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CURIOSITES

INFERNALES
PAR
P. L. JACOB
BIBLIOPHILE
DIABLES, BONS ANGES, FEES, ELFES, FOLLETS ET LUTINS, ESPRITS FAMILIERS POSSEDES ET ENSORCELES, REVENANTS, LAMIES, LEMURES, LARVES, VAMPIRES PRODIGES ET SORTILEGES, ANIMAUX PARLANTS, PRESAGES DE GUERRE, DE NAISSANCE, DE MORT, ETC.

1886

* * * * *

PREFACE

Simon Goulart en envoyant a son frere Jean Goulart un volume de son Thresor des histoires admirables et memorables lui dit: "Ce sont pieces rapportees et enfilees grossierement ausquelles je n'adjouste presque rien du mien, pour laisser a vous et a tout autre debonnaire lecteur la meditation libre du fruit qu'on en peut et doit tirer. Dieu y apparoit en diverses sortes pres et loin, pour maintenir sa justice contre les coeurs farouches de tant de personnes qui le regardent de travers; item pour tesmoigner en diverses sortes sa grace a ceux qui le reverent de pure affection."

Autant nous en dirons de notre ouvrage. De tout temps il y a eu des croyants et des incredules.

"Les ignorans, dit Bodin[1], pensent que tout ce qu'ils oyent raconter des sorciers et magiciens soit impossible. Les atheistes et ceux qui contrefont les scavans ne veulent pas confesser ce qu'ils voyent, ne scachans dire la cause, afin de ne sembler ignorants. Les sorciers et magiciens s'en moquent pour deux raisons principalement: l'une pour oster l'opinion qu'ils soyent du nombre; l'autre pour establir par ce moyen le regne de Satan. Les fols et curieux en veulent faire l'essay."

[Note 1: En la preface de sa Demonomanie.]

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CURIOSITES INFERNALES

LES DIABLES

I.—EXISTENCE DES DEMONS

"Il y en a plusieurs, dit Loys Guyon[1], tant incredules de nostre temps, qui ne veulent croire qu'il y ait des demons ou malins esprits qui habitent en certaines maisons (qui sont cause que personne n'y peut frequenter) ou par les deserts qui font fourvoyer les voyageurs. Et aussi en d'autres lieux… Ce qui m'a donne occasion d'escrire de ces demons, c'est que lisant le livre du voyage de Marc Paul, Venetien, des Indes Orientales, il escrit d'un desert, qu'il appelle Lop, qui est situe dans les limites de la grande Turquie qui est entre les villes de Lop et de Sanchion, qu'on ne scauroit passer en vingt-cinq ou trente journees, et pour ce qu'il est necessaire a aucuns, pour la negotiation qu'ont ceux de Lop avec ceux de Sanchion ou de la province du Tanguth, de passer par ces deserts, combien qu'ils s'en passeroyent bien, s'ils pouvoyent, veu les dangers et grandes difficultez qui s'y trouvent… C'est chose admirable qu'en ce desert l'on void et oid de jour, et le plus souvent de nuict, diverses illusions et fantosmes, de malins esprits, au moyen de quoy, ja n'est besoin a ceux qui y passent de s'eslongner a la trouppe, et s'escarter de la compagnie. Autrement, a cause des montagnes et costaux, ils perdroyent incontinent la veuee de leurs compagnons. Et les appellent par leurs propres noms, feignans la voix d'aucuns de la trouppe et par ce moyen les destournent et divertissent de leur vray chemin, et les meinent a perdition tellement qu'on ne scait qu'ils deviennent. On oid aussi quelquefois en l'air des sons et accords d'instrumens de musique, et le plus souvent des bedons et tabourins, et pour ces causes ce desert est fort dangereux et perilleux a passer.

[Note 1: Diverses lecons. Lyon, 1610, 3 vol. in-12, t. II, p. 300 et suivantes.]

"Voila ce qu'en a laisse par escrit, Marc Paul qui y a este, qui vivoit l'an 1250, je pensoy que ce fussent choses fabuleuses (et controuvees a plaisir ou pour quelque autre raison). Mais ayant leu les oeuvres de Teuet, cosmographe, pour la plus grand part tesmoin oculaire de beaucoup de choses que plusieurs autheurs ont laisse par escrit, et entre autres de ce desert de Lop, je n'ay plus creu que ce fussent fables.

"Que semblables choses ne se voyant ailleurs, il se void en ce qu'on a escrit de plusieurs grands et illustres personnages qui s'estoyent retirez aux deserts d'Egypte, comme sainct Machaire, sainct Anthoine, sainct Paul l'hermite, lesquels ont trouve tous les deserts lieux pleins de grande solitude, remplis de demons. Comme fit sainct Anthoine qui estant sorti de sa cellule, ayant envie de voir jour et Paul l'hermite, qui demeuroit en un desert plus haut que luy trois journees, trouva en chemin, une forme monstrueuse d'homme, qui estoit un cheval, et tel que ceux que les poetes anciens ont appele Hippocentaures. Auquel il demanda le chemin du lieu ou demeuroit ledict Paul Hermite, lequel parla. Mais il ne peut estre entendu et monstra de l'une de ses mains le chemin et puis apres il s'osta de devant luy, s'enfuyant d'une grande vitesse. Or si c'est homme estoit point quelque illusion du Diable, faite pour espouvanter le sainct homme ou si (comme les solitudes sont coustumieres de produire diverses formes d'animaux monstrueux) le desert avoit engendre cest homme ainsi difforme, nous n'en avons rien de certain.

"Sainct Anthoine donc s'esbahissant de ceste occurrence, et resvant, sur ce que desja il avoit veu, ne discontinua son voyage, et de passer outre. Mais il ne fut gueres avant, qu'estant en un vallon pierreux et plein de rochers, il vid un autre homme d'assez basse stature, mais laid, et difforme, ayant le nez crochu et deux cornes qui lui armoyent horriblement le front, et le bas du corps, lequel alloit en finissant ainsi que les cuisses et pieds d'un bouc. Le vieillard sans s'estonner de ceste forme si hideuse, ne s'esmouvant d'un tel spectacle, si effroyable, se fortifia, comme estant bon gendarme chrestien vestu des armes de Jesus-Christ,… et, voicy ce monstre susdit qui lui presenta des dattes et fruicts de palmier comme pour gage d'amitie et asseurance. Ceci encouragea ce bon hermite qui, apprivoise du monstre, s'arresta un peu et s'enquit de son estre et que c'est qu'il faisoit en ceste solitude, auquel cest animal inconu respondit: Je suis mortel et un des citoyens et habitans de ce desert, que les gentils et idolatres aveugles et deceus sous l'illusion diverse d'erreur, adorent et reverent sous le nom de faunes, pans, satyres et incubes. Je suis venu de la part de ceux de ma trouppe, et compagnie vers toy pour te requerir qu'il te plaise de prier le commun Dieu et Seigneur de nous tous, pour nous miserables, lequel scavons estre venu au monde pour le salut et rachat de tous les hommes, et que le son de sa parole a este seme et espandu par toute la terre. Ce monstre parlant ainsi, le voyager charge d'ans et venerable hermite Anthoine pleuroit a chaudes larmes, lesquelles couloyent le long de sa face honnorable, non de douleur, ains de joye.

"En Hirlande, il s'y void et entend des malins esprits parmi les montagnes, et combien qu'aucuns disent que ce ne sont que des fausses visions qui proviennent de ce que les habitans usent de viandes et breuvages vaporeux, comme de pain faict de chair de poisson seche. Et leur boire sont bieres fortes. Mais i'ay sceu (asseurement) des Anglois qui y ont demeure quelques annees, qui vivoyent civilement et delicatement, qu'il y avoit des esprits malins parmy les montagnes, lesquels molestent par leurs facons de faire et font peur aux voyageurs soit de jour et de nuict.

"Plusieurs autres demons luy ont donne de grandes fascheries en son desert, lui jettans sur son chemin des vaisselles d'or et d'argent, lesquelles choses il voyoit soudain s'esvanouir."

"Les Arabes qui, communement voyagent par les deserts de leurs pays, y voyent des visions espouvantables et quelquefois des hommes qui s'esvanouissent incontinent, entre autres Teuet atteste avoir ouy dire a un truchement arabe qui le conduisoit par l'Arabie deserte nommee Geditel, qu'un jour conduisant une caravanne par les deserts du royaume de Saphavien, le sixiesme de juillet, a cinq heures du matin, luy Arabe et plusieurs de sa suite ouyrent une voix assez esclattante, et intelligible qui disoit en la mesme langue du pays: Nous avons longuement chemine avec vous. Il fait beau temps, suivons la droitte voye. Avint qu'un folastre nomme Berstuth, qui conduisoit quelques trouppes de chameaux, qui toutesfois n'apercevoit homme vivant, la part d'ou venoit ceste voix, respond: Mon compagnon, je ne scay qui tu es, suy ton chemin. Lors ces paroles dites, l'esprit espouvanta si bien la trouppe composee de divers peuples barbares qu'un chascun estoit presque esperdu, et n'osoyent a grand peine passer outre.

"Jesus-Christ fut tente au desert par le malin esprit.

"Et voila comme l'on peut recueillir que ce ne sont fables (de dire) qu'il y a des esprits malins par les deserts; et qu'il semble que Dieu permet qu'ils habitent plus tost en ces lieux escartez que la ou demeurent les hommes a fin qu'ils n'en soyent si communement offensez. Comme fit l'ange Raphael duquel est parle en la saincte Escriture, au livre de Tobie, qui confina le demon qui avoit fait mourir sept maris a la fille de Raguel aux deserts de la haute Egypte.

"D'autres demons frequentent la mer et les eaux douces, et dans icelles, et causent des naufrages aux navigeans et plusieurs autres maux, et y apparoissent des phantosmes. Et d'iceux esprits, comme escrit Torquemada, il s'en void journellement sur la riviere Noire, en Norvege, qui sonnent des instrumens musicaux et lors cest signe qu'il mourra bien tost quelque grand du pays. J'ay veu et frequente avec un Espagnol qui par tourmente de mer fut jette jusques aux mers, qui sont environ les terres du grand Khan de Tartarie, qu'il a veu souvent en ces regions-la de ces phantosmes tant sur mer que sur terre, notamment aux grandes solitudes de Mangy et deserts de Camul, et choses si estranges que je ne les auseroy mettre par escrit, de peur qu'on ne les voulust croire.

"Quelqu'un pourra objecter qu'il n'est pas vraysemblable que les demons qui sont aux deserts de Lop, et d'ailleurs appellent les voyageans par leurs noms, d'autant qu'iceux n'ont organes pour pouvoir parler suivant ce que Jesus-Christ dit que les esprits n'ont ni chair ni os. Je respon, suivant en l'opinion de S. Augustin, S. Basile, Coelius Rodigin et Appulee, que les anges se peuvent former des corps aeriens, de la nature la plus terrestre, et par le moyen d'iceux parler comme firent ces trois anges qui apparurent a Abraham. Et l'ange Gabriel, qui annonca la conception de Jesus-Christ a la Vierge Marie. Et que les demons s'en peuvent aussi forger non pas d'une matiere si pure, mais plus abjecte.

"J'ay parle d'un monstre chevre-pied qui apparut a sainct Anthoine, que je pense avoir este engendre par le moyen de Satan, d'autre facon que les autres demons. Neantmoins il requit ce sainct personnage de prier Dieu pour luy et pour d'autres monstres habitans ce desert. Son corps n'estoit point aerien mais charnel, comme ceux des boucs. Il fut prins et mene tout vif en Alexandrie vingt ans apres, au grand estonnement de tous ceux qui le virent, et combien qu'on le voulust nourrir curieusement quelques jours apres sa prise il mourut, et son corps fut sale et embaume et puis porte a Antioche et presente a Constantin, fils du grand Constantin.

"Lycosthene escrit estre avenu a Rotwille en Alemagne, l'an de grace 1545, que le diable fut veu en plein midi allant et se pourmenant par la place: cest ici que les citoyens s'effroyerent, craignans qu'ainsi qu'il avoit fait ailleurs, il ne bruslast toute la ville. Mais chascun s'estant mis en devotion de prier Dieu, et ordonner des jeunes et aumosnes, ce malin esprit lors s'en alla, et jacoit que le diable vienne peu souvent vers nous si est ce que Dieu le souffrant, il n'y vient point sans de bien grandes occasions, et pour estre l'executeur de la vengeance divine. Et ne nous faut point tourmenter sur ce que les demons sont si corporels, ainsi que vrayement tient la doctrine des chrestiens, veu que Dieu le veut ainsi.

"Ils se rendent sensibles et visibles par les moyens des corps empruntez ou formez en l'air ou en esblouissant le sens des personnes, et leur presentant des idees en l'ame, qu'ils pensent voir par la veuee exterieure ainsi que S. Augustin dit, qu'aucuns de son temps pensoyent estre transmuez par quelques sorcieres en bestes a corne, la ou le bon sainct ne voyoit autre cas que la figure de l'homme, mais le sens visible de ceux-cy estant ensorcele et perverti par la force de l'imagination causoit l'opinion de leur changement ou l'effect estoit tout au contraire. Suivant ces discours, il se void que par tout les demons ou diables s'efforcent de nuire a l'homme, encor qu'il se retire au plus hideux et inhabitable desert du monde, soit qu'il habite dans les plus populeuses villes, tousiours taschera-il de le faire tresbucher."

Lavater[1], ministre calviniste, admet avec beaucoup de mefiance les faits surnaturels; son ouvrage est precede de plusieurs chapitres ou il raconte des faits merveilleux en apparence et qui pour lui ne sont que des supercheries; ils ont pour titres:

[Note 1: Trois livres Des apparitions des esprits, fantosmes, prodiges, etc. composez par Loys Lavater, plus trois questions proposees et resolues, par M. Pierre Martyr. Geneve, Fr. Perrin, 1571, in-12.]

"CH. I. Les melancholiques et insensez s'impriment en la fantasie beaucoup de choses dont il n'est.

"CH. II. Gens craintifs se persuadent de voir et ouir beaucoup de choses espouvantables dont il n'est rien.

"CH. III. Ceux qui ont mauvaise vue et ouie imaginent beaucoup de choses qui ne sont pas.

"CH. IV. Beaucoup de gens se masquent, pour faire que ceux ausquels ils s'adressent, pensent avoir veu et oui des esprits.

"CH. V. Les prestres et moines ont contrefait les esprits et forge des illusions comme un nomme Mundus abusa de Paulina par ce moyen, et Tyrannus de beaucoup de nobles et honnestes femmes.

"CH. VI. Timothee Aelurus ayant contrefait l'ange, usurpe une couschee: quatre jacopins de Berne ont forge beaucoup de visions et de ce qui s'en est ensuivi.

"CH. VII. L'histoire du faux esprit d'Orleans.

"CH. VIII. D'un cure de Clavenne qui apparut a une jeune fille et luy fit croire qu'il estoit la Vierge Marie et d'un autre qui contrefit l'esprit; ensemble du cordelier escossois et du jesuite qui contrefit le le diable a Ausbourg."

Voici cette derniere histoire:

"Pendant que j'escrivois cet oeuvre, j'ay entendu par des gens dignes de foy, qu'en l'an 1569 il y avoit a Ausbourg, ville fort renommee d'Allemagne, une servante et quelques serviteurs d'une grande famille qui ne tenoyent pas grand compte de la secte des jesuites au moyen de quoy l'un de ceste secte promit au maistre qu'il feroit aisement changer d'opinion a ses serviteurs. Pour ce faire, apres s'estre deguise en diable, il se cacha en quelque lieu de la maison ou la servante allant querir quelque chose de son gre, ou y estant envoyee par son maitre, trouva ce jesuite endiable qui luy fit fort grand peur. Elle conta incontinent le tout a un de ses serviteurs, l'exhortant de n'aller en ce lieu-la. Toutefois peu apres il y vint, et comme ce diable desguise vouloit se ruer dessus, il desgaine son poignard et perce le diable de part en part, tellement qu'il demeure mort sur la place. Cette histoire a este ecrite et imprimee en vers allemans, et est maintenant entre les mains de tout le monde.

II.—APPARITIONS DU DIABLE

Le Loyer[1] pretend que les demons paraissent plus volontiers dans les carrefours, dans les forets, dans les temples paiens et dans les lieux infestes d'idolatrie, dans les mines d'or et dans les endroits ou se trouvent des tresors.

[Note 1: Discours et histoires des spectres, visions et apparitions, par P. Le Loyer. Paris, Nic. Buon, 1605, in-4 deg., p. 340.]

Nous lui empruntons l'histoire suivante:

"Un gendarme nomme Hugues avait ete pendant sa vie un peu libertin et mesme soupconne d'heresie. Comme il etoit pres de la mort, une grande trouppe d'hommes se presenta a luy et le plus apparent d'entre eux luy dit: Me connois-tu bien, Hugues?—Qui es-tu, repondit Hugues?—Je suis, dit-il, le puissant des puissants, et le riche des riches. Si tu crois que je te puis preserver du peril de mort, je te sauveray et ferai que tu vivras longuement. Afin que tu scaches que je te dis vray, scaches que l'empereur Conrad est a ceste heure paisible possesseur de son empire et a subjugue l'Allemagne et l'Italie en bien peu de temps. Il luy dit encore plusieurs autres choses qui se passoient par le monde. Quand Hugues l'eut bien escoute, il haussa la main dextre pour faire le signe de la croix, disant: J'atteste mon Dieu et Seigneur Jesus-Christ, que tu n'es autre qu'un diable menteur. Alors le diable lui dit: Ne hausse pas ton bras contre moy et tout aussitost ceste bande de diables disparut comme fumee. Et Hugues, le meme jour de la vision, trespassa le soir."

Le Loyer raconte aussi[1] cette autre apparition du diable:

[Note 1: Discours et histoires des spectres, etc., page 317.]

"En la ville de Fribourg, du temps de Frederic, second du nom, un jeune homme brusle par trop ardemment de l'amour d'une fille de la mesme ville, pratiqua un magicien auquel il promit argent, s'il pouvoit par son moyen jouir de l'amour de la fille. Le magicien le mene de belle nuit en un cellier escarte ou il dresse son cercle, ses figures et ses caracteres magiques, entre dans le cercle et y fait pareillement entrer l'escolier. Les esprits appelez se presentent mais en diverses formes, fantosmes et illusions… Enfin le plus meschant diable de tous se montre a l'escolier en la forme de la fille qu'il aymoit et en contenance fort joyeuse s'approche du cercle. L'escolier aveugle et transporte d'amour, estend sa main hors le cercle pour penser prendre la fille, mais tout content, le diable lui saisit la main, l'arrache du cercle et le rouant ou tournant deux ou trois tours lui casse et brise la tete contre la muraille du celier, et jeta le corps tout mort sur le magicien, et ce fait luy et les autres esprits disparurent.

"Il ne faut pas demander si le magicien fut bien effraye a ce piteux spectacle, se voyant en outre charge du pesant fardeau de l'escolier. Il ne bougea de la nuit de l'enclos de son cercle, et le lendemain matin il se fit si bien ouir criant et lamentant, qu'on accourt a son cry et est trouve a demy mort avec le corps de l'escolier et est degage a toute peine."

"Au surplus, dit Le Loyer[1], quant aux heretiques et heresiarques de nostre temps, ils ne se trouveront pas plus exempts d'associations avec le diable et de ses visions. Car Luther a eu un demon, et a este si impudent que de le confesser bien souvent par ses ecrits. Je ne le veux faire voir que par un traicte qu'il a faict de la messe angulaire, ou il se descouvre ouvertement et dit qu'entre luy et le diable y avoit familiarite bien grande, et qu'ils avoient bien mange un muy de sel ensemble. Que le diable le visitoit souvent, parloit a luy fort privement, le resveilloit de nuict, et le provocquoit d'escrire contre la messe, luy enseignant des arguments dont il se pourroit servir pour l'impugner.

[Note 1: Meme ouvrage, p. 297.]

"Mais Luther est-il seul qui a sa confusion est contraint de confesser sa conference avec le diable? Il y a aussi Zwingle, sacramentaire qui dit que resvant profondement une nuict sur le sens des paroles de Jesus-Christ: Cecy est mon corps, se presente a luy un esprit, qu'il est en doute s'il estoit blanc ou noir, qui lui enseigna d'interpreter le passage de l'Ecriture sainte d'une autre facon que l'Eglise des catholiques ne l'interpretoit et dire que ces mots: Cecy est mon corps, valaient tout autant comme qui diroit: Cecy signifie mon corps…

"Alors que Bucere, disciple de Luther, estoit en l'agonie de la mort, un diable s'apparut en la chambre ou il estoit et s'approchant peu-a-peu aupres de son lit, non sans essayer les presens poussa rudement Bucere et le fit tomber en la place ou il trespassa a l'instant.

"C'est aussy chose qu'on tient pour toute veritable et ainsi l'affirme Erasme Albert, ministre de Basle, que trois jours devant que Carolostade trespassa, le diable fut veu pres de luy en forme d'homme de haute et enorme stature, comme Carolostade preschoit. Ce fut un presage de la mort future de cet heretique."

Dans l'affaire des possedees de Louviers, suivant le Pere Bosroger[1],

[Note 1: La Piete affligee, ou Discours historique et theologique
de la possession des religieuses dictes de Saincte-Elisabeth de
Louviers, etc.
, par le R.P. Esprit de Bosroger. Rouen, Jean Le
Boulenger, 1652, in-4 deg., p. 137.]

"La soeur Marie de Saint-Nicholas apperceut deux formes effroyables, l'une representait un vieil homme avec une grande barbe, lequel ressemblait a nostre faux spirituel; ce phantosme qu'elle apperceut a quatre heures du matin, environ le soleil levant s'assit sur les pieds de sa couche, et luy dit d'un ton d'homme desespere: Je viens de voir Madelene Bauan, et la soeur du Saint-Sacrement; ah que Madelene est mechante! elle est entierement a nous, mais l'autre nous ne la scaurions gagner. Ce spectre obligea la soeur Marie de Saint-Nicholas de recourir a Dieu en faisant le signe de la croix, et aussitost elle fut delivree de ce phantosme; l'autre estoit seulement comme une teste grosse et fort noire, que cette fille envisagea en plein jour a la fenestre d'un grenier, laquelle donnoit dans celui ou elle travailloit; cette teste la regarda long-temps, et luy causa une grande frayeur, elle ne laissa pourtant de la considerer attentivement, jusqu'a ce qu'elle remarqua que cette teste commencoit a descendre de la fenestre; car pour lors elle fut saisie de peur, et se retira, puis aussitost ayant pris courage, elle alla dans le grenier ou la forme avoit paru, mais elle n'y trouva plus rien, sinon quelque temps apres qu'elle avisa dans le meme endroit des cordes qui se rouloient d'elles-memes et l'on voyoit tomber le linge dont elles etoient chargees; souvent on renversoit les meubles et on entendoit des bruits epouvantables."

D'apres le meme auteur, dans la meme affaire[1],

[Note 1: La Piete affligee, p. 421.]

"Un homme ayant apporte a Picard une lettre d'importance arriva a onze heures de nuit a son presbytere passant au travers de la cour close d'un mur, et entra dans la cuisine qui etoit ouverte, ou il trouva Picard courbe sur la table, et un homme noir et inconnu vis-a-vis de luy. Picard luy feit sa reponse de bouche, passa de la cuisine dans une chambre basse, laquelle il trouva pareillement ouverte; aussitost le deposant entendit un cry effroyable dont il avoit eu grand peur: ce vilain homme noir et inconnu luy reprocha qu'il trembloit, et avoit peur."

Crespet[1] cite d'autres apparitions du diable:

[Note 1: Deux livres de la hayne de Sathan et malins esprits contre l'homme et de l'homme contre eux, par P. P. Crespet, prieur des Celestins de Paris. 1590, in-12, p. 379.]

"Or le bon Pere Cesarius dans ses exemples dit bien autrement d'une concubine de prestre, laquelle voyant que son paillard desespere s'estoit tue soy-mesme, s'alla rendre nonnain ou estant a cause qu'elle n'avoit entierement confesse ses pechez, fut vexee d'un diable incube qui la tourmentoit toutes les nuicts, pour a quoy obvier, elle s'advisa de faire une confession generale de tous ses pechez. Ce qu'ayant faict, jamais le diable n'approcha d'elle depuis.

"Je ne puis omettre, ajoute-t-il, ce que a ce propos je trouve es archives de ce monastere ou je reside, qu'un bon religieux plein de foy (1504) voyant que le diable se meslant parmy les esclairs de tonnerre estoit entre en l'eglise ou les religieux estoient assemblez pour prier Dieu, et qu'il vouloit tout renverser et prophaner les choses dediees a Dieu, se vint constamment presenter arme du signe de la croix et commanda au nom de crucifix a Sathan de desister et sortir de la maison de Dieu, a la voix duquel il fut force d'obeir, et se retirer sans aucune offence."

"Mais entre tous les contes, desquels j'aye jamais entendu parler, ou veu, dit Jean des Caurres[1], cestui-cy est digne de merveille, lequel est advenu depuis peu de temps a Rome. Un jeune homme, natif de Gabie, en une pauvre maison, et de parents fort pauvres, estant furieux, de mauvaise condition et de meschante conversation de vie, injuria son pere, et luy fit plusieurs contumelies; puis estant agite de telle rage, il invoqua le diable, auquel il s'estoit voue: et incontinent se partit pour aller a Rome, et a celle fin entreprendre quelque plus grande meschancete contre son pere. Il rencontra le diable sur le chemin, lequel avoit la face d'un homme cruel, la barbe et les cheveux mal peignez, la robe usee et orde, lequel lui demanda en l'accompagnant la cause de sa fascherie et tristesse. Il lui respondit qu'il avoit eu quelques paroles avec son pere, et qu'il avoit delibere de luy faire un mauvais tour. Alors le diable luy fit reponse que tel inconvenient luy estoit advenu; et ainsi le pria-il de le prendre pour compagnon, et a celle fin que ensemble ils se vengeassent des torts qu'on leur avoit faicts. La nuit doncques estant venue, ils se retirerent en une hostelerie, et se coucherent ensemble. Mais le malheureux compagnon print a la gorge le pauvre jeune homme, qui dormoit profondement et l'eust estrangle, n'eust este qu'en se reveillant il pria Dieu. Dont il advint que ce cruel et furieux se disparut, et en sortant estonna d'un tel brui et impetuosite toute la chambre que les solives, le toict et les thuilles en demeurerent toutes brisees. Le jeune homme espouvante de ce spectacle, et presque demy mort, se repentit de sa meschante vie et de ses meffaicts, et estant illumine d'un meilleur esprit, fut ennemy des vices, passa sa vie loing des tumultes populaires et servit de bon exemple. Alexandre escrit toutes ces choses."

[Note 1: Oeuvres morales et diversifiees en histoires, etc., par
Jean des Caurres. Paris, Guill. Choudiere, 1584, in-8 deg., p. 390.]

"Lorsque j'etudiais en droit en l'academie de Witemberg, dit Godelman[1], cite par Goulart[2], j'ay ouy souvent reciter a mes precepteurs qu'un jour, certain vestu d'un habit estrange vint heurter rudement a la porte d'un grand theologien, qui lors lisoit en icelle academie, et mourut l'an 1516. Le valet ouvre et demande qu'il vouloit? Parler a ton maistre, fit-il. Le theologien le fait entrer: et lors cest estranger propose quelques questions sur les controverses qui durent sur le fait de la religion. A quoi le theologien ayant donne prompte solution, l'estranger en mit en avant de plus difficiles, le theologien lui dit: Tu me donnes beaucoup de peine: car j'avois le present autre chose a faire et la dessus se levant de sa chaire montre en un livre l'exposition de certain passage dont ils debatoyent. En cest estrif il apercoit que l'estranger avoit au lieu de doigts des pattes et des griffes comme d'oyseau de proye. Lors il commence a lui dire: Est-ce toi donc? Escoute la sentence prononcee contre toi (lui monstrant le passage du troisieme chapitre de Genese): La semence de la femme brisera la teste du serpent. Il adjousta: Tu ne nous engloutiras pas tous. Le malin esprit tout confus, despite et grondant, disparut avec grand bruit, laissant si puante odeur dedans le poisle qu'il s'en sentit quelques jours apres, et versa de l'encre derriere le fourneau."

[Note 1: Jean-George Godelman, docteur en droit a Rostoch, au traite De magis, veneficis, lamis, etc., livre 1, ch. III.]

[Note 2: Thresor d'histoires admirables et memorables de nostre temps, recueillies de divers autheurs, memoires et avis de divers endroits. Paris, 1600, 2 vol. in-12.]

Le meme auteur fournit encore cette autre histoire a Goulart:

"En la ville de Friberg en Misne, le diable se presente en forme humaine a un certain malade, lui monstrant un livre et l'exhortant de nombrer les pechez dont il se souviendroit, pour ce qu'il vouloit les marquer en ce livre. Du commencement le malade demeura comme muet: mais recouvrant et reprenant ses esprits, il respond. C'est bien dit, je vay te deschifrer par ordre mes pechez. Mais escri au dessus en grosses lettres: La semence de la femme brisera la teste du serpent. Le diable, oyant cette condamnation sienne s'enfuit, laissant la maison remplie d'une extreme puanteur."

Goulart emprunte celle-ci a Job Fincel[1]:

[Note 1: Job Fincel, au premier livre Des Miracles.]

"L'an mil cinq cens trente quatre, M. Laurent Touer, pasteur en certaine ville de Saxe, voyant quelques jours devant Pasques a conferer avec aucuns du lieu, selon la coustume, des cas divers et scrupules de conscience, Satan en forme d'homme lui apparut et le pria de permettre qu'il communiquast avec lui; sur ce il commence a desgorger des horribles blasphemes contre le Sauveur du monde. Touer lui resiste et le refute par tesmoignages formels recueillis de l'Escriture sainte, que ce malheureux esprit tout confus, laissant la place infectee de puanteur insupportable s'esvanouit."

"Un moine nomme Thomas, dit Alexandre d'Alexandrie[1], personnage digne de foy, et la preud'hommie duquel j'ay esprouvee en plusieurs afaires m'a raconte pour chose vraye, avec serment, qu'ayant eu debat de grosses paroles avec certains autres moines, apres s'estre dit force injures de part et d'autre, il sortit tout bouillant de cholere d'avec eux et se promenant seul en un grand bois rencontra un homme laid, de terrible regard, ayant la barbe noire, et robe longue. Thomas lui demande ou il alloit? J'ay perdu, respondit-il, ma monture, et vai la cercher en ces prochaines campagnes. Sur ce ils marchent de compagnie pour trouver ceste monture, et se rendent pres d'un ruisseau profond. Le moine commence a se deschausser pour traverser ce ruisseau: mais l'autre le presse de monter sur ses espaules, promettant le passer a l'aise. Thomas le croid, et charge dessus l'embrasse par le col: mais baissant les yeux pour voir le gue, il descouvre que son portefaix avoit des pieds monstrueux et du tout estranges. Dont fort estonne, il commence a invoquer Dieu a son aide. A ceste voix, l'ennemi confus jette sa charge bas, et grondant de facon horrible disparoit avec tel bruit et de si extraordinaire roideur, qu'il arrache un grand chesne prochain et en fracasse toutes les branches. Thomas demeura quelque temps comme demy-mort, par terre, puis s'estant releve, reconnut que peu s'en estoit falu que ce cruel adversaire ne l'eust fait perir de corps et d'ame."

[Note 1: Au IVe livre, chap. XIX de ses Jours geniaux, cite par
Goulart, Thresor d'histoires admirables, t. Ier, p. 535.]

III.—ENLEVEMENTS PAR LE DIABLE

J. Wier[1] rapporte cette histoire d'une femme emportee par le diable:

[Note 1: Histoires, disputes et discours des illusions et impostures des diables, des magiciens, infames, sorciers et empoisonneurs, le tout compris en 5 livres, traduit du latin, de Jean Wier, sans date, vers 1577.]

"L'an 1551 il advint pres Megalopole joignant Wildstat, les festes de la Pentecoste, ainsi que le peuple se amusoit a boire et ivrongner, qu'une femme que estoit de la compagnie, nommoit ordinairement le diable parmy ses jurements, lequel en la presence d'un chacun l'enleva par la porte, et la porta en l'air. Les autres qui estoyent presens sortirent incontinent tous estonnez pour voir ou ceste femme estoit ainsi portee, laquelle ils virent hors du village pendue quelque temps au haut de l'air, dont elle tomba en bas et la trouverent apres morte au milieu d'un champ."

D'apres Textor[1]: "Il y en eut un lequel ayant trop beu, se print a dire, en follastrant, qu'il ne pouvoit avoir une ame, puisqu'il ne l'avoit point veue. Son compagnon l'acheta pour le prix d'un pot de vin, et la revendit a un tiers la present et inconnu lequel tout a l'heure saisit et emporta visiblement ce premier vendeur au grand estonnement de tous."

[Note 1: En son Traicte de la nature du vin, liv I, ch. XIII, cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t. III, p. 67.]

Crespet[1] cite d'autres exemples d'enlevements par le diable: "Tesmoing, dit-il, ce grand usurier qui dernierement voyant que les bleds estoient a bon prix se desespera et appellant le diable il le veit incontinent a son secours, qui l'emporta au haut d'un chesne et le jectant du haut en bas, lui rompit le col.

[Note 1: De la hayne de Sathan, p. 379.]

"Un autre qui avoit perdu son argent au jeu; apres qu'il eut blaspheme le nom de Dieu et de la Vierge Marie, fut visiblement emporte par le diable, auquel il s'estoit voue."

Chassanion[1] rapporte que "Jean Francois Picus, comte de la Mirande, tesmoigne avoir parle a plusieurs lesquels s'estant abusez apres la veine esperance des choses a venir, furent par apres tellement tourmentez du diable avec lequel ils avoyent fait certain accord, qu'ils s'estimeroyent bien heureux d'avoir la vie sauve. Dit d'avantage que de son temps il y eut un certain magicien, lequel promettoit a un trop curieux et peu sage prince de lui representer comme en un theatre du siege de Troyes, et lui faire voir Achilles et Hector en la maniere qu'ils combattoyent. Mais il ne peut l'executer se trouvant empesche par un autre spectacle plus hideux de sa propre personne. Car il fut emporte en corps et en ame par un diable sans que depuis il soit comparu."

[Note 1: En son Histoire des jugemens de Dieu, liv. I, ch. II, cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t. II, p. 718.]

Le Loyer[1] raconte encore cette histoire d'un diable noyant un anabaptiste:

[Note 1: Discours et histoires des spectres, etc., p. 332.]

"En Pologne, dit-il, un chef et prince d'anabaptistes invita aucuns de sa secte a son baptesme les assurant qu'ils y verroient merveilles et que le saint esprit descendrait visiblement sur luy. Les invitez se trouvent au baptesme, mais comme cet anabaptiste qui devait etre baptise mettait le pied dans la cuve pleine d'eau, incontinent, non le saint esprit, qui n'assiste point les heretiques, ains l'esprit de septentrion qui est le diable, apparoist visiblement devant tous, prend l'anabaptiste par les cheveux, l'eleve en l'air et tant et tant de fois luy froisse la teste et le plonge en l'eau qu'il le laissa mort et suffoque dans la cuve."

"Nous lisons aussi que le baillif de Mascon, magicien, fut emporte, dit J. des Caurres[1], par les diables a l'heure du disner, il fut mene par trois tours a l'entour de la ville de Mascon, en la presence de plusieurs ou il cria par trois fois: Aydez-moy, citoyens, aidez-moy. Dont toute la ville demeura estonnee, et luy perpetuel compagnon des diables, ainsi que Hugo de Cluny le monstre a plein."

[Note 1: Oeuvres morales et diversifiees et histoires, p. 392.]

"Un homme de guerre voyageant par le marquisat de Brandebourg, a ce que rapporte Simon Goulart[1], d'apres J. Wier[2], se sentant malade et arreste a une hostellerie, bailla son argent a garder a son hostesse. Quelques jours apres estant gueri il le redemanda a ceste femme, laquelle avoit deja delibere avec son mari de le retenir, par quoy elle lui nia le depost, et l'accusa comme s'il lui eust fait injure: le passant au contraire, se courroucoit fort, accusant de desloyaute et larcin cette siene hostesse. Ce que l'hoste ayant entendu, maintint sa femme, et jetta l'autre hors de sa maison, lequel cholere de tel affront tire son espee et en donne de la pointe contre la porte. L'hoste commence a crier au voleur, se complaignant qu'il vouloit forcer sa maison. Ce qui fut cause que le soldat fut pris, mene en prison, et son proces fait par le magistrat, prest a le condamner a mort. Le jour venu que la sentence devoit estre prononcee et executee le diable entra en la prison, et annonca au prisonnier qu'il estoit condamne a mourir; toutefois que s'il vouloit se donner a lui, il lui promettoit de le garantir de tout mal. Le prisonnier fit response qu'il aimoit mieux mourir innocent que d'estre delivre par tel moyen. Derechef le diable lui ayant represente le danger ou il estoit, et se voyant rebute, fit neantmoins promesse de l'aider pour rien et faire tant qu'il le vengeroit de ses ennemis. Il lui conseilla donc lorsqu'il seroit appele en jugement de maintenir qu'il etoit innocent et de prier le juge de lui bailler pour advocat celui qu'il verroit la present avec un bonnet bleu: c'est assavoir lui qui plaideroit la cause. Le prisonnier accepte l'offre et le lendemain, amene au parquet de justice, oyant l'accusation de ses parties et l'advis du juge, requiert (selon la coustume de ces lieux la), d'avoir un advocat qui remonstrast son droit: ce qui lui fut accorde. Ce fin Docteur es loix commence a plaider et a maintenir subtilement sa partie, alleguant qu'elle estoit faussement accusee, par consequent mal jugee; que l'hoste lui detenoit son argent et l'avoit force; mesmes il raconta comme tout l'affaire estoit passe, et declaira le lieu ou l'argent avoit este serre. L'hoste au contraire se defendoit, et nioit tant plus impudemment, se donnant au diable, et priant qu'il l'emportast, s'il estoit ainsi qu'il l'eust pris. Alors ce Docteur au bonnet bleu, laissant les plaids, empoigne l'hoste, l'emporte dehors du parquet, et l'esleve si haut en l'air que depuis on ne peut scavoir qu'il estoit devenu." Paul Eitzen[3] dit que ceci avint l'an 1541 et que ce soldat revenoit de Hongrie.

[Note 1: Thresor d'histoires admirables, tome I, p. 285.]

[Note 2: Au IVe livre de Praestigiis Daemonum, ch. XX.]

[Note 3: Au VIe livre de ses Morales, ch. XVIII.]

Les memes auteurs nous font encore connaitre les deux histoires suivantes:

"Un autre gentilhomme coustumier de se donner aux diables, allant de nuict par pays, accompagne d'un valet, fut assailli d'une troupe de malins esprits, qui vouloyent l'emmener a toute force. Le valet desireux de sauver son maistre, commence a l'embrasser. Les diables se prennent a crier: "Valet lasche prise"; mais le valet perseverant en sa deliberation, son maistre eschappa."

"En Saxe, une jeune fille fort riche promit mariage a un beau jeune homme mais pauvre. Lui prevoyant que les richesses et la legerete du sexe pourroyent aisement faire changer d'avis a ceste fille, lui descouvrit franchement ce qu'il en pensoit. Elle au contraire commence a lui faire mille imprecations, entre autres celle qui s'ensuit: Si j'en epouse un autre que le diable m'emporte le jour des nopces. Qu'avient-il? Au bout de quelque temps l'inconstante est fiancee a un autre, sans plus se soucier de celui-ci, qui l'admonneste doucement plus d'une fois de sa promesse, et de son horrible imprecation. Elle hochant la teste a telles admonitions s'appreste pour les espousailles avec le second: mais le jour des nopces, les parens, allies et amis faisans bonne chere, l'espousee esveillee par sa conscience se monstroit plus triste que de coustume. Sur ce voici arriver en la cour du logis ou se faisoit le festin, deux hommes de cheval, qu'on ameine en haut, ou ils se mettent a table, et apres disne, comme l'on commencoit a danser, on pria l'un d'iceux (comme c'est la coustume du pays d'honorer les estrangers qui se rencontrent en tels festins) de mener danser l'espousee. Il l'empoigne par la main et la pourmeine par la salle: puis en presence des parens et amis, il la saisit criant a haute voix, sort de la porte de la salle, l'enleve en l'air, et disparoit avec son compagnon et leurs chevaux. Les pauvres parens et amis l'ayans cherchee tout ce jour, comme il continuoyent le lendemain, esperans la trouver tombee quelque part, afin d'enterrer le corps, rencontrent les deux chevaliers, qui leur rendirent les habits nuptiaux avec les bagues et joyaux de la fille, adjoutans que Dieu leur avoit donne puissance sur ceste fille et non sur les acoustremens d'icelle, puis s'esvanouirent."

Goulard repete aussi cette attaque du diable rapportee par Alexandre d'Alexandrie[1]:

[Note 1: Au IIe livre de ses Jours geniaux.]

"Un mien ami, homme de grand esprit, et digne de foy estant un jour a Naples chez un sien parent, entendit de nuit la voix d'un homme criant a l'aide, qui fut cause qu'il aluma la chandelle, et y courut pour voir que c'estoit. Estant sur le lieu, il vid un horrible fantosme, d'un port effroyable et du tout furieux, lequel vouloit a toute force entrainer un jeune homme. Le pauvre miserable crioit et se defendoit, mais voyant aprocher celui-ci soudain il courut au devant, l'empoigne par la main et saisit sa robe le plus estroitement qu'il lui fut possible et apres s'estre long temps debattu commence a invoquer le nom et l'aide de Dieu et eschappe, le fantosme disparoissant. Mon ami meine en son logis ce jeune homme, pretendant s'en desfaire doucement, et le renvoyer chez soy. Mais il ne sceut obtenir ce poinct, car le jeune homme estoit tellement estonne qu'on ne pouvoit le rassurer, tressaillant sans cesse de la peur qu'il avoit pour si hideuse rencontre. Ayant enfin reprins ses esprits, il confessa d'avoir mene jusques alors une fort mechante vie, este contempteur de Dieu, rebelle a pere et a mere, ausquels il avoit dit et fait tant d'injures et outrages insupportables qu'ils l'avoyent maudit. Sur ce il estoit sorti de la maison et avoit rencontre le bourreau susmentionne."

Goulart[1] raconte encore d'autres histoires d'enlevements par le diable d'apres divers auteurs:

[Note 1: Thresor d'histoires admirables, t. I, p. 538.]

"Un docteur de l'academie de Heidelberg ayant donne conge a certain sien serviteur de faire un voyage en son pays, au retour comme ce serviteur aprochoit de Heidelberg, il rencontre un reitre monte sur un grand cheval, lequel par force l'enleve en croupe, en tel estat il essaye d'empoigner son homme pour se tenir plus ferme; mais le reitre s'esvanouit. Le serviteur emporte par le cheval bien haut en l'air, fut jette bas pres d'un pont hors la ville, ou il demeura quelques heures sans remuer pied ni main: enfin revenu a soi, et entendant qu'il estoit pres de son lieu, reprint courage, se rendit au logis, ou il fut six mois entiers attache au lict, devant que pouvoir se remettre en pied[1]."

[Note 1: Extrait du Mirabiles Historiae de spectris, Leipzig, 1597.]

"Pres de Torge en Saxe, certain gentilhomme se promenant dans la campagne, rencontre un homme lequel le salue, et lui offre son service. Il le fait son palefrenier. Le maistre ne valoit gueres. Le valet estoit la meschancete mesme. Un jour le maistre ayant a faire quelque promenade un peu loin, il recommande ses chevaux, specialement un de grand prix a ce valet, lequel fut si habile que d'enlever ce cheval en une fort haute tour. Comme le maistre retournoit, son cheval qui avoit la teste a la fenestre le reconnut, et commence a hennir. Le maistre estonne, demande qui avoit loge son cheval en si haute escuirie. Ce bon valet respond que c'estoit en intention de le mettre seurement afin qu'il ne se perdist pas, et qu'il avoit soigneusement execute le commandement de son maistre. On eut beaucoup de peine a garrotter la pauvre beste et la devaler avec des chables du haut de la tour en bas. Tost apres quelques uns que ce gentilhomme avoit volez, deliberans de le poursuivre en justice, le palefrenier lui dit: Maistre, sauvez-vous, lui monstrant un sac, duquel il tira plusieurs fers arrachez par lui des pieds des chevaux, pour retarder leur course au voyage qu'ils entreprenoyent contre ce maistre: lequel finalement attrappe et serre prisonnier, pria son palefrenier de lui donner secours. Vous estes, respond le valet, trop estroitement enchaisne; je ne puis vous tirer de la. Mais le maistre faisant instance, enfin le valet dit: Je vous tireray de captivite moyennant que vous ne fassiez signe quelconque des mains pour penser vous garantir. Quoi accorde, il l'empoigne avec les chaines, ceps et manottes, et l'emporte par l'air. Ce miserable maistre esperdu de se voir en campagne si nouvelle pour lui conmence a s'escrier: Dieu eternel, ou m'emporte-on? Tout soudain le valet (c'est-a-dire Satan) le laisse tomber en un marest. Puis se rendant au logis, fait entendre a la damoiselle l'estat et le lieu ou estoit son mari, afin qu'on l'allast desgager et delivrer."

Des Caurres[1] raconte que "a la montagne d'Ethna, non gueres loin de l'ile de Luppari, montagne qu'on appelle la gueule d'enfer, Dieu monstra la peine des damnez. Il y a si long temps qu'elle brusle et tout demeure en son entier, comme fera enfer, quand elle auroit autant entier que toute l'Italie, elle devroit estre consommee. On entend la cris et complainctes, et les ennemis et mauvais esprits meinent la grand bruict, et suscitent de grandes tempestes sur la mer pres de ceste montagne. De nostre temps un prelat apres son trespas, fut trouve en chemin par ses amis, lequel se disoit estre damne et qu'il s'en alloit en ceste montaigne. Il n'y a pas encor longtemps qu'une nef de Sicile aborda la, en laquelle y avoit un pere gardien de ce pays-la avec son compagnon, le Diable luy dit qu'il le suivist pour faire quelque chose que Dieu avoit ordonne. Et soudain fut porte par luy en une cite assez loin de la. Et quand il fut la, le mauvais esprit le conduit au sepulchre de l'Evesque du lieu, qui estoit mort depuis trois mois: Et lui commanda de despouiller ses habillemens episcopaux, et lui dit apres: Ces habillemens soyent a toy, et le corps a moy comme est son ame; dans une demie heure, ledit religieux fut rapporte audit navire, et racompta ce qu'il avoit veu. Pour verifier cecy le patron du navire fit voile vers ceste cite: le sepulchre fut ouvert et trouverent que le corps n'y estoit point. Et ceux qui l'avoient revestu apres sa mort recogneurent les dicts habillemens episcopaux. Un homme de bien, et grand prescheur d'Italie, a mis cecy en escript, qui a cogneu ces gens-la."

[Note 1: Oeuvres morales et diversifiees, p. 378.]

"En ce mesme temps, continue des Caurres, y avoit en Sicile un jeune homme addonne a toute volupte, a jeux, et reniemens: lequel le vice-roy de Sicile, envoya un soir, en un monastere pour querir une salade d'herbes: en chemin soudain il fut ravy en l'air, et on ne le vit plus. Un peu de temps apres un navire passoit aupres de ceste montagne, et voicy une voix qui appelle par deux fois le patron du navire, et voyant qu'il ne respondoit point pour la troisieme, ouit que s'il n'arrestoit il enfondroit le navire. Le patron demande ce qu'il vouloit, qui respondit: Je suis le diable, et di au vice-roy qu'il ne cerche plus un tel jeune homme, car je l'ay emporte, et est icy avec nous: voicy la ceinture de sa femme qu'il avoit prinse pour jouer; laquelle ceinture il jette sur le navire."

IV.—METAMORPHOSES DU DIABLE

Le diable apparait sous toutes sortes de figures.

"Que diray-je davantage? lit-on dans l'ouvrage de Le Loyer[1]. Il n'y a sorte de bestes a quatre pieds que le diable ne prenne, ce que les hermites vivans es deserts ont assez eprouve. A sainct Anthoine qui habitoit es deserts de la Thebaide les loups, les lions, les taureaux se presentoient a tous bouts de champ; et puis a sainct Hilarion faisant ses prieres se monstroit tantost un loup qui hurloit, tantost un regnard qui glatissoit, tantost un gros dogue qui abbayoit. Et quoy? le diable n'auroit-il pas ete si impudent mesmes, que ne pouvant gaigner les hermites par cette voye, il se seroit montre, comme il fit a sainct Anthoine, en la forme que Job le depeint sous le nom de Leviathan, qui est celle qui lui est comme naturelle et qu'il a acquise par le peche, voire qui lui demeurera es enfers avec les hommes damnes. Ce n'est point des animaux a quatre pieds seulement que les diables empruntent la figure, ils prennent celles des oyseaux, comme de hiboux, chahuans, mouches, tahons… Quelquefois les diables s'affublent de choses inanimees et sans mouvement, comme feu, herbes, buissons, bois, or, argent et choses pareilles… Je ne veux laisser que quand les esprits malins se monstrent ils ne gardent aucune proportion parce qu'ils sont enormement grands et petits comme ils sont gros et greles a l'extremite."

[Note 1: Discours et histoires des spectres, etc. p. 353.]

"J'ai entendu, dit Jean Wier, cite par Goulart[1], que le diable tourmenta durant quelques annees les nonnains de Hessimont a Nieumeghe. Un jour il entra par un tourbillon en leur dortoir, ou il commenca un jeu de luth et de harpe si melodieux, que les pieds fretilloyent aux nonnains pour danser. Puis il print la forme d'un chien se lancant au lict d'une soupconnee coulpable du peche qu'elles nomment muet. Autres cas estranges y sont advenus, comme aussi en un autre couvent pres de Cologne, le diable se pourmenoit en guises de chiens et se cachant sous les robes des nonnains y faisoit des tours honteux et sales autant en faisoit-il a Hensberg au duche de Cleves sous figures de chats."

[Note 1: Thresor d'histoires admirables, etc.]

"Les mauvais esprits, dit dom Calmet[1], apparoissent aussi quelquefois sous la figure d'un lion, ou d'un chien, ou d'un chat, ou de quelque autre animal, comme d'un taureau, d'un cheval ou d'un corbeau: car les pretendus sorciers et sorcieres racontent qu'au sabbat on le voit de plusieurs formes differentes, d'hommes, d'animaux, d'oyseaux."

[Note 1: Traite sur les apparitions des esprits, t. Ier, p. 44.]

"Le diable n'apparoit aux sorciers dans les synagogues qu'en bouc, dit Scaliger[1]; et en l'Escriture lors qu'il est reproche aux Israelites qu'ils sacrifioient aux demons, le mot porte aux boucs. C'est une chose merveilleuse que le diable apparoisse en cette forme.

[Note 1: Scaligerana, Groeningue, P. Smith, 1669, in-12. 2e
partie, article Azazel.]

"Les diables, dit-il plus loin[1], ne s'addressent qu'aux foibles; ils n'auroient garde de s'addresser a moy, ie les tuerois tous."

[Note 1: Meme ouvrage, article Diable.]

Quelquefois le diable apparait sous la forme empruntee d'un corps mort.

"Je ne puis, dit Le Loyer[1], pour verifier que les diables prennent des corps morts qu'ils font cheminer comme vifs, apporter histoire plus recente que celle-ci. Ceux qui ont recueilliz l'histoire de notre temps de la demoniaque de Laon disent qu'un des diables qui etoit au corps d'elle appele Baltazo print le corps mort d'un pendu en la plaine d'Arlon pour tromper le mary de la demoniaque, et la fraude du diable fut descouverte en ceste facon. Le mary estoit ennuye des frais qu'il faisoit procurant la sante de sa femme, n'y pouvant plus fournir. Il s'addresse donc a un sorcier, qui l'asseure qu'il delivrera sa femme des diables desquels elle estoit possedee. Le diable Baltazo est employe par le sorcier et mene au mary qui leur donne a tous a souper, ou se remarque que Baltazo ne but point. Apres le souper, le mary vint trouver le maitre d'escole de Vervin en l'eglise du lieu, ou il vaquoit aux exorcismes sur la demoniaque. Il ne luy cele point la promesse qu'il avoit du sorcier, et reiteree de Baltazo durant le souper qu'il gueriroit sa femme, s'il le vouloit laisser seul avec elle: mais le maitre d'escole avertit le mary de prendre bien garde de consentir cela. Quelque demie heure apres le mary qui s'etoit retire, amene Baltazo dans l'eglise, que l'esprit Baalzebub qui possedoit la femme appela incontinent par son nom, et luy dit quelques paroles. Depuis Baltazo sort de l'eglise, disparoit et ne scait-on ce qu'il devint. Le maistre d'escole qui voit tout cecy, conjure Baalzebub, et le contraint de confesser que Baltazo etoit diable et avoit prins le corps d'un mort, et que si la demoniaque eut este laissee seule, il l'eust emportee en corps et en ame."

[Note 1: Discours et histoires des spectres, visions, etc. p. 244.]

"L'exemple de Nicole Aubry, demoniaque de Laon est plus que suffisant pour montrer ce que je dis, ajoute Le Loyer[1]. Car devant que le diable entrast en son corps, il se presenta a elle en la forme de son pere decede subitement, luy enjoignit de faire dire quelques messes pour son ame, et de porter des chandelles en voyage. Il la suivoit partout ou elle alloit sans l'abandonner. Cette femme simple obeit au diable en ce qu'il lui commandoit, et lors il leve le masque, se montre a elle, non plus comme son pere, mais comme un phantosme hideux et laid, qui luy persuadoit tantost de se tuer, tantost de se donner a luy.—Cela se pouvoit attendre par les reponses que la demoniaque faisoit au diable, luy resistant en ce qu'elle pouvoit.—Je me veux servir de l'histoire de la demoniaque de Laon attestee par actes solennels de personnes publiques, tout autant que si elle estoit plus ancienne. Il y a des histoires plus anciennes qu'elle n'est, ou a peine on pourroit remarquer ce qui s'est veu en ceste femme demoniaque. Ce fut pour nostre instruction que la femme fut ainsi tourmentee au coeur de la France, mais notre libertinisme fut cause que nous ne les peusmes apprendre."

[Note 1: Discours et histoires des spectres, visions, etc., p. 320.]

Bodin[1] fait connaitre une histoire analogue:

[Note 1: Demonomanie, livre III, ch. VI.]

"Pierre Mamor recite, dit-il, qu'a Confolant sur Vienne, apparut en la maison d'un nomme Capland un malin esprit se disant estre l'ame d'une femme trespassee, lequel gemissoit et crioit en se complaignant bien fort, admonestant qu'on fist plusieurs prieres et voyages, et revela beaucoup de choses veritables. Mais quelqu'un lui ayant dit: Si tu veux qu'on te croye dis Miserere mei Deus, secundum magnam misericordiam tuam. Sa reponse fut: Je ne puis. Alors les assisants se mocquerent de lui, qui s'enfuit en fremissant."

Le diable prend meme parfois la forme de personnes vivantes.

Voici par exemple ce que rapporte Loys Lavater[1]:

[Note 1: Trois livres des apparitions des esprits, fantasmes, prodiges, etc., composez par Loys Lavater, plus trois questions proposees et resolues par M. Pierre Martyr. Geneve, Fr. Perrin, 1571, in-12.]

"J'ai oui dire a un homme prudent et honnorable baillif d'une seigneurie dependante du Zurich, qui affirmoit qu'un jour d'este allant de grand matin se promener par les prez, accompagne de son serviteur, il vid un homme qu'il cognoissoit bien, se meslant meschamment avec une jument: de quoy merveilleusement estonne retourna soudainement, et vint frapper a la porte de celuy qu'ils pensoyent avoir veu, ou il trouva pour certain qu'il n'avoit bouge de son lict. Et si ce bailli, n'eust diligemment seu la verite, un bon et honneste personnage eust este emprisonne et gehenne. Je recite ceste histoire, afin que les juges soyent bien avisez en tels cas. Chunegonde, femme de l'empereur Henry second, fut soupeconnee d'adultere, et le bruit courut qu'elle s'accointoit trop familierement d'un gentilhomme de la cour. Car on avoit veu souvent la forme d'iceluy (mais c'estoit le diable qui avoit pris ce masque) sortant de la chambre de l'empereur. Elle monstra peu apres son innocence en marchant sur des grilles de fer toutes ardentes (comme la coutume estoit alors) et ne se fit aucun mal."

"En l'ile de Sardaigne, dit P. de Lancre[1] et en la ville de Cagliari, une fille de qualite, de fort riche et honnorable maison, ayant veu un gentilhomme d'une parfaicte beaute et bien accompli en toute sorte de perfections s'amouracha de luy, et y logea son amitie avec une extreme violence. (Elle sut dissimuler et le gentilhomme ne s'apperceut de rien). Un mauvais demon pipeur, plus instruit en l'amour et plus affronteur que luy, embrassant cette occasion, recognut aisement que cette fille esprise et combatue d'amour seroit bientot abbatue… Et pour y parvenir plus aisement, il emprunta le masque et le visage du vray gentilhomme, prenant sa forme et figure, et se composa du tout a sa facon, si bien qu'on eut dit que c'estoit non seulement son portrait, mais un autre luy-meme. Il la vit secretement et parla a elle, lui feignit des amours et des commoditez pour se voir. De maniere que le mauvais esprit qui trouve les sinistres conventions les meilleures abusa non seulement de la simplicite de ceste jeune fille, ains encore du sacrement de mariage par le moyen duquel la pauvre damoyselle pensoit aucunement couvrir sa faute et son honneur. De sorte que, l'ayant espouse clandestinement, adjoustant mal sur mal, comme plusieurs s'attachent ordinairement ensemble pour mieux assortir quelque faict execrable tel que celuy-ci, ils jouyrent de leurs amours quelques mois, pendant lesquels cette fille faussement contente cachoit le plus possible ses amours… Il advint, que sa mere luy donna quelque chose sainte qu'elle portoit par devotion, qui lui servit d'antidote contre le demon et contre son amour, brouillant ses entrees et troublant ses commoditez. Le diable lui avait recommande de ne pas lui envoyer de messager, mais la jalousie la poussant, elle en envoya un au gentilhomme pour le prier de se rendre aupres d'elle, lui reprocha son abandon, etc. Le gentilhomme tout etonne lui declara qu'elle a ete pipee et etablit qu'a l'epoque du pretendu mariage il etait absent. La damoyselle reconnut alors l'oeuvre du demon et se retira dans un monastere pour le reste de sa vie."

[Note 1: Tableau de l'inconstance des mauvais anges, p. 218.]

Wier[1] raconte cette histoire d'une jeune fille servante d'une religieuse de noble maison, a qui le diable voulut jouer un mauvais tour. "Un paysan lui avoit promis mariage; mais il s'amouracha d'une autre: dont ceste-ci fut tellement contristee, qu'estant allee environ une demie lieue loin du couvent, elle rencontra le diable en forme d'un jeune homme, lequel commenca a deviser familierement avec elle, lui descouvrant tous les secrets du paysan, et les propos qu'il avoit tenus a sa nouvelle amie: et ce afin de faire tomber cette jeune fille en desespoir et en resolution de l'estrangler. Estans parvenus pres d'un ruisseau, lui print l'huile qu'elle portoit, afin qu'elle passast plus aisement la planche, et l'invita d'aller en certain lieu qu'il nommoit; ce qu'elle refusa, disant: Que voulez-vous que j'aille faire parmi ces marest et etangs? Alors il disparut, dont la fille conceut tel effroy qu'elle tomba pasmee: sa maistresse, en estant avertie la fit rapporter au couvent dedans une lictiere. La elle fut malade, et comme transportee d'entendement, estant agitee de facon estrange en son esprit, et parfois se plaignoit estre miserablement tourmentee du malin, qui vouloit l'oster de la et l'emporter par la fenestre. Depuis elle fut mariee a ce paysan et recouvra sa premiere sante."

[Note 1: Histoires, disputes et discours des illusions et
impostures des diables
.]

Le meme auteur[1] rapporte cette histoire singuliere d'une metamorphose du diable:

[Note 1: Histoires des impostures des diables, p. 196.]

"La femme d'un marchand demeurant a deux ou trois lieues de Witemberg, vers Slesic, avoit, dit-il, accoustume pendant que son mary estoit alle en marchandise, de recevoir un amy particulier. Il advint donc pendant que le mary etoit aux champs que l'amoureux vint veoir sa dame, lequel apres avoir bien beu et mange, il faict son devoir, comme il luy sembloit, il apparut sur la fin en la forme d'une pie montee sur le buffet, laquelle prenoit conge de la femme en cette maniere: Cestuy-ci a este ton amoureux. Ce qu'ayant dit, la pie disparut, et oncques depuis ne retourna."

Bouloese rapporte cette singuliere aventure arrivee a Laon[1]:

[Note 1: Le Tresor et entiere histoire de la triomphante victoire du corps de Dieu sur l'esprit en colere de Beelzebub, obtenue a Laon l'an 1566, par Bouloese. Paris, Nic. Chesneau, 1578, in-4 deg..]

"Lors ce medecin reforme, sans en communiquer au catholique, ne perdant cette occasion de bouche ouverte, tira de sa gibessiere une petite phiole de verre contenant une liqueur d'un rouge tant couvert qu'a la chandelle il apparoissoit noir, et luy jetta en la bouche. Et Despinoys esmeu par la puanteur, haulsant la main droicte au devant s'escria disant: Fy, fy, Monsieur nostre maistre que luy avez-vous donne? Et en tomba sur sa main de ce rendue pour un temps fort puante (dont par apres il fut contraint de manger avec la gauche tenant cependant la droicte derriere le dos) comme aussi toute la chambre fut remplie de cette puantueur. Le corps devint roide comme une buche, sans mouvement ny sentiment quelconque. Dont ce medecin reforme fort etonne, dist que c'estoit une convulsion. Et retira une autre bouteille pleine de liqueur blanche, qu'il disoit notre eau de vie avec la quintessence de romarin pour faire revenir a soy la patiente, et faire cesser la convulsion. Et pour exciter la patiente lui feist frotter et battre les mains en criant: Nicole, Nicole, il faut boire. Cependant une beste noire (avec reverence semblable a un fouille-merde: aussi a Vrevin s'etait montree une autre sorte de grosse mouche a vers que par ses effets l'on a jugee estre ce maistre mouche Beelzebub), beste noire que peu apres appela le diable escarbotte, fut veue et se pourmena sur le chevet du lict et sur la main du dict Despinoys en l'endroit de la susdite puante liqueur respandue… Toutefois ce medecin disant estre une ordure tombee du ciel du lit, secoua, mais en vain, pour en faire tomber d'autres. Et se voyant ne pouvoir exciter la patiente et avoir este reprins d'avoir jete en la bouche d'icelle, ceste liqueur tant puante, print une chandelle et s'en alla."

V.—SIGNES DE LA POSSESSION DU DEMON.

"Combien qu'il y ait parfois quelques causes naturelles de la phrenesie ou manie, dit Melanchthon en une de ses epistres[1], c'est toutes fois chose asseuree que les diables entrent en certaines personnes et y causent des fureurs et tourmens ou avec les causes naturelles ou sans icelles; veu que l'on void parfois les malades estre gueris par remedes qui ne sont point naturels. Souvent aussi tels spectacles sont tout autant de prodiges et predictions de choses a venir. Il y a douze ans qu'une femme du pays de Saxe, laquelle ne scavoit ni lire ni escrire, estant agitee du diable, le tourment cesse, parloit en grec et en latin des mots dont le sens estoit qu'il y auroit grande angoisse entre le peuple."

[Note 1: Cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t.
I, p. 142.]

Le docteur Ese[1] donne comme marques conjecturales de la possession:

[Note 1: Traicte des marques des possedes et la preuve de la veritable possession des religieuses de Louvein, par P. M. Ese, docteur en medecine. Rouen, Ch. Osmont, 1644, in-4 deg..]

1 deg. Avoir opinion d'etre possede;

2 deg. Mener une mauvaise vie;

3 deg. Vivre hors de toute societe;

4 deg. Les maladies longues, les symptomes peu ordinaires, un grand sommeil, les vomissements de choses estranges;

5 deg. Blasphemer le nom de Dieu et avoir souvent le diable en bouche;

6 deg. Faire pacte avec le diable;

7 deg. Estre travaille de quelques esprits;

8 deg. Avoir dans le visage quelque chose d'affreux et d'horrible;

9 deg. S'ennuyer de vivre et se desesperer;

10 deg. Estre furieux, faire des violences;

11 deg. Faire des cris et hurlemens comme les bestes.

Nous trouvons dans une histoire des possedees de Loudun[1] les questions proposees a l'universite de Montpellier par Santerre, pretre et promoteur de l'eveche et diocese de Nimes, touchant les signes de la possession, et les reponses judicieuses de cette universite.

[Note 1: Histoire des diables de Loudun, ou de la possession des religieuses ursulines et de la condamnation et du supplice d'Urbain Grandier, cure de la meme ville. Amsterdam, Abraham Wolfgang, 1694, in-12, p. 314.]

Question.

Si le pli, courbement et remuement du corps, la tete touchant quelque fois la plante des pies, avec autres contorsions et postures etranges sont un bon signe de possession?

Reponce.

Les mimes et sauteurs font des mouvements si etranges, et se plient, replient en tant de facons, qu'on doit croire qu'il n'y a sorte de posture, de laquelle les hommes et femmes ne se puissent rendre capables par une serieuse etude, ou un long exercice, pouvant meme faire des extensions extraordinaires et ecarquillemens de jambes, de cuisses et autres parties du corps a cause de l'extension des nerfs, muscles et tendons, par longue experience et habitude; partant telles operations ne se font que par la force de la nature.

Question.

Si la velocite du mouvement de la tete par devant et par derriere, se portant contre le dos et la poitrine est une marque infaillible de possession?

Reponce.

Ce mouvement est si naturel qu'il ne faut ajouter de raison a celles qui ont ete dites sur le mouvement des parties du corps.

Question.

Si l'enflure subite de la langue, de la gorge et du visage, et le subit changement de couleur, sont des marques certaines de possession?

Reponce.

L'enflement et agitation de poitrine par interruption sont des effets de l'aspiration ou inspiration, actions ordinaires de la respiration, dont on ne peut inferer aucune possession. L'enflure de la gorge peut proceder du souffle retenu et celle des autres parties des vapeurs melancoliques qu'on voit souvent vaguer par toutes les parties du corps. D'ou s'ensuit que ce signe de possession n'est pas recevable.

Question.

Si le sentiment stupide et etourdi ou la privation de sentiment, jusques a etre pince et pique sans se plaindre, sans remuer, et meme sans changer de couleur, sont des marques certaines de possession?

Reponce.

Le jeune Lacedemonien qui se laissait ronger le foye par un renard qu'il avoit derobe, sans faire semblant de le sentir et ceux qui se faisoient fustiger devant l'autel de Diane jusques a la mort sans froncer le sourcil, montrent que la resolution peut bien faire soufrir des piqures d'epingle sans crier, etant d'ailleurs certain que dans le corps humain il se rencontre en quelques personnes de certaines petites parties de chair, qui sont sans sentiment, quoique les autres parties qui sont alentour, soient sensibles, ce qui arrive le plus souvent par quelque maladie qui a precede. Partant tel effet est inutile pour la possession.

Question.

Si l'immobilite de tout le corps qui arrive a de pretendus possedes par le commandement de leurs exorcistes, pendant et au milieu de leurs plus fortes agitations est un signe univoque de vraie possession diabolique?

Reponce.

Le mouvement des parties du corps etant involontaire, il est naturel aux personnes bien disposees de se mouvoir ou de ne se mouvoir pas selon leur volonte, partant un tel effet, ou suspension de mouvements n'est pas considerable pour en inferer une possession diabolique, si en cette immobilite il n'y a privation entiere du sentiment.

Question.

Si le japement ou clameur semblable a celui du chien, qui se fait dans la poitrine plutot que dans la gorge est une marque de possession?

Reponce.

L'industrie humaine est si souple a contrefaire toute sorte de raisonnements, qu'on voit tous les jours des personnes faconnees a exprimer parfaitement le raisonnement, le cri et le chant de toutes sortes d'animaux, et a les contrefaire sans remuer les levres qu'imperceptiblement. Il s'en trouve meme plusieurs qui forment des paroles et des voix dans l'estomac, qui semblent plutot venir d'ailleurs que de la personne qui les forme de la sorte, et l'on appelle ces gens les engastronimes, ou engastriloques. Partant un tel effet est naturel, comme le remarque Pasquier au chap. 38 de ses Recherches par l'exemple d'un certain boufon nomme Constantin.

Question.

Si le regard fixe sur quelque objet sans mouvoir l'oeil d'aucun cote est une bonne marque de possession?

Reponce.

Le mouvement de l'oeil est volontaire comme celui des autres parties du corps et il est naturel de le mouvoir, ou de le tenir fixe, partant il n'y a rien en cela de considerable.

Question.

Si les reponces que de pretendues possedees font en francois, a quelques questions qui leur sont faites en latin, sont une marque de possession?

Reponce.

Nous disons qu'il est certain que d'entendre et de parler les langues qu'on n'a pas aprises sont choses surnaturelles, et qui pourroient faire supposer qu'elles se font par le ministere du Diable, ou de quelque autre cause superieure; mais de repondre a quelques questions seulement, cela est entierement suspect, un long exercice ou des personnes avec lesquelles on est d'intelligence pouvant contribuer a telles reponces, paroissant etre un songe de dire que les diables entendent les questions qui leur sont faites en latin et repondent toujours en francois et dans le naturel langage de celui qu'on veut faire passer pour un energumene. D'ou il s'ensuit qu'un tel effet ne peut conclure la residence d'un demon, principalement si les questions ne contiennent pas plusieurs paroles et plusieurs discours.

Question.

Si vomir les choses telles qu'on les a avalees est un signe de possession?

Reponce.

Delrio, Bodin et autres auteurs disent que par sortilege les sorciers font quelquefois vomir des clous, des epingles et autres choses etranges par l'oeuvre du diable. Ainsi dans les vrais possedes le diable peut faire de meme. Mais de vomir les choses comme on les a avalees, cela est naturel, se trouvant des personnes qui ont l'estomac faible, et qui gardent pendant plusieurs heures ce qu'elles ont avalees, puis le rendent comme elles l'ont pris et la Lienterie rendant les aliments par le fondement, comme on les a pris par la bouche.

Question.

Si des piqures de lancette dans diverses parties du corps, sans qu'il en sorte du sang, sont une marque certaine de possession?

Reponce.

Cela doit se rapporter a la composition du temperament melancolique, le sang duquel est si grossier qu'il ne peut en sortir par de si petites plaies, et c'est par cette raison que plusieurs etant piques, meme en leurs veines et vaisseaux naturels, par la lancette d'un chyrurgien, n'en rendent aucune goutte comme il se voit par experience. Partant il n'y a rien d'extraordinaire."

J. Bouloese[1] raconte comment vingt-six diables sortirent du corps de
Nicole, la possedee de Laon:

[Note 1: Le tresor et entiere histoire de la triomphante victoire du corps de Dieu sur l'esprit malin de Beelzebub, obtenue a Laon l'an 1566, par J. Bouloese. Paris, Nic. Chesneau, 1578, in-4 deg..]

"A deux heures de l'apres midy fut rapportee la dicte Nicole, estant possedee du diable, a la dicte eglise ou furent faites par ledit de Motta les conjurations comme auparavant. Nonobstant toute conjuration le dit Beelzebub dit a haute voix qu'il n'en sortirait. Apres diner donc retournant le dit de Motta aux conjurations luy demanda combien ils en etoient sortis? Il repond 26. Il faut maintenant (ce disoit de Motta) que toy et tous tes adherans sortiez comme les autres. Il repond: Non je ne sortiray pas icy; mais si tu me veux mener a sainte Restitute, nous sortirons la. Il te suffise s'ils sont sortis 26. Et puis le dit de Motta demande signe suffisant comment ils estoient sortis. Il dist pour tesmoignage que l'on regarde au petit jardin du tresorier qui est sur le portail; car ils ont prins et emporte trois houppes (c'est-a-dire branches) d'un verd may (d'un petit sapin) et trois escailles de dessus l'eglise de Liesse faicte en croix, comme les autres de France communement. Ce qui a ete trouve vray, comme a veu monsieur l'abbe de Saint-Vincent, monsieur de Velles, maistre Robert de May, chanoine de l'eglise Nostre-Dame de Laon, et autres."

Le meme auteur[1] rapporte les contorsions de la demoniaque de Laon:

[Note 1: Le tresor et entiere histoire de la triomphante victoire du corps de Dieu sur l'esprit malin de Beelzebub, etc., p. 187.]

"Et autant, dit-il, que le reverend pere eveque lui mettoit la saincte hostie devant les yeux, luy disant: Sors ennemy de Dieu: d'autant plus se jectoit-elle a revers de cote et d'autre, en se tordant la face devers les pieds et en muglant horriblement et les pieds a revers les orteils estant mis au talon, contre la force de huict ou dix hommes elle se roidissoit et eslancoit en l'air plus de six pieds, ou la hauteur d'un homme. De sorte que les gardes, voire mesme en l'air avec elle parfois eleves en suoient de travail. Et encore qu'ils s'appesantissent le plus qu'ils pouvoient, pour la retenir en bas: si ne la pouvoient-ils toutes fois maistriser que quasi elle ne leur eschapast, et fust arrachee des mains sans qu'elle se monstrast aucunement eschauffee.

"Le peuple voyant et oyant chose si horrible, monstrueuse, hydeuse et espouvantable crioient: Jesus, misericorde! Les uns se cachoient ne l'osant regarder. Les autres cognoissant l'enragee cruaute de cet excessif indicible et incredible tourment pleuroient a grosses larmes piteusement redoublans: Jesus, misericorde!"

"Apres la patiente ainsi pis que morte dure, roide, contrefaite, courbee et diforme, estoit par la permission du reverend pere eveque laissee a toucher et a manier a ceux qui vouloient. Mais principalement le fut-elle par les pretendus reformez, hommes tres forts. Et nommeement Francoys Santerre, Christofle Pasquot, Gratian de la Roche, Marquette, Jean du Glas et autres tres forts hommes assez remarques entre eux de leur pretendue religion reformee, s'efforcerent mais en vain de luy redresser les membres, de les poser en leur ordre, luy ouvrir les yeux et la bouche. Mais ils ne peurent en sorte que ce feust. Aussy eussiez vous plustost rompu que ploye quelque membre d'icelle, ou faict mouvoir ou le bout du nez ou des aureilles, ou autre membre d'icelle, tant elle estoit roide et dure. Et lors elle estoit tenue, comme elle parloit par apres, declarant qu'elle enduroit un mal incredible. C'est a scavoir le diable par le tourment de l'ame, faisant le corps devenir pierre ou marbre."

Jean Le Breton rapporte les faits suivants sur les possedees de
Louviers[1]:

[Note 1: De la defense de la verite touchant la possession des
religieuses de Louviers
, par M. Jean Le Breton, theologien.
Evreux, Nic. Hamillon, 1643, in-4 deg., p. 8.]

"Le quatrieme fait est que plusieurs fois le jour, elles temoignent de grands transports de fureur et de rage, durant lesquels elles se disent demons, sans offenser neantmoins personne, et sans blesser mesmes les doigts de la main des prestres, lorsqu'au plus fort de leurs rages, ils les mettent en leur bouche."

"La cinquiesme est que durant ces fureurs et ces rages, elles font d'estranges convulsions et contorsions de leurs corps, et entr'autre se courbent en arriere, en forme d'arc, sans y employer leurs mains, et ce en sorte que tout leur corps est appuye sur leur front autant et plus que sur leurs pieds, et tout le reste est en l'air et demeurent longtemps en cette posture et la reiterent jusqu'a sept ou huict fois: et apres tous ces efforts et mille autres, continuez quelquefois quatre heures durant, principalement, dans les exorcismes, et durant les plus chaudes apres disnees des jours caniculaires, se sont au sortir de la trouvees aussi saines, aussi fraisches, aussi temperees, et le poulx aussi haut et aussi esgal, que si rien ne leur fut arrive."

"Le sixieme est qu'il y en a parmy elles qui se pasment et s'esvanouissent durant les exorcismes, comme a leur gre, et en telle sorte que leur pasmoison commence lorsqu'elles ont le visage le plus enflamme et le poulx le plus fort… Elles reviennent de cette pasmoison sans que l'on y emploie aucun remede et d'une maniere plus merveilleuse que n'en a este l'entree; car c'est en remuant premierement l'orteil, et puis le pied, et puis la jambe, et puis la cuisse, et puis le ventre, et puis la poitrine, et puis la gorge, mais ces trois derniers par un grand mouvement de dilatation… le visage demeurant cependant tousjours apparemment interdit de tous ses sens, les quels enfin il reprend tout a coup en grimacant et hurlant et la religieuse retournant en meme temps en ses agitations et contorsions precedentes."

Le docteur Ese[1] raconte comme suit ce qu'eprouvait la soeur Marie du couvent des religieuses de Louviers:

[Note 1: Traicte des marques des possedes, p. 51.]

"La derniere qui etoit soeur Marie du Sainct-Esprit, pretendue possedee par Dagon, grande fille et de belle taille un peu plus maigre, mais sans mauvais teint ny aucune sorte de maladie entra dans le refectoire… le visage droict sans arrester ses yeux, et les tournant d'un coste et d'autre, chantant, sautant, dansant, et frappant doucement, qui l'un, qui l'autre, et en suite en se pourmenant tousjours, parla en termes tres elegants et significatifs du contentement qu'il avoit (parlant de la personne du diable) de sa condition et de l'excellence de sa nature… et disoit tout cela en marchant avec une contenance arrogante, et le geste semblable, ensuite il commenca a entrer en furie et prononcer quantite de blasphemes, puis se prit a parler de sa petite Magdelaine, sa bonne amie, sa mignonne, et sa premiere maistresse, et de la se lanca dans un panneau de vitre la teste la premiere sans sauter et sans faire aucun effort, et y passa tout le corps se tenant a une barre de fer qui faisoit le milieu, et comme elle voulut repasser de l'autre coste de la vitre, on lui fit commandement en langage latin est in nomine Jesu rediret non per aliam sed per eadem viam, ce qu'apres avoir longuement conteste et dit qu'il n'y rentreroit pas, elle le fit pourtant et rentra par le meme passage, et aussitost qu'elle fut revenue, les medecins l'ayant consideree, touche le poulx et fait tirer la langue, ce qu'elle permit en raillant et parlant d'autre chose, ils ne luy trouverent ny esmotion telle qu'ils avoient cru devoir estre, ny autre disposition conforme a la violence de tout ce qu'elle avoit fait et dit; et sortir de cette sorte contant tousjours quelque bagatelle et la compagnie se retira."

Un autre historien des possedees de Louviers[1] rapporte ce fait surprenant:

[Note 1: Histoire de madame Bavent, religieuse du monastere de
Sainct-Louis de Louviers
. Paris, 1652, in-4 deg..]

"Au milieu de la nef de cette chappelle estoit expose un vase d'une espece de marbre qui peut avoir pres de deux pieds de diametre et un peu moins d'un pied de profondeur, les bords sont espais de trois doigts ou environ, et si pesant que trois personnes des plus robustes auront peine de le souslever estant par terre, ceste fille qui paroist d'une constitution fort debile entrant dans la chapelle ne fit que prendre ce vase de l'extremite de ses doigts et l'ayant arrache du pied d'estal sur lequel il estoit pose, le renversa sans dessus dessoubs et le jetta par terre avec autant de facilite qu'elle auroit fait un morceau de carte ou de papier. Ceste force prodigieuse en un sujet si foible surprit tous les assistans; cependant la fille paraissant furieuse et transportee couroit de part et d'autre avec des mouvements si brusques et si impetueux qu'il estoit malaise de l'arrester. Un des ecclesiastiques presents l'ayant saisy par le bras fut estonne de voir que ce bras, comme s'il n'eust este attache a l'espaule que par un ressort, n'empeschoit pas le reste du corps de tourner par dessus et par dessoubs par un certain mouvement que la nature ne souffre pas, ce qu'elle fit sept ou huit fois avec une promptitude et une agilite si extraordinaire qu'il est difficile de se l'imaginer."

La Relation des Ursulines possedees d'Auxonne[1] contient les faits suivants:

[Note 1: Manuscrit de la Bibliotheque de l'Arsenal, n deg. 90, in-4 deg..]

"Mons de Chalons ne fut pas plutost a l'autel (a minuit) que dans le jardin du monastere et tout a l'entour de la maison fut ouy dans l'air un bruit confus, accompagne de voix incognues et de certains sifflemens, quelquefois de grands crix, de sons estranges et non articules comme de plusieurs personnes ensemble, tout cela avoit quelque chose d'affreux parmy les tenebres et dans la nuit. En meme temps des pierres furent jettees de divers endroits contre les fenestres du choeur ou l'on celebroit la sainte messe, quoique ces fenestres soient fort esloignees des murailles que font la closture du monastere, ce qui fait croire que ne pouvoient pas venir du dehors. La vitre en fut cassee en un endroit mais les pierres ne tomberent point dans le choeur. Ce bruit fut entendu de plusieurs personnes dedans et dehors, celuy qui estoit en sentinelle en la citadelle de la ville de ce coste la, comme il declara le jour suivant, en prit l'alarme et mons l'evesque de Chalons a l'autel ne peut s'empescher d'en concevoir du soupcon de quelque chose de si extraordinaire qui se passoit en la maison, que les demons ou les sorciers faisoient quelques efforts dans ce moment qu'il repoussoit du lieu ou il estoit par de secrettes imprecations et des exorcismes interieurs."

"Les religieuses cordelieres en la mesme ville entendirent ce bruit et en demeurerent effrayees. Elles creurent que leur monastere trembloit soubs leurs pieds et dans ceste consternation et ce bruit confus qu'elles entendirent furent obligees d'avoir recours aux prieres."

"Dans ce mesme temps furent entendues dans le jardin quelques voix faibles comme de personnes qui se plaignoient et sembloient demander du secours. Il estoit pres d'une heure apres minuit et faisoit fort mauvais temps et fort obscur. Deux ecclesiastiques furent envoyes pour voir que c'estoit et trouverent dans le jardin du monastere Marguerite Constance et Denise Lamy, celle-la montee sur un arbre et l'autre couchee au pied du degre pour entrer dans le choeur; elles estoient libres et dans l'usage de leur raison, mais neantmoins comme esperdues, particulierement la derniere, fort faible et sans couleur et le visage ensanglante comme une personne effrayee et qui avoit peine a se rassurer; l'autre avoit aussy du sang sur le visage mais elle n'estoit point blessee, les portes de la maison estoient bien fermees et les murailles du jardin elevees de dix ou douze pieds."

"Le mesme jour apres midy mons l'esveque de Chalons ayant dessein d'exorciser Denise Lamy apres l'avoir envoyee querir et n'ayant pas este rencontree, il lui commanda interieurement de le venir trouver en la chappelle de Saincte-Anne ou il estoit. Ce fut une chose assez surprenante de voir la prompte obeissance du demon a ce commandement qui n'avoit este conceu que dans le fonds de la pensee, car environ l'espace d'un quart d'heure apres, on entendit frapper impetueusement a la porte de la chappelle, comme une personne extremement pressee, et la porte estant ouverte on vit entrer cette fille brusquement sautant et bondissant dans la chappelle, le visage tout change et fort different de son naturel, la couleur haute, les yeux estincelans, un visage effronte et dans une agitation si violente qu'on eut de la peine a l'arrester, ne voulant pas souffrir qu'on mist l'estole a l'entour du corps qu'elle arrachoit et jettait en l'air avec une extreme violence, malgre les efforts de quatre ou cinq ecclesiastiques qui employoient tout ce qu'ils avoient de force et d'industrie pour l'arrester, de sorte qu'il fut propose de la lier: mais on le jugeoit difficile dans les transports ou elle estoit."

"Une autre fois estant dans le fort de ses agitations… on commanda au demon de faire cesser le poulx en l'un de ses bras, ce qu'il fit incontinent avec moins de resistance et de peine que l'autre fois. On lui commanda ensuite de le faire retourner, et cela fut execute a l'instant… Le commandement lui ayant este fait de rendre la fille absolument insensible a la douleur, elle protesta qu'elle estoit en cet estat, presentant son bras hardiment pour estre perce et brule comme on voudroit: en effet, l'exorciste rendu plus hardi par les experiences precedentes ayant pris une aiguille assez longue, la lui enfonca tout entiere entre l'ongle et la chair dont elle se moquoit tout haut, declarant qu'elle n'en sentoit rien du tout. Tantost elle faisoit couler le sang et tantost le faisoit cesser selon qu'il lui estoit ordonne, elle-mesme prenoit l'aiguille et le percoit en divers endroits du bras et de la main. On fit encor davantage: l'un des assistans ayant pris une espingle et lui ayant tire la peau du bras un peu au-dessus du poignet la lui perca de part en part, de sorte que l'on voyoit l'espingle toute cachee dans le bras en sortir seulement par les deux extremites, et tout cela sans qu'il en sortist une goutte de sang, sinon apres lui avoir commande d'en donner, et sans monstrer la moindre apparence de sentiment ou de douleur."

La meme relation donne comme preuves de la possession des religieuses d'Auxonne:

"Les grandes agitations du corps qui ne se peuvent concevoir que par ceux qui en sont tesmoins. Ces grands coups de teste qu'elles se donnent de toute leur force tantost contre le pave, tantost contre les murs, et cela si souvent et si durement qu'il n'est aucun des assistans qui ne fremisse en le voyant sans qu'elles tesmoignent de sentir aucune douleur ny qu'il paroisse ny sang, ny blessure, ny contusion."

"L'estat du corps dans une posture extremement violente, se tenant droictes sur les genoux, pendant que la teste renversee en arriere penche a un pied pres ou environ vers la terre, en sorte qu'il paroist comme tout rompu. Leur facilite de porter la teste estant plus basse par derriere que la ceinture du corps sans bransler des heures entieres, leur facilite de respirer en cet estat, l'egalite du visage qui ne change presque point dans ces agitations, l'egalite du poulx, la froideur dans laquelle elles sont pendant ces mouvements, la tranquillite dans laquelle elles demeurent au mesme instant qu'elles en sont revenues subitement sans que la respiration soit plus forte que l'ordinaire, les renversements de la teste en arriere jusque contre terre avec une promptitude merveilleuse. Quelquefois les trente et quarante fois de suite devant et arriere, la fille demeurant a genoux et les bras croises sur l'estomach quelquefois et dans le mesme estat, la teste renversee tournant a l'entour du corps et faisant comme un demy cercle avec des effets apparemment insupportables a la nature."

"Les convulsions horribles et universelles par tous les membres accompagnees de hurlemens et de cris. Quelquefois la frayeur sur le visage a la veue de certains fantosmes ou spectres dont elles se disoient estre menacees dans un changement si extraordinaire et des traits si differents de leur naturel qu'elles imprimoient la crainte dans l'ame des assistans, quelquefois avec une abondance de larmes que l'on ne pouvoit arrester, accompagnees de plaintes et de cris aigus. D'autrefois la bouche extraordinairement ouverte, les yeux egares et la prunelle renversee au point qu'il n'y paroissoit plus que le blanc, tout le reste demeurant cache soubz les paupieres mais retournants a leur naturel au simple commandement de l'exorciste assiste du signe de la croix."

"Souvent on les a veu ramper et se trainer par terre sans aucun secours ou des pieds ou des mains, quelquefois le derriere de la teste ou le devant du front a este veu se joindre a la plante des pieds, quelques unes couchees par terre qu'elles ne touchent que de l'extremite de l'estomach, tout le reste du corps, la teste, les pieds et les bras portes en l'air en assez long espace de temps, quelquefois renversees en arriere en sorte que touchans le pave du haut de la teste ou de la plante des pieds, tout le reste demeuroit en l'air estendu comme une table, elles marchoient en cet estat sans le secours des mains. Il leur est ordinaire de baiser la terre demeurans a genoux, le visage renverse par derriere, en sorte que le sommet de la teste va joindre la plante des pieds, les bras croises sur la poitrine et dans cette posture faire un signe de la croix avec la langue sur le pave."

"On remarque une estrange difference entre l'estat dans lequel elles sont estans libres et dans leur naturel et dans celuy qu'elles font paroistre quand elles sont agitees dans la chaleur du transport et de la fureur: telle qui est infirme tant par la delicatesse de sa complexion et de son sexe que par maladie quand le demon l'a saisie et que l'autorite de l'eglise l'a forcee de paroistre devient si furieuse dans de certains momens que quatre ou cinq hommes avec toute leur force, sont empesches a l'arrester; leurs visages mesmes se monstrent si diformes et si differents de leur naturel qu'on ne les reconoist plus et ce qui est de plus estonnant est qu'apres des transports et des violences de ceste nature quelquefois pendant trois ou quatre heures apres des efforts dont les corps les plus robustes seroient lasses a demeurer au lit plusieurs jours, apres des hurlements continuels et des cris capables de rompre un estomach, estans retournes en leur naturel, ce qui se fait en un instant, on les void sans lassitude et sans emotion, l'esprit aussy tranquille, le visage aussy compose, l'haleine aussy lente, le poulx aussy peu altere que si elles n'avoient pas bouge d'un siege."

"Mais on peut dire que parmy toutes les marques de possession qui ont paru dans ces filles, une des plus surprenantes et des plus communes aussy parmy elles, est l'intelligence de la pensee et des commandemens interieurs qui leur sont faits tous les jours par les exorcistes et les prestres, sans que ceste pensee soit manifestee au dehors ou par le discours ou par aucun signe exterieur. Il suffit qu'elle leur soit adressee interieurement ou mentalement pour leur estre congneue et cela s'est verifie par tant d'experiences pendant le sejour de mons l'evesque de Chalons, par tous les ecclesiastiques qui ont voulu l'esprouver que l'on ne peut douter raisonnablement de toutes ces particularites et de plusieurs autres, qu'il est impossible de specifier icy par le detail."

Plusieurs archeveques ou eveques et docteurs en Sorbonne emirent, a propos de l'affaire d'Auxonne, l'avis suivant:

"Que de toutes ces filles qui sont de differentes conditions il y en a de seculieres, de novices, de postulantes, de professes; il y en a de jeunes; il y en a qui sont agees; quelques unes sont de la ville, les autres n'en sont pas, quelques sont de bonne condition, d'autres de basse naissance; quelques unes riches, d'autres pauvres et de moindre condition; qu'il y a dix ans ou plus que cette affliction est commencee dans ce monastere; qu'il est malaise que depuis un si long temps un dessein de fourberie et de friponnerie put conserver le secret parmi des filles en si grand nombre, de conditions et d'interets si differents; qu'apres une recherche et une enquete plus exacte, le dit seigneur evesque de Chalons n'a trouve personne, soit dans le monastere, soit dans la ville, qui n'ait parle avantageusement de l'innocence et de la regularite, tant des filles que des ecclesiastiques qui ont travaille devant lui aux exorcismes, et qu'il temoigne avoir reconnu de sa part en leurs deportements pour des personnes d'exemples de merite et de probite, temoignage qu'il croit devoir a la justice et a la verite."

"Joint a ce que dessus le certificat du sieur Morel, medecin present a tout, qui assure que toutes ces choses passent les termes de la nature, et ne peuvent partir que de l'ouvrage du demon; le tout bien considere nous estimons que toutes ces accusations extraordinaires en des filles excedent les forces de la nature humaine et ne peuvent partir que de l'operation du demon, possedant et obsedant ces corps."

VI.—SABBAT

J. Wier[1], qui pense que le sabbat n'existe que dans l'imagination des sorcieres, donne la composition de leur onguent.

[Note 1: Histoires, disputes et discours des illusions et
impostures des diables
, p. 165.]

"Elles font bouillir un enfant dans un vaisseau de cuivre et en prennent la gresse qui nage au dessus, et font espessir le dernier bouillon en maniere d'un consume, puis elles serrent cela pour s'en aider a leur usage: elles y meslent du persil de eau, de l'aconite, des fueilles de peuple et de la suie; ou bien elles font en ceste maniere: elles melangent de la berle, de l'acorum vulgaire, de la quintefueille, du sang de chauve-souris, de la morelle endormante et de l'huile: ou bien, si elles font des autres compositions, elles ne sont dissemblables de ceste-cy. Elles oignent avec cet onguent toutes les parties du corps, les ayant auparavant frottees jusques a les faire rougir; a celle fin de attirer la chaleur, et relascher ce qui estoit estrainct par la froidure. Et a celle fin que la chair soit relaschee et que les pertuis du cuir soient ouverts elles y meslent de la gresse ou de l'huile, il n'y a point de doute que ce ne soit a fin que la vertu des sucs descende dedans et qu'elle soit plus forte et puissante. Ainsi pensent-elles etre portees de nuict a la clarte de la lune par l'air aux banquets, aux musiques, aux dances et aux embrassements des plus beaux jeunes hommes qu'elles desirent."

Suivant Delrio[1]:

[Note 1: Les controverses et recherches magiques de Martin Delrio, etc. traduit et abrege du latin, par Andre du Chesne Tourangeau. Paris, Jean Petitpas, 1611, in-12.]

"Elles y sont portees le plus souvent sur un baston, qu'elles oignent de certain onguent compose de gresse de petits enfans que le diable leur fait homicidier, combien que quelquefois elles s'en frottent aussi les cuisses, ou autres parties du corps. Ainsi frottees elles ont coutume de s'asseoir sur une fourche, baguette, ou manche de ballay, mesme sur un taureau, sur un bouc ou sur un chien… puis mettant le pied sur la cramaillere s'envolent par la cheminee et sont transportees en leurs assemblees diaboliques ou bien souvent elles trouvent des feux noirs et horribles tous allumez. La le demon leur apparoist en forme de bouc ou de chien, lequel elles adorent en diverses postures, tantost pliant les genouils en terre, tantost debout et dos contre dos, tantost brandillants les cuisses contrehaut et renversant la teste en arriere, de sorte que le menton soit porte vers le ciel: voire pour plus grand hommage lui offrent des chandelles noires ou des nombrils de petits enfants et le baisant aux parties honteuses de derriere. Mais quoy pourroit-on ecrire sans horreur que quelquefois elles imitent aussi le sacrifice de la saincte messe, l'eau beniste et semblables ceremonies des catholiques par mocquerie et derision. Elles y presentent en outre leurs enfants au diable, luy dedient de leur semence espandue en terre, et luy apportent aucunes fois la sainte Hostie en leur bouche, laquelle elles foulent a beaux pieds en leur presence."

Le meme auteur[1] explique les banquets et les danses du sabbat:

[Note 1: Les controverses et recherches magiques de Martin Delrio, etc., p. 897.]

"Quelquefois elles dansent devant le repas et quelquefois apres, ordinairement y a diverses tables, trois ou quatre, chargees quelquefois de morceaux friands et delicats, et quelquefois insipides et grossiers, selon les dignitez et moyens des personnes. Quelquefois elles ont chacune leur demon assis aupres d'elles, et quelquefois elles sont toutes rangees d'un cote et leur demon range a l'opposite. Elles n'oublient pas aussi de benir leurs tables avant le repas, mais avec des paroles remplies de blasphemes avouant Beelzebub pour createur et conservateur de toutes choses. Elles luy rendent semblablement action de graces apres le repas avec les memes blasphemes. Et il ne faut pas oublier qu'elles assistent a ces banquets aucunes fois a face decouverte et d'autres fois masquees ou voilees de quelque linge. Elles dancent peu apres dos contre dos et en rond, chacune tenant son demon par les mains, ou bien quelquefois les chandelles ardentes, qu'elles luy avaient offertes en l'allant adorer et baiser. A ces ebats ne manquent aucunes fois le haubois et les menetriers, si quelquefois elles ne se contentent de chanter a la voix. Finalement apres la dance ausquels elles rendent apres compte de ce qu'elles ont fait depuis la derniere assemblee, et sont celles la les mieux venues, lesquelles ont commis de plus enormes et de plus execrables mechancetez. Les autres qui se sont comportez un peu plus humainement sont sifflees et mocquees, mises a l'ecart et le plus souvent encore battues et maltraitees de leurs maitres."

Delrio[1] decrit la sortie du sabbat et fait connaitre a quelle epoque il se tient:

[Note 1: Les controverses et recherches magiques de Martin Delrio,
etc.
, p. 199.]

"Elles recueillent en dernier lieu des poudres que quelques uns pensent etre les cendres du bouc, dont le demon avait pris la figure et lequel elles avoient adore, subitement consume par les flames en leur presence, ou recoivent d'autres poisons, qu'elles cachent pour s'en servir a l'execution de leurs pernicieux desseins, puis enfin s'en retournent en leurs maisons celles qui sont pres a pied, et les plus eloignees en la facon qu'elles y avoient ete transportees. J'avois oublie que ces sabbats diaboliques se font le plus souvent environ la minuit, pour ce que Satan fait ordinairement ses efforts pendant les tenebres: et qu'ils se tiennent encor a divers jours en diverses provinces: en Italie, la nuit d'entre le vendredy et le samedy, en Lorraine les nuits qui precedent le jeudy et le dimanche et en d'autres lieux, la nuit d'entre le lundy et le mardy."

Esprit de Bosroger[1] rapporte les aveux de Madeleine Bavan, a propos du sabbat:

[Note 1: La piete affligee, p. 389.]

"I. Qu'etant a Rouen dans la maison d'une couturiere ches laquelle elle resta l'espace de trois ans elle fut debauchee par un magicien qui en abusa plusieurs, la fit transporter au sabbat avec trois de ses compagnes qu'il avait aussi debauchees: il y celebra la messe avec une chemise gatee de salletes luy appartenant, le dit magicien estant au sabbat, les fit signer dans un registre d'environ deux mains de papier; Madeleine adjoute qu'elle emporta du sabbat la vilaine chemise de laquelle le magicien s'etait servi, et etant de retour la prist sur soy, pendant lequel temps elle se sentit fort portee a l'impudicite jusqu'a ce qu'elle eust quittee par l'ordre d'un sage confesseur cette abominable chemise."

"II. Madeleine Bavan a dit qu'il ne s'etait presque point passe de semaine pendant l'espace de huit mois ou environ, que le magicien ne l'ait menee au sabbat, ou une fois entr'autres ayant celebre une execrable messe, il la maria avec un des principaux diables de l'enfer nomme Dagon qui parut alors en forme d'un jeune homme, et luy donna une bague; ce maudit mariage fait, le dit pretendu jeune homme luy mit la bague dans le doigt, puis se separerent chacun de leur coste, avec promesse faite par ce jeune homme qu'il ne seroit pas longtemps sans la revoir, aussy il luy apparut des le lendemain, comme il a fait quantite de fois pendant plusieurs annees, ayant souvent sa compagnie charnelle, qui excepte le plaisir qu'elle ressentoit dans son esprit lui causoit plus de douleur que de volupte, comme elle-mesme l'assure."

"Madeleine Bavan a dit[1] qu'elle a vu trois ou quatre fois des femmes magiciennes accoucher au sabbat, apres la delivrance desquelles on mettait leurs enfans sur l'autel qui y demeuroient pleins de vie pendant la celebration de leur detestable messe, laquelle etant achevee, tous les assistans (entre lesquelles etait la dite Bavan) et les meres memes egorgeoient d'un commun consentement ces pauvres petits enfans, qu'ils dechiroient et apres que chacun en avoit tire les principales parties, comme le coeur et autres pour en faire charmes, malefices et sortileges; ils mettoient le reste en terre; ausquels egorgements elle a contribue avec Picard et a fait des malefices des dits enfants qu'elle a rapportes a l'intention generale de celuy qui presidait au sabbat, et comme elle ne scavoit sur qui les appliquer, elle les bailla aux premiers trouves du sabbat."

[Note 1: La piete affligee, p. 395.]

"Elle confesse avoir adore le bouc du sabbat lequel paroist demy homme et demy bouc, lesquelles adorations du bouc se font tousjours a dessein de profaner le tres saint sacrement de l'Eucharistie."

"Elle avoue avoir plusieurs fois adore d'autres diables, referant ses intentions a celles qu'ont les magiciens en general: celles qu'elle se formoit en particulier n'avoient point d'autre but que la charnalite."

"Pour revenir aux sorciers et sorcieres, quand ils vouloyent faire venir ces esprits a eux, dit Loys Lavater[1], ils s'oignoyent d'un onguent qui faisoit fort dormir; puis se couchoyent au lict, ou ils s'endormoyent tant profondement qu'on ne les pouvoit esveiller, ni en les percant d'aiguilles ni en les brulant. Pendant qu'ils dormoyent ainsi, les diables leur proposoyent des banquets, des danses, et toutes sortes de passe-temps, par imagination. Mais puisque les diables ont si grande puissance, rien n'empeche qu'ils ne puissent quelquefois prendre les hommes, et les emporter dans quelque forest puis leur faire voir la tels spectacles…"

[Note 1: Trois livres des apparitions, etc., p. 297.]

"Il avint un jour que quelqu'un fort adonne a ces choses, fut soudainement emporte hors de sa maison en un lieu fort plaisant, ou apres avoir veu danser toute la nuict et fait grande chere, au matin tout cela estant esvanouy, il se vit enveloppe dans des epines et halliers fort espais. Mais outre ce qu'ils sont paillards aussi sont-ils fort cruels, car ils entrent es maisons en forme de chiens ou de chats et tuent ou despouillent les petits enfants."

"Paul Grillaud, Italien qui vivoit l'an 1537, en son premier livre de Sortilegiis, tesmoigne, dit Crespet[1], qu'il y eut un pauvre homme sabin demourant pres de Rome qui fut persuade par sa femme de se gresser comme elle de quelques unguens pour estre transporte avec les autres sorciers. Pendant que ce transport se fist par la vertu de la gresse et de quelques paroles qu'on dit, et non pas par la vertu du diable, il se trouva donc au comte de Benevent soubs un grand noyer, ou estoient amassez infinis sorciers qui beuvoient et mangeoient a son advis, et se mit avec eux pour boire et manger; mais ne voyant point de sel sur table, en demanda ne se doubtant que les diables l'ont en horreur et aussitost qu'il eust nomme le nom de Dieu de ce que le sel lui fut apporte disant en son langage: Laudato sia Dio pur e venuto questo sale, incontinent tous les diables avec leurs sorciers disparurent, et demoura le pauvre home tout seul, nud comme il estoit et fut contraint de s'en retourner a pied mendiant son pain et vint accuser sa femme qui fut bruslee."

[Note 1: De la hayne de Satan pour l'homme, p. 236.]

"D'apres le meme[1], Daneau… rend compte d'un proces fait a Geneve… a une femme laquelle avoit publiquement confesse estant interrogee, qu'elle avoit souvent assiste au chapitre et assemblee des autres sorciers, tout joignant le chapitre de la grande eglise dediee a saint Pierre (mais maintenant le repaire de Sathan ou est annoncee sa volonte) et qu'apres tous les autres qui la estoient congregez elle avoit adore le diable en forme de renard roux, qui se faisoit appeler Morguet et deposa qu'on le baisoit par le derriere qui etoit fort froid et sentoit fort mauvais. Ou une jeune fille etant arrivee, dedaignant baiser une place tant vilaine et infame, le dict renard se transforma en homme, et luy feit baiser son genoueil qui estoit aussi froid que l'autre lieu, et de son poulce luy imprima au front une marque qui lui causa une grande douleur; tout cela est dans le dit livre imprime, et ce que s'ensuit a scavoir, que la ditte femme deposa devant les juges que quand elle vouloit aller a l'assemblee, elle avoit un baston blanc tachete de rouge, et comme les autres lui avoient appris, elle disoit a ce baston: "Baston blanc rouge, meyne-moi ou le diable te commande."

[Note 1: De la hayne de Satan pour l'homme, p. 231.]

"Barth a Spina raconte[1] qu'une jeune fille de Bergame fut trouvee a Venise, laquelle ayant veu lever de nuict sa mere, qui despouillant sa chemise s'estoit ointe, et chevauchant un baston estoit sortie par la fenestre et s'estoit esvanouye, par une curiosite en voulut autant faire, et incontinent elle fut portee au lieu ou estoit sa mere arrivee, mais voyant le diable s'imprima le signe de la croix et invoqua le nom de la Vierge Marie, et incontinent elle fut delaissee seule, et se trouva toute nue comme le proces en fut fait d'elle et de sa mere et le tout verifie."

[Note 1: Meme ouvrage, p. 241.]

"Il allegue un autre exemple d'une autre femme de Ferrare laquelle estant couchee aupres de son mary se leva de nuict pensant qu'il fust bien endormy mais il la contemploit comme elle print de l'onguent dans un vaisseau qu'elle tenoit cache, et aussitost fut enlevee, il se leve et en voulut autant faire, et se trouva incontinent au lieu ou estoit sa femme qui estoit en une cave, mais n'ayant le moyen de retourner comme il etoit alle, se trouva seul et apprehende comme larrons conta l'affaire, accusa sa femme qui fut convaincue et chastiee."

Goulart[1] rapporte, d'apres Baudouain de Roussey[2], le fait suivant:

[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. I, p. 178.]

[Note 2: Epitres medicinales.]

"M. Theodore fils de Corneille, jadis consul de la ville de Goude en Hollande m'a recite l'histoire qui s'ensuit l'affirmant tres veritable. En un village nomme Ostbrouch pres d'Utrect se tenoit une veufve au service de laquelle estoit un quidam s'occupant en ce qui estoit requis pour les affaires de la maison. Icelui ayant prins garde, comme les valets sont curieux encores que ce ne fust comme en passant, que bien avant en la nuict et lorsque tous les domestiques estoyent couchez, cette veufve estoit d'ordinaire en l'estable vers un certain endroit, lors estendant les mains elle empoignoit le rastelier d'icelle estable ou l'on met d'ordinaire le foin pour les bestes. Lui s'esbahissant que vouloit dire cela, delibere de faire le mesme au desceu de sa maistresse, et essayer l'effect de telle ceremonie. Ainsi donc tost apres, en suivant sa maistresse qui estoit entree en l'estable y va et empoigne le rastelier. Tout soudain il se sent enleve en l'air, et porte en une caverne sous terre, en une villette ou bourgade nommee Wych, ou il trouve une synagogue de sorcieres, devisantes ensemble de leurs malefices. La maistresse estonnee de telle presence non attendue lui demanda par quelle adresse, il s'estoit rendu en telle compagnie. Il lui deschiffre de poinct en poinct ce que dessus. Elle commence a se despiter et courroucer contre lui craignant que telles assemblees nocturnes ne fussent descouvertes. Neantmoins elle fut d'avis de consulter avec ses compagnes ce que seroit de faire en la difficulte qui se presentoit. Finalement elles furent d'avis de recueillir amiablement ce nouveau venu en stipulant de lui promesse expresse de se taire, et de jurer qu'il ne manifesteroit a personne les secrets qui lors luy avoyent este descouverts contre son opinion et merite. Ce pauvre corps promet mons et merveilles, flatte les unes et les autres et pour n'estre pas rudement admis en leur synagogue, feint avoir tres grande envie d'etre dela en avant admis en leur synagogue, s'il leur plaisoit. En ces consultations, l'heure se passe et le temps de deloger aprochoit. Lors se fait une autre consultation a l'instance de la maitresse scavoir si pour la conservation de plusieurs, il estoit point expedient d'egorger ce serviteur ou s'il faloit le reporter. D'un commun consentement fut encline au plus doux avis de le reporter en la maison, puisqu'il avoit preste serment de ne rien deceler. La maistresse prend cette charge et apres promesse expresse et reciproque, elle charge ce serviteur sur ses epaules promettant le reporter en sa maison. Mais comme ils eurent fait une partie du chemin, ils descouvrirent un lac plein de joncs et de roseaux. La maistresse rencontrant cette occasion et craignant toujours que ce jeune homme se repentant d'avoir ete admis a ces festes d'enfer ne descouvrist ce qu'il avoit veu s'eslance impetueusement et secoue de dessus ses epaules le jeune homme esperant (comme il est a presumer) que ce malavise perdroit la vie, tant par la violence de sa chute du fort haut, que par son enfondrement en l'eau bourbeuse de ce lac, ou il demeureroit enseveli."

"Mais comme Dieu est infiniment misericordieux, ne voulant pas permettre la mort du pecheur, ains qu'il se convertisse et vive, il borna les furieux desseins de la sorciere, et ne permit pas que le jeune homme fut noye, ains lui prolongea la vie, tellement que sa cheute ne fut pas mortelle, car roulant et culbutant en bas il rencontre une touffe espaisse de cannes et roseaux qui rabattirent la violence du coup en telle sorte toutes fois qu'il fut rudement blesse, et n'ayant pour aide que la langue, tout le reste de la nuict, il sentit des douleurs en ce lict de joncs et d'eau bourbeuse."

"Le jour venu en se lamentant et criant, Dieu voulut que quelques passants estonnez de cette clameur du tout extraordinaire, apres avoir diligemment cherche trouverent ce pauvre corps demi transi tout esrene et froisse ayant outre plus les deux cuisses denouees. Ils s'enquirent d'ou il estoit, qui l'avoit mis en tel point et entendant l'histoire precedente apres l'avoir tire de ce miserable gite le chargerent et firent porter par chariot a Utrect. Le bourgmaistre nomme Jean le Culembourg, gentilhomme vertueux, esmeu et ravi en admiration d'un cas si nouveau, fit soigneuse enqueste du tout, deserna prinse de corps contre la sorciere, et la fit serrer en prison, ou elle confessa volontairement, sans torture et de poinct en poinct, tout ce qui s'estoit passe, suppliant qu'on eust pitie d'elle. La conclusion de ce proces, par commun avis de tout le conseil produisit condamnation de mort tellement que ceste femme fut bruslee. Le serviteur ne fut de longtemps apres gueri de sa froissure universelle et particulierement de ses cuisses, chastie devant tous de sa curiosite detestable."

Bodin[1] rapporte d'apres Sylvestre Rieras qu'en Italie, dans la ville de Come, "l'official et l'inquisiteur de la foy, ayans grand nombre de sorcieres qu'ils tenoyent en prison, et ne pouvans croire les choses estranges qu'elles disoyent, en voulurent faire la preuve, et se firent mener a la synagogue par l'une des sorcieres, et se tenans un peu a l'escart virent toutes les abominations, hommages au diable, danses, copulations. Enfin le diable qui faisoit semblant de ne les avoir pas veu, les batit tant qu'ils en moururent quinze jours apres."

[Note 1: Demonomanie, preface.]

"Nous trouvons, dit Bodin[1], au 6e livre de Meyr, qui a escrit fort diligemment l'histoire de Flandres, que l'an 1459 grand nombre d'hommes et femmes, furent brules en la ville d'Arras accusees les uns par les autres et confesserent qu'elles estoient la nuit transportees aux danses et puis qu'ils se couplaient avecques les diables qu'ils adoraient en figure humaine."

[Note 1: Demonomanie.]

"Jacques Sprenger et ses quatre compagnons inquisiteurs des sorciers escrivent qu'ils ont fait le proces a une infinite de sorciers en ayant fait executer fort grand nombre en Allemagne, et mesmement aux pays de Constance et de Ravenspur l'an 1485 et que toutes generallement sans exception, confessoient que le diable avoit copulation charnelle avec elle apres leur avoir fait renoncer Dieu et leur religion."

"Suivant P. de Lancre[1], Jeannette d'Abadie aagee de seize ans dict, qu'elle a veu hommes et femmes se mesler promiscuement au sabbat. Que le diable leur commandait de s'accoupler et de se joindre, leur baillant a chacun tout ce que la nature abhorre le plus, scavoir la fille au pere, le fils a la mere, la seur au frere, la filleule au parrain, la penitente a son confesseur, sans distinction d'aage, de qualite ny de parentulle."

[Note 1: Tableau des inconstances des mauvais anges, p. 222.]

"Vers l'annee 1670, dit Balthazar Bekker[1], il y eut en Suede, au village de Mohra, dans la province d'Elfdalen, une affaire de sorcellerie qui fit grand bruit. On y envoya des juges. Soixante-dix sorcieres furent condamnees a mort; une foule d'autres furent arretees, et quinze enfants se trouverent meles dans ces debats."

[Note 1: Le Monde enchante, liv. VI, ch. XXIX, d'apres les relations originales.]

"On disait que les sorcieres se rendaient de nuit dans un carrefour, qu'elles y evoquaient le diable a l'entree d'une caverne, en disant trois fois:

—"Antesser, viens! et nous porte a Blokula!"

"C'etait le lieu enchante et inconnu du vulgaire, ou se faisait le sabbat. Le demon Antesser leur apparaissait sous diverses formes, mais le plus souvent en justaucorps gris, avec des chausses rouges ornees de rubans, des bas bleus, une barbe rousse, un chapeau pointu. Il les emportait a travers les airs a Blokula, aide d'un nombre suffisant de demons, pour la plupart travestis en chevres; quelques sorcieres, plus hardies, accompagnaient le cortege, a cheval sur des manches a balai. Celles qui menaient des enfants plantaient une pique dans le derriere de leur chevre; tous les enfants s'y perchaient a califourchon, a la suite de la sorciere, et faisaient le voyage sans encombre."

"Quand ils sont arrives a Blokula, ajoute la relation, on leur prepare une fete; ils se donnent au diable, qu'ils jurent de servir; ils se font une piqure au doigt et signent de leur sang un engagement ou pacte; on les baptise ensuite au nom du diable, qui leur donne des raclures de cloches. Ils les jettent dans l'eau, en disant ces paroles abominables:

—"De meme que cette raclure ne retournera jamais aux cloches dont elle est venue, ainsi que mon ame ne puisse jamais entrer dans le ciel."

"La plus grande seduction que le diable emploie est la bonne chere; et il donne a ces gens un superbe festin, qui se compose d'un potage aux choux et au lard, de bouillie d'avoine, de beurre, de lait et de fromage. Apres le repas, ils jouent et se battent; et si le diable est de bonne humeur, il les rosse tous avec une perche, "ensuite de quoi il se met a rire a plein ventre." D'autres fois il leur joue de la harpe."

"Les aveux que le tribunal obtint apprirent que les fruits qui naissaient du commerce des sorcieres avec les demons etaient des crapauds ou des serpents.

"Des sorcieres revelerent encore cette particularite, qu'elles avaient vu quelquefois le diable malade, et qu'alors il se faisait appliquer des ventouses par les sorciers de la compagnie."

"Le diable enfin leur donnait des animaux qui les servaient et faisaient leurs commissions, a l'un un corbeau, a l'autre un chat, qu'ils appelaient emporteur, parce qu'on l'envoyait voler ce qu'on desirait, et qu'il s'en acquittait habilement. Il leur enseignait a traire le lait par charme, de cette maniere: le sorcier plante un couteau dans une muraille, attache a ce couteau un cordon qu'il tire comme le pis d'une vache; et les bestiaux qu'il designe dans sa pensee sont traits aussitot jusqu'a epuisement. Ils employaient le meme moyen pour nuire a leurs ennemis, qui souffraient des douleurs incroyables pendant tout le temps qu'on tirait le cordon. Ils tuaient meme ceux qui leur deplaisaient, en frappant l'air avec un couteau de bois."

"Sur ces aveux on brula quelques centaines de sorciers, sans que pour cela il y en eut moins en Suede."