Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.
Les pièces à succès. No 7.Prix NET: 60 centimes.
LA CASSEROLE
Un acte par OSCAR MÉTÉNIER
AVEC DOUZE SIMILI-GRAVURES
PARIS.—Ernest FLAMMARION, éditeur, 26, rue Racine.—PARIS
EN VENTE
LUI!
Un acte par Oscar MÉTÉNIER
1er FASCICULE DES PIÈCES A SUCCÈS
AVEC DOUZE SIMILI-GRAVURES
Prix NET: 60 centimes
LA CINQUANTAINE
Un acte par Georges COURTELINE
2me FASCICULE DES PIÈCES A SUCCÈS
AVEC DOUZE SIMILI-GRAVURES
Prix NET: 60 centimes
LE MÉNAGE ROUSSEAU
Un acte par Léo TRÉZENIK
3me FASCICULE DES PIÈCES A SUCCÈS
AVEC DOUZE SIMILI-GRAVURES
Prix NET: 60 centimes
EN FAMILLE
Un acte par Oscar MÉTÉNIER
4me FASCICULE DES PIÈCES A SUCCÈS
AVEC DOUZE SIMILI-GRAVURES
Prix NET: 60 centimes
MON TAILLEUR
Comédie de salon en un acte d'Alfred CAPUS
5me FASCICULE DES PIÈCES A SUCCÈS
AVEC DOUZE SIMILI-GRAVURES
Prix NET: 60 centimes
MONSIEUR ADOLPHE
Un acte d'Ernest VOIS et Alin MONTJARDIN
6me FASCICULE DES PIÈCES A SUCCÈS
AVEC DOUZE SIMILI-GRAVURES
Prix NET: 60 centimes
La Casserole
DRAME EN UN ACTE, EN PROSE
Représenté pour la première fois au THÉATRE LIBRE
le 31 mai 1889.
| DU MÊME AUTEUR ROMANS ET NOUVELLES | ||
|---|---|---|
| Madame la Boule | 1 vol. 3 fr. 50 | |
| La Lutte pour l'Amour | —— 3 fr.50 | |
| Zézette | —— 3 fr.50 | |
| Les Cabots | —— 3 fr.50 | |
| Le Policier | —— 3 fr.50 | |
| La Nymphomane | —— 3 fr.50 | |
| Le Beau Monde | —— 3 fr.50 | |
| L'Amour vaincu | —— 3 fr.50 | |
| La Chair | —— 0 fr.60 | |
| La Grâce | —— 0 fr.60 | |
| Myrrha-Maria | —— 0 fr.60 | |
| La Croix | —— 0 fr.60 | |
THÉÂTRE
- Monsieur Betsy.
- La Bonne à tout faire.
- Rabelais.
- Les Frères Zemganno.
- Charles Demailly.
- Très-Russe.
- La Puissance des Ténèbres.
- L'Orage.
- Vassilissa Melentieva.
- Mademoiselle Fifi.
- Lui!
- En Famille.
- Confrontation.
- La Brème.
- Le Loupiot.
- Le Lézard.
- La Revanche de Dupont l'Anguille.
38601.—Imprimerie LAHURE, 9, rue de Fleurus, Paris.
OSCAR MÉTÉNIER
La Casserole
DRAME EN UN ACTE, EN PROSE
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
PERSONNAGES
LE MERLAN
{M.M MÉVISTO.
{ERNEST VOIS.
LE PÈRE CHABOT.
{ANTOINE.
{HOMERVILLE.
LA TERREUR-DE-LA-MAUBE
{LÉO WILL.
{CAUDIEUX.
LE PATRON
{PINSARD.
{JOVENET.
PETIT-LOUIS
{AMYOT.
{LABRUNY.
LE GARÇON
{ARQUILLIÈRE.
{HAUSSER.
CRÉVECŒUR
{LUGNÉ-POË.
{DANVERS.
UN GARDE RÉPUBLICAIN
{TINBOT.
{THUILLIER.
LA GRANDE CARCASSE
{Mlles GABRIELLE FLEURY.
{GABRIELLE ROGER.
LA VIEILLE LISA
{LOUISE FRANCE.
LA ROUQUINE
{EUGÉNIE NAU.
{LOLA NOYR.
Gardiens de la paix, musiciens, souteneurs et filles.
A Paris, rue du Fouarre
Les simili-gravures ont été reproduites d'après les photographies de MM. CAUTIN et BERGER.
La Casserole
A
ANDRÉ ANTOINE
Directeur du THÉATRE LIBRE
La scène représente une salle de marchand de vins. Au fond, une porte à deux battants communiquant avec une salle de bal. Au-dessus de cette porte, un écriteau: Entrée du bal, 20 centimes. A gauche, un comptoir de zinc, et derrière ce comptoir une étagère chargée de bouteilles. A droite, devanture et porte vitrée donnant sur la rue. Sur les murs, des chromos, des dessins à la main et ces inscriptions peintes: Ici on paye en servant. Pas de consommations au-dessous de 15 centimes. Tables de bois blanc entourées de bancs et de sièges. A l'intérieur du bal, un garde républicain. A la cantonade, l'orchestre joue une polka.
SCÈNE PREMIÈRE
LE PATRON, LA TERREUR-DE-LA-MAUBE, CRÉVECŒUR, assis à une table à droite, LE GARÇON, puis LISA.
LE PATRON.—Je te dis que je veux plus te servir, c'est clair ça, hein?
CRÉVECœUR, à moitié gris.—Rien qu'un demi-setier!...
LE PATRON.—Rien du tout! T'es trop teigne quand t'es saoul!... tu cherches des rognes à tout le monde... ça me convient pas!
CRÉVECœUR.—Ça n'est pas vrai! Y a qu'aux crâneurs que je cherche des rognes quand ils m'embêtent!
«LA TERREUR, s'avançant.—Dis donc? C'est-y pour moi que tu dis ça?
CRÉVECœUR.—Pour toi comme pour les autres.
«LA TERREUR, menaçant.—Tu sais... répète pas!
CRÉVECœUR.—Je répéterai... si ça me plaît... et puis, je veux à boire!
Il assène un coup sur la table avec un verre qui vole en éclats.
LA TERREUR.—Patron, faut-il le sortir?
LE PATRON.—Allez-y, la Terreur!
CRÉVECœUR., se levant.—Viens-y donc, grand lâche!
LA TERREUR.—Ugène, ouvre la porte! (Le garçon court à la porte, la tient grande ouverte. La Terreur saisit Crévecœur par la ceinture. Malgré sa résistance, il le soulève à bras tendus, et le lance dehors. Bruit de chute dans la coulisse. Le garçon referme la porte.) Un de purgé! C'est pas plus malin que ça!
Lisa entre.
LE PATRON., debout près de l'entrée du bal.—Merci bien, la Terreur!... Tiens, dis donc... c'est-y pas la Carcasse, là-bas?
LA TERREUR.—Oui, une rude fille... elle en a de l'estomac! J'en connais pas pour la dégoter. Et pourtant, j'en connais quelques-unes... sans me vanter!
LISA, descendant à droite.—Dire que j'étais comme ça, il y a quelques années... ça m'a passé, ça y passera aussi, ayez pas peur!
LE PATRON.—Y a joliment longtemps qu'on ne l'a pas vue, y a au moins six mois. Est-ce qu'elle n'a pas été fabriquée, un jour que....
Il fait le geste de voler.
LA TERREUR.—J'sais pas, mais j'ai entendu dire qu'elle était bien avec la rousse, faut se méfier.
L'orchestre se tait. Un murmure s'élève dans le bal et la grande Carcasse entre au bras de Petit-Louis. Derrière elle, danseurs et danseuses.
SCÈNE II
LES MÊMES, LA CARCASSE, PETIT-LOUIS, LA ROUQUINE, DANSEURS ET DANSEUSES.
LA CARCASSE.—Eh ben, les enfants, qu'est-ce que vous dites de ça? Je vous ai fait caner tous, hein! Une demi-heure de polka sans piper! Ah! regardez-moi donc le Petit-Louis! T'en peux plus, mon vieux!
PETIT-LOUIS, s'épongeant le front.—J'peux pus souffler! C'est comme les musiciens, ils avaient pus de vent.... Tu leur as fait gagner leur argent. (Il s'assied.) Ouf!
LA CARCASSE.—T'es donc pas un homme? En v'là un mollasson! Tâte-moi donc ce biceps, tiens! Moi, je danserais jusqu'à demain.... Je veux être bonne fille, viens boire un verre, Petit-Louis!
Elle l'entraîne au comptoir.
[ [1] [«LA TERREUR.—Dites donc, patron, savez que tantôt j'ai fait que trente-sept ronds... dam! y a pas de quoi croustiller chérot... pendant que les guincheurs vont s'enfiler un glass, si j'en donnais une petite séance....
LE PATRON.—Faites, faites, la Terreur, allez donc!
«LA TERREUR.—Eh ben, les enfants, qu'est-ce qui va me chercher mes poids.... Vous savez où que je mets mes outils... à côté de la porte... là, sous le petit hangar.
«Il enlève son paletot et apparaît en maillot pendant que deux assistants étendent un tapis, sur lequel ils déposent les poids.
«LA CARCASSE.—En v'là des manières de se défringuer ici! Pour qui qu'y nous prend?
«LA TERREUR.—Dis donc, toi, eh! crevette, est-ce que je m'occupe de ton turbin? T'occupes donc pas du mien!
UN BEAU GAS, LA TERREUR!
«PETIT-LOUIS—Laisse-le gagner sa vie, c'est un aminche.
«LA CARCASSE.—On est là pour guincher, on est pas là pour admirer sa structure.
«LA TERREUR.—Ferme donc ça, eh! marmotte! Dites donc, les enfants, j'vas vous en donner une petite secousse, mais vous savez que je suis pas là pour m'amuser. Le bureau est ouvert. Vous êtes des ouvriers comme moi, mais un petit sou par-ci, un petit sou par-là, moi, ça me fait ma petite journée.... J'ai pas besoin de vous en dire plus long....
«La Terreur commence à travailler avec ses poids.
«LISA—Un beau gars, la Terreur! C'est égal, je me l'envoierais bien!
«LA ROUQUINE.—Si tu savais ce qu'il est crapule avec les femmes, tu dirais pas ça.
«LA CARCASSE.—Il a pas bientôt fini de nous raser avec ses poids en carton.
«LA TERREUR.—En carton! Viens donc y mettre les doigts! eh! chipie! (Il laisse tomber un poids.) Tiens, paye seulement un verre, je le mets sur un poids et je le bois d'une main!
«LA CARCASSE.—Chiche! je le paye, fais servir!
«LA TERREUR.—Garçon, un rhum!
«La Terreur prend d'une main un poids à la pincée, fait placer dessus un verre plein et boit.
«LA CARCASSE.—Ah! ça, c'est épatant! Je te rends mon estime.
«LA TERREUR.—Pas de boniment et un peu plus de pognon! Les enfants... s'il vous plaît... s'il vous plaît... oubliez pas la Terreur!
«Pendant qu'il fait la quête en commençant par la Carcasse, deux assistants enlèvent le tapis et les poids. La Terreur se perd dans la foule et va se rhabiller dans le fond.»]
LA ROUQUINE., à Lisa.—Qu'est-ce que c'est donc que c'te bonne femme-là?
LISA—Tu la connais pas! C'est la grande Carcasse, l'ancienne bonne amie au Marin! On a assez parlé d'elle dans les journaux!
LA ROUQUINE., soupçonneuse.—Le Merlan la connaît?
LISA—Si il la connaît, lui, l'ami du Marin? Pour sûr! Tu sais, méfie-toi!
LA ROUQUINE.—As pas peur, j'y aurai l'œil.
LISA—Elle est capable de tout... pas qu'elle est grande et frusquée à peu près, elle méprise les anciennes.... Si on avait pas été là pour y montrer le chemin, ah! malheur! Maintenant, ça fait la fière! Méfie-toi, je te dis, ton Merlan, je le connais, c'est un vrai paillasson!
LA ROUQUINE.—T'as rien à craindre! Si tu te figures qu'a me fait peur! j'en ai vu bien d'autres!
Elle va au comptoir et pousse du coude la Carcasse.
«LA CARCASSE., se retournant.—Dites donc, vous, la rouge, si vous faisiez un peu attention, hein? Y sont pas capitonnés, vos osselets!
BONJOUR, LA PETITE FAMILLE!
LA ROUQUINE., grincheuse.—Faut se retirer quand je passe!
LA CARCASSE.—Faut se retirer! Pas de manières, hein! Tu m'a pas regardée!
PETIT-LOUIS—Laisse-la tranquille. Elle l'a pas fait exprès... pas vrai, la Rouquine?
LA CARCASSE.—Non... mais avez-vous vu c'te poupée en cire! Je voudrais pas souffler dessus, a s'envolerait!
LA ROUQUINE.—T'as qu'à essayer!
LA CARCASSE.—Ça va pas être long!
PETIT-LOUIS s'interpose, entraîne la Carcasse à la table de gauche, sur laquelle il dépose les deux verres, puis il s'assied. Pendant ce jeu de scène, les deux femmes se toisent du regard.
PETIT-LOUIS, s'approchant très près de la Carcasse.—Voyons... te fâche pas, là... assieds-toi! Et continuons notre petite conversation, veux-tu?
LA CARCASSE.—J'veux bien, mais que c'te grenouille-là essaye pas de m'embêter!...
PETIT-LOUIS—Mais non! Mais non! Écoute un peu!
Il passe un bras sous celui de la Carcasse et lui parle à l'oreille.
LA ROUQUINE., toujours au comptoir.—Patron, une verte!
LE PATRON.—Une verte, à c't'heure-ci?
LA ROUQUINE., sombre.—Oui, à c't'heure-ci!
LISA—La Rouquine qui boit de l'absinthe! Sûr, y aura un coup de chien, ce soir! Ce sera rien rigolo!
«LA TERREUR., à Lisa.—On dirait que le Petit-Louis en pince pour la Carcasse.
LISA—S'il a des poches, il peut se fouiller. Tiens, un miché... le père Chabot!
SCÈNE III
Les Mêmes, LE PÈRE CHABOT.
CHABOT., titubant.—Bonjour, la petite famille! Eh bien, quoi? On ne rigole plus maintenant? Je suis pour la joie, moi!
Il chante.
Elle s'appelait Madeleine,
Zig zon zig zon zaine;
Elle s'appelait Madeleine.
Aux oiseaux! Aux oiseaux!
Il s'assied à la table de droite.
LA TERREUR.—Qu'est-ce que c'est que ce paroissien-là?
LISA—L'père Chabot, l'marchand de vaches de la rue Boutebrie, un richard!
LA TERREUR.—Tu le connais?
LISA—Si je le connais! C'est un client à moi... d'puis vingt ans!
LA TERREUR.—C'est lui qui t'entretient?
LISA—Des fois! Bonjour, père Chabot! Ça va bien, c'te santé?
CHABOT.—Pas mal! Pas mal! Ça se maintient. Garçon!
JE TE DIS, PAS AUJOURD'HUI, LA!
CHABOT.—Donne-moi un verre de schnick... et tu sais... d'la bouteille au patron... pas de blagues!
LISA, se coulant sur le banc, près de Chabot.—Tu me régales?
CHABOT.—Non, pas aujourd'hui!
LISA—On n'aime donc plus sa petite Lisa?
CHABOT., bourrant sa pipe.—Je te dis, pas aujourd'hui, là!
LISA—Tu me donneras bien une cigarette?
CHABOT.—Ça, oui, si t'as du papier! Y aurait-il moyen... d'avoir du feu... avec des protections?... (Lisa se lève et court au comptoir chercher une allumette. Le garçon apporte un petit verre.) Est-ce que tu te fous de moi? Je t'ai pas demandé un dé à coudre... j'veux un grand verre.
LISA, revenant avec une allumette enflammée.—Tu te plaindras pas que j'aye pas soin de toi! (Elle l'aide à allumer sa pipe.) Voyons! j'ai bien mérité une petite goutte!
Le garçon apporte un grand verre qu'il remplit d'eau-de-vie jusqu'au bord.
CHABOT.—T'es rien devenue canule depuis que je t'ai vue! Quand j'ai dit non, c'est non!
LISA—Alors, c'est fini, nous deux, mon petit Chabot? Pus d'amour?
CHABOT.—Non! pus d'amour du tout! J'suis devenu un homme sérieux!
Il chante.
Madeleine, c'est un beau nom,
La belle zig zig, la belle zig zon.
Madeleine, c'est un beau nom
Pour la fille d'un capitaine:
Aux oiseaux! Aux oiseaux!
LISA—Voyons! T'as rien à me reprocher! j'ai toujours été gentille avec toi.
CHABOT.—C'est possible.
LISA—Tu veux m'empêcher de gagner ma vie?...
CHABOT.—Puisque je te dis que j'ai acheté une conduite.
LISA, très pressante.—Voyons, mon petit Chabot!.. mon petit Chabot... Je t'assure... tu verras....
Elle lui parle à l'oreille.
LA CARCASSE., se levant.—Non, Petit-Louis! Y a rien de fait! Tu perds ton temps.
PETIT-LOUIS—Si tu me connaissais....
LA CARCASSE.—J'te connais assez! Des michés, tant qu'on voudra! Des béguins, jamais de la vie! J'suis assez de toute seule pour manger ma bonne galette!
PETIT-LOUIS—A deux, on fait des économies! Et puis, ça te ferait une compagnie.
LA CARCASSE.—Non, mon vieux, non! moi, j'veux ma liberté! Avoir un homme pour qu'y vous foute des coups!
VA DONC REMISER TON FIACRE!...
PETIT-LOUIS—Pas moi, par exemple! J'suis tout ce qu'il y a de doux!
LA CARCASSE.—J'aime pas ça non plus, les hommes doux, es-tu content? Ah! là, là, t'es pas le premier qu'as voulu acheter ma figure, mais j'suis trop marlouse, vois-tu! Tu m'as bien fait danser. J'vas te régaler... pour une fois, hein? J'peux bien faire ça pour toi!
Elle va au comptoir et jette au patron le prix des deux verres. Puis, elle va se regarder dans une petite glace pendue au mur et arrange ses cheveux.
LISA—Alors... non?
CHABOT., brutalement.—Non!
LISA—J'suis pourtant pas dépensière, pas exigeante.... Voyons! là... tu me donneras ce que tu voudras.
CHABOT.—Zut! (Au garçon.) Dis donc, l'employé, pourquoi que tu m'as pas fait payer tout de suite?
LE GARÇON.—Oh! vous, m'sieu Chabot!
CHABOT., à moitié gris.—Y a un règlement d'affiché! J'connais que le règlement, moi!... J'veux pas de faveur! Combien que je dois?
LE GARÇON.—Ça fait six sous.
CHABOT.—Ah! six sous!
Il sort de sa poche une bourse en cuir, dénoue les cordons, l'étale sur la table et y plonge la main.
LA TERREUR.—Ah! ça, il a donc escroqué quelqu'un? C'est scandaleux d'avoir tant de galette, quand les autres sont fauchés! (A la Rouquine.) Il serait rudement bon à dégringoler.
LISA—Donne-moi au moins cinquante centimes pour mon tabac?
CHABOT., payant.—V'là huit sous! Ça fait-il le compte?
LE GARÇON.—Merci ben, m'sieu Chabot!
LISA—Cinq ronds! Rien que cinq ronds! Pour ma goutte, demain matin!
CHABOT.—Rien.
LISA, piquée.—T'es rien avare.
CHABOT., de plus en plus gris.—Je suis simplement écolome.. j'suis rangé des voitures!
LA CARCASSE., s'approchant de Chabot, qui renoue les cordons de sa bourse.—Tiens! mon oncle!
CHABOT., riant bêtement,—Ah! Ah! Ah! C'est une nouvelle! Ah! elle est rigolote!
LA CARCASSE.—Oh! c'est épatant ce que t'as la bobine à mon oncle.
CHABOT.—Dis donc.... Veux-tu être ma nièce?
LA CARCASSE.—Merci! Je sors d'en prendre! Si c'est tout ce que tu peux faire pour moi!
ELLE MARCHE AVEC LA ROUSSE!
CHABOT., avec difficulté.—J'ferai tout ce que tu voudras! Tiens, viens t'asseoir là!
LA CARCASSE.—J'ai des fourmis dans les jambes. Merci! J'suis pas venue pour m'asseoir, je suis venue pour danser! Et puis, d'ailleurs, j'aime pas tant que ça les vieux!
CHABOT—Moi, j'suis pas vieux... pas vieux du tout! Et tu sais... j'suis pas ingrat!... Quel âge que t'as?
LA CARCASSE.—Dix-neuf ans, toutes mes dents et pas de corset!
LISA—Dix-neuf ans! As-tu fini! Dix-neuf ans et puis quelque chose avec! L'écoute pas, mon vieux Chabot! Reste avec moi, va, c'est dans les vieux pots qu'on fait de la bonne soupe.
LA CARCASSE.—C'est pas la peine de te démancher tant que ça, va, je te l'enlèverai pas, ton vieux! Non, mais j'vous demande un peu si ça serait pas mieux à six pieds sous terre, en train de manger du pissenlit par la racine!
L'orchestre joue les premières mesures d'un quadrille.
LE PATRON.—Le dernier quadrille! Après ça on ferme!
LA CARCASSE.—Le dernier quadrille! J'en suis! Qu'est-ce qui me fait vis-à-vis?
Elle exécute une série d'entrechats.
CHABOT., se levant avec peine.—Moi! moi!
LISA—Tu vas pas aller avec c'te roulure-là! Voyons, mon petit Chabot, quitter ta petite Lisa!
CHABOT., bousculant Lisa.—Veux-tu me foutre la paix, une fois pour toutes! (Se campant en face de la Carcasse.) Allons-y! C'est moi... ton cavalier!
Il fait un avant-deux et titube, la Carcasse le retient.
LA CARCASSE.—Tu sais... avec moi, faut des jambes!
CHABOT.—Des jambes! j'en ai, des jambes! Tu vas voir un peu!
La Carcasse entraîne Chabot dans le bal.
LISA—R'gardez-moi un peu c'te Jeanne d'Arc, qui vient vous souffler vos clients sous le nez!
LA CARCASSE., disparaissant dans le bal.—Va donc remiser ton fiacre, eh! vieux restant de Saint-Lazare!
Tous la suivent, sauf la Rouquine et Lisa.
SCÈNE IV
LA ROUQUINE, LISA, LE PATRON, LE GARÇON, puis LE MERLAN.
LISA—Ah! si j'avais dix ans de moins... et pas de rhumatisses!... Mais je le repincerai... c'est pas fini, c't'affaire là!... Tiens, le Merlan!
LE MERLAN. >Il entre et fait un moulinet avec sa canne; à la Rouquine.—Qu'est-ce que tu fais là? C'est comme ça que tu travailles?
FAUDRA QU'ELLE PAYE LA SAUCE!
LA ROUQUINE., humblement.—Écoute, chéri....
LE MERLAN.—Quoi? As-tu de la monnaie?
LA ROUQUINE., la tête basse.—Non!
LE MERLAN.—J'aime qu'on s'occupe.... Je peux pas souffrir les feignants, moi!
LA ROUQUINE.—Mon petit homme, tu sais bien que je t'aime tout plein... que j'aimerais mieux me passer de manger que de te voir triste et sans le sou.... Tiens, regarde.... (Elle fouille dans sa poche.) Il me reste cent sous, les voilà! D'ici ce soir, j'en ferai d'autres... seulement, veux-tu que je te dise.... Y a des moments que je suis jalouse... j'ai pas le cœur à l'ouvrage.... Il me semble que tu m'aimes plus... et que pendant que je travaille.... Tu feras jamais ça, est-ce pas? Tu me ferais trop de peine.... Tu n'aimeras jamais que moi, dis?...
LE MERLAN.—Est-ce que c'est bientôt fini?
LA ROUQUINE.—Vois-tu!... si jamais tu me trompais....
LE MERLAN.—Je vois que tu tiens à avoir une explication avec le bout de ma botte!
LA ROUQUINE.—Mon petit homme...
LE MERLAN.—Fais-moi le plaisir de filer, hein! Et plus vite que ça.
LA ROUQUINE., humble.—Je m'en vais.
Elle marche à pas lents en regardant le Merlan, qui se dirige vers le comptoir.
LE MERLAN.—Eh bien, patron! Ça va les affaires?
Le patron et le Merlan causent à voix basse.
LISA, à la Rouquine.—Va, ma fille, l'excite pas! Je connais ça, moi, vois-tu! Au fond, c'est pas un mauvais cœur, le Merlan, seulement, faut savoir le prendre!
LA ROUQUINE.—Surveille-le! s'il y avait quelque chose...
LISA—Je te préviendrai!
La Rouquine sort.
SCÈNE V
LISA, LE MERLAN, LE PATRON.
LISA, [à part.—Attends, Carcasse! Tu vas me payer ça!] J'ai mon plan! Le Merlan, c'était l'ami au Marin... l'ancien de la Carcasse. Attends un peu! (Haut.) Dis donc, Merlan, t'es pas gracieux pour c'te pauvre Rouquine.
LE MERLAN.—Tiens, t'étais là, toi, la mère Lisa?
LISA—Bien sûr! Elle t'aime bien, tu sais.
LE MERLAN.—Elle m'aime trop, ça me gêne!
LISA—Toi, tu l'aimes donc plus?
LE MERLAN.—Faut bien que je l'aime, jusqu'à ce que j'en trouve une autre... Je l'ai pas à perpétuité!
LE PÈRE CHABOT VOLÉ (JEU DE SCÈNE)
LISA—Tu sais pas pourquoi qu'elle t'a fait une scène... c'est qu'il y en a là une autre... une nouvelle... une chouette... que tu connais bien et que tu serais peut-être pas fâché de revoir...
LE MERLAN., intéressé.—Qui donc?
LISA—Vas-y voir, elle danse! (A part, pendant que le Merlan se dirige vers l'entrée du bal.) Nous y v'là!
LE MERLAN.—Laquelle donc?
LISA—Tu vois pas?... Celle qui lève la jambe à la hauteur de l'œil....
LE MERLAN., pâle et faisant un pas en arrière.—Tonnerre! la Casserole!
LISA—Hein, quoi?
LE MERLAN.—La Casserole! Ah! mon pauvre Marin! Oui, c'est bien elle! C'est bien sa tronche! Elle a beau se farguer, je la reconnais aux châsses! Ah! la canaille!
LE GARDE RÉPUBLICAIN.—Allons! Entrez ou sortez! Restez pas là!
Il passe.
LE MERLAN.—De quoi est-ce qu'il s'occupe encore, celui-là? (il va jusqu'à la porte de la rue.) Encore des fliques qui passent! Quel sale quartier! On peut pas faire un pas sans se foutre dans de la rousse!
SCÈNE VI
Les Mêmes, LA TERREUR, PETIT-LOUIS
LA TERREUR.—Elle est tout de même épatante, c'te môme-là! Elle vous pince une frétillante avec un chic! Tiens, le Merlan, bonjour!
LE MERLAN., sombre.—Bonjour... Vous l'avez vue aussi, hein?
LA TERREUR.—Qui?
LE MERLAN.—La grande Carcasse.
LA TERREUR.—Oui! c'est une gigolette, je te dis que ça! Tu la connais aussi, toi?
LE MERLAN., amèrement.—Oui, je la connais aussi! Mais c'est pas de ça qu'il s'agit! Méfiez-vous! (Confidentiellement.) C'est une castrole... elle marche avec la rousse!
PETIT-LOUIS—Ah, bah!
LA TERREUR.—Je l'avais déjà entendu dire.
LE MERLAN.—Moi, j'en suis sûr! C'est elle qui a fait gerber le Marin, vous savez bien, le Marin?... Il est au dur et pour dix ans... à cause d'elle!
PETIT-LOUIS—Pas possible!... Et moi, qui tout à l'heure... j'étais bien tombé!
TIENS, CASSEROLE, V'LA POUR TOI!
LE MERLAN.—Oui, à cause d'elle!... de c'te bonne femme qu'est en train de faire la belle jambe avec son vieux.... Je vas vous conter çà. (Il s'assied à la table de droite, la Terreur et Petit-Louis s'asseyent près de lui.) Garçon, du pétrole! Et puis, des brêmes! En maquillant les brêmes, on jaspine mieux!
LISA—Y aura bien un verre pour moi....
LE MERLAN.—Parfaitement! T'es pas de trop! Toi, t'es une frangine! Tu causes pas... quand il faut se taire...
Le garçon apporte un litre d'eau-de-vie, des verres et un jeu de cartes.
LISA—Garçon, un verre pour ma figure!
Elle s'assied.
LE MERLAN., mettant dans son œil une pièce de cinq francs comme un monocle et la faisant sauter d'une chiquenaude sur la table.—Amarre la thune! C'est la dernière! Plus un radis, mais la gonzesse turbine, y aura de la galtouze ce soir!
LE GARÇON.—V'là votre monnaie, le Merlan!
LE MERLAN.—C'est bon! (Le garçon se retire. Le Merlan verse de l'eau-de-vie dans les verres.) Vous l'avez tous connu, l'Marin, n'est-ce pas? C'était un camarade à moi, un ami de cœur, je l'aimais!
LISA—La Rouquine en était jalouse.
LE MERLAN., avec un sourire contenu.—Elle avait p't'être raison? Des amis comme ça, on y tient! C'est à la vie, à la mort! La preuve, c'est que je le regrette! Je me suis jamais consolé depuis son départ! Tandis que les femmes.... Pfff! Une de perdue, dix de retrouvées!...
LISA—Ça, c'est vrai, les femmes! c'est pas rare!
LE MERLAN.—Aussi, un beau jour, vous verrez... faudra que je la crève, la sale Carcasse!
LA TERREUR.—Ah! tu sais, faut bien réfléchir avant... moi, je suis pour la prudence.
LE MERLAN.—La prudence! Tu me fais rire, tiens! T'as donc jamais été touché là, toi, au cœur? (Il se frappe la poitrine.) Quand ça me prendra, ça ne traînera pas! A toi de faire, Petit-Louis, maquille, maquille! Ça regarde pas le bistro, ce que je jaspine là! Faut qu'y croit que nous jouons!
LISA—Ah! oui, le cœur! Ça fait souffrir! Je sais ce que c'est! Quand vous en aurez souffert autant comme moi! J'en ai eu deux, des amis, moi, à qui qu'on a coupé le cou.... Eh bien! j'sais la peine que ça m'a fait!