MAROUSSIA
PAR
P. J. STAHL
D’APRÈS UNE LÉGENDE DE MARKO WOVZOK
DESSINS PAR TH. SCHULER
GRAVURES PAR PANNEMAKER
BIBLIOTHÈQUE
D’ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION
J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB
PARIS
Tous droits de reproduction et de traduction réservés
A ALSA
Enfant de l’Alsace,
à
ALSA
Fille de Théophile Schuler,
je dédie
cette édition illustrée dont les dessins
sont la dernière œuvre
de son père.
P.-J. Stahl.
MAROUSSIA
D’APRÈS LA LÉGENDE DE MARKO WOVZOG[1]
I
L'UKRAINE.
Je vais vous raconter ce qui s’est passé il y a bien longtemps en Ukraine, dans un coin ignoré, mais frais et charmant, de cette contrée.
J’aime beaucoup les contrées dont on ne parle guère, que l’étranger ne visite pas, qu’on laisse à elles-mêmes, qui gardent pour elles leurs retraites et leurs secrets, leurs fleurs et leurs sentiments, leurs dures peines et leurs simples plaisirs. Leur histoire n’est point à tous. Les mœurs de leurs habitants sont bien leurs mœurs, et, s’ils sont fiers, c’est sans s’en douter. On y rencontre ce qu’on ne trouverait nulle part ailleurs: choses et gens y sont nouvelles et nouveaux. Ces pays-là—sans le dire à personne—ont quelquefois leurs héros, de vrais héros.
J’aime aussi les héros—surtout quand ils ne se targuent pas de l’être—quand ils sont droits et sincères, quand ils font de grandes choses sans crier à tue-tête: «Voyez, voyez! c’est moi qui ai fait ceci! venez m’en récompenser;» mais seulement parce que, étant ce qu’ils sont, ayant leurs qualités, ils ne sauraient faire autrement que d’être héroïques.
Mais, assez de philosophie, comme dit notre maître d’école quand il voit qu’on ne va pas être de son avis. Contons l’histoire.
Eh bien, dans le petit coin dont je veux vous parler, il y avait autrefois une maison faite comme le sont les maisons à la campagne; et cette maison était habitée par un Cosaque, Danilo Tchabane, et sa famille.
N’allez pas confondre, je vous prie, les Cosaques ukrainiens avec ceux du Don, avec ces êtres barbus aux yeux ronds et terribles, au langage grossier, aux allures effrontées; ils ne se ressemblent point.
Les Ukrainiens ne portent de barbe qu’à l’âge de cinquante ans. Il s’ensuit que vous ne voyez dans le pays que des barbes grises ou point de barbes. Les jeunes gens portent des moustaches comme les Polonais. Les Ukrainiens sont grands, forts et sveltes. Ils ont, pour la plupart, des traits réguliers, des sourcils très-nettement dessinés, de grands yeux taillés en amande, une expression calme, noble, un peu sévère, et qui peut paraître triste.
Voulez-vous savoir ce que signifie le mot: cosaque? Le mot cosaque est un mot turc et veut dire: guerrier à cheval.
Dans le temps, quand l’Ukraine était une république et faisait la guerre aux Turcs, les Turcs ont désigné les héros inconnus qu’ils avaient à combattre sous le nom de Cosaques. Je ne vous conterai pas toutes les guerres de cette république, ce serait trop long. Il suffira de vous dire que, pendant de longues années, elle se trouvait, comme on dit chez nous et ailleurs peut-être, «placée entre deux feux»: la grande Russie et la Pologne. On pourrait même dire «entre quatre feux», si l’on comptait les Turcs et les Tartares. A la fin, ne pouvant s’entendre avec les Polonais, cette république avait accepté les «fraternelles» propositions de la Russie.
«Nous sommes trop faibles pour lutter encore avec nos voisins. Nous avons jusqu’ici soutenu la guerre glorieusement, c’est vrai; mais nous finirons par être écrasés. La Russie nous propose une alliance, acceptons-la.»
C’est ainsi que pensait et parlait le vieux chef Bogdan Khmielnitski, et le peuple l’avait écouté.
Au commencement tout alla bien. Égalité, fraternité, liberté, les Russes respectaient tout cela; mais peu à peu les choses changèrent.
Au bout de moins d’une année, le peuple avait mille raisons de dire à son chef Bogdan: «Qu’avons-nous fait?»
Le vieux Bogdan, entendant ces choses, pleura, sans que rien put le consoler.
«Tâchons d’y remédier,» dit-il après; mais il n’y réussit pas et mourut de chagrin.
Après sa mort, l’Ukraine eut à subir bien des épreuves. Elle se divisa en deux camps; les uns étaient encore pour la Russie, les autres tenaient pour la Pologne.
Un troisième parti s’était formé. Celui-là était pour l’indépendance complète de l’Ukraine; malheureusement il n’était pas nombreux. C’est juste à cette époque que commence notre récit.
Le Cosaque Danilo Tchabane habitait donc avec sa famille une maison dans la campagne. L’être le plus difficile se serait contenté de cette habitation.
Danilo avait hérité de cette maisonnette; son père, qui la tenait de son père, lequel la tenait aussi du sien, la lui avait transmise en mourant. Je ne sais combien de générations de Tchabane avaient passé par là.
Et notez bien ceci: quel que soit le désert que vient habiter une famille ukrainienne, le premier printemps la couvrira de fleurs. Donc, vous pouvez imaginer quel paradis de fleurs devait être la maison de Danilo, après que tant de générations de Tchabane avaient ajouté leur part de fleurs aux fleurs de leurs ancêtres.
D’ailleurs, il faut dire que la maison de Danilo n’aurait jamais pu offrir l’image d’un désert. Tout au contraire, située comme elle l’était, entre une steppe immense et une vaste forêt, entre une profonde rivière et une prairie veloutée, entre une haute montagne et une fraîche vallée, elle était, dès qu’elle apparaissait, ravissante à voir.
Au nord, se déroulait la steppe sans fin, la steppe embaumée. On eût dit un océan de verdure, émaillé de fleurs. Au sud, s’élevaient les montagnes tantôt boisées et verdoyantes comme des émeraudes, tantôt incultes et pierreuses. La délicieuse vallée, tout à fait solitaire, sans chemins ni sentiers, s’étendait dans l’est. La rivière, d’un bleu sombre, arrosait la prairie. Ici elle coulait reflétant l’azur du ciel au milieu des joncs flexibles, là elle s’engageait entre les rochers sombres et bouillonnait sous une arche de granit grisâtre.
Grand Dieu! qu’il faisait bon dans ce coin du monde! Quand le soleil se levait, la prairie couverte de rosée étincelait comme une pluie de diamants. Les oiseaux, cachés dans les joncs, commençaient à voleter et à chanter, et un léger voile de vapeur, doré par les rayons du matin, se balançait mollement au-dessus de la rivière. Grand Dieu! qu’elle était parfumée, cette tranquille vallée sous le premier regard du soleil!
Et les sommets des montagnes? Ils brillaient comme du métal. Et la forêt? Elle se réveillait tout doucement. Et la steppe? Elle miroitait d’ombre et de lumière aussi loin que l’œil pouvait percer ses profondeurs et ses clartés.
Ceci est l’aurore, la matinée; mais, le jour, comment vous le peindre? Une inondation de lumière sous une voûte azurée, les chants de triomphe des oiseaux, le murmure des flots, toute la nature en plein bonheur.
Pour la soirée, ces soirs paisibles et roses de l’Ukraine, vous devinez: les étoiles se montrant peu à peu pour faire fête à la lune, celle-ci paraissant dans sa douce majesté, et, à l’horizon, des bandes violettes de couleurs variées jetant leurs derniers feux, rayant la steppe assombrie et silencieuse. La lisière de la forêt devenait sérieuse, presque sévère; une grande roche, enveloppée de mystère, faisait pendant à une autre roche, sa sœur, se dressant comme un bloc de jais noir, éclairée d’en haut. Et enfin le petit jardin touffu, plein de cerisiers en fleur, les gentilles fenêtres de la maisonnette luisant entre les branches des rosiers sauvages. Telle était la maison de Danilo. Mais j’ai eu tort d’essayer de vous décrire des choses que les yeux ne sauraient se lasser de voir.
Et dire qu’avec toutes les splendeurs, qu’avec tous les bienfaits de Dieu, les habitants de la maisonnette avaient encore, tout à côté, de bons voisins, des amis éprouvés!
Les jours de fête, la famille Danilo Tchabane recevait beaucoup, oui, beaucoup. Tantôt c’était Semène Vorochilo qui arrivait, tantôt Andry Krouk, ou bien l’on entendait au loin la voix fraîche et sonore de Hanna, la belle rieuse, ou bien l’on apercevait le petit bateau de Vassil Grime qui abordait... et, après lui, cinq, dix autres encore, hommes et femmes, jeunes filles et jeunes gens, enfants aussi et même des vieillards. C’était à qui visiterait Danilo.
Mais à quoi bon vous énumérer tous les amis! Vous voyez qu’ils étaient nombreux; quand j’aurai dit qu’ils étaient sûrs, que c’étaient de vrais amis, que pourrai-je ajouter? Je n’ai pas la prétention de vous apprendre combien c’est bon, l’amitié. Si vous éprouvez ce sentiment pour quelqu’un qui soit digne de l’inspirer, vous savez ce qu’il vaut. La parole d’un ami, le regard d’un ami, sa main dans la vôtre, sont les trois quarts du bonheur de la vie. Si vous ne l’avez jamais connu, ce bonheur, mes paroles ne vous l’apprendront pas. Méritez d’avoir des amis, nous causerons de l’amitié après; mais, jusque-là, fussiez-vous plus avisé que le grand Salomon lui-même, vous n’y pourriez rien comprendre.
Certes, on vivrait très-heureux dans un coin comme celui-là, si les hommes ressemblaient aux moutons, s’ils n’avaient à désirer que de gras pâturages.
Mais l’âme humaine a le droit de s’élever jusqu’à des aspirations plus hautes. Le vrai bonheur d’un peuple ne saurait se faire de la seule satisfaction des besoins matériels, le contentement moral peut seul donner le goût qu’il faut au pain qu’on mange. Or, je vous l’ai déjà donné à entendre, et vous m’avez compris à demi-mot: le trouble régnait partout. Le pays fatigué, tiré dans un sens par les Russes, dans un autre par l’aristocratie polonaise, écrasé des deux côtés, le pays était en pleine révolte et regrettait amèrement son indépendance perdue. L’Ukraine était envahie par les troupes russes. Le chef du parti moskovite était comblé des faveurs et des présents du tsar; le chef du parti polonais s’était fortifié dans une ville et invitait tous les amis de la liberté à venir se joindre à lui.
De quel côté aller?
Les temps étaient difficiles, bien difficiles! Les yeux les plus secs, d’ordinaire, versaient des larmes, et les têtes les plus sages tournaient. Les enfants eux-mêmes avaient peine à respirer.
II
UN VOYAGEUR INCONNU.
Il y avait une réunion chez Danilo Tchabane. La soirée était sombre, les hôtes pensifs et silencieux. Les maîtres eux-mêmes avaient peine à sourire. On se regardait plus qu’on ne se parlait. Il était visible que tout ce monde avait le même souci.
De temps en temps on s’adressait à Andry Krouk:
«Les murs de Tchiguirine étaient-ils de force à résister à un assaut? Les défenseurs étaient-ils solides? Si on relisait la dernière proclamation du chef? Quelques-uns ne la connaissaient pas. Savait-on s’il se présentait beaucoup de volontaires?»
Andry Krouk, évidemment bien renseigné sur toutes ces choses, répondait très-couramment. Il décrivait les remparts de Tchiguirine, ses fossés, ses portes, ses tranchées, comme un homme qui a passé par là et vu tout cela plus d’une fois, et récemment encore.
Tandis que les hommes parlaient, les fuseaux s’arrêtaient, les femmes écoutaient anxieusement. Et quand les hommes se taisaient et fumaient, elles échangeaient à voix basse quelques paroles.
«Encore une bataille près de Vélika, disait l’une.
—Combien de tués? demanda Moghila.
—On a incendié Terny; les maisons ne sont plus que cendres, et le village Krinitza brûle encore.
—Savez-vous, dit une jeune fille, savez-vous si?...»
Mais elle ne peut achever; ses lèvres pâlissent, de grosses larmes voilent ses yeux, ses dents serrées par l’angoisse ne peuvent se rouvrir.
Une vieille femme, coiffée d’un mouchoir brun d’où s’échappaient des flots de beaux cheveux gris, au visage froid et rigide, dans lequel deux grands yeux noirs étincelaient comme des étoiles, dit:
«Les miens sont tous morts. Je suis seule au monde. Ils disaient tous: «Nous allons nous battre;» et je les regardais: «Oui, mes enfants;» et ils ajoutaient: «L’Ukraine reconquerra son indépendance;» et j’avais répondu encore: «Oui, mes enfants!» Tous les trois sont restés sur le champ de bataille, et l’Ukraine n’est pas libre!
—Ah! disait une jeune femme, on se fait tuer et l’on n’a encore rien gagné. Si encore on pouvait se dire: «Je meurs, mais je laisse aux autres ce que je cherchais...»
La vieille femme l’interrompit:
«Tu ne m’as pas comprise. Quand il s’agit de la patrie, on ne marchande pas, on ne se dit pas: «Réussirai-je?» mais: «C’est mon devoir,» et on se jette dans la mêlée. Si on est tué, on est bien mort; c’est un meilleur sort que de mal vivre. Les miens ont agi ainsi. Que Dieu ait leur âme! Si c’était à recommencer, ils recommenceraient.
—Vous avez raison, vous avez raison,» dirent plusieurs femmes.
D’autres ne disaient rien qui se mirent à pleurer. Les enfants aussi étaient soucieux. Ils ne jouaient pas, ils ne criaient ni ne riaient, mais se tenaient, respirant sans bruit, dans les coins, tout en observant les figures des «grands» et en écoutant leurs discours.
Une petite, toute petite fille, à la chevelure blonde, aux grands yeux extrêmement brillants, aux lèvres purpurines, semblait seule entièrement absorbée par ses propres affaires. Elle prenait des brins de jonc dans son tablier et en tressait une jolie natte.
La soirée s’avançait, devenait de plus en plus sombre, de plus en plus calme. Tout le monde se taisait: la petite fille s’endormit, sa natte inachevée dans les doigts.
La nuit vint et les étoiles étincelèrent.
Tout à coup, on frappa à la fenêtre.
Ce fut si inattendu que personne n’en voulut croire ses oreilles; mais on a frappé encore, et encore une fois, très-distinctement, très-fort.
Le maître de la maison se leva et marcha vers la porte pour l’ouvrir. Ses hôtes et amis allumèrent leurs pipes et se mirent à fumer. Un dernier coup plus sec, plus net, se fit entendre sur la vitre. Les fumeurs tressaillirent, les enfants se regardèrent. Danilo entr’ouvrit la porte.
«Qui frappe ici?» demanda-t-il.
Une voix répondit, une voix ferme et mâle, qu’un voyageur égaré demandait l’hospitalité.
«Soyez le bienvenu,» dit Danilo; et il ouvrit la porte toute grande, en invitant le voyageur à entrer.
On entrevit quelques étoiles, une fraîche bouffée de brise du soir pénétra dans la chambre chaude; puis, sur le seuil, apparut un homme de grande taille, de si grande taille qu’il fut obligé de baisser la tête pour entrer.
La beauté n’est pas une rareté en Ukraine: pourtant le voyageur qui venait d’entrer aurait difficilement trouvé son égal.
Son visage était un de ces nobles visages sur lesquels les regards les plus insouciants s’arrêtent avec un sentiment soudain de respect. Chacun est obligé de se dire en les regardant: «Cet homme doit être un homme entre tous les hommes.» Sa haute taille était élégante et souple. Toute sa personne respirait le calme et la force; mais jamais diamants, étoiles ou éclairs, n’eurent tant d’éclat que les yeux noirs qui répandaient autour de lui la lumière.
Maître Danilo et ses amis furent frappés de tout cela; mais les Ukrainiens savent garder leurs impressions pour eux-mêmes, et ils n’en firent rien voir. Ils reçurent le voyageur comme tout voyageur doit être reçu dans une honnête maison, avec cordialité et prévenance. On le plaça près d’une table, et on s’empressa de lui offrir quelques rafraîchissements.
Le voyageur se montra simple, modeste, poli et réservé. Étant un inconnu et n’ayant par conséquent aucun droit à l’intérêt particulier de ses hôtes et de leurs amis, il ne cherchait point à se faire valoir. Il ne racontait pas, comme d’autres eussent pu le faire, ses aventures. Il ne crut pas devoir faire part à des étrangers de ses projets, s’il en avait. Il ne jetait de regards indiscrets ni sur les choses, ni sur les gens. Il ne questionnait pas, il répondait et en peu de mots. S’il causait, c’était des choses qui, dans un tel moment, occupaient tout le monde: des désastres du pays, des villes brûlées, des champs dévastés qu’il avait vus sur sa route. Maître Danilo et ses amis imitèrent sa réserve. Ils se demandaient probablement d’où il venait et où il allait, et aussi dans quel pays il était né; mais, puisqu’il ne le disait pas, ils ne le lui demandaient pas. On voyait bien que, quoique jeune encore, il connaissait beaucoup de choses: les mœurs turques, les coutumes polonaises, le caractère russe, les usages tartares. Il paraissait que la Setch[2] ne lui était pas inconnue non plus.
Quant à l’Ukraine, il était évident qu’il l’avait parcourue dans tous les sens, qu’il avait visité, habité peut-être les grandes villes aussi bien que les villages et les petites campagnes. Plus d’un s’était interrogé aussi sur la balafre qu’il avait sur la joue gauche: où avait-il reçu, gagné cette belle blessure, faite bien certainement par une arme tranchante? Cela ne regardait que lui. A chacun ses secrets. Cependant le voyageur, rassuré sans doute par l’accueil qu’il recevait, devenait de lui-même plus expansif. Il décrivit avec une saisissante vigueur les batailles qui venaient d’avoir lieu. C’était à croire qu’on y prenait part avec lui. On l’écoutait, n’osant plus respirer. Les hommes, si habituellement impassibles, s’enflammaient; les femmes s’écriaient et sanglotaient. Les enfants, ayant perdu toute envie de dormir, étaient suspendus à ses lèvres.
Tout à coup on entendit deux coups de feu, puis plusieurs autres encore. Après un court intervalle, d’autres succédèrent.
On s’était tu. On prêtait l’oreille. Les coups partaient de la steppe. On écouta longtemps, mais le silence s’était refait.
«Eh quoi! la poudre parle même dans vos paisibles campagnes? dit alors le voyageur.
—Cela doit venir du côté du grand chemin de Tchiguirine, dit Andry Krouk.
—Cela est venu de tous les côtés successivement,» dit Danilo en remuant la tête.
Il se faisait tard; les femmes se levèrent pour retourner à leurs maisons. Il fallait faire coucher les enfants. Plus d’une avait pris le sien dans ses bras. Les unes étaient grandes et robustes, d’autres frêles et petites; elles étaient jeunes ou vieilles, mais toutes avaient la même expression, cette expression de volonté énergique qu’on a quand, après bien des souffrances et des luttes, on est décidé à tout faire avec calme, fût-ce à mourir.
On se disait encore adieu sur le seuil de la porte, on échangeait un sourire d’affection, on se faisait un signe de tête amical. Tout se passait comme d’habitude, et cependant on sentait comme une tempête dans l’air. Les yeux de ces femmes, de ces mères, de ces sœurs, de ces fiancées, de ces filles, jetaient comme des lueurs.
«Adieu! adieu! disait-on, bonne nuit!»
Toute la société se dispersa par les sombres sentiers et disparut. Les deux intimes Andry Krouk et Semène Vorochilo restèrent seuls avec Danilo. Le voyageur resta aussi.
III
LA PETITE MAROUSSIA.
Tout le monde était parti; la maîtresse de la maison passa dans une chambre à côté.
«Y a-t-il moyen d’arriver jusqu’à Tchiguirine?» demanda le voyageur. Sa voix avait baissé en faisant cette question, ainsi qu’il arrive involontairement quand on sent que le danger peut être plus près de vous qu’on ne veut le dire.
«Cela doit être difficile,» répondit maître Danilo, baissant instinctivement la voix à son tour.
Ses deux amis ne dirent rien; mais ils laissèrent échapper de leurs pipes deux énormes bouffées de fumée, et ils froncèrent leurs épais sourcils.
Ceci exprima sans paroles, mais nettement, qu’ils étaient de l’avis de maître Danilo. Les yeux du voyageur se fixèrent un instant sur la figure impassible de maître Danilo, puis sur les figures non moins impassibles de ses deux amis. Un seul regard de ses yeux pénétrants suffit pour leur apprendre quelle habitude des épreuves il avait, quel mépris du péril et aussi quelle adresse à parer au besoin les coups que pouvait lui porter la fortune.
Cette muette confidence faite:
«Et pourtant, dit-il, il faut que j’y arrive, et par le plus court et tout droit.
—Tout droit à Tchiguirine? répondit Andry Krouk; pour le moment, le corbeau lui-même n’y arriverait pas.
—Est-ce encore loin? demanda le voyageur.
—La longueur du chemin importe peu à celui qui a des jambes quand la route est bonne, dit Semène Vorochilo; mais fût-ce tout près, si c’est impraticable, voilà ce qui importe.»
En prononçant ces paroles, Semène Vorochilo plongeait son regard dans les yeux du voyageur.
«Nous autres voyageurs, répondit l’inconnu, nous ne sommes pas toujours libres de choisir le chemin le plus agréable. Faute du bon, c’est à nous de nous contenter du pire; mais, que voulez-vous, quand il est arrêté qu’on doit arriver quelque part, il n’y a pas à reculer. Heureux toutefois qui peut se procurer un guide, un compagnon de voyage fidèle et sûr! Je ne vous cacherai pas, très-honorables maîtres, qu’il m’est arrivé plus d’une fois de rencontrer, au moment où je pouvais le moins l’espérer, le cœur vaillant, le bras vigoureux, les pieds infatigables dont je pouvais avoir besoin.»
A ces mots de l’étranger, maître Danilo et ses deux amis relevèrent la tête.
«Vous dites vrai, honorable voyageur, répondit Danilo; un compagnon brave et dévoué vaut tous les trésors de l’univers.
—Il ne manque pas en Ukraine de cœurs résolus, dit Andry Krouk; pour ceci, je puis dire que nul pays ne surpasse notre patrie.
—Bien répondu, Krouk, fit maître Danilo. Les Polonais peuvent se vanter d’avoir d’intrépides seigneurs, les Turcs des sultans magnifiques, les Moscovites des gaillards intelligents et habiles: quant à nous, nous pouvons affirmer une chose, qui vaut toutes les autres, c’est que nous sommes «frères», ni plus ni moins.
—A l’exception près, vous avez raison, répliqua le voyageur.
—Dans les meilleurs champs on trouve un brin d’ivraie, reprit vivement Danilo; le froment en est-il moins bon pour cela?
—Non, assurément, dit Vorochilo. Il y a cependant quelque chose à considérer.
—Dites laquelle, répondit le voyageur.
—C’est qu’on ne distingue pas toujours le bon grain du mauvais. Celui qui porte capuce noire n’est pas toujours moine.
—Le bon pâtre reconnaît ses brebis, même sous la peau du loup!» répliqua l’étranger.
Il se fit un silence; on se regarda une fois encore. On s’était compris; les paroles devinrent inutiles.
«Frères, salut! dit le voyageur. Ceux de la Setch vous présentent respect et amitié. Je suis leur envoyé. Je vais à Tchiguirine.
—Nous sommes à vos ordres; nous sommes vos amis, dirent les trois Ukrainiens.
—Qu’avez-vous à m’apprendre? que savez-vous? que se passe-t-il autour de vous? demanda l’envoyé de la Setch.
—Rien de bon, répondit Danilo; l’un s’est lié d’amitié avec les Moscovites; l’autre, après avoir invité les Turcs à venir à son aide, est peut-être, dans ce moment même, en pourparler avec la Pologne.
—Cela n’est que trop vrai! dirent les deux amis de Danilo, et leurs mâles visages exprimaient une douleur profonde.
—Raison de plus pour que j’aille à Tchiguirine, répondit l’envoyé de la Setch—et sans perdre de temps.
—Tous les chemins sont coupés, répondit Vorochilo.
—Et le passage de Gonna?
—Occupé et mis en état de défense par les Moscovites.»
L’envoyé se mit à réfléchir, non aux difficultés, mais au moyen d’arriver à son but.
«Nous autres, Cosaques de la Setch, dit-il enfin, nous ne sommes ni pour les Moscovites ni pour les Polonais. Nous sommes pour les Ukrainiens. Vous voyez bien qu’il faut que je pénètre dans Tchiguirine. De vos deux chefs, l’un s’est vendu, dit-on... mais l’autre?
—L’autre, l’ataman Petro Dorochenko, dit Krouk, est un honnête homme.
—Je le sais, dit l’envoyé. Mais, orgueilleux, passionné, et trop prompt comme il l’est, on peut craindre qu’en voulant sauver l’Ukraine il la perde. Dans son irritation contre les Russes, il oublie que nous avons d’autres adversaires. Il est sur le point de faire une folie et de se jeter du feu à la flamme. J’ai mission de l’en empêcher;—mais, pour y réussir, il faut que je le voie. Si je tardais...»
Ici l’envoyé se tut et regarda tout autour de lui. La maîtresse de la maison était encore absente, deux petits garçons dormaient paisiblement sur un large banc. Il était sur le point de reprendre son discours, lorsque soudain, à l’extrémité de la pièce, il aperçut deux yeux étincelants fixés sur lui et qui semblaient boire ses paroles. Il allait se lever et marcher sur cette vision inquiétante, quand, à sa grande surprise, il découvrit que ces deux yeux ardents étaient ceux d’une simple et gracieuse enfant qui, blottie dans un angle obscur de la chambre, le regardait comme un oiseau charmé.
Danilo avait suivi le regard de l’envoyé et découvrit l’objet de sa préoccupation.
«C’est ma fille, dit-il, ma brave enfant, sage au delà de son âge;» et l’appelant: «Maroussia, dit-il, approche.»
Maroussia s’approcha.
C’était une vraie fillette ukrainienne, aux sourcils veloutés, aux joues brunies par le soleil, d’ensemble étrangement belle, belle par l’expression de sa charmante physionomie autant que par la pureté même de ses traits. Vrai type de la race. Elle portait une chemise brodée à la mode du pays, un jupon bleu foncé et une ceinture rouge; ses cheveux magnifiques, aux reflets dorés, étaient tressés en grosses nattes, et, quoique tressés, ils ondulaient encore et brillaient comme de la soie. Les filles du pays portent en été une couronne de fleurs. Maroussia avait encore quelques fleurs rouges dans ses cheveux.
«Maroussia, lui dit son père, tu écoutais notre conversation?
—Je ne voulais pas écouter, répondit Maroussia. Malgré moi d’abord j’entendais; mais, après avoir entendu, j’ai écouté.
—Et alors qu’as-tu entendu, mon enfant?
—J’ai tout entendu.»
Sa voix était admirablement timbrée.
«Dis-moi ce que tu as entendu, ma fille.»
Les yeux brillants de Maroussia se tournèrent vers l’envoyé de la Setch:
«J’ai compris qu’il était nécessaire que le grand ami de ce soir arrivât très-vite à Tchiguirine, et que pour le salut de l’Ukraine il fallait qu’il pût voir l’ataman.
—Tu as tout entendu, en effet, dit Danilo, et tout compris. Maintenant, écoute-moi, Maroussia. Ce que tu as entendu, tu n’en parleras à âme qui vive. Si quelqu’un t’interroge, tu ne sais rien. Comprends-tu ce que c’est qu’un secret?
—C’est quelque chose qu’il faut garder à tout prix, dit l’enfant.
—Eh bien, dit le père d’une voix grave, tu es dépositaire d’un secret.
—Oui, père,» dit Maroussia.
Maître Danilo n’en dit pas davantage. Maroussia n’eut point à faire de promesse, mais il y avait dans ces deux paroles: «Oui, père,» prononcées par cette enfant ainsi qu’elle le fit, de quoi rassurer plus incrédule que saint Thomas lui-même.
«Où est ta mère? demanda maître Danilo.
—Elle prépare le souper.
—Va lui dire que tes petits frères sont endormis.»
Maroussia se dirigea vers la porte, mais, au moment de l’ouvrir, elle s’arrêta subitement, prêtant l’oreille à un bruit étrange qui se faisait entendre du dehors. On eût dit une troupe de cavaliers galopant dans la direction de la maison. Rapidement le bruit grandit; des cris, des imprécations se mêlaient déjà aux hennissements des chevaux. En un instant ce fut un tumulte comme celui qu’aurait pu produire l’arrivée à fond de train de tout un détachement; des voix enrouées, des jurements se firent entendre.
La porte de la chambre s’ouvrit. La maîtresse de la maison, blanche comme un linge, apparut:
«Ce sont des soldats, un escadron, un régiment peut-être. Ils sont là...
—Il ne s’agit pas de perdre la tête,» dit Danilo.
L’envoyé de la Setch s’était levé, mais sans précipitation; les autres en firent autant. Pas une parole ne fut prononcée, chacun réfléchissait.
La mère de Maroussia assura la fermeture de la porte, et, le dos appuyé contre le chambranle, elle attendit les ordres de son mari. Maroussia s’était placée à côté de sa mère. Ses lèvres avaient un peu pâli, mais son visage était calme.
«Toi, Vorochilo, et toi, Krouk, dit Danilo, vous dormez. Ma femme et ma fille sont occupées à coudre; moi je suis absent. J’ai été voir un ami. Vorochilo et Krouk étaient venus pour m’acheter mes bœufs; ils ont peut-être trop bu, ils ronflent en m’attendant... Il s’agit de gagner du temps.»
Puis, s’adressant à l’envoyé de la Setch:
«Le devant de la maison seul est occupé; la fenêtre de la cuisine donne sur le jardin. Suivez-moi.»
Le père, en sortant, avait échangé un regard avec sa fille.
Tout cela s’était exécuté aussi vite qu’un changement à vue dès longtemps préparé. Les deux hommes couchés sur les bancs dormaient aussi paisiblement que les petits frères. La maîtresse de la maison et sa fille cousaient. Maître Danilo et l’envoyé avaient disparu.
«Descendez de cheval et frappez à la porte, criait une voix rude du dehors.
—Tonnerre et sang, défoncez-la!» hurla une autre voix plus impérieuse que la première.
La maîtresse de la maison, sans quitter son ouvrage, s’approcha de la fenêtre:
«Qui est là? que voulez-vous?» dit-elle d’une voix dont pas une note ne tremblait.
Mais, pour toute réponse, quelques vitres de la croisée volèrent en éclats, et, en même temps, une grosse figure rouge de colère, aux moustaches hérissées, se pencha à travers les carreaux cassés, jetant dans tous les coins et recoins de la chambre des regards irrités et méfiants.
«Qu’as-tu à me regarder? cria ce personnage; pourquoi n’ouvres-tu pas ta porte? Préfères-tu qu’on la jette à bas?»
La maîtresse de la maison, ainsi interpellée, avait reculé d’un pas.
«Les enfants dorment, dit-elle,—et le fait est qu’ils dormaient encore, les innocents,—les deux hommes dorment aussi. Ne faites pas tant de bruit.
—Ouvriras-tu, sotte créature?» vociféra la figure rouge.
La femme de Danilo, comme paralysée par la peur, ne fit pas un mouvement.
La porte était ébranlée sous les coups retentissants des assaillants, mais elle ne cédait pas.
L’homme à la figure rouge parvint à entrer de la moitié du corps par la fenêtre brisée, et dirigeant le canon d’un pistolet sur la poitrine de la maîtresse de la maison:
«Si dans une seconde ta porte n’est pas toute grande ouverte, cria-t-il, je t’abats comme une corneille.»
La femme de Danilo fit un pas vers la porte; on eût dit une statue de pierre essayant d’obéir à un ordre qu’elle ne comprenait pas.
«Femelle maudite! cria l’officier furieux. Mais quelqu’un du dehors, le tirant en arrière, l’arracha de la fenêtre. La figure d’un autre officier se montra.
«Femme, dit celui-ci, le feu aura raison de votre porte et de la maison tout entière, et pas un de ses habitants n’en sortira vivant, si cette porte ne livre pas immédiatement passage à nos hommes.»
La maîtresse de la maison, comme folle de terreur, se précipita alors sur sa porte; mais, soit maladresse, soit épouvante, il semblait que clefs ni verrous ne pussent lui obéir. «J’ouvre, disait-elle, j’ouvre, mes seigneurs, ne le voyez-vous pas? Mais cette serrure me fait perdre la tête; il me faudra dès demain la faire arranger.»
Enfin la porte s’ouvrit.
Dieu sait que cela avait pris assez de temps. Soldats et officiers se précipitèrent dans la cabane et se mirent à en visiter tous les coins. On eût dit des loups en quête de leur proie tout à coup disparue.
Le plus petit des garçons, éveillé en sursaut, jetait des cris perçants. L’aîné regardait tout et ne bronchait pas.
«Braillard, te tairas-tu!» dit un des officiers au petit frère qui criait.
L’officier à la figure rouge ne lui dit rien, mais d’un coup de pied il l’envoya rouler, muet enfin de terreur, sous le banc même sur lequel il venait de dormir.
«Lâche! dit le petit frère aîné. Lâche! quand je serai grand!...»
Le vilain homme à la figure rouge avait autre chose à faire que de l’entendre. D’un second coup de pied il avait fait lever Krouk, qui paraissait comme ivre de sommeil, et ouvrait et refermait alternativement, dans un pénible effort, des yeux ébahis.
Vorochilo, réveillé par les mêmes procédés, avait l’air de ne savoir que penser en regardant ses agresseurs. Il appelait le gros officier le compère Générasime, et l’autre le compère Stéphane; il adressait à l’un un sourire, à l’autre un clignement d’yeux de bonne amitié, puis retombait sur son banc en disant:
«Couchons-nous, il est l’heure.»
Les soldats le regardaient tour à tour:
«C’est lui, disaient les uns. Ce n’est pas lui, disaient les autres. Quel peuple de coquins! Il n’en est pas un qui ne soit un traître.
—Silence!» cria l’homme à la figure rouge.
Il s’était assis à une table, et faisant un signe brutal à la maîtresse de la maison:
«Approche,» lui dit-il.
Elle approcha.
«Qui es-tu? demanda-t-il.
—Je suis la femme de Danilo Tchabane.
—Où est ton mari?
—Il est allé voir un ami.
—Attends, je vais t’apprendre ce que c’est qu’un ami.» Il prit un knout que portait un de ses soldats, un knout richement orné et ciselé à la poignée.
«Et ces deux-là, ces deux ivrognes, ces deux chiens, qu’est-ce que c’est?»
Et pour mieux désigner les personnes, il cingla de son knout les épaules de Krouk, puis la figure de Vorochilo.
«Parleras-tu?» cria-t-il en faisant un bond menaçant vers elle.
La femme fit un mouvement de recul, comme elle eût fait, si elle se fût trouvée face à face tout à coup avec une bête féroce. Mais, après un effort pour surmonter son horreur, elle répondit:
«Ce sont mes voisins, seigneur; ils sont venus pour acheter des bœufs et s’étaient endormis en attendant mon mari absent.
—Oui, seigneur, nous sommes venus pour acheter trois bœufs à Danilo, dit Andry Krouk, qui finit enfin de s’éveiller. Oui, pour ces bœufs que nous avions promis de livrer demain, et nous ne trouvons pas maître Danilo à la maison; jugez quel désappointement.—Eh bien, dis-je au compère (il montra Vorochilo qui, réveillé aussi, paraissait cependant ne pas pouvoir encore ouvrir tout à fait ses paupières), eh bien, dis-je au compère, le maître n’y est pas, c’est fâcheux.—Oui, répondit le compère, c’est fâcheux, il n’y a rien à faire.—Quelle mauvaise chance! dis-je, mais que veux-tu! il n’y est pas.—Oui, répondit le compère, Danilo n’est pas là.—Voilà une journée perdue.—Oui, perdue, répondit-il, mais que veux-tu!—On ne peut jamais tout prévoir.—Oui, répondit le compère, on ne prévoit jamais tout.—Avec tout ça, le marché de demain?
—En finiras-tu, canaille? s’écria l’homme à la figure rouge. O traîtres, je la connais, votre naïveté! Soldats, ficelez-moi ces coquins et durement.»
Ce fut vite fait; Andry Krouk et Semène Vorochilo furent en un instant liés et garrottés.
En ce moment le maître de la maison entra.
«Qui es-tu? rugit l’homme à la figure rouge. (C’était décidément le chef de la bande.) Comment t’a-t-on laissé entrer ici?
—Je suis le maître de cette cabane, seigneur, répondit Danilo en faisant un salut. Vous êtes chez moi,—et je rentre.
—Holà! vous autres, mettez des sentinelles à la porte, et que personne n’entre ni ne sorte, m’entendez-vous?» dit l’officier à ses hommes. Puis s’adressant à Danilo:
«Si tu tiens à la vie, réponds-moi sans te faire prier. Où est le bandit que nous cherchons? Que ta réponse soit claire, Judas! Si tu me réponds par des balivernes, je te réduis en poudre. Tiens-toi cela pour dit. Où est le Zaporogue?
—Le Zaporogue, répondit Danilo avec calme et surprise, c’est pour la première fois que ce nom est prononcé devant moi. Je ne connais point de Zaporogue.
—A d’autres! hurla l’officier; veux-tu me faire accroire que vous ne connaissez pas les bandits qui vous mettent en mouvement? C’est comme si tu me disais que mes soldats ne connaissent pas leurs chefs. Ce Zaporogue est dans le pays, il est entré ici; où est-il? Avoue-le tout de suite, ou j’incendie ta bicoque et te fais rôtir dedans, toi, ta femelle et tes petits.
—Seigneur, répondit Danilo, j’affirme que je n’ai jamais entendu parler de celui que vous venez de nommer.
—Tu ne veux pas parler? Eh bien, soit! ton affaire est claire;—et, se tournant vers Vorochilo et Andry Krouk: Coquins, leur dit-il, vous ne connaissez sans doute pas non plus ce Zaporogue que la peste étouffe?
—Je vous demande bien pardon, seigneur, répondit Semène Vorochilo, qui paraissait plus mort que vif, et je....
—Parle donc, animal!
—Je l’ai vu.
—Tu l’as vu et tu ne l’as pas sur-le-champ dénoncé, traître?
—J’ai eu trop peur, seigneur, j’ai perdu la tête, et puis....
—Et puis, drogue?
—Et puis, il était déjà parti!
—Où l’avais-tu vu?
—A la foire des bœufs, seigneur, à Frosny.
—Avec qui était-il?
—Avec un gros chien, seigneur, un gros chien noir, superbe, d’une très-belle race, qui aboyait comme les cent diables et qui...
—Imbécile! chien toi-même! Ce n’est pas du chien qu’il s’agit, mais du maître et des infâmes de votre espèce. Ce Zaporogue n’était pas seul sans doute, une bande de vauriens le suivait, hein?
—Une bande de vauriens, seigneur, quelle bande?
—Triple sot! une foule d’hommes et de femmes couraient après lui?
—Oui, seigneur, toute une foule. On se bousculait, on criait.
—Les noms?...
—Quels noms, seigneur?
—Les noms de ceux qui couraient après lui.
—Mais c’était la foule, seigneur, rien que la foule.
—Ah! l’animal, la brute!
—Ne voyez-vous pas, dit l’autre officier, que ce paysan est un idiot? vous perdez votre temps avec lui.
—Vous m’étonnez, mon cher, dit un autre officier qui était resté assis pendant toute cette scène. Pourquoi cette ardeur? Est-ce que nous n’avons pas le temps de saisir ce garnement? N’y a-t-il rien de plus pressé que de le fusiller? S’il nous a échappé, ce n’est pas pour longtemps. Oubliez-vous que, depuis ce matin, nous courons comme des enragés sans boire ni manger, et que cela n’est pas sain d’avoir l’estomac vide? Voyons, est-ce que cette maisonnette n’est pas agréable, et vous déplairait-il d’y faire un bon souper? Après souper, nous n’en serons que plus dispos pour reprendre la chasse aux bandits. Dieu de Dieu! mon cher, vous êtes rouge comme un coq! As-tu oublié, malheureux, les recommandations du docteur: «Pas d’émotions, pas de colères, exercice modéré, repas réguliers!» Et ta pauvre femme, qui m’a tant fait promettre de veiller sur toi et de te soigner comme un frère, elle serait dans un joli état, si elle avait pu voir dans quelles rages insensées tu te mets....
—Tais-toi, répondit l’homme à la figure rouge, d’une voix étranglée. Tais-toi,—et soupons.»
Et, se tournant vers Danilo:
«Tu as entendu? Que tout ce qu’il y a de bon dans ton garde-manger soit dans deux minutes sur cette table.... dans deux minutes! et il donna sur la table un coup de poing à faire trembler la maison.
—Odarka, dit Danilo à sa femme, dépêche-toi.»
Odarka sortit emportant dans ses bras ses deux petits garçons; l’aîné résistait, il ne voulait pas quitter son père.
Elle reparut bientôt les mains chargées de provisions. Elle était calme et ne disait rien. Cependant ses yeux parcouraient la cabane avec une certaine inquiétude.
Semène Vorochilo et Andry Krouk, les mains liées derrière le dos, les jambes empêchées par des cordes solides, étaient debout dans un angle de la chambre. Danilo, les bras croisés, se tenait dans un autre. A l’exception d’une sentinelle qui barrait la porte, les soldats avaient disparu. Les officiers, attablés, leurs sabres au côté, leurs pistolets sur la table, buvaient et mangeaient, riaient et causaient gaiement.
Mais la petite Maroussia, où était-elle donc?
La beauté des ciels ruthènes, l’éclat singulier et particulier de leurs astres, les profondeurs et les transparences de leurs azurs, sont une cause d’étonnement et d’envie naïve pour les rares Méridionaux qui visitent nos contrées.
La nuit, ce soir-là, était splendide. Maroussia, légère et silencieuse comme une ombre, avait disparu quelques instants après la rentrée de son père. Le regard de celui-ci, incompréhensible pour tout autre, lui avait-il appris ce qu’elle devait essayer de faire, ou n’avait-elle cédé qu’à sa propre inspiration? Toujours est-il que ce fut alors qu’elle s’était glissée, inaperçue de tous, hors de la salle, et qu’après avoir passé, aussi impalpable que la pensée, au milieu des soldats et des chevaux qui cernaient la maison, elle avait atteint le jardin.
Une fois là, l’enfant s’arrêta sous un grand cerisier, et de sa main pressa son cœur comme pour en arrêter les battements. Ce petit cœur battait à se rompre. Sa tête était en feu. Des larmes coulaient toutes chaudes de ses yeux. Elle était triste, triste à en mourir, mais non abattue. Elle croyait au salut, sans savoir d’où il pouvait venir. La brise rafraîchit son front et apaisa l’agitation de sa poitrine. Elle écouta. S’était-on aperçu de sa fuite? Le murmure confus, mais monotone, des voix des soldats, venait jusqu’à elle, et la rassura. Jusqu’à elle aussi les cris et les rires des officiers, dont aucune consigne ne réglait les ébats. Ils riaient, eux, mais elle, qu’allait-elle faire? Son regard se reposa sur cette maison qui renfermait encore tout ce qu’elle avait aimé et vénéré...
Que ces lieux lui étaient chers, et que chère aussi lui était toute son Ukraine! L’enfant se mit à genoux et baisa de ses deux lèvres brûlantes cette terre qu’elle allait peut-être abandonner.
«Mon Dieu, dit-elle, aide-moi!» Elle se releva fortifiée. Tout était incroyablement paisible sous les branches fleuries. Elle fit quelques pas en avant. Avec précaution, elle pénétra à droite dans le taillis. Mais rien. Alors, elle prit à gauche, écoutant toujours, respirant à peine. Son œil interrogeait toutes les ombres;—elle scruta jusqu’aux moindres réduits. Cherchait-elle quelqu’un?
La voici enfin sous les grands pommiers tout au bout. Comment! rien encore, ni personne? Tout autour, elle a regardé une dernière fois. A la clarté des étoiles, on eût pu voir combien elle était pâle et anxieuse.
Elle eut un mouvement d’effroi; un oiseau plus troublé qu’elle avait brusquement quitté son nid. Elle eut aussi un sentiment de dépit. Un papillon réveillé par elle s’était jeté follement sur sa figure, et elle avait tressailli. Était-elle donc si faible?
Elle demeura longtemps appuyée contre un arbre dont le feuillage la protégeait, la cachait. La brise semait les fleurs blanches des pommiers sur le vert gazon. Elle se disait: c’est comme la neige! Elle craignait que le frémissement des feuilles arrêtât un autre bruit, le faible indice que sa tête penchée et son oreille tendue semblaient attendre, attendre toujours.
Ah! à quelques pas d’elle, entre deux arbres, se dresse.... Elle ne se trompe pas? N’est-ce qu’une ombre? Non: c’est la grande et svelte figure de l’ami nouveau pour qui souffre son père, sa mère aussi,—pour qui comme eux elle bravera tout.—La figure n’est plus immobile, elle glisse comme un serpent à travers les branches des arbres. Elle cherche, bien sûr, le petit passage caché qui conduit à la rivière.
D’un pas rapide Maroussia court après elle. Bientôt la rivière bruit. Une haie seule en sépare l’envoyé. Par-dessus cette haie il se penche et regarde, et, au pied d’un arbre énorme dont les branches se baignent dans le courant de la rivière, il a aperçu un bateau;—un bateau, c’est son affaire; la rivière, c’est partout le chemin qui ne trahit pas; il va franchir la haie qui l’en sépare. Tout à coup, deux petites mains s’emparent de son bras,—et tout bas une voix lui dit: «Non, non, pas cela,—pas le bateau! La rivière est un miroir sur lequel même de très-loin on voit tout.»
Bien sûr il fut très-étonné, plus étonné que s’il se fût trouvé inopinément entouré de dix soldats armés jusqu’aux dents, mais il n’en laissa rien paraître. On voyait que c’était un homme habitué dès longtemps à tous les genres de surprises.
Il regarda et reconnut la petite fille.
«Que fais-tu là, ma fillette?» lui demanda-t-il, souriant à l’enfant, comme s’il l’eût rencontrée à la promenade dans les circonstances les plus favorables à une conversation amicale. Mais il se passa quelques secondes avant que Maroussia, essoufflée et très-émue, pût ajouter quoi que ce soit aux paroles qu’elle lui avait tout d’abord adressées.
L’homme posa alors sa main sur la tête de l’enfant et la laissa caressante sur ses cheveux comme pour lui dire: «Remets-toi, mon petit enfant.» Il était, lui, la force, l’adresse, l’intrépidité, la vaillance; mais, dans ce moment, en face de cet oiseau palpitant, un divin rayon de bonté attendrie effaça tout, remplaça tout sur son mâle visage. Sa main puissante, accoutumée à manier les armes meurtrières et les rudes engins, se fit plus douce que celle d’une mère pour Maroussia; son regard se mêla plein de tendresse au regard de Maroussia. La confiance était faite entre eux deux. Maroussia retrouva la parole.
«La rivière ne conduirait pas par là à Tchiguirine. C’est à Tchiguirine que tu dois te rendre. J’ai pensé à un moyen d’y aller.
—Je t’écoute, mon enfant, répondit le fugitif.
—Allons d’abord près de ce vieux mur, lui dit-elle, il nous cachera.»
Une fois derrière le vieux mur:
«Là-bas, dit-elle, au loin dans la steppe, mon père a une petite cabane, une étable, où on laisse les grands bœufs en été quand on fait les foins, pour ne pas les ramener à la maison tous les soirs. Un gros chariot tout chargé de foin est devant la porte, qui devait être ramené demain par le père. Les bœufs attendent le lever du jour à l’étable. Nous serons là, toi et moi, dans une heure. Alors j’attellerai, nous attellerons les grands bœufs; tu te cacheras dans le foin, et je te conduirai d’abord à la maison de maître Knich. Maître Knich est un ami de mon père et de tous ses amis. Il vient chez nous, et quand il vient, il cause avec les autres. Je pourrai tout lui dire, ou bien si tu ne veux pas, je ne dirai rien à maître Knich, mais je tâcherai de faire.... de faire....»
Elle s’arrêta indécise, car elle ne savait pas bien ce qu’il y avait de mieux à décider sur ce point. Cependant elle reprit:
«Je ferai ce que tu me diras. Oh! je ferai tout!»
Lui, tout en l’écoutant, ses yeux devenaient humides:
«Qui t’a donné cette idée, Maroussia?»
IV
UN CONTE DE BRIGANDS.
«Je connais un conte de brigands qui m’y a fait penser, répondit la petite fille. Je me suis rappelé comment la femme du brigand s’était sauvée dans le conte, et je me suis dit: Nous ferons la même chose.
—Puisque nous avons à faire un chemin assez long pour aller à l’étable de la steppe, tu me raconteras cette histoire tout en marchant, n’est-ce pas?
—Je veux bien. Mais iras-tu à Tchiguirine? t’y conduirai-je?
—Assurément, répondit-il. Mais ton père m’approuvera-t-il de t’accepter pour guide? te grondera-t-il, après?
—C’est en pensant selon lui que j’agis; le père m’a regardée, j’ai compris, dit l’enfant. Ses yeux me disaient: Pour celui-là il faut tout quitter, même nous.
—Eh bien, alors, oui, je m’en remets à toi, petite; tu me conduiras, et, tout en me conduisant, tu me raconteras ton histoire. Marchons, Maroussia. Je t’écoute déjà; j’aime beaucoup les contes de brigands.»
Il se prirent par la main et remontèrent le long du rivage. Au bout d’un instant, et comme l’enfant se taisait:
«Je suis tout oreilles, lui dit-il, et je n’entends rien encore.»
—Oh! répondit-elle, je ne te raconterais pas bien l’histoire dans ce moment.
—Eh! pourquoi, fillette?
—Nous ne sommes pas encore assez loin des soldats; j’écoute de leur côté. J’ai un peu peur, peur que nous ne... Cela me ferait tant de chagrin, si je ne parvenais pas à te faire arriver où tu peux faire le bien!