d'esprit si... tropical que bientôt ils penseront en zend ou en cingali.

—Plût à Dieu qu'ils parlassent le persan comme le français! dit gaiement M. de Guermanton; mais ils n'en sont pas encore là.

—Quant à moi, dit Pauline, je ne saurais me charger de leur apprendre; mais Mme de Guermanton faisait tout à l'heure une réflexion qui m'a frappée...

—Et laquelle? demanda le mari.

—Elle n'avait pourtant rien de bien extraordinaire, dit Mme de Guermanton.

—Enfin la connaîtrai-je? répéta-t-il en remarquant le silence gardé par Mlle Marzet.

—Que ne parlez-vous à ma place? dit à Pauline Mme de Guermanton, qui ne se souciait apparemment point de se répéter.

—C'est bien simple, dit la jeune fille avec un pénible effort: j'ai quitté la patrie à l'âge de Georges, avec mon père et ma mère, qui, attirés par les souvenirs d'une ancienne fortune, allaient demander à un sol plus fécond une fortune nouvelle pour leur pauvre petite fille. Ballottés de l'Inde française, qui n'existe plus, à l'Inde anglaise, qui envahit tout, ils crurent vingt fois toucher au succès et perdirent vingt fois l'espérance. A Ceylan, sous les grands bois de teck de l'île Centrale, dont il suffirait d'abattre et de transporter quelques centaines de pieds d'arbres pour être riche, mon père contracta au milieu des miasmes la maladie qui l'emporta et qui m'a faite orpheline. Des débris de ce naufrage, ma mère recueillit en pleurant quelques poignées d'or avec lesquelles elle voulut ramener son enfant dans cette Europe, que nous pensions ne revoir jamais! Se défiant de toutes les spéculations et de tous les placements après la dure expérience qu'elle en avait faite, elle dépensa, pièce à pièce, le trésor de la veuve, pour achever mon instruction, aimant mieux me laisser, en mourant, institutrice d'une école primaire, que femme incomprise et cherchant aventure! Vous m'avez rencontrée ayant pour tout bien un diplôme d'institutrice et ce deuil qu'après trois ans je porte encore... Vous m'avez accueillie, vous m'avez tenu lieu du père et de la mère que j'avais perdus. En me confiant vos enfants, vous m'avez laissé croire que je leur étais utile; mais si les souvenirs de mon enfance remplissent malgré moi mes discours, si je parle trop devant ces chers petits de choses qui peuvent tourmenter leur esprit et les agiter, si, en un mot, et bien malgré moi, je ne suis plus pour eux bienfaisante et bien disante, pourquoi ne songerais-je point à la retraite? Ah! si j'ai gardé si chers les souvenirs d'une enfance orageuse, de quelle tendresse n'entourerai-je point le souvenir des jours que j'ai passés ici? Monsieur de Guermanton, vous ne me dites rien? Mais, madame a parlé; j'ai compris... et j'abdique.

Pauline, dont la voix avait souvent tremblé en parlant ainsi, mais qui avait fait taire toute faiblesse, essuya deux larmes furtives, en femme qui ne veut pas les montrer. Un coup d'œil qu'elle jeta sur M. de Guermanton, à la dérobée, le lui montra sérieux, pensif, interrogeant sa femme du regard, mais voulant paraître impassible.

—Une semblable détermination me semble un peu soudaine, dit Mme de Guermanton que la figure de son mari inquiétait et dont le ton avait fléchi.

—Vous m'atterrez, dit enfin le père de famille à l'institutrice. Mais vous êtes libre. Si vous nous quittez, vous emporterez des regrets que vous n'imaginez pas.

—Je les jugerai d'après les miens, répondit Pauline attendrie.

Elle se leva, salua et sortit à pas lents, sans bruit, comme une ombre.

Dès que Pauline Marzet eut refermé la porte, Jacques de Guermanton entra dans une de ces franches colères qui se déchaînent parfois chez les hommes les plus maîtres d'eux-mêmes, quand on les frappe au plus sensible de leur cœur.

Les préoccupations domestiques et les confitures de Mme de Guermanton ne l'avaient jamais amusé.

En faisant le plus raisonnable des mariages, comme on l'entend, il avait épousé l'uniformité et l'ennui; et, comme avant d'accepter le joug conjugal, il avait connu les plaisirs d'une vie aventureuse, celle des camps et des voyages, il n'avait pas tardé à s'apercevoir que le pot-au-feu n'était point son fait.

Or, la vie, si courte quand elle est remplie, est d'une longueur désespérante quand elle est vide.

On peut bien se jeter à la nage pour traverser un détroit; mais on est bien aise de rencontrer, chemin faisant, une barque où se reposer, quand le courage du nageur est trahi par ses forces.

C'est ainsi que Pauline, avec le tour original de son caractère, sa beauté expressive, son passé voyageur, sa saveur méridionale, avait semblé à Jacques une distraction nécessaire dans une vie monotone. En vivant en frère avec elle, il s'était épris d'elle, sans le vouloir, au point de considérer le riant exil des bois, comme le temple de Pauline dont Jeanne n'ornait qu'une niche, tandis que l'autre divinité trônait sur le maître autel.

On comprend dès lors la colère de Jacques en voyant, d'un coup sec et imprévu, Jeanne renverser avec sa main mignonne et perfide la divinité du temple et se figurer que dans la vie solitaire de Guermanton, Pauline ôtée, il n'y aurait qu'une institutrice de moins.

—Ma chère, dit l'ancien officier de dragons, vous venez, en congédiant Mlle Marzet sans mon avis, de me causer un désappointement que vous n'imaginez guère. Ah! ça, dites-moi, je vous prie, ce que vont devenir nos enfants, quand elle n'y sera plus! Vous figurez-vous que le spectacle de vos occupations, que l'examen des légumes apportés chaque matin par votre jardinier, que le rangement des fruits dans le fruitier, que les supputations arithmétiques avec votre cuisinière tiendront lieu à vos enfants de l'étude de la nature, des sciences élémentaires et des langues vivantes? Êtes-vous polyglotte comme Mlle Marzet? Êtes-vous musicienne comme Mlle Marzet? Êtes-vous... amusante comme Mlle Marzet?

—Il y a longtemps, murmura Mme de Guermanton, que je trouve Mlle Marzet beaucoup trop amusante! Je crois que les enfants y perdront sous un rapport; mais le mal est réparable, il y a d'autres institutrices. Seulement, tout en vous voyant fort occupé de Pauline, je n'imaginais pas que vous en fussiez arrivé à trouver le vide irréparable à compter du jour où il n'y aurait plus que votre femme pour le combler.

—Ainsi, c'est à une risible jalousie que vous sacrifiez les intérêts les plus sérieux?

—Oui, je suis jalouse de cette demoiselle: j'ai ce vice, de toutes les femmes: tenir au cœur de mon mari!