OSCAR WILDE
La Maison de la Courtisane
NOUVEAUX POÈMES
Traduction d'ALBERT SAVINE
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS.—Ier
P.-V. STOCK, ÉDITEUR 155, RUE SAINT-HONORÉ. 155
1919 BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE
TABLE DES MATIÈRES
- [RAVENNE]
- [TAEDIUM VITAE]
- [LA SPHINGE]
- [CAMMA]
- [IMPRESSION]
- [À VÉRONE]
- [APOLOGIE]
- [QUIA MULTUM AMAVI]
- [SILENTIUM AMORIS]
- [SA VOIX]
- [MA VOIX]
- [AILINON, AILINON EIPE, TO D' EU NIKATÔ]
- [LE VÉRITABLE SAVOIR]
- [PÉTALES DE LOTUS]
- [JOURS PERDUS]
- [IMPRESSIONS]
- [SOUS LE BALCON]
- [LE JARDIN DES TUILERIES]
- [LE NOUVEAU REMORDS]
- [FANTAISIES DÉCORATIVES]
- [CANZONETTE]
- [SYMPHONIE EN JAUNE]
- [DANS LA FORÊT]
- [À L. L.]
- [SEN_ARTISTY]
- [FRAGMENTS EN PROSE]
- [RÉFORME DES PRISONS]
- [OUVRAGES_PARUS]
- [DU MÊME TRADUCTEUR:]
- [À LA MÊME LIBRAIRIE]
LA MAISON DE LA COURTISANE
Nous perçumes le bruit cadencé de pas de danseurs; nous suivîmes, en flanant, la rue éclairée par la lune et nous arrêtâmes devant la maison de la Courtisane.
De l'intérieur, à travers le tumulte, le désordre, nous entendions les musiciens jouer à grand bruit le Coeur cher et fidèle de Strauss.
Pareilles à d'étranges et grotesques pantins, décrivant de fantastiques arabesques, des ombres couraient sur le store.
Nous regardions les danseurs-fantômes tournoyer aux sons du cornet-à-piston et du violon, comme des feuilles noires que le vent fait tourbillonner.
Ainsi que des automates mis en mouvement par des fils, ces minces squelettes dessinés en silhouettes, allaient glissant, se formant en lent quadrille.
Ils se prenaient par la main et dansaient une ronde grandiose, et parfois éclatait l'écho grêle et aigu des rires.
Parfois une poupée à mouvement d'horlogerie pressait contre sa poitrine un amant-fantôme; on eut dit parfois qu'ils se disposaient à fredonner et à chanter.
Parfois une horrible marionnette se détachait et fumait une cigarette sur les degrés du perron: on eut dit une chose qui vivait.
Alors me tournant vers mon aimée, je lui dis: «Ce sont des morts qui dansent avec des morts; c'est de la poussière qui tourbillonne avec de la poussière.»
Mais elle, elle répondit à l'appel du violon; elle me quitta, elle entra. L'Amour pénétra dans la demeure du Plaisir.
Et soudain les sons prirent un timbre faux. Les danseurs furent las de valser; les ombres cessèrent de tournoyer, de virer.
Et par la rue longue et silencieuse, l'aurore, aux pieds chaussés de sandales d'argent, parut furtive comme une jeune fille apeurée.
RAVENNE
Poème récité au théâtre Sheldon, à Oxford, le 26 juin 1878.
À MON AMI
GEORGES FLEMING
Auteur du Roman du Nil et de Mirage.
I
Ravenne, Mars 1877.
Oxford, Mars 1878.
Il y a un an, je respirais l'air de l'Italie,—et pourtant, il est beau, ce me semble, ce printemps du Nord, avec ces campagnes que dore la fleur de mars, le sansonnet qui chante sur le bouleau velouté, les freux qui croassent, les ramiers des bois qui voltigent de ci de là, les petits nuages qui courent par le ciel. Elle est jolie la violette, qui penche doucement la tête, la primevère, pâle d'amour inconsolé, la rose qui bourgeonne sur l'églantier grimpant, le groupe de crocus, (qu'on dirait une lune de feu, qui aurait pour contour un anneau pourpre de fiançailles), et toutes les fleurs de notre printemps anglais, les charmantes perce-neige et l'asphodèle aux brillantes étoiles. L'alouette prend son essor près du moulin qui murmure, et brise les fils de la vierge que couvre la première rosée, et le long de la rivière, pareil à une flamme bleue, file comme une flèche le martin-pêcheur, pendant que les linottes brunes chantent dans la verte feuillée.
Il y a un an.... Il semble qu'un temps bien court se soit passé, depuis la dernière fois que j'ai vu ce magnifique climat du Sud, où fleur et fruit prennent le rayonnement de la pourpre, où les pommes de la table brillent comme des lampes allumées. C'était alors le Printemps, et je chevauchais à mon gré par des vignes à la riche floraison, par les sombres bosquets d'oliviers. L'air moite était doux. La route blanche résonnait sous les pieds de mon cheval, et tout en rêvant au nom antique de Ravenne, j'épiais le jour jusqu'au moment où masqué de blessures de flamme, le ciel de turquoise prit la teinte de l'or bruni.
Oh! comme mon coeur brûla d'une jeune passion, quand bien loin par delà les roseaux et les eaux stagnantes, j'aperçus cette cité sainte surgissant en traits clairs, et portant sa couronne de tours. J'accélérai mon galop, rivalisant avec le soleil couchant, et avant que se fussent éteintes les dernières lueurs cramoisies, je me vis enfin dans l'enceinte de Ravenne.
II
Quel étrange silence! Nul bruit de vie ou de joie n'agite l'air. Point de jeune berger rieur, qui joue du chalumeau. Même pendant tout le jour, on n'entend pas les cris heureux des enfants qui jouent. Comme c'est triste, et doux, et silencieux! Assurément on pourrait vivre ici bien loin de toute crainte, à voir le défilé des saisons, depuis l'amoureux printemps jusqu'à la pluie et la neige de l'hiver, sans jamais avoir un souci. Ces eaux, sans nul doute, sont celle du Lethé, et cette plante est celle qui donne à l'homme l'oubli de sa patrie.
Oui! parmi les prairies semées de lotus, tu te dresses comme Proserpine, la tête couronnée de pavots, et tu gardes les cendres sacrées des morts. Car bien que tu aies cessé d'enfanter des générations guerrières, tes nobles morts sont avec toi,—eux du moins, sont fidèles à ta gloire.—Garde-les avec sollicitude, ô cité sans enfants. Car c'est un charme puissant pour éveiller chez les hommes les rêves de choses sublimes, que ces tombes solitaires où reposent les grandeurs du passé.
III
Voyez ce pilier voûté, qui se dresse dans la plaine. Il marque la place où le plus brave des chevaliers de France reçut le coup mortel. C'était le prince de la chevalerie, le seigneur de la guerre. C'était Gaston de Foix. Quelque étoile de malheur l'entraîna contre ta cité et il tomba, combattant bravement, comme tombe un lion de la forêt. Il fût ravi à la vie alors que la vie et l'amour étaient nouveaux pour lui. Il repose sous le voile bleu sans couture de Dieu. De hauts roseaux pareils à des lances oscillent tristement sur sa tête, et des nerpruns prennent un rouge plus vif là où s'épancha sur le sol le sang pourpre de sa brillante jeunesse.
Portez vos regards un peu plus loin au nord, vers ce tertre ravagé. Là gît maintenant captif dans une tombe digne d'un prince, et élevée par la main de sa fille, dans la profondeur ténébreuse, Théodoric, le roi goth à la puissante membrure. C'est là qu'il dort, las enfin de ses victoires. Le temps n'a point épargné la ruine. Le vent et la pluie ont abattu sa forteresse, et nous voyons une fois de plus que la mort est le souverain maître de toutes choses, et que roi et paysan doivent devenir de la poussière.
Sans doute, elle fut grande leur gloire à eux! mais à mes yeux, le roi barbare, le héros de la chevalerie, la grande reine elle-même étaient chose misérable et vaine, à côté du tombeau où Dante se repose de ses peines. Sa tombe dorée s'ouvre en plein air, et un sculpteur aux mains habiles y a gravé le front blanc et calme, aussi calme que l'aube naissante, ces yeux où s'allumaient les éclairs de l'amour et du dédain, ces lèvres qui chantèrent le ciel et l'enfer, cette figure ovale que dessina si bien Giotto, la figure lasse du Dante. Jusqu'à ce jour, il est resté au lieu où il a trouvé le repos, bien loin de l'Arno qui précipite ses flots jaunes sous les larges ponts de cette belle cité, où le haut campanile de Giotto semble se dresser comme un lis de marbre sous des cieux de saphir. Hélas! mon Dante, tu as connu la douleur des existences plus vulgaires, la chaîne odieuse de l'esclavage, et combien il est pénible de monter les degrés dans les demeures des rois, et toutes les mesquines misères qui défigurent la noble physionomie d'un homme sous le ressentiment de l'injustice. Et pourtant ce morne univers est reconnaissant de ton chant; nos nations te rendent hommage; et elle aussi, cette reine cruelle de la Toscane vêtue de vignobles, elle qui de ton vivant a mis sur ton front une couronne d'épines, elle a maintenant couvert de lauriers ta tombe vide et redemande vainement les cendres de son fils.
O le plus grand des exilés, ta souffrance est finie, ton âme est maintenant auprès de ta Béatrice. Ravenne garde tes cendres. Dors en paix.
IV
Comme ce palais est solitaire! Comme ces murs sont gris! Nul ménestrel n'éveille désormais l'écho dans ces salles. La chaîne brisée, rongée de rouille, pend à la porte, et les mauvaises herbes ont fendu le pavé de marbre. Par ici se cache le serpent, et par là les lézards courent près des lions de pierre qui clignotent au soleil. C'est là que Byron logea, qu'il abrita son amour et ses plaisirs pendant deux longues années, comme un autre Antoine, pour qui l'univers fut un autre Actium. Pourtant il ne laissa point se faner son âme royale, ni se briser sa lyre, ni s'émousser la pointe de sa lance, grâce aux arts perfides d'une reine d'Egypte. Car de l'Orient se fit entendre un grand cri. La Grèce se dressa prête à combattre pour la liberté, et elle le fit venir de Ravenne. Jamais chevalier ne partit plus généreusement pour les mêlées des batailles, nul ne tomba plus bravement sur le sol ensanglanté, d'où on le rapporta sur son bouclier comme on eût fait d'un Spartiate. O Hellade, Hellade! En ton heure de fierté, en ton jour de puissance, rappelle-toi celui qui mourut pour arracher de tes membres les chaînes de la servitude. O Salamine, ô plaines solitaires de Platée, ô vagues furieuses de la mer Eubéenne pleine de tempêtes, ô cimes des Thermopyles désertes que balaient les vents, il vous aima bien, et non point en paroles seulement, celui qui te donna si libéralement sa lyre et son épée, comme fit Eschyle dans la bataille acharnée de Marathon.
Et l'Angleterre, elle aussi, se réjouira de son fils, de son guerrier poète, le premier à chanter et à combattre. La calomnie, à la rage empoisonnée, n'osera plus ramper comme un serpent sur son nom accompli et défigurer l'écusson seigneurial de sa renommée.
Car, ainsi que la couronne d'olivier, récompense de la course, illumine de joie la figure animée de tous les coureurs, comme la croix rouge qui sauve les hommes pendant la guerre, comme le phare empanaché de flamme qu'aperçoivent de loin les marins sur une mer que soulève l'orage, tel était son amour pour la Grèce et la Liberté.
Byron, tes couronnes sont éternellement fraîches et vertes. Les pétales rouges des roses de la Sapphique Mitylène ceindront ton front. Pour toi fleurit le myrte, dans des clairières mystérieuses, près de la solitaire Castalie. Les lauriers attendent ta venue, et ils sont tous à toi, et leur entrelacement formera autour de ta tête une couronne parfaite.
V
Les cimes des pins se balançaient à la brise du soir, au murmure enroué des flots de l'hiver, et les troncs élancés étaient rayés d'ambre brillante. Je me promenais par les bois, plein d'une joie emportée. Un oiseau effarouché, de ses ailes battantes et de ses pattes, faisait voler en neige toutes les fleurs. À mes pieds, pareils à des couronnes d'argent, étaient les pâles narcisses, et des oisillons chantaient sur toutes les branches entrelacées. O arbres, flexibles, ô liberté de la forêt, dans vos asiles, du moins un homme est libre, et oublie en partie le monde las de querelles. Le sang coule plus chaud, et une sensation de vie s'éveille dans les veines accélérées, pendant qu'une fois de plus, les bois s'emplissent de divinités que nous avions cru mises à mort. Pendant longtemps j'attendis, et certainement j'espérai voir quelque Pan aux pieds de chèvre chanter de joyeuses chansons parmi les roseaux, quelque vierge dryade surprise, et s'enfuyant pudiquement, ou bien les contours harmonieux et les membres bruns, la figure effrontée et trompeuse de quelque dieu des bois embusqué dans la clairière, la reine Diane chasseresse, aux membres blancs, impitoyable, à l'air fier, tenant en laisse les chiens de meute bondissant à ses côtés, ou bien Hylas réfléchi par les eaux pures du ruisseau.
O coeur oisif! O rêve chéri de l'Hellade! Avant qu'il fût longtemps, les vibrations croissantes et décroissantes, aux sons mélancoliques des carillons du soir, la cloche qui sonnait les vêpres dans un couvent, vinrent frapper mon oreille parmi ces fleurs d'amour. Hélas! hélas! ces heures douces comme le miel, avaient englouti mon coeur comme une mer envahissante et noyé tout souvenir du noir Gethsemani.
VI
O solitaire Ravenne, on fait plus d'un récit sur les grandes gloires de tes jours d'autrefois. Deux mille ans se sont écoulés, depuis que tu vis César monter à cheval pour aller remporter d'impériales victoires. Ton nom était puissant lorsque les maigres aigles de Rome volaient des Iles Britanniques aux lointains flots bleus de l'Euphrate, et tu régnais en noble reine sur les peuples, jusqu'au jour où l'on vit dans les rues le Goth et le Hun. Découronnée par l'homme, désertée par la mer, tu dors bercée dans une pauvreté solitaire. Désormais, sur ta rive où s'enflait la marée, les milliers de galères, comme une forêt de pin, ne vogueront plus, car là où flottaient constamment des vaisseaux à l'éperon de bronze, le berger morose joue ses airs pleins de tristesse, et les blanches brebis errent à leur gré dans les lieux où coulaient les eaux empourprées de l'Adria.
Quelle beauté! Quelle tristesse! O reine inconsolée, tu gis morte au milieu du charme des ruines, seule parmi toutes tes soeurs, car du moins le roi guerrier de l'Italie a franchi la plus fière des portes de Rome et a porté la couronne dans les temples orgueilleux de la Ville Eternelle et fait retentir de son nom les sept montagnes.
Et Naples a survécu à son rêve de douleur, et elle raille ses tyrans. Venise ressuscite et reparaît du fond des eaux, et le cri de Lumière et Vérité, d'Amour et Liberté, se fait entendre dans Gênes l'impérieuse, et là où les clochers de marbre de Milan trouent l'air. Il résonne depuis les Alpes jusqu'aux rives siciliennes, et le rêve de Dante n'est plus un rêve maintenant.
Mais toi, Ravenne, toi qui fus la plus aimée, tes palais en ruines ne sont plus qu'un voile funèbre jeté sur ta grandeur tombée, et ton nom brille comme la flamme terne et frissonnante d'une bougie, sous la splendeur du soleil en plein midi, de la nouvelle Italie. Car la nuit a disparu, la nuit de sombre oppression, et le jour s'est levé avec une magnificence d'enthousiasme. Les chiens de l'Autriche sont chassés bien loin du pays, par delà ces citadelles couronnées de glace, qui se dressent pour former une ceinture à la plaine de la Royale Lombardie, depuis l'Orient lointain jusqu'à la mer orientale.
Je sais, il est vrai, que, du nombre de tes fils, il en fut qui périrent dans les eaux de Lissa, sur les pentes escarpées d'Aspromonte, sur la plaine de Novare, mais ce n'est point en vain que tes enfants sont morts pour toi. Et pourtant, à ce qu'il me semble, tu n'as point bu de ce vin sorti des raisins nouvellement foulés de la Liberté divine, tu n'as point suivi cette étoile immortelle qui pousse les peuples vers les exploits guerriers. Lasse de la vie, tu restes plongée dans le silencieux sommeil. Comme celui qui suit des yeux la venue des ombres qui s'allongent, indifférent aux heures qui vont à pas pressés, tu portes le deuil de quelque jour de gloire, car le soleil de la Liberté ne t'a point montré sa face, et dans la course tu n'as point conquis de flambeau.
Ne te réveille pas néanmoins de ton assoupissement. Reste bien en repos parmi les Asphodèles ambrés de tes campagnes, dans tes prés semés de lis. Reste là en repos, pour railler toute grandeur humaine. Qui oserait étaler les mesquins soucis de son existence, en présence de tes ruines, ou louer les querelles ambitieuses des rois, et l'orgueil stérile des nations en guerre? N'as-tu point été la fiancée du prince farouche qui régnait sur l'orageuse Adriatique, la reine des empires jumeaux, et les nations ne t'ont-elles pas été données en proie? Et maintenant, tes portes restent ouvertes nuit et jour. L'herbe pousse drue sur toutes tes tours, dans tous tes palais. Le sinistre figuier a lézardé ton mur de bastions, et là où prenaient leur repos les guerriers vêtus de mailles, la chouette de minuit a fait son nid caché. Oh! déchue, déchue de tes grandeurs, ô cité captive dans les filets de la Destinée, rien ne reste de tous tes jours de gloire qu'un écusson terni et une couronne de lauriers flétris.
Pourtant, qui donc, sous cette nuit de guerre et de terreurs, peut du haut de la tour tranquille épier la venue des armées futures? Qui peut dire à l'avance quelles joies amènera le jour, ou pourquoi les linottes chantent avant l'aube? Toi, toi aussi, tu peux te réveiller, ainsi que la rose se réveille, en son éclat d'incarnat, du tombeau que lui font les neiges, comme les opulents champs de blé qui rougissent, puis se dorent, surgissent de ce sol brun, que durcit l'âpre voix de l'hiver, ou comme des mêlées de la tempête se dégage une parfaite étoile.
O cité tant aimée, j'ai voyagé bien loin des îles ceintes de vagues qui sont ma patrie. J'ai vu le sombre mystère du Dôme s'élever lentement sur la route de la morne Campagna et se revêtir de la royale pourpre du jour, et de la cité couronnée de violettes, j'ai assisté au coucher du soleil près de la colline de Corinthe, et j'ai vu le «rire infiniment nombreux de la mer» du haut des collines qu'éclairaient les étoiles, dans l'Arcadie constellée de fleurs, et pourtant c'est à toi que revient mon plus complet amour, comme revient le soir à son nid de la forêt la tourterelle attardée.
O cité du poète, celui qui a vu à peine une vingtaine d'étés perdre leur justaucorps vert pour prendre la livrée de l'automne, ferait un vain effort pour éveiller sur sa lyre un chant plus sonore, ou pour dire les jours de gloire; et vraiment c'est peu de chose que le léger murmure qui sort du chalumeau du pâtre, alors que le souffle vibrant du clairon devrait ébranler le ciel et embraser toute la voûte. Et ce serait folie que d'aborder de pareils sujets. Pourtant, je sais que mon coeur n'a jamais éprouvé une plus noble ardeur que le jour où je réveillai tes rues de leur silence sous le choc bruyant des fers de mon cheval, et que je vis la ville que j'essaie de chanter maintenant, après de longues journées d'un voyage monotone.
VII
Adieu, Ravenne! Mais il y a un an je restai debout à contempler la pourpre splendide du couchant, dans la chapelle solitaire de ta plaine marécageuse. Le ciel était pareil à un bouclier qui aurait reçu du soleil mourant la tache du sang et de la bataille, et à l'ouest, les nuages fermant le cercle avaient tissé une robe royale, digne d'être portée par quelques-uns des grands Dieux, pendant que dans la vaste étendue, l'océan de l'air empourpré, descendait la galère dorée du Dieu de la lumière.
Ici encore, la douce tranquillité de la nuit ramène le flux montant du souvenir, et ravive l'amour passionné que j'eus pour toi. C'est maintenant le Printemps d'amour, mais bientôt l'Eté s'épanouira en maître sur les prairies, sur les arbres, et bientôt le gazon s'embellira de fleurs plus brillantes, et produira des lis que fauchera quelque adolescent. Puis, avant peu, le vainqueur de l'Eté, l'opulent Automne, saison usurière, prêtera son or accumulé à tous les arbres, pour le voir dispersé de tous côtés par la prodigalité de la brise. Et ensuite ce sera le froid et monotone Hiver. Ainsi s'accomplit jusqu'au bout le cycle de l'année. Ainsi nous allons de l'adolescence à l'âge viril, pour déchoir dans les jours pénibles où les boucles de cheveux sont de neige. L'amour seul ne connaît point l'hiver: il ne meurt jamais, il n'a aucun souci des menaces de l'orage ni du ciel de plomb. Et celui que j'ai pour toi ne passera jamais, alors même que mes lèvres faibles ne pourraient que bégayer ton éloge.
Adieu! Adieu! L'étoile silencieuse du soir, avant courrière de la nuit, scintille dans le lointain et avertit le berger de ramener ses troupeaux au bercail. Peut-être, avant que les mers d'or de nos champs soient réunies en gerbes par les moissonneurs, peut-être avant que je voie les feuilles d'automne, je pourrai contempler ta cité, et déposer humblement à tes pieds la couronne de lauriers du poète.
Adieu! Adieu! cette lampe d'argent, la lune, qui pour nous fait l'heure de minuit aussi claire que midi, éclaire sûrement tes tours, et fait bonne garde là où Dante dort, où Byron aimait à vivre.
TAEDIUM VITAE
Poignarder ma jeunesse avec les armes du désespoir, porter la livrée voyante de ce siècle mesquin, laisser les mains les plus viles voler mon trésor, avoir mon âme captive dans les filets d'une chevelure de femme, et n'être que le domestique mercenaire de la Fortune, je jure que je ne l'aime point. Tout cela, c'est pour moi moins que la légère écume qui se joue sur la mer, moins que l'aigrette du chardon, en un jour d'été, détachée de sa graine. Mieux vaut me tenir à l'écart, bien loin de ces sots calomniateurs qui raillent ma vie, ne me connaissant point. Mieux vaut le plus humble toit fait pour abriter le plus pauvre journalier, que de rentrer dans cette caverne où l'on s'enroue à se chamailler, où mon âme blanche a pour la première fois baisé le péché sur tes lèvres.
LA SPHINGE
À
MARCEL SCHWOB
en témoignage d'amitié et d'admiration.
Dans un angle sombre de ma chambre, pendant plus de temps que n'en conçoit mon imagination, une belle et silencieuse Sphinge m'a contemplé à travers les ondoiements des ténèbres. Intangible, immobile, elle ne se lève point, elle ne fait aucun mouvement. Car les lunes argentées ne sont rien pour elle, non plus que les soleils qui roulent. Dans l'air le rouge succède au gris; les vagues du clair de lune montent, s'abaissent, mais lorsque vient l'aurore, elle ne s'en va point, et lorsque revient la nuit, elle est là.
L'aurore suit l'aurore, et les nuits marchent à leur déclin, et pendant tout ce temps cette chatte singulière reste allongée sur le tapis chinois, ses yeux de satin à la bordure d'or. Elle reste couchée sur la natte, elle épie obliquement, et sur sa gorge couleur de tan roule en vague sa fourrure douce et soyeuse, qui parfois ondule jusqu'à ses oreilles pointues. Approchez donc, mon charmant sénéchal, qui somnolez en votre pose de statue. Approchez donc, être d'un grotesque si exquis, à demi-femme, à demi-animal.
Approchez, ma charmante, ma langoureuse Sphinge, et venez poser votre tête sur mon genou, et laissez-moi passer une main caressante sur votre gorge et voir, votre corps tacheté comme le lynx. Et laissez-moi toucher ces griffes recourbées, en jaune ivoire, et prendre à pleine main cette queue qui, pareille à un monstrueux serpent, s'enroule autour de vos grosses pattes de velours. Un millier de siècles pesants t'appartiennent, alors que moi, j'ai vu à peine une vingtaine d'étés quitter leur livrée verte pour prendre la livrée bariolée de l'automne.
Mais vous, vous savez lire les hiéroglyphes sur les grands obélisques de grés, et vous vous êtes entretenue avec les basilics, et vous avez regardé face à face les hyppogriffes. Oh! Dites-le moi, étiez-vous présente, quand Isis s'agenouillait devant Osiris, et avez-vous vu l'Egyptienne lorsqu'elle faisait fondre la perle pour Antoine, et qu'elle buvait le vin tout énivré du joyau, et qu'en une feinte terreur, elle penchait la tête pour regarder le colossal proconsul tirer de l'écume le thon salé.
Et avez-vous épié la Cyprienne, lorsqu'elle baisait le blanc Adon sur sa couche funèbre. Et avez-vous suivi Amenalk, le Dieu d'Héliopolis? Et avez-vous causé avec Thoth, et avez vous entendu pleurer Io, couronnée des cornes lunaires et connu les rois peints qui dorment sous la Pyramide en forme de coin? Relevez vos grands yeux de satin noir, pareils à des coussins où l'on se laisse aller. Venez-vous étirer à mes pieds, fantastique Sphinge, et contez-moi tous vos souvenirs.
Dites-moi en vos chants la Vierge juive qui allait errant avec le Saint Enfant, et comment vous les avez guidés à travers le désert, et comment ils dormirent parmi votre ombre. Dites-moi cette verte soirée pleine de parfums, alors que couchée près de la rive, vous entendiez monter de la barque dorée d'Adrien le rire d'Antinoüs, et comment vous avez lapé dans le courant, et désaltéré votre soif, et contemplé d'un regard ardent, avide, le corps d'ivoire de ce jeune et bel esclave, à la bouche pareille à une grenade.
Dites-moi le labyrinthe qui servait d'étable pour le taureau à la double forme. Parlez-moi de la nuit où vous rampiez sur la plinthe de granit du temple, où l'ibis écarlate voltigeait par les corridors tendus de pourpre, en criant tout effrayé, et l'horrible rosée qui tombait goutte à goutte des gémissantes mandragores, et l'énorme et somnolent crocodile qui versait dans son bassin des larmes boueuses, et, arrachant les joyaux fixés à ses oreilles, retournait au Nil d'une allure vacillante.
Et comment les prêtres vous maudissaient en psaumes chantés d'une voix criarde, le jour où vous avez saisi en vos griffes leur sergent; et comment, vous vous êtes glissée en rampant, pour assouvir votre passion sous les palmiers frissonnants. Qui donc étaient vos amants, quels étaient ceux qui luttaient pour vous dans la poussière? Quel était l'instrument de votre luxure, quel amoureux aviez-vous chaque jour? Etaient-ce des lézards géants qui venaient s'accroupir devant vous parmi les roseaux du rivage? Des grillons aux vastes flancs de métal venaient-ils s'abattre sur vous, sur votre couche en désordre.
Le monstrueux hippopotame venait-il s'accoler à vous dans le brouillard? Etaient-ce des dragons aux écailles d'argent, qui, de passion, se tordaient en noeuds compliqués, quand vous passiez près d'eux? Et du tombeau lycien, construit en briques, quelle horrible chimère sortit, avec ses têtes affreuses et ses flammes redoutables, pour faire produire à votre sein de nouvelles merveilles....
Ou bien aviez-vous d'inavouables hôtes secrets, ou bien traîniez-vous dans votre séjour quelque Néréide enroulée dans de l'écume ambrée, avec des seins bizarres en cristal de roche. Ou bien alliez-vous, foulant du pied l'embrun, rendre visite à la brune Sidonienne et lui demander des nouvelles de Léviathan, de Léviathan ou de Béhémoth? Ou bien quand le soleil était couché, montiez-vous par la pente semée de cactus, à la rencontre de votre Ethiopien noir dont le corps était du jais poli?
Ou bien, pendant que les bateaux de terre cuite s'échouaient dans les marécages du Nil, au crépuscule, et quand les chauves-souris au vol incertain, tournaient autour des triglyphes du temple, alliez-vous d'un pas furtif jusqu'au bord de la berge, pour traverser à la nage le lac silencieux, et de là vous insinuant dans la voûte, faire de la Pyramide votre lupanar, au point que de chacun des noirs sarcophages surgissait le défunt, peint et emmailloté? Ou bien attiriez-vous dans votre couche le Trageophos aux cornes d'ivoire?
Ou bien avez-vous aimé le Dieu des Mouches, qui tourmenta les Hébreux, et qui était barbouillé de vin jusqu'à la ceinture, ou bien Pasht, qui avait pour yeux des béryls verts? Peut-être était-ce ce jeune Dieu, le Tyrien, qui était plus amoureux que la colombe d'Astaroth? Ou avez-vous aimé le Dieu de l'Assyrien, dont les ailes semblables à un étrange et transparent mica dépassaient de beaucoup sa tête à bec de faucon qui était peinte d'argent et de rouge, et cerclée de bandes en orichalque.
Ou bien l'énorme Apis a-t-il bondi de son char, pour jeter à vos pieds les grosses fleurs du nénuphar qui ont l'arôme et la couleur du miel?...
Combien il est subtil votre sourire? Alors est-ce que vous n'auriez aimé personne? Non, je le sais, le grand Ammon fut votre compagnon de lit. Il s'étendit près de vous au bord du Nil.
Les chevaux aquatiques, qui fréquentent les marais, firent retentir leurs trompettes, quand ils le virent venir, tout parfumé du galbanum de Syrie, tout imprégné de nard et de thym. Il suivit le bord du fleuve, pareil à une vaste galère aux voiles d'argent. Il allait, à grands pas à travers les eaux, tout cuirassé de beauté et les eaux se retiraient. Il allait à grands pas par le sable du désert. Il arriva à la vallée où vous étiez couchée. Il attendit l'aurore du jour, et alors il toucha de sa main vos seins noirs.
Vous avez baisé sa bouche avec une bouche de flamme. Vous avez fait du dieu cornu votre proie. Vous vous teniez debout derrière son trône, vous l'appeliez par son nom secret. Vous murmuriez de monstrueux oracles dans les cavernes de ses oreilles, et avec le sang des chèvres et le sang des taureaux vous lui apprîtes à faire de monstrueux miracles. Pendant qu'Ammon était votre compagnon de lit, votre chambre était le Nil couvert de vapeurs, et avec votre sourire archaïque au contour sinueux, vous regardiez monter et s'apaiser sa passion.
Son front luisait des huiles syriennes, et ses membres de marbre étendus, déployés comme une tente à midi, faisaient pâlir la lune et ajoutaient un nouvel éclat au jour. La longue chevelure avait neuf coudées d'envergure; elle avait la couleur de cette gemme jaune que les marchands apportent du Kurdistan cousue dans le rebord de leurs manteaux. La face était comme le moût qui couvre une cuve de vin nouveau. Les mers ne sauraient rien ajouter à la perfection du saphir de ses yeux. Son cou fort et doux était blanc comme du lait, avec un fin réseau de veines bleues; et d'étranges perles, qu'on eût dit de la rosée congelée, étaient brodées sur la soie flottante....
Sur son piédestal de nacre et de porphyre, il brillait trop vivement pour qu'on pût le contempler, car sur sa poitrine d'ivoire, scintillait la merveilleuse émeraude de l'Océan, ce mystérieux joyau, aux reflets de lune, que quelque plongeur des gouffres de Colchide avait trouvé parmi les vagues de plus en plus noires, et porté à la magicienne de Colchis. Devant son char doré, couraient des corybantes nus avec des guirlandes de pampre, et des files de fiers éléphants s'agenouillaient pour traîner son char, et des files de Nubiens noirs portaient sa litière, alors qu'il parcourait la grande allée pavée de granit, entre les éventails de mobiles plumes de paon.
Les marchands venant de Sidon, dans leurs vaisseaux bariolés, lui apportaient de la stéatite. La plus vile des coupes qui touchaient ses lèvres était faite d'une chrysolithe. Les marchands lui apportaient des caisses de cèdre, pleines de vêtements somptueux et liées de cordes. La traîne de son manteau était portée par des seigneurs de Memphis; de jeunes rois étaient heureux de son hospitalité. Mille prêtres tondus s'agenouillaient nuit et jour devant l'autel d'Ammon. Mille lampes balançaient leur lumière à travers la demeure sculptée d'Ammon, et maintenant l'impur serpent et la vipère tachetée, avec leurs petits, rampent de pierre en pierre; car la demeure est en ruines et le grand monolithe de marbre rose se penche. L'âne sauvage, ou le chacal vagabond viennent se tapir dans les portes branlantes. De farouches satyres se lancent des appels à travers les tambours cannelés qui gisent sur le sol, et au sommet de l'édifice est perché le singe à la face bleue d'Horus, et il piaille pendant que le figuier fait éclater les piliers du péristyle.
Le dieu git en fragments çà et là, profondément caché dans le sable que le vent agite. J'ai vu sa tête de granit de géant, encore convulsée d'un impuissant désespoir, et bien des caravanes errantes de nègres au port imposant, aux châles de soie, en traversant le désert, s'arrêtent terrifiées devant ce cou trop vaste pour l'embrasser.
Et bien des Bédouins barbus écartent leur burnous aux raies jaunes pour jeter un long regard sur les muscles titaniques de celui qui fut jadis ton paladin....
Ainsi donc va chercher des fragments par la lande, et lave-les à la rosée du soir, et refais de ces pièces, une à une, ton amant mutilé.
Va les chercher là où elles sont abandonnées, et de ces morceaux, de ces débris, reconstruis ton compagnon en pièces et éveille de folles passions dans la pierre insensible. Charme par des hymnes syriens son oreille lourde. Il aima ton corps. Oh sois bonne! Verse le nard sur sa chevelure et enroule de douces bandes de lin autour de ses membres. Attache autour de sa tête le collier en pièces de monnaie et rends aux lèvres pâles leur couleur avec des fruits rouges. Tisse de la pourpre pour ses hanches amaigries, et de la pourpre pour ses reins décharnés.
Hâte-toi vers l'Egypte. Ne crains rien. Il n'y eut jamais qu'un Dieu qui mourut, jamais qu'un Dieu qui laissa un soldat lui planter sa lance dans le flanc. Ceux-là, tes amants, ils ne sont point morts, et Anubis, à la face de chien, reste à son poste d'honneur, près de la porte de cent coudées, la main pleine des lis du lotus pour ta tête, et toujours, au haut de son trône de porphyre, le géant Memnon dirige ses yeux sans paupières à travers l'espace vide, et à chaque lueur jaune de l'aube, il crie après toi.
Et le Nil, avec les débris de sa corne, gît dans son lit de limon noir, et tant que tu ne viendras pas, il n'épandra point les eaux sur le blé qui se flétrit. Tes amoureux ne sont pas morts, je le sais. Ils se relèveront. Ils entendront ta voix. Ils agiteront à grand bruit tes symboles. Ils se réjouiront. Ils accourront baiser ta bouche. Ainsi, mets donc des voiles à tes flottes, attèle des chevaux à ton char d'ébène, et en route pour le Nil. Ou, si tu t'es lassée de divinités mortes, suis la trace de quelque lion errant à travers la plaine couleur de cuivre, atteins-le, empoigne-le par la crinière, invite-le à te servir d'amant. Couche-toi près de son flanc sur le gazon, et plante tes dents blanches dans sa gorge. Et quand tu entendras le bruit de son agonie, fouette tes longs flancs d'airain poli, et prends pour compagnon un tigre, dont les flancs couleur d'ambre ont des taches noires, et enfourche sa croupe dorée, et franchis en triomphe la porte de Thèbes, et roule-toi avec lui dans les jeux de l'amour, et quand il se détourne, et qu'il gronde et qu'il montre les dents, alors frappe-le mortellement de tes griffes de jaspe, ou brise-le en le serrant contre tes seins d'agate.
Pourquoi tarder? Va-t'en d'ici, je suis las de tes airs de langueur, las de ton regard toujours fixe, de ta somnolente magnificence. Ton haleine horrible, et lourde, fait vaciller la lumière de la lampe, et sur mon front je sens la moiteur, et les terribles rosées de la nuit et de la mort. Tes yeux sont comme des lunes fantastiques qui frissonnent en quelque lac stagnant. Ta langue est comme un serpent écarlate qui danse à des airs fantastiques. Ton pouls bat des mélodies empoisonnées et ta gueule noire est comme le trou laissé par une torche ou par des charbons ardents sur des tapis sarrasins.
Va-t'en. Les étoiles aux nuances de soufre s'enfuient en hâte par la porte de l'occident. Va-t'en, ou peut-être il sera trop tard pour monter dans leurs silencieux chars d'argent! Vois, l'aurore frissonne autour des clochers gris qui portent un cadran doré, et la pluie ruisselle sur chacune des vitres taillées en diamant, et ses larmes rendent trouble le jour déjà terne. Quelle furie aux cheveux de serpents, récemment sortie de l'enfer, avec des gestes de laideur et d'impureté, a pu s'enfuir loin de la reine qu'endorment les pavots, et l'introduire dans la cellule d'un étudiant?
Quel criminel fantôme, aussi dépourvu de chant que de voix, s'est glissé à travers les rideaux de la nuit, en voyant ma bougie brûler avec éclat, a frappé, et vous a invitée à entrer? N'en est-il pas d'autres plus maudits, et d'une lèpre plus blanche que la mienne. Abana et Pharphar sont-ils desséchés, que tu sois venue jusqu'ici pour étancher ta soif.
Sphinge trompeuse! Sphinge trompeuse, près des roseaux du Styx, le vieux Charon, appuyé sur sa rame, attend mon obole. Pars la première, et laisse-moi à mon crucifix, dont le pâle Accablé de douleur, promène sur le monde son regard las, et pleure sur toute âme qui meurt, et pleure sur toute âme vainement.
CAMMA
Ainsi qu'un homme, penché sur une urne grecque, étudia les belles formes qu'y a tracées une main attique, Dieu et déesse svelte, homme vigoureux et jeune fille, ainsi que leur beauté lui ôte tout désir de se retourner et de regarder en face la clarté du jour. De même ne dois-je pas aspirer vers plus d'une lune mystérieuse d'indolente volupté, lorsque dans le plus intime secret du sanctuaire d'Artémis, je te vois debout, sous tes formes antiques, et dans ta sévérité.
Et pourtant,—il me semble,—j'aimerais mieux te voir, jouer le rôle de ce serpent du vieux Nil, dont l'enchantement donnait l'ivresse à des Empereurs. Viens, grande Egypte, ébranle notre scène de tes défilés symboliques! Ah! je suis enfin écoeuré de passions sans réalité. Fais du monde ton Actium, et de moi ton Antoine.
IMPRESSION
Le ciel est brodé de rougeur capricieuse; les brouillards tournoient et des ombres fuient. L'aube monte de la mer, comme une blanche dame sort du lit.
Et des flèches dentelées de bronze passent à travers le duvet de la nuit, et une longue vague de lumière jaune s'étale silencieusement sur les tours, les palais.
Et, s'élargissant avec ampleur sur la dune, éveille et fait s'envoler un oiseau battant des ailes. Et toutes les cimes des noyers se mettent en mouvement, et toutes les branches se rayent de bandes d'or.
À VÉRONE
—Qu'ils sont raides à gravir, les escaliers des maisons des rois pour les pieds fatigués des exilés comme moi! Et qu'il est salé, amer, le pain qui tombe de la table de ce chien! Bien mieux m'eût valu mourir sur les routes ensanglantées de la guerre, ou que ma tête fût suspendue sur la porte de Florence, plutôt que vivre ainsi, dans la familiarité de tous les êtres qui cherchent à salir l'essence de mon âme.
Maudis Dieu et meurs! Quel espoir est préférable à celui-ci? Il l'a oublié parmi les plaisirs de sa cité d'or et de son jour éternel. Ah! Silence! derrière les barreaux qui obscurcissent ma prison, je possède ce que nul ne p eut m'enlever, mon amour, et toute la gloire des étoiles.
APOLOGIE
Est-ce ta volonté que je grandisse et déchoie, que je troque mon drap d'or contre de la bure grise, et qu'à ton gré je tisse cette toile de douleur dont les fils les plus beaux sont autant de jours gaspillés?
Est-ce ta volonté,—Amour que j'aime si bien,—que la maison de mon âme soit un lieu de torture où, pareils à de vils amants, souvent habitent la flamme inextinguible, le ver qui ne meurt pas?
Ah! si c'est ta volonté que je souffre, et que je vende l'ambition au banal marché, que je fasse du morne échec mon vêtement, et que la souffrance creuse sa fosse au-dedans de mon coeur.
Peut-être est ce mieux ainsi. Du moins je n'ai pas fait de mon coeur un coeur de pierre, ni sevré mon enfance de ses honnêtes joies, ni passé où la Beauté est une chose inconnue.
Plus d'un homme a fait ainsi, essayé d'enclore de chaînes étroites l'âme qui aurait dû être libre, foulé aux pieds la route poudreuse du sens commun tandis que toute la forêt chante la liberté.
Ne prenant pas garde comment le faucon moucheté, dans son vol, passait, l'aileron large à travers les hauteurs de l'air, là où quelque montagne altière, qu'aucun pied n'avait encore foulée, accrocha les dernières tresses de la chevelure du Dieu Soleil.
Ou comment la petite fleur qu'il avait cueillie, la pâquerette, cette bouchée d'or aux blancs pétales, suivait de ses yeux pensifs le soleil errant, satisfaite si parfois ses feuilles étaient auréolées.
Mais sûrement c'est quelque chose d'avoir été un instant le bien aimé, d'avoir marché la main dans la main avec l'Amour et vu ses ailes de pourpre s'envoler à travers ton sourire.
Oui, encore que les aspics à gorge de la passion se repaissent du coeur de mon ami, j'ai brisé les barreaux, j'ai contemplé face à face la beauté, connu réellement l'Amour qui met en mouvement le soleil et toutes les étoiles.
QUIA MULTUM AMAVI
Cher Coeur, il me semble que le prêtre passionné, quand pour la première fois il tire du mystérieux tabernacle son Dieu emprisonné dans l'Eucharistie, et mange le pain, et boit le vin redoutable, n'éprouve pas un plus religieux effroi que je n'en sentis lorsque pour la première fois tombèrent en plein sur toi mes yeux éblouis, et lorsque pendant toute la nuit je restai à genoux à tes pieds, jusqu'à ce que tu fusses lasse d'idolâtrie.
Ah! si tu avais eu pour moi moins d'amitié et plus d'amour pendant tous ces jours d'un été de joie et de pluie, je n'aurais pas aujourd'hui reçu en héritage la peine, je ne serais pas devenu un valet dans la maison de souffrance.
Pourtant, bien que le Remords, le sénéchal aux traits pâles qui sert l'Amour, soit sur mes talons avec toute son escorte,—je suis très heureux de t'avoir aimée,—je songe à tous les soleils qui font bleuir la véronique.
SILENTIUM AMORIS
Ainsi que souvent le soleil trop resplendissant chasse la lune pâle, malgré ses efforts, jusqu'en sa sombre grotte, avant même qu'elle ait obtenu une seule ballade du rossignol,—ainsi ta Beauté rend mes lèvres inhabiles et fait sonner faux mes chants les plus doux.
Et ainsi qu'à l'aurore, par-dessus la plaine de prairies, passera le vent d'ailes impétueuses, qui de son trop rude baiser brise le roseau qui seul pouvait servir d'instrument au chant. Ainsi mes passions trop orageuses me travaillent sans règle, et l'excès d'amour rend mon amour muet.
Mais sûrement mes yeux t'ont montré, à toi, la raison de mon silence, et du désaccord de mon luth, avant que notre séparation devînt fatale, et nous fit partir, toi vers des lèvres vibrant d'une plus douce mélodie, et moi pour évoquer le stérile souvenir de baisers non donnés, de chants jamais chantés.
SA VOIX
L'abeille sauvage tournoie incertaine de branche en branche, sous son
vêtement de fourrure et son aile de gaze, dans la coupe d'un lis, ou met en branle la cloche d'une jacinthe, dans sa course errante. Asseois-toi plus près, amie. Ce fut ici, je crois, que je fis ce voeu,
Et jurai que deux existences n'en feraient qu'une, aussi longtemps que la mouette aimerait la mer, aussi longtemps que l'héliante chercherait le soleil. «Vous et moi, dis-je, ce sera pour l'éternité.» Chère amie, ces jours sont finis, passés: le fil de l'amour est filé.
Lève les yeux vers ces peupliers qui se balancent, se balancent dans l'air de l'été. Ici dans la vallée, jamais une brise n'éparpille le duvet du chardon, mais là-bas soufflent de grands vents, venus des puissantes mers aux mystérieux murmures et des vastes espaces, que cinglent les vagues.
Regardez là-haut où la blanche mouette jette son cri aigu. Que voit-elle que nous ne voyons pas? Est-ce une étoile ou la lampe qui scintille sur quelque navire en route pour l'étranger? Ah! Se peut-il que nous ayons vécu nos vies sur une terre de rêve, que cela serait triste!
Chérie, ici il ne nous reste rien à dire que ceci: que l'amour n'est jamais perdu. L'âpre hiver poignarde le sein de mai dont les roses cramoisies crèvent ses glaçons. Des navires ballotés par la tempête trouveront un havre dans quelque baie et ainsi nous aussi nous ferons.
Et ici il n'y a rien à faire que de nous baiser de nouveau et nous séparer. Ah! Il n'est rien que nous ne puissions affronter. J'ai ma Beauté, vous avez votre Art. Ah! Ne vous arrêtez pas. Un monde n'est pas assez pour deux êtres comme vous et moi.
MA VOIX
En ce monde moderne, qui ne connaît pas le repos, en ce monde tumultueux, vous et moi nous avons pris tous les plaisirs du coeur et maintenant les voiles blanches de notre nef sont ployées et la charge de notre barque épuisée.
Mes joues ont donc blêmi avant leur temps, car ma gaîté s'est enfuie dans les larmes. Le Chagrin a pâli le vermillon de ma jeune bouche et la Ruine a tiré les rideaux de mon lit.
Mais toute cette vie tumultueuse n'a été pour toi qu'une lyre, un luth, le charme subtil de la viole ou la musique de la mer endormie, en écho minuscule dans le coquillage.
DES JOURS DE PRINTEMPS AUX JOURS D'HIVER
POUR METTRE EN MUSIQUE
Aux jours joyeux du printemps, quand les feuilles étaient vertes, oh! comme il chante gaîment, le merle! Je cherchai parmi les fouillis de clarté l'amour que mes yeux n'avaient jamais vu. Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dorées.
Parmi les fleurs et rouges et blanches, oh! comme chante gaîment le merle! Mon Amour parut le premier à mes yeux. Oh! parfaite vision de plaisir! Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dorées.
Le jaune des pommes avait l'ardeur du feu. Oh! comme il chante gaîment, le merle! O amour trop grand pour la parole ou la lyre, rose épanouie d'amour et de désir! Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dorées!
Mais maintenant l'arbre devient gris sous la neige! Ah! qu'il chante tristement le merle! Mon amour est mort! Ah! voyez-moi étendu devant ses pieds silencieux, tourterelle aux ailes brisées. Oh! amour! Oh! amour, plût au ciel que tu aies été mis à mort! Tourterelle caressante, tourterelle caressante, reviens.
Chante l'ailinos, l'ailinos, et que le Bon l'emporte.
Oh! tant mieux pour qui vit dans l'aisance, avec de l'or accumulé, dans un vaste domaine, et n'a cure de la pluie qui éclabousse, et du fracas que font en tombant les arbres de la forêt.
Oh! tant mieux pour qui ne connut jamais le labeur des années de privations, un père dont la douleur et les larmes ont fait grisonner les cheveux, une mère pleurant dans la solitude.
Mais tant mieux pour celui dont le pied a foulé la pénible route du travail et de la lutte, et qui néanmoins des chagrins de sa vie se fait des degrés pour se rapprocher de Dieu.
LE VÉRITABLE SAVOIR
Tu sais tout: je cherche en vain quelle terre il faut labourer, quelle autre ensemencer avec du grain. Le sol est noir de ronces et de mauvaises herbes et n'a cure des larmes qui tombent ou de la pluie.
Tu sais tout: moi je reste assis, à attendre, les yeux bandés, les mains défaillantes, jusqu'à ce qu'enfin se lève le dernier voile, et que s'ouvre pour la première fois la porte.
Tu sais tout: moi, je ne puis voir. J'espère que ma vie n'aura pas été chose vaine. Je sais que nous nous retrouverons en quelque divine éternité.
PÉTALES DE LOTUS
Il n'est point de paix sous le soleil de midi.—Ah! Y a-t il de la paix dans ces prairies, ou ceinte d'une toison argentée, comme une belle bergère, s'égare la lune?
Reine des jardins du ciel, où les étoiles, pareilles à des lis, blanches et belles, brillent à travers les brouillards de l'air glacé. Oh! reste encore, car l'aube approche.
Oh! reste encore, car le jour envieux tend de longues mains pour saisir tes pieds! Mais hélas! tu as le pas trop rapide. Hélas! je sais que tu ne t'arrêteras pas.
Le soleil monta d'un bond pour accomplir sa course, la brise souffla doucement sur paturages et prairies; mais il me sembla voir à l'ouest l'apparence d'une face humaine.
Une linotte, sur la mousse de l'épine-vinette, chantait les gloires du printemps, et faisait retentir les bosquets en fleurs de la gaîté du jour nouveau-né.
Une alouette partit effarée de la terre que je foulais, et disparut aux regards dans le grand voile bleu, sans couture, qui est suspendu devant la face de Dieu.
Au-dessus de ma tête, le saule disait tout bas que la mort n'est qu'une vie plus nouvelle, et que par de vaines paroles de discorde nous apportons le déshonneur aux morts.
J'arrachai une branche à l'arbre, et des fleurs de l'épine-vinette toutes trempées de rosée, et je les liai avec un rameau d'osier et en fis une guirlande belle à voir.
Je portai les fleurs là où Il repose (feuilles et fleurs toutes chaudes sur la pierre). Quelle joie ce fut pour moi, de m'asseoir seul jusqu'à ce que le soir vint sur mes yeux fatigués.
Jusqu'à ce que les nuages mobiles eussent tissé une robe d'or que Dieu portera, et que dans les flots de l'air empourpré, disparût la brillante galère du soleil.
Aurai-je de la joie pour la journée, et laisserai-je mon coeur s'émouvoir, jusqu'en ses profondeurs, du murmure de l'arbre ou du chant de l'oiseau, ou de la mélancolie des jeux du vent indocile?
Non, non! les vains rêves de cette sorte sont le lot d'âmes moins profondes que la mienne. Je sens que je suis à moitié divin, je sais que je suis grand et fort.
Je sais que c'est par l'effort que tout arbre de la forêt surgit de la racine, je sais que nul ne récoltera du fruit, en faisant voile sur la mer inféconde.
JOURS PERDUS
d'après un portrait peint par Miss V. T.
Un blond et svelte enfant, qui n'est point fait pour la douleur de ce monde, avec une chevelure dorée qui tombe à grands flots autour des oreilles, et des yeux pleins d'aspirations, à demi voilés par de vaines larmes, comme les eaux les plus bleues, vues à travers les brouillards de la pluie, des joues pâles où jamais encore baiser n'a laissé sa tache, lèvre inférieure rouge rentrée en dedans par effroi de l'Amour, et blanche gorge, plus blanche qu'une poitrine de colombe.—Hélas! Hélas! si tout cela n'existait qu'en vain!
En arrière, des champs de blé, et des moissonneurs en ligne, accomplissant d'un air las leur tâche fatigante, sans qu'aucun son de rire ou de luth y mette de la douceur.
Et indifférent au flamboiement écarlate du soleil couchant, l'enfant rêve encore. Il ne sait pas que la nuit approche, et que nul ne récolte des fruits pendant le temps de la nuit.
IMPRESSIONS
I
LE JARDIN
Le calice flétri du lis tombe autour de son pistil d'or en poudre, et sur les bouleaux du bosquet de la lande le dernier ramier roucoule et appelle.
L'hélianthe léonin, aux couleurs voyantes, se laisse tomber noir et dépouillé sur sa tige, et sur le sol des allées du jardin, où le vent se joue, s'éparpillent les feuilles mortes, d'heure en heure.
Les pétales, blancs comme le lait, des pâles troènes, s'amassent à ce souffle en une boule neigeuse: les rosés gisent sur l'herbe comme de menus lambeaux de soie cramoisie.
II
LA MER
Un brouillard blanc se traîne à travers les voiles; une lune farouche, en ce ciel d'hiver, reluit pareille à l'oeil d'un lion irrité, du milieu d'une crinière de nuages roux.
Le timonier au vêtement épais qui se tient à la roue, n'est plus qu'une ombre dans l'obscurité, et dans la chambre aux machines toute vibrante, bondissent les longues liges d'acier poli.
L'ouragan vaincu a laissé sa trace sur ce vaste dôme qui se soulève, car les minces filaments d'écume jaune flottent sur les vagues comme de la dentelle déchirée.
SOUS LE BALCON
O belle étoile à la bouche de carmin, ô lune aux sourcils d'or, lève-toi, lève-toi du Sud embaumé et éclaire la route que suivra mon Aimée, de peur que ses petits pieds ne s'égarent sur la colline où le vent souffle, ou sur la dune. O belle étoile à la bouche de carmin, ô lune aux sourcils d'or.
O navire qui trembles sur la mer désolée, ô navire à la voile humide et blanche, pars, oh, pars pour le port, vers moi. Car celle que j'aime et moi nous voudrions aller au pays où s'épanouissent les asphodèles, dans le coeur d'une vallée violette. O navire qui trembles sur la mer désolée, ô navire à l'humide et blanche voile.
Oiseau charmeur au chant faible et doux, oiseau qui chantes sur la branche, chante, chante encore de ta gorge douce et brune, et celle que j'aime, en son petit lit, prêtera l'oreille et lèvera la tête sur l'oreiller, et viendra de mon côté. Oiseau charmeur, au chant faible et doux, oiseau qui te perches sur la branche!
O fleur qui te balances dans l'air tremblant, fleur aux lèvres de neige, descends, pour être portée par celle que j'aime. Si tu meurs, ce sera dans une couronne sur sa tête, si tu meurs, ce sera dans un pli de sa robe. Tu iras te poser sur son petit coeur léger, ô fleur qui te balances dans l'air tremblant, ô fleur aux lèvres de neige.
LE JARDIN DES TUILERIES
Cet air d'hiver est vif et froid, et vif, et froid est ce soleil d'hiver, mais autour de ma chaise, les enfants courent: on dirait de menues choses en or qui dansent.
Parfois aux abords du kiosque bariolé, des soldats en miniature se promènent fièrement, allongent le pas. Parfois ce sont des brigands aux yeux bleus qui se cachent dans les fourrés dépouillés des massifs.
Et d'autres fois, pendant que la vieille bonne s'absorbe dans son volume, ils se risquent à traverser le square, et lancent leurs flottilles de papier parmi les gros tritons de bronze verdi qui se contorsionnent.
Puis ils font semblant de fuir en un vol rapide, et puis ils se lancent, bande turbulente, et s'aidant de leurs petites mains tour à tour, ils grimpent à l'arbre noir, effeuillé.
Ah! cruel arbre, si j'étais vous, et si des enfants grimpaient sur moi, rien que pour eux, je ferais jaillir de tout mon corps, en dépit de l'hiver, des fleurs printanières, des blanches, des bleues.
À L'OCCASION DE LA VENTE AUX ENCHÈRES DES LETTRES D'AMOUR DE KEATS