SALOMÉ
BY
OSCAR WILDE
METHUEN & CO. LTD.
36 ESSEX STREET W.C.
LONDON
Fifth F’cap. 8vo. Edition
PREFACE
Composed in 1891 in the French language, Salomé was not written for Madame Sarah Bernhardt, but was accepted by her for production at the Palace Theatre, London, in 1892, when a license was refused by the Censor. The play was first performed by the Théâtre de L’Œuvre, Paris, in 1896. Private performances have been given in England by the New Stage Club in 1905, and by the Literary Theatre Club in 1906. The opera of Dr. Richard Strauss was first produced in Dresden in 1905; an incomplete text is used for the score. The dramatic and literary rights are protected in every language. The original and complete French dramatic version, here reprinted, is the literary and dramatic property of Robert Ross. The German dramatic rights are vested with Herr Ludwig Bloch. The operatic rights for every country are the property of Dr. Richard Strauss. The right of English translation is the property of Mr. John Lane. Exclusive of the operatic version, the play is constantly performed in eleven different languages.
First Published Paris: Librairie de l’Art Indépendant. London: Elkin Matthews and John Lane. | 1893 | |
First Issued by Methuen and Co. (LimitedEditions on Handmade Paper and Japanese Vellum) | February | 1908 |
First F’cap. 8vo Edition | November | 1909 |
Second F’cap. 8vo Edition | October | 1910 |
Third F’cap. 8vo Edition | December | 1911 |
Fourth F’cap. 8vo Edition | May | 1915 |
First F’cap. 8vo Edition | 1917 | |
A MON AMI
PIERRE LOUŸS
PERSONNES
HÉRODE ANTIPAS, Tétrarque de Judée
IOKANAAN, le prophète
LE JEUNE SYRIEN, capitaine de la garde
TIGELLIN, un jeune Romain
UN CAPPADOCIEN
UN NUBIEN
PREMIER SOLDAT
SECOND SOLDAT
LE PAGE D’HÉRODIAS
DES JUIFS, DES NAZARÉENS, etc.
UN ESCLAVE
NAAMAN, le bourreau
HÉRODIAS, femme du Tétrarque
SALOMÉ, fille d’Hérodias
LES ESCLAVES DE SALOMÉ
SCÈNE
[Une grande terrasse dans le palais d’Hérode donnant sur la salle de festin. Des soldats sont accoudés sur le balcon. A droite il y a un énorme escalier. A gauche, au fond, une ancienne citerne entourée d’un mur de bronze vert. Clair de lune.]
LE JEUNE SYRIEN. Comme la princesse Salomé est belle ce soir!
LE PAGE D’HÉRODIAS. Regardez la lune. La lune a l’air très étrange. On dirait une femme qui sort d’un tombeau. Elle ressemble à une femme morte. On dirait qu’elle cherche des morts.
LE JEUNE SYRIEN. Elle a l’air très étrange. Elle ressemble à une petite princesse qui porte un voile jaune, et a des pieds d’argent. Elle ressemble à une princesse qui a des pieds comme des petites colombes blanches. . . On dirait qu’elle danse.
LE PAGE D’HÉRODIAS. Elle est comme une femme morte. Elle va très lentement. [Bruit dans la salle de festin.]
PREMIER SOLDAT. Quel vacarme! Qui sont ces bêtes fauves qui hurlent?
SECOND SOLDAT. Les Juifs. Ils sont toujours ainsi. C’est sur leur religion qu’ils discutent.
PREMIER SOLDAT. Pourquoi discutent-ils sur leur religion?
SECOND SOLDAT. Je ne sais pas. Ils le font toujours . . . Ainsi les Pharisiens affirment qu’il y a des anges, et les Sadducéens disent que les anges n’existent pas.
PREMIER SOLDAT. Je trouve que c’est ridicule de discuter sur de telles choses.
LE JEUNE SYRIEN. Comme la princesse Salomé est belle ce soir!
LE PAGE D’HÉRODIAS. Vous la regardez toujours. Vous la regardez trop. Il ne faut pas regarder les gens de cette façon . . . Il peut arriver un malheur.
LE JEUNE SYRIEN. Elle est très belle ce soir.
PREMIER SOLDAT. Le tétrarque a l’air sombre.
SECOND SOLDAT. Oui, il a l’air sombre.
PREMIER SOLDAT. Il regarde quelque chose.
SECOND SOLDAT. Il regarde quelqu’un.
PREMIER SOLDAT. Qui regarde-t-il?
SECOND SOLDAT. Je ne sais pas.
LE JEUNE SYRIEN. Comme la princesse est pâle! Jamais je ne l’ai vue si pâle. Elle ressemble au reflet d’une rose blanche dans un miroir d’argent.
LE PAGE D’HÉRODIAS. Il ne faut pas la regarder. Vous la regardez trop!
PREMIER SOLDAT. Hérodias a versé à boire au tétrarque.
LE CAPPADOCIEN. C’est la reine Hérodias, celle-là qui porte la mitre noire semée de perles et qui a les cheveux poudrées de bleu?
PREMIER SOLDAT. Oui, c’est Hérodias. C’est la femme du tétrarque.
SECOND SOLDAT. Le tétrarque aime beaucoup le vin. Il possède des vins de trois espèces. Un qui vient de l’île de Samothrace, qui est pourpre comme le manteau de César.
LE CAPPADOCIEN. Je n’ai jamais vu César.
SECOND SOLDAT. Un autre qui vient de la ville de Chypre, qui est jaune comme de l’or.
LE CAPPADOCIEN. J’aime beaucoup l’or.
SECOND SOLDAT. Et le troisième qui est un vin sicilien. Ce vin-là est rouge comme le sang.
LE NUBIEN. Les dieux de mon pays aiment beaucoup le sang. Deux fois par an nous leur sacrifions des jeunes hommes et des vierges: cinquante jeunes hommes et cent vierges. Mais il semble que nous ne leur donnons jamais assez, car ils sont très durs envers nous.
LE CAPPADOCIEN. Dans mon pays il n’y a pas de dieux à présent, les Romains les ont chassés. Il y en a qui disent qu’ils se sont réfugiés dans les montagnes, mais je ne le crois pas. Moi, j’ai passé trois nuits sur les montagnes les cherchant partout. Je ne les ai pas trouvés. Enfin, je les ai appelés par leurs noms et ils n’ont pas paru. Je pense qu’ils sont morts.
PREMIER SOLDAT. Les Juifs adorent un Dieu qu’on ne peut pas voir.
LE CAPPADOCIEN. Je ne peux pas comprendre cela.
PREMIER SOLDAT. Enfin, ils ne croient qu’aux choses qu’on ne peut pas voir.
LE CAPPADOCIEN. Cela me semble absolument ridicule.
LA VOIX D’IOKANAAN. Après moi viendra un autre encore plus puissant que moi. Je ne suis pas digne même de délier la courroie de ses sandales. Quand il viendra la terre déserte se réjouira. Elle fleurira comme le lis. Les yeux des aveugles verront le jour, et les oreilles des sourds seront ouvertes . . . Le nouveau-né mettra sa main sur le nid des dragons, et mènera les lions par leurs crinières.
SECOND SOLDAT. Faites-le taire. Il dit toujours des choses absurdes.
PREMIER SOLDAT. Mais non; c’est un saint homme. Il est très doux aussi. Chaque jour je lui donne à manger. Il me remercie toujours.
LE CAPPADOCIEN. Qui est-ce?
PREMIER SOLDAT. C’est un prophète.
LE CAPPADOCIEN. Quel est son nom?
PREMIER SOLDAT. Iokanaan.
LE CAPPADOCIEN. D’où vient-il?
PREMIER SOLDAT. Du désert, où il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Il était vêtu de poil de chameau, et autour de ses reins il portait une ceinture de cuir. Son aspect était très farouche. Une grande foule le suivait. Il avait même de disciples.
LE CAPPADOCIEN. De quoi parle-t-il?
PREMIER SOLDAT. Nous ne savons jamais. Quelquefois il dit des choses épouvantables, mais il est impossible de le comprendre.
LE CAPPADOCIEN. Peut-on le voir?
PREMIER SOLDAT. Non. Le tétrarque ne le permet pas.
LE JEUNE SYRIEN. La princesse a caché son visage derrière son éventail! Ses petites mains blanches s’agitent comme des colombes qui s’envolent vers leurs colombiers. Elles ressemblent à des papillons blancs. Elles sont tout à fait comme des papillons blancs.
LE PAGE D’HÉRODIAS. Mais qu’est-ce que cela vous fait? Pourquoi la regarder? Il ne faut pas la regarder . . . Il peut arriver un malheur.
LE CAPPADOCIEN [montrant la citerne] Quelle étrange prison!
SECOND SOLDAT. C’est une ancienne citerne.
LE CAPPADOCIEN. Une ancienne citerne! cela doit être très malsain.
SECOND SOLDAT. Mais non. Par exemple, le frère du tétrarque, son frère aîné, le premier mari de la reine Hérodias, a été enfermé là-dedans pendant douze années. Il n’en est pas mort. A la fin il a fallu l’étrangler.
LE CAPPADOCIEN. L’étrangler? Qui a osé faire cela?
SECOND SOLDAT [montrant le bourreau, un grand nègre] Celui-là, Naaman.
LE CAPPADOCIEN. Il n’a pas eu peur?
SECOND SOLDAT. Mais non. Le tétrarque lui a envoyé la bague.
LE CAPPADOCIEN. Quelle bague?
SECOND SOLDAT. La bague de la mort. Ainsi, il n’a pas eu peur.
LE CAPPADOCIEN. Cependant, c’est terrible d’étrangler un roi.
PREMIER SOLDAT. Pourquoi? Les rois n’ont qu’un cou, comme les autres hommes.
LE CAPPADOCIEN. Il me semble que c’est terrible.
LE JEUNE SYRIEN. Mais la princesse se lève! Elle quitte la table! Elle a l’air très ennuyée. Ah! elle vient par ici. Oui, elle vient vers nous. Comme elle est pâle. Jamais je ne l’ai vue si pâle . . .
LE PAGE D’HÉRODIAS. Ne la regardez pas. Je vous prie de ne pas la regarder.
LE JEUNE SYRIEN. Elle est comme une colombe qui s’est égarée . . . Elle est comme un narcisse agité du vent . . . Elle ressemble à une fleur d’argent. [Entre Salomé.]
SALOMÉ. Je ne resterai pas. Je ne peux pas rester. Pourquoi le tétrarque me regarde-t-il toujours avec ses yeux de taupe sous ses paupières tremblantes? . . . C’est étrange que le mari de ma mère me regarde comme cela. Je ne sais pas ce que cela veut dire . . . Au fait, si, je le sais.
LE JEUNE SYRIEN. Vous venez de quitter le festin, princesse?
SALOMÉ. Comme l’air est frais ici! Enfin, ici on respire! Là-dedans il y a des Juifs de Jérusalem qui se déchirent à cause de leurs ridicules cérémonies, et des barbares qui boivent toujours et jettent leur vin sur les dalles, et des Grecs de Smyrne avec leurs yeux peints et leurs joues fardées, et leurs cheveux frisés en spirales, et des Égyptiens, silencieux, subtils, avec leurs ongles de jade et leurs manteaux bruns, et des Romains avec leur brutalité, leur lourdeur, leurs gros mots. Ah! que je déteste les Romains! Ce sont des gens communs, et ils se donnent des airs de grands seigneurs.
LE JEUNE SYRIEN. Ne voulez-vous pas vous asseoir, princesse?
LE PAGE D’HÉRODIAS. Pourquoi lui parler? Pourquoi la regarder? . . . Oh! il va arriver un malheur.
SALOMÉ. Que c’est bon de voir la lune! Elle ressemble à une petite pièce de monnaie. On dirait une toute petite fleur d’argent. Elle est froide et chaste, la lune . . . Je suis sûre qu’elle est vierge. Elle a la beauté d’une vierge . . . Oui, elle est vierge. Elle ne s’est jamais souillée. Elle ne s’est jamais donnée aux hommes, comme les autres Déesses.
LA VOIX D’IOKANAAN. Il est venu, le Seigneur! Il est venu, le fils de l’Homme. Les centaures se sont cachés dans les rivières, et les sirènes ont quitté les rivières et couchent sous les feuilles dans les forêts.
SALOMÉ. Qui a crié cela?
SECOND SOLDAT. C’est le prophète, princesse.
SALOMÉ. Ah! le prophète. Celui dont le tétrarque a peur?
SECOND SOLDAT. Nous ne savons rien de cela, princesse. C’est le prophète Iokanaan.
LE JEUNE SYRIEN. Voulez-vous que je commande votre litière, princesse? Il fait très beau dans le jardin.
SALOMÉ. Il dit des choses monstrueuses, à propos de ma mère, n’est-ce pas?
SECOND SOLDAT. Nous ne comprenons jamais ce qu’il dit, princesse.
SALOMÉ. Oui, il dit des choses monstrueuses d’elle.
UN ESCLAVE. Princesse, le tétrarque vous prie de retourner au festin.
SALOMÉ. Je n’y retournerai pas.
LE JEUNE SYRIEN. Pardon, princesse, mais si vous n’y retourniez pas il pourrait arriver un malheur.
SALOMÉ. Est-ce un vieillard, le prophète?
LE JEUNE SYRIEN. Princesse, il vaudrait mieux retourner. Permettez-moi de vous reconduire.
SALOMÉ. Le prophète . . . est-ce un vieillard?
PREMIER SOLDAT. Non, princesse, c’est un tout jeune homme.
SECOND SOLDAT. On ne le sait pas. Il y en a qui disent que c’est Élie?
SALOMÉ. Qui est Élie?
SECOND SOLDAT. Un très ancien prophète de ce pays, princesse.
UN ESCLAVE. Quelle réponse dois-je donner au tétrarque de la part de la princesse?
LA VOIX D’IOKANAAN. Ne te réjouis point, terre de Palestine, parce que la verge de celui qui te frappait a été brisée. Car de la race du serpent il sortira un basilic, et ce qui en naîtra dévorera les oiseaux.
SALOMÉ. Quelle étrange voix! Je voudrais bien lui parler.
PREMIER SOLDAT. J’ai peur que ce soit impossible, princesse. Le tétrarque ne veut pas qu’on lui parle. Il a même défendu au grand prêtre de lui parler.
SALOMÉ. Je veux lui parler.
PREMIER SOLDAT. C’est impossible, princesse.
SALOMÉ. Je le veux.
LE JEUNE SYRIEN. En effet, princesse, il vaudrait mieux retourner au festin.
SALOMÉ. Faites sortir le prophète.
PREMIER SOLDAT. Nous n’osons pas, princesse.
SALOMÉ [s’approchant de la citerne et y regardant] Comme il fait noir là-dedans! Cela doit être terrible d’être dans un trou si noir! Cela ressemble à une tombe . . . [aux soldats] Vous ne m’avez pas entendue? Faites-le sortir. Je veux le voir.
SECOND SOLDAT. Je vous prie, princesse, de ne pas nous demander cela.
SALOMÉ. Vous me faites attendre.
PREMIER SOLDAT. Princesse, nos vies vous appartiennent, mais nous ne pouvons pas faire ce que vous nous demandez . . . Enfin, ce n’est pas à nous qu’il faut vous adresser.
SALOMÉ [regardant le jeune Syrien] Ah!
LE PAGE D’HÉRODIAS. Oh! qu’est-ce qu’il va arriver? Je suis sûr qu’il va arriver un malheur.
SALOMÉ [s’approchant du jeune Syrien] Vous ferez cela pour moi, n’est-ce pas, Narraboth? Vous ferez cela pour moi? J’ai toujours été douce pour vous. N’est-ce pas que vous ferez cela pour moi? Je veux seulement le regarder, cet étrange prophète. On a tant parlé de lui. J’ai si souvent entendu le tétrarque parler de lui. Je pense qu’il a peur de lui, le tétrarque. Je suis sûre qu’il a peur de lui . . . Est-ce que vous aussi, Narraboth, est-ce que vous aussi vous en avez peur?
LE JEUNE SYRIEN. Je n’ai pas peur de lui, princesse. Je n’ai peur de personne. Mais le tétrarque a formellement défendu qu’on lève le couvercle de ce puits.
SALOMÉ. Vous ferez cela pour moi, Narraboth, et demain quand je passerai dans ma litière sous la porte des vendeurs d’idoles, je laisserai tomber une petite fleur pour vous, une petite fleur verte.
LE JEUNE SYRIEN. Princesse, je ne peux pas, je ne peux pas.
SALOMÉ [souriant] Vous ferez cela pour moi, Narraboth. Vous savez bien que vous ferez cela pour moi. Et demain quand je passerai dans ma litière sur le pont des acheteurs d’idoles je vous regarderai à travers les voiles de mousseline, je vous regarderai, Narraboth, je vous sourirai, peut-être. Regardez-moi, Narraboth. Regardez-moi. Ah! vous savez bien que vous allez faire ce que je vous demande. Vous le savez bien, n’est-ce pas? . . . Moi, je sais bien.
LE JEUNE SYRIEN [faisant un signe au troisième soldat] Faites sortir le prophète . . . La princesse Salomé veut le voir.
SALOMÉ. Ah!
LE PAGE D’HÉRODIAS. Oh! comme la lune a l’air étrange! On dirait la main d’une morte qui cherche à se couvrir avec un linceul.
LE JEUNE SYRIEN. Elle a l’air très étrange. On dirait une petite princesse qui a des yeux d’ambre. A travers les nuages de mousseline elle sourit comme une petite princesse.
[Le prophète sort de la citerne. Salomé le regarde et recule.]
IOKANAAN. Où est celui dont la coupe d’abominations est déjà pleine? Où est celui qui en robe d’argent mourra un jour devant tout le peuple? Dites-lui de venir afin qu’il puisse entendre la voix de celui qui a crié dans les déserts et dans les palais des rois.
SALOMÉ. De qui parle-t-il?
LE JEUNE SYRIEN. On ne sait jamais, princesse.
IOKANAAN. Où est celle qui ayant vu des hommes peints sur la muraille, des images de Chaldéens tracées avec des couleurs, s’est laissée emporter à la concupiscence de ses yeux, et a envoyé des ambassadeurs en Chaldée?
SALOMÉ. C’est de ma mère qu’il parle.
LE JEUNE SYRIEN. Mais non, princesse.
SALOMÉ. Si, c’est de ma mère.
IOKANAAN. Où est celle qui s’est abandonnée aux capitaines des Assyriens, qui ont des baudriers sur les reins, et sur la tête des tiares de différentes couleurs? Où est celle qui s’est abandonnée aux jeunes hommes d’Égypte qui sont vêtus de lin et d’hyacinthe, et portent des boucliers d’or et des casques d’argent, et qui ont de grand corps? Dites-lui de se lever de la couche de son impudicité, de sa couche incestueuse, afin qu’elle puisse entendre les paroles de celui qui prépare la voie du Seigneur; afin qu’elle se repente de ses péchés. Quoiqu’elle ne se repentira jamais, mais restera dans ses abominations, dites-lui de venir, car le Seigneur a son fléau dans la main.
SALOMÉ. Mais il est terrible, il est terrible.
LE JEUNE SYRIEN. Ne restez pas ici, princesse, je vous en prie.
SALOMÉ. Ce sont les yeux surtout qui sont terribles. On dirait des trous noirs laissés par des flambeaux sur une tapisserie de Tyr. On dirait des cavernes noires où demeurent des dragons, des cavernes noires d’Égypte où les dragons trouvent leur asile. On dirait des lacs noirs troublés par des lunes fantastiques . . . Pensez-vous qu’il parlera encore?
LE JEUNE SYRIEN. Ne restez pas ici, princesse! Je vous prie de ne pas rester ici.
SALOMÉ. Comme il est maigre aussi! il ressemble à une mince image d’ivoire. On dirait une image d’argent. Je suis sûre qu’il est chaste, autant que la lune. Il ressemble à un rayon d’argent. Sa chair doit être très froide, comme de l’ivoire . . . Je veux le regarder de près.
LE JEUNE SYRIEN. Non, non, princesse!
SALOMÉ. Il faut que je le regarde de près.
LE JEUNE SYRIEN. Princesse! Princesse!
IOKANAAN. Qui est cette femme qui me regarde? Je ne veux pas qu’elle me regarde. Pourquoi me regarde-t-elle avec ses yeux d’or sous ses paupières dorées? Je ne sais pas qui c’est. Je ne veux pas le savoir. Dites-lui de s’en aller. Ce n’est pas à elle que je veux parler.
SALOMÉ. Je suis Salomé, fille d’Hérodias, princesse de Judée.
IOKANAAN. Arrière! Fille de Babylone! N’approchez pas de l’élu du Seigneur. Ta mère a rempli la terre du vin de ses iniquités, et le cri de ses péchés est arrivé aux oreilles de Dieu.
SALOMÉ. Parle encore, Iokanaan. Ta voix m’enivre.
LE JEUNE SYRIEN. Princesse! Princesse! Princesse!
SALOMÉ. Mais parle encore. Parle encore, Iokanaan, et dis-moi ce qu’il faut que je fasse.
IOKANAAN. Ne m’approchez pas, fille de Sodome, mais couvrez votre visage avec un voile, et mettez des cendres sur votre tête, et allez dans le désert chercher le fils de l’Homme.
SALOMÉ. Qui est-ce, le fils de l’Homme? Est-il aussi beau que toi, Iokanaan?
IOKANAAN. Arrière! Arrière! J’entends dans le palais le battement des ailes de l’ange de la mort.
LE JEUNE SYRIEN. Princesse, je vous supplie de rentrer!
IOKANAAN. Ange du Seigneur Dieu, que fais-tu ici avec ton glaive? Qui cherches-tu dans cet immonde palais? . . . Le jour de celui qui mourra en robe d’argent n’est pas venu.
SALOMÉ. Iokanaan.
IOKANAAN. Qui parle?
SALOMÉ. Iokanaan! Je suis amoureuse de ton corps. Ton corps est blanc comme le lis d’un pré que le faucheur n’a jamais fauché. Ton corps est blanc comme les neiges qui couchent sur les montagnes, comme les neiges qui couchent sur les montagnes de Judée, et descendent dans les vallées. Les roses du jardin de la reine d’Arabie ne sont pas aussi blanches que ton corps. Ni les roses du jardin de la reine d’Arabie, ni les pieds de l’aurore qui trépignent sur les feuilles, ni le sein de la lune quand elle couche sur le sein de la mer . . . Il n’y a rien au monde d’aussi blanc que ton corps.—Laisse-moi toucher ton corps!
IOKANAAN. Arrière, fille de Babylone! C’est par la femme que le mal est entré dans le monde. Ne me parlez pas. Je ne veux pas t’écouter. Je n’écoute que les paroles du Seigneur Dieu.
SALOMÉ. Ton corps est hideux. Il est comme le corps d’un lépreux. Il est comme un mur de plâtre où les vipères sont passées, comme un mur de plâtre où les scorpions ont fait leur nid. Il est comme un sépulcre blanchi, et qui est plein de choses dégoûtantes. Il est horrible, il est horrible ton corps! . . . C’est de tes cheveux que je suis amoureuse, Iokanaan. Tes cheveux ressemblent à des grappes de raisins, à des grappes de raisins noirs qui pendent des vignes d’Edom dans le pays des Edomites. Tes cheveux sont comme les cèdres du Liban, comme les grands cèdres du Liban qui donnent de l’ombre aux lions et aux voleurs qui veulent se cacher pendant la journée. Les longues nuits noires, les nuits où la lune ne se montre pas, où les étoiles ont peur, ne sont pas aussi noires. Le silence qui demeure dans les forêts n’est pas aussi noir. Il n’y a rien au monde d’aussi noir que tes cheveux . . . Laisse-moi toucher tes cheveux.
IOKANAAN. Arrière, fille de Sodome! Ne me touchez pas. Il ne faut pas profaner le temple du Seigneur Dieu.
SALOMÉ. Tes cheveux sont horribles. Ils sont couverts de boue et de poussière. On dirait une couronne d’épines qu’on a placée sur ton front. On dirait un noeud de serpents noirs qui se tortillent autour de ton cou. Je n’aime pas tes cheveux . . . C’est de ta bouche que je suis amoureuse, Iokanaan. Ta bouche est comme une bande d’écarlate sur une tour d’ivoire. Elle est comme une pomme de grenade coupée par un couteau d’ivoire. Les fleurs de grenade qui fleurissent dans les jardins de Tyr et sont plus rouges que les roses, ne sont pas aussi rouges. Les cris rouges des trompettes qui annoncent l’arrivée des rois, et font peur à l’ennemi ne sont pas aussi rouges. Ta bouche est plus rouge que les pieds de ceux qui foulent le vin dans les pressoirs. Elle est plus rouge que les pieds des colombes qui demeurent dans les temples et sont nourries par les prêtres. Elle est plus rouge que les pieds de celui qui revient d’une forêt où il a tué un lion et vu des tigres dorés. Ta bouche est comme une branche de corail que des pêcheurs ont trouvée dans le crépuscule de la mer et qu’ils réservent pour les rois . . . ! Elle est comme le vermillon que les Moabites trouvent dans les mines de Moab et que les rois leur prennent. Elle est comme l’arc du roi des Perses qui est peint avec du vermillon et qui a des cornes de corail. Il n’y a rien au monde d’aussi rouge que ta bouche . . . laisse-moi baiser ta bouche.
IOKANAAN. Jamais! fille de Babylone! Fille de Sodome! jamais.
SALOMÉ. Je baiserai ta bouche, Iokanaan. Je baiserai ta bouche.
LE JEUNE SYRIEN. Princesse, princesse, toi qui es comme un bouquet de myrrhe, toi qui es la colombe des colombes, ne regarde pas cet homme, ne le regarde pas! Ne lui dis pas de telles choses. Je ne peux pas les souffrir . . . Princesse, princesse, ne dis pas de ces choses.
SALOMÉ. Je baiserai ta bouche, Iokanaan.
LE JEUNE SYRIEN. Ah! [Il se tue et tombe entre Salomé et Iokanaan.]
LE PAGE D’HÉRODIAS. Le jeune Syrien s’est tué! le jeune capitaine s’est tué! Il s’est tué, celui qui était mon ami! Je lui avais donné une petite boîte de parfums, et des boucles d’oreilles faites en argent, et maintenant il s’est tué! Ah! n’a-t-il pas prédit qu’un malheur allait arriver? . . . Je l’ai prédit moi-même et il est arrivé. Je savais bien que la lune cherchait un mort, mais je ne savais pas que c’était lui qu’elle cherchait. Ah! pourquoi ne l’ai-je pas caché de la lune? Si je l’avais caché dans une caverne elle ne l’aurait pas vu.
LE PREMIER SOLDAT. Princesse, le jeune capitaine vient de se tuer.
SALOMÉ. Laisse-moi baiser ta bouche, Iokanaan.
IOKANAAN. N’avez-vous pas peur, fille d’Hérodias? Ne vous ai-je pas dit que j’avais entendu dans le palais le battement des ailes de l’ange de la mort, et l’ange n’est-il pas venu?
SALOMÉ. Laisse-moi baiser ta bouche.
IOKANAAN. Fille d’adultère, il n’y a qu’un homme qui puisse te sauver. C’est celui dont je t’ai parlé. Allez le chercher. Il est dans un bateau sur la mer de Galilée, et il parle à ses disciples. Agenouillez-vous au bord de la mer, et appelez-le par son nom. Quand il viendra vers vous, et il vient vers tous ceux qui l’appellent, prosternez-vous à ses pieds et demandez-lui la rémission de vos péchés.
SALOMÉ. Laisse-moi baiser ta bouche.
IOKANAAN. Soyez maudite, fille d’une mère incestueuse, soyez maudite.
SALOMÉ. Je baiserai ta bouche, Iokanaan.
IOKANAAN. Je ne veux pas te regarder. Je ne te regarderai pas. Tu es maudite, Salomé, tu es maudite. [Il descend dans la citerne.]
SALOMÉ. Je baiserai ta bouche, Iokanaan, je baiserai ta bouche.
LE PREMIER SOLDAT. Il faut faire transporter le cadavre ailleurs. Le tétrarque n’aime pas regarder les cadavres, sauf les cadavres de ceux qu’il a tués lui-même.
LE PAGE D’HÉRODIAS. Il était mon frère, et plus proche qu’un frère. Je lui ai donné une petite boîte qui contenait des parfums, et une bague d’agate qu’il portait toujours à la main. Le soir nous nous promenions au bord de la rivière et parmi les amandiers et il me racontait des choses de son pays. Il parlait toujours très bas. Le son de sa voix ressemblait au son de la flûte d’un joueur de flûte. Aussi il aimait beaucoup à se regarder dans la rivière. Je lui ai fait des reproches pour cela.
SECOND SOLDAT. Vous avez raison; il faut cacher le cadavre. Il ne faut pas que le tétrarque le voie.
PREMIER SOLDAT. Le tétrarque ne viendra pas ici. Il ne vient jamais sur la terrasse. Il a trop peur du prophète.
[Entrée d’Hérode, d’Hérodias et de toute la cour.]
HÉRODE. Où est Salomé? Où est la princesse? Pourquoi n’est-elle pas retournée au festin comme je le lui avais commandé? ah! la voilà!
HÉRODIAS. Il ne faut pas la regarder. Vous la regardez toujours!
HÉRODE. La lune a l’air très étrange ce soir. N’est-ce pas que la lune a l’air très étrange? On dirait une femme hystérique, une femme hystérique qui va cherchant des amants partout. Elle est nue aussi. Elle est toute nue. Les nuages cherchent à la vêtir, mais elle ne veut pas. Elle chancelle à travers les nuages comme une femme ivre . . . Je suis sûr qu’elle cherche des amants . . . N’est-ce pas qu’elle chancelle comme une femme ivre? Elle ressemble à une femme hystérique, n’est-ce pas?
HÉRODIAS. Non. La lune ressemble à la lune, c’est tout . . . Rentrons Vous n’avez rien à faire ici.
HÉRODE. Je resterai! Manassé, mettez des tapis là. Allumez des flambeaux. Apportez les tables d’ivoire, et les tables de jaspe. L’air ici est délicieux. Je boirai encore du vin avec mes hôtes. Aux ambassadeurs de César il faut faire tout honneur.
HÉRODIAS. Ce n’est pas à cause d’eux que vous restez.
HÉRODE. Oui, l’air est délicieux. Viens, Hérodias, nos hôtes nous attendent. Ah! j’ai glissé! j’ai glissé dans le sang! C’est d’un mauvais présage. C’est d’un très mauvais présage. Pourquoi y a-t-il du sang ici? . . . Et ce cadavre? Que fait ici ce cadavre? Pensez-vous que je sois comme le roi d’Égypte qui ne donne jamais un festin sans montrer un cadavre à ses hôtes? Enfin, qui est-ce? Je ne veux pas le regarder.
PREMIER SOLDAT. C’est notre capitaine, Seigneur. C’est le jeune Syrien que vous avez fait capitaine il y a trois jours seulement.
HÉRODE. Je n’ai donné aucun ordre de le tuer.
SECOND SOLDAT. Il s’est tué lui-même, Seigneur.
HÉRODE. Pourquoi? Je l’ai fait capitaine!
SECOND SOLDAT. Nous ne savons pas, Seigneur. Mais il s’est tué lui-même.
HÉRODE. Cela me semble étrange. Je pensais qu’il n’y avait que les philosophes romains qui se tuaient. N’est-ce pas, Tigellin, que les philosophes à Rome se tuent?
TIGELLIN. Il y en a qui se tuent, Seigneur. Ce sont les Stoïciens. Ce sont de gens très grossiers. Enfin, ce sont des gens très ridicules. Moi, je les trouve très ridicules.
HÉRODE. Moi aussi. C’est ridicule de se tuer.
TIGELLIN. On rit beaucoup d’eux à Rome. L’empereur a fait un poème satirique contre eux. On le récite partout.
HÉRODE. Ah! il a fait un poème satirique contre eux? César est merveilleux. Il peut tout faire . . . C’est étrange qu’il se soit tué, le jeune Syrien. Je le regrette. Oui, je le regrette beaucoup. Car il était beau. Il était même très beau. Il avait des yeux très langoureux. Je me rappelle que je l’ai vu regardant Salomé d’une façon langoureuse. En effet, j’ai trouvé qu’il l’avait un peu trop regardée.
HÉRODIAS. Il y en a d’autres qui la regardent trop.
HÉRODE. Son pére était roi. Je l’ai chassé de son royaume. Et de sa mère qui était reine vous avez fait une esclave, Hérodias. Ainsi, il était ici comme un hôte. C’était à cause de cela que je l’avais fait capitaine. Je regrette qu’il soit mort . . . Enfin, pourquoi avez-vous laissé le cadavre ici? Il faut l’emporter ailleurs. Je ne veux pas le voir . . . Emportez-le . . . [On emporte le cadavre.] Il fait froid ici. Il y a du vent ici. N’est-ce pas qu’il y a du vent?
HÉRODIAS. Mais non. Il n’y a pas de vent.
HÉRODE. Mais si, il y a du vent . . . Et j’entends dans l’air quelque chose comme un battement d’ailes, comme un battement d’ailes gigantesques. Ne l’entendez-vous pas?
HÉRODIAS. Je n’entends rien.
HÉRODE. Je ne l’entends plus moi-même. Mais je l’ai entendu. C’était le vent sans doute. C’est passé. Mais non, je l’entends encore. Ne l’entendez-vous pas? C’est tout à fait comme un battement d’ailes.
HÉRODIAS. Je vous dis qu’il n’y a rien. Vous êtes malade. Rentrons
HÉRODE. Je ne suis pas malade. C’est votre fille qui est malade. Elle a l’air très malade, votre fille. Jamais je ne l’ai vue si pâle.
HÉRODIAS. Je vous ai dit de ne pas la regarder.
HÉRODE. Versez du vin. [On apporte du vin.] Salomé, venez boire un peu de vin avec moi. J’ai un vin ici qui est exquis. C’est César lui-même qui me l’a envoyé. Trempez là-dedans vos petites lèvres rouges et ensuite je viderai la coupe.
SALOMÉ. Je n’ai pas soif, tétrarque.
HÉRODE. Vous entendez comme elle me répond, votre fille.
HÉRODIAS. Je trouve qu’elle a bien raison. Pourquoi la regardez-vous toujours?
HÉRODE. Apportez des fruits. [On apporte des fruits.] Salomé, venez manger du fruit avec moi. J’aime beaucoup voir dans un fruit la morsure de tes petites dents. Mordez un tout petit morceau de ce fruit, et ensuite je mangerai ce qui reste.
SALOMÉ. Je n’ai pas faim, tétrarque.
HÉRODE [à Hérodias] Voilà comme vous l’avez élevée, votre fille.
HÉRODIAS. Ma fille et moi, nous descendons d’une race royale. Quant à toi, ton grand-père gardait des chameaux! Aussi, c’était un voleur!
HÉRODE. Tu mens!
HÉRODIAS. Tu sais bien que c’est la vérité.
HÉRODE. Salomé, viens t’asseoir près de moi. Je te donnerai le trône de ta mère.
SALOMÉ. Je ne suis pas fatiguée, tétrarque.
HÉRODIAS. Vous voyez bien ce qu’elle pense de vous.
HÉRODE. Apportez . . . Qu’est-ce que je veux? Je ne sais pas. Ah! Ah! je m’en souviens . . .
LA VOIX D’IOKANAAN. Voici le temps! Ce que j’ai prédit est arrivé, dit le Seigneur Dieu. Voici le jour dont j’avais parlé.
HÉRODIAS. Faites-le taire. Je ne veux pas entendre sa voix. Cet homme vomit toujours des injures contre moi.
HÉRODE. Il n’a rien dit contre vous. Aussi, c’est un très grand prophète.
HÉRODIAS. Je ne crois pas aux prophètes. Est-ce qu’un homme peut dire ce qui doit arriver? Personne ne le sait. Aussi, il m’insulte toujours. Mais je pense que vous avez peur de lui . . . Enfin, je sais bien que vous avez peur de lui.
HÉRODE. Je n’ai pas peur de lui. Je n’ai peur de personne.
HÉRODIAS. Si, vous avez peur de lui. Si vous n’aviez pas peur de lui, pourquoi ne pas le livrer aux Juifs qui depuis six mois vous le demandent?
UN JUIF. En effet, Seigneur, il serait mieux de nous le livrer.
HÉRODE. Assez sur ce point. Je vous ai déjà donné ma réponse. Je ne veux pas vous le livrer. C’est un homme qui a vu Dieu.
UN JUIF. Cela, c’est impossible. Personne n’a vu Dieu depuis le prophète Élie. Lui c’est le dernier qui ait vu Dieu. En ce temps-ci, Dieu ne se montre pas. Il se cache. Et par conséquent il y a de grands malheurs dans le pays.
UN AUTRE JUIF. Enfin, on ne sait pas si le prophète Élie a réellement vu Dieu. C’était plutôt l’ombre de Dieu qu’il a vue.
UN TROISIÈME JUIF. Dieu ne se cache jamais. Il se montre toujours et dans toute chose. Dieu est dans le mal comme dans le bien.
UN QUATRIÈME JUIF. Il ne faut pas dire cela. C’est une idée très dangereuse. C’est une idée qui vient des écoles d’Alexandrie où on enseigne la philosophie grecque. Et les Grecs sont des gentils. Ils ne sont pas même circoncis.
UN CINQUIÈME JUIF. On ne peut pas savoir comment Dieu agit, ses voies sont très mystérieuses. Peut-être ce que nous appelons le mal est le bien, et ce que nous appelons le bien est le mal. On ne peut rien savoir. Le nécessaire c’est de se soumettre à tout. Dieu est très fort. Il brise au même temps les faibles et les forts. Il n’a aucun souci de personne.
LE PREMIER JUIF. C’est vrai cela. Dieu est terrible. Il brise les faibles et les forts comme on brise le blé dans un mortier. Mais cet homme n’a jamais vu Dieu. Personne n’a vu Dieu depuis le prophète Élie.
HÉRODIAS. Faites-les taire. Ils m’ennuient
HÉRODE. Mais j’ai entendu dire qu’Iokanaan lui-même est votre prophète Élie.
UN JUIF. Cela ne se peut pas. Depuis le temps du prophète Élie il y a plus de trois cents ans.
HÉRODE. Il y en a qui disent que c’est le prophète Élie.
UN NAZARÉEN. Mais, je suis sûr que c’est le prophète Élie.
UN JUIF. Mais non, ce n’est pas le prophète Élie.
LA VOIX D’IOKANAAN. Le jour est venu, le jour du Seigneur, et j’entends sur les montagnes les pieds de celui qui sera le Sauveur du monde.
HÉRODE. Qu’est ce que cela veut dire? Le Sauveur du monde?
TIGELLIN. C’est un titre que prend César.
HÉRODE. Mais César ne vient pas en Judée. J’ai reçu hier des lettres de Rome. On ne m’a rien dit de cela. Enfin, vous, Tigellin, qui avez été à Rome pendant l’hiver, vous n’avez rien entendu dire de cela?
TIGELLIN. En effet, Seigneur, je n’en ai pas entendu parler. J’explique seulement le titre. C’est un des titres de César.
HÉRODE. Il ne peut pas venir, César. Il est goutteux. On dit qu’il a des pieds d’éléphant. Aussi il y a des raisons d’État. Celui qui quitte Rome perd Rome. Il ne viendra pas. Mais, enfin, c’est le maître, César. Il viendra s’il veut. Mais je ne pense pas qu’il vienne.
LE PREMIER NAZARÉEN. Ce n’est pas de César que le prophète a parlé, Seigneur.
HÉRODE. Pas de César?
LE PREMIER NAZARÉEN. Non, Seigneur.
HÉRODE. De qui donc a-t-il parlé?
LE PREMIER NAZARÉEN. Du Messie qui est venu.
UN JUIF. Le Messie n’est pas venu.
LE PREMIER NAZARÉEN. Il est venu, et il fait des miracles partout.
HÉRODIAS. Oh! Oh! les miracles. Je ne crois pas aux miracles. J’en ai vu trop. [Au page.] Mon éventail.
LE PREMIER NAZARÉEN. Cet homme fait de véritables miracles. Ainsi, à l’occasion d’un mariage qui a eu lieu dans une petite ville de Galilée, une ville assez importante, il a changé de l’eau en vin. Des personnes qui étaient là me l’ont dit. Aussi il a guéri deux lépreux qui étaient assis devant la porte de Capharnaüm, seulement en les touchant.
LE SECOND NAZARÉEN. Non, c’étaient deux aveugles qu’il a guéris à Capharnaüm.
LE PREMIER NAZARÉEN. Non, c’étaient des lépreux. Mais il a guéri des aveugles aussi, et on l’a vu sur une montagne parlant avec des anges.
UN SADDUCÉEN. Les anges n’existent pas.
UN PHARISIEN. Les anges existent, mais je ne crois pas que cet homme leur ait parlé.
LE PREMIER NAZARÉEN. Il a été vu par une foule de passants parlant avec des anges.
UN SADDUCÉEN. Pas avec des anges.
HÉRODIAS. Comme ils m’agacent, ces hommes! Ils sont bêtes. Ils sont tout à fait bêtes. [Au page.] Eh! bien, mon éventail. [Le page lui donne l’éventail.] Vous avez l’air de rêver. Il ne faut pas rêver. Les rêveurs sont des malades. [Elle frappe le page avec son éventail.]
LE SECOND NAZARÉEN. Aussi il y a le miracle de la fille de Jaïre.
LE PREMIER NAZARÉEN. Mais oui, c’est très certain cela. On ne peut pas le nier.
HÉRODIAS. Ces gens-là sont fous. Ils ont trop regardé la lune. Dites-leur de se taire.
HÉRODE. Qu’est-ce que c’est que cela, le miracle de la fille de Jaïre?
LE PREMIER NAZARÉEN. La fille de Jaïre était morte. Il l’a ressuscitée.
HÉRODE. Il ressuscite les morts?
LE PREMIER NAZARÉEN. Oui, Seigneur. Il ressuscite les morts.
HÉRODE. Je ne veux pas qu’il fasse cela. Je lui défends de faire cela. Je ne permets pas qu’on ressuscite les morts. Il faut chercher cet homme et lui dire que je ne lui permets pas de ressusciter les morts. Où est-il à présent, cet homme?
LE SECOND NAZARÉEN. Il est partout, Seigneur, mais il est très difficile de le trouver.
LE PREMIER NAZARÉEN. On dit qu’il est en Samarie à présent.
UN JUIF. On voit bien que ce n’est le Messie, s’il est en Samarie. Ce n’est pas aux Samaritains que le Messie viendra. Les Samaritains sont maudits. Ils n’apportent jamais d’offrandes au temple.
LE SECOND NAZARÉEN. Il a quitté la Samarie il y a quelques jours. Moi, je crois qu’en ce moment-ci il est dans les environs de Jérusalem.
LE PREMIER NAZARÉEN. Mais non, il n’est pas là. Je viens justement d’arriver de Jérusalem. On n’a pas entendu parler de lui depuis deux mois.
HÉRODE. Enfin, cela ne fait rien! Mais il faut le trouver et lui dire de ma part que je ne lui permets pas de ressusciter les morts. Changer de l’eau en vin, guérir les lépreux et les aveugles . . . il peut faire tout cela s’il le veut. Je n’ai rien à dire contre cela. En effet, je trouve que guérir les lépreux est une bonne action. Mais je ne permets pas qu’il ressuscite les morts . . . Ce serait terrible, si les morts reviennent.
LA VOIX D’IOKANAAN. Ah! l’impudique! la prostituée! Ah! la fille de Babylone avec ses yeux d’or et ses paupières dorées! Voici ce que dit le Seigneur Dieu. Faites venir contre elle une multitude d’hommes. Que le peuple prenne des pierres et la lapide . . .
HÉRODIAS. Faites-le taire!
LA VOIX D’IOKANAAN. Que les capitaines de guerre la percent de leurs épées, qu’ils l’écrasent sous leurs boucliers.
HÉRODIAS. Mais, c’est infâme.
LA VOIX D’IOKANAAN. C’est ainsi que j’abolirai les crimes de dessus la terre, et que toutes les femmes apprendront à ne pas imiter les abominations de celle-là.
HÉRODIAS. Vous entendez ce qu’il dit contre moi? Vous le laissez insulter votre épouse?
HÉRODE. Mais il n’a pas dit votre nom.