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TIMBOUCTOU
5747-86. — Corbeil typ. et stér. Crété.
Dr OSKAR LENZ
TIMBOUCTOU
VOYAGE
AU MAROC, AU SAHARA ET AU SOUDAN
TRADUIT DE L’ALLEMAND
AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR
PAR
PIERRE LEHAUTCOURT
ET
CONTENANT 27 GRAVURES ET UNE CARTE
TOME PREMIER
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1886
Tous droits réserves.
AUX MÂNES
DU MAÎTRE DE L’EXPLORATION SCIENTIFIQUE
AFRICAINE
Henri BARTH
Dieu soit loué !
Nous ordonnons à tous nos amils, ainsi qu’à toutes les personnes qui sont sous nos ordres, à nous l’élu de Dieu, et qui verront cette lettre, de faire accompagner son porteur, le savant allemand, par des gens appropriés à son but ; de l’aider et de le protéger, aussi longtemps qu’il voyagera dans leurs districts pour rassembler les plantes dont il a besoin ; de lui donner de bonnes recommandations ; de le traiter avec tous les égards convenables pendant son voyage dans leur territoire ; de veiller constamment et avec soin à sa sécurité de jour et de nuit ; de ne pas le conduire dans des contrées dangereuses ; de l’en prévenir, et de l’empêcher d’y pénétrer ; après la fin de son voyage dans leurs districts, de le faire conduire à l’amil de la première tribu chez laquelle il désirera se rendre.
Paix (avec vous) !
Le 30 Zil-Hedjeh 1296.
SAUF-CONDUIT DE S. M. CHÉRIFIENNE LE SULTAN MOULEY HASSAN DU MAROC.
PRÉFACE
Pendant l’automne de l’année 1879 je reçus de la Société Africaine d’Allemagne la mission d’entreprendre un voyage au Maroc[1], de façon à contribuer, autant que possible, à la connaissance approfondie de la chaîne de l’Atlas. J’avais pourtant dès lors le dessein de donner à mon entreprise une extension plus grande, et, comme je pouvais augurer assez favorablement d’un voyage à travers le désert vers Timbouctou, je reçus bientôt de la Société Africaine un supplément de ressources, qui me fut accordé d’une façon très libérale. A la vérité, je ne supposais guère que mon expédition aurait un résultat si parfaitement heureux : non seulement il me fut donné d’atteindre par une nouvelle voie Timbouctou, ville tant de fois désirée et si rarement aperçue, mais je pus, de cette grande place de commerce, gagner la Sénégambie par une route qui était de même complètement nouvelle. Par là j’ai montré que l’on peut arriver à Timbouctou, aussi bien en venant du nord que du Sénégal, et j’ai prouvé une fois de plus qu’un voyageur isolé, pourvu d’un minimum de bagages, arrive d’ordinaire à de meilleurs résultats que des expéditions nombreuses, suivies d’un attirail compliqué et encombrant. Naturellement ce principe ne s’applique qu’aux voyages de découvertes géographiques proprement dits, dans lesquels la récolte d’objets intéressant l’histoire naturelle, et les études exactes sur la linguistique et l’ethnographie passent au second plan.
Je n’aurais d’ailleurs pas atteint un résultat aussi inattendu, si je n’avais été soutenu, de bien des côtés, par des appuis très dévoués. Aussi ne puis-je me dispenser d’offrir ici mes remerciements à tous ceux à qui je dois la réussite de mon expédition. En premier lieu ce sont mes compagnons et interprètes Hadj Ali Boutaleb et Cristobal Benitez, ainsi que mon fidèle serviteur marocain Kaddour. En outre, la lettre d’introduction que me fit remettre le sultan du Maroc, Mouley Hassan, me fut d’une grande utilité. Je dois d’ailleurs au ministre résident d’Allemagne au Maroc, M. Théodore Weber, que cette lettre ait été conçue en termes plus énergiques et plus pressants qu’à l’ordinaire ; par son sens exact de la justice, M. Weber a acquis la plus haute considération auprès du peuple et du gouvernement marocains ; il m’a soutenu, de même que le chancelier de la légation, M. Tietgen, en toutes circonstances et de toutes manières, d’une façon très gracieuse et fort désintéressée.
Le ministre résident anglais, sir Drummond Hay, le consul d’Autriche-Hongrie, Dr Schmidl, et MM. Hässner et Joachimsson, de Tanger, ainsi que les consuls allemands de Gibraltar et de Mogador, MM. Schott et Brauer, m’ont aussi prêté un concours amical.
Je ne puis taire également l’accueil gracieux et honorifique qu’il m’a été donné de trouver dans les postes français du Sénégal, aussi bien qu’au chef-lieu de la colonie, à Saint-Louis. A Médine je reçus l’assistance la plus généreuse de M. le lieutenant d’artillerie Pol, qui commandait alors le poste. Cet officier aussi brave qu’instruit devait malheureusement, quelques mois après, succomber dans un combat contre les indigènes pendant l’expédition du colonel Borgnis-Desbordes.
Deux médecins de la marine, MM. Roussin et Colin, m’ont été également d’un grand secours à Médine. Le commandant du bâtiment de guerre l’Archimède, M. de Barbeyrac-Saint-Maurice, ainsi que ses officiers, ont cherché à rendre aussi agréable que possible mon voyage de retour par le Sénégal ; enfin, à Saint-Louis, le gouverneur, M. le général Brière de l’Isle, et la population civile me reçurent de la façon la plus brillante, et je rencontrai toujours de leur part un accueil très distingué et fort secourable.
Le récit de mon voyage se divise naturellement en deux parties. La première consiste dans la description de ma traversée du Maroc, de chaque côté de la chaîne de l’Atlas, jusqu’au pays plus ou moins indépendant de Sidi-Hécham. Il s’y rattache une étude de la situation gouvernementale, politique et sociale de l’empire du Maroc, dans laquelle le lecteur trouvera probablement beaucoup de données nouvelles. La deuxième partie décrit mon voyage à travers le désert vers Timbouctou, et de là au Sénégal. Comme conclusions je traite quelques questions relatives au chemin de fer Transsaharien, à la population ancienne du Sahara, etc., qui ont été agitées plusieurs fois dans ces derniers temps.
L’itinéraire n’a pu être établi qu’au moyen de la boussole et du chronomètre. Pour la mesure des hauteurs j’ai employé le baromètre anéroïde et le thermohypsomètre. La méfiance des populations était poussée très loin, et souvent je n’avais la liberté d’écrire mon journal de voyage que la nuit, pendant le sommeil de tous ; fréquemment aussi il m’arriva même de ne pouvoir pas m’informer du nom de certaines localités que je traversais : cela se présenta surtout pour l’itinéraire de Timbouctou à Médine, qui renferme également bien des lacunes. Quant aux illustrations de ce livre, la plupart ont été gravées d’après des photographies, et une petite partie d’après mes propres esquisses que j’ai fait retoucher, lors de mon retour, de façon qu’elles pussent être reproduites ici.
Vienne, mars 1884.
Dr Oskar LENZ.
TIMBOUCTOU
PREMIÈRE PARTIE
LE MAROC
CHAPITRE PREMIER
TANGER.
Le rocher de Gibraltar. — La ville. — Les communications. — Voyage à Tanger. — Position de la ville. — Arrivée. — Douane. — Tingis. — Histoire. — Ruines romaines. — Les fortifications. — Le palais du ministre d’Allemagne. — La kasba. — Les prisons. — Les représentants des puissances étrangères. — Sidi Bargach. — Le chérif de Ouezzan. — La population de Tanger. — Les vêtements. — Le commerce et l’industrie. — La poste. — Églises et hôpitaux. — Mosquées et écoles. — Soko. — Djebel el-Kebir. — La colonie européenne. — Un prétendant. — Le peintre Ladein. — Un aventurier. — Excursion au cap Spartel. — Les cavernes d’Hercule. — La fabrication des meules de moulin. — Le phare. — Sidi Binzel. — Vue du cap. — Retour à Tanger.
Le rocher de Tarik (djebel el-Tarik, d’où est venu, dit-on, le nom de Gibraltar) s’élève, escarpé et solitaire, à la limite de deux mers et de deux continents : les centaines de canons cachés dans ses flancs gigantesques regardent menaçants le détroit du même nom, dans lequel les nombreuses voiles blanches des pacifiques navires de commerce brillent gaiement au soleil.
C’est une belle et intéressante partie de la terre que ce détroit de Gibraltar, où les flots bleus de la Méditerranée se marient aux vagues venues du large de l’Atlantique ; elle est riche en souvenirs historiques. Les anciens navigateurs et colons phéniciens nommaient le rocher de Gibraltar, ainsi que celui qui lui fait face (le Ceuta actuel), les « colonnes de Melkart », dieu national de la Phénicie, dieu du bienfaisant soleil et protecteur des gens de mer et des colonies lointaines. C’était une habitude phénicienne de désigner sous le nom de portes ou de colonnes les caps isolés qui servaient de points de repère à la navigation ou de limites aux différentes mers, et que pendant longtemps nul n’osa dépasser. Le nom de colonnes s’étendit à la contrée avoisinante. Les Grecs firent déchirer par leur héros national Héraclès, qui prit souvent la place du Phénicien Melkart, l’isthme qui séparait l’Atlantique de la Méditerranée ; les deux rochers qui en étaient restés furent nommés par eux Ἡρακλέους στὴλαι, les « colonnes d’Hercule ». Plus tard les Romains donnèrent à ce détroit le nom de Fretum Gaditanum, détroit de Gadès (la Cadix actuelle) ; le rocher et la ville de Gibraltar se nommaient mons Calpe. En l’an 711 de notre ère, quand le courant irrésistible de la conquête des Arabes traversa le détroit, ils s’établirent à Gibraltar, et de là entreprirent leurs expéditions en Espagne. Ainsi que le dit Ibn Batouta, le grand géographe arabe, on nommait alors cette montagne le mont de la Victoire ou également, d’après le nom du général Tarik, fils d’Abdallah Zenati, djebel el-Tarik, d’où se forma enfin Gibraltar. Le détroit de ce nom sépare la presqu’île Pyrénéenne de l’Afrique, de même que celui de Bab el-Mandeb coupe la péninsule Arabique du continent africain.
Depuis 1704 les Anglais occupent Gibraltar et ils en ont fait peu à peu une forteresse presque imprenable. Ce rocher, qui s’élève verticalement de plus de 400 mètres au-dessus de la mer, et qu’une étroite langue de sable unit au continent espagnol, ne constitue nullement en lui-même un bon port, mais on peut trouver un bon abri dans la profonde baie d’Algésiras, qui est fermée à l’est par le rocher de Gibraltar : c’est là que se rassemblent souvent des centaines de bâtiments à voiles, qui attendent le vent d’est (levante) pour se lancer de la Méditerranée dans les grands espaces de l’océan. Un courant violent traverse la passe de Gibraltar, de l’Atlantique à la Méditerranée, et longe la côte africaine jusqu’au loin vers l’est. C’est ce courant qui empêche seul la Méditerranée de diminuer lentement d’étendue comme la Caspienne. Ainsi que cette dernière, elle n’est alimentée que par une quantité relativement faible d’eau pluviale, et l’évaporation à laquelle elle est soumise sur près de 50000 milles carrés est fort importante.
Le courant de Gibraltar rend difficile la navigation des bâtiments à voiles qui se dirigent vers l’ouest ; aussi doivent-ils y demeurer souvent pendant des semaines, en attendant un vent d’est. Mais c’est alors un magnifique spectacle que la vue de centaines de navires de toute grandeur, leurs voiles blanches toutes déployées, passant le détroit pour se disperser dans l’Atlantique vers toutes les directions.
La ville de Gibraltar, située au pied même d’un rocher riche en cavernes, est peu intéressante par elle-même. Elle a le caractère de toutes les forteresses anglaises qui se dressent dans la plupart des grands détroits et dans les plus importants points de passage. La population civile parle surtout l’espagnol, mais le soldat anglais y domine naturellement partout. Le commerce est loin d’être aussi important que jadis ; l’Espagne, qui regrette amèrement de ne plus avoir Gibraltar et qui est forcée de se consoler de sa perte par la possession de Ceuta sur la rive africaine, l’Espagne a ruiné, par l’abaissement du tarif des douanes, la contrebande anglaise, qui se glissait partout. Le rock-people ou les rock-scorpions, ainsi qu’on nomme vulgairement les habitants anglo-espagnols de Gibraltar, déplorent cette décadence.
A la propreté et à l’apparence décente des rues, des places et des jardins, les étrangers voient aisément que l’influence anglaise domine ici. Près de la porte de mer se trouvent des halles très bien tenues, partagées régulièrement en quartiers, où s’étalent les produits naturels d’un pays chaud. L’ordre modèle qui règne dans cette colonie anglaise fait contraste à la boue, à la malpropreté et à l’insupportable odeur d’aliments à moitié pourris, qui signalent la plupart des places de marché dans les villes du sud européen.
L’Alaméda, la promenade publique, est également très bien tenue. C’est une place plantée d’arbres et garnie de bancs, un peu en dehors de la ville ; presque tous les jours, une musique militaire y joue, et vers le soir la société s’y donne rendez-vous. Du rocher de Gibraltar une vue admirable s’étend sur le continent africain. Les puissantes masses calcaires du djebel Mouça (mont de Moïse), nommé aussi mont des Singes, dominent les montagnes environnantes ; vers l’est et le sud s’étendent les contrées montagneuses du Maroc oriental et de la chaîne nommée er-Rif, si décriée pour la sauvagerie de sa population berbère : c’est, en fait, l’une des parties les moins abordables de l’Afrique. Vers l’ouest, les hauteurs s’abaissent peu à peu du côté de Tanger, où la côte du continent africain s’incline fortement vers le sud.
Le rocher de Gibraltar est, ou plutôt était, également remarquable en ce qui concerne les sciences naturelles, car c’était le seul point de l’Europe où se trouvassent encore des singes ; le djebel Mouça, que nous venons de nommer et qui lui fait face, doit de même son surnom de mont des Singes à la présence d’une espèce de ce genre dans les forêts qui le couvrent ; néanmoins elle ne s’y rencontre plus très fréquemment aujourd’hui. Les grottes nombreuses et souvent très étendues qui se trouvent dans le rocher de Gibraltar sont également très intéressantes par les trouvailles qu’on y a faites de débris d’animaux préhistoriques. Les Anglais ont transformé beaucoup de ces cavernes naturelles, creusées dans le calcaire, en grandes galeries, dans lesquelles de lourdes pièces sont mises en batteries. Les éboulements doivent du reste y être très fréquents, par suite de l’ébranlement que leur communique le tir de près de 700 canons.
Quant à ce qui concerne la présence à Gibraltar de ce genre de singe (Macacus inuus, déjà décrit par Pline), il n’y a aucune raison pour l’expliquer en remontant à une période où l’Europe et l’Afrique étaient encore réunies. On sait que le gouverneur anglais sir William Codrington fit venir autrefois de Tanger un certain nombre de singes et les mit en liberté à Gibraltar : on prétend qu’il n’en restait que quatre sur tout le rocher, et que l’on dut récemment en faire venir d’autres pour empêcher leur disparition complète. Il est probable que les premiers singes sont venus de cette façon en Europe, sans doute par les Arabes. Leurs géographes et leurs historiens du moyen âge décrivent avec beaucoup de détail la péninsule Hispanique, et la présence isolée sur ce point d’un animal fort connu ne leur aurait certainement pas échappé. Ils ne parlent pourtant pas de ces singes : d’où il est permis de conclure qu’ils n’existaient pas ou n’existaient déjà plus à Gibraltar, et qu’ils n’y furent transportés à nouveau que plus tard, de la côte nord africaine.
Le climat de Gibraltar est tempéré, et des observations de quarante années ont fourni une moyenne de 17°,3. Le thermomètre ne descend que très rarement au-dessous de 0°, et il monte au contraire beaucoup dans les mois d’été, juillet, août, septembre. Quoique la température moyenne de l’été ne soit que de 24°, la réverbération de cette masse de rochers calcaires rend souvent la chaleur insupportable. Les vents sont fréquents et les pluies abondantes, de sorte que la moyenne annuelle de hauteur d’eau tombée s’élève à 757 millimètres. En tout cas, on peut considérer la côte africaine située en face de Gibraltar comme jouissant d’un climat plus agréable et plus sain ; elle appartient d’ailleurs aux parties de l’Afrique les mieux situées sous tous les rapports.
Gibraltar, en qualité de point de départ des touristes anglais qui inondent la Méditerranée, est très fréquemment visité pendant l’hiver, et beaucoup d’entre eux, désireux de passer les durs mois de cette saison dans un climat plus doux, y demeurent quelque temps, quoique la ville n’offre à peu près rien de ce qui égaye et embellit l’existence. Elle renferme, il est vrai, quelques clubs anglais, avec des bibliothèques bien remplies et admirablement tenues, des salles de lecture et des salons de jeu, dans lesquels se rassemblent souvent de vieux messieurs à mine respectable ; mais ces clubs respirent le plus mortel ennui. Comme Gibraltar est une place forte, les portes en sont fermées de bonne heure ; l’étranger est alors confiné dans des hôtels assez médiocres. Il existe un théâtre, mais il n’est ouvert qu’à des troupes de passage ; la salle sert également à des exhibitions de tout genre.
A Gibraltar le commerce de détail en objets d’alimentation importés, en conserves, etc., de toute espèce, est fort important. Non seulement beaucoup de bâtiments s’y ravitaillent, mais la consommation des habitants et de la nombreuse garnison est considérable. Enfin, c’est un dépôt de charbon très important, aussi bien pour les vapeurs de guerre que pour ceux de commerce.
A l’extrémité nord de la ville on voit encore les fortifications des Arabes, escaladant la montagne en zigzags verticaux, de même qu’une tour antique, seul reste d’un château fort construit il y a plus de mille ans. Ces murailles en ruines datant de la période mahométane sont aujourd’hui sans valeur et menacent chaque jour davantage de s’écrouler. Beaucoup plus haut se trouvent les fortifications modernes des Anglais ; ils ont employé et emploient encore des sommes considérables à la défense de cette clef de la Méditerranée. Naturellement, les pièces anglaises de la plus longue portée ne leur permettent pas de tenir sous leur feu toute la largeur du détroit : celle-ci varie en effet entre 20 et 37 kilomètres ; mais une flotte puissante soutenue par Gibraltar peut interrompre longtemps la communication entre les deux mers : c’est de là que vient l’acharnement des Anglais à rendre encore plus fort un rocher déjà presque imprenable. Au reste, l’isolement complet de la place est une garantie de sécurité pour elle, et jusqu’ici les Anglais n’ont pas permis qu’une voie ferrée réunît Malaga ou Cadix à Gibraltar. On ne peut y arriver que par mer ; car la route espagnole qui va de Cadix à Algésiras longe la jolie baie qui porte ce dernier nom et mène à Gibraltar par San Roque et par le terrain neutre, étroite bande de sable entre la douane espagnole et celle des Anglais ; cette route, disons-nous, est longue et fatigante. Rien n’est fait pour son entretien, et les voitures de la poste qui y circulent sont de vrais instruments de torture. Il y a donc entre Gibraltar et Cadix, Malaga ou les autres ports voisins, une circulation quotidienne par de petits vapeurs malpropres, mais relativement très chers.
Il existe aussi des relations régulières, par bateaux à vapeur, entre Gibraltar et la côte africaine par Tanger ; les voyages ont lieu chaque jour, sauf le vendredi, par l’intermédiaire de trois petits navires, l’Hercule, le Lion belge et le Jakal, vieux bâtiments usés dont le meilleur est encore le premier.
Les vapeurs des grandes lignes de la Méditerranée, qui ont leur point d’attache à Marseille et relient une suite de ports espagnols, algériens et marocains, touchent également à Gibraltar, de sorte qu’il est suffisamment facile de passer sur la côte africaine.
J’arrivai à Gibraltar en novembre 1879, pour aller de là au Maroc. La traversée, qui prend obliquement à travers le détroit, dure, dans les circonstances normales, tout au plus quatre heures et est généralement aussi agréable qu’intéressante. Le vapeur traverse une mer unie comme un miroir, le long des côtes pittoresques du sud de l’Espagne, et se dirige vers la terre voisine, sous un beau ciel et par une température très douce. Les montagnes nues s’élèvent verticalement au-dessus de la mer, ne laissant souvent qu’une bande étroite le long du rivage ; les oliviers et les arbres à fruits, les céréales et les vignes, y poussent vigoureusement, et les maisons isolées détachent gracieusement leurs points blancs sur la verdure qui les entoure. Les différentes figures qui apparaissent à bord, ainsi que leurs allures, éveillent toujours la curiosité et l’intérêt du nouveau venu : l’Arabe grave et taciturne, drapé dans un fin haïk blanc, avec son large turban de même couleur, s’accroupit sur le pont, indifférent à tout et ne laissant rien voir des préoccupations qui l’agitent : il songe au gain que lui ont valu ses dernières affaires avec les Infidèles. Le Juif marocain, toujours en mouvement, toujours trafiquant, enveloppé dans un cafetan vieux de plusieurs dizaines d’années, la tête coiffée d’une petite cape noire, ou couverte d’un grand mouchoir, à la façon des revendeuses, compte, en gesticulant avec ses camarades, la somme dont il a frustré Arabes et Chrétiens. Le laboureur ou le colporteur andalou, sous le costume malpropre mais pittoresque de son pays, regarde indifférent. A côté de lui se trouve l’Américain, équipé, avec tout le raffinement d’un touriste, d’attirails extraordinaires de chasse et de pêche, et qui cherche à se distinguer par des vêtements aussi excentriques que possible. La miss élégiaque à figure pâle manque rarement parmi les passagers et trouve beaucoup de sujets shocking ; le commis voyageur international, toujours aimable, s’y montre aussi. Tout cela réserve à l’observateur paisible une foule de jouissances. Mais le mauvais petit vapeur présente un autre aspect quand un vent violent de l’est (levante) lutte contre le courant de l’Atlantique. Le vieux navire qui fait le service entre Gibraltar et Tanger est ballotté de telle sorte qu’on croit à chaque instant sa dislocation prochaine. Il s’élève, s’abaisse, recule, sous l’action des courtes vagues qui s’étalent bruyamment sur le pont et pénètrent dans les cabines par les fenêtres, presque toutes brisées, et par les escaliers mal fermés ; elles transpercent également les effets des voyageurs, épars sur le sol. Les Juifs espagnols, à genoux, invoquent à haute voix Jéhovah avec des gémissements ; l’Arabe, résigné, a recours à Allah-Kebir ; il est sûr, s’il trouve son tombeau dans les flots déchaînés, qu’il ira bientôt au Paradis, où l’attendront, au milieu de beaux jardins, riches en eaux jaillissantes, des jeunes filles à la taille élancée, aux grands yeux : c’est la promesse faite par le Coran aux croyants. Quant au touriste européen, il est le plus souvent étendu, dans un état indescriptible : rien au monde ne peut éveiller son intérêt ; tout lui est indifférent ; tout au plus reprend-il des forces pour proférer une imprécation, qui va directement contre les prières de ses compagnons de passage.
Mais le bateau ne sombre pas ; l’orgueilleux Neptune se laisse adoucir et permet à ceux qui ont foi en lui de débarquer en sûreté. Peu à peu la mer devient plus calme ; le souffle de la machine, les gémissements et les craquements des murailles du navire, les lamentations des malades du mal de mer sont moins bruyants ; la ligne des côtes d’Espagne s’efface de plus en plus, tandis que les montagnes du Rif africain s’approchent davantage, et que les blanches masses calcaires du djebel Mouça s’élèvent toujours plus imposantes des groupes de collines qui les entourent. Une large baie ouvre ses flots tranquilles, et tout au fond se groupent en terrasses les blanches maisons de Tanger. Les vapeurs mettent rarement plus de quatre heures à la traversée, et, quand cette dernière subit de longs retards, c’est plutôt à messieurs les capitaines qu’à des causes naturelles qu’ils sont dus. Ces derniers s’arrogent en effet le droit de faire en route leurs petites affaires ; il arrive assez fréquemment que des navires à voiles sont arrêtés devant le détroit de Gibraltar et ne peuvent s’y engager dans un sens ou dans l’autre ; ils font alors un signal annonçant qu’ils ont besoin d’un remorqueur. Les capitaines des petits vapeurs naviguant entre Gibraltar et Tanger se hâtent, sans le moindre égard pour leurs passagers, de venir en aide au malheureux, contre payement de quelques centaines de francs. Quant au voyageur qui désirerait arriver à Tanger ou à Gibraltar à heure fixe, il a alors la joie d’entreprendre gratuitement un voyage dans l’Atlantique. Il m’arriva quelque chose de semblable. L’Hercule devait partir à midi de Gibraltar ; les passagers étaient à bord, quand nous fûmes avertis que quelque chose se préparait, à la vue du capitaine qui regardait dans toutes les directions, et d’une façon suspecte, avec sa lunette d’approche. Il en était ainsi en effet, car un navire à voiles réclamait par signaux un remorqueur. Aussitôt l’Hercule et un autre petit bâtiment se mirent en marche et commencèrent une course au premier arrivant. Nous fûmes envoyés à terre sur une barque, et l’on nous permit d’y attendre la rentrée du navire. Au bout de trois heures, le brave Hercule était de retour, et, au lieu d’arriver à Tanger à quatre heures, nous n’y débarquions qu’à sept, après avoir passé notre temps aussi agréablement qu’il avait été possible sur les dalles brûlantes du port. Ce sont là de ces manques d’égards que les compagnies anglaises de bateaux à vapeur peuvent se permettre à Gibraltar, sans avoir à craindre pour leur responsabilité. Du reste, les voyageurs qu’elles transportent ne sont pas nombreux. Si, du moins, leurs bateaux étaient meilleurs ; mais l’Hercule est le seul auquel, à la rigueur, on puisse se confier par une mauvaise mer ; le Jakal et le Lion belge constituent des moyens de transport extrêmement suspects. Du reste, il arrive plusieurs fois par an que, par une suite de très mauvais temps, les relations entre Tanger et l’Europe sont interrompues pendant des jours entiers, surtout par le vent d’est, quand celui-ci jette contre le courant venant de l’Atlantique les flots, paisibles d’ordinaire, de la Méditerranée.
Tanger est sur la rive occidentale d’une belle baie, peu profonde et à fond rocheux ; on voit les couches puissantes de nummulites éocènes se dresser verticalement de la rive même du port. Plus à l’ouest, les collines s’élèvent peu à peu jusqu’au djebel Kebir, couvert de chênes-lièges et de nombreux buissons : on le nomme d’ordinaire le Monte, et son prolongement forme le contrefort du cap Spartel. La rive opposée de la baie, vers l’est, est sablonneuse, basse et plate ; mais dans le lointain on aperçoit au-dessus d’elle les montagnes du pays d’Andjira avec le djebel Mouça dominant l’ensemble.
Du pont du navire la vue de la ville est très belle : les jardins, d’un vert resplendissant, les champs de froment et d’orge, les longues haies de cactus couvrent les pentes ; des troupeaux de chèvres, de moutons et de bœufs paissent sur les plateaux gazonnés ; çà et là paraît un village isolé avec ses huttes d’argile à l’aspect malpropre et délabré. A droite du spectateur, la haute citadelle de Tanger, la kasba, limite le tableau. Le rivage est plat et sablonneux, et les navires s’arrêtent à quelque distance ; une quantité de grandes barques s’en approchent alors et, parmi elles, le canot de santé marocain avec son pavillon rouge ; puis les autres débarquent une bande de portefaix arabes et juifs, qui commencent à se livrer bataille autour des bagages des voyageurs. A marée basse, ces barques ne peuvent même pas arriver jusqu’au rivage, de sorte que les passagers doivent se confier aux vigoureuses épaules de leurs noirs rameurs, qui les transportent jusqu’à une sorte de pont, par lequel on peut alors gagner le sol africain, sans avoir recours à d’autres moyens de transport.
Vue de Tanger.
Ce fut le 13 novembre 1879 que je débarquai à Tanger, salué par le chancelier du représentant de l’Allemagne au Maroc ; j’ignorais encore que cette ville serait le point de départ d’un grand voyage, fertile en heureux résultats. Mon premier plan était d’entreprendre uniquement des recherches géologiques dans l’intérieur du Maroc.
La baie de Tanger est partout d’accès facile pour les navires ; en tout cas elle est beaucoup meilleure que la rade ouverte de Gibraltar. Elle est, il est vrai, exposée aux vents du nord et du nord-est, cependant elle constitue le meilleur port du Maroc et donne accès en tout temps aux navires. Une chaîne de rochers qui affleurent aux basses eaux pourrait être facilement utilisée pour l’établissement d’un môle et formerait ainsi un port intérieur très favorable à la navigation. Mais les Arabes ne songent guère à quelque chose de semblable : il faudrait que Tanger fût aux mains d’une puissance européenne, pour qu’on y organisât très aisément un port de refuge commode, un dépôt de charbon, etc.
A quelques pas du port se trouve la douane marocaine, vestibule ouvert devant lequel, sur une place toujours encombrée d’une masse de ballots de marchandises, au milieu d’une foule bariolée, règne une activité bruyante. Quantité de portefaix de toutes les religions et de toutes les couleurs, criant, se querellant, s’y pressent, depuis le nègre du Soudan aux cheveux crépus, jusqu’au Rifiote aux yeux bleus et aux cheveux blonds, le descendant des anciens Vandales : les employés arabes, drapés de leurs fins haïks, de gigantesques turbans blancs sur leur tête rasée, se tiennent dans un calme olympien, et dirigent silencieusement toute cette foule. A leurs côtés sont quelques douaniers espagnols, car, depuis sa dernière guerre avec le Maroc, l’Espagne a acquis le droit de participer à l’administration des douanes marocaines.
On n’est pas très sévère à Tanger pour l’examen des bagages des voyageurs européens, et le plus souvent on les laisse passer sans formalités, et même sans les pourboires traditionnels : pour introduire sans aucun examen mon bagage, pourtant assez considérable, il me suffit de deux lignes de la main du ministre d’Allemagne. Tout ce qui est envoyé aux représentants des États européens est d’ailleurs complètement libre de droits.
La ville de Tanger, que les Arabes appellent Tandja, est de très ancienne origine ; au temps de la domination romaine il existait déjà ici un lieu habité qui se nommait Tingis. La ville appartenait à l’antique royaume de Mauritanie, qui fut incorporé à l’empire Romain sous Caligula, et divisé plus tard, en l’an 42, par Claudius, en deux provinces : l’une, la Mauritania Cæsariensis, avec le vieux port phénicien de Jol comme capitale, qui reçut plus tard, en l’honneur d’Auguste, le nom de Cæsarea (aujourd’hui Cherchel en Algérie), et la Mauritania Tingitana, avec Tingis comme capitale. Certainement les Phéniciens avaient déjà érigé une colonie en un point aussi favorable, car de nombreuses stations de ce peuple doivent avoir existé dans cette partie de l’Afrique, et particulièrement sur les côtes atlantiques du Maroc, l’el-Gharb actuel. Au rapport d’Ératosthène, près de 300 villes phéniciennes furent détruites par la peuplade maure des Pharousiens. Au reste, on trouve encore près de Tanger (cette forme du nom de la ville vient des Portugais), sur un petit plateau au sud-ouest de la ville, le Marcha, des tombeaux que l’on dit d’origine phénicienne.
Quant au mot arabe Tandja, on me conta au sujet de son étymologie la fable suivante : « Quand Noé était encore dans l’arche et attendait avec impatience l’apparition d’une terre, un jour il arriva à bord un corbeau avec un peu d’argile dans le bec. Noé s’écria aussitôt : Tin djâ ! La terre vient ! (tin, « terre humide, argile, » et djâ, ou mieux idjâ, « venir ».) Noé atteignit bientôt la côte et fonda une colonie, qui prit son nom de cette expression mémorable : Relata refero. »
A la fin de la domination romaine, la ville tomba aux mains des Goths, qui la laissèrent ensuite aux Arabes. Dans la première moitié du quinzième siècle les Portugais débarquèrent au Maroc et cherchèrent à s’emparer de Tanger. En l’an 1437 ils l’assiégèrent ; non seulement ils furent repoussés par les Arabes, mais ils durent encore laisser en otage le prince don Fernando. Ils perdirent de même Ceuta, qui se trouvait déjà en leur possession. Comme les Portugais n’exécutèrent pas un certain nombre de conditions du traité, le prince prisonnier fut conduit à Fâs (Fez) ; il y mourut en prison, et son cadavre fut accroché aux murs de la ville (voyez la pièce de Calderon el Principe Constante).
Plus tard la fortune changea de parti. En 1471 les Portugais, sous leur roi Emanuel, s’emparèrent de Tanger, ainsi que d’une série de ports de l’Atlantique, et forcèrent les Arabes à payer tribut. Ils occupèrent Tanger près de deux cents ans, jusqu’à ce que la ville passât aux Anglais, à la suite d’un traité secret ; Catherine de Bragance l’apporta comme présent de noce à son époux Charles II d’Angleterre. Les nouveaux possesseurs cherchèrent à fortifier Tanger de toutes manières, mais bientôt s’élevèrent de nombreuses difficultés, qui leur firent regretter ce présent. Les colons arrivés d’Angleterre, aussi bien que la garnison, étaient composés de gens venus là par hasard et qui ne connaissaient rien des hommes ni du pays ; ils avaient constamment des difficultés avec les Arabes.
On éleva un grand môle, pour organiser un bon port intérieur, avec l’espoir de pouvoir entretenir un commerce fructueux avec l’intérieur du pays.
Comme cette attente se montra vaine, et que les attaques des indigènes étaient toujours plus fréquentes, on se décida en 1684 à abandonner le port, après une occupation de vingt-deux ans.
Les Portugais eurent beau protester contre une pareille conduite, en déclarant qu’ils ne permettraient pas qu’un port aussi important demeurât entre les mains des pirates barbaresques, tout fut inutile : les Arabes occupèrent la ville et l’occupent encore aujourd’hui. A leur départ, les Anglais avaient détruit le beau môle ; on n’en voit plus à marée basse que des restes insignifiants.
A une petite lieue à l’est de Tanger on trouve, tout près de la mer, les ruines d’un pont sur une petite rivière dont le confluent n’est pas fort éloigné, et que l’on dit dater de la période romaine. On y voit également un peu de maçonnerie en briques, du genre de celles qui sont encore en usage, et dont l’épaisseur ne dépasse pas un pouce ; cette maçonnerie est en partie couverte d’un enduit de chaux, sur lequel je vis comme unique ornement quelques cercles concentriques. Après avoir passé la rivière un peu plus haut, nous parvînmes à de nouveaux débris de murailles, qui se dressent au confluent de deux petits cours d’eau, et que les Arabes appellent Tandja balia, « vieux Tanger. » Il est pourtant assez invraisemblable qu’une ville ait existé en cet endroit. Les anciens colonisateurs choisissaient toujours avec une grande habileté et un coup d’œil assuré l’emplacement le plus favorable pour la ville qu’ils fondaient. Le vieux Tanger doit donc avoir existé probablement là où s’élève la ville actuelle, c’est-à-dire dans l’endroit le plus important de toute la baie. Les ruines dont j’ai parlé, et qui du reste sont situées un peu à l’intérieur du pays, viennent peut-être des constructions d’un ancien port fortifié ; il est fort possible que la mer se soit enfoncée jadis plus avant dans les terres.
Tanger étant entourée de murailles, on n’y pénètre que par des portes, qui sont fermées tous les soirs. De la porte de mer s’élève une rue principale assez raide, qui s’élargit au milieu de la ville, pour former une petite place. La rue se prolonge, en traversant tout Tanger, jusqu’à la porte du sud, qui conduit au grand Soko (place du marché) ; à droite et à gauche s’étendent dans toutes les directions des ruelles sans nombre, étroites et irrégulières au plus haut point, comme on en voit dans la plupart des villes d’Orient. Il existe à Tanger un service de voirie, grâce aux réclamations énergiques de quelques consuls, de sorte qu’en général la ville n’est pas aussi malpropre que beaucoup d’endroits habités par les mahométans. Les étrangers y trouvent quelques hôtels assez convenables ; je descendis dans l’un d’eux, situé au milieu de la ville. Je n’y demeurai d’ailleurs que peu de temps, pour m’installer ensuite dans le palais du ministre d’Allemagne, qui m’offrit la plus gracieuse hospitalité. Sa demeure est la plus belle de Tanger et s’élève en dehors de la ville, près du Soko dont j’ai parlé, au milieu d’un jardin magnifique. Le ministre actuel, M. Th. Weber, qui est aussi aimé qu’estimé à Tanger, a eu l’heureuse fortune d’acquérir la maison et le jardin de l’ancien consul de Suède ; il en a fait transformer et agrandir les bâtiments, de sorte qu’il a aujourd’hui une demeure splendide. Le grand salon du palais, de style mi-syrien, mi-mauresque, est particulièrement remarquable ; c’est une grande salle à trois vaisseaux, dont les deux nefs extérieures sont séparées de la nef médiane par des colonnes et des arcades mauresques, et dont les plafonds et les portes sont ornés de peintures sur bois très originales et du même style. Le grand jardin, très bien tenu, est particulièrement ravissant, avec ses nombreuses plantes du Sud, parmi lesquelles quelques beaux exemplaires de dragonnier. D’une petite alaméda située derrière la maison, on a une vue magnifique sur la ville et sur le détroit de Gibraltar jusque vers Tarifa, dont les maisons blanches se distinguent aisément.
Il n’y a pas de voitures à Tanger, les rues étant beaucoup trop étroites et trop raides pour permettre la circulation des véhicules ; celui qui ne veut pas aller à pied doit se servir d’un cheval, d’un mulet ou d’un âne. Les rues principales sont animées par une foule active et bariolée ; on y entend continuellement le cri des vendeurs d’eau, des colporteurs de marchandises et le balak ! balak ! des âniers (invitation à s’écarter).
Les maisons sont construites à la mode d’Orient, avec des toits plats, qui servent de terrasses ; la plupart n’ont qu’un étage et aucun ornement extérieur, quoique leur intérieur soit souvent très richement et très élégamment décoré. Tanger renferme en effet beaucoup d’habitants aisés, aussi bien parmi les Arabes que parmi les Juifs espagnols. D’après les mœurs orientales, on cherche à passer inaperçu au dehors, pour ne pas faire parade de ses biens, quoique la sécurité des propriétés soit grande. Les autorités n’osent pas y dépouiller les gens aisés, comme ailleurs dans le Maroc, sous un prétexte quelconque aisé à découvrir.
Résidence du ministre d’Allemagne à Tanger.
Tandis que la rue principale et la place qui la coupe en deux parties peuvent être regardées comme le centre de l’activité commerciale, la vie officielle a pour théâtre la haute kasba et les places qui l’entourent. C’est là que résident le gouverneur actuel (amil) de Tanger, ainsi que les juges (cadi). C’est également le séjour de la garnison, et une foule de machazini (soldats vassaux du sultan, qui font un service de gendarmerie et de police), y sont toujours rassemblés. C’est là que sont encore les prisons, et la justice y est rendue dans des salles extérieures, tandis que les coupables condamnés à la bastonnade y subissent leur peine.
En dehors des machazini se trouvent dans la kasba un petit nombre de soldats appartenant aux troupes régulières marocaines, les Askar, qui sont vêtus d’uniformes d’un rouge vif avec parements verts. Ils ont pour lieu d’exercices la place située devant le château.
Les prisons de la kasba de Tanger ont, comme dans le reste du Maroc, quelque chose d’horrible, et la situation des prisonniers forme le côté le plus sombre de l’administration de la justice de ce pays, qui laisse d’ailleurs beaucoup à désirer. Les malheureux prisonniers sont enfermés dans des caveaux malpropres, étroits et sombres, et ils y sont abandonnés sans aliments et sans soins, de sorte que beaucoup succombent dans leur prison à la maladie, à la malpropreté et au manque de nourriture. Ils sont forcés d’avoir recours aux aumônes venues de l’extérieur, ou aux secours de leurs parents ; ils peuvent également gagner un peu d’argent en tressant des corbeilles ; le gouvernement ne leur alloue absolument rien. Aussi, dans tout le Maroc, est-ce un des actes ordinaires de bienfaisance de distribuer, le vendredi, du pain aux prisonniers. Le malheureux qui n’a pas de parents et qui est trop malade pour travailler en est réduit à vivre des aumônes aléatoires des étrangers.
Comme moyen de répression du vol et des crimes plus graves, au Maroc on applique encore, outre la bastonnade, la mutilation des membres. On voit souvent passer des gens qui ont eu une main ou un pied coupé, ou bien les yeux crevés. Si la situation des prisonniers mâles est affreuse, celle des femmes est encore plus effroyable, en raison de leur infime situation sociale au Maroc et surtout dans les couches inférieures de la population.
Aujourd’hui les mutilations des criminels ont lieu plus rarement ; à Tanger et dans les autres ports où se trouvent des consuls européens, elles n’ont peut-être plus jamais lieu : la peine de mort n’est appliquée d’ordinaire que pour les crimes politiques.
La kasba de Tanger, dont la situation est assez élevée au-dessus de la ville, était autrefois puissamment fortifiée : elle consiste aujourd’hui en un grand nombre de maisons, de cours, de petits jardins et de places ; il s’y trouve même une mosquée. Le palais du gouverneur, de pur style mauresque, mérite d’être visité. La vue qui s’étend de ce point culminant sur la ville et ses environs est très belle.
Le Maroc, on le sait, est, avec la Chine, le pays le moins accessible aux Européens. Le gouvernement a toujours montré une grande adresse à tenir la population éloignée de l’influence de la civilisation occidentale. Cette tendance se découvre dans une foule de mesures administratives, qui agissent de la façon la plus restrictive sur le commerce et la circulation. Le Maroc a également ceci de commun avec la Chine, que les représentants des différents États européens n’habitent pas dans la résidence du souverain, mais dans un port éloigné. Les consuls n’ont d’ordinaire aucune relation directe avec le gouvernement : ils correspondent avec lui par l’intermédiaire d’un envoyé marocain, qui réside à Tanger. Naturellement cette manière de procéder est gênante au plus haut point pour la marche des affaires, et nuit beaucoup aux Européens fixés au Maroc. D’un autre côté, dans l’état actuel des choses, il est presque impossible que les consuls européens habitent Fez, résidence du sultan : le Maroc tout entier ne possède pas une route carrossable, et le voyage de Fez, qui prend huit ou dix jours, a toujours le caractère d’une expédition ; au départ le voyageur doit se munir de tentes, d’animaux de selle et de bât, et d’une nombreuse domesticité. En outre, on ne souhaite la présence dans l’intérieur du pays d’aucun Européen, et il n’y aurait pas de garanties suffisantes de sécurité pour la vie des ambassadeurs chrétiens, s’ils devaient habiter à Fez dans le voisinage du sultan : si paisibles que paraissent les Marocains dans les relations ordinaires, il est pourtant très facile de les pousser à un acte d’intolérance religieuse.
En ce moment, huit puissances européennes sont représentées au Maroc, quoique quelques-unes n’y aient rien à protéger : l’Angleterre, la France, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, l’Allemagne, la Belgique, les États-Unis, ont des ambassadeurs et des consuls généraux à Tanger, de même que des vice-consuls dans quelques ports ; l’Autriche a confié à l’Angleterre le soin de ses intérêts diplomatiques, et entretient en outre un consul à Tanger. Les puissances qui ont le plus d’intérêts au Maroc sont l’Angleterre, l’Espagne et la France ; leurs envoyés cherchent constamment à acquérir une influence prépondérante sur les affaires intérieures du pays.
L’Angleterre croit avoir des droits au Maroc, parce qu’elle a déjà eu Tanger en son pouvoir ; du reste, comme partout, les capitaux anglais ont pris pied dans le pays. Après la guerre avec l’Espagne en 1860, l’Angleterre avança aussitôt au sultan une grande somme pour le payement des frais de guerre. Elle livre la plupart des armes nécessaires à l’armée et aux forteresses marocaines, et le ministre actuel d’Angleterre, qui est né dans le pays et qui est fort au courant des mœurs et de la langue du peuple, aussi bien que des affaires de l’empire, exerce toujours la plus grande influence à la cour. La politique des Anglais est partout la même en pays mahométan : en apparence ils protègent les indigènes, pour ne pas laisser la moindre influence aux autres nations. Aussi paraît-il certain qu’au Maroc les Anglais encouragent le sultan et son gouvernement à maintenir l’exclusion des Européens, les préviennent contre les offres de ces derniers, et arrivent ainsi peu à peu à augmenter leur influence. L’attitude contrainte que garde encore aujourd’hui le Maroc en face des pays d’Occident, et l’inaccessibilité du pays sont réellement dues à la politique anglaise. L’Angleterre porte naturellement un grand intérêt au Maroc, comme à un pays placé sur le détroit de Gibraltar, et elle verrait avec beaucoup de regret les canons de Tanger couper à ses navires la route de Suez et des Indes.
Après l’Angleterre, l’Espagne est le peuple le plus intéressé à s’occuper du Maroc : le voisinage du pays, la possession de Ceuta et la présence des nombreux Espagnols vivant dans les ports marocains, expliquent son désir d’arriver à s’en rendre maîtresse. La langue espagnole domine au Maroc parmi tous les autres dialectes européens ; la monnaie espagnole y circule partout et est acceptée dans les villages des montagnes les plus éloignées. L’Espagne a même des missions et des églises dans cet empire si strictement mahométan. La dernière guerre avec le Maroc a eu, en général, des résultats heureux, et il s’en est fallu de peu que les Espagnols ne demeurassent en possession de la riche et importante ville de Tétouan. Toute agitation qui s’opère en Espagne pour l’occupation du Maroc est toujours suivie avec faveur : rien n’y serait plus populaire qu’une guerre avec ce pays. De nombreux malfaiteurs évadés d’Espagne y vivent, et ils ne peuvent en être extradés, puisque aucun traité n’existe pour le permettre.
Les hommes d’État espagnols, s’ils sont sensés, se garderont bien de provoquer une pareille guerre sans motifs. En dehors de tous ses inconvénients, elle nécessiterait une puissante armée et provoquerait le soulèvement de tout le Maroc, car les Espagnols qui y vivent ne sont ni aimés ni estimés. Ce ne sont pas précisément, comme je l’ai dit, les meilleurs éléments de la population qui viennent s’y fixer. En outre, l’Angleterre et la France auraient peine à voir de sang-froid l’Espagne faire des préparatifs sérieux pour une guerre de conquête au Maroc. Les divisions et la jalousie des différentes puissances européennes sont les seules causes qui aient maintenu jusqu’ici son indépendance et la maintiendront sans doute quelque temps encore.
En ce qui concerne enfin la France, la possession du Maroc aurait un grand prix pour elle, et compléterait un puissant empire colonial dans les pays mahométans du Nord africain par la réunion de la Tunisie, de l’Algérie, du Maroc et de la Sénégambie, où l’influence française s’étend déjà jusqu’à Ségou ; il y a quelque chose de trop tentant dans ces perspectives pour que les hommes d’État français n’aient pas depuis longtemps jeté leurs regards sur le Maghreb el-Aksa, the Far-West, comme le Maroc est nommé par les Arabes. Les limites entre l’Algérie et ce pays sont incertaines au plus haut point, et des violations de frontière y ont lieu fréquemment de part et d’autre. Les Français ont, comme les Anglais, des officiers détachés comme instructeurs dans l’armée marocaine, et cherchent, par des reconnaissances topographiques sur la frontière, à jeter les bases d’une expédition éventuelle. Des négociants français et anglais sont établis dans les ports ; mais, relativement aux Espagnols, leur nombre est peu considérable. La politique marocaine se borne à paralyser autant que possible les prétentions de ces trois États, à ne se faire l’ennemi d’aucun, et à ne rien accorder de trop à l’un d’entre eux. Il est à peine à redouter qu’ils se réunissent tous trois en face du sultan : leur méfiance réciproque est trop grande ; le gouvernement marocain a donc trouvé un modus vivendi très acceptable, dans lequel il a tous les avantages. La politique orientale se montre partout beaucoup plus adroite que celle des Occidentaux ; dans certains cas, elles se valent en fait de manque de préjugés, mais, pour ce qui tient à l’art de temporiser, de laisser les choses en suspens, de promettre et d’apaiser, les mahométans n’ont pu être égalés jusqu’ici.
Les autres puissances européennes représentées au Maroc ont peu d’intérêts dans le pays et y exercent une faible influence sur la marche des affaires. L’Italie surtout y a fait parler d’elle dans les derniers temps ; depuis qu’elle est devenue un royaume, elle cherche à se mettre en évidence partout, sans y réussir réellement. Il y a très peu d’Italiens au Maroc, et la plupart sont dans les conditions les plus humbles. Le Portugal a complètement oublié qu’il y a jadis possédé des villes florissantes, et depuis la terrible bataille de Ksor (Kasr el-Kebir), en l’an 1578, dans laquelle le légendaire roi Sébastien perdit la vie, le Portugal n’a jamais repris au Maroc une situation de quelque importance. Cette bataille y a du reste anéanti du même coup l’influence chrétienne, et jusqu’aujourd’hui rien n’a pu la rétablir. Il existe des petits commerçants portugais en assez grand nombre, surtout dans les ports de l’Atlantique. La Belgique a, par habitude, un ministre résident à Tanger, mais sans autre motif. Pour l’Allemagne, elle entretient également aujourd’hui un ministre résident au Maroc, et avec grande raison. Quoique le nombre des négociants allemands établis dans le pays n’y soit pas aussi considérable que celui des gens d’affaires anglais ou français, ils ont pourtant su conquérir, partout où ils se sont fixés, une grande considération, et leur commerce prend un développement du meilleur augure. Il en existe à Tanger, Casablanca, Saffi et Mogador. On ne peut douter que le Maroc, dès qu’il sera ouvert à l’influence occidentale, n’offre un bon débouché aux articles européens ; il est également riche en produits naturels de divers genres, dont l’exportation est, en général, interdite. L’Autriche n’a, comme je l’ai dit, qu’un consul à Tanger ; ses relations avec le Maroc sont de très peu d’importance, et quelques Autrichiens seulement y habitent.
Les vices de l’administration de la justice au Maroc, la fantaisie et le manque de préjugés avec lesquels la plupart des gouverneurs et en général des fonctionnaires usent et abusent de leur situation, ont donné lieu à une autre institution, qui a également ses côtés sombres. Beaucoup des sujets du sultan, Arabes aussi bien que Juifs, surtout dans les ports, se sont placés sous la protection d’un consul quelconque et sont ainsi devenus en quelque sorte les sujets de l’État auquel il appartient. Leur motif d’agir ainsi est qu’ils acquièrent une protection plus sûre et une représentation plus active de leurs intérêts, en face des autorités marocaines, que s’ils n’étaient les protégés d’un consul. Le gouvernement marocain s’est vu préparer ainsi bien des difficultés, car certains consuls sans conscience ne se sont pas fait faute de défendre énergiquement leurs clients, en le menaçant de complications diplomatiques, même quand ces clients étaient notoirement dans leur tort. Ce genre de protection a pu être souvent considéré par quelques représentants européens comme une source de profits aussi abondante que constante, et les a entraînés à agir en conséquence. Aussi la majorité des consuls cherchent-ils actuellement à régulariser, ou même à supprimer le régime de la protection. A la vérité, on entend parler à Tanger, qu’on le veuille ou non, d’une foule d’abus qui ont eu cette origine. Celui de nos lecteurs qu’intéresseraient la chronique scandaleuse du corps diplomatique et ses relations avec les Arabes, les Juifs ou les Chrétiens de Tanger, trouverait dans un livre publié par M. de Conring (Le Maroc, Berlin, 1880) une foule de détails spirituellement contés à ce propos. On souhaiterait, pour l’honneur des représentants des États occidentaux, qu’ils fussent simplement imaginés.
Comme je l’ai dit, le sultan du Maroc a un représentant à Tanger, par l’entremise duquel les relations s’établissent entre Fez et les envoyés des puissances européennes. Depuis quelques années, cette mission est dévolue à Sidi Bargach, vieillard plein de bonnes intentions, qui s’est acquis autrefois une belle fortune par un commerce actif avec Gibraltar, et a conquis de cette façon une situation importante. Le gouverneur actuel et lui sont les personnages les plus importants parmi la population arabe de Tanger. Le chérif de Ouezzan, Hadj Abd es-Salem, qui a conquis une renommée européenne depuis le voyage de Gerhard Rohlfs, vit également à Tanger et jouit aussi d’une certaine influence sur une grande partie du petit peuple. Il n’est plus vrai de dire qu’il occupe en quelque sorte la situation d’un pape marocain. En qualité de chérif il a naturellement, eo ipso, une certaine considération, mais elle est à peine plus grande que celle des autres chourafa[2]. Il a certainement des propriétés très étendues, qu’il a su accroître récemment par de fréquentes tournées de quêtes en Algérie, mais il a perdu beaucoup de son prestige. Plus d’une fois il a été gênant pour le gouvernement, et certaines habitudes européennes lui ont fait perdre beaucoup de sa réputation de sainteté. Son mariage avec une chrétienne, jadis gouvernante anglaise à Tanger, dont il a eu plusieurs enfants, n’y a pas peu contribué. Malgré toutes les promesses qu’il avait faites au moment de cette union, aujourd’hui il néglige cette femme de toutes les manières, comme on pouvait l’attendre de la conception orientale du mariage : elle est même aujourd’hui exposée à des embarras d’argent. La nombreuse parenté du chérif n’a pas reconnu ce mariage et cherche par tous les moyens possibles à détruire le peu d’influence que pourrait avoir une épouse d’une religion ennemie. Elle habite aujourd’hui avec ses enfants une petite maison située sur el-Marschan, le petit plateau au sud-ouest de la ville, où se trouvent également quelques villas d’Européens.
La population de Tanger compte à peu près 20000 âmes, dont un bon tiers de Juifs espagnols. Le reste se répartit entre les éléments les plus divers : Arabes et Berbères du Rif, Juifs, Nègres ainsi que Chrétiens de différentes origines, surtout du sud de l’Europe. La population est très agglomérée, parce qu’elle ne peut s’étendre au delà des fortifications ; les pauvres surtout sont entassés dans des ruelles étroites. Dans cette ville il n’existe pas de quartier juif proprement dit, comme il y en a dans la plupart des autres villes du Maroc ; les Juifs sont mêlés à la population. Pendant l’hiver il arrive assez fréquemment que des touristes européens arrivent à Tanger et y passent plusieurs mois. De Gibraltar il vient souvent aussi des visiteurs, qui de là entreprennent des parties de chasse aux environs.
A Tanger il y a une foule de mendiants et d’estropiés qui parcourent les rues en implorant la compassion et en demandant l’aumône. Comme en général le musulman est bienfaisant, c’est par centaines que les malheureux vivent de la charité publique. La misère a dû être particulièrement grande l’année qui a précédé mon arrivée, quand, à la suite d’une mauvaise récolte, une famine effroyable régnait dans tout le Maroc. A Tanger seulement, des centaines de malheureux sont morts de faim, quoique la colonie européenne eût beaucoup fait pour adoucir une aussi triste situation.
Hadj Abd es-Salem, chérif de Ouezzan.
L’habillement des Marocains est assez élégant ; sur le cafetan ou djellaba, sorte de burnous avec capuchon, ils portent généralement un fin haïk blanc, grande pièce d’étoffe jetée sur eux avec beaucoup d’adresse, de sorte qu’elle se drape en plis harmonieux. Pour un Européen, il n’est pas facile de se servir d’un vêtement aussi incommode. La tête du Marocain est généralement couverte d’un tarbouch tunisien rouge, sur lequel est enroulé un grand turban, blanc comme la neige. Ce dernier consiste en une pièce de six à huit mètres d’étoffe très fine, que l’on enroule autour de la tête avec une grande adresse. Par-dessus le turban se trouve souvent le capuchon de la djellaba ou du burnous militaire. Les Arabes de Tanger ont l’habitude de porter des bas blancs et les pantoufles de cuir jaune en usage dans tout le pays, où on les fabrique avec du cuir tanné et teint sur place. Un Marocain ne se sert jamais de souliers ou de bottes, tant est grande sa haine du progrès. La population pauvre ne porte d’ordinaire qu’une chemise, des culottes et, par-dessus, une djellaba en forte étoffe de couleur brune ou grisâtre. Les vêtements des femmes sont dérobés à la vue des Européens : dans les rues elles sont complètement enveloppées d’une grande pièce d’étoffe grossière, sous laquelle on voit tout au plus briller une paire d’yeux noirs. L’habillement des femmes arabes, celles du moins des classes aisées, est très riche, mais sans aucun goût ; elles sont attifées d’une masse de bijoux d’argent et de corail grossièrement faits et portent une ceinture large d’un pied, ornée souvent de broderies d’or et d’argent, et qui enserre les plis d’un cafetan d’étoffe fine. Les femmes pauvres, et surtout celles de la campagne, sont, il va sans dire, beaucoup plus simples dans leur costume.
Les Juifs espagnols portent, en général, une djellaba d’étoffe bleue ; en dessous, un gilet fermé jusqu’en haut par une quantité de boutons, et de courts pantalons de même étoffe ; des bas blancs, des souliers européens et une petite casquette noire complètent leur costume.
Les Juives, dont, comme on le sait, on coupe les cheveux au moment du mariage, et qui portent ensuite perruque, ont des vêtements de fête extrêmement luxueux, et garnis de riches broderies d’or ; ce sont des reliques, transmises d’une génération à l’autre.
La principale occupation de la population de Tanger est le commerce, et la ville est loin d’être une place commerciale insignifiante. Grâce à sa situation privilégiée, les affaires y seraient encore plus importantes si le gouvernement marocain ne restreignait de toute manière, et par un aveuglement incompréhensible, l’exportation des produits naturels. L’importation, dont s’occupent les négociants européens ainsi qu’un certain nombre de maisons juives, est très importante et s’accroît tous les ans ; en effet les besoins des Arabes en produits occidentaux augmentent tous les jours. Ce sont surtout les différentes espèces de draps et d’étoffes, les marchandises peu encombrantes, les bougies, le sucre et le thé, qui sont introduits à Tanger en grande quantité. La rue principale est, sur ses deux côtés, entièrement occupée par de petites boutiques ou des comptoirs arabes et juifs, qui servent en même temps d’ateliers. Ce sont de petites pièces élevées de quelques pieds au-dessus du sol, mesurant quatre ou cinq pieds carrés, qui peuvent être fermées du dehors par une porte à un battant. Le marchand y est accroupi tout le jour, de façon à pouvoir prendre, sans se lever, ses marchandises dans tous les coins de sa boutique. Généralement ce sont des articles provenant de l’intérieur : Tanger prend peu de part à leur fabrication ; ils viennent en grande partie de Tétouan et de Fez. Les différents objets en cuir (pantoufles, ceintures, cartouchières, courroies, harnais, etc.) y dominent ; puis les beaux tapis marocains, qui viennent surtout de Rabat, toutes sortes d’objets de parure ou de luxe, de grands plateaux à thé en cuivre curieusement ciselé, et beaucoup d’autres objets. Pour les touristes, qui ne quittent pas volontiers la ville sans emporter dans leur pays des souvenirs empruntés à l’industrie locale, il y a deux bazars très bien fournis, qui sont tenus par des Juifs. Les prix y sont élevés en général, et la majorité des articles viennent de Paris, où, comme on sait, existent de grandes fabriques d’antiquités et d’objets d’art orientaux. Celui qui veut acheter à Tanger de vrais articles du pays ne doit jamais aller à leur recherche seul ou avec un interprète indigène ; mais il doit réclamer, de la part d’un négociant européen fixé au Maroc, une intervention qui lui est toujours très gracieusement accordée.
La vente aux enchères des marchandises est très fort en usage ; des agents spécialement autorisés parcourent les rues, proclamant les différentes offres et provoquant les surenchères, sans oublier de vanter de la façon la plus prolixe les objets à vendre.
Un droit de douane de 10 pour 100 de la valeur est prélevé sur les marchandises européennes importées. Les revenus des douanes du sultan sont notablement plus considérables que jadis, depuis l’établissement des contrôleurs espagnols, quoique la moitié doive en être livrée à l’Espagne, comme acompte sur l’indemnité de guerre de 1860.
L’exportation est peu importante, comme je l’ai dit. Les céréales, les chevaux, le liège, de même qu’une foule d’autres produits, ne doivent pas du tout être exportés ; les peaux, les laines, les légumes, les fruits, etc., peuvent être transportés au dehors. Mais l’exportation des bœufs est restreinte, de telle sorte que chaque représentant d’un pays européen a, tous les ans, le droit d’en embarquer un certain nombre. Les consuls transmettent alors leurs droits à ceux de leurs compatriotes qui font le commerce au Maroc. Il est aisé de prévoir que cette manière d’opérer doit être l’origine de grands abus. La garnison anglaise de Gibraltar est presque complètement ravitaillée à Tanger. Chaque jour une quantité, fixée par contrats, de viande, de volaille, d’œufs et de légumes de toute sorte est transportée à Gibraltar, qui dépend complètement du Maroc pour son alimentation, puisque ses rochers sont trop étroits pour permettre aucun genre de culture ou d’élevage.
Les relations postales de Tanger avec l’Europe sont régulières, quand toutefois les tempêtes ne sont pas assez violentes pour empêcher toute communication avec la côte espagnole. Il y a dans la ville deux bureaux de poste, l’un dans la maison du ministre anglais, d’où les envois se font directement sur Gibraltar et de là sur l’Espagne, ou, par les vapeurs, sur l’Angleterre. Un autre bureau est à la légation espagnole ; les lettres en partent pour Ceuta, puis, par Algésiras, pour Cadix. Celles qui arrivent à Tanger ne sont pas remises à domicile : on est forcé de les prendre ou de les envoyer chercher aux bureaux. Le plus sûr pour l’Européen est de se faire toujours adresser sa correspondance au consulat de sa nation, ou par une grande maison de commerce, dont les serviteurs soient connus dans les bureaux de poste. Les Espagnols ont également établi une communication postale entre Ceuta, Tanger et les côtes de l’Atlantique, jusqu’à Mogador, et les lettres vont d’une ville à l’autre par des messagers escortés d’ordinaire de quelques soldats. En dehors des vapeurs venant de Gibraltar et qui apportent des lettres, il arrive presque chaque jour de Tarifa un falucho, minuscule bâtiment à voile, qui sert également de courrier. Il est étonnant de voir par quels horribles temps ces coquilles de noix traversent souvent le détroit.
La foule des Européens et surtout des Espagnols qui habitent Tanger a amené les Marocains à permettre la construction d’une église catholique, desservie par des moines franciscains. Les puissances catholiques du midi de l’Europe contribuent tous les ans à l’entretien de cette église. En dehors de celle-ci il en existe encore une autre, à Tétouan : ce sont les seules du Maroc. Les protestants ont la faculté d’entendre de temps en temps un prêche chez le consul anglais, qui fait venir de Gibraltar un ministre anglican. Est-il besoin de dire que les Franciscains n’ont eu de succès par leurs conversions ni auprès des Arabes, ni auprès des Juifs espagnols ? Ces derniers, aussi bien que les mahométans, se distinguent par une orthodoxie tout à fait particulière et par leur intolérance religieuse.
Outre l’église catholique, Tanger possède un hôpital, dont le bâtiment a été fourni par l’État. Sa fondation eut lieu au moyen de l’indemnité de guerre que la France reçut en 1844 après la campagne du Maroc ; les autres nations représentées à Tanger contribuent aujourd’hui à l’entretien de cette œuvre de bienfaisance. Un médecin espagnol est à la tête de l’hôpital ; mais j’ai entendu exprimer bien souvent le désir qu’un médecin plus instruit et plus capable vînt s’établir à Tanger ; je suis persuadé qu’un médecin allemand qui posséderait quelques connaissances linguistiques aurait bientôt la confiance des habitants.
Tanger possède six mosquées, dont les minarets ou plus exactement les hautes tours quadrangulaires sont recouvertes en partie d’un très bel enduit de stuc découpé et de faïences élégantes. La fabrication des briques d’ornements pour le revêtement des murs et du sol des appartements est encore aujourd’hui une industrie importante du pays. Il est interdit aux Européens, de la façon la plus sévère et dans tout le Maroc, même à Tanger, de pénétrer dans une mosquée. On voit peu volontiers un étranger curieux s’arrêter devant un de ces édifices pour le regarder. Même à Tanger, où presque la moitié des habitants ne sont pas mahométans, il est dangereux d’y pénétrer ; le curieux serait, pour le moins, exposé à se voir accablé des insultes d’une foule irritable. Pour éviter des désagréments de ce genre, qui proviennent surtout de l’ignorance des usages du peuple, les autorités locales préfèrent donner au voyageur européen, comme guide et comme escorte, un des machazini dont j’ai parlé, et qui peut le prévenir contre toute infraction aux usages. Du reste, aucune des mosquées de Tanger ne se distingue à l’intérieur par une véritable élégance architecturale : ce sont des bâtiments comme on en voit partout au Maroc. La cour intérieure est pavée de belles faïences ; une fontaine y coule d’ordinaire et permet que l’on fasse les ablutions prescrites avant la prière. Dans les mosquées on voit rarement des femmes, quoiqu’elles n’en soient pas précisément exclues.
Tour d’une mosquée de Tanger.
A Tanger il y a plusieurs écoles juives et arabes, et les classes moyennes de la population savent lire et écrire.
Devant la porte sud de la ville est une petite plaine, sur laquelle se tient le marché hebdomadaire et où les caravanes de l’intérieur apportent leurs marchandises. Des centaines de chameaux, de chevaux, de mulets et d’ânes y sont rassemblés ; les conducteurs y dressent leurs petites tentes et il y règne presque toujours une grande animation. Aux jours de marché, la place est couverte des produits naturels et des articles industriels les plus variés ; une foule bruyante s’y presse tout le jour. Des bateleurs et des musiciens, des charmeurs de serpents et des danseurs, des conteurs d’histoires et d’autres baladins y trouvent toujours un public attentif et nombreux, qui paye son plaisir de quelques pièces de monnaie de cuivre de peu de valeur (flûs). Les femmes des villages environnants dominent ; elles mettent en vente les produits de leur sol : toute espèce de fruits et de légumes, des œufs, des volailles, du beurre, de la viande, etc. : on y trouve également du combustible, charbon de bois ou fagots, bref tout ce dont on peut avoir besoin dans la ville. Du soko on gravit un petit plateau, où quelques Européens, parmi lesquels le consul d’Autriche, ont leurs villas. On y a également élevé dans ces derniers temps un hôtel, dont la situation est assurément meilleure que celle des hôtels de la ville. Non loin est un cimetière arabe, ainsi que le tombeau d’un saint, qui empêchent de ce côté toute extension de Tanger. Parmi les villas qu’on y voit, celle d’un Américain est surtout remarquable ; elle est décorée intérieurement en style mauresque et contient des objets d’origine marocaine, anciens ou modernes, aussi précieux qu’ils sont nombreux.
Chameau de charge.
Un autre petit marché se trouve dans la ville même, à la porte sud, et les habitants de Tanger y achètent leurs aliments de chaque jour. En dehors des légumes de tout genre on y trouve toujours de la viande fraîche et du poisson de mer.
Tanger n’est pas très bien pourvu d’eau potable, et pendant l’été les habitants en sont presque tous réduits à l’eau des citernes et des puits. Dans le voisinage du tombeau dont j’ai parlé, coule une source, très abondante en hiver, mais qui en été est d’ordinaire complètement à sec. De la colline située à l’ouest de la ville, le djebel el-Kebir, nommée ordinairement le Monte, sort une petite rivière, la rivière des Juifs, dont le courant, abondant et rapide en hiver, a creusé un lit profond, presque complètement à sec en été. Sur ce Monte, comme sur le plateau à l’ouest de la kasba, se trouvent plusieurs demeures d’été appartenant aux Européens de Tanger. C’est un endroit ravissant, couvert de beaux jardins. La rivière des Juifs sépare ce Monte de la ville ; outre un pont moderne en pierre, souvent endommagé par les eaux torrentueuses, on y voit encore les ruines d’un pont antique, qui doit provenir de la domination portugaise. Malgré la circulation, fréquente en été entre la ville et le Monte, le chemin laisse beaucoup à désirer, surtout à l’endroit où il traverse la rivière des Juifs et qu’il est presque toujours plus ou moins difficile de franchir. Le gouvernement marocain ne fait rien pour les routes, et les Européens doivent s’en inquiéter eux-mêmes. C’est du reste une entreprise assez coûteuse, car les difficultés du terrain sont grandes. Quelquefois, comme je l’ai dit, la rivière grossit en hiver et endommage les constructions ; d’autres fois des éboulements se produisent fréquemment dans les couches d’une colline de sable et d’argile tertiaires. On devrait prolonger cette route vers le sud ; de l’autre côté de la rivière, sur le Monte, des chemins étroits, mais pavés, conduisent au milieu de jardins ravissants, dans les différentes villas.
Le climat de Tanger est sain sous tous les rapports et se recommande particulièrement aux gens qui souffrent de maladies de poitrine ou d’asthmes, et qui désirent passer l’hiver dans une station méridionale ; à Tanger on peut vivre très commodément, très agréablement et à très bon compte. La vie mondaine est très active dans la colonie européenne ; chasses, pique-niques, concerts, bals et plaisirs de tout genre s’y succèdent chaque jour, surtout chez les différents ministres, qui accueillent toujours facilement un étranger de bonne éducation. La promenade habituelle des Européens est le bord sablonneux de la mer ; chaque jour, vers le soir, on y voit, à pied ou à cheval, les hommes et les femmes de la société de Tanger.
Dans les environs immédiats de la ville, le gibier est certainement réduit à un minimum, et il faut marcher des heures pour voir une paire de perdreaux. Plus loin se trouve un grand terrain de chasse, que le ministre anglais a acquis et où se trouvent surtout beaucoup de sangliers. Plusieurs fois par an il organise de grandes chasses, où le sanglier est le plus souvent chassé à cheval, à la lance, comme cela est d’usage chez les officiers anglais de l’Inde. Lors de ces intéressantes parties, le ministre est très large dans ses invitations, et ses hôtes, hommes et femmes, demeurent d’ordinaire trois ou quatre jours dehors et campent sous des tentes. Il faut du reste une grande sûreté de main et un bon cheval pour prendre part à ces chasses à la lance, qui sont souvent l’occasion de petits accidents. Le plus grand nombre des invités se contentent d’ordinaire du rôle de simple spectateur, et laissent aux sportsmen consommés le soin de transpercer les sangliers.
Porte de jardin du Monte, près de Tanger.
Les relations des Européens avec la population arabe de Tanger sont très bonnes, et les froissements entre eux sont rares. Le séjour de la ville est, par suite, relativement très sûr ; le nombre des Chrétiens et des Juifs y est presque égal à celui des Arabes ; en outre, en cas de troubles, la position de Tanger au bord même de la mer permettrait de trouver un prompt refuge sur le sol espagnol. La population arabe est presque complètement dépendante des habitants chrétiens, auxquels elle doit du travail et du pain. Pourtant on ne peut jamais compter sur les mahométans, et, au cas où l’existence du pays ou les intérêts de l’Islam paraîtraient menacés, les Marocains, d’apparence si calme et si amicale, deviendraient aussi violents que cruels. Si dans un pays comme l’Égypte, qui est depuis tant d’années complètement sous l’influence occidentale, et dont la prospérité et la richesse se sont plus largement développées, grâce à ce régime, que celles de tous les autres États mahométans du nord de l’Afrique ; si dans ce pays, disons-nous, il peut arriver des événements comme les massacres de chrétiens en juin 1882, il est encore bien plus vraisemblable que, dans certains cas, les Marocains, dont les rapports avec l’Europe sont beaucoup moindres, en viendraient à des explosions de fanatisme politique et religieux bien plus brutales.
Quelques mois avant mon arrivée à Tanger, il y était mort un homme qui, pour un temps, avait fait beaucoup parler de lui. Dans l’été de 1878 il apparut sous le nom d’Abdallah ben Ali et se donna pour un prétendant au trône marocain. Il se montrait sous un jour assez brillant : outre sa femme, il avait près de lui un secrétaire et un aide de camp, avec un nombreux domestique ; l’aide de camp était un ancien officier autrichien. Le gouvernement marocain se borna à l’observer quelque temps, car on ne le prenait pas fort au sérieux. Mais, comme il affichait d’une façon toujours plus insolente ses prétentions au trône, comme il avait dupé quelques Européens de Tanger, et qu’il avait même escroqué du roi d’Espagne une somme assez importante, on le jeta dans une prison de la ville. Là aussi il reçut des secours du dehors ; la femme du chérif de Ouezzan surtout, dont j’ai parlé, et qui croyait à son étoile, l’approvisionnait de vivres dans son cachot. Ce qui prouve avec quelle audace il avait joué son rôle, c’est qu’il avait commandé à une fabrique d’armes anglaise 50000 fusils au nom du gouvernement marocain : bien plus, il avait demandé, sur la foi de cette commande, une avance importante de cette société anglaise... et l’avait obtenue. Quand la femme de ce prétendant, une Anglaise, s’aperçut que l’étoile de son mari commençait à pâlir, elle prit la fuite vers l’Angleterre, en compagnie du secrétaire et de l’argent restant ; on relâcha l’aide de camp, et je le rencontrai à Tanger dénué de ressources.
Sur ces entrefaites on apprit qu’Abdallah ben Ali était un ancien sous-officier français, nommé Ferdinand-Napoléon Joly, et avait été déjà condamné plusieurs fois pour escroqueries à Bruxelles et à Paris. On ne lui demanda rien de plus que de reconnaître par écrit qu’il était un Français nommé Joly, en lui promettant en échange la liberté : il s’y refusa et maintint ses prétentions au trône du Maroc. On le laissa donc en prison. Il y tomba bientôt malade, par suite de la malpropreté et de l’air empesté qui y régnaient, ainsi que de l’insuffisance et de la mauvaise qualité de la nourriture, et il mourut au bout de quelques mois : ainsi se termina cette affaire, qui avait eu ses côtés comiques, surtout à propos de la duperie de quelques Européens ; les Marocains eux-mêmes ne l’avaient jamais prise au sérieux.
Parmi les compatriotes que j’ai rencontrés au Maroc, je dois citer tout particulièrement le malheureux peintre Ladein, de Mödling, près de Vienne. Il avait parcouru dans toutes les directions, en chassant et en peignant, les environs de Tanger, Tétouan, el-Araïch, Rabat, etc., et avait rassemblé une quantité de très jolies esquisses peintes. Il eut alors l’idée de pénétrer dans l’intérieur du Maroc, vers Fez, Marrakech[3] et, autant que possible, le haut Atlas. Malheureusement il renonçait souvent dans ses excursions aux précautions si nécessaires dans ce pays et avait fréquemment à ce sujet des discussions avec les Européens. Le consul autrichien de Tanger l’avait détourné à diverses reprises de se rendre tout seul dans des régions d’accès difficile et notoirement dangereux ; finalement il ne put aboutir qu’à lui faire signer un certificat d’après lequel aucune responsabilité ne devait incomber au consul en ce qui concernait sa sûreté personnelle. Plein de confiance dans son bon fusil et dans sa force peu commune, Ladein continua ses excursions solitaires. Je ne croyais pourtant pas l’avoir vu pour la dernière fois quand je le quittai à Tanger, le 22 décembre 1879, pour me diriger vers Fez, résidence du sultan. Quand je revins à Tanger après une absence d’un an et demi, j’y appris la triste fin de l’artiste autrichien. Il s’était dirigé vers Fez, pour aller ensuite à Marrakech, et avait entrepris de là des excursions sur les pentes nord de l’Atlas : un jour on le trouva assassiné sur le chemin d’Amsmiz, dans le voisinage de la rivière Nfys. Il est difficile de connaître la vraie cause de cet attentat ; ce n’est certainement pas le vol. Peut-être, dans son ignorance des usages mahométans, avait-il eu quelque querelle avec des indigènes ; peut-être aussi son zèle artistique l’entraîna-t-il dans un endroit (zaouia) interdit aux infidèles, pour y enrichir sa collection d’esquisses ? On sait que non seulement les mahométans n’ont absolument aucun goût pour la peinture, mais qu’il leur est formellement interdit par le Coran de représenter des figures humaines. Bref, le malheureux Ladein a été évidemment une nouvelle victime de la forme religieuse aussi farouche que contraire aux lois naturelles qui porte le nom d’Islam.
Le fait suivant peut servir à montrer combien le goût des Allemands pour les voyages les entraîne parfois au loin. Dans un hôtel de Tanger je trouvai comme garçon un Allemand qui avait fait un voyage extraordinaire. D’abord employé des postes bavaroises, il avait, pour un motif quelconque, peut-être pour une affaire militaire, quitté son pays, était passé en Amérique, s’était engagé, pour payer son voyage de retour dans l’Ancien Monde, comme garçon sur un vapeur, avait été s’échouer en Algérie et y avait pris service dans la légion étrangère. De là il avait déserté vers le sud et avait fait le voyage des oasis de Figuig et du Tafilalet. Plus tard il avait franchi l’Atlas, était allé à Fez et de là à Tanger, et tout cela sans argent et avec une connaissance imparfaite de la langue arabe ! Le voyage du Tafilalet est encore aujourd’hui un des plus difficiles qu’on puisse entreprendre. Jusqu’ici, seul Gerhard Rohlfs a pu y réussir ; malheureusement le garçon d’hôtel allemand dont je viens de parler n’était guère à même de donner des renseignements sur la géographie des pays parcourus.
Partout dans les ports de l’Orient et du nord de l’Afrique on trouve une foule d’aventuriers de toutes nationalités, qui sont une vraie plaie pour les consuls ; Tanger est aujourd’hui recherché de ces compagnons internationaux. On dirait qu’ils ont formé une association et qu’ils envoient toujours quelques-uns d’entre eux en éclaireurs, pour découvrir où se trouvent les consuls dont on peut tirer le plus facilement des secours de tout genre.
Excursion au cap Spartel et aux cavernes d’Hercule. — L’une des excursions favorites des habitants de Tanger aux environs de la ville est celle du cap Spartel, à quelques lieues à l’ouest, et il n’y a pas d’Européen qui n’ait visité Tanger sans être revenu complètement ravi de cette charmante promenade. Par une admirable matinée de décembre nous partîmes, quelques personnes de la colonie européenne et moi, pour le cap. Celui qui veut visiter les grottes un peu au sud du phare fait bien de prendre le chemin le moins beau, qui va de Tanger vers le petit bois des Oliviers, dans le voisinage duquel est un village. De là on va en longeant la mer vers le cap Spartel. Pour retourner à Tanger, il vaut mieux prendre la route cavalière, directe, extrêmement intéressante, et en partie assez bien entretenue, qui suit toujours les hauteurs le long de la mer.
Nous étions huit personnes avec quatre domestiques, tous à cheval ou sur des mulets ; nous partîmes le matin, vers huit heures, du jardin du ministre d’Allemagne. Entre des haies de cactus, d’agaves et de grands roseaux qui limitent les vastes jardins situés au sud et à l’ouest de la ville, court une route pavée qui mène dans la direction du Monte, où Arabes et Européens ont leurs habitations d’été au milieu de beaux jardins. Nous quittâmes bientôt ce chemin ravissant et nous prîmes notre direction plus au sud, par une colline nue, à travers des champs et des terres en friche, pour atteindre au bout d’une heure et demie le petit bois des Oliviers, où nous fîmes une courte halte. En général, la route suivie n’est pas belle ; les champs, de couleur brune, et les couches verticales de flysch (grès éocène), couvertes souvent d’efflorescences rougeâtres, les buissons épineux, et les touffes de palmiers nains d’un vert clair, quelquefois un berger faisant paître des chèvres et des moutons, donnaient au paysage un caractère monotone et peu intéressant. Après un court arrêt, nous continuâmes, et au bout d’une nouvelle marche d’une heure et demie nous atteignîmes les rochers qui s’élèvent verticalement au bord de l’Océan et dans lesquels se trouvent les cavernes bien connues.
Par une étroite ouverture on arrive dans la caverne principale, à peine éclairée par la lumière extérieure. Elle est assez haute et il s’en détache vers l’est une quantité de cavernes plus petites et de couloirs qui se dirigent vers l’intérieur du pays. Ces grottes sont creusées dans un conglomérat très dur, constitué par des débris de quartz roulés, gros comme des pois ou des haricots, et en général de forme ovale, fortement liés entre eux par du calcaire spathique. Le carbonate de chaux s’est amassé en stalactites très considérables dans les crevasses humides. Sur la paroi ouest des grottes sont de petites ouvertures par lesquelles pénètre le jour ; de là on aperçoit, bien en dessous, le rivage, sur lequel les vagues se brisent avec un bruit formidable ; l’eau pénètre dans une sorte de bassin fermé, séparé de la mer par une digue, et s’écoule ensuite par des ouvertures souterraines et invisibles. C’est un spectacle sauvage et grandiose, que celui dont on jouit ainsi du milieu de ces cavernes ; les vagues succèdent aux vagues, se brisent en éclats de tonnerre sur les rochers, en projetant un voile d’écume, et les cavernes retentissent sans cesse du bruit formidable des flots.
A l’origine la caverne elle-même n’était pas aussi grande qu’elle apparaît aujourd’hui ; elle a été élargie artificiellement, car de temps immémorial on en extrait des meules de moulin. Les Arabes qui y travaillent découpent, avec un instrument en forme de ciseau, de petites meules d’un peu plus d’un pied de diamètre ; ils ne mettent aucune prudence dans cette opération et ne prennent guère soin de laisser des piliers naturels, de sorte que souvent des parties de la voûte s’écroulent. Aujourd’hui encore, cette voûte montre à diverses places des crevasses très apparentes ; aussi on ne peut se défendre d’un sentiment de terreur et l’on évite involontairement toute espèce de bruit, dans la crainte que le moindre ébranlement de l’air ne provoque la chute des masses de rochers qui surplombent. Peu d’années avant ma visite en ces lieux pittoresques, plusieurs travailleurs arabes y avaient été écrasés par un éboulement partiel des voûtes.
L’emploi de cette roche dure et grossière pour la fabrication des meules doit remonter à des temps très anciens, car partout on voit dans les rochers la trace de travaux antérieurs, d’anneaux creusés au ciseau et abandonnés avant d’être terminés, peut-être parce que la place choisie ne donnait que des matériaux insuffisants.
Un affleurement de grès jaune clair, qui se montre dans le voisinage, appartient à la même formation que ce conglomérat. Sa surface est partout couverte d’une couche rougeâtre d’oxyde de fer ; un grès quartzeux, brun foncé, lourd et très riche en fer, qui se trouve immédiatement au-dessous, fait partie de la même formation. L’ensemble de ces couches est dressé verticalement et appartient à la zone de flysch éocène qui s’étend tout le long de la côte marocaine, et atteint ici un développement particulier.
Quand les eaux sont très basses, on remarque bien au-dessous du niveau actuel des grottes, à 15 mètres environ, des traces de travaux antérieurs sur ce conglomérat quartzeux. On distingue nettement les découpures en forme de croix dans des roches aujourd’hui presque toujours couvertes d’eau. Un peu plus haut, dans une place où les rochers à meules sont en partie cachés par des sables, on voit également des anneaux creusés dans la pierre, de sorte qu’on en doit conclure à des modifications dans la hauteur du niveau de la mer sur la côte. La première pensée qui vient est naturellement que la côte africaine s’est abaissée par rapport à l’Atlantique ; mais, comme des abaissements de ce genre se font très lentement, il en résulte que l’emploi de ce conglomérat à des usages industriels remonte à une antiquité très reculée. Pour qu’on ait pu travailler sans entraves aux endroits où les anneaux dont j’ai parlé se montrent dans le rocher, il faut évidemment que ces endroits aient été complètement à sec. Ils sont aujourd’hui presque toujours couverts d’eau, et l’on ne travaille plus qu’à 15 mètres plus haut, dans la grande caverne. Il serait certainement intéressant de faire des recherches sérieuses dans ces grottes, quoique jusqu’ici elles n’aient pas fourni de trouvailles archéologiques importantes ; une courte visite, comme je pouvais en faire, ne suffit certainement pas à une pareille tâche.
Ces petites meules ne sont pas seulement employées à Tanger, mais dans un cercle plus étendu, et l’on en voit souvent dans les maisons des paysans.
De ces grottes on arrive en une petite demi-heure à la pointe nord-ouest de l’Afrique, au cap Spartel. Le chemin suit la mer, tantôt à travers des dunes, tantôt sur des roches, et de nombreux petits ruisseaux tombent des hauteurs que l’on a à sa droite dans la mer. Le cap Spartel est un rocher qui s’avance au loin dans les flots, et sur sa dernière pointe qui y descend verticalement s’élève la haute tour d’un magnifique phare. Auprès de cette construction se trouve l’habitation du gardien, et dans la cour coule une source abondante, bien captée, qui donne une eau excellente, fraîche et un peu ferrugineuse. Outre ce bâtiment, on voit encore quelques maisons basses, pour les aides du gardien et pour les soldats arabes qui leur sont adjoints. Une de ces maisons est spécialement destinée à abriter les victimes des naufrages. Au cap Spartel, où commence le passage de l’Atlantique dans la Méditerranée, la mer est extrêmement agitée ; assez souvent les navires viennent chercher un refuge et attendre un meilleur temps à l’abri du cap. Peu de jours avant notre arrivée, le navire de guerre anglais l’Express, avec lord Napier, alors gouverneur de Gibraltar, y avait cherché un abri. Il venait de Cadix, et avait mis pour aller à Gibraltar près de vingt-quatre heures, alors qu’on en emploie huit d’ordinaire. Les tempêtes de l’Atlantique se brisent, surtout en hiver, avec une puissance formidable, autour de cette tour isolée, et les quelques créatures humaines enfermées ici, à des milles de toute habitation, y mènent une vie solitaire et délaissée, quoique extrêmement utile à leurs semblables.
Le phare lui-même est une belle construction, à la fois très solide et très élégante, dans laquelle un escalier tournant en fer mène jusqu’au sommet, où les lampes sont placées.
Il a été construit par le gouvernement marocain, sous la pression énergique des puissances européennes et sous la direction d’un ingénieur français. Dix puissances contribuent à son entretien, aux frais d’éclairage et à l’entretien du personnel, par une contribution annuelle de 1500 francs. Ce phare eut longtemps comme gardien un homme qui a acquis au Maroc une certaine renommée, un Saxon nommé Wenzel, qui s’était échoué là après une vie aventureuse au plus haut point. Les Arabes le nommaient Sidi Binzel, et son métier n’était pas une sinécure, car ses deux aides, des Espagnols, comme on en voit beaucoup au Maroc et dont la plupart ont quitté leur pays pour fuir le service militaire, étaient loin d’avoir le sens de l’exactitude et de l’ordre nécessaires dans un poste où la responsabilité est si grande. Les représentants étrangers à Tanger forment un conseil de surveillance du phare, et l’un d’eux, qui est changé tous les ans, est chargé de l’administration financière. Mais, déjà depuis plusieurs années, cet emploi est dévolu au ministre d’Allemagne, et son chancelier s’acquitte du détail de ces fonctions, dont les autres ambassadeurs ne se hâtent pas de le décharger.
Une année avant mon arrivée au Maroc, Sidi Binzel quitta son poste, et il vit aujourd’hui dans un port de l’Océan, où il a trouvé un emploi dans une maison de commerce. Sa longue connaissance du pays, des habitants, de leurs coutumes et de leur langage en fait une personnalité très utile dans les rapports avec les indigènes.
Son successeur est un Allemand de Bohême du nom de Gumpert, habile ébéniste, qui vit également depuis longtemps au Maroc et pratique son métier dans ses heures de loisir. Il partage son service avec deux aides, et chacun est de garde pendant huit heures consécutives. Il tient également le phare et ses bâtiments dans un ordre modèle ; tout, dans la petite colonie, respire la propreté, l’ordre, et la régularité la plus rigoureuse y règne.
La position du phare est extrêmement pittoresque. Placé sur une arête rocheuse à plus de cinq cents pieds au-dessus des flots, à la limite des deux mers, il offre un coup d’œil incomparable, et il est aisé de comprendre que la colonie européenne de Tanger y entreprenne volontiers de fréquentes excursions. Chacune de celles qui sont faites par plusieurs personnes se présente sous l’aspect d’un joyeux pique-nique ; on emporte naturellement vivres et boissons, car les habitants de ce poste exposé n’ont que le nécessaire. Presque tous les jours, le gardien Gumpert fait venir de Tanger sur un animal de bât les vivres indispensables.
Phare du cap Spartel.
Chacun revoit ensuite avec plaisir la magnifique vue dont on jouit en cet endroit. Dans la lumière éclatante d’un soleil du Midi s’étendent au loin vers l’ouest les flots de l’Atlantique, pendant que la haute côte de l’Espagne se découpe nettement devant le spectateur au delà de l’incomparable détroit de Gibraltar. On aperçoit le cap Trafalgar, éternellement mémorable par la bataille navale du 22 octobre 1805, le jour où Nelson anéantit la flotte franco-espagnole. Au loin vers la droite se découvrent les blanches maisons de Tarifa, avec sa forteresse qui s’avance bien avant dans la mer, un point historique également important. C’est là que débarqua en 711 le sultan de Tanger, Mouça Tarif ben Malek, appelé par le comte espagnol Julian, qui demandait son appui contre le roi Roderic. Mais les farouches Arabes trouvèrent le pays beaucoup trop beau pour l’abandonner, et ils conquirent peu à peu toute l’Espagne ; la ville de Tarifa, fondée à cette époque, reçut son nom en l’honneur du sultan.
Si l’œil va plus loin vers l’est, il se fixe enfin aux rochers puissants de Gibraltar, qui ferment la pittoresque baie d’Algésiras. Al-gesira el-Khodra (île Verte) reçut des hordes de Tarik ben Zyad un nom que la ville porte encore. Vers le sud la vue s’étend fort au loin de ce magnifique panorama, par delà de vertes vallées et des collines basses, jusqu’aux montagnes de l’intérieur du Maroc. La Méditerranée, si riche en beautés naturelles, renferme peu de points qui puissent être comparés au cap Spartel et à son phare.
Après avoir admiré ce magnifique coup d’œil sous toutes ses faces, nous nous réunîmes autour d’un pique-nique extrêmement animé, auquel fut invité aussi le brave gardien de ce coin de terre béni, et qui accrut encore les plaisirs d’une journée favorisée par le temps le plus admirable. Tandis que maître Gumpert faisait retentir sur un vieil harmonica les chants populaires de la patrie et que la gaieté de notre petite troupe empruntée aux nationalités les plus diverses devenait de plus en plus bruyante, les serviteurs arabes et les machazini nous considéraient avec des mines sérieuses et ne pouvaient comprendre, avec leurs idées mahométanes des convenances et de la morale, comment les Roumis (Romains, c’est-à-dire Chrétiens) pouvaient donner une expression si bruyante et si animée à leur bonne humeur.
Pour revenir à Tanger, nous suivîmes le chemin plus court et plus pittoresque qui conduit au Monte à travers des jardins ; un sentier découpé dans les rochers, bien entretenu, et que Sidi Binzel avait déjà fait établir, descend rapidement, laissant à sa gauche la mer couverte de navires, à droite les montagnes revêtues d’une riche végétation. Bientôt nous atteignîmes un gracieux petit plateau richement garni de buissons de térébinthes, de palmiers nains et d’autres plantes des pays chauds ; des troupeaux de moutons, de chèvres et de bœufs y paissaient. Nos animaux prirent malgré nous un galop rapide, et quelques-uns d’entre nous improvisèrent même une petite course sur cette jolie plaine. De là on descend encore et l’on arrive à la région de jardins et de villas dont j’ai parlé plusieurs fois et à travers laquelle d’étroites routes pavées conduisent, par des pentes assez raides, jusqu’à la rivière des Juifs. Les grenadiers et les orangers, les magnolias et les figuiers y poussent en abondance, et au milieu d’eux apparaissent les feuilles d’un vert bleuâtre de l’eucalyptus, déjà si répandu en Europe, et qu’à cause de sa croissance rapide on plante dans les contrées humides pour les dessécher. Les haies vives sont formées d’épais buissons d’oliviers, de buis, de lauriers, d’aloès, de cactus, d’épines blanches, etc., qui croissent si vigoureusement, qu’on a souvent peine à passer à cheval dans ces sentiers étroits. Nous arrivâmes bien avant dans la soirée à notre point de départ, le jardin de la légation allemande, et nous nous séparâmes charmés de toutes manières de notre intéressante excursion. Heureux ceux qui peuvent passer leur vie dans cette terre bénie du nord de l’Afrique, au milieu d’une retraite paisible et qui ne sentent pas le besoin de prendre une part active aux luttes qui passionnent l’Europe. J’ai certainement conservé le meilleur souvenir de mon séjour à Tanger, et je le dois en grande partie à l’accueil amical de mes compatriotes allemands, qui m’ont si efficacement soutenu plus tard dans les difficultés de mon entreprise. Quant au cap Spartel et à son phare qui étincelle au loin sur la mer, j’en puis dire seulement : ille terrarum mihi præter omnes angulus ridet[4].
CHAPITRE II
TÉTOUAN ET LE PAYS D’ANDJIRA.
Préparatifs. — Marche vers le foundaq. — Arrivée à Tétouan. — Histoire de la ville. — Son intérieur. — La mellah. — La rivière. — Les Européens. — L’industrie. — Les visites. — Mariage arabe. — Le Kitân. — Trouvaille de charbon. — Pétrifications. — Justice arabe. — La tribu des Beni Mada’an. — Le cap Martin. — L’exportation. — La fête de l’Agneau. — Cavernes. — Mariage juif. — Le Chichaouan. — Départ de Tétouan. — Voyage à Ceuta. — Zone neutre. — Le caïd Mouhamed Kandia. — Départ d’Andjira. — Retour à Tanger. — Baladins de l’oued Sous. — Voyage à Gibraltar. — Hadj Ali Boutaleb. — Cristobal Benitez. — Préparatifs pour le voyage à l’intérieur.
Du 18 novembre au 4 décembre 1879 j’entrepris un voyage de Tanger à Tétouan et dans le pays d’Andjira. C’était en quelque sorte une excursion préparatoire dans l’intérieur du Maroc, pendant laquelle je voulais apprendre à voyager dans ce pays. Je ne puis qu’engager le voyageur disposé à entreprendre une grande expédition dans un pays qui lui est inconnu, à s’y préparer par un ou plusieurs petits voyages ; cette manière de faire lui évitera plus tard bien des pertes de temps et d’argent, en même temps que des difficultés et des déceptions de tout genre. Mon excursion de dix-huit jours vers Tétouan me fournit en outre quantité d’intéressantes observations sur la géographie et l’histoire naturelle ; les cartes de ce pays, qui est aux portes de l’Europe, sont erronées au plus haut point, et l’on n’a pas besoin d’aller bien loin pour recueillir des faits nouveaux au sujet de la connaissance de la surface terrestre.
L’amil (gouverneur) de Tanger m’avait fourni un machazini, du nom de Mouhamed Kaléi ; cet homme recevait par jour 3 pesetas (francs) et demie, en même temps que sa nourriture et celle de son cheval. Comme cuisinier et serviteur, j’engageai un Juif, souvent employé à la légation allemande et nommé Jacob Azogue. Il était exigeant comme gages (car je le payais autant que le soldat marocain, ce qui était beaucoup trop cher pour un serviteur) ; mais, quant au reste, c’était un homme tranquille, très serviable, fort à recommander pour des voyageurs européens disposés à voyager dans les parties sûres du Maroc. J’avais loué trois chevaux et un mulet ; je payais pour mon cheval et pour le mulet, qui, outre les bagages, portait encore mon serviteur, 7 pesetas par jour, c’est-à-dire un prix relativement peu élevé ; pour les deux autres chevaux, je payais par jour 2 douros et demi (12 fr. 50). La légation d’Allemagne m’avait prêté une tente, j’en louai une seconde, pour mes gens, contre un payement quotidien de 6 réaux espagnols (19 réaux = 5 francs). Mon bagage consistait en un lit de campagne, que je devais également à l’amitié du ministre, des ustensiles de cuisine, des provisions de tout genre, des instruments, des effets, etc. J’avais beaucoup de lettres de recommandation : le ministre m’en avait remis deux pour le caïd du district d’Andjira et pour celui de Tétouan, ainsi que pour le consul espagnol de cette ville ; le consul autrichien, Dr Schmidl, qui a habité autrefois Tétouan, m’en donna également pour un Arabe en relation d’affaires avec lui, Hamid Salas, de même que pour l’agent consulaire Ben Abdeltif, marchand juif.
Tout était paqueté dès le matin du 18 novembre dans le jardin du ministre allemand, mais nous ne partîmes qu’à dix heures. Après avoir triomphé de maintes petites difficultés, comme celle qui nous arriva avec un animal de bât déjà chargé, qui jeta son paquetage et s’échappa, à la grande joie des enfants du voisinage, nous partîmes avec l’intention de n’aller pour ce jour-là qu’à un foundâq, maison isolée construite par l’État pour abriter les caravanes, et qui se trouve à peu près à mi-chemin entre Tanger et Tétouan. Cet endroit sert ordinairement de campement à ceux qui ne veulent pas faire la route en un jour, ce qui d’ailleurs constituerait un voyage fatigant de douze heures.
La direction générale que nous prîmes était celle du sud-ouest ; mais le chemin dessinait souvent des zigzags, comme l’exigeait ce pays de collines. D’abord nous longeâmes pour peu de temps la côte, à travers de hautes dunes, puis un terrain de marne gris clair, formé en collines basses et à pentes adoucies ; la direction des couches, qui étaient presque verticales, était du nord-ouest au sud-est, et ces formations appartenaient au flysch éocène que j’ai déjà cité plusieurs fois. De nombreuses petites sources en sortaient et coulaient vers la mer. Le pays était complètement déboisé, et les touffes de palmiers nains ou de genêts y dessinaient seules quelques taches vertes ; par places le sol était cultivé, mais les terres labourées couvraient un espace relativement très faible du sol arable. Chacun se borne à labourer ce qui est indispensable pour son alimentation et celle de sa famille ; tout ce qu’il a de surcroît lui est pris d’ordinaire par les employés du sultan.
Nous chevauchâmes sans interruption jusqu’à cinq heures du soir ; à mesure que nous avancions vers le sud-est, les montagnes devenaient plus hautes et plus escarpées, et les chemins plus mauvais ; à un moment, mon cheval s’abattit et je me foulai un peu la main gauche. Vers trois heures de l’après-midi nous arrivions à une haute montagne de grès ferrugineux, dont la direction était inverse de celle que j’ai signalée, puisqu’elle allait du nord-est au sud-ouest. Toutes les chaînes de hauteur jusqu’à Tétouan conservèrent une orientation semblable.
Les couches de ce grès sans fossiles étaient également presque verticales. Le pays devenait beaucoup plus beau ; des graminées abondantes et de nombreux buissons avec de petites feuilles vert foncé, qui servent à nourrir les moutons et les chèvres, des chênes-lièges isolés, quelques oliviers sauvages dans l’intervalle, produisaient une impression agréable, par opposition au rivage désolé. Notre campement se trouvait au milieu d’un grand ensemble de pâturages, et nous vîmes de nombreux troupeaux de moutons et de chèvres. Les tentes furent bientôt dressées et nous nous assîmes autour de la flamme claire des feux ; il faisait assez froid, et un vent âpre soufflait de l’est, du côté de la Méditerranée ; nous avions un admirable ciel rempli d’étoiles et nous pouvions espérer que le temps continuerait à être beau ; à Tanger, dans les derniers jours, la pluie avait été fréquente.
Notre repas, peu compliqué, fut bientôt prêt ; les bergers nous vendirent du lait frais, et, après le thé, chacun se disposa à dormir ; un calme profond régnait autour de nous, nous n’entendions par moments que l’aboiement de l’un des chiens des bergers. Les conducteurs, après avoir entravé les pieds de devant de leurs animaux, s’étendirent sur le sol dans leur voisinage, simplement enveloppés de leur djellaba.
Nous n’avions traversé aucune localité, mais il en existait à quelque distance du chemin : les villages de Chrîb et d’Esouabha, encore habités par la tribu des Fâhs, qui domine dans le district de Tanger, et plus loin les petits villages de Chwouamha, Taïfi et Elbounin, habités par des familles des Ouadras. Les noms des rivières et des ruisseaux que nous avons passés sont : l’oued Souani, l’oued Emrorah, l’oued Sined et l’oued Dfel.
Quand nous nous levâmes le 19 de bon matin, nous n’avions que 9 degrés centigrades, et le froid nous sembla sensible ; nous abattîmes rapidement les tentes, chargeâmes les animaux et nous remîmes en route. Vers neuf heures il faisait déjà beaucoup plus doux, et enfin l’air devint très chaud. Le chemin conduisait du campement par des pentes escarpées au foundâq, qui s’élevait sur le penchant d’une montagne, dans un endroit visible de loin. C’est une grande cour entourée de quatre murs, avec des écuries pour les animaux et de petits taudis malpropres pour les voyageurs. Je ne puis assez prévenir ces derniers contre les foundâqs marocains, en raison de la vermine qui y fourmille. Je ne fis du reste que jeter un coup d’œil sur la maison ; un seul homme s’y trouvait, celui qui la louait de l’État. Il nous offrit du café, mais nous repartîmes le plus vite possible en lui laissant un petit pourboire. De cette maison, située à plus de 200 mètres au-dessus de la mer, on a un beau coup d’œil sur le paysage de montagnes qui l’entoure. Deux chemins s’y bifurquent : l’un descend vers Tétouan ; l’autre, qui se prolonge vers Kasr el-Kebir et Fez, est suivi par les habitants de Tétouan qui veulent se rendre dans la capitale du pays.
Le chemin descendant du foundâq était fort mauvais, très raide et couvert de débris de roches, de sorte que les animaux devaient y être menés à la main. Les montagnes environnantes sont d’abord constituées par le même grès ferrugineux ; puis viennent des roches dolomitiques, du rauchwacke[5] et des couches calcaires. Les éboulis sur les pentes et dans les vallées sont très importants, car de nombreux torrents y coulent dans les années pluvieuses. Nous arrivâmes, en montant de nouveau, dans le pays de Ouadras. Les montagnes disposées en cercle autour de ce canton s’élèvent jusqu’à 600 mètres. Nous traversâmes un col de 280 mètres d’altitude par une température de 22 degrés centigrades à l’ombre. De là le chemin descendait de nouveau, en franchissant de petites collines et les pentes de montagnes plus élevées, de telle sorte que, le plus souvent, les chevaux devaient être tenus à la main. Enfin, vers midi, nous avions traversé le pays montagneux, et une large et fertile plaine s’ouvrait devant nous, limitée également à l’horizon par de hautes montagnes, devant lesquelles s’étendait une longue chaîne de collines basses. Entre celles-ci et les montagnes s’élève Tétouan. Mais il nous fallut encore deux heures de marche pour traverser la plaine sous le soleil de midi et pour franchir la chaîne de collines. Le chemin nous conduisit alors sur un beau pont, puis de nouveau à gauche dans une plaine fertile et bien cultivée ; enfin, à un tournant, nous aperçûmes tout d’un coup Tétouan, avec ses maisons blanches, la kasba, les longues murailles dentelées et les tours quadrangulaires des mosquées. Nous eûmes encore à chevaucher une heure et demie avant d’atteindre la porte de la ville ; nous traversâmes un petit ruisseau, où nous dûmes faire halte, pour abreuver nos animaux épuisés ; quelques gorgées d’eau fraîche et courante nous firent aussi grand bien. Sous la conduite de notre machazini, qui fut amicalement salué par la garde, nous pénétrâmes par la porte obscure dans les ruelles étroites de la ville.
Comme je l’ai dit, le pays, depuis le foundâq jusqu’à Tétouan, porte le nom de Ouadras, ainsi que les habitants, dont les petits villages sont invisibles, cachés qu’ils sont dans les vallées latérales. Le nom de la rivière dans le voisinage du dernier campement était l’oued Amrah ; nous passâmes ensuite l’oued Agras et l’oued Charoub et enfin, sur un pont, l’oued Merra, qui s’unit à l’oued Bousfeka, sur lequel est situé Tétouan.
J’aimai mieux accepter l’hospitalité de l’Arabe Hamid Salas auquel j’étais recommandé et qui m’offrit une jolie maison vide, que de descendre dans le prétendu hôtel del Universo, misérable auberge juive. Les maisons de Tétouan sont d’un modèle uniforme ; la plupart n’ont qu’un rez-de-chaussée, et les chambres donnent dans une cour pavée ouverte. Au-dessus des appartements est un toit plat qui sert de terrasse, mais où ne vont guère que les femmes. La partie inférieure des murs est ornée avec goût de jolies faïences, et le sol dallé est couvert de nattes et de tapis. Je fis loger dans un foundâq mes serviteurs et mes chevaux, et je restai seul avec le machazini et Jacob dans la maison, où nous nous installâmes. Deux grandes chambres nous parurent les meilleures : j’en conservai une pour moi ; l’autre servit de cuisine et de chambre à coucher pour mes deux compagnons. Hamid Salas, Arabe au visage bienveillant, parut très content et très honoré de m’avoir chez lui et me l’exprima de toutes les manières.
Tétouan est une antique cité, et dès la domination romaine il existait au même endroit une localité du nom de Thagat. Plus tard les Arabes occupèrent aussi ce pays, et ils sont encore les maîtres de la ville, malgré les fréquentes tentatives des Espagnols pour la prendre. Elle a été souvent détruite dans la suite des temps. En 1310 elle fut reconstruite par un sultan de la race des Mérinides, du nom d’Abou Thabet Amer ; mais dès 1400 les Espagnols la détruisaient de fond en comble, car c’était une retraite très commode pour les pirates, si redoutés à cette époque. Reconstruite plus tard, la guerre de course s’y développa de nouveau, et le marquis de Santa Cruz la détruisit encore en 1564. Les Arabes la rebâtirent encore ; et le dernier bombardement eut lieu en 1860, dirigé, comme toujours, par les Espagnols. Les traces de ce siège sont encore visibles, et tout le quartier voisin de la rivière est plus ou moins ruiné. Par suite, la ville est très peu peuplée et renferme une foule de maisons vides ; presque tous les Arabes aisés ont plusieurs maisons, qu’ils habitent tour à tour. Le nom actuel de Tétouan est expliqué d’une façon singulière par les Arabes. Ils prétendent qu’il y a longtemps, quand le pays était souvent menacé par les farouches Berbères des montagnes du Rif, la coutume existait de placer un veilleur en permanence sur un haut minaret. A l’approche du danger, il criait : Tet-Taguen ! Tet-Taguen ! (Ouvrez les yeux ! ouvrez les yeux !), d’où vint plus tard, dit-on, le nom de Tétouan, ou, comme on l’écrit souvent, Tétaouan (Tztaouan).
La ville est une place forte, entourée de murailles solides et élevées, qui naturellement ne pourraient résister aux pièces européennes, ainsi qu’on l’a bien vu. Elle est dominée par une haute kasba, dans laquelle demeure le gouverneur et où se trouve le siège des autorités. Tétouan peut avoir 20000 habitants, peut-être un peu plus, dont un quart au moins sont des Juifs espagnols.
Les nombreuses rues qui s’enchevêtrent irrégulièrement dans la ville sont extraordinairement étroites, sombres et malpropres ; on sent que le contrôle européen y manque. Bien des témoignages annoncent pourtant la grandeur et la richesse passée de Tétouan. Beaucoup de maisons sont très belles à l’intérieur, et celles qui sont situées vers la rivière ont de beaux jardins, quoiqu’ils soient négligés maintenant. Il habite là quelques opulentes familles arabes, qui, dans les derniers temps, se sont fait construire des maisons admirablement belles, à très grands frais. Les visiteurs de Tétouan doivent examiner surtout la disposition intérieure des maisons des Briza, ainsi que celles des familles Arrhasini et Chtîf. Elles sont construites dans le plus pur style mauresque et très richement ornées de belles peintures et de décorations en stuc.
Il y a de nombreuses mosquées à tours quadrangulaires, ainsi que des tombeaux de saints ; la population passe, en général, pour très fanatique. Au milieu de la ville se trouve une gigantesque place carrée avec l’église catholique et, tout près d’elle, le consulat espagnol. Un médecin européen qui tient une petite pharmacie y vit également. La population européenne consiste en Espagnols de la plus basse classe, ouvriers, petits marchands et surtout aussi coupeurs d’écorce, car les forêts d’alentour sont très riches en chênes-lièges ; le liège est d’ailleurs embarqué en contrebande, car le gouvernement marocain n’en permet pas l’exportation.
Les Juifs n’habitent pas, comme à Tanger, avec le reste de la population, mais dans un quartier spécial, la mellah, qui est fermé le soir par des portes ; c’est ce qu’on nomme ailleurs le ghetto. Si les quartiers arabes sont déjà malpropres, la mellah est d’une saleté tout à fait effrayante. Dans ses rues étroites habitent des milliers de Juifs, entassés dans de petites maisons, d’une manière absolument contraire à l’hygiène.
La position de la ville est extraordinairement belle. La rivière de Bousfeka (ou oued el-Yelou) s’est creusé un lit entre des montagnes hautes de 1000 mètres et débouche, en coulant vers l’est, dans la mer, près du cap Martin. La ville s’élève en terrasses, sur le flanc nord de la montagne, et du toit des maisons on a une vue magnifique, par-dessus la vallée couverte de jardins, sur les crêtes déchiquetées des montagnes du sud marocain. Malheureusement la rivière a peu d’eau, et son embouchure est complètement ensablée. C’est une particularité qui se présente pour beaucoup de rivières et de ruisseaux se jetant dans la mer ; à quelques centaines de pas du rivage, leur eau disparaît tout à coup dans le sable, et un large banc s’étale entre la rivière et la mer. Si Tétouan appartenait à une puissance européenne, le plus pressé serait de draguer le Bousfeka, à son embouchure comme dans son cours inférieur, de façon à pouvoir conduire les navires aux portes mêmes de la ville ; la distance est d’environ une lieue, et les frais ne seraient pas considérables. Quand les Espagnols assiégèrent Tétouan en 1860, ils construisirent une route du cap Martin jusque vers la ville, pour pouvoir transporter les pièces nécessaires au bombardement.
Lorsqu’ils durent rendre la ville au Maroc après la paix, la route fut abandonnée, et en temps de pluie le chemin du cap Martin est extrêmement boueux. Dans tout le Maroc il n’y a pas une route carrossable ; l’Arabe n’a aucune idée d’une chose semblable et passe partout avec ses chevaux, ses mulets ou ses ânes.
La colonie européenne est peu nombreuse à Tétouan ; seule l’Espagne y a un consul ; les autres États y ont de soi-disant agents consulaires, ordinairement négociants israélites. L’Espagne est du reste le pays qui a le plus d’intérêts dans cette ville, importante par sa situation favorable et le développement de son industrie. Celle-ci est très considérable, et tout le Maroc est alimenté par Tétouan de certains articles. Les objets en cuir, et surtout les pantoufles, les ceintures, les sacs, etc., tous de couleur variée, y sont fabriqués en grandes masses ; les longs fusils élégamment ornés qu’on y fabrique, et qui sont en partie incrustés d’argent avec beaucoup de goût, sont très connus. Les broderies d’or et de soie ainsi que les peintures sur bois de Tétouan sont également célèbres ; on trouve dans le bazar, grande réunion de simples petites boutiques, de très belles étoffes anciennes magnifiquement brodées.
Il y a également beaucoup de vieilles armes, sabres, poignards, etc. ; l’amateur d’antiquités et de bibelots orientaux peut aisément dépenser beaucoup d’argent à Tétouan. Les poteries et les belles faïences de diverses couleurs pour le revêtement du sol et des murailles y sont également célèbres. Tétouan est une des plus importantes cités du Maroc, et l’on comprend facilement que le sultan fasse tout pour conserver une ville qui lui est si profitable.
Le jour qui suivit mon arrivée, je remis mes lettres de recommandation officielles et fus naturellement accueilli des autorités arabes avec toute la cordialité possible, sans toutefois qu’elles s’inquiétassent le moins du monde de me faciliter des excursions quelconques autour de Tétouan. Partout où j’arrivais, je devais prendre les trois inévitables petites tasses de thé, coutume qui réduit au désespoir le nouveau venu au Maroc. C’est une règle que celui qui reçoit la visite doit offrir à son hôte du thé et une pâtisserie particulière ; le thé est préparé en présence de l’hôte par le maître de la maison. Le serviteur apporte sur un grand plateau de cuivre jaune, brillant, richement décoré, une petite bouillotte, une quantité de petites tasses, des boîtes à thé, à sucre et à menthe, ainsi qu’un grand chaudron de cuivre plein d’eau chaude. Le thé vert de Chine (car le noir est inconnu au Maroc) est aussitôt mis, avec quelques énormes morceaux de sucre, dans la bouillotte ; on y ajoute ensuite un peu de menthe, qui fait disparaître le vrai goût du thé ; les tasses sont remplies de la chaude boisson et ingurgitées avec grand plaisir. Il est de mode d’en prendre trois. Il faut que l’Européen s’habitue tout d’abord à ce thé sucré et extrêmement aromatique, car il a à le supporter plusieurs fois par jour.
Le consul d’Espagne, à qui j’avais fait une visite, m’invita à assister le soir à un mariage arabe, où il était convié lui-même. Je fus naturellement aussitôt prêt, et le soir, vers huit heures, nous nous rendîmes, le consul, sa femme et sa belle-sœur, le vice-consul, un agent consulaire anglais, un Allemand qui se trouvait là par hasard et moi, dans la maison où se donnait la fête. Elle était déjà presque remplie d’hôtes, qui écoutaient un orchestre composé de six artistes. La musique marocaine, qui est toujours accompagnée de chant, a certainement un côté original ; mais on peut difficilement dire que son bruit monotone et ses accents plaintifs et pénibles constituent quelque chose de beau. Les artistes avaient trois grands instruments en forme de guitare, dont ils jouaient avec des bâtons de bois, deux petits violons pour lesquels ils se servaient d’archets, et un tambour garni de clochettes et couvert d’une seule peau, sur lequel ils frappaient avec leurs doigts. Ils jouaient et chantaient sans discontinuer, avec une persévérance effrayante, presque insupportable, pendant que la nombreuse société absorbait de grandes quantités de thé vert et de pâtisseries sucrées, assaisonnées d’essence de rose et d’autres produits aromatiques. Les causeries des Arabes, qui s’amusaient évidemment, étaient tranquilles et sérieuses ; il n’y avait ni cris, ni discussions, ni chants, ni toasts, comme on en voit en Europe dans des fêtes analogues. Toutes les boissons fermentées y manquaient complètement, car les Marocains sont des croyants très stricts pour ce qui tient à l’interdiction des spiritueux de tout genre. De temps en temps les serviteurs circulaient dans les pièces soigneusement ornées, avec des encensoirs pour purifier l’air ; les Arabes faisaient également entrer dans les manches de leurs vêtements la vapeur parfumée. Les hôtes étaient aspergés d’eaux odorantes ; les Européens présents en recevaient sur leurs mouchoirs, et les Arabes sur leurs vêtements, sur leur tête et même dans leur cou ; on sait que les Orientaux ont une grande prédilection pour les parfums.
A l’exception des deux femmes européennes, la compagnie était uniquement composée d’hommes, car les femmes mahométanes sont strictement exclues de toute solennité où les hommes prennent part ; mais, des galeries et par de petites fenêtres, de curieuses figures de femmes et de petites filles regardaient avidement dans la salle, complètement remplie d’hommes. Les Européens présents attiraient surtout leur curiosité, car les femmes marocaines n’en voient jamais et sont toujours enfermées dans leurs chambres quand un infidèle entre dans la maison. Dans les rues, elles marchent complètement enveloppées.
Vers dix heures, la musique cessa brusquement, et quatre hommes couverts de djellabas brunes entrèrent dans la salle. Ils commencèrent alors un concert comme je n’en avais jamais entendu ! Deux d’entre eux soufflaient dans un long instrument en forme de flûte, et ils n’en tiraient que des notes longues, élevées et pointues à pénétrer les os ; les deux autres accompagnaient cette mélodie de grands bruits de cymbales, se suivant à longs intervalles. Cette musique infernale dura près d’une demi-heure, et, pour nous autres Européens, elle était à peine supportable dans cet espace étroit ; chacun respira quand ces quatre hommes disparurent et que le sextuor reprit des exercices plus paisibles. Vers minuit vint le souper. Nous fûmes conduits dans une petite chambre, où nous nous accroupîmes de notre mieux sur des divans bas ; une table ronde fut dressée à notre portée et on y déposa trois gigantesques plats de viande et un aussi grand plat de sucreries ; ni couteau, ni fourchette, ni serviette, mais une cruche d’eau pour accompagner ce repas de viandes trop grasses. Chacun saisit avec ses doigts de la viande de bœuf et d’agneau, ainsi que du poulet rôti, et, sur les invitations répétées de notre hôte, qui était tout à sa joie, nous mangeâmes gaiement. Le plat de friandises contenait un mélange de farine et de miel frit dans l’huile et saupoudré de cannelle. Enfin, un serviteur fit circuler un plat et du savon ; chacun versa un peu d’eau chaude sur ses mains. En notre honneur fit son apparition une vieille serviette qui avait déjà assisté à plusieurs soupers de ce genre ; les Arabes méprisent de pareilles superfluités et s’essuient les mains à leurs vêtements.
Nous fûmes un peu consolés quand on fit circuler de bon café noir ; l’hôte s’assit près de nous, et un de ses serviteurs, un eunuque, dut chanter et danser devant nous ; son chant était une litanie en ton de fausset, effrayante à entendre ; les Espagnols présents en furent enchantés et le déclarèrent un grand artiste.
Vers une heure nous fûmes congédiés, car l’heure des femmes arrivait. Les dames du consul demeurèrent encore pour attendre l’arrivée de la fiancée, mais, nous autres hommes, nous dûmes partir, nolens, volens. Les deux principaux personnages, à notre idée du moins, de toute fête de mariage, la fiancée et le fiancé, manquaient à cette fête arabe : le dernier doit prier dans une mosquée jusque très avant dans la soirée ; l’autre reste jusqu’à minuit chez ses parents et est alors transportée, sur une petite litière de forme particulière, à la maison du fiancé ou à celle de son père, où le jeune homme voit pour la première fois sa femme à l’issue de la fête.
Le jour suivant, j’entrepris, en compagnie du consul d’Espagne et de quelques-uns des inévitables machazini, une excursion vers le Kitân ou Kitzân, sur les hauteurs au sud de Tétouan et l’un des plus beaux points de vue du voisinage. Le chemin descendait d’abord de la ville vers la rivière ; après l’avoir traversée, nous passâmes dans une plaine extrêmement fertile, couverte de nombreux jardins d’orangers très bien arrosés, et qui s’étend au pied des montagnes. Le chemin devenait ensuite plus raide et souvent se bornait à un sentier large d’un pied entre la roche et les eaux torrentueuses des ruisseaux. Nous nous reposâmes dans le voisinage d’une petite mosquée d’où s’étendait une vue magnifique sur la ville de Tétouan, si romantiquement située, et au dernier plan sur les pittoresques montagnes de calcaire et de dolomite.
Le jour suivant, je visitai les montagnes au nord-est de la ville, où, à ce que m’avait dit un Espagnol, on avait trouvé du charbon de terre. Le chemin partait de la porte du Nord et passait devant le cimetière juif ; les tombes sont toutes recouvertes de plaques calcaires de quatre à cinq pieds de long, blanchies à la chaux et ornées de dessins primitifs, ressemblant à de l’écriture. Dans le voisinage sont de nombreuses carrières d’où l’on a tiré ces pierres tombales. Nous montâmes encore et nous atteignîmes un ravin où se trouvait un amas de pierres. L’Espagnol qui m’accompagnait prétendait y avoir creusé un trou dans lequel il avait trouvé du charbon. A la vérité, il y avait sous l’éboulement de petits morceaux de charbon, mais qui pouvaient (car je m’en défiais un peu) y avoir été apportés. En cherchant plus longuement, nous y trouvâmes du grès gris jaunâtre, à grain grossier, et contenant de nombreux et insignifiants débris de plantes transformées en carbone, de même que des couches minces d’excellent charbon, très brillant. Cette trouvaille indique certainement la présence en cet endroit d’un dépôt de charbon, et il ne s’agit pas là de lignite tertiaire de formation récente, mais d’une couche de date plus ancienne, sinon appartenant aux véritables formations carbonifères. La couche de grès carbonifère apparaît sous le calcaire blanc dolomitique et aussi sous le grès rouge. Pour s’assurer de l’existence de ce dépôt, il faudrait creuser un puits, qui montrerait s’il existe là un véritable dépôt charbonnier, ou des amas isolés et de minces couches. Un dépôt de ce genre, si près de Tétouan et à une heure de la mer, serait pour le Maroc d’une valeur tout à fait inestimable. Mais le gouverneur marocain est si lent dans ses résolutions et si peu disposé aux entreprises industrielles, surtout quand elles ont rapport aux recherches minières, qu’il est probable que les Européens auraient difficilement la permission de commencer des travaux d’essai.
Dans les collines basses placées comme contreforts entre Tétouan et les montagnes dont j’ai parlé, se trouve un dépôt formé de sable, d’argile et de marne, qui est extrêmement riche en pétrifications appartenant à l’étage tertiaire moyen. Cette argile sert à fabriquer des poteries ; devant la porte de la ville se trouvent les fabriques, dans de petites excavations des collines. C’est là que fut tué un Espagnol, une année avant mon arrivée à Tétouan. Il y avait alors une épidémie, et le conseil de santé européen avait décidé qu’un cordon sanitaire serait établi, de sorte que personne n’entrerait dans la ville sans être interrogé au préalable. Un jour il arriva près de l’employé de la santé stationné devant la porte de la ville une troupe d’Arabes, parmi lesquels un chérif. L’employé leur refusa l’entrée s’ils n’apportaient d’abord une permission particulière du consul. On dit que le chérif dit alors à l’un de ses compagnons qu’ils étaient de mauvais mahométans s’ils ne pouvaient même obtenir qu’un chérif entrât sans difficulté dans une ville arabe. Là-dessus un des Arabes se jeta sur l’employé espagnol et l’étendit raide mort ; après quoi toute la compagnie s’enfuit, naturellement. Sur les réclamations énergiques du consul d’Espagne, on finit par saisir à Tanger, au bout d’un long espace de temps, un homme que l’on accusa du meurtre et qui fut exécuté à Tétouan, sur la place du marché et de la façon la plus barbare, quelques mois avant mon arrivée. Il fut lié à un pieu fixé à un mur dans le voisinage du consulat espagnol, et toutes les demi-heures on tira sur lui un coup de feu mal dirigé, de manière à le blesser simplement, et, comme le misérable n’était pas encore mort après plusieurs heures, le consul d’Espagne demanda qu’on mît fin à ses souffrances ; sur quoi il reçut le coup de grâce. Du reste, jusqu’à la fin il avait protesté de son innocence, et la plupart des Arabes en étaient convaincus. Mais, comme le vrai coupable n’avait pu être trouvé, grâce à la protection du chérif, on avait pris pour victime expiatoire le premier venu, coupable peut-être d’une vétille.
J’avais l’intention d’aller de Tétouan vers le sud, dans le pays de montagnes complètement inconnu qui forme la frontière entre l’Algérie et le Maroc, et d’abord à Chichaouan, dans le pays du même nom. J’avais à peine exprimé ce désir, que tous s’y opposèrent unanimement : mon soldat me déclara qu’il était engagé pour Tétouan et pour le pays d’Andjira au nord de la ville ; le châlif (remplaçant de l’amil, c’est-à-dire du gouverneur) assura qu’il ne pouvait m’y laisser aller, car la population du pays était en pleine révolte contre le sultan et tuerait infailliblement un Chrétien qui viendrait chez elle ; le consul espagnol pensait également qu’il avait une sorte de responsabilité à mon égard et qu’il était tenu de me dissuader énergiquement d’une excursion sans la permission du châlif. Ce dernier déclara enfin, sur ma demande réitérée, qu’il allait adresser une lettre à Sidi Mouhamed Bargach, ministre marocain à Tanger, et qu’il lui soumettrait la question ; si le ministre m’en donnait la permission, je pourrais partir, et alors il me fournirait des soldats d’escorte.
Pour ne pas demeurer inutilement à Tétouan, j’entrepris plusieurs excursions dans le voisinage. Le 24 novembre au matin, je partis en compagnie d’un Espagnol qui habite Tétouan depuis sa plus tendre enfance, Cristobal Benitez, pour aller dans les montagnes du sud-est, au pays des Beni Mada’an. Cette tribu a une fâcheuse réputation, et on me disait dans Tétouan que je ne pourrais l’affronter qu’avec une très forte escorte. Je trouvai de paisibles laboureurs, heureux qu’on ne leur fît aucun mal. Ils habitent dans de petits villages de 30 à 50 huttes, généralement placés sur des collines, d’où l’on a une très belle vue sur les montagnes qui entourent Tétouan. Leurs maisonnettes, carrées, ne sont point belles ; elles sont construites en terre battue, mélangée de roseau et de clayonnage. Une foule de chiens à demi sauvages aboient furieusement contre l’étranger quand il entre dans un village. Toute la tribu habite les huit villages suivants : Zazourout, Darbouisef, Darabala, Oud’har, Zalmadi, Boudara, Kanikra et Elma’asem. Ce dernier nom se présente souvent pour des lieux peu éloignés de la mer et dont les habitants s’occupent de la préparation du sel. Les Beni Mada’an sont en tout 1200 à 1500 âmes. Leur tribu habite les pentes nord des montagnes au sud de Tétouan, et surtout leur partie orientale, qui descend jusqu’à la mer. Les villages ne se dressent pas au-dessus des contreforts de grès rouge ; dans les hautes régions du calcaire on n’en trouve aucun ; ils sont donc à peu près à 100 mètres au-dessus de la mer. D’Elma’asem nous chevauchâmes le long du rivage vers le cap Martin, où se jette, ou plutôt disparaît dans le sable, le Bousfeka, que l’on nomme là oued el-Yelou. Au cap Martin se trouve une tour isolée armée de huit canons, dans laquelle un seul soldat monte la garde ; à peu de minutes de là, vers l’intérieur, s’élève la douane marocaine.
Rifiote des environs de Tétouan.
Du cap Martin nous chevauchâmes dans la vallée du Bousfeka pour remonter vers Tétouan, en suivant en partie le chemin établi par les Espagnols, et dont j’ai parlé. On se forme l’idée la plus exacte de la position topographique de Tétouan en revenant par ce chemin. Entre le cap Negro et le cap Marari s’étend vers l’ouest la large vallée du Bousfeka, qui porte différents noms selon les endroits. A Tétouan cette vallée est resserrée par un contrefort de grès rouge, s’avançant du nord au sud, de sorte qu’il reste seulement une passe étroite au sud des murs de Tétouan, par laquelle le fleuve se glisse entre la ville et la montagne. Sur ce contrefort se dresse Tétouan, sur une pente légère du sud au nord, de sorte que le plus haut endroit de la ville, la kasba, à peu près à 90 mètres de hauteur, est déjà dans la région du calcaire, tandis que le sous-sol de la ville appartient au grès rouge. La réputation qu’a value à Tétouan sa situation naturelle est pleinement justifiée.
Par les hautes eaux, de petits navires franchissent la barre et s’avancent un peu dans la rivière, pour recevoir les produits dont l’exportation est permise. Celle des oranges est particulièrement active ; elles sont produites, en excellente qualité, par les grands jardins qui couvrent la vallée fertile, mais souvent exposée aux débordements du Bousfeka. Ces oranges vont surtout de là, par de petits bâtiments côtiers, dans les ports algériens, et principalement à Oran ; malgré la douane, les découpeurs d’écorces, Espagnols habitant Tétouan, embarquent en contrebande de grandes quantités de liège, qui sont ensuite transportées en France.
Le 25 novembre, fut célébrée la fête de l’Agneau, qui répond à notre Noël. C’est une règle ici que chaque Mahométan doit tuer un agneau, de sorte qu’à cette époque il se fait à Tétouan un commerce actif de bestiaux. Dans l’intérieur des familles on a l’habitude de se faire des cadeaux, comme chez nous pour l’anniversaire de la naissance du Christ. La cérémonie du sacrifice de l’Agneau a lieu dans chaque ville, avec la coopération de la population, des soldats, des fonctionnaires et des prêtres. A Tétouan le caïd, les autres fonctionnaires et les chourafa se rendirent de grand matin dans une petite mosquée en dehors de la ville, près d’un cimetière mahométan. Là beaucoup de prières furent dites et un agneau sacrifié ; des coups de canon annoncèrent l’événement. La superstition consiste seulement en ceci : quand l’agneau, qui est frappé d’une façon particulière, peut être porté à la ville encore vivant, c’est un signe favorable pour la nouvelle année ; inversement, quand l’animal a expiré, c’est un présage de malheurs. Aussitôt que l’agneau est frappé, il est placé sur un mulet, que poussent deux cavaliers, et le tout part pour la ville dans une course échevelée, pour porter l’animal, encore vivant s’il est possible, au palais du gouverneur. Entre la mosquée et la porte de la ville, l’espace est couvert d’une épaisse foule d’hommes et de femmes ; mais la fête est surtout pour la jeunesse mâle. Elle cavalcade en habits de fête et de grand matin sur des chevaux, des mulets et des ânes ; quand le coup de canon retentit et que les trois cavaliers paraissent, tous les jeunes gens se lancent à leur suite avec des cris de joie retentissants.
La fête de cette année n’était pas aussi brillante, car peu de soldats étaient demeurés à Tétouan ; le reste ainsi que le gouverneur se trouvaient dans les districts montagneux du sud, où les habitants s’étaient encore une fois révoltés contre le sultan.
J’employai mon après-midi à une nouvelle excursion autour de Tétouan. Nous visitâmes une caverne au nord de la ville, dans la région du grès rouge ; celle-ci s’avance assez loin dans la montagne. Nous avions pris des lumières, et nous y rampâmes quelque temps ; mais la température y était insupportable, et, comme d’ailleurs nous ne trouvâmes rien que quelques épines de porc-épic, nous en partîmes bientôt. Dans les couches de marne et d’argile situées non loin de là, nous recueillîmes quelques fossiles, et nous visitâmes une carrière dans laquelle le grès rouge se développe en belles plaques verticales ; nous arrivâmes ensuite à une antique tour mauresque, nommée Kal-lalîm, d’où l’on a une jolie vue jusqu’à la mer. Nous revînmes à Tétouan par de beaux jardins plantés d’orangers, de figuiers, d’oliviers sauvages, de caroubiers et d’un autre arbuste à moi inconnu, qui porte un fruit jaune dont on fait une sorte d’eau-de-vie. Je rencontrai dans la ville un Arabe, chérif de Chichaouan, et j’utilisai naturellement cette rencontre pour lui parler de mon projet. Il me dit qu’il croyait à un soulèvement dans les montagnes environnantes, mais que néanmoins il circulait des marchands entre Tétouan et Chichaouan et que je pouvais très bien y aller ; il consentait même à m’y accompagner.
Ce soir-là j’assistai à deux noces israélites ; les deux fêtes furent les mêmes, mais l’une des familles était très riche, et l’autre moins. La fiancée est étendue sur un lit dans la maison de ses parents, et ses proches la parent en présence d’une foule d’invités. Aussitôt qu’on la retire du lit, très élevé et garni de rideaux, elle doit ne plus ouvrir les yeux, mais les tenir constamment clos. Quelques vieilles femmes commencent alors à la coiffer d’une perruque et d’une foule de hauts et minces cylindres de fin filigrane d’or et d’argent ; dès qu’une pièce de la parure est mise à sa place, les femmes commencent un cri particulier ; pendant tout ce temps, les sœurs et les amis de la fiancée frappent sur des tambourins en chantant, de manière à faire un grand bruit dans ces pièces souvent étroites et combles de spectateurs.
Puis on peint la fiancée ; ses sourcils, déjà noirs par eux-mêmes, sont encore teints en noir, et sur ses deux joues est peinte une grande tache rouge, qui lui sied... horriblement, et défigure d’une manière désagréable le plus joli visage. Le reste de la figure est poudré à blanc, et la malheureuse créature reste là pendant des heures, raide comme une poupée de cire, avec défense de bouger ou même d’ouvrir les yeux. Les vêtements de la fiancée et des filles d’honneur sont garnis de magnifiques broderies d’or, et leur coiffure est riche et originale. Quand cette toilette publique, qui dure des heures, est terminée, la fiancée est portée par quelques hommes sur une chaise, de la maison de ses parents à celle de son fiancé, sous l’escorte de la jeunesse féminine et masculine, menant grand bruit dans les rues et portant de petites bougies de cire. La véritable remise de la fiancée à son futur mari a lieu le matin suivant ; mais le jeune couple doit avoir auparavant triomphé de plusieurs épreuves. On me dit que, chez les Juifs strictement orthodoxes, l’usage est le suivant. Le mari doit rester très peu de temps avec sa femme, le matin qui suit cette fête ; puis la jeune femme lui est reprise, menée au bain et ramenée chez ses parents. Ce n’est qu’au bout de quatorze jours que le jeune mari prend véritablement possession de sa femme. Il est vraiment singulier de voir quels raffinements les hommes emploient pour se rendre réciproquement la vie pénible, et comment la mode et les coutumes influent sur les circonstances naturelles et normales de la vie, pour en faire une sorte de caricature.
Le jour suivant, le temps devint mauvais, et j’eus toutes sortes de contrariétés. Un petit malaise me retint à la chambre ; le chérif de Chichaouan vint pour me déclarer qu’il ne pouvait partir avec moi ; évidemment le châlif le lui avait interdit. Quand enfin, le 28 novembre, les lettres de Tanger arrivèrent, je fus complètement désappointé. Chez le consul espagnol il y eut, ce matin-là, sur cette question de Chichaouan, une sorte de conférence, à laquelle le châlif fut également invité. Ce dernier me prévint que Sidi Mouhamed Bargach ne trouvait pas les circonstances assez favorables pour permettre à un Européen d’aller dans ce pays ; le soulèvement prenait de plus grandes proportions, et le danger y serait considérable. Par suite, le châlif de Tétouan ne pouvait me laisser partir pour Chichaouan.
On me remit des lettres, conçues dans le même sens, des consuls allemands et anglais (ce dernier représentait l’Autriche) ; ils assuraient que ce serait dangereux, que je ne devais pas mettre ma vie en péril, qu’ils en seraient jusqu’à un certain point responsables, etc. ! Cela suffisait pour me prouver que je ne pouvais continuer à voyager au Maroc de la façon dont j’avais usé jusque-là ; que les recommandations officielles peuvent être utiles pour la personne du voyageur, mais non pour le but du voyage. Je fus donc forcé de préparer un autre plan et je pris la résolution de marcher vers Ceuta par les montagnes du pays d’Andjira au nord de Tétouan, et de revenir de là sur Tanger. Auparavant il me fallut attendre un temps plus favorable ; le vent et la pluie continuaient, de sorte que je pouvais à peine quitter la maison. Les rues et les places de Tétouan étaient devenues un lac de boue, à peine franchissable à pied.
Le 30 novembre eut lieu, dans l’église catholique, un service pour la fête du mariage du roi d’Espagne avec la princesse autrichienne Marie-Christine ; l’après-midi, les Espagnols voulurent improviser un combat de taureaux sur la grande place du marché ; mais l’affreux temps contraria tout. Les Espagnols ont en effet apporté en Afrique leur prédilection pour ce plaisir barbare ; faute de matadores célèbres, on se contenta d’exciter un taureau et finalement de le frapper à mort sur la place du marché.
Le 1er décembre, le temps devint enfin un peu meilleur et je pus partir. Je n’étais, naturellement, pas entièrement satisfait de mon séjour à Tétouan, puisque mon projet d’excursion à Chichaouan n’avait pas réussi ; en outre, le mauvais temps m’avait beaucoup gêné pendant ces derniers jours.
Le 1er décembre 1879 je quittai Tétouan, après avoir calmé par des pourboires l’importunité de la bande de serviteurs indiscrets qui prétendaient tous m’avoir obligé. Mon excellent hôte Hamid Salas ne voulut accepter aucun argent ; mais, comme il m’avait fourni du fourrage pour mes chevaux pendant tout mon séjour, il accepta de l’argent en retour, tout en insistant sur ce fait que cet argent était exclusivement pour l’orge qu’il m’avait livrée ; il ne voulait pas qu’on pût dire en aucun cas qu’il avait accepté un payement pour la maison qu’il m’avait laissée. En compagnie d’un jeune négociant allemand, il nous accompagna jusqu’à une heure de la ville.
La première partie du voyage nous mena de Tétouan jusqu’au cap Negro et de là, en suivant la mer, jusqu’à Ceuta. Le chemin conduisait d’abord dans la direction du nord-est, par la plaine de la vallée du Bousfeka. Sa surface est constituée par une couche d’humus, sous laquelle se trouve un limon orangé qui repose sur du gravier. De nombreux ravins de plusieurs mètres de profondeur, entaillés par les torrents pendant les temps de pluie dans cette plaine couverte de palmiers nains, mettaient à vif cette constitution du sol. Nous nous approchâmes ensuite d’une chaîne de collines basses, qui, courant de l’est à l’ouest, s’étendent jusque vers la mer et sont constituées par du schiste argileux. Au versant sud de cette petite chaîne se trouve le village de Kallalin, habité par des Arabes de la tribu des Haoussa ; une vieille tour de garde du voisinage, d’origine arabe, porte le même nom. Avant d’avoir franchi les contreforts de ces collines, nous passâmes le petit oued el-Lil, qui roulait très peu d’eau. Il ne se jette pas directement dans la mer, mais se perd en une foule de petits bras, qui disparaissent dans les sables. Le chemin était par places très bon, car l’argile schisteuse dont j’ai parlé contient de nombreuses veines de quartzite, qui se désagrègent et forment une espèce de gravier. Arrivés au sommet de la chaîne de collines, nous eûmes un beau coup d’œil : à droite et devant nous s’étendaient les flots bleu foncé de la Méditerranée, avec les deux colonnes d’Hercule, les rochers fortifiés de Ceuta et de Gibraltar et, bien au loin, la côte espagnole jusqu’à Malaga. A gauche, au contraire, s’élevaient les dents blanches des montagnes calcaires qui constituent le pays d’Andjira. Nous descendîmes le flanc nord des collines et nous suivîmes un instant la mer, pour aller camper vers midi de l’autre côté du Lil. En face de notre bivouac s’élevait une montagne qui montrait très nettement des couches fortement pliées ; c’était un grès blanc micacé, qui par places était couvert d’oxyde de fer ; cette roche domina longtemps dans le terrain que nous traversions. Par bonheur pour nous, la rivière roulait peu d’eau et était séparée de la mer par une barrière de dunes, dont nous nous servîmes comme d’un pont ; dans les hautes eaux, il faut faire un détour de plus de trois lieues en amont pour le franchir. Les pays sont nommés d’après les rivières qui les arrosent, comme, par exemple, celui de l’oued el-Lil et plus loin celui d’Asmir.
Le chemin du Rio Asmir à Ceuta va, en général, du sud au nord, parallèlement à la mer, qu’il ne suit pas toujours immédiatement. Au contraire, il nous fallut traverser de nombreux contreforts de la montagne, presque toujours sur des sentiers escarpés et pierreux. Les roches, qui dominent verticalement la mer de 20 à 30 mètres, consistent surtout en schiste argileux micacé, dirigé de l’est à l’ouest, et qui s’incline très fortement vers le nord. Au loin on aperçoit les dents des rochers calcaires de la sierra Bullones, ou du djebel Zatoût.
Le soir vers sept heures, nous atteignîmes la zone neutre, étroite bande de terrain entre Ceuta et le territoire marocain ; nous y dressâmes nos tentes, car il était plus commode et plus agréable de camper à l’air libre que de nous enterrer dans une petite funda[6] de la ville espagnole. Sur les hauteurs devant nous étaient des soldats espagnols, déguenillés et les pieds nus, placés en guise de gardes-frontières ; et derrière nous, sur la rive droite de la charmante vallée herbeuse, se trouvait une misérable hutte avec quelques soldats marocains.
Comme nous étions fatigués et que je voulais partir de très bonne heure le matin suivant, je me dispensai d’aller à Ceuta, distant d’une lieue ; j’y envoyai seulement quelques serviteurs pour acheter des vivres et du fourrage. Notre bivouac était dans un endroit si beau, qu’il y avait une vraie jouissance à s’étendre sur le gazon, après une journée fatigante.
Pendant toute la marche du jour nous n’avions vu que quelques villages ; le pays est à peine habité et nous n’y avions rencontré des bergers que par exception. Le long de la côte, d’ailleurs, le terrain n’est pas particulièrement fertile ; c’est seulement quand on s’approche de Ceuta et que les montagnes boisées du nord du pays d’Andjira s’avancent jusqu’à la mer, que le pays devient plus beau et plus riche.
Les rapports entre les gardes-frontières marocains et espagnols me parurent tout pacifiques ; mais pourtant, pour éviter des difficultés, on a déclaré neutre une bande étroite de terrain.
Le 2 décembre au matin, nous partîmes pour nous enfoncer dans les montagnes ; il s’agissait d’aller voir l’amil du district d’Andjira, et nous espérions atteindre le soir même sa kasba. Le temps était redevenu très beau, et le chemin de ces montagnes boisées promettait d’être agréable. Nous traversâmes le petit oued Sidi-Ibrahim ; le chemin passait ensuite sur les pentes à droite et consistait en sentiers rocailleux et à pentes rapides, pendant qu’en face, sur la rive gauche, la belle route des Espagnols resplendissait. Des deux côtés se trouvent de nombreuses maisons de gardes et des tours ou des châteaux autrefois fortifiés, appartenant aux Espagnols et aux Marocains, et qui montrent en partie des traces d’une haute antiquité. Les avant-monts de la sierra Bullones, que nous traversâmes, ne renferment pas d’altitudes considérables. La maison de garde no I est à 95 mètres ; le no II à 190 mètres ; le no III à 212 mètres et le no IV à 234 mètres.
Femme des environs de Tétouan.
Nous franchîmes alors un col de 310 mètres de hauteur, d’où la vue s’étendait sur la mer et les montagnes ; droit devant nous s’élevait la masse puissante du djebel Mouça, sur les pentes méridionales de laquelle se trouve la jolie Aïn (Source) Simala, dont l’eau est bonne. De là nous prîmes une direction plus au sud-ouest et nous fîmes halte vers midi sur un col de 420 mètres, d’où un chemin pittoresque nous fit descendre sur un petit plateau.
Après un repos d’une heure, pendant lequel nos chevaux avaient mangé, nous repartîmes ; mais le beau temps dont nous avions joui jusque-là changea tout à coup ; un vent violent soufflait du sud-est, et de gros nuages s’amoncelaient.
Le chemin nous conduisit, toujours en montant, à travers une zone de grès violet : l’altitude était de 442 mètres ; puis nous atteignîmes une région composée surtout de schiste argileux calcaire dont les couches allaient du nord-est au sud-ouest et tombaient à pic vers le nord-ouest. Nous avions atteint le plus haut point de la route (553 mètres), et nous commençâmes à descendre.
De ce col un sentier d’une difficulté indescriptible conduisait dans la vallée ; les chevaux de bât, lourdement chargés, tombaient à chaque pas, car toute la pente était couverte de gros blocs calcaires, qui montraient souvent des formes d’effritement comme on en voit dans les Karrenfelder[7] des Alpes. Arrivés au bas de cette pente, nous continuâmes vers le sud-ouest, en passant devant Soko Tlaza Andjira (Marché du Mardi), et nous atteignîmes enfin, vers quatre heures, le village de Jouaïb. L’endroit où se tient chaque semaine le marché n’est pas habité ; il ne s’y trouve que des échafaudages qui servent de comptoirs, et chaque mardi les gens des environs s’y réunissent pour vendre et acheter. Tout ce qui a rapport aux marchés est très bien réglé dans le Maroc, et l’on y trouve beaucoup d’endroits où depuis un temps immémorial se tient chaque semaine un marché.
Nos chevaux étaient très fatigués, il commençait à pleuvoir et nous n’avions pas de guide qui pût nous indiquer le chemin le plus direct pour aller chez le caïd Mouhamed Kandia. Dans ces conditions il valait mieux passer la nuit dans ce village. Mais les habitants étaient loin d’avoir des mines amicales, et mon machazini en avait déjà peur. Il nous pressa de continuer aussitôt notre route, et finit par trouver un homme qui prétendit connaître le chemin le plus court vers la kasba.
On nous avait dit que la route était très courte, mais nous n’en mîmes pas moins deux heures et demie pour atteindre la kasba. Le chemin était affreux, le guide le connaissait mal, et nous ne pûmes arriver que tard dans la soirée, sous une pluie battante.
Tout le village consiste en huit grandes maisons ressemblant à des forteresses et qui, séparées par de grands intervalles, sont dispersées dans le fond de la vallée aussi bien que sur les pentes de la montagne. Le village est d’un abord difficile, et aisé à défendre. Les habitants du district, Berbères en très grande partie, ont l’habitude de s’installer dans des endroits des montagnes aussi difficiles à atteindre que possible, pour être en sûreté contre les soldats du sultan. Mais le pays d’Andjira est aujourd’hui complètement sous sa domination, et les habitants supportent l’amil parmi eux ; comme partout, il a à sa disposition un grand nombre de machazini. Le district s’étend de Ceuta jusque dans le voisinage du cap Malabata (à l’est de la baie de Tanger) ; de là la frontière occidentale va vers le sud-est jusqu’aux Montes de Boman, qui figurent sur beaucoup de cartes, et la frontière méridionale s’étend jusqu’un peu au nord du cap Negro. Le district est presque exclusivement un pays de montagnes ; plusieurs sommets y dépassent 1000 mètres d’altitude. Il contient 74 villages, qui sont pour la plupart de simples hameaux de quelques douzaines de maisons ; les habitants s’occupent d’élevage ; partout où leur rude terrain laisse voir un peu de sol cultivable, ils plantent de l’orge. Cette céréale constitue dans tout le Maroc la seule nourriture des chevaux, et la farine d’orge, sous forme de pain ou de couscous, sert de nourriture à une grande partie des habitants. En général, ici comme dans les campagnes de tout le Maroc, la population est très pauvre ; la mauvaise administration du pays a une grande part de responsabilité dans cette misère, car les paysans trouvent qu’il est bien inutile de tirer d’un sol fertile en lui-même plus qu’il ne faut pour leur entretien.
Le caïd Mouhamed Kandia était un homme d’apparence assez sympathique, qui fut fort étonné de voir arriver un Européen par un tel temps, dans ce coin de terre reculé, mais qui pourtant nous reçut très amicalement. Pour mon compte, je dus descendre dans sa maison, pendant que mon compagnon Benitez et le machazini recevaient l’hospitalité dans une maison voisine. Après un peu de repos, l’inévitable thé fut apporté, et mon interprète, aussi bien que le soldat, furent appelés ; ce dernier s’en trouva extrêmement flatté et baisa en grande humilité la main et les vêtements du gouverneur. Le caïd s’informa alors des motifs de mon voyage et comprit avec peine que la seule curiosité de connaître les gens et le pays m’y ait amené. Puis je dus lui raconter les derniers événements politiques d’Europe ; il s’intéressait surtout à Bismarck et à la guerre franco-allemande. Le nom du puissant homme d’État a pénétré jusque dans les régions les plus éloignées du Maroc, et presque partout je dus en raconter autant. Après le thé vint un souper plantureux, consistant en l’inévitable couscous avec de la viande d’agneau, des poulets rôtis et enfin de nouveau du couscous, mais qui était sec, avec du sucre, de la cannelle et des raisins conservés. Nous ne bûmes que de l’eau, et les convenances me défendirent d’envoyer chercher une bouteille de vin dans mon bagage ; les Marocains ne boivent jamais de boissons fermentées. Dans ce pays le repas du soir a toujours lieu très tard, souvent après dix heures ; car on attend volontiers les hôtes qui peuvent survenir, pour ne pas être obligé de faire cuire deux repas.
Le caïd Mouhamed Kandia est considéré comme un gouverneur bienveillant et relativement humain, qui n’emploie pas trop violemment le système des exactions. D’ordinaire il passe une grande partie de l’année à Tanger, où il possède plusieurs maisons.
Le matin suivant, il faisait encore mauvais temps, mais nous fûmes forcés de partir ; quand dans ces montagnes il commence à pleuvoir, cela dure des journées entières, et il était impossible que nous attendissions le retour du beau temps. Après avoir encore pris notre part d’un abondant déjeuner et avoir été surpris par un concert, donné par l’une des effroyables troupes de musiciens comme j’en avais déjà entendu à la noce arabe dont j’ai parlé, nous prîmes congé. Notre marche recommença alors par des vallées boueuses, des plateaux humides et des montagnes à pic, presque toujours sous une pluie battante et par un vent froid très piquant, de sorte que les observations de tout genre étaient presque impossibles. La direction générale que nous avions prise pour revenir à Tanger était celle du nord-ouest ; mais vers midi un messager du caïd nous arrêta, en nous avertissant qu’il ne fallait pas songer à aller ce jour-là à Tanger, parce que nous ne pourrions passer les rivières, fortement grossies. Des montagnes au nord du pays d’Andjira il coule vers la mer une foule de petits ruisseaux, qui se gonflent beaucoup par les grandes pluies ; on doit souvent attendre pendant des jours entiers que leur eau se soit écoulée. Nous demeurâmes dans un petit village, que nous atteignîmes vers trois heures, mais dont les habitants furent désagréables au plus haut point. Ils craignaient, puisque nous venions avec un machazini, d’être obligés de payer la mouna[8]. Le vent violent qui régnait partout nous empêcha de dresser les tentes, et nous dûmes nous abriter dans une maison vide, mais qui fourmillait de vermine ; malgré la fatigue, aucun d’entre nous ne put fermer l’œil. C’était une misérable hutte d’argile, à moitié ruinée, où le vent sifflait de tous côtés et où la pluie coulait à flots ; nous y passâmes la nuit de fort méchante humeur, après un souper très sommaire.
Le 3 décembre au matin nous partîmes, quoiqu’il plût encore ; mais il nous aurait été impossible de demeurer plus longtemps dans ce village. Au début, le chemin suivait encore la direction du nord-ouest, puis bientôt il nous mena droit vers l’ouest, parallèlement à la mer, dans la direction de Tanger. Quoique la distance soit courte, nous employâmes tout le jour à la parcourir ; la pluie cessa, il est vrai, bientôt après, mais le sol était si détrempé, que nos animaux, épuisés et surmenés, ne pouvaient avancer. Souvent aussi nous dûmes faire des détours pour trouver un gué sur les rivières, qui étaient encore grossies. Je fus donc fort heureux de me retrouver dans Tanger, et j’oubliai dans la maison hospitalière du ministre d’Allemagne les fatigues de mon excursion, qui avait assez mal réussi dans sa deuxième partie.
A Tanger le temps avait dû être horrible, car depuis trois jours aucune lettre et aucun journal n’étaient arrivés, et les bateaux à vapeur n’avaient pu continuer leurs voyages par une grosse mer. Le 5 décembre il pleuvait encore un peu, et de nouveaux nuages s’amoncelaient à chaque instant ; mais, la mer étant devenue plus calme, quelques navires purent sortir. Pendant la nuit du 5 au 6 décembre il plut encore une fois à torrents, mais cela parut être le signal de la fin, et le dimanche 7 nous eûmes une matinée admirable, par un temps frais et clair. Quelques danseurs de l’oued Sous, pays au sud de la chaîne de l’Atlas, s’exhibèrent ce jour-là dans le jardin de la légation. Ce sont des Berbères à peau brune, qui parcourent les marchés de tout le Maroc et amusent le public de leurs représentations.
La troupe consistait en deux Berbères et un Nègre, qui frappait sur un grand tambourin ; l’un des Berbères grattait d’une sorte de guitare, l’autre avait des castagnettes de fer énormes, de près d’un pied de long, qu’il manœuvrait adroitement. Après leur danse, le Nègre montra ses talents d’escamoteur et de jongleur. Il mit de la ouate dans sa bouche et en tira des rubans de diverses couleurs, fit passer de l’argent dans les vêtements d’un petit garçon, etc., bref les tours ordinaires chez nous ; enfin il fit des tours d’adresse avec des fusils, des sabres, des tasses à thé et autres choses semblables.
Pour acheter différents objets nécessaires à mon voyage dans l’intérieur, je fis le 10 décembre la traversée de Gibraltar ; la mer était extraordinairement mauvaise, et la plupart des passagers souffrirent beaucoup du mal de mer ; je restai quelques jours à Gibraltar, et pus y réunir bientôt ce dont j’avais besoin, grâce à l’intervention amicale du frère du consul allemand. Je retournai à Tanger le samedi 14 décembre.
Le jour suivant, nous entreprîmes par un beau temps une chevauchée vers le cap Spartel et les prétendues cavernes d’Hercule ; de grand matin nous n’eûmes que 7 degrés centigrades, mais, aussitôt que le soleil s’éleva un peu, la température devint extrêmement agréable.
Par l’intermédiaire du ministre d’Allemagne à Tanger, je fis la connaissance d’un homme qui, dans la suite, me fut de la plus grande utilité. Sidi Hadj Ali Boutaleb était depuis peu arrivé à Tanger. Sa famille a des terres dans la province algérienne d’Oran ; il semble qu’il n’ait pu s’entendre avec les Français et qu’il ait été banni, prétendait-il, pour causes politiques. Il lui fut permis d’aller en Tunisie ou au Maroc, et il préféra le dernier pays. Sa famille est un peu apparentée au célèbre émir Abd el-Kader, qui vit aujourd’hui à Damas (1879). M. Weber, ministre d’Allemagne à Tanger, qui a vécu plus de vingt ans à Beyrouth et a bien connu le célèbre chef arabe, a souvent rencontré Hadj Ali chez lui. Hadj Ali a entrepris plusieurs fois des voyages en France dans la suite de l’émir, de sorte qu’il est assez au fait des coutumes européennes ; il prétend même avoir fait une grande expédition à travers la Syrie, la Perse, l’Inde jusqu’au Japon.
Quoi qu’il en fût, nous nous entendîmes dans la maison du ministre pour un voyage à Timbouctou, où il prétendait être déjà allé une fois. A la vérité, la mission qui m’avait été confiée à l’origine par la Société africaine d’Allemagne, consistait seulement en des études à faire dans l’intérieur du Maroc et, tout au plus, dans le haut Atlas ; mais, dès le premier abord, je m’étais proposé d’exécuter un projet plus étendu. Avant d’arriver à Tanger, j’avais fait à Paris chez M. Duveyrier la connaissance d’un Juif célèbre, Mardochaï ben Serour, qui a résidé longtemps à Timbouctou et à Araouan. Sa famille est fixée dans le petit sultanat indépendant de Sidi-Hécham, entre l’Atlas et l’oued Draa, dans la ville d’Akka. Mardochaï avait été chargé par M. Beaumier, autrefois consul de France à Mogador, de prendre des mesures topographiques avec des moyens primitifs et de rassembler des collections d’histoire naturelle ; Mardochaï s’est surtout fait remarquer en formant un grand herbier de plantes du sud marocain, qu’il a envoyé à Paris. A diverses reprises il s’est fait une fortune, et l’a perdue de même, parce que ses caravanes ont été détroussées. Il vient souvent maintenant à Paris, pour y chercher des secours, quoique je sois persuadé qu’il n’en a pas autant besoin qu’il veut bien le dire ; le peu de familles juives fixées et tolérées dans son pays ont toutes du bien, ainsi qu’on me le dit plus tard ; j’ai rencontré à ce moment plusieurs de ses parents.
Quand je vis cet homme à Paris, il m’indiqua une route pour aller au Tafilalet par le Maroc et l’oued Draa ; plus tard j’ai pris, en partie du moins, le chemin indiqué par lui : j’ai trouvé que ses indications n’étaient pas toujours exactes et que l’on doit accepter ses itinéraires avec une grande défiance. L’entretien que j’eus avec cet homme a certainement contribué à me faire à l’idée de traverser le Sahara. Il me donna également une lettre de recommandation pour son frère Nezzim Serour, que je n’ai pu voir, puisque je n’ai pas été à Akka même. Du reste, étant donnée la condition sociale des Juifs du pays, cette lettre m’aurait servi à peu de chose.
J’avais déjà complètement formé à Tanger le plan de mon voyage de Timbouctou ; je voulais visiter d’abord les deux capitales du Maroc, Fez et Marrakech, puis passer l’Atlas, et de là atteindre un point où se rassemblent les caravanes allant vers Timbouctou. Je proposai ce plan à Hadj Ali Boutaleb, et il le déclara exécutable si je voulais me soumettre à certaines conditions posées par lui. Il s’agissait d’abord de l’attitude à prendre en face des Mahométans stricts, dont je ne connaissais d’ailleurs pas suffisamment les mœurs et les coutumes. Nous arrêtâmes, en présence du ministre d’Allemagne, que Hadj Ali me suivrait en qualité d’interprète et de compagnon de voyage ; que je déférerais à ses prescriptions quand il serait nécessaire ; que, si nous atteignions Timbouctou et si nous en revenions, il recevrait 4000 francs d’indemnité, naturellement outre tout ce dont il aurait besoin en route. Si nous ne parvenions pas à Timbouctou et si nous étions forcés de revenir sur nos pas, il ne recevrait rien. Hadj Ali accepta ces conditions et se montra très heureux d’entreprendre ce voyage, car on l’avait banni d’Algérie sans aucune ressource.
Pour ne pas dépendre d’une personne, j’engageai aussi l’Espagnol dont j’ai déjà parlé, Cristobal Benitez, de Tétouan, qui parle et écrit couramment l’arabe et témoignait d’un grand désir de faire ce voyage. Comme beaucoup des Espagnols de Tétouan, de son métier il est découpeur d’écorce ; mais, par son éducation et son intelligence, il est beaucoup au-dessus de ses compatriotes de cette ville. Ses parents ont émigré d’Espagne depuis longtemps, et il est venu au Maroc tout enfant. Il m’avait accompagné déjà dans ma petite expédition préliminaire aux environs de Tétouan, et j’avais reconnu qu’il comprenait le but de mes recherches. Je lui confiai la surveillance des domestiques, les animaux de selle et de bât, le paquetage, le soin des tentes, etc. Après notre retour il devait recevoir par jour un douro espagnol, outre ce que nécessiterait son voyage. Le serviteur juif Jacob fut également réengagé, au moins pour le voyage dans le Maroc ; plus tard il ne devait plus m’être utile. Je repris encore le même machazini, Mouhamed Kaléi, jusqu’à Fez, résidence du sultan et notre premier but.
Je louai sept chevaux, qui devaient tous, sauf le mien, être chargés de bagages et porter en outre l’un de mes gens ; le Juif qui m’avait loué les animaux la première fois revint encore avec moi, joint à deux conducteurs. Je payai pour le voyage a Fez 12 douros par cheval ; c’est assez cher, et, pour voyager longtemps au Maroc, il vaut mieux acheter des chevaux et des mulets. Mais pendant mon séjour à Tanger il n’y eut pas beaucoup d’animaux tels que j’en désirais acheter ; il y avait assez de bons chevaux, mais ils auraient été trop chers. Quand on a beaucoup de bagages, il vaut mieux louer des chameaux ; mais avec ces animaux on va naturellement beaucoup plus lentement.
Une foule d’autres préparatifs m’étaient également nécessaires. J’avais fait faire deux nouvelles tentes d’après le modèle de celle que m’avait prêtée le ministre d’Allemagne, et qui, faites de trois couches d’étoffe superposées, se sont bien comportées et ont été faciles à tendre et à transporter. Je reçus de la légation, à titre de prêt, plusieurs lits de camp, des pliants et une table démontable, en même temps que toutes sortes d’ustensiles de cuisine. La légation possédait un assez grand nombre de ces objets, qui provenaient du voyage du ministre, deux ans auparavant, auprès du sultan. Nous n’avions pas besoin de nous inquiéter de notre nourriture, car nous avions à attendre partout la mouna ; il fallut seulement emporter du vin et du cognac, et aussi des médicaments, tant pour notre usage que pour les indigènes, qui prennent pour un médecin toute personne qui voyage en apparence pour son plaisir. Avant tout, la quinine est nécessaire, puis un ou plusieurs purgatifs ou astringents, la poudre d’émétique, la poudre de Dower, qui servent de calmants. Pour les Arabes, j’avais un sac plein de sulfate de magnésie, car je devais bien me garder de leur donner de la quinine, beaucoup trop chère, ou un médicament quelconque dont l’emploi intempestif eût pu avoir des suites fâcheuses. Une quantité suffisante de papier à dessin ou autre, de l’encre, surtout sous forme de poudre, et toute espèce d’ustensiles pour écrire ou pour dessiner, puis les divers instruments : tout cela était emballé de façon à être trouvé le plus vite possible. Dans les grands voyages, où il est nécessaire d’avoir beaucoup de bagages, on emballe souvent les objets les plus nécessaires avec tant de soin, que dans certains cas on ne les trouve pas, ou l’on n’arrive à eux qu’après avoir longtemps cherché et avoir ouvert de nombreux colis ; c’est une source de contrariétés, alors que la bonne humeur est une des premières conditions d’un voyage : les gens qui prennent tout au sérieux ou au tragique se préparent une foule de désagréments et de difficultés que les autres ne connaissent pas.
Tant que je voyageai dans l’intérieur du Maroc, je conservai mon nom et mon costume européen ; plus tard je changeai l’un aussi bien que l’autre. En fait d’argent, on doit prendre surtout de l’argent espagnol et français, aussi bien que des pièces d’or.
Malgré l’invitation amicale de passer encore les fêtes de Noël dans la maison du ministre d’Allemagne, je me décidai, aussitôt que tout fut prêt, à partir, et je fixai le lundi 22 décembre 1879 comme jour de mon départ pour l’intérieur.
CHAPITRE III
VOYAGE A FEZ.
Départ de Tanger. — Aïn Dalia. — Un café volant. — Had el-Gharbia. — La mouna. — La tribu el-Chlod. — Achra. — Oued M’ghazan. — Kasr el-Kebir. — Réception par le châlif. — Fâcheux état de la ville. — Anciennes ruines de la ville. — Mauvais climat. — Bataille de Kasr el-Kebir. — Départ. — Aïn el-Souar et les ruines de Basra. — Chemachah. — Had Tekkourt. — Ouezzan. — Djebel Mouley Bousta. — Rivière salée. — Sebou. — Vue de Fez et des montagnes de l’Atlas. — Arrivée à Fez. — Entrée dans la ville. — Mauvais logement. — Changement de domicile. — Méfiance contre Hadj Ali. — Les Européens à Fez.
Un vent piquant soufflait de l’est le matin du 22 décembre 1879. Il était assez tard quand nous pûmes nous mettre en route, car dans de pareilles circonstances il manque tantôt un objet, tantôt un autre, et il faut un certain temps avant que tout soit à sa vraie place. Les chevaux et les mulets arrivèrent assez tard ; il avait fallu raccommoder toute espèce d’objets de harnachement et de sellerie, et il s’écoula quelque temps avant que tous les animaux fussent également chargés. Les pièces du paquetage devaient être disposées de telle façon que le poids fût partagé également des deux côtés de l’animal ; des coussins et des tapis recouvraient le tout, de manière à permettre au cavalier de s’asseoir commodément. Mon cheval portait une de ces selles élevées, de couleur rouge vif, comme on en emploie au Maroc, et garnie de larges étriers, court chaussés. Mon interprète, Hadj Ali, était parti à cheval une heure plus tôt et nous rejoignit en route ; il était inutile que chacun dans Tanger sût qu’il partait avec nous. Comme d’ordinaire en pareil cas, une foule de gens s’amassa autour de nous, surtout des mendiants, et il fallut leur partager une quantité de flous, monnaie de cuivre marocaine, en échange desquelles je reçus des souhaits sans nombre pour la réussite de mon voyage. Vers dix heures enfin, tout était prêt ; je fis mes adieux, aussi courts que cordiaux, à toutes les personnes de la légation allemande, au consul autrichien et au malheureux peintre Ladein, qui était venu, lui aussi, pour me souhaiter un heureux voyage et que je ne devais plus revoir. Il me donna un jeune et joli chien, qui nous a accompagnés dans tout le Maroc ; mais, comme plus tard, dans le sud, les conditions de température avaient changé, il me fallut le renvoyer et je le donnai à l’un de mes serviteurs qui revenait sur ses pas et qui voulait l’employer comme animal de garde dans des jardins d’orangers qu’il affermait. Le chancelier de l’ambassade d’Allemagne, M. Tietgen, de même qu’un marchand allemand de Tanger, M. Hässner, voulurent à toute force m’accompagner une bonne partie du chemin ; vers midi nous fîmes une courte halte pour prendre ensemble un dernier et joyeux déjeuner, puis ces deux messieurs nous quittèrent.
Notre premier jour de marche fut très court ; nous voulions aller camper à Aïn Dalia (la Source des Ceps de vigne), et nous y arrivâmes peu après trois heures. La direction suivie avait été droit vers le sud. Immédiatement après Tanger, le pays devient très monotone : aucun bois, des champs labourés de terre brune, et, par places, des buissons de palmiers nains d’un vert brillant, dont les feuilles sont, comme on sait, employées à faire toute espèce de nattes, de tresses et de travaux de vannerie.
Une colline peu accentuée s’élève au-dessus de la large vallée fertile de l’oued Moughaga, et sur la rive gauche de ce cours d’eau, qui est dominante, se trouve le petit village d’Aïn Dalia. Les collines des environs sont constituées par du grès, souvent coloré en rouge par de l’oxyde de fer et dont une foule de gros blocs sont dispersés çà et là. La rivière est insignifiante et se traîne lentement vers la mer, divisée en divers petits bras. Les habitants du village sont de la tribu des Fahs, qui s’étend de Tanger assez loin vers le sud. Nous dressâmes nos tentes sur le penchant de la colline, qui nous abritait un peu du vent d’est, toujours extrêmement violent ; peu après notre arrivée, deux parents du chérif de Ouezzan apparurent avec une grande suite et passèrent la nuit dans le village. Depuis huit jours les Marocains sont dans une nouvelle année, la 1297e de l’Hégire, et dans le mois de Moharram.
La journée ne se passa, pas sans accident, car mes gens n’étaient pas encore entièrement au fait des animaux de bât et de leur paquetage ; mon serviteur Jacob tomba avec un cheval chargé, et ce fut un miracle que l’animal n’eût aucune blessure. Pour ma monture, qui n’était pas habituée aux chameaux, elle prit une telle peur à la vue de ces animaux qui passaient, qu’elle fit un grand écart et rompit la sangle de ma selle, de sorte que je tombai à terre avec cette dernière. Par bonheur, il ne m’arriva rien de sérieux, quoique les ruades de l’animal eussent fort bien pu m’atteindre.
Aïn Dalia est la première halte ordinaire pour les caravanes allant à Fez, quoiqu’elle ne soit qu’à quelques lieues de Tanger ; mais on ne voyage pas très vite au Maroc, et les gens d’importance doivent, presque obligatoirement, aller le plus lentement possible. Les voyages d’ambassade de Tanger à Fez durent d’ordinaire de douze à quatorze jours, tandis que l’on pourrait très aisément parcourir cette distance en moitié de temps.
Malgré la tempête formidable qui dura toute la nuit, nous reposâmes très bien dans nos excellentes tentes. Quand nous nous levâmes le matin du 23 décembre, le levante soufflait encore assez fort, et nous n’avions que 10 degrés centigrades. Le chargement des animaux prit encore tant de temps, que nous ne partîmes qu’à huit heures. Nous franchîmes la large vallée de l’oued Moughaga, passâmes une chaîne de collines basses, et arrivâmes à une petite rivière dont l’eau est un peu salée. Puis nous continuâmes vers le sud-ouest, par-dessus les contreforts ouest du djebel Habîb. Du plus haut point du chemin nous eûmes encore une fois, vers l’ouest, la vue de la mer et de la petite ville d’Arseila. Les roches que nous rencontrons sont composées d’un grès très ferrugineux et d’un beau conglomérat, qui se désagrège en gravier et qui fournit de bons matériaux pour les chemins ; l’eau des sources sortant du grès est également un peu ferrugineuse. Les couches de cette dernière roche, qui est la même que celle que l’on voit sur le chemin de Tétouan, vont du djebel Habîb, par Tétouan, jusqu’à la côte de la Méditerranée.
De là nous descendîmes dans la vallée de l’oued Hachouf ; après quoi nous arrivâmes sur un plateau fertile, s’étendant au loin vers le sud. Dans ce pays tout à fait inhabité, nous rencontrâmes tout à coup un café arabe. Deux hommes s’étaient établis sur un point dans le voisinage duquel passent presque tous les voyageurs allant à Fez ou en venant ; ils avaient allumé du feu à l’abri d’une roche et y faisaient chauffer un café noir très fort. Je pus me donner le plaisir tout à fait inattendu d’une tasse de café réconfortante, et mes gens en prirent aussi. Il paraît que de semblables cafés volants s’établissent souvent au Maroc sur des routes fréquentées par les caravanes, et qu’ils fournissent un plaisir certainement peu coûteux ; on ne paye pour une tasse, fort petite il est vrai, que quelques pièces de cette menue monnaie de cuivre marocaine dont nous avons parlé.
Ce beau plateau, nu, très propre à la culture et à l’élevage, consiste en calcaire blanc sablonneux et en marne, recouvert d’une couche de sable jaune ferrugineux, sur lequel repose le sol arable. La marne calcaire renferme de nombreuses coquilles fossiles, surtout des ostræa et des pecten, et forme certainement le prolongement méridional des formations tertiaires observées par moi à Tétouan.
Nous continuâmes à chevaucher sans interruption jusqu’à trois heures de l’après-midi, dans la direction générale du sud ; nous nous arrêtâmes près du village de Had el-Gharbia (marché du Dimanche de Gharbia), qui est encore un peu au nord du point d’el-Outed, signalé sur les cartes ; le cheikh du village se nommait Tsami ben Souina. Les habitants ne font plus partie de la tribu des Fahs, qui ne dépasse pas le versant nord du djebel Habîb, mais dépendent encore de l’amil de Tanger. La plus grande partie des villages consistent en petites maisons d’argile et de pierre, grossièrement bâties ; il s’y trouve aussi des douars (villages de tentes). Ces derniers consistent en de grands cercles formés par des tentes faites d’une étoffe brune et grossière de poil de chameau ; d’ordinaire les troupeaux sont rassemblés la nuit au centre du village. Les habitants sont des nomades, vivant exclusivement d’élevage, et qui changent de demeure, tandis que les Arabes sédentaires s’occupent de culture en même temps que de l’élève du bétail. Une malpropreté incroyable règne le plus souvent dans ces petites localités, et, d’après leur aspect misérable, on devrait conclure que la population y est très pauvre. Ce n’est pourtant pas toujours le cas ; ces simples nomades ont très peu de besoins, et toutes leurs richesses sont leurs bestiaux. En outre, la tendance commune à tous les peuples orientaux, qui consiste à dissimuler leur position réelle par les apparences d’une grande pauvreté, contribue également à donner aux habitations cet aspect misérable ; tant que ces peuples existeront, les dépositaires de l’autorité useront envers eux d’un système de dures exactions. Du reste, beaucoup de Juifs européens n’ont pas encore abandonné cette vieille coutume d’Orient qui leur fait dissimuler leur aisance.
Femmes marocaines de la campagne.
Jusqu’ici nous avons reçu chaque soir du chef de chaque village la mouna officielle ; il est tout à fait impossible de s’en dispenser. Il est certainement pénible pour un Européen de voir comment une population déjà misérable en soi est forcée de fournir à l’étranger qui la traverse et qui ne lui inspire pas le moindre intérêt, mais le plus souvent de la haine et de la rancune, comment cette population est forcée de fournir, dis-je, outre des vivres qui sont, il est vrai, à bon marché, des articles étrangers fort chers, comme du thé, du sucre et des bougies, que ces pauvres gens doivent d’abord acheter à haut prix des Européens. Mais, encore une fois, c’est l’usage ; si l’étranger veut les dédommager par un présent d’argent, ce dernier s’arrête toujours en route. Les machazini qui accompagnent les Roumis utilisent volontiers cette circonstance pour se faire donner des présents supplémentaires, un mouton, une paire de poulets, un pot de beurre ou quelque autre chose, de sorte qu’en général les habitants ne font point une mine amicale quand ils voient arriver un Européen avec une grande suite.
Peu de temps avant mon arrivée à Had el-Gharbia, quarante hommes des villages environnants avaient été pris et conduits à Tanger ; ils s’étaient peut-être révoltés contre les exactions de l’amil et de ses subalternes. Du reste, nous avions entendu déjà la veille, en passant le djebel Habîb, une violente fusillade ; des soldats du sultan étaient probablement encore en guerre avec des villages berbères révoltés.
En général, cette belle plaine si fertile était peu cultivée, et dans le voisinage des villages seulement on y voyait des champs d’orge, de froment ou de haricots ; ailleurs la plus grande partie du sol était couverte de bruyères, de palmiers nains, de chardons, d’oignons marins et de différentes mauvaises herbes. L’insécurité du pays empêche les habitants de cultiver plus qu’il n’est absolument nécessaire. La plus grande partie du sol appartient au sultan, qui en investit ses machazini.
Le matin suivant, nous eûmes un temps agréable. Le vent s’était calmé et une petite pluie était tombée durant la nuit ; vers sept heures du matin nous avions déjà 13 degrés centigrades, et dans la journée la température monta à 21 degrés à l’ombre. Vers le soir, le thermomètre indiquait encore 18 degrés. Le chemin que nous suivons aujourd’hui nous mène dans une direction méridionale, souvent faiblement infléchie vers le sud-ouest, et assez rapprochée de la mer, tandis qu’à gauche sont les montagnes. Tantôt nous traversons des plateaux avec un sable jaune foncé, tantôt de larges vallées, fertiles, mais plus ou moins boueuses. Au début nous étions encore dans le pays de la tribu des el-Gharbia, puis nous traversâmes quelques villages de la petite tribu des Ouled el-Mouça, puis le pays des el-Chlod, qui vont de la rivière M’ghazan jusque vers Ksâr (Kasr el-Kebir). Chemin faisant, nous vîmes de loin des ruines de murailles et de tours, que l’on me dit être d’origine romaine. Mais, comme au Maroc tout ce qui est étranger est roumi, ces débris pouvaient être des restes de la domination portugaise.
Aujourd’hui nous fêtons la veille de Noël aussi bien que possible ; les Arabes ont également une fête à cette époque, elle dure trois jours, c’est l’Achra. Ce mot veut dire « le dixième », car à ce moment de l’année le sultan se fait remettre la dixième partie des produits du sol et des troupeaux ; en effet, au Maroc, chaque riche doit donner aux pauvres, ce jour-là, le dixième de sa fortune. Malgré la piété marocaine, ces prescriptions du Coran sont suivies par l’infime minorité des fidèles.
Au contraire, les autres prescriptions n’en sont que plus fidèlement observées à cette époque ; ainsi l’abstinence de tous plaisirs est de règle, et aucun mariage ne peut alors avoir lieu.
Nous avions dressé nos tentes à quelques milles au sud du grand Tletsa Soko (Marché du Mardi) de Raisannah, où nous n’étions plus qu’à une heure de la rivière de M’ghazan. Le 25 décembre au matin, quand nous voulûmes nous mettre en route, nous eûmes des difficultés avec la population malveillante d’un village voisin. Un de nos chevaux était devenu indisponible, et ces gens ne voulurent pas le remplacer, quoique je leur offrisse une rémunération convenable. Leur méfiance est très grande, et ils craignaient qu’on ne leur rendît pas leur cheval. Nous nous trouvions dans un grand embarras. La pluie des dernières nuits avait transpercé et alourdi les tentes, ainsi que les autres objets, de sorte que nos autres animaux de bât n’avaient pu marcher qu’à grand’peine sur l’argile détrempée. Il fut heureux, dans ce cas, que nous eussions un machazini avec nous. Il s’empara du premier habitant venu, lui lia les mains, le fit agenouiller et le menaça de le retenir prisonnier jusqu’à ce qu’un cheval eût été amené. Cette menace fit son effet, et nous pûmes bientôt repartir. Il avait plu très fort cette nuit, et vers dix heures du matin la pluie recommença ; les chemins, si l’on peut appliquer ici ce mot, étaient, par suite, complètement défoncés. Avant midi nous atteignîmes la vaste plaine argileuse de l’oued M’ghazan. Nous traversâmes cette rivière à environ un mille au-dessus de son embouchure dans l’oued el-Kous. Les bords en sont hauts et escarpés, de sorte que, lorsque le lit est plein d’eau, les caravanes doivent souvent attendre pendant des semaines qu’elle se soit écoulée. L’insouciance et l’indolence des Marocains les empêchent d’avoir l’idée de construire un pont ou d’établir un bac ; c’est donc toujours avec de grandes difficultés qu’on peut faire descendre aux animaux lourdement chargés les berges de la rivière et leur faire traverser les eaux boueuses.
Après le passage de la rivière M’ghazan nous marchâmes vers le sud-est, jusqu’à ce que nous atteignîmes, vers cinq heures, les environs de la vieille ville de Ksor ou Kasr el-Kebir, que dans les ouvrages européens on nomme souvent Lxor. Nous avions traversé le pays de Kara’ta, ainsi que quelques villages, le groupe des Ouled Hadad, des Ouled Sidi-Boksiba et enfin la rivière de l’oued er-Rour, qui se jette dans le M’ghazan.
Nous étions encore à quelques lieues de la ville, quand un messager du chalif (le représentant de l’amil), Sel Arbi Kardi, arriva à notre rencontre, s’informa de notre voyage et repartit pour rendre compte de notre arrivée. Peu de temps avant d’atteindre la ville, le chalif vint à cheval au-devant de nous, avec une imposante suite de notables et de machazini, me salua et entra avec nous dans la ville en se plaçant à ma gauche. Les machazini avaient commencé leurs fantasias, et tiraient des coups de fusil, en signe de respect pour le Roumi.
Nous dressâmes nos tentes dans une prairie située devant la ville ; bientôt une foule de gens en sortirent pour nous voir. Le chalif resta également près de nous, pour entendre des nouvelles d’Europe : je trouvai toujours un public reconnaissant pour des récits au sujet des affaires politiques européennes. Nous nous étions à peine installés dans les tentes, qu’arriva une somptueuse mouna, un gros mouton, un grand pot de beurre, du thé, du sucre et des bougies, en même temps qu’une quantité d’orge et de paille pour nos animaux. Mon interprète rencontra un vieil ami, le cheikh d’un village du groupe d’oasis du Tafilalet, qui allait aussi à Fez ; mon compagnon espagnol trouva également un compatriote qui s’était fixé à Ksor ; il n’y a que peu d’Européens dans cette ville. Pendant la route, un jeune Arabe s’était joint à nous ; il venait de Tétouan, où son père est employé du gouvernement, et avait sur lui une assez grande quantité d’argent, qu’il portait à Fez, de sorte qu’il fut heureux de pouvoir voyager en nombreuse compagnie.
La pluie du dernier jour nous avait mis un peu en désarroi, et notre bagage était mouillé en grande partie ; comme, en outre, le Juif qui m’avait loué ses chevaux devait en chercher un pour remplacer celui qui était malade, nous décidâmes de rester ici le jour suivant. L’animal loué la veille fut renvoyé, et le propriétaire, qui nous avait accompagnés, fut évidemment fort heureux de pouvoir rentrer dans son bien : il avait craint qu’on ne l’emmenât de force jusqu’à Fez. Cette malheureuse population est tellement accoutumée à des actes de violence, et à tant de promesses mensongères de tout genre de la part des fonctionnaires, qu’elle est méfiante au plus haut point. Sur la grande place devant la ville étaient encore plusieurs caravanes importantes, formées en partie de chameaux, de sorte qu’il y régnait une vie active. Toutes les marchandises européennes sont transportées à Fez de cette façon. Les chameaux sont chargés chacun de 3 à 4 quintaux : ce qui rend leur allure très lente et ne permet que des étapes de quelques heures. Pour le transport des marchandises, les chameaux sont beaucoup plus économiques que les chevaux ou les mulets, et comme la valeur du temps est inconnue aux Marocains, ainsi que du reste à tous les Orientaux, il leur est tout à fait indifférent de faire avec leurs caravanes le trajet entre Tanger et Fez en dix jours ou en vingt. La simple construction d’une route carrossable serait d’un grand avantage pour tout le commerce : mais au Maroc on est extrêmement conservateur et attaché aux vieilles coutumes. Dans tout l’empire il n’y a pas une seule vraie route : ce ne sont que des sentiers muletiers, formés avec le temps.
De loin, Kasr el-Kebir fait un effet agréable, comme du reste toutes les villes d’Orient : les murs et les maisons, cachées entre les épaisses masses de feuillage des figuiers et des oliviers, surmontées de quelques palmiers élancés et des tours des mosquées, apparaissent comme une invitation au voyageur fatigué. Mais à l’intérieur !... la ville est située assez bas et est parcourue par un petit ruisseau dont l’eau vaseuse et malpropre répand des exhalaisons méphitiques, car c’est le réceptacle de toutes les immondices de la ville. Quand le cours de l’eau est complètement arrêté, ces monceaux de vase et de boue sont transportés hors de la ville, où ils créent de nouveau, par leur dessiccation, une atmosphère pestilentielle. Des masses d’ordures de ce genre forment des collines entières autour de Kasr et doivent s’être amoncelées depuis des siècles. En général, le Maroc est exceptionnellement sain : j’y ai à peine trouvé un endroit dont on pût dire qu’il fût d’un séjour fâcheux pour la santé. Pourtant la ville de Ksor est malsaine au plus haut point, et la plus grande partie des habitants souffrent de la fièvre. Les rues, si étroites que deux hommes peuvent à peine s’y croiser, et qui sont, en outre, généralement abritées par des nattes, de manière à empêcher tout accès de l’air ou de la lumière, sont, en temps de pluie, couvertes d’une couche de boue et de vase épaisse d’un pied, tandis que, par le beau temps, il y règne une poussière effroyable. Les maisons, presque toutes menaçant ruine et revêtues de chaux malpropre, sont petites et basses ; la population est misérable, sale, paresseuse et fiévreuse : bref, c’est un triste témoignage de la décadence d’une ville de commerce jadis grande et prospère, et dont la situation à mi-chemin entre Fez et la côte nord de l’empire semble faite pour un centre commercial. Dans les rues rôdent une foule de pauvres hères, Arabes fainéants des plus basses classes, vêtus de guenilles, trafiquants, Juifs malpropres, dont les femmes et les filles se tiennent à la porte même de leurs huttes, et font avec de grands rires leurs remarques sur les étrangers, pendant que les femmes des Mahométans regardent curieusement par les étroites ouvertures des maisons, ou du haut des toits. Je visitai également le bazar, réunion de petites boutiques dans lesquelles sont vendues toute espèce de marchandises indigènes et étrangères, surtout par des Juifs, qui ici sont fortement représentés et paraissent être assez bien traités, comme à Tanger : car ils ne sont pas enfermés dans une mellah, ainsi que dans la plupart des villes de l’intérieur, mais habitent au contraire au milieu des Arabes et ne sont pas contraints d’aller pieds nus de même qu’à Fez et à Marrakech. C’était jour de fête, et toute la jeunesse de la ville s’amusait bruyamment d’une sorte de jeu de bagues ressemblant à des montagnes russes.
Groupe de vieux cactus.
La ville a aujourd’hui tout au plus 20000 habitants ; mais elle doit avoir été jadis beaucoup plus grande, ainsi que le prouvent les anciennes murailles. Dans la nuit du 25 au 26 décembre, nous eûmes encore une pluie violente, mais le temps s’améliora ensuite et devint presque chaud, de sorte que nos tentes se séchèrent suffisamment. Je fis ce jour-là une visite au chalif, chez lequel se trouvaient une foule de cheikhs des environs ; il s’éleva entre eux une conversation politique et religieuse très animée, à laquelle mon interprète, comme toujours, prit une grande part ; l’inévitable thé fut servi en grandes quantités. Plus tard je reçus la visite d’un négociant français de Tanger, qui se trouvait là par hasard et voyage dans tout le pays pour acheter des bestiaux.
Le nombre des mosquées est surprenant dans cette ville relativement petite : il y en a au moins douze.
L’après-midi, j’entrepris une promenade dans le voisinage, pour visiter les vieux restes de murailles et de fortifications que les indigènes disent être d’origine romaine. Ces débris sont à l’est de la ville ; un peu plus loin on voit également une petite forteresse qui n’est qu’une ruine, mais dont le plan d’ensemble est encore nettement visible. Ces forteresses avaient des murailles hautes et puissantes, dans les parties supérieures desquelles se trouvent des ouvertures de fenêtres, tandis que le bas renferme quantité de petits trous réguliers qui servaient de meurtrières. Les matériaux des murs sont empruntés à un conglomérat fortement lié, comme on en emploie souvent pour la construction des môles ; les arcs des portes et des fenêtres sont faits des mêmes briques plates dont on use encore aujourd’hui au Maroc. A l’intérieur se trouve un puits profond, encore bien conservé. Le sol sonne souvent le creux dans les cours et dans les salles ; par places on voit des élévations de forme ovale en briques, qui formaient évidemment les entrées des citernes ou des passages souterrains placés au-dessous. Des restes semblables se trouvent à une certaine distance tout autour de la ville ; ceux de l’est sont, comme je l’ai dit, les mieux conservés ; d’après cela, la ville doit avoir eu jadis un périmètre considérable. Pour ce qui concerne l’âge de ces bâtiments, ils doivent dater de l’époque où les Portugais avaient encore de l’influence au Maroc. Il est difficile de décider, après une visite rapide, si ces constructions ont été élevées par les Portugais ou par les Arabes, qui auraient voulu se protéger contre les conquérants du pays. Il serait intéressant d’envoyer au Maroc une expédition historico-archéologique : on ferait peut-être à Ksor maintes trouvailles intéressantes. Les Arabes n’ont absolument aucune idée de recherches de ce genre ; leur intérêt ne s’éveillerait que si on devait y trouver des trésors.
Quand nous revînmes à nos tentes, une grande quantité de gens y étaient arrivés de la ville, souffrant de la fièvre et demandant des médicaments. Je n’eus pas autre chose à faire que de leur distribuer un peu de quinine, quoique je dusse être très ménager de cette précieuse substance. Comme le soir précédent, le chalif envoya quatre soldats pour nous garder la nuit ; ils se postèrent autour de notre camp et restèrent jusqu’au matin suivant. Les autorités locales ont une certaine responsabilité à l’égard des voyageurs et leur doivent protection contre les vols.
La grande plaine au nord de Ksor jusqu’à l’oued M’ghazan est d’un puissant intérêt historique. C’est là qu’eut lieu la terrible bataille entre les Arabes et les Portugais, dans laquelle, il y a plus de trois cents ans, l’héroïque mais fantasque roi Sébastien trouva la mort. Cette bataille contribua beaucoup à décider du sort futur du Maroc : avec elle disparut l’influence de la chrétienté dans ce pays, et encore aujourd’hui le Maroc est l’un des États mahométans du nord de l’Afrique qui ont su le mieux se dérober à l’influence de la civilisation occidentale. En présence des conséquences si importantes de cette bataille, et comme elle est peu connue en général, une courte description de ce fait peut trouver place ici. Je l’emprunte au livre du R. P. Fr. Manuel Pablo Castellanos : Descripcion histórica de Marruécos (Santiago, 1878), et au travail de Conring dont j’ai parlé déjà, Marokko (Berlin, 1880).
Le Portugal était vite tombé de la haute et puissante situation qu’il avait possédée à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième, par suite de la politique cléricale du roi Jean III, sous lequel l’Inquisition et les persécutions contre les Juifs, aussi bien que l’influence des Jésuites, atteignirent leur plus haut degré. Par ses troubles constants à l’intérieur, le pays perdit aussi en considération au dehors, et les possessions portugaises sur la côte atlantique du Maroc furent souvent inquiétées par les Arabes. Le successeur et neveu de Jean III, Sébastien, qui avait été élevé par les Jésuites dans une piété fanatique, chercha la satisfaction de son ambition dans une lutte contre les Infidèles et, lorsque en 1574 le sultan Mouhamed el-Abd (le Noir), chassé du Maroc pour sa cruauté, vint en Portugal et demanda au jeune roi sa protection contre son oncle Abd el-Malek, il fut reçu à bras ouverts. Sébastien résolut, malgré les avertissements reçus de tous côtés, d’entreprendre une grande expédition contre le Maroc ; il rêvait probablement déjà d’un vaste État chrétien de l’autre côté du détroit de Gibraltar, et le sultan fugitif ne manqua pas de lui donner mille assurances favorables. Comme le Portugal seul ne pouvait fournir assez de soldats, le roi Sébastien réclama le secours des autres puissances chrétiennes et du pape ; il lui arriva, en effet, des renforts de divers côtés. Le pape Grégoire XIII envoya 600 Italiens sous les ordres de l’Anglais Thomas Sterling ; Guillaume de Nassau, prince d’Orange, envoya 3000 mercenaires allemands, sous un comte de Thalberg ; l’Espagne donna 1000 hommes, sous les ordres de Alfonso de Aguilar, et le Portugal mit sur pied 12 à 13000 hommes, 1500 chevaux et 12 canons. En outre on réunit un nombre considérable de bâtiments de différentes grandeurs. Sébastien voulut commencer avec cette petite armée la guerre contre les Infidèles, dans l’espoir qu’une foule de Marocains partisans du sultan dépossédé se joindraient à lui.
Quand il débarqua à Tanger, le 7 juillet 1578, Mouhamed el-Abd ne put lui amener que 800 arbalétriers et 400 cavaliers ; mais il espérait pourtant encore réunir un plus grand nombre de partisans, et dans ce but l’armée partit de Tanger vers le sud, le long de la côte atlantique. La flotte cingla vers le port d’Arseila, pendant que Sébastien prenait la voie de terre de Tanger par el-Araïch (Larache). Quand les troupes combinées de Sébastien et de Mouhamed se furent réunies à Arseila, elles commencèrent, le 2 août, à marcher contre la grande armée du sultan Abd el-Malek (du Mamelouk, d’après son surnom). De bien des côtés et même de la part de ses alliés, Sébastien reçut des avertissements le détournant de cette tentative, mais en vain. Le même jour, il rencontra la grande armée du Mamelouk marchant vers le nord, de sorte que les deux adversaires étaient le soir en face l’un de l’autre, séparés seulement par la rivière de M’ghazan. On dit que l’armée arabe était fort nombreuse ; on parle de 40000 cavaliers, 8000 hommes d’infanterie et 34 canons, outre une grande masse de troupes irrégulières. La position des Portugais étant très favorable, Abd el-Malek n’osa pas risquer l’attaque ; il comptait avec raison que le manque de vivres forcerait les Portugais à commencer la lutte. Le jour suivant survint une circonstance qui parut d’un bon augure pour les Chrétiens : Mouhamed el-Abd avait réussi à corrompre quelques membres de l’entourage de son adversaire et ils l’empoisonnèrent, de sorte que le Mamelouk tomba aussitôt très malade. Il sentit approcher la mort, mais il voulut auparavant anéantir les Infidèles, et, le soir du 3 août, il préparait tout pour le combat. Les Portugais étaient dans l’alternative de se retirer vers leurs ports fortifiés ou de combattre : ils ne pouvaient se maintenir plus longtemps en position, faute de vivres. On prétend que, dans le conseil de guerre qui fut rassemblé, un jeune capitaine, don Diego de Carbalho, entraîna par de violents reproches le roi Sébastien, qui hésitait à livrer bataille.
La formation de l’armée portugaise, d’après le récit que j’ai cité, était la suivante : les Espagnols, les Italiens et les Allemands composaient l’avant-garde ; au centre étaient les troupes d’élite portugaises, et l’arrière-garde comprenait les Portugais les moins disciplinés, couverts par 300 archers et 2 canons. L’étendard royal ainsi que l’ambassadeur d’Espagne et l’entourage du roi étaient à l’aile gauche : sur l’aile droite de l’arrière-garde était Mouhamed el-Abd, le Noir.
Le début du combat fut très favorable à l’armée de Sébastien ; elle passa le fleuve et poussa devant elle les bandes dispersées des Arabes. On dit qu’alors le Mamelouk expirant monta à cheval et força son armée chancelante à s’arrêter. Les Portugais furent accablés par l’énorme supériorité numérique de leurs ennemis ; l’arrière-garde jeta ses armes ; l’avant-garde fut repoussée, et les Allemands eux-mêmes ne purent longtemps résister ; la chaleur et la soif firent le reste : la bataille fut perdue. Le bruit se répandit alors que le jeune Abd el-Malek, déjà mourant avant la bataille, avait expiré. Il parut, pour un moment, que les Marocains allaient s’arrêter et être mis en désordre ; mais cet espoir dura peu. Les masses mahométanes se pressant sans relâche contre l’armée portugaise, si faible en nombre, tous se précipitèrent vers le fleuve dans une fuite irrésistible. Des milliers de Chrétiens trouvèrent la mort dans les eaux gonflées du M’ghazan ; ceux qui ne furent pas noyés devaient être massacrés dans leur fuite par les Arabes ou par la population. Quand Sébastien vit le sort de son armée, il se précipita avec sa suite au plus fort de la mêlée, et tous y trouvèrent la mort héroïque qu’ils cherchaient. En même temps que le roi tombèrent, parmi les personnages de distinction : le duc d’Aveiro, les chefs des familles de Bourgogne, de Foscari, d’Alfonso de Aguilar, de Francisco de Aldana, de même que l’Anglais Sterling et l’Allemand de Thalberg. Le sultan Mouhamed el-Abd, qui avait été la cause de cette malheureuse campagne, s’enfuit, et fut tué également. D’après les historiens, 18000 Arabes et 6000 Chrétiens perdirent la vie dans cette rencontre ; une partie de ces derniers furent pris, et 60 hommes seulement se sauvèrent à Arseila. Le corps de Sébastien fut retrouvé et enterré à Kasr el-Kebir par le frère du Mamelouk, le chérif Achmed ; plus tard il fut rendu au gouverneur de Ceuta. Ce ne fut pourtant qu’après des années qu’il fut déposé dans le cloître de Belem, à Lisbonne ; c’est ce qui explique l’apparition de plusieurs pseudo-Sébastien, qui prétendirent au trône de Portugal ; pendant longtemps toutes sortes de légendes coururent dans le peuple sur le compte de ce roi vaillant, mais fougueux et fantasque.
Rien ne rappelle plus aujourd’hui dans cette plaine argileuse une bataille si importante par ses résultats, et la grande masse du peuple marocain d’aujourd’hui sait à peine que le Maroc dut son existence à la victoire d’Abd el-Malek à Kasr el-Kebir. Aucune pierre, aucun indice ne rappelle que près de 30000 hommes sont enterrés là. Nul ne peut dire ce que serait devenu le Maroc si le pieux Sébastien eût été vainqueur et si le pays fût passé sous l’influence portugaise. « Au lieu d’être le point de départ de la régénération africaine, cette bataille fut le commencement de la nuit profonde qui cache encore ces pays sous les voiles sombres de la barbarie. » C’est en ces termes que le moine espagnol termine son récit de la bataille de Kasr el-Kebir. Il est pourtant douteux que le Portugal, déjà affaibli par le joug du clergé, eût été capable à ce moment d’opérer cette régénération, même à la suite d’une victoire. De même que Mahomet avait fait place à ses enseignements par le fer et par le feu, les élèves de Loyola auraient répandu la foi catholique en Afrique par l’intermédiaire des bûchers et des tortures. Les fanatismes religieux se valent, quelle que soit la religion qui les provoque, et jamais l’homme ne montre une telle bestialité que quand il s’agit de questions de croyances et de dogmes. Ç’a toujours été ainsi, et c’est encore le cas aujourd’hui.
Le 27 décembre, nous quittâmes l’hospitalière Kasr el-Kebir et nous suivîmes d’abord la direction du sud dans la large plaine limoneuse de l’oued el-Kous, à la rive nord duquel mène un large chemin pavé. Sans cette route il serait impossible, pendant une grande partie de l’année, de franchir ce passage, car les animaux y resteraient embourbés dans la fange. Après avoir passé la rivière et atteint un plateau un peu plus élevé, nous fîmes halte à une source fortement ferrugineuse, qui sort d’un conglomérat de grès fort dur. Le chalif de Ksor nous rejoignit ici et nous amena un mulet à la place du cheval tombé malade ; il craignait que nous ne fussions partis fâchés de n’avoir pu, la veille, louer un animal ; en outre il voulait encore une fois m’adresser ses remerciements pour quelques doses de quinine que je lui avais données.
Ce plateau est formé d’un conglomérat grossier et solide, consistant en grès rouge ferrugineux et qui a évidemment fourni les matériaux des anciens murs et des fortifications de Kasr el-Kebir. De là nous prîmes une direction plus vers le sud-est et nous croisâmes les contreforts orientaux d’une chaîne de collines basses, qu’accidentaient quelques sommets plus hauts et plus pittoresques. Cette chaîne était constituée par du calcaire avec de nombreux et volumineux rognons de silex et devait appartenir aux formations crétacées. Ensuite nous atteignîmes un plateau de conglomérat, et nous nous arrêtâmes vers trois heures dans un douar qui est à une demi-lieue à l’ouest des ruines de Basra ; un peu avant, nous avions passé le cours supérieur d’un petit ruisseau qui appartient déjà au bassin du Sebou. Le village dans lequel nous passâmes la nuit se nommait Aïn Souar, d’après une source sur les bords de laquelle se trouvait jadis une jolie maison, dont les ruines existent encore. En descendant de la chaîne de collines dont j’ai parlé sur le plateau, nous remarquâmes de nombreux tas de pierres ; on prétend que sous chacun d’eux gît le corps d’un voyageur massacré par les voleurs. On dit que tout le pays était autrefois très peu sûr, et qu’encore aujourd’hui les vols à main armée ne sont pas rares sur les routes.
Nous avions ce jour-là un beau temps, et les habitants du lieu étaient assez hospitaliers ; ils nous livrèrent volontairement la mouna et furent contents de me voir donner quelques pesetas à ceux qui nous l’apportaient. Le pays, favorable à la culture, était très bien cultivé ; nous y rencontrâmes aussi de nombreux troupeaux, de sorte que la population ne nous sembla pas misérable. Ces derniers jours nous avions vu une quantité surprenante de vanneaux, qui, n’étant pas poursuivis, sont dans ce pays très peu sauvages.
Les ruines de Basra passent souvent pour être d’origine romaine. Elles consistent en un mur très long et très solide, à peu près dirigé du nord au sud, qui est épais de 8 pieds et doit avoir été très élevé à l’origine ; dans la suite des temps, beaucoup des pierres de la partie supérieure se sont écroulées. A des distances de 100 pieds l’une de l’autre se trouvent toujours des saillies en forme de demi-cercles. La ville, ou la forteresse, était de forme quadrilatérale ; seul le côté ouest est presque tout entier debout ; les faces nord et sud manquent entièrement, et vers l’est il n’existe que quelques restes de murailles. Comme on a élevé dernièrement dans cet endroit un tombeau à un saint mahométan, on ne m’en laissa pas approcher. On dit qu’il existe dans les environs une foule de ruines de ce genre. Les habitants qui m’accompagnaient me contèrent qu’ils y trouvaient souvent des vases ou des urnes ; on y a rencontré également des pierres avec des inscriptions. Aujourd’hui tout est couvert d’un gazon si épais et de tant de mauvaises herbes de tout genre, qu’on ne peut rien distinguer en dehors des murs eux-mêmes. Pour trouver quelque chose, il serait nécessaire de débarrasser tout d’abord le terrain de cette épaisse végétation et d’enlever la couche supérieure d’humus ; il faudrait pour cela quelques semaines et une permission spéciale du sultan, car dans leur méfiance les habitants empêcheraient probablement toute recherche d’objets anciens, qu’ils attribueraient au désir de trouver des trésors. Il est parfaitement certain que les Romains pénétrèrent profondément dans le Maroc ; mais je n’ai pu, à cause du peu de temps dont je disposais, déterminer si réellement il s’agit à Basra, suivant les apparences, d’anciens restes romains, ou s’il faut attribuer ces ruines à un autre peuple. D’ailleurs toutes les probabilités sont pour une origine romaine ; les Portugais ou les Espagnols n’ont pas pénétré si avant dans le pays, et leur domination était limitée aux ports de la côte et peut-être au pays de Ksor.
Le matin du 28 décembre, nous quittâmes Basra et chevauchâmes par un beau temps vers le sud-est. Nous abandonnions la route choisie d’ordinaire par les Européens pour en prendre une plus courte. Les ambassadeurs suivent plutôt le chemin le plus long, et décrivent une grande courbe vers le sud-ouest, parce qu’ils rencontrent de ce côté de nombreux villages et surtout une quantité de pachas (amils), ce qui est un avantage aussi bien pour la sécurité que pour la commodité des Européens. Au contraire, notre chemin conduisait surtout à travers des contrées désertes. Nous rencontrâmes d’abord un endroit consacré, où se trouve le tombeau d’un saint, Sidi Mouça Sered ; il consistait en une petite maison à coupole, placée sur une hauteur, d’un blanc éblouissant et de forme élégante. Nous passâmes le village de Cherifi, franchîmes l’oued Nabada, qui appartient au bassin du Sebou, et arrivâmes dans une grande localité nommée Chemachah, où se trouvent également d’antiques ruines romaines. Non loin de là est le village d’Aïn el-Guirar, avec le tombeau du cheikh el-Yesia, célèbre parmi les Arabes marocains. Nous fîmes halte vers midi, dans le voisinage de Chemachah, près d’une source fraîche ; au nord-est nous voyions la montagne d’el-Sour-Sour, dont Gerhard Rohlfs fit l’ascension en 1864. De là, en continuant vers le sud-est, nous arrivâmes sur un plateau d’argile solide, qui ressemble extraordinairement au lœss, et nous vîmes devant nous un terrain bas, plat et fertile, avec cinq douars, dont les habitants sont de la tribu des el-Chlod. La contrée entière est pourtant habitée par les el-Gharbia, qui sont venus ici du sud et ont repoussé les Chlod vers le nord ; mais les villages dont je viens de parler constituent une colonie isolée au milieu des Gharbia.
Le terrain devint ensuite moins uni, et nous franchîmes quantité de collines basses appartenant aux formations crétacées ; nous arrivâmes au point nommé Had-Tekkourt (Marché du Dimanche) ; c’est aujourd’hui marché, et il règne une vie active sur la grand’place, en dehors du village. Nous y arrivâmes pourtant un peu trop tard, de sorte que nous ne pûmes même pas acheter de l’orge pour les chevaux. Nous continuâmes donc la marche, en inclinant plus vers le sud, par le pays de Rdat ; nous passâmes la rivière du même nom, qui se jette dans le Sebou, et nous nous arrêtâmes enfin, vers cinq heures, dans une grande plaine fertile, près du village de M’ghaïr, qui appartient à la tribu des el-Habisi. Nous avions devant nous, directement au nord, la chaîne de montagnes d’el-Sour-Sour, qui va du nord au sud, et sur les pentes orientales de laquelle se trouve la ville bien connue de Ouezzan. La tribu des el-Habisi est originaire du pays d’Oujda, à la frontière algérienne, et s’est installée ici ; elle comprend un grand nombre de villages.
La ville de Ouezzan est, comme on sait, le lieu de naissance d’une grande famille chérifienne, dont le chef actuel, Hadj Abd es-Salem, accueillit très amicalement Gerhard Rohlfs, et le soutint puissamment par ses lettres de recommandation pour ses voyages au sud du Maroc. Comme je l’ai déjà dit, la position de cet homme n’est plus la même que jadis. Les chourafa jouissent certainement au Maroc d’une grande considération ; mais les familles de chourafa les plus importantes du pays sont celle du sultan actuel, les el-Filali, et celle de l’ancienne dynastie des Idrides. Les descendants de ceux-ci ont encore dans quelques parties du Maroc une grande influence et beaucoup de partisans ; ils sont les ennemis de la dynastie actuelle et cherchent même à démontrer que les el-Filali ne sont pas des chourafa.
Non loin de notre bivouac, sur les contreforts sud-ouest des montagnes du Sour-Sour, se trouvent des salines qui sont exploitées ; j’avais déjà vu sur le soko de Had-Tekkourt de grandes quantités de sel gemme mises en vente. Je serais resté volontiers un jour en cet endroit pour visiter ces salines ; mais quelqu’un me dit que j’en verrais également près de Fez ; en outre le temps parut sur le point de changer. La pluie menaçait, et en pareil cas les rivières grossissent de telle manière, que nous aurions dû peut-être attendre plusieurs jours avant de franchir le Sebou. Je préférai donc faire lever les tentes le matin suivant, 29 décembre, et continuer la marche. Au bout d’une demi-heure nous atteignîmes un grand village des Habisi, dans lequel habite le cheikh de toute la tribu ; puis nous traversâmes une large plaine de lœss, interrompue par des chaînes de collines basses ; le pays était monotone et sans particularité, mais le sol était fertile et bien cultivé. La plaine s’étendait jusqu’à la vallée de l’oued el-Ouergha, que nous atteignîmes vers onze heures. Dans les ravinements on remarquait qu’une couche de gravier quaternaire épaisse de plusieurs pieds supportait le limon. La rivière de Ouergha, qui se jette dans le Sebou, était large et rapide, mais des gués la traversaient de place en place, de sorte que nous pûmes la franchir sans grandes difficultés. On prétend que cette rivière, comme le Sebou, roule une fois par an, au moment des grandes chaleurs, des eaux teintes en rouge. Je ne sais sur quoi cette assertion est fondée, et si cette coloration provient de l’argile rouge qui domine dans les collines de terrains salifères, ou de petits organismes qui se produiraient en grandes masses à de certains moments. Quoique d’ailleurs les faits extraordinaires soient toujours exagérés par les Arabes et que les récits qui s’y rapportent doivent être admis avec la plus grande circonspection, ils ont rarement une base purement imaginaire.
Après un repos d’une demi-heure nous continuons. C’est toujours le même paysage : une plaine monotone, sans bois, plus ou moins bien cultivée et interrompue de faibles ondulations. Nous passons près de quelques villages et d’une source, Aïn Ali ben Ghiza, et après quatre heures nous dressons nos tentes dans le voisinage d’un groupe de villages habités par la tribu des Ouled Selema.
Le 30 décembre il faisait très froid de grand matin ; nous n’avions que 6° C. Le chemin allait, comme toujours, vers le sud-est, par un terrain montagneux. En général, les habitants appartiennent à la tribu des Ouled Aïssa. Nous laissons à gauche le djebel Mouley Bousta, célèbre lieu de pèlerinage avec le tombeau d’un saint, et nous passons un petit fleuve, l’oued el-Melha (rivière Salée), du bassin du Sebou, et dont le lit presque absolument desséché est couvert de sel cristallisé. Cette rivière sortant d’une montagne salifère, son eau est très salée ; pendant l’été elle se dessèche et abandonne le sel qu’elle détient.
Vers quatre heures nous nous arrêtons près d’un ensemble de villages nommé el-moudjimma, appartenant à la tribu des Ouled Djemma, qui font déjà partie du gouvernement de Fez. Cette journée avait été très fatigante, car nous avions parcouru presque constamment un pays vide et désert, dans lequel ne se voyait presque aucune trace de verdure ; il n’y avait que des champs bruns, presque tous cultivés ; et pas un arbre, pas un buisson, pas même une touffe du palmier nain si répandu ailleurs, n’interrompait la teinte brune et monotone du paysage.
Quelques heures au sud de Tzlata Cheragha, nous traversâmes le Sebou, l’un des plus importants fleuves du Maroc. Il sort des montagnes de l’est, traverse obliquement tout l’empire et se jette au nord de Rabat dans l’océan Atlantique. Son cours est très tortueux, et sa largeur ainsi que sa profondeur sont assez considérables. Le Sebou (es-sebâ, le lion) serait certainement navigable et fournirait une excellente route d’eau de la côte atlantique jusque dans le voisinage de Fez. Mais l’indolence des Marocains est trop grande pour mettre à profit quelque chose de pareil ; du reste, on n’a pas encore procédé aux essais et aux levés nécessaires. Le Sebou arrose tout le riche pays d’el-Gharb, dont les produits, en tant que leur exportation est permise, seraient facilement portés à la côte par cette voie économique. Nous traversâmes le fleuve dans sa partie supérieure, en un point où il est partagé en plusieurs bras par quelques petites îles ; sa profondeur n’était plus fort considérable et nous pûmes le passer sans difficultés particulières.
Comme je l’ai déjà dit, la route principale de Fez passe un peu plus à l’ouest, et le Sebou est là, sur son passage, si large et si rapide, que l’on a dû se résoudre à y construire de grandes barques, dans lesquelles les caravanes traversent le fleuve.
Nous coupons le large terrain d’inondation, boueux et fertile, et nous passons devant une petite roche isolée, qui sert de borne indicatrice aux voyageurs et s’appelle Hadjera Cherifa, d’après le nom d’une sainte. Après avoir traversé un groupe de douars, composé de six villages et qui se nomme Agbed Emhor, je fis dresser les tentes. Notre campement d’aujourd’hui est à environ 200 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Le dernier jour de l’année 1879 nous atteignîmes Fez, résidence du sultan du Maroc. Nous étions partis de grand matin ce jour-là, car nous avions à parcourir un terrain très accidenté ; vers cinq heures il faisait un froid piquant et nous n’avions que 4 degrés. Nous nous trouvions presque au milieu d’un pays de montagnes, qui s’élève doucement en venant du nord, mais qui descend rapidement vers le sud dans la plaine de Fez. Nous traversâmes quelques villages du cheikh Dajib ; puis vint un pays très accidenté, qui porte le nom d’Aïn Lefrad et est habité par des gens de la tribu des Ouled Djemma. Les montagnes environnantes sont formées d’une marne calcaire légère, de couleur blanche, qui est par places d’un blanc éclatant et appartient aux formations crétacées. Vers dix heures et demie nous fîmes halte à une source, Bir el-Araïch ; elle est à 350 mètres d’altitude. De là nous montâmes encore quelque temps et nous eûmes bientôt atteint un col (530m), d’où une vue magnifique s’étendait sur une grande plaine, sur une partie de la ville, qui est fort considérable, et, dans le fond, sur les chaînes du haut Atlas. Mes compagnons me montrèrent de là le col qui mène de Fez au Tafilalet. Les sommets étaient couverts de neige.
Plus nous descendions, plus riche était la végétation ; les plantations d’oliviers étaient surtout fréquentes, tandis que les sommets de ces montagnes calcaires étaient presque entièrement dénudés. Les ravins étaient encombrés d’épais buissons ; partout où se montrait un petit morceau de terrain plat était un champ d’orge ; les villages étaient presque toujours cachés sur les côtés du chemin. A mesure que nous nous approchions de la résidence, le pays devenait plus animé : gens de la campagne portant des fruits à la ville, ou en revenant ; âniers qui poussaient à force de coups leurs animaux épuisés et écorchés, et les maltraitaient de la façon la plus cruelle ; une troupe de machazini, qui était envoyée dans une localité pour y recueillir les impôts ; des bourgeois aisés de Fez, montant des mulets à selle élégante et suivis de serviteurs, qui allaient voir leurs bois d’oliviers des environs ; de pauvres paysannes arabes et des esclaves nègres, gravissant péniblement la montagne, un lourd fardeau sur la tête ; un cheikh de distinction sur un beau cheval, enveloppé dans un large burnous de drap bleu, avec un grand turban blanc, et suivi d’une nombreuse escorte bien montée et bien armée ; une caravane de marchands juifs avec des mulets, des chevaux et des ânes lourdement chargés ; beaucoup d’autres indices nous montrèrent que nous approchions d’une grande ville et d’un centre de commerce et d’industrie.
Vers trois heures de l’après-midi nous avions derrière nous les dernières chaînes de collines, et nous chevauchions entre des jardins d’oliviers et des champs, vers le grand espace vide qui entoure la résidence au nord et à l’ouest. C’est une vaste plaine, élevée seulement de quelques centaines de pieds au-dessus de la mer, et formée d’un conglomérat grossier et fortement lié. Comme je ne m’attendais pas à obtenir une maison le jour même, nous dressâmes nos tentes près de la porte ouest de la ville, et nous nous préparâmes à y passer la nuit. Nous fûmes bientôt entourés de curieux, qui nous questionnèrent et nous demandèrent des nouvelles ; des marchands de café ambulants vinrent aussi avec leurs petits appareils et nous réconfortèrent d’un café noir très fort. Bientôt nous étions tous étendus dans les tentes sur des tapis, et nous nous reposions des fatigues de la route. C’est toujours avec un certain sentiment de satisfaction qu’on termine sans malheurs ni contrariétés l’une des parties d’un voyage, surtout quand ce n’est pas une des moins importantes. Nous avions mis dix jours pour venir de Tanger à Fez ; mais nous avions voyagé très lentement et avec toutes nos aises ; celui qui se presserait pourrait faire ce chemin en six jours. Je n’avais eu nulle part de difficultés sérieuses avec les habitants, quoique nous n’eussions pas toujours pris le chemin ordinaire, et que nous eussions souvent traversé des parties plus écartées du pays. J’avais déjà appris à connaître un peu le caractère des Marocains et je savais me conduire d’après cette connaissance : de sorte que j’étais plein des meilleures espérances pour mon entreprise, et que j’envisageais l’avenir avec confiance. En outre, je me portais extrêmement bien, par suite du séjour constant à l’air libre, dans un pays qui, à l’exception de quelques endroits, a l’un des meilleurs climats de la terre.
J’envoyai mon machazini avec les lettres de recommandation chez le premier ministre ; ce dernier était malade, mais il lut pourtant mes lettres et chargea le juge supérieur de la ville de me trouver une maison. Vers le soir, un machazini vint de la part de ce magistrat et me pria de faire lever les tentes pour entrer dans la ville : une maison y était mise à ma disposition. Cela ne m’était pas absolument agréable, mais mes interprètes insistèrent pour me faire accepter, me disant qu’autrement il me faudrait engager des gardes pour la nuit. Bientôt tout était rechargé et nous entrions par la grande porte de l’ouest dans la résidence de Sa Majesté Chérifienne. Les gardiens des portes, et les Arabes qui flânent toujours dans leur voisinage, regardaient curieusement le Roumi ; les esclaves faisaient en grimaçant leurs mauvaises plaisanteries et leurs remarques comiques sur ce coup d’œil inaccoutumé.
Derrière la porte extérieure se trouvent une file de petites boutiques et d’ateliers ouverts dont les habitants fixaient également leurs regards sur la cavalcade étrangère. Puis on traverse un large terrain abandonné, non pavé et inégal, tantôt rocheux, tantôt boueux, avec des restes de vieux murs, des maisons écroulées, des tas de fumier, des animaux morts et des gens sans aveu, à mine rébarbative, errant au milieu du tout. Après avoir passé une seconde porte à travers un mur solide, la véritable muraille qui enserre Fez, on arrive dans la vieille ville, très peuplée, dans les ruelles étroites de laquelle une foule épaisse rend la marche difficile. Le chemin descendait rapidement, car Fez est située bien bas dans l’étroite vallée de l’oued Fez ; nous arrivâmes dans un chaos de bazars, de rues et de ruelles, souvent si resserrées, qu’avec nos animaux lourdement chargés nous barrions la rue dans toute sa largeur, et que nous arrêtions la circulation. Mes gens, qui étaient de la meilleure humeur, criaient constamment leur monotone balak ! avec lequel on invite les passants à prendre garde et à s’effacer. Enfin nous arrivâmes dans une rue si étroite que nos mulets chargés de chaque côté ne purent s’y engager, et qu’il fallut les débarrasser de leur paquetage. Cette ruelle était si sombre qu’on n’y pouvait voir devant soi ; elle n’était pas pavée, mais remplie de trous et de bosses, de sorte qu’un des animaux s’abattit et causa une émotion générale. Enfin nous ne pûmes aller plus loin : c’était un cul-de-sac. Notre guide ouvrit une des misérables maisons qui y donnaient, et nous entrâmes dans une petite cour carrée, qui peu avant avait servi d’écurie et était encore pleine de fumier. Un escalier chancelant conduisait dans un corridor, sur lequel donnaient quelques chambres obscures ; j’étais condamné à loger dans ces tanières, moi qui étais pourvu des meilleures recommandations du sultan ! Notre gaieté du début, en voyant le tout, se changea bientôt en une vraie colère. Accompagné d’Hadj Ali, je me rendis tout droit chez le juge qui nous avait désigné cette maison, et lui déclarai que je le remerciais de ses bons offices, mais que j’allais aussitôt quitter la ville, pour loger sous mes tentes, en dehors des portes de Fez. Le juge, un Nègre, comme la majorité des hauts fonctionnaires du Maroc, s’excusa : dans ce moment de presse il n’avait pu trouver d’autre maison, mais il arrangerait tout à ma guise le lendemain. De là nous nous rendîmes chez le caïd de la ville, que nous dérangeâmes au milieu de ses prières dans une mosquée voisine, et nous nous plaignîmes amèrement à lui du traitement qui nous était infligé. Il était aussi de couleur noire, mais n’était pas de pure race nègre comme le cadi ; il se montra très aimable et très sympathique ; pour ce soir-là il ne pouvait rien faire, mais dès le lendemain j’aurais une autre maison. Il nous supplia avec insistance de renoncer à quitter la ville le soir même. D’ailleurs, comme il était fort tard, il y aurait eu de grandes difficultés pour charger encore une fois les animaux et pour marcher dans l’obscurité, par des rues et des ruelles étroites ; nous n’eûmes donc rien de mieux à faire que de passer la nuit dans cette affreuse et antique masure, sans un souper convenable, et avec le danger de recevoir à tout moment sur la tête cette chancelante construction. J’aurais mieux fait de rester hors de la ville ; j’étais venu un peu à l’improviste pour les fonctionnaires que j’ai cités et ils n’avaient peut-être réellement pas de maisons convenables disponibles pour l’instant ; d’un autre côté, ils ne savaient pas encore bien ce qu’ils devaient faire de moi et essayèrent de voir jusqu’où ils pouvaient aller à mon égard. Sans mon énergique protestation, on ne m’aurait certainement pas donné une autre demeure. C’est ainsi que se passa pour nous à Fez la nuit de la Saint-Sylvestre de l’année 1879 !
Le matin suivant, premier jour de l’an, nous vîmes plus nettement dans quelle misérable masure on nous avait internés. Aussitôt je repartis avec mon interprète et le machazini pour aller retrouver le fonctionnaire du sultan et lui déclarer que je quitterais immédiatement la ville si je ne recevais pas un logement convenable. On me promit tout ce que je voulus, mais il nous fallut pourtant attendre jusqu’à quatre heures de l’après-midi avant de pouvoir nous installer dans la nouvelle demeure. Le cadi nous avait opposé les plus grandes difficultés, et n’avait cherché que des échappatoires, tandis que le caïd, d’humeur plus complaisante, faisait connaître notre cas dans l’entourage immédiat du sultan ; sur quoi le cadi fut invité à nous remettre les clefs d’une maison convenable. Celle-ci est située plus haut ; elle n’est pas au milieu de la ville intérieure, plus basse et moins saine : elle est dans le voisinage du palais du sultan. Notre logis n’est pas particulièrement élégant, mais il est grand et aéré, avec de larges pièces et une belle cour pavée, dans le milieu de laquelle coule une fontaine. Il ne renfermait, à la vérité, aucun meuble, mais nous portions avec nous assez de tapis, de coussins, de chaises de campagne, etc., et vers le soir nous étions complètement installés. Nous ne reçûmes naturellement pas la mouna, car nous avions la facilité d’acheter sur les marchés ou dans les boutiques toute sorte d’objets d’alimentation, et à bas prix. Mais je dus engager un cuisinier, car mes gens n’étaient pas à même de préparer une nourriture convenable. Le caïd nous assura deux machazini, dont l’un devait constamment rester à la maison et dont l’autre aurait à m’accompagner dans mes sorties.
En général, je ne puis dire que je trouvai un accueil amical auprès des personnages officiels ; il fallut plusieurs jours pour que les machazini promis m’arrivassent, et je dus écrire à diverses reprises pour les réclamer : suivant la pratique orientale, on traînait en longueur cette affaire, en trouvant toujours des faux-fuyants. Le premier ministre étant malade, ou du moins se faisant passer pour tel, je n’avais pu lui parler ; par suite, je ne pus recevoir une audience du sultan, ce qui m’importait peu d’ailleurs. On ne savait évidemment pas ce que je voulais faire et comment on devait agir envers moi. La maison dans laquelle nous étions descendus avait un inconvénient, auquel nous avions à peine pensé auparavant : elle était effroyablement froide. Nous étions au milieu de l’hiver et notre logis était placé de telle sorte que le soleil n’y parvenait pas de tout le jour ; de grand matin nous n’avions d’ordinaire que 5 à 6 degrés, et dans le reste du jour le thermomètre ne montait que jusqu’à 8 ou 10 degrés ; pour le pays c’est une température très basse, qu’il est extrêmement incommode de supporter dans de grandes pièces, qui ne sont pas chauffées, faute de poêles, et avec les vêtements légers en usage. La conséquence fut que nous étions tous enrhumés au début de notre séjour à Fez.
En outre, on regardait avec une grande méfiance mon interprète et compagnon Hadj Ali, qui vantait partout sa parenté avec l’émir Abd el-Kader. L’émir et son entourage n’avaient pas toujours été dans les meilleurs termes avec le gouvernement marocain, et l’on craignait que mon compagnon ne se laissât entraîner dans des intrigues quelconques. Enfin, on savait qu’il avait été banni d’Algérie par le gouvernement français, et l’on craignait peut-être que les Français ne le réclamassent au Maroc. Or on ne redoute rien plus dans ce pays qu’une complication quelconque avec une puissance européenne. Par suite, un négociant arabe aisé, Sidi Omar, qui fait fonction d’agent consulaire espagnol, parut un jour chez nous et avertit mon interprète de ce qui se passait. Il avait appris que le gouvernement marocain était résolu à le faire arrêter, à le renvoyer à Tanger et à le livrer aux autorités algériennes. Cela m’eût fort contrarié, et mon interprète lui-même était très inquiet. Je le tranquillisai en lui disant qu’il était à mon service, payé par moi et qu’il avait été engagé en présence du représentant d’Allemagne à Tanger et ne pouvait, par suite, être arrêté sans autre forme de procès. Tout cela ne contribuait d’ailleurs pas à m’attirer la considération des autorités, et visiblement on trouvait ma présence à Fez peu agréable.
Hadj Ali avait ici beaucoup de parents et d’alliés, de sorte que nous recevions force visites. Suivant les mœurs du pays, nous offrions à tout visiteur du café ou du thé, et tout le jour, un chaudron d’eau chaude était tenu sur le feu, de manière à bouillir rapidement. Pour tout ce qui regardait la cuisine, j’avais engagé un ménage juif, auquel j’avais cédé une chambre de la maison ; ces gens s’occupaient des achats ainsi que de la préparation des aliments, dont ils se tiraient assez bien.
Je sortais le plus souvent possible, pour fuir cette maison si froide ; la différence de température était vraiment surprenante, et, tandis que nous tremblions de froid dans nos chambres, au dehors la température était extrêmement agréable, et montait à 18 ou 20 degrés centigrades. Hadj Ali avait à Fez un jeune neveu, qui vivait seul avec sa mère ; il était presque tous les jours notre hôte. Son père voyageait depuis longtemps pour affaires ; ils n’avaient qu’un seul serviteur, en même temps fermier d’un jardin situé non loin de notre maison et dans lequel croissaient beaucoup d’orangers, de figuiers et d’autres arbres. Nous nous retirions souvent dans ce jardin, quand nous ne pouvions plus supporter le séjour de la maison, ou quand nous étions las de courir les bazars et les ruelles étroites. Cette dernière occupation, pourtant fort intéressante, était pénible à cause de la foule qui se rassemblait autour de nous. Mes deux machazini m’accompagnaient toujours, pour me protéger contre les importunités ou les insultes. Je n’ai vu à Fez que deux des Européens qui y vivent : un officier anglais, qui sert d’instructeur à l’artillerie, et un médecin espagnol ; du moins ce dernier, vieillard aux cheveux blancs comme la neige, vêtu ridiculement de velours et pourvu de vieux gants glacés, souvent lavés, se donnait pour tel. C’était un de ces aventuriers tels qu’on en voit souvent dans les pays mahométans ; je le rencontrai un jour chez le marchand arabe dont j’ai parlé, et qui sert d’agent consulaire à l’Espagne. L’attitude de cet impudent tapageur, qui par des cris et des menaces voulait obtenir une maison du sultan, et prétendait avoir le concours de Sidi Omar, faisait un singulier contraste avec la dignité calme de l’Arabe, très fin, plein de tact sous tous les rapports, et qui montrait une distinction naturelle encore rehaussée par un extérieur un peu souffrant.