OSCAR WILDE

POÈMES

Traduction et Préface
PAR
ALBERT SAVINE

1907

LES POÈMES D'OSCAR WILDE

Les Poèmes ont été publiés en 1881, puis réimprimés en 1882 aux États-Unis.

Né en 1856, Oscar Wilde venait alors d'achever ses études à Oxford où il avait passé cinq années au Magdalen collège, remportant, en 1878, le prix Newdegate pour son poème Ravenne, écho des émotions et des souvenirs qu'il avait rapportés, l'année précédente, de son voyage en Italie et en Grèce avec le professeur Mahaffy.

Les Poèmes firent grand bruit dans les cercles littéraires londoniens. Wilde fut très discuté.

Pour les uns, son oeuvre n'était que la réunion des informes essais d'un collégien sans originalité, rejetant en hâte dans la circulation ce qu'il avait pu s'assimiler plus ou moins étroitement des idées et de la civilisation des Anciens.

Pour d'autres, les Poèmes affectaient la plus fausse, la plus artificielle recherche d'originalité.

On y voyait, à les entendre, régner ce style alambique, contourné, bizarre que fut jadis celui de Lily et des Euphuistes, de Gongora et des Précieuses, et tout cela réussissait mal à masquer le vide d'une âme incapable de penser par elle-même.

Pour un troisième groupe enfin, il fallait voir dans les Poèmes comme «l'Evangile d'un nouveau Credo». Wilde n'était-il pas l'apôtre et le pontife de l'art pour l'art, l'homme qui faisait bon marché du «puissant empire aux pieds d'argile», de la «petite île désertée par toute chevalerie»? Chez lui plus de patriotisme, plus de haine invétérée du Papisme...

... «Parmi ses collines (de l'Angleterre), disait un de ses sonnets, s'est tue cette voix qui parlait de liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la! Tu n'es point faite pour habiter cette vile demeure de trafiquants où chaque jour

«On met en vente publique la sagesse et le respect, où le peuple grossier pousse les cris enragés de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles.

«Cela trouble mon calme. Aussi mon désir est-il

de m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture, sans prendre parti ni pour Dieu ni pour ses ennemis[1]

Note 1:[ (retour) ] Théoretikos.

On ne pouvait lui refuser toute attache dans le passé et ce culte des choses d'autrefois qui est une partie du patrimoine intellectuel de l'artiste. S'il ne voulait prendre parti ni pour Dieu ni pour ses ennemis, son dédain de la bataille vile, des cris enragés de l'ignorance, érigeait une sorte d'autel au passé

«Esprit de beauté, reste encore un peu, chantait-il dans son Jardin D'Eros, ils ne sont pas tous morts, tes adorateurs de jadis. Il en vit encore un petit nombre de ceux à gui le rayonnement de ton sourire est préférable à des milliers de victoires, dussent les nobles victimes tombées à Waterloo, se redresser furieuses contre eux. Reste encore, il en survit quelques-uns

«Qui pour toi donneraient leur part d'humanité et te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j'ai agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma nourriture de tous les jours et dans tes temples j'ai trouvé un festin somptueux, tel que n'eût pu me le donner ce siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes neuves où tant de scepticisme s'offre sous une forme si dogmatique.

«Là ne coule aucun Céphise, aucun Hissus. Là ne se retrouvent point les lois du blanc Colonos. Jamais sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, jamais un pâtre simple ne fait gravir à son taureau mugissant les hautes marches de marbre et l'on ne voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter la robe brodée de crocus...»

Peut-être cet amour de l'antiquité, ce dédain du mercantilisme moderne, on eût pu de l'autre côté de la Manche les pardonner à Oscar Wilde s'il avait accepté de suivre la foule dans quelques-unes de ses ruées contre ce qu'elle haïssait. Mais là encore l'abîme s'ouvrait entre Wilde et ses contemporains.

Il a depuis exprimé ce regret que son père l'eût empêché alors de se faire catholique, seul contrepoids aux déviations qui allaient faire dérailler son âme sur les chemins de la vie.

La démonstration de cette tendance à une conversion catholique n'est pas inscrite dans ses Poèmes mais de leur lecture il résulte nettement que Wilde avait rapporté d'Italie le respect et le regret des âges passés de la Papauté. Il appartenait à cette petite élite protestante d'artistes et de musiciens à qui il parut, après 1870, qu'il y avait quelque chose de rompu dans l'esthétique romaine et qu'avec son Pontife-Roi Rome avait perdu un de ses plus beaux fleurons.

Pour moi, dit Wilde, pèlerin des mers du Nord, quelle joie de me mettre tout seul à la recherche du temple merveilleux et du trône de celui qui tient les clés redoutables.

Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent et prêtres et saints cardinaux et que porté au-dessus de toutes les têtes arrive le doux pasteur du troupeau.

Quelle joie de voir, avant que je meure, ce seul roi qui soit oint par Dieu et d'entendre les trompettes d'argent sonner triomphalement sur son passage.

Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin.

Aussi chez le poète, quelle désillusion lorsqu'il voit dans là cité «couronnée par Dieu, découronnée par l'homme», flotter «l'odieux drapeau rouge, bleu et vert».

Ce n'est pas qu'il ait abjuré le culte de la liberté, mais il n'a jamais aimé celle-ci pour elle-même. Il n'est que «sur certains points» avec ces Christs qui meurent sur les barricades. Il n'aime guère les enfants de la Liberté «dont les yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère sans noblesse, dont les esprits ne connaissent rien, n'ont souci de rien connaîtra». En somme,

Malgré cette démangeaison moderne de liberté,
je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous
obéissent, à celui de ces démocrates braillards qui
trahissent notre indépendance par les baisers
qu'ils donnent à l'anarchie!

Ce qui lit vibrer son coeur, c'est que

...Le grondement de les démocraties.
Les règnes de la Terreur, les grandes anarchies,
reflètent pareilles à la mer mes passions les plus
fougueuses et donnent à ma rage un frein. Liberté!
pour cela uniquement tes cris discordants
Enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs.
Sans cela tous les rois pourraient, au moyen du
knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,
dépouiller les nations de leurs droits inviolables,

«Que je resterais sans m'émouvoir ...»

C'était un irréductible aristocrate, de cet «heureux petit nombre» qui concentre autour de soi la joie de vivre.

Et voilà pourquoi le monde, se vengeant, lui fut si cruel!

Albert Savine.

HÉLAS

Être entraîné à la dérive de toute passion jusqu'à

ce que mon âme devienne un luth aux cordes

tendues dont peuvent jouer tous les vents, c'est pour

cela que j'ai renoncé à mon antique sagesse, à l'austère

maîtrise de moi-même.

A ce qu'il me semble, ma vie est un parchemin

sur lequel on aurait écrit deux fois, où en quelque

jour de vacances, une main enfantine aurait griffonné

de vaines chansons pour la flûte ou le virelai,

sans autre effet que de profaner tout le mystère.

Sûrement il fut un temps où j'aurais pu fouler

les hauteurs ensoleillées, où parmi les dissonances

de la vie, j'aurais pu faire vibrer une corde assez

sonore pour monter jusqu'à l'oreille de Dieu!

Ce temps-là est-il mort? Hélas! faut-il que pour

avoir seulemeut effleuré d'une baguette légère le

miel de la romance, je perde tout le patrimoine dû

à une âme.

LE JARDIN D'ÉROS

Nous voici en plein printemps, au coeur de juin;

pas encore les travailleurs hâlés ne se hâtent sur les

prairies des hauteurs, où l'opulent automne, saison

usurière, ne vient que trop tôt offrir aux arbres l'or

qu'il a mis de côté, trésor qu'il verra disperser par

la folle prodigalité de la brise.

Il est bien tôt, vraiment! l'asphodèle, enfant

chérie du Printemps, s'attarde pour piquer la jalousie

de la rose; la campanule, elle aussi, tient

déployé son pavillon d'azur. Et, pareil à un fêtard

égaré, perdu, que ses frères ont laissé là, pour

s'enfuir des bosquets, d'où les a chassés la grive,

messagère de juin,

seul, un pâle narcisse reste là, tout apeuré, tapi

dans un coin d'ombre, où des violettes, presque inquiètes

de leur propre beauté, se refusent à regarder

face à face l'or du soleil, par effroi d'une trop forte

splendeur. Ah! c'est bien là, ce me semble,

—que viendraient se poser les pieds de Perséphoné,

quand elle est lasse des prairies sans fleurs

de Pluton,—là que danseraient les adolescents

arcadiens, là qu'un homme pourrait trouver le mystère

secret de l'éternelle volupté, ce secret que les

Grecs ont connu. Ah! vous et moi, nous pourrions

le découvrir ici, pour peu que l'Amour et le sommeil

y consentent.

Ce sont là les fleurs qu'Héraklèsen deuiisema sur

la tombe d'Hylas, l'ancolie, avec toutes ses blanches

colombes agitées d'un frisson, quand la brise les a

froissées d'un baiser trop rude, la mignonne chélidoine

qui, dans son jupon jaune, chante le crépuscule

du soir, et le lilas en robe de grande dame,—mais

laissons-les fleurir à l'écart, laissons

là-bas, les spirales de la rose trémière, aux rouges

dentelures, agiter sans bruit leurs clochettes, sans

quoi l'abeille, son petit carillonneur, irait chercher

plus loin quelque autre divertissement; l'anémone

qui pleure dès l'aube, comme une jolie fillette devant

son galant, et ne laisse, qu'à grand'peine les

papillons ouvrir toutes grandes, auprès d'elle,

leurs ailes bigarrées, laissons-la languir dans la

pâle virginité, La neige hivernale lui plaira mieux

que des lèvres comme les tiennes, dont la brûlure

ne saurait que la flétrir. Va-t-en plutôt cueillir cette

fleur amoureuse qui s'épanouit solitaire, et que le

vent, entremetteur, poudre de baisers savoureux

qui ne sont pas de lui.

Les liserons aux fleurs en forme de trompette, et

qu'aiment tant les jeunes filles; la reine des prés,

à la teinte de crème, plus blanche que la gorge de

Junon, odorante autant que l'Arabie entière; l'hyacinthe,

que les pieds de Diane chasseresse hésiteraient

à fouler, même à la poursuite du plus beau des

daims tachetés, la marjolaine en bouton, dont un

seul baiser suffirait à embaumer les lèvres de la

déesse de Cythère, et rendre jaloux Adonis,—cela,

c'est pour ton front,—et pour te faire une

ceinture,—voici ce flexible rameau de clématite pourpre,

dont la couleur somptueuse efface de son éclat le

roi de Tyr,—et ces digitales aux corolles

retombantes,—mais pour cet unique narcisse, que

laissa tomber de sa robe la saison printanière, lorsqu'elle

entendit avec effarement, dans les bois où

elle régnait, résonner le chant ardent, orageux de

l'oiseau d'été.

Ah! qu'il te soit un souvenir subtil de ces jours

charmants de pluie et de soleil, alors qu'avril riait

a travers ses larmes, en voyant la précoce primevère

quitter d'un pied furtif les racines tortueuses des

chênes, et envahir la forêt, au point que malgré ses

feuilles jaunies et froissées, elle se couvrait d'un or

étincelant.

Non, lu peux le cueillir aussi. Il n'a pas même

la moitié de ton charme, ô toi l'idole de mon âme,

et quand tes pieds seront las, les anchuses tisseront

leurs tapis les plus brillants; pour toi, les chèvrefeuilles

oublieront leur orgueil et voileront leur lacis

confus, et tu marcheras sur les pensées bariolées.

Et je couperai un roseau dans le ruisseau de là-bas,

et je rendrai jaloux les dieux des bois; le vieux

Pan se demandera quel est ce jeune intrus qui

s'enhardit à chanter dans ces retraites plus creuses

où jamais homme ne devrait risquer un pied le

soir, par crainte de surprendre Artémis et sa troupe

aux corps de marbre.

Et je te coulerai pourquoi la jacinthe se revêt

d'une aussi morne parure de gémissements plaintifs;

pourquoi l'infortuné rossignol s'interdit de

lancer son chant eh plein jour, et préfère pleurer

seul, alors que dort la rapide hirondelle et que les

riches font la fête; et pourquoi le laurier tremble

en voyant des lueurs d'éclair à l'Orient.

Et je chanterai comment la triste Proserpine fut

mariée à un grave, à un sombre maître et seigneur.

Des prairies infernales semées de lotus j'évoquerai

Hélène aux seins d'argent, et aussi tu verras cette

beauté fatale, pour qui deux puissantes armées se

heurtèrent d'un choc terrible, dans l'abîme de la

guerre.

Puis je te chanterai ce conte grec où Cynthia

s'éprend du jeune Endymion, et s'enveloppant d'un

voile gris de brouillards, se bute vers les cimes du

Latmos, dès que le soleil quitte son lit de l'Océan,

pour s'élancer à la poursuite de ces pieds pâles et

légers qui se fondent sous son étreinte.

Et si ma flûte est capable de verser une douce

mélodie, nous pourrons voir face à face celle qui, en

des temps bien lointains, habita parmi les hommes,

près de la mer Égée, et dont la triste demeure au

portique ravagé, au mur dépouillé de sa frise, aux

colonnes croulées, domine les ruines de cette cité

charmante, ceinte de violettes.

Esprit de beauté, reste encore un peu: ils ne sont

pas tous morts, tes adorateurs de jadis; il en vit

encore un petit nombre, de ceux pour qui le rayonnement

de ton sourire est préférable à des milliers

de victoires, dussent les nobles victimes tombées à

Waterloo se redresser furieuses contre eux; reste

encore, il en survit quelques-uns,

qui pour toi donneraient leur part d'humanité, et

te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j'ai

agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma nourriture de

tous les jours, et dans tes temples j'ai trouvé un

festin somptueux, tel que n'eût pu me le donner ce

siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes

neuves, où tant de scepticisme s'offre sous une

forme si dogmatique.

Là, ne coule aucun Cephise, aucun Ilissus; là ne

se retrouvent point les bois du blanc Colonos. Jamais

sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, jamais

un pâtre simple ne fait gravir à son taureau

mugissant les hautes marches de marbre; on ne

voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter

la robe brodée de crocus.

Pourtant, reste encore. Car l'enfant qui t'aima le

mieux, dont le seul nom devrait être un souvenir

capable de te retenir [2], dort dans un repos silencieux,

au pied des murs de Rome, et la mélodie

pleure d'avoir perdu sa lyre la plus douce; nul ne

saurait manier le luth d'Adonais, et le chant est

mort sur ses lèvres.

Note 2:[ (retour) ] Il s'agit de John Keats (1795-1821) dont nous publierons prochainement les Poèmes.

Non, à la mort de Keats, il restait encore aux

Muses une voix argentine pour chanter sa thrénodie,

mais hélas! nous la perdîmes trop tôt, en cette nuit

déchirée par la foudre, en cette mer rageuse, Panthéa

vint réclamer comme son bien celui qui l'avait

chantée, et fermer la bouche qui l'avait louée [3];

depuis lors, nous allons dans la solitude, nous

n'avons

plus que ce coeur ardent, cette étoile matinale de

l'Angleterre ressuscitée, dont le clair regard, derrière

notre trône croulant, et les ruines de la guerre,

vit les grandes formes grecques de la jeune Démocratie

surgir dans leur puissance comme Hespérus,

et amener la grande République [4]. A lui du

moins tu as enseigné le chant.

Note 3:[ (retour) ] Shelley.

Note 4:[ (retour) ] Swinburne qui, à côté des Poèmes et Ballades, est l'auteur d'une tragédie, Atalante à Calydon, dont nous avons en préparation une traduction.

Et il t'a accompagné en Thessalie, et il a vu la

blanche Atalante, aux pieds légers, à la virginité

impassible et sauvage, chasser le sanglier armé de

défenses. Son luth, aussi doux que le miel, a ouvert

la caverne dans la colline creuse, et Vénus rit de

savoir qu'un genou fléchira encore devant elle.

Et il a baisé les lèvres de Proserpine et chanté

le requiem du Galiléen. Ce front meurtri, taché

de sang et de vin, il l'a découronné. Les Dieux de

jadis ont trouvé en lui leur dernier, leur plus ardent

adorateur, et le signe nouveau s'efface et pâlit devant

son vainqueur.

Esprit de Beauté, reste encore avec nous. Elle

n'est point encore éteinte, la torche de la poésie.

L'étoile qui surgit par-dessus les hauteurs de

l'Orient défend invinciblement ses armoiries argentées,

contre les ténèbres qui s'épaississent, contre

la fureur des ennemis. Oh! reste encore avec nous,

car, au cours de la nuit longue et monotone,

Morris[5], le doux et simple enfant de Chaucer,

l'aimable héritier des pipeaux mélodieux de Spencer,

a souvent charmé par ses tendres airs champêtres

l'âme humaine en ses besoins et ses détresses,

et des champs de glace, lointains et dénudés, a

rapporté assez de belles fleurs pour faire ensemble

un paradis terrestre.

Note 5:[ (retour) ] William Morris, poète et ouvrier d'art, auteur du poème L'Histoire de Sigurd le Volsung et La chute des Niebelungen, 1877.

Nous les connaissons tous, Gudrun, la fiancée

des hommes forts, et Aslaug, et Olfason, nous les

connaissons tous, et comment combattait le géant

Grettir, et comment mourut Sigurd, et quel enchantement

tenait le roi captif, quand Brynhild

luttait avec les puissances qui déclarent la guerre à

toute passion. Ah! que de fois, pendant les heures

d'été,

les longues heures monotones, alors que le midi,

s'amourachant d'une rose de Damas, oublie de reprendre

sa marche vers l'Ouest, si bien que la lune,

pâle usurpatrice, élargissant sa tache, change son

mince croissant en un disque d'argent, et réprimande

son char paresseux,—que de fois, dans

l'herbe fraîche et drue,

bien loin du jeu de cricket et des bruyants canotiers,

à Bagley, où les campanules devancent un

peu l'époque de l'accouplement pour les merles et

s'attardent à attendre l'hirondelle, où le bourdonnement

d'innombrables abeilles vibre dans la

feuillée, je suis resté à m'abandonner aux contes

rêveurs que tisse sa fantaisie.

Et à travers leurs infortunes imaginaires, et

leurs douleurs fictives, j'ai pleuré sur moi-même,

puis retrouvé la bonne humeur dans une simple

gaîté, en voyageant sur cette mer aux mille teintes.

Je sentais en moi la force et la splendeur de la

tempête, sans avoir à en subir les désastres, car le

chanteur est divin.

Le petit rire que fait entendre l'eau en tombant,

n'est point aussi musical, et l'or liquide qui s'accumule

en piles serrées dans la mignonne cité de cire

n'a pas tant de douceur. Les vieux roseaux à demi

desséchés qui se balançaient en Arcadie, dès que

ses lèvres les touchent, exhalent une harmonie toute

nouvelle.

Esprit de beauté, attarde-toi encore un peu, bien

que les marchands trompeurs du commerce profanent

de leurs routes de fer notre île charmante, et

qu'ils rompent les membres de l'Art sur des

roues tournoyantes, hélas! bien que les usines

bondées propagent l'ignorance, ver rongeur qui tue

l'âme, oh! reste encore.

Car il est au moins un homme,—il tire son

nom de Dante et du séraphin Gabriel, et son double

laurier brûle d'une flamme impérissable pour

éclairer ton autel. Celui-là t'aime bien, qui vit le

vieux Merlin se prendre au piège de Viviane, et les

anges aux pieds blancs descendre les marches

d'or[6].

Note 6:[ (retour) ] Gabriel Dante Rosetti.

Il t'aime si bien que l'univers doit se couvrir de

vêtements aux couleurs somptueuses, et le Chagrin

prendre un diadème de pourpre, ou, sans cela, il

cesserait d'être le Chagrin; et le Désespoir devrait

dorer ses cornes, et la Douleur, pareille à Adon, serait

belle même dans son excès. Tel est l'empire

qu'exercent les Peintres, tel est l'héritage que

possède notre solennel Esprit, car avec toute sa

pitié, son amour, sa lassitude, il est un miroir plus

fidèle de son siècle que ne le sont les Peintres dont

le talent ne peut prétendre à un but plus haut que

la copie des banalités, incapable qu'il est de représenter

l'âme avec ses terribles problèmes.

Mais ils sont en petit nombre, et tout romanesque

s'est dissipé. Les hommes peuvent faire des