[Au lecteur]

[Table des matières]

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Elle appartient au domaine public.

ÉNIGMES
ET
DÉCOUVERTES
BIBLIOGRAPHIQUES

Tiré à 260 exemplaires numérotés, dont 250 sur papier vergé et 10 sur papier de Chine.

No 257.

Papier vergé 10 fr.
Papier de Chine 20 fr.

Paris.—Typ. de Ad. Lainé et J. Havard, rue des Saints-Pères, 19.

ÉNIGMES
ET
DÉCOUVERTES
BIBLIOGRAPHIQUES

PAR

P.-L. JACOB
BIBLIOPHILE

PARIS

AD. LAINÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
Rue des Saints-Pères, 19

DE SAINT-DENIS ET MALLET
Libraires, 27, quai Voltaire

1866

Droits réservés.

A MON AMI LÉOPOLD DOUBLE


Je vous l’avais prédit, lorsque vous vous êtes décidé, dans un moment d’impatience et peut-être de dépit (vous vous lassiez des lenteurs inséparables de la formation d’une bibliothèque d’amateur), à vous défaire de l’admirable choix de livres que vous aviez déjà réunis: les goûts éclairés et intelligents d’un bibliophile sont indélébiles; il peut, pour un temps, renoncer à la passion du bouquin; cette passion renaîtra tôt ou tard plus vive et plus opiniâtre, et, suivant cet axiôme que Charles Nodier avait formulé avant moi: «Quiconque a aimé les livres, les aime encore, quoi qu’il dise, et les aimera toujours, quoi qu’il fasse.»

Il y a trois ans à peine que votre cabinet de bibliophile a été vendu avec un succès et un éclat qui ont surpassé tout ce qu’on raconte des ventes de livres les plus fameuses; vos armoires étaient restées tout à fait vides, et l’on pensait que la place serait bonne pour les ivoires, les émaux, les camées, les tabatières, les bijoux anciens, et ces mille et un objets d’art de petite dimension, qui composent le vaste et capricieux domaine de la Curiosité. Mais, tout à coup, vous vous êtes ravisé, vous avez senti de nouveau l’amour des livres précieux et des belles reliures, et vous voilà redevenu bibliophile comme devant.

Mais il s’est opéré, dans votre goût, une transformation toute logique et toute naturelle. Vous aviez, à grands frais, rassemblé de splendides manuscrits à miniatures, de rares éditions gothiques, des reliures d’orfèvrerie du moyen âge et des reliures en vieux maroquin, à la devise de Grolier et de Maioli, aux armes et aux chiffres de François Ier, de Diane de Poitiers, de Catherine de Médicis, de Henri III et de Henri IV. Ces souvenirs historiques et littéraires, qui appartenaient surtout au XVIe siècle, se trouvaient en présence du mobilier le plus authentique, le plus complet et le plus merveilleux, qu’un fin connaisseur ait jamais emprunté à la brillante époque de l’Art français, au XVIIIe siècle; c’était là un anachronisme flagrant, c’était aussi une discordance et une contradiction perpétuelles.

Qu’avaient à faire les vieux poètes, Martin Franc, Molinet, Crétin, Clément Marot, et même Baïf et Ronsard, les romans de chevalerie et les mystères, les conteurs et les chroniqueurs du bon vieux temps, vis-à-vis des traditions presque vivantes de ce mobilier, si magnifique et si harmonieux, qui nous transportait en plein règne de Louis XVI, et qui semblait avoir gardé le parfum de Marie-Antoinette?

Aussi, votre nouvelle bibliothèque ne sera qu’un meuble de plus, au milieu de ce mobilier bien digne de Versailles, de Trianon et de Fontainebleau, puisqu’il vient en partie de ces résidences royales: vous aurez des livres qui seront de ce temps-là, des livres gracieux et spirituels, qu’on lisait alors, des livres ornés d’estampes de Moreau, de Marillier et d’Eisen, reliés splendidement par Padeloup et Derome, des livres enfin que la marquise de Pompadour et la reine Marie-Antoinette reconnaîtraient pour les avoir tenus dans leurs mains.

Le volume, il est vrai, que je vous offre aujourd’hui en témoignage de ma sincère et cordiale amitié, n’a pas la prétention de prendre rang dans cette collection commémorative du XVIIIe siècle; il vous rappellera seulement que vous étiez bibliophile avant la vente de votre célèbre bibliothèque, et que vous n’avez pas cessé de l’être après cette vente qui, en quatre jours d’encan, a produit, avec quatre cents articles de catalogue, représentant sept ou huit cents volumes, l’énorme somme de 430,000 francs.

De bibliophile à bibliophile, il n’y a que la main, et voici la mienne dans la vôtre.

P. L. Jacob,
bibliophile.

Paris, 1er mai 1866.

ÉNIGMES
ET
DÉCOUVERTES BIBLIOGRAPHIQUES

L’ÉNIGME
DES
QUINZE JOIES DE MARIAGE.


Je regrette de venir troubler un savant estimable, M. André Pottier, bibliothécaire de la ville de Rouen, dans la possession d’une découverte bibliographique, qu’il a faite il y a dix-huit ans et qu’on ne songeait plus à lui contester; mais, en fait de bibliographie, une découverte chasse l’autre, et les oracles des plus doctes bibliographes se trouvent souvent démentis par le dernier venu. Sic transit gloria... librorum.

Tout le monde sait que M. André Pottier a le premier soutenu que le rédacteur des Cent Nouvelles nouvelles, Antoine de La Sale, était aussi l’auteur des Quinze Joies de mariage. C’est dans une lettre à M. Techener, publiée par la Revue de Rouen en octobre 1830, que cette opinion a été émise d’abord, avec quelque apparence de probabilité. «Les raisons sur lesquelles se fonde M. Pottier, pour attribuer les Quinze Joies à Antoine de La Sale, dit M. P. Jannet dans la préface de son édition de ce dernier ouvrage, ont paru tellement concluantes, que son opinion a été généralement adoptée, et qu’il ne nous est pas même venu à la pensée de la contester.» Nous avouerons, néanmoins, que nous n’avons jamais été satisfait de l’explication que M. Pottier a donnée de l’énigme rimée, qui se trouve à la fin du manuscrit des Quinze Joies, conservé à la Bibliothèque de Rouen.

Voici cette énigme, telle que M. Pottier l’a transcrite un peu arbitrairement:

De labelle la teste oustez

Tres vistement davant le monde

Et samere decapitez

Tantost et apres leseconde:

Toutes trois à messe viendront

Sans teste bien chantée et dicte,

Le monde avec elle tendront

Sur deux piez qui le tout acquitte.

«En ces huyt lignes trouverez le nom de celui qui a dictes les XV joies de mariage, au plaisir et à la louange des mariez, esquelles ils sont bien aises. Dieu les y veuille continuer. Amen. Deo gratias.»

«C’est évidemment une charade, dont il s’agit de rassembler les membres épars, dit M. Pottier; ce sont des lettres ou des syllabes, qu’il faut extraire et coordonner. Or, j’ai pensé que c’étaient des syllabes, et que, puisque l’on devait décapiter la belle, sa mère, et le seconde, si l’on faisait attention que ces mots étaient écrits dans l’original de manière à ne composer avec l’article qui les précède qu’un seul vocable, on devait les considérer comme autant de mots complets, et opérer sur eux en conséquence de cette donnée. L’auteur, pensais-je, s’est peut-être amusé à combiner ce redoublement d’obscurité, qui devait, selon toutes apparences, faire faire fausse route à la plupart des interprétateurs. Les syllabes obtenues par le procédé indiqué seraient la, sa, le; or, c’est exactement, et avec son orthographe primitive, le nom patronymique de l’ingénieux auteur du Petit Jehan de Saintré, d’Antoine La Sale

Après avoir expliqué de la sorte les quatre premières lignes de l’énigme, où doit se trouver le nom de celui qui a dictes les XV joies de mariage, M. Pottier a laissé de côté les quatre derniers vers, qui lui ont semblé tout à fait inintelligibles. C’était affaire à maître Génin de vouloir les comprendre et de les interpréter à sa guise.

Maître Génin, qui savait son Pathelin mieux que personne en France, imagina d’attribuer cette farce célèbre à l’auteur du Petit Jehan de Saintré, à Antoine de La Sale, que M. Pottier avait fait auteur des Quinze Joies de mariage, en vertu de sa découverte cryptographique. Génin se garda bien de retirer à son cher Antoine de La Sale la paternité des Quinze Joies, et il accepta les yeux fermés les prémisses de la découverte de M. Pottier, qu’il essaya toutefois de compléter dans une lettre adressée à l’Athenæum, en date du 14 mars 1854: «Ces trois syllabes: la, sa, le, disait-il, viendront s’unir au mot messe, privé de sa première syllabe, ce qui donne se; nous y joindrons le mot monde, mais de manière à n’avoir en tout que deux syllabes (mond), ce qui fera le sens complet: La Sale semond; comme s’il y avait: C’est ici La Sale qui prêche.» On voit que maître Génin aurait dit son fait au Sphinx.

J’en suis bien fâché pour Antoine de La Sale, mais je ne le trouve pas dans la charade logogriphe, dont M. Pottier nous a fait connaître le texte, en déclarant que le manuscrit d’où il l’a tiré n’est pas un original, mais une assez mauvaise copie faite en 1464. Nous n’attacherons donc pas d’importance à l’adhérence de l’article et du substantif, dans les vocables la belle, sa mère et le seconde, d’autant plus que M. Pottier paraît seulement supposer que ces mots étaient écrits de cette manière dans l’original; de plus, nous croyons qu’il faut lire la seconde, et non le seconde, qui n’a pas de sens. J’arrive à mon explication, n’en déplaise à Antoine de La Sale.

J’ôte, très-vitement, devant le monde, la tête de la belle, et cette tête ôtée, il me reste le; je décapite sa mère, et je retiens la lettre m; puis, en admettant que le quatrième vers (tantost et après le seconde) soit altéré, je prends la seconde syllabe ou la finale onde: ce qui me donne: le monde. Ensuite, les trois syllabes (toutes trois) dont se compose ce mot viendront à messe sans tête, c’est-à-dire à Essé, patrie de l’auteur, et elles tiendront le monde en éveil, avec le livre des Quinze Joies, que j’attribue à un nommé Lemonde, natif du village d’Essé ou Essey, département de l’Orne, canton du Mesle-sur-Sarthe, à 24 kilomètres de Mortagne. N’oublions pas que le manuscrit de Rouen, donné aux capucins de Mortagne en 1675, par mademoiselle de La Barre, avait été sans doute écrit dans le pays.

On me demandera certainement où j’ai trouvé un écrivain de la fin du XVe siècle, nommé Lemonde, puisqu’on ne le rencontre pas dans les Bibliothèques françoises de La Croix du Maine et de Du Verdier? M. Brunet, dans son Manuel, en citant une pièce de vers imprimée vers 1500: Le Grand Jubilé de Millan, ajoute cette note: «Petit poëme composé de quatre cents vers de huit syllabes. Les sept derniers vers donnent en anagramme le mot le monde; peut-être est-ce le nom de l’auteur de cet opuscule.» Voici ces sept vers, qui sont évidemment de la même main que le huitain qu’on lit à la fin du manuscrit des Quinze Joies:

Le nom de l’acteur vous povez

Entendre par ses lignes sept,

Moins ne plus, si bien vous voulez

Ordonner de chascun verset.

Ne mectz ne oste rien qui soit

Droictement la premiere lettre:

Excusez tant sens que mettre.

D’où il appert que le Grand Jubilé de Millan et les Quinze Joies de mariage sont du même auteur; que cet auteur, né à Essé ou Essey, en Normandie, se nommait Lemonde, et qu’il a vécu ou plutôt flori, comme disait maître Génin, de 1464 à 1500.


RECUEILS MANUSCRITS
DE
CHANSONS ET MOTETS
PROVENANT
DE LA BIBLIOTHÈQUE DE DIANE DE POITIERS[1].

[1] Ces trois recueils, décrits très-sommairement sous les nos 389, 390 et 391 du Catalogue de la Bibliothèque de M. Léopold Double (Paris, Techener, 1863, in-8), ont été vendus: 5,250, 4,600, et 3,975 fr.


Ces trois recueils, qui ont appartenu à Diane de Poitiers et qui faisaient partie de sa collection musicale, se recommandent surtout par une importance historique, que leur origine nous laissait d’ailleurs pressentir, et que nous nous bornerons à établir dans cette courte notice. Il suffira d’avoir appelé l’attention des érudits et des curieux sur ces rares monuments de la musique de chambre au milieu du XVIe siècle.

Tous les grands amateurs se disputeront de pareils livres, à cause de leur illustre provenance, à cause de leur admirable reliure, qui s’est conservée intacte et dans toute sa fraîcheur à travers plus de trois siècles; mais aucun de ces bibliophiles n’aurait eu peut-être le loisir de chercher, en feuilletant à la hâte ces trois recueils, les particularités intéressantes, que nous avons pu y découvrir, à l’aide d’un examen attentif et minutieux.

Voilà pourquoi je consignerai ici le résultat de cet examen.

No 389. Ce recueil, le plus précieux des trois, sans contredit, est aussi le plus volumineux. Il se compose de 191 feuillets chiffrés, non compris les six feuillets de la table, divisée ainsi: 1o Tabula motettorum octo vocum; 2o Tabula motettorum septem vocum; 3o Table des chansons à huyt parties; 4o Tabula motettorum sex vocum; 5o Table des chansons à six voix; 6o Tabula motettorum quinque vocum; 7o Table des chansons à cinq voix; 8o Tabula motettorum quatuor vocum; 9o Table des chansons à quatre voix. Chaque partie commence par une grande initiale en entrelacs, d’une seule couleur ou de deux couleurs; chaque morceau de musique commence aussi par une majuscule plus petite, en couleur, du même genre. Ces initiales, exécutées à la manière des chefs-d’œuvre calligraphiques du temps, sont toutes variées et du dessin le plus ingénieux. Dans la lettre V, rouge et bleue, qui est au feuillet 72, l’artiste a placé un cœur d’azur, lequel représente sans doute l’amour de Henri II pour Diane de Poitiers; au verso du feuillet 168, il y a deux cœurs en couleur jaune ou or, mis en regard, dans les entrelacs de la lettre S. Enfin, la date 1552 est inscrite en encre bleue dans les entrelacs de la lettre V, au verso du feuillet 144. Nous ne dirons rien de plus, au sujet de la description matérielle du volume, qui accuse la main habile d’un bon calligraphe et copiste de musique.

On sait que Rabelais a donné, dans le prologue de son 4e livre, une liste très-nombreuse des meilleurs musiciens qu’il avait entendus dans deux concerts différents, dont le second eut lieu justement en 1552, trente-sept ans après le premier. Notre recueil offre les noms de dix de ces musiciens, savoir: Josquin des Prez, Rouzée (Cyprianus de Rore), Constantio Festi ou Festa, Pierre Manchicourt, Morales (Cristobal, dit Tubal), Nicolas Gombert, Doublet, Archadelt, Verdelot, Janequin. Les autres noms que nous fournit le recueil de Diane de Poitiers, et qu’on reconnaîtra peut-être un jour parmi les noms mentionnés par Rabelais, sont les suivants, italiens, flamands ou français: Ludovicus Episcopus, Christianus Hollander, Philippe de Wildre, Zaccheus, Descaudam alias-Remigy, J. Clemens non papa, Antonius Galli, Baschi, Corneille Canis, Dominicus Phinot, Castileti, Alphonso de la Violla, Hubert Waesrant, Goddart, Bosse, Josquin Baston, Thomas Crequillon, Jean-Louis (Goudimel?), Jean Crespel, Petit-Jan (Jean de Latre), Charles Chastellain, Magdalain, Larchier, Coq, et Claude Gervais. C’est affaire maintenant au savant M. Fétis de nous apprendre quels furent ces artistes célèbres, dont les noms étaient tombés dans l’oubli, avant qu’il les eût remis en lumière.

Je n’ai pas à m’occuper des morceaux de musique composés sur des paroles latines, flamandes et italiennes. On devine que les motets latins sont des chants d’église pour la plupart, et nous ne leur chercherons pas querelle sur la place qu’ils ont prise, à leurs risques et périls, parmi des chansons d’amour. N’oublions pas cependant qu’un de ces motets, au feuillet 97, n’est autre que l’hymne triomphal en l’honneur de Charles VIII, hymne composé en Italie et mis en musique par Jacobus Clemens non papa; il commence ainsi: Carole, magnus eras, et le poëte royal, poeta regius, n’a pas craint de dire au roi de France: Roma tua est, Europa tua est.

Dans les chansons françaises, il y en a plus d’une, certainement, dont Henri II fait les paroles, mais nous ne pouvons hasarder que des conjectures à cet égard, car les poésies de ce prince reposent encore inédites dans les manuscrits de la Bibliothèque impériale. Quant à Diane de Poitiers, quoique les mêmes manuscrits nous aient conservé des pièces de vers sous son nom, nous avons lieu de croire que cette belle enchanteresse s’adressait alors aux poëtes de cour, surtout à Clément Marot, à Saint-Gelais, à Heroet, et même à Sagon, qui mettaient volontiers leurs rimes à son service. Nous avons reconnu seulement trois chansons de Clément Marot, imprimées dans ses œuvres (ce sont les chansons V, VIII et XIII de l’édit. de Lenglet du Fresnoy): elles se trouvent aux feuillets 75, 77 et 82 du recueil. La tradition veut que Clément Marot, malgré son nez camard, ses yeux chassieux et sa barbe rousse, ait précédé le roi Henri II dans les bonnes grâces de la duchesse de Valentinois. Ce serait, de la part de celle-ci, un témoignage de fidèle souvenir, que la présence de ces trois chansons dans un recueil formé huit ans après la mort de Clément Marot proscrit et malheureux. Il faut constater que sa chanson amoureuse: Tant que vivray en aage florissant, est devenue, au moyen d’un léger changement qui a introduit Jésus-Christ à la place de l’Amour, une chanson protestante! Il y a plus que des chansons, il y a (feuillet 186) un petit conte du même poëte, mais un conte qui eût semblé trop hardi à La Fontaine et à J.-B. Rousseau, et dont nous ne transcrirons que le premier vers:

Martin menait son pourceau au marché...

On lira le reste, si l’on veut, dans les œuvres de Clément Marot, édit. in-12 de Lenglet Du Fresnoy, tome III, page 146.

Laissons de côté les chansons amoureuses, pour nous arrêter à quelques chansons populaires qui ont toute la naïveté, ou, pour mieux dire, toute la grossièreté du genre; l’une, au feuillet 184, commence: Je feray fourbir mon bas; l’autre, au feuillet 186: Le moys de may sur la rouzée. La chanson: Je file ma quenouille, au feuillet 187, présente un refrain en onomatopée: O voy, qui nous paraît reproduire l’evoè et le ah! oui des chansons de geste du moyen âge. La chanson de Marion, au feuillet 128, est évidemment un écho du Jeu de Robin et Marion, d’Adam de la Hale.

Mais les deux pièces principales sont une chanson de Diane de Poitiers et une chanson de François Ier. La première, au feuillet 172, s’adresse très-vraisemblablement à Henri II, qui partait pour l’armée, ou qui du moins allait se séparer de sa maîtresse. Cette chanson mérite d’être rapportée en entier:

Adieu délices de mon cœur!

Adieu mon maistre et mon seigneur!

Adieu vray estocq de noblesse!...

(Le vers suivant manque.)

Adieu plusieurs royaulx bancquetz!

Adieu épicurieulx metz!

Adieu magnifiques festins!

Adieu doulx baisers coulombins!

Adieu ce qu’en secret faisons

Quand entre nous deux nous jouons!

Adieu, adieu, qui mon cœur ayme!

Adieu lyesse souveraine!

La chanson de François Ier termine le recueil et lui sert, en quelque sorte, de moralité. Brantôme nous a raconté que ce roi de la chevalerie française avait tracé ces deux vers, avec un diamant, sur une vitre du château de Chambord:

Femme souvent varie:

Bien fol est qui s’y fie!

La mémoire de Brantôme lui a fait défaut; il a resserré en deux vers un quatrain que François Ier avait mis lui-même en musique, puisqu’on lit en tête de ce morceau: Le Roy. Je vais transcrire les paroles, un autre transcrira la musique:

Qui veult du tout son service perdre,

Vieil homme, enfant ou femme serve:

L’homme se meurt, l’enfant oublie,

En tout propos femme varye.

No 390.—Ce recueil, semblable au précédent sous le double rapport de l’écriture et des ornements calligraphiques, se compose de 128 feuillets chiffrés, outre 5 feuillets de table. Cette table est divisée ainsi: 1o Tabula motettorum octo vocum; 2o Table des chansons à huyt parties; 3o Table des chansons à sept; 4o Tabula motettorum sex vocum; 5o Table des chansons à six parties; 6o Table des chansons à trois parties. La date de 1552 est écrite en bleu, au centre de l’initiale du feuillet 19, avec un cœur d’azur dans les entrelacs.

On voit, d’après la table générale, que ce volume renferme la moitié des chansons et motets du recueil précédent, mais, en revanche, les chansons à trois parties s’y montrent pour la première fois. Ces chansons nous offrent trois noms nouveaux, que nous retrouvons dans la liste de Rabelais: ce sont Adrien Willart, Jean Mouton et Robinet Fevin. Quant aux autres noms, il faut citer Ninon le Petit, Perabosco et Noël Balduwin, que nous n’avions pas encore vus.

Parmi les chansons à trois voix, nous pourrions reconnaître des vers de Clément Marot, de Saint-Gelais et du roi François Ier, mais le temps nous manque pour faire cette recherche. Mentionnons seulement les chansons populaires, dont quelques-unes doivent être d’anciens airs rajeunis par les compositeurs de musique de la chambre du roi. Ainsi, la Rousée du moys de may, au feuillet 113, remonte au quinzième siècle environ. Les paroles de la chanson du feuillet 99 ont couru longtemps dans le peuple, avant d’arriver à la cour; on en jugera par une citation:

A la fontaine du prez,

Margo s’est bagnié.

Son amy passa par là,

Qui la regarde, hip!

«Belle, que faictes-vous là,

Margo, Marguerite?»

Plusieurs de ces chansons populaires sont très-libres; c’est leur péché originel. Nous n’en citerons que le timbre ou le premier vers, en laissant le lecteur imaginer le reste: Au joly bois sur la verdure; Allons gay, gayement; Pleusist à Dieu qui crea nostre monde, etc. Le chef-d’œuvre du genre, au verso du feuillet 109, débute de la sorte: Arrousez voz vi vo vi vo violettes. On peut se représenter Diane et Henri, faisant chacun leur partie dans cet étrange morceau à trois voix. Au bon vieux temps, on n’y entendait pas malice, ou plutôt, malice entendue, on riait, et tout était pour le mieux.

Chantons encore la chanson à six voix de la Fille de quinze ans (au feuillet 20): Entre vous, fille de quinze ans.... Mais ayons soin d’abord de faire éloigner les dames, qui ne lisent plus les Bigarrures du seigneur des Accords, et qui croiraient que nous parlons grec. Ce grec-là, que le beau sexe comprenait autrefois, était le bon français de la cour de Henri II.

No 391.—Ce recueil, semblable aux précédents, se compose de 88 feuillets chiffrés, avec 4 feuillets de table. Cette table est divisée comme il suit: 1o Tabula motettorum octo vocum; 2o Table des chansons à huyt parties; 3o Table des chansons à trois voix; 4o Table des chansons à deux parties. On voit que cette 4e division est la seule qui ne se retrouve pas dans les deux recueils précédents. La date de 1552 est écrite en rouge dans les entrelacs de l’initiale du feuillet 16, mais les cœurs emblématiques ne figurent nulle part dans les ornements calligraphiques du volume.

Les chansons à deux parties nous donnent seulement trois nouveaux noms de musiciens, Jean Gero, Claude (Claude le jeune) et Pierre Certon, dont les deux derniers appartiennent encore à la liste de Rabelais.

La charmante chanson de Clément Marot: Tant que vivray en aage florissant, est ici dans les chansons à deux parties, mais sans avoir subi sa métamorphose calviniste. Une autre chanson du même poëte (feuillet 82): Le cueur de vous ma presence desire, a pu être faite pour lui-même, lorsqu’il aimait Diane et qu’il en était encore pour ses frais d’amour et de poésie: telle est, du moins, la tradition que Lenglet Du Fresnoy a recueillie (t. II, p. 343, de son édit. in-12).

Nous ne voyons ici qu’une chanson populaire, dont le début donnera l’idée:

Quand j’estoie à marié,

J’avois chausses et soliés:

Maintenant j’ay des crotes,

Fic loques, des loques!

Mais plusieurs de ces chansons à deux voix furent composées évidemment, paroles et musique, par Henri II et sa maîtresse, ou, du moins, pour eux et sous leur nom. Ainsi la chanson: Je suis déshéritée (fol. 78), semble avoir été faite pendant un voyage du roi, pour exprimer les regrets de l’absence. Il est permis de supposer que le roi l’aura mise en musique, car elle ne porte pas le nom du musicien, ainsi que d’autres chansons qui se prêtent naturellement à une attribution analogue. Ces autres chansons, en effet, sont du même style que les vers de Henri II, qui n’était pas tous les jours poëte, mais qui avait toujours, en prose comme en vers, un sentiment exquis de tendresse et d’admiration pour la favorite, dont il faisait reproduire partout le monogramme, les emblèmes et la devise: Donec totum impleat orbem. Voici une de ces chansons, qu’on retrouvera probablement dans les poésies inédites du roi:

Si mon travail vous peult donner plaisir,

Recepvant d’autre plus de contentement,

Ne craignez plus me faire desplaisir

Et en laissez à mes yeux le tourment:

Puisque du mal c’est le commencement,

C’est bien raison qu’ils en souffrent la peine:

Endurez donc, pauvres yeulx, doulcement

Le dœul issu de joye incertaine.

Le volume finit par un canon joyeux de Dominicus Phinot, qui entonne à plein gosier, sauf le respect qu’on doit aux dames:

Hault le boys, m’amye Margot,

Hault le boys, m’amye!

Dieu soit loué, dieu des bibliophiles! j’ai pu toucher, avec émotion, avec bonheur, ces merveilleux livres, qui ont été touchés par les mains royales de Henri II, par les belles mains de Diane de Poitiers.


LA CONFRÉRIE DE L’INDEX
ET
ŒUVRES DE CYRANO DE BERGERAC.


Les œuvres complètes de Cyrano de Bergerac ont été imprimées au moins douze fois, sans compter les éditions partielles, qui sont nombreuses; cependant on peut les ranger parmi les livres qui, sans être rares, ne se rencontrent presque pas dans le commerce de la librairie et qui manquent souvent dans les grandes bibliothèques. Pourquoi ces éditions ont-elles disparu? Sont-elles allées pourrir sur les quais et tomber en pâte sous le pilon? Non, certainement, car elles n’ont jamais été décriées et négligées; jamais l’acheteur ne leur a fait défaut, et leur prix vénal s’est maintenu toujours à un taux honnête, sinon élevé. L’auteur est connu, l’ouvrage est estimé, mais le livre a disparu.

Nous sommes convaincu que, jusqu’à l’époque de la Révolution de 89, les éditions de Cyrano de Bergerac ont été détruites systématiquement par les soins infatigables de la mystérieuse confrérie de l’Index. Cette confrérie, qui faisait une guerre sourde et terrible aux ouvrages des philosophes et des libres penseurs, qu’elle avait marqués du sceau de l’athéisme ou de l’impiété, se recrutait parmi les laïques comme parmi les ecclésiastiques; ses instruments les plus actifs et les plus redoutables étaient les confesseurs in extremis et les syndics de la librairie. Dès qu’un homme, connu par ses opinions hardies en matière de religion et noté comme tel sur les listes de l’Index, était dangereusement malade, il se voyait circonvenu et obsédé par des gens qui tenaient à honneur de le confesser, de le convertir, de lui faire faire amende honorable: s’il cédait à ces persécutions, on lui enlevait ses papiers. Dans tous les cas, après sa mort, sa succession avait peine à défendre son cabinet et sa bibliothèque contre l’invasion de la confrérie de l’Index, qui faisait main basse sur tout écrit, sur tout imprimé, portant témoignage des idées anti-religieuses du défunt. C’est ainsi que s’épuraient les collections de livres, qui ne pouvaient être mises en vente sans avoir subi le contrôle rigoureux de deux experts du syndicat de la librairie. L’objet de cette visite était d’extraire et d’anéantir les livres défendus, les uns notoirement désignés par l’autorité civile comme dangereux à certains égards, les autres condamnés secrètement comme hérétiques par la confrérie de l’Index. Quant aux ouvrages inédits des écrivains accusés d’être les ennemis avoués ou latents de la religion catholique, quant à leurs correspondances particulières, on les recherchait avec un zèle et une persévérance, qui triomphaient tôt ou tard de la vigilance des parties intéressées. Voilà comment nous avons perdu non-seulement tous les autographes de Molière, mais encore toutes les lettres qui lui avaient été adressées, toutes celles aussi où son nom se trouvait mentionné, comme si l’on eût essayé d’effacer la mémoire de l’auteur du Tartufe.

Il en a été de même de Cyrano, qui était, ainsi que Molière, inscrit dans le répertoire des athées, par la confrérie de l’Index. De son vivant, on l’eût fait brûler vif, si les dénonciations anonymes avaient suffi pour allumer un bûcher; on le menaça, on l’inquiéta de poursuites judiciaires; on fit interdire la représentation de sa tragédie d’Agrippine; on fit saisir la première édition de sa comédie du Pédant joué; pendant sa dernière maladie, on tenta de s’emparer de ses manuscrits, pour les détruire, mais, par bonheur, ses amis, qui les avaient cachés, en sauvèrent au moins une partie; après sa mort, on ne cessa de faire disparaître les exemplaires de ses œuvres, que le clergé avait mises à l’index, sans que le parlement eût jamais autorisé cette proscription, qui n’en fut que plus ardente et plus impitoyable. Les éditions avaient beau succéder aux éditions, les ouvrages de Cyrano ne parvenaient pas à se répandre; son nom seul était populaire, et entaché encore presque de ridicule! On ne saurait mieux donner une idée de cette guerre acharnée faite à l’auteur par la confrérie de l’Index, qu’en constatant que la première édition des Œuvres diverses, in-4o, publiée en 1654, ne se trouve plus que dans les grandes bibliothèques publiques, et qu’elle n’a figuré dans aucun catalogue de bibliothèque particulière depuis deux siècles.

En publiant une nouvelle édition des œuvres de Cyrano de Bergerac, nous aurions voulu pouvoir remplir les déplorables lacunes qui existent dans l’Histoire comique des États et Empires de la Lune. Mais le savant M. de Monmerqué, qui possédait un manuscrit complet de cet ouvrage, s’était proposé de le publier lui-même. «Il y a plus de vingt ans, nous écrivait-il à ce sujet, que j’ai acquis un manuscrit des États et Empires de la Lune du singulier Cyrano de Bergerac, dans lequel les passages retranchés, et dont l’absence est indiquée par des points, se trouvent, sans que le sens éprouve d’interruption. Je le publierai, dès que j’aurai achevé de payer mon tribut à madame de Sévigné... Cyrano faisait partie d’une coterie prétendue philosophique, avec d’autres littérateurs du temps, sur laquelle je lèverai quelques voiles... Publiez donc votre édition sans moi et sans mes manuscrits; je viendrai après vous et je profiterai de vos recherches.

«Tout ce que je puis vous dire, c’est que les passages retranchés dans les États de la Lune, outre certaines bizarreries propres à Cyrano, sont les avant-coureurs de la philosophie du dix-huitième siècle, dont les auteurs n’ont cherché qu’à nier et à repousser toutes les bases religieuses.

«Mon manuscrit est du temps de Bergerac; je ne serais pas éloigné de croire qu’il est de sa main; mais je n’ai jamais vu une lettre écrite et signée par lui. Quand je le publierai, les morceaux inédits seront, je pense, imprimés en caractères italiques, pour les faire mieux distinguer des autres, sauf les observations de mon éditeur, qui pourrait demander de simples guillemets.»

Les indications que nous fournit la lettre de M. de Monmerqué sont de nature à nous faire regretter davantage de n’avoir pu faire usage de son manuscrit. Nous ne partageons pas, d’ailleurs, son sentiment à l’égard du caractère personnel de Cyrano de Bergerac: la coterie dont Cyrano faisait partie était celle des jeunes philosophes, élèves de Gassendi, de Campanella et de Descartes; ils ne se piquaient pas d’athéisme proprement dit; quelques-uns même, par exemple Jacques Rohault, étaient fort pieux; mais ils soumettaient à l’examen philosophique la religion, la morale et la politique; ils s’élevaient, par la raison et la science, au-dessus des ténèbres du préjugé et de la superstition; ils avaient la passion du beau et du vrai; ils étudiaient la Nature, ils lui dérobaient ses secrets; ils apprenaient à douter, en s’initiant aux mystères de la sagesse humaine.

On a dit que Cyrano de Bergerac était un fou, fou spirituel, selon les uns; fou sublime, suivant les autres. C’était plutôt un sage, plein de caprice et d’imagination; c’était un homme de génie, qui n’a pas vécu dans des conditions favorables pour faire reconnaître généralement sa supériorité comme philosophe, son mérite comme écrivain, sa puissance comme inventeur. Il y a sans doute beaucoup de verve comique dans son Pédant joué, beaucoup d’éloquence théâtrale dans son Agrippine, beaucoup d’esprit et d’originalité dans ses Lettres; mais, malgré de grossières incorrections de style, malgré de nombreuses fautes de goût, qui sont les mêmes dans toutes les compositions de l’auteur, on peut regarder comme deux chefs d’œuvre, comparables à ceux que le dix-septième siècle a produits, l’Histoire comique des États et Empires de la Lune, et surtout l’Histoire comique des États et Empires du Soleil, quoique ce dernier ouvrage ne soit pas achevé et que le précédent ait été mutilé par la prudence timorée des premiers éditeurs.

Nous sommes certain que tôt ou tard Cyrano de Bergerac reprendra son rang parmi les écrivains les plus remarquables de la France et en même temps parmi les philosophes les plus illustres des temps modernes. Heureux si nous avons pu contribuer, en réimprimant ses œuvres avec quelque soin, à le réhabiliter au double point de vue littéraire et scientifique! Nous espérons aussi que la nouvelle édition des œuvres de Cyrano, en attirant l’attention sur un auteur si original, amènera la découverte de quelques-uns de ses ouvrages inédits, en prose et en vers, notamment celle de l’Histoire de l’Étincelle, qu’il regrettait lui-même à son lit de mort, quand il conjurait les détenteurs des manuscrits qu’on lui avait dérobés, de les donner au public comme l’expression de ses dernières volontés.

Voici le relevé bibliographique de toutes les éditions partielles et générales des œuvres de Cyrano de Bergerac, éditions que nous citons d’après les catalogues les plus estimés, quand nous ne les avons pas vues de nos propres yeux. Tout en présentant une liste plus étendue que celles qui ont été dressées jusqu’à présent, nous craignons bien d’avoir omis certaines éditions anciennes, dont il ne reste plus aucun exemplaire.

La Mort d’Agrippine, tragédie, par M. de Cyrano Bergerac. Paris, Ch. de Sercy, 1654, in-4o de 4 ff. et 107 pages, plus 1 feuillet pour le privilége; frontisp. gravé.

La Même. Ibid., id., 1656, in-12 de 6 ff. prélim. et 84 p.

La Même. Ibid., id., 1661, in-12.

La Même. Ibid., id., 1666, in-12.

Le Pédant joué, comédie, par M. de Cyrano Bergerac. Paris, Ch. de Sercy, 1654, in-4o de 2 ff. prélim. et 167 pages.

C’est un tirage à part de la seconde partie des Œuvres diverses.

Le Même. Ibid., id., 1654, in-12.

Le Même. Ibid., id., 1658, in-12 de 250 p. et 4 ff.

Le Même. Lyon, Fourmy, 1663, in-12.

Le Même. Paris, Ch. de Sercy, 1664, in-12.

Le Même. Ibid., id., 1671, in-12.

Le Même. Rouen, J.-B. Besongne, 1678, in-12.

Le Même. Paris, Ch. de Sercy, 1683, in-12.

Les Œuvres diverses de M. de Cyrano Bergerac. Paris, Ch. de Sercy, 1654, 2 part. en 1 vol. in-4 de 4 ff. prélim. et 294 pages pour la première partie; 2 ff. non chiffrés et 167 pages pour la seconde; plus 2 ff. pour le privilége.

Contenant, avec la dédicace au duc d’Arpajon surmontée de ses armoiries, les Lettres de M. de Bergerac, les Lettres satyriques de M. Bergerac de Cyrano, les Lettres amoureuses de M. de Cyrano Bergerac, et le Pédant joué. Ainsi, le nom de l’auteur est écrit de trois manières différentes dans le même recueil.

Histoire comique ou Voyage dans la Lune, par Cyrano de Bergerac. S. l. et s. d. (1650?), in-12.

Cette édition, qui fut imprimée, certainement sans privilége du roi, dans une ville du Midi, soit à Montauban, soit à Toulouse, n’est citée que dans le Catalogue de la Bibliothèque du Roi, rédigé par l’abbé Sallier; voyez le t. II des Belles-Lettres, p. 33, no 703 A.

Histoire comique des États et Empires de la Lune. Paris, 1656, in-12.

Édition citée par le P. Niceron.

Histoire comique, par M. Cyrano de Bergerac, contenant les États et Empires de la Lune. Paris, de Sercy, 1659, in-12.

La Même. Ibid., id., 1663, in-12.

Œuvres diverses. Paris, Ant. de Sommaville, 1661, 3 part. en 1 vol. in-12.

Contenant: Histoire comique des États et Empires de la Lune (191 pages); Lettres satyriques, amoureuses, etc. (344 pages); et le Pédant joué (152 pages), avec un titre et une pagination particulière.

Les Mêmes. Rouen, B. Séjourné ou F. Vaultier, 1676, 3 part. en 1 vol. pet. in-12.

«On remarque, à la fin du second acte du Pédant joué, une curieuse petite gravure sur bois,» dit M. Claudin, dans son Catalogue mensuel de livres anciens.

Nouvelles Œuvres de Cyrano Bergerac, contenant l’Histoire comique des Estats et Empires du Soleil et autres pièces divertissantes. Paris, Ch. de Sercy, 1662, in-12, portr. par Le Doyen.

Les Mêmes. Paris, Ch. de Sercy, 1676, in-12.

Nouvelles Œuvres et Œuvres diverses. Paris, Ch. de Sercy, 1662-66. 5 part. en 1 vol. in-12, portr.

Œuvres (complètes, avec les préfaces). Lyon, 1663, 2 vol. in-12.

Les Mêmes. Paris, Ch. de Sercy, 1676, 2 vol. in-12.

Les Mêmes. Rouen, 1677, 2 vol. in-12.

Les Mêmes. Ibid., J. Besongne, 1678, 2 vol. in-12.

Les Mêmes. Ibid., Ch. de Sercy, 1681, 2 vol. in-12, portr.

Les Œuvres diverses, enrichies de fig. en taille douce. Amsterdam, Daniel Pain, 1699, 2 vol. in-12.

Malgré le titre d’Œuvres diverses, ce sont les œuvres complètes de l’auteur. Il y a des exemplaires sur papier fort, tirés in-8.

Les Mêmes. Amsterdam, J. Desbordes (Trévoux), 1709, 2 vol. in-12.

Les Mêmes. Ibid., id. (Rouen), 1710, 2 vol. in-12, portrait.

Il y a des exemplaires tirés de format in-8.

Les Mêmes. Amsterdam, Jacq. Desbordes (Paris), 1741, 3 vol. in-12, frontisp. grav. et portr.

Édition entièrement conforme à celle de 1662-66.

Les Mêmes. Ibid., id., 1761, 3 vol. in-12.

C’est l’édition précédente avec de nouveaux titres.

Œuvres (choisies), précédées d’une notice par Le Blanc. Toulouse, impr. de A. Chauvin, 1855, in-12.

Contenant seulement les deux Histoires comiques des États et Empires de la Lune et du Soleil.


MARCEL
TRAVESTI EN MÉZERAI.


Notre infatigable bibliographe Quérard a composé quatre gros volumes, qui sont loin d’être complets, mais qui sont très-curieux et très-piquants, sur les Supercheries littéraires, dans lesquelles il a confondu, sans y prendre garde, les faits qu’il faut imputer aux auteurs mêmes, et ceux dont les libraires seuls doivent être responsables. Nous regrettons qu’on n’ait pas fait la part des uns et des autres.

Le précieux livre de M. Quérard, il est vrai, a été rédigé au point de vue des écrivains plutôt que des libraires. Nous ne nous occuperons donc que de ces derniers, qui ont, de leur pleine autorité, travesti les titres des livres et changé les noms des auteurs, pour les besoins d’un commerce peu loyal sans doute et, à coup sûr, peu littéraire. Ce sont là les supercheries bibliopoliques. Il convient de rendre au libraire, en justice distributive, ce qui lui appartient.

Ce ne sont pas toujours les bons livres qui se vendent, témoin l’Histoire de France de Guillaume Marcel, laquelle ne s’est jamais vendue.

C’est pourtant là, et sans aucune comparaison, le meilleur abrégé chronologique de notre histoire, qu’on ait publié depuis qu’il y a des abrégés chronologiques.

Celui-ci fut publié en 1686, à Paris, chez Denys Thierry, en 4 vol. pet. in-8, sous ce titre: Histoire de l’origine et des progrès de la monarchie françoise, suivant l’ordre des temps, où tous les faits historiques sont prouvez par des titres authentiques et par les auteurs contemporains.

Guillaume Marcel n’était malheureusement pas un écrivain: c’était un savant universel, doué d’une mémoire prodigieuse; il avait lu énormément, et il n’avait pas perdu un fait ni une date de tout ce qu’il avait entassé dans son cerveau. Il passait pour le premier chronologiste du monde, et, afin de justifier sa réputation, il avait publié successivement des Tablettes chronologiques pour l’histoire de l’Église (Paris, 1682, in-8), et des Tablettes chronologiques, depuis la naissance de Jésus-Christ, pour l’histoire profane (Paris, 1682, in-8). Ces deux ouvrages, ces deux chefs-d’œuvre, furent bien accueillis et même bien vendus; on les mit dans les mains des enfants, mais on ne les mit pas dans les bibliothèques. Voilà pourquoi on ne les trouve pas dans les catalogues de livres.

Cependant Marcel et son libraire furent encouragés par ce succès. Marcel coordonna les notes qu’il avait rassemblées, lorsqu’il était sous-bibliothécaire de l’abbaye de Saint-Victor, et il exécuta, en trois années, son Abrégé chronologique de l’histoire de France, auquel il ne donna point toutefois ce titre, que l’ouvrage de Mézeray ne lui permettait pas de prendre. Ce n’était pas non plus dans l’intention de rivaliser avec Mézeray, qu’il avait voulu présenter une chronologie simple, précise et aride des événements, depuis l’origine de la monarchie jusqu’à la fin du règne de Louis XIII. Il savait bien que son livre n’était pas une histoire proprement dite; il se flattait seulement d’avoir fait un livre instructif et utile. Dieu sait l’érudition historique qu’il a accumulée dans ses quatre volumes, dont le premier, consacré à l’histoire des Gaulois, est encore égal, sinon supérieur, à tout ce qui a été écrit sur les origines obscures de la France! Quels matériaux excellents sont préparés et classés dans les quatre volumes, qui forment, en quelque sorte, une table des matières, chronologique et systématique, des principaux documents originaux de notre histoire!

Eh bien! il faut l’avouer, à la honte du public éclairé et lettré de cette époque, l’ouvrage de Marcel ne trouva pas d’acheteurs, parce qu’il n’avait pas trouvé de prôneurs. L’édition entière resta dans les magasins du libraire. L’auteur eut tant de chagrin de cet échec, qu’il jura de ne plus rien publier de son vivant. Peu de temps après, il obtint la place de commissaire des classes de la marine à Arles, et il se retira dans cette ville.

L’édition de son malheureux livre ne l’y suivit pas. Le libraire, Denys Thierry, s’en débarrassa, dix-huit ans après, en la vendant à la rame. Mais le spéculateur, qui l’achetait comme vieux papier, ne la mit pas au pilon: ce spéculateur avait des accointances avec la librairie de colportage, et voici le procédé qu’on employa pour vendre un livre qui ne s’était pas vendu. L’Abrégé chronologique de Mézeray était toujours en grande faveur; les éditions succédaient aux éditions, et la dernière, formant sept vol. in-12 (y compris l’Avant-Clovis), imprimée à Amsterdam, chez Antoine Schelte, en 1696, avait été introduite en France où elle fut bientôt épuisée. L’acquéreur des exemplaires de l’Histoire de Marcel divisa les quatre volumes en sept, au moyen du partage des trois derniers tomes en six volumes, car le premier tome, orné de gravures et de cartes, était beaucoup plus mince que les autres; puis, il fit faire, dans une imprimerie clandestine, des titres nouveaux ainsi conçus: Abrégé chronologique de l’histoire de France, par François de Mézeray, historiographe de France, nouvelle édition revue et corrigée sur la dernière de Paris, et augmentée de la vie des reines. Amsterdam, Henri Schelte, 1705.

Mézeray était mort depuis plus de vingt ans; il n’eut garde de réclamer contre l’abus qu’on faisait de son nom; Guillaume Marcel n’était pas encore mort, mais il ne réclama pas davantage, et l’on peut supposer qu’il ignora toujours la singulière métamorphose qu’on avait fait subir à son livre: il mourut, trois ans après la mise en vente de la nouvelle édition de l’Abrégé chronologique de Mézeray, sous le nom duquel on vit circuler, en France et à l’étranger, l’admirable ouvrage de Marcel. Quarante ans plus tard, le président Hénault ne se faisait pas le moindre scrupule d’emprunter à cet ouvrage le plan et les éléments d’un nouvel Abrégé chronologique de l’histoire de France, qui fit oublier à la fois ceux de Marcel et de Mézeray.


LES MÉMOIRES
DU
COMTE DE MODÈNE.


Lettre à M. Aubry, éditeur du Bulletin du Bouquiniste.

Mon cher Monsieur,

Je veux attirer votre attention sur un bouquin (je qualifie de la sorte tout livre décrié, ou négligé, ou inconnu, qui s’en va moisir sur les étalages), lequel deviendra un excellent livre de bibliothèque, dès qu’on saura ce qu’il est et ce qu’il vaut.

Vous annoncez justement un exemplaire dudit bouquin, broché, au prix de 4 francs, dans votre dernier numéro du Bulletin. Certes! le prix de 4 fr. est aujourd’hui très-convenable, mais demain peut-être il sera porté à 6 fr., à 12 fr. et au delà, jusqu’à ce qu’on réimprime l’ouvrage, que vous décrivez ainsi:

«Mielle (J.-B.). Mémoires du comte de Modène sur la révolution de Naples, de 1647; 3e éd. Paris, 2 vol. in-8.»

Votre annonce, permettez-moi de vous le dire, donnerait à penser que vous considérez le bonhomme J.-B. Mielle comme l’auteur de ces Mémoires, qui seraient ainsi apocryphes, de même que ceux de madame du Barry, du cardinal Dubois, de madame de Châteauroux, etc. Mais loin de là; ces Mémoires sont très-authentiques, composés, sinon entièrement écrits, par un homme qui avait joué un rôle actif dans cette romanesque révolution de Naples, où le duc Henri de Guise faillit devenir roi, en succédant au pêcheur Masaniello.

Esprit de Raymond de Mormoiron, comte de Modène (qui a un article dans la Biographie universelle de Michaud, grâce à ses relations avec notre Molière, grâce surtout à l’intérêt héraldique que lui portait un de ses descendants, le savant marquis de Fortia d’Urban), écrivait tant bien que mal en prose et en vers, aimait passionnément les lettres et le théâtre, et se ruinait volontiers pour des comédiennes. Il avait connu Molière chez Madeleine Béjart, dont il fut un des premiers adorateurs, et plus tard, Molière, qui avait été son successeur dans les bonnes grâces de Madeleine, devint son gendre en épousant Armande-Gresinde Béjart, laquelle n’était autre que la fille naturelle du comte de Modène, née à Paris et baptisée à Saint-Eustache, en 1638, sous le nom de Françoise.

On comprend qu’il n’en fallait pas davantage pour que Molière eût des rapports intimes avec le comte de Modène. Ces rapports amenèrent entre eux une sorte de collaboration, qui ne fut, de la part de Molière, qu’un acte de complaisance à l’égard du père d’Armande-Gresinde Béjart. Le comte de Modène, après une vie d’aventures, de débauches et de campagnes militaires, revenait de Naples, où il avait été témoin de cette étrange révolution populaire, qui eut pour héros Masaniello et le duc de Guise: il s’avisa d’écrire ses mémoires et Molière lui vint en aide. On n’a pas de peine, en effet, à reconnaître le style franc et ferme de Molière au milieu de la narration souvent emphatique du vieil ami de Tristan l’Hermite. La dédicace du livre à madame la duchesse de Luynes, veuve du connétable, est évidemment sortie tout entière de la plume de Molière, ainsi que beaucoup de passages de ces curieux Mémoires, qui parurent avant ceux du duc de Guise, rédigés par de Saint-Yon, son secrétaire.

Le premier volume de l’ouvrage du comte de Modène fut publié en 1666, et le second, en 1667. Pithon-Curt cite, dans son Histoire de la Noblesse du comté Venaissin, une première édition in-4, imprimée à Avignon; mais nous ne croyons pas à l’existence de cette édition, d’après le privilége de celle qui parut à Paris, en 1666 chez Boullard, 3 vol. in-12. Le troisième volume ne doit avoir paru qu’en 1668, ou en 1667 au plus tôt. Il y a des exemplaires avec les noms des libraires Guill. de Luyne, Barbin, etc. Le Journal des savants, dans son numéro du 13 mai 1666, a rendu compte du premier volume, en disant que cette Histoire est écrite avec plus de fidélité que les relations italiennes qui avaient déjà vu le jour.

On ne sait à quelle circonstance particulière attribuer la rareté excessive de cette édition. Elle n’est pas citée dans les catalogues de livres les plus considérables, et nous ne l’avons rencontrée que dans celui de la bibliothèque de Secousse. Lorsque Fortia d’Urban voulut la réimprimer, il la chercha inutilement dans le commerce de la librairie ancienne, et il ne la trouva que dans deux grandes bibliothèques publiques de Paris.

Ce fut en 1826 que Fortia d’Urban en fit à ses frais une nouvelle édition, sous ce titre: Histoire de la révolution de la ville et du royaume de Naples, par le comte Raymond de Modène, avec des notes généalogiques et historiques, Paris, Sautelet, 2 vol. in-8. Il mit en tête de cette édition une généalogie de la maison de Raymond-Modène, et une liste des ouvrages sur la révolution de Naples, au nombre de 58, tant imprimés que manuscrits. Ces deux morceaux furent tirés à part sous le titre de: Extrait des Mémoires du comte de Modène (Paris, Lebègue, 1826, in-8 de 32 p.) et distribués aux amis de l’auteur. L’édition des Mémoires du comte de Modène ne se vendit pas, et le libraire Sautelet pria Fortia d’Urban de reprendre tous ses exemplaires. Nous n’avons pas découvert par quelles raisons J.-B. Mielle, qui était un des amis de l’éditeur, fut prié de donner ces Mémoires comme une troisième édition faite par lui-même: on changea seulement les titres, la préface et quelques feuillets des notices préliminaires, et le livre, rafraîchi et rajeuni, reparut chez Pelicier, avec la date de 1827. Il ne se vendit pas davantage et retomba, plus décrié que jamais, dans les bas-fonds de la bouquinerie, non loin du gouffre où les malheureux livres disparaissent sous le pilon.

Eh bien! mon cher monsieur, les quelques exemplaires qui ont échappé au naufrage méritent d’être sauvés et d’entrer dans le port des bibliophiles. Quant à la première édition de 1666-1668, il ne faut pas y songer: il n’en existe peut-être pas quatre exemplaires au monde[2]. L’édition de Fortia d’Urban peut en tenir lieu et doit même lui être préférée, à cause des additions utiles qu’elle renferme. Cette édition de 1826 ne nous semble pas inférieure à celle de 1827, malgré les changements que Mielle a faits dans cette dernière, pour expliquer son rôle d’éditeur. Mais peu importe Mielle ou Fortia; c’est le comte de Modène, c’est Molière, que nous voulons trouver dans ces intéressants Mémoires sur les révolutions de Naples. Reste à faire la part de l’un et de l’autre, qui n’étaient pas de même force sous le rapport littéraire: le comte de Modène dictait ou plutôt racontait; Molière écrivait, et le beau-père n’eut pas le bonheur de voir rejaillir sur lui un reflet de la gloire de son illustre gendre.

Agréez, etc.

P.-L. Jacob, bibliophile.

[2] M. Solar en possédait un, très-beau, dans son admirable bibliothèque.


L’ABBÉ DE SAINT-USSANS
ET SES OUVRAGES.


M. Robert Luzarche, fils du savant bibliothécaire de la ville de Tours, a le premier évoqué le souvenir d’un poëte du dix-septième siècle, que les biographes et même les bibliographes avaient injustement laissé dans l’oubli depuis plus de cent soixante ans. La notice qu’il a consacrée à deux ouvrages de l’abbé de Saint-Ussans, les Contes en vers et les Billets en vers, est enfouie, malheureusement, dans une feuille bibliographique qui a vécu ce que vivent les feuilles, et qui est déjà oubliée (le Chasseur bibliographe, no 8, août 1863).

Ces deux ouvrages, qu’on s’étonne de ne pas trouver décrits dans le Manuel du libraire, ont été remis en honneur comme ils méritaient de l’être, et ils ne passeront plus inaperçus, sous les yeux des bibliophiles, dans les ventes publiques, car l’auteur de cette résurrection littéraire n’a eu qu’à citer quelques vers de ce malin et spirituel conteur, pour prouver que notre La Fontaine avait pu le considérer comme un de ses plus dignes émules. En effet, Pierre Richelet, dans son Dictionnaire de la langue françoise, a cité l’abbé de Saint-Ussans presque aussi souvent que La Fontaine.

Ce conte, que M. Robert Luzarche a choisi parmi les plus courts et les plus piquants du recueil, n’est-il pas un petit chef-d’œuvre?

LE PRÉSIDENT.

En certaine province une justice estoit,

Où l’on faisoit, un jour, grand bruit à l’audience;

Chacun parloit tout haut, personne n’escoutoit,

Quand le président, las de telle impertinence,

Dit en colère: «Huissier, faites faire silence!

Avec tous ces causeurs estes-vous du complot?

Quelle pitié! Voilà quatre causes, je pense,

Que nous jugeons, sans en entendre un mot!»

Les Contes de l’abbé de Saint-Ussans, qu’on chercherait inutilement dans beaucoup de catalogues, ont eu pourtant deux et, peut-être, trois éditions. La première ne porte pas le nom de l’auteur sur le titre: Contes nouveaux en vers, dédiez à Son Altesse Royale Monsieur, frère du Roi (Paris, Augustin Besoigne, 1672, in-12). La seconde édition fut imprimée en 1677, et mise en vente à Paris, chez Trabouillet. Il y a des exemplaires datés de 1676. Les contes sont au nombre de 25, dans l’une et l’autre édition. Dans la dédicace à Monsieur, frère du roi, l’auteur n’a pas manqué de faire l’éloge de La Fontaine, dont les Contes et Nouvelles étaient alors dans toutes les mains, et qu’il se flattait d’imiter, sinon d’égaler: «Ce serait trop parler sur cette matière, dit-il en terminant l’apologie du conte, après un habile homme que j’y reconnois pour le maistre, et après lequel je n’eusse voulu même rien conter, si je n’avois cru que, mes contes estant presque tous nouveaux, on ne m’accuseroit pas d’en vouloir faire comparaison avec les siens, qu’il a tirés de Boccace et d’autres endroits qu’il cite. Que si on les compare ensemble contre mon intention, il ne pourra qu’en tirer de l’avantage, et je lui donneray du lustre.» On n’a pas besoin d’ajouter que les contes de l’abbé de Saint-Ussans sont moins libres que ceux de La Fontaine. «On comprend, dit Viollet-Le-Duc, qu’il n’ait pas signé ses contes du nom de son abbaye. Il ne manque ni de naturel, ni de facilité. Sa poésie, comme celle de son maître, est gaie, mais n’est pas obscène.»

L’abbé de Saint-Ussans a pu, sans scrupule, mettre son nom d’abbé à son second ouvrage: Billets en vers, de M. de Saint-Ussans (Paris, Jean Guignard, 1688, in-12). Il y a des exemplaires avec l’adresse de veuve de Claude Thiboust, sous la même date. «Bien que les Billets en vers contiennent des choses qu’un ecclésiastique ne voudrait pas imprimer aujourd’hui, dit Viollet-Le-Duc, on conçoit que, comme abbé du beau monde, il y ait mis le nom sous lequel il était plus universellement connu. C’était un homme d’esprit. Ses billets, adressés la plupart à des personnes connues, entre autres Racine et Boileau, sont facilement écrits, de bon goût, et sans abuser de la négligence que comporte le genre. Le volume contient, en outre, des devises, Corps et Ames, et des chansons.» La devise était un genre dans lequel l’abbé de Saint-Ussans avait des succès qui le faisaient rechercher dans la belle société de Paris. Nous avons vu de lui une pièce volante, intitulée: Vers à M. Payelle, en luy envoyant une devise faite pour M. le chancelier Boucherat, par Saint-Ussans (Paris, And. Cramoisy, 1686, in-4).

Je veux encore signaler ici plusieurs autres ouvrages de l’abbé de Saint-Ussans, et rassembler quelques rares indications biographiques que La Monnoye nous a données sur le compte de cet abbé poëte et savant. Adrien Baillet n’avait eu garde de l’oublier dans la Liste des auteurs déguisés, où il le mentionne ainsi: «Glas (le sieur de Saint-), N.... de Saint-Ussans.» La Monnoye a complété ce simple renseignement, par une note ainsi conçue: «L’abbé de Saint-Ussans, de Toulouse, nommé Pierre de Saint-Glas, auteur des Billets en vers, imprimés à Paris, in-12, 1688, y avoit, dix ans auparavant, fait imprimer, sous le nom de Saint-Glas, un volume de même taille, intitulé: Contes nouveaux en vers. C’étoit fort peu de chose. Il mourut le 11 mai 1699.» Il est nommé de Saint-Glats, dans la Bibliothèque de Richelet, par Laurent-Josse Leclerc, en tête du Dictionnaire de la langue françoise (Lyon, Bruyset, 1728, 3 vol. in-fol.).

La Monnoye, qui l’avait connu certainement, le cite encore deux fois dans ses additions au Menagiana (Paris, Florentin Delaulne, 1715, 4 vol. in-12). Voici d’abord l’article de Ménage: «Un jeune prince avoit une volière, dans laquelle, entre autres oiseaux, il nourrissoit des tourterelles. Un jour qu’elles se faisoient mille caresses, il leur dit: «Dépêchez-vous vite, car voici mon gouverneur qui vient.» Là-dessus, La Monnoye ajoute (t. IV, p. 235): «Ceci n’est qu’un déguisement du 201e conte du Pogge: de Adolescentula segregata à viro. Saint-Ussans, sous le nom de Saint-Glas, en a fait une paraphrase de quatre-vingts et tant de vers. Ces quinze ennuieront un peu moins:

Dame Gertrude avoit un fils unique,

Beau, fait au tour, jeune époux de Catin,

Plus jeune encor, que du soir au matin

Tant caressa, qu’il en devint étique.

De peur de pis, Gertrude sépara

Le tendre couple. En vain Catin pleura:

Malgré ses pleurs, il fallut que la belle

Trois mois entiers couchât seule à l’écart.

Dans cette angoisse, avint que de hasard,

A sa fenêtre, un jour, la jouvencelle,

Contre le mur, sous un toit fait exprès,

Vit des serins qui dans une volière

Faisoient l’amour: «Ah! dit-elle, pauvrets,

Que vos plaisirs, que vos jeux sont doux!... Mais

Dépêchez-vous! j’entends ma belle-mère...»

Nous regrettons de ne pouvoir citer le second passage (t. IV, p. 22), qui se rapporte aussi à Saint-Ussans. C’est une traduction très-peu voilée de ce distique d’Owen sur l’horloge d’eau:

Clepsydra conjugii effigies est vera: foramen

Tempore fit semper majus, et unda minor.

Les quatre vers français de la traduction valent mieux que les deux vers latins, mais ils bravent l’honnêteté, suivant l’expression de Boileau. Le bon abbé n’y regardait pas de si près, et l’on peut, sans lui faire tort, supposer qu’il menait joyeuse vie, car il écrivait pour le théâtre et il faisait représenter ses pièces par les comédiens du roi, à l’hôtel de Bourgogne. Nous avons de lui une comédie, en un acte et en prose, intitulée: les Bouts rimés. Cette comédie, représentée avec succès le 25 mai 1682, fut imprimée, la même année, à Paris, chez Pierre Trabouillet, en vertu d’une permission du lieutenant de police, M. de La Reynie, en date du 15 juillet. Elle est dédiée à S. A. S. Monseigneur le Prince, qui était un des protecteurs de notre abbé.

Au reste, cet abbé-là ne se bornait pas à faire des contes et des comédies; il se mêlait de science, d’histoire naturelle, de philosophie et d’histoire. Il avait publié, l’année même où parurent ses Contes nouveaux, un recueil fort intéressant, composé de pièces de différents genres, que lui avait fournies le portefeuille de ses amis, l’abbé Guéret et Mangars, interprète du roi pour la langue anglaise; ce recueil a pour titre: Divers Traités d’histoire, de morale et d’éloquence: 1o la Vie de Malherbe (par Racan); 2o l’Orateur (par Gabriel Guéret); 3o de la Manière de vivre avec honneur et avec estime dans le monde (par l’éditeur); 4o si l’Empire de l’éloquence est plus grand que celui de l’amour (par Guéret); 5o Méthode pour lire l’Histoire; 6o Discours sur la musique d’Italie et des opéras (Paris, veuve Thiboust, 1672, in-12). La préface de ce recueil est signée de son véritable nom.

Il signa également un autre opuscule, qui n’était pas moins avouable: Particularitez remarquables des sauterelles qui sont venues de Russie (Paris, 1690, in-4). Ces maudites sauterelles avaient-elles fait leurs orges dans le clos de l’abbaye de Saint-Ussans, pour que l’abbé les anathématisât à la façon du moyen âge qui exorcisait les animaux nuisibles et malfaisants? Quoi qu’il en soit, l’abbé de Saint-Ussans, qui devait avoir alors la cinquantaine au moins, ne s’occupait plus, sans doute, de poésie galante, car il rédigea ou compila, pour le Grand Dictionnaire de Moréri, un gros Supplément, qui parut à Paris, en 1689, et qui fut refondu depuis dans les éditions du Dictionnaire imprimées en Hollande.

Les recueils d’airs et de parodies, publiés par les Ballard, contiennent beaucoup de chansons, assez décentes, signées: de Saint-Ussans. Le lecteur ira les y chercher, si le cœur lui en dit. Mais nous ne résistons pas au plaisir de transcrire ici un conte épigrammatique, qui fut attribué à La Fontaine, lorsqu’il courait manuscrit, et que Duval, de Tours, a recueilli dans son Nouveau Choix de pièces de poésie (La Haye, Henry van Bulderen, 1715, 2 vol. in-8, t. I, p. 50):

Dans un bâtiment magnifique,

Où trois ou quatre honnêtes gens

Logeoient parmi quantité de pédans,

Où tout étoit scientifique,

Jusques au moindre domestique,

Le feu s’étant mis un beau jour,

On ferme vivement les portes,

Pour empêcher d’entrer le peuple d’alentour,

Qu’on voyoit accourir par nombreuses cohortes.

Or, entre les gens du dehors,

Étoient plusieurs pédans, qui, laissant leurs affaires,

Venoient secourir leurs confrères,

Comme membres d’un même corps.

Ils étoient en chapeau, manteau long et soutane.

On les introduisit; dès qu’ils furent entrez,

Ceux du dedans, tout effarez,

Ayant perdu presque la tramontane,

Vinrent vers eux, disant: «Tous tant que nous voici,

Il faut délibérer sur cette affaire-ci,

Comme étant affaire importante:

Notre maison brûle toujours,

Sans qu’on y donne du secours.

Ne perdons point de temps, car la chose est pressante.

Nos deliberare oportet.

—Oui, mais, dans nos statuts, s’il faut qu’on délibère,

Dirent les autres, comment faire?

Délibérerons-nous sans robe et sans bonnet?»

Ce conte doit avoir été inspiré par l’incendie de la Sorbonne, que la muse de Santeul a célébré en vers latins.

Ce bon abbé de Saint-Ussans préférait évidemment les contes aux homélies. Nous sommes bien aises, cependant, d’avoir découvert, à défaut de son abbaye qui a échappé à toutes nos recherches, une pièce de vers plus édifiante, qu’il a signée de son nom d’abbé; elle est intitulée: Sur un tableau de la nativité de N. Seigneur, fait par monsieur Le Brun, premier peintre du roi. A monsieur Helvetius, docteur en médecine. (Paris, de l’impr. de J. Cusson, in-8 de 4 p.) Cette pièce porte la date de 1689, écrite à la main. Ce sont peut-être les seuls vers que Pierre de Saint-Glas se soit permis en dehors du genre profane et galant.


UN LIVRE CONNU
QUI N’A JAMAIS EXISTÉ.


Il y a vingt-cinq ans que je cherche partout un ouvrage, cité par les bibliographes et dont l’existence n’a jamais été contestée par personne; cet ouvrage est intitulé: les Pieds de mouches, ou Nouvelles Noces de Rabelais (Paris, 1732, 6 vol. in-8). Je m’étonnais cependant que le marquis de Paulmy, contemporain de Gueullette, qui fut même de ses amis, n’eût pas analysé, dans la Bibliothèque universelle des romans, une œuvre d’imagination, que recommandaient à la fois le nombre des volumes et la singularité du titre. Je m’étais assuré que les Pieds de mouches ne se trouvaient pas dans l’immense collection de romans français que possède la Bibliothèque de l’Arsenal. Il fallut donc se résigner à attendre du hasard la découverte des fameux Pieds de mouches, que je crus plus d’une fois avoir rencontrés dans le Pied de Fanchette, de Restif de la Bretonne, ou dans la Mouche, du chevalier de Mouhy.

J’avais cependant donné en librairie le signalement de l’introuvable roman, et je ne fus pas peu surpris d’apprendre que plusieurs curieux avaient fait avant moi la même recherche sans plus de succès. «Tous les ans, me dit un des libraires les plus capables de dénicher le phénix des livres, tous les ans je reçois dix ou douze commissions pour les Pieds de mouches de Gueullette; mais ce bouquin doit être bien rare, car je ne l’ai jamais vu.—Et moi, dit un semi-bibliographe qui était là feuilletant un volume, je l’ai vu deux ou trois fois sur les étalages des quais.—Diable! repris-je tout alléché d’espérance, vous êtes plus heureux que vous ne le méritez, puisque vous avez laissé échapper une si belle occasion.—Margaritas ante porcos! répliqua notre homme, j’ai peu de goût, je vous l’avouerai, pour Gueullette et ses contes.» Depuis lors, on a continué, de tous les points du monde des bibliophiles, à demander les Pieds de mouches aux échos de la vieille librairie.

Obstiné dans mon désir, comme un vrai bibliophile, j’ai voulu me remettre à la piste des Pieds de mouches de Gueullette, et j’ai eu recours d’abord à la France littéraire de Quérard, ce précieux répertoire de bibliographie usuelle, qui serait sans défauts, si son savant et infatigable auteur avait pu le corriger et le compléter dans une seconde édition. L’article Gueullette m’a fourni cette indication: «Les Pieds de mouches, ou les Nouvelles Noces de Rabelais, 1732, 6 vol. in-8. Avec Jamet l’aîné.» A l’article Jamet, reparaît naturellement la même indication, avec un renvoi à la France littéraire de 1769 (par les abbés d’Hébrail et de la Porte). Ce renvoi me fit supposer que, dans l’intervalle de la publication des deux articles, M. Quérard avait été prié de donner un renseignement précis à l’égard des Pieds de mouches de Gueullette. M. Quérard n’avait pas su mieux faire que de renvoyer ses lecteurs à la source où il avait puisé de confiance.

Je m’adressai, en conséquence, à la France littéraire de 1769: elle était muette, dans les notices de Gueullette et de Jamet, au sujet de leurs Pieds de mouches. Mais le Supplément de 1778, qui est de l’abbé de La Porte seul, me mit sur la trace desdits fameux Pieds de mouches. Page 98, dans la liste des auteurs morts et vivants, addition à l’article Gueullette, publié en 1769: «Il a eu part, avec M. Jamet l’aîné, aux Pieds de mouches ou Nouvelles Noces de Rabelais, 6 vol. in-8, 1732.» Page 170 de la seconde partie, dans la liste des ouvrages, je retrouvais encore les mêmes Pieds de mouches, par MM. Gueullette et Jamet, 6 vol. in-8. «Pour le coup, m’écriai-je avec confiance, je tiens mes Pieds de mouches

Mais voici que l’aveugle dieu des bibliographes me ramène à la page 105 de la première partie du volume, et je lis avec stupéfaction cette phrase complémentaire de l’article de Jamet L’ainé: «Il a eu part, avec Gueullette, aux Pieds de Mouches ET aux nouvelles NOTES SUR RABELAIS.» Ce fut un trait de lumière, et je compris sur-le-champ que les Pieds de mouches étaient l’œuvre d’une triple faute d’impression. Gueullette et Jamet avaient eu part, en effet, non pas aux Pieds de mouches, mais aux Essais de Montaigne, édition de 1725, 3 vol. in-4; non pas aux Nouvelles Noces de Rabelais, mais aux Nouvelles Notes sur Rabelais, dans l’édition de 1732, en 6 volumes in-8.

Vous verrez que, dans un demi-siècle, les bibliophiles seront encore en quête des Pieds de mouches de Gueullette, et que les bibliographes inviteront encore les amateurs aux Nouvelles Noces de Rabelais.


LE VÉRITABLE
AUTEUR DE QUELQUES OUVRAGES
DE RESTIF DE LA BRETONNE.


I

Les bibliographes se sont préoccupés d’une note, que j’ai jetée dans un Catalogue de livres[3], et qui n’était pas mon dernier mot sur la question; voici cette note: «Nous croyons que Restif n’est pas l’auteur des quatre premiers volumes des Idées singulières, mais qu’il s’est chargé seulement de les publier, en y ajoutant quelques notes qui portent l’empreinte de son style.» Nous aurions pu dire, qu’après un examen approfondi de la collection des Idées singulières, comprenant le Pornographe, le Mimographe, les Gynographes, l’Andrographe et le Thesmographe, nous sommes certain que Restif a été seulement l’éditeur responsable de ces différents ouvrages, dans lesquels il a fait des interpolations qui tranchent d’une manière marquée avec le reste, notamment dans le Thesmographe, où il a inséré des essais dramatiques, des lettres de famille, des pamphlets personnels, etc.

[3] Catal. de livres relat. à l’histoire de France, à l’histoire de Paris, aux beaux-arts et à la bibliographie, provenant de la bibl. de M. de N***. Paris, Edwin Tross, 1856, in-8o. (Voy. le no 42.)

Il faudrait, pour établir notre opinion sur des bases solides, procéder par voie de citations et de rapprochements littéraires. La place nous manquerait ici, pour entrer dans de longs développements, et pour démontrer, Monsieur Nicolas à la main, que Restif était absolument incapable de traiter avec connaissance de cause les matières sur lesquelles roulent ces ouvrages de philosophie sociale et d’économie politique. On y trouve une érudition qu’il n’avait pas, le pauvre homme; on y trouve surtout des idées qu’il n’a jamais eues. Aussi, était-il tellement embarrassé de la pseudo-paternité des Graphes (c’est le nom qu’il leur donnait), que son Monsieur Nicolas en parle à peine, et toujours avec une sorte d’hésitation, si ce n’est quand il s’agit du Pornographe, qu’il avait adopté plus ouvertement, par affection et par habitude.

Je me bornerai donc à révéler le véritable auteur des Graphes, n’en déplaise à Restif et à ses bibliographes particuliers. On lit dans Monsieur Nicolas, ce livre extraordinaire, qui commence à être connu et apprécié, t. XVI, p. 4561: «En 1771, ayant traité avec le libraire Costard, pour un ouvrage intitulé: le Nouvel Émile, à un sou la feuille de deux mille exemplaires, je me proposais d’y faire entrer le Marquis de Tavan, comme exemples historiques; mais je ne tardai pas à m’apercevoir qu’ils gâteraient un ouvrage, pour lequel ils n’avaient pas été faits. J’en fis donc un petit roman, que j’imprimai pour mon compte, mais que je changeai complétement de fond et de forme, en le composant moi-même à la casse, aidé néanmoins par le jeune Ornefri, fils de Parangon. Je le surchargeai de morale et de discours: l’action y manquait déjà, je l’étouffai encore: ce fut un traité de morale symétriquement divisé en quatre parties, assez platement raisonné pour être digne de Guinguenet, qui cependant n’en n’eût pas fait l’Épître dédicatoire à la Jeunesse; ce morceau est un petit chef-d’œuvre d’élégance et de raisonnement. Aussi, mon ami Renaud me dit-il, en achevant de la lire: «Voici votre meilleur ouvrage!»—Un moment! L’Épître dédicatoire ne répond que pour elle!... Il trouva ensuite l’ouvrage moral médiocre, mais amusant par ses épisodes, c’est-à-dire par ses défauts.»

J’ai souligné, dans cette citation, tout ce qui semble indiquer que l’ouvrage n’est pas de Restif: ce qui lui appartient, c’est un petit roman; ce qui ne lui appartient pas, c’est un Traité de morale assez platement raisonné. L’auteur de ce traité de morale n’est autre que Ginguené, que Restif appelle ici Guinguenet, parce qu’il était alors brouillé avec lui. Restif serait donc seulement l’auteur de l’Épître dédicatoire aux jeunes gens.

Pierre-Louis Ginguené était arrivé à Paris en 1770, âgé de vingt-deux ans, sans autres ressources que son esprit naturel, son instruction très-étendue et son envie de réussir. Il fut placé dans les bureaux du Contrôle général; il fit connaissance avec Restif, chez Bultel-Dumont, trésorier de France, qui s’était fait l’ami et le Mécène de Monsieur Nicolas. Ginguené se piquait d’être philosophe et d’imiter J.-J. Rousseau; il confia donc ses élucubrations à Restif, qui se chargea de les publier, et même de les imprimer lui-même. Telle est l’origine des Graphes, qui parurent d’abord sans nom d’auteur, et que Restif finit par s’approprier, en s’imaginant peut-être qu’il les avait écrits, parce qu’il les avait peut-être composés à la casse. Cependant il avait eu l’imprudence de promettre à ses lecteurs le Glossographe, quoique Ginguené ne lui eût remis que quelques fragments de cet ouvrage; pendant vingt ans, il annonça que le Glossographe allait voir le jour, et enfin, de guerre lasse, il imprima ce qu’il en avait, dans le seizième volume de son Monsieur Nicolas. Voy. p. 4689 et suivantes de ce t. XVI.

Rendons à Ginguené ce qui est à Ginguené, en demandant pardon de la liberté grande à Monsieur Nicolas.

II

Comment Restif de la Bretonne s’appropriait les ouvrages des autres.

Nous avons dit quel était le véritable auteur du Marquis de T*** ou l’École de la Jeunesse, publié en 1771, comme tirée des mémoires recueillis par N.-E.-A. Desforêts, homme d’affaires de la maison de T... (Londres et Paris, Le Jay, 1771, 4 parties, in-12). Nous ajouterons que Restif, en imprimant cet ouvrage, hésitait encore à y mettre son nom, car on lit cette annonce derrière le titre du premier volume: «On trouve chez le même libraire quelques autres ouvrages amusants, tels que la Famille vertueuse, 4 parties; Lucile ou les progrès de la vertu, 1 partie; la Confidence nécessaire, lett. angl., 2 parties, etc.» Ce sont là les ouvrages de Restif, ou, du moins, ceux qu’il s’était chargé de publier sous sa responsabilité, et dont il ne s’attribuait pas encore tout l’honneur. Il n’en est pas moins démontré que des écrivains qui voulaient se faire imprimer incognito, avaient recours à l’intermédiaire officieux de Restif, en raison de ses rapports avec l’imprimerie, la censure de police et la librairie de colportage.

Voici ce que nous lisons, dans la Revue des ouvrages de l’auteur, placée à la suite de la description des figures du Paysan perverti, édition de 1788: «L’École des Pères (Ve Duchesne, imprimé à 1,500 exemplaires) parut en mai 1776, 3 volumes, après avoir été retenue fort longtemps. L’auteur l’avait rachetée du libraire Costard, pour la mettre à la rame et en extraire le meilleur pour son Nouvel Émile, mais il en fut détourné par quelqu’un de ses amis, qui le conseilla mal. Cet ouvrage est bien supérieur à l’École de la Jeunesse, publiée cinq ans auparavant.»

Il résulte, de ce passage, assez obscur aujourd’hui, que Restif acheta l’édition entière d’un livre qui ne pouvait paraître, faute de privilége, et qui était arrêté depuis longtemps par la censure et la police. Restif, au lieu de détruire cette édition, y fit des cartons et la rendit par là susceptible d’être autorisée, du moins tacitement. Il n’hésita pas ensuite à se donner pour l’auteur de l’ouvrage, qu’il avait publié seulement, à ses risques et périls, en parlant de cet ouvrage avec certaines réticences obligées. Restif n’a pas même l’air de savoir qu’une partie de son École de la Jeunesse, publiée en 1771, se retrouve textuellement dans l’École des Pères, publiée en 1776, il est vrai, mais imprimée SIX ANS auparavant.

L’École des Pères, que Restif fit paraître en 1776, sous son nom, avec cette rubrique: En France et à Paris, chés la veuve Duchesne, Humblot, Le Jay et Doréz (on peut certifier, à en juger d’après l’orthographe, que Restif est du moins l’auteur du titre), forme trois volumes in-8, sur papier fort: le premier volume a 480 pages; le deuxième 192, et le troisième 372.

Or, l’édition originale, dont nous avons un exemplaire sous les yeux, devait porter d’abord ce titre: le Nouvel Émile ou l’Éducation pratique, avec cette épigraphe: Res eadem vulnus opemque feret (Ovid. II. Trist. v. 20); fleuron: un aigle sur des attributs de musique, dans une couronne. A Genève, et se trouve à Paris, chez J.-P. Costard, libraire, rue Saint-Jean de Beauvais, 1770. Sur le faux titre: Idées singulières. L’Éducographe. Restif ne soupçonnait pas que cet ouvrage était destiné à faire partie des Graphes! Le premier volume a 480 pages, de même que l’École des Pères, mais les pages suivantes ont été remplacées par des cartons, dans l’École des Pères: 1-2, 3-4, 9-10, 31-32, 41-42, 51-52, 53-54, 57-58, 65-66, 79-80, 81-82-86 (deux pages au lieu de six), 87-88, 211-212, 247-248, 355-356.

Le second volume offre des différences bien plus importantes; il a 480 pages, tandis qu’il n’en a plus que 192 dans l’École des Pères. Il paraît que le censeur exigea d’abord des cartons aux pages suivantes: 1-2, 59-60, 121-128 (en supprimant ainsi six pages), 189-190, 191-192, 419-420, 435-436, 437-438, 439-440, 441-442. Puis, de tout le volume, on ne conserva que les 192 premières pages, en supprimant tout le reste.

Le troisième est également mutilé; de ses 476 pages, il n’en est resté que 372 dans l’École des Pères. On demanda des cartons depuis la première page jusqu’à la page 48; et, sans doute, lorsque ces cartons furent présentés, on refusa de les admettre, et on retint définitivement le permis de publier.

C’est six ans plus tard que Restif acheta l’édition pour la mettre à la rame, c’est-à-dire au pilon; mais il connaissait intimement plusieurs censeurs, et il proposa de nouveaux cartons qui furent acceptés, après plusieurs remaniements successifs. Le livre parut enfin, avec son nom, mais tellement défiguré, que le véritable auteur ne voulut pas reconnaître son ouvrage. Il n’y eut donc pas débat de paternité entre le vrai père et le faux père, pour l’École des Pères: Restif resta seul maître de l’enfant ou plutôt de l’avorton, qu’il avait circoncis.


LES ROMANS
DE J. POTOCKI.


On peut dire que, dans la bibliographie, il y a l’instinct (si cette expression rend bien ma pensée) à côté de la science. L’instinct du bibliographe, c’est une sorte de divination, qui lui fait découvrir souvent le véritable auteur d’un livre anonyme ou pseudonyme. Voici un fait entre mille.

On n’a peut-être pas oublié le célèbre procès littéraire, qui fut un coup de massue pour le spirituel et imprudent auteur des Souvenirs de Mme la marquise de Créquy. C’était à la fin de l’année 1841. Le journal la Presse avait commencé la publication des Mémoires inédits de Cagliostro, traduits de l’italien par un gentilhomme: le premier épisode de ces Mémoires venait de paraître sous le titre du Val funeste; le second épisode, intitulé: Histoire de don Benito d’Almusenar, paraissait, quand le National (15 octobre 1841) dénonça le plagiat le plus effronté qui eût été jamais commis dans le monde des romans et des feuilletons.

Le Val funeste était l’extrait littéral d’un ouvrage attribué au comte Joseph Potocki: Dix Journées de la vie d’Alphonse van Worden (Paris, Gide, 1814, 3 vol. in-12); l’Histoire de don Benito d’Almunesar devait être également un extrait non moins littéral d’un autre roman anonyme du même auteur: Avadoro, histoire espagnole (Paris, Gide, 1813, 4 vol. in-12).

Le rédacteur en chef du feuilleton de la Presse, M. Dujarier, s’indigna d’une accusation qui n’attaquait que le soi-disant auteur des prétendus Mémoires de Cagliostro; il intenta un procès au National et appela en garantie M. de Courchamps, qui fut honteusement convaincu de s’être approprié deux romans oubliés, sinon dignes d’oubli. Peu d’années après, M. de Courchamps mourait de chagrin, à l’hospice de Sainte-Périne.

Quel était le véritable auteur d’Avadoro et de Dix Journées de la vie d’Alphonse van Worden? Le premier de ces deux romans portait les initiales L. C. J. P., et Barbier, dans son Dictionnaire des anonymes, l’avait présenté comme faisant partie d’un manuscrit plus considérable, qui pouvait fournir 7 vol. in-12, et qui était l’ouvrage du comte Jean Potocki. Suivant une note du général de Senovert, communiquée au savant bibliographe, cet ouvrage aurait été imprimé hors de France, sous le titre de Manuscrit trouvé à Saragosse (S. l. n. d., in-4).

Quant au révélateur du vol au roman, lequel semblait si bien instruit et si sûr de son fait, on ne savait pas encore que c’était un des meilleurs amis de la famille Nodier, un écrivain caustique et ingénieux qui a toujours écrit sous le pseudonyme de Stahl.

Je fus très-préoccupé, très-intrigué, il m’en souvient, par cette affaire qui produisit tant de scandale et qui resta enveloppée de certain mystère. Je voulus lire Avadoro, et je n’eus pas plutôt lu le premier volume, que je m’écriai: «C’est Charles Nodier qui a composé ou du moins écrit ce roman!» Je lus ensuite les Dix Journées de la vie d’Alphonse van Worden, et je fus plus que jamais certain de l’identité de mon auteur. J’interrogeai les amis de Nodier, Taylor, Jal, Wey, et tous ceux que je rencontrai, dans l’ardeur de ma nouvelle découverte; mais je ne pus obtenir que des indications vagues.

J’étais pourtant persuadé que les deux ouvrages du comte Jean ou Joseph Potocki avaient été écrits par Charles Nodier et que le rédacteur du Dictionnaire des anonymes s’était laissé égarer par un faux renseignement. Mon opinion était alors tellement arrêtée, que je me procurai à grand’peine des exemplaires de ces deux romans et que je les fis relier avec le nom de Charles Nodier sur le dos des volumes.

Ces deux romans sont très curieux, très-intéressants, et très-dignes, en un mot, de l’auteur de Smarra et de Trilby. Je supposai donc que quelques circonstances particulières avaient empêché Charles Nodier de revendiquer son droit de paternité littéraire.

Eh bien! j’avais deviné juste, il y a seize ans: Charles Nodier est réellement le seul auteur d’Avadoro, et de Dix Journées de la vie d’Alphonse van Worden: le manuscrit autographe existe; il est là sous mes yeux.

Avis à l’éditeur futur des œuvres complètes de notre ami Charles Nodier.


LES MANUSCRITS
DE
STANISLAS DE L’AULNAYE.


Lettre à M. Aubry, libraire.

N’est-ce pas dans le Bulletin du Bouquiniste que vous auriez publié une lettre d’un de vos correspondants, sur divers volumes annotés, provenant de la bibliothèque du savant éditeur de Rabelais, F.-H. Stanislas de l’Aulnaye, né à Madrid en 1739, mort à Paris en 1830, à l’âge de quatre-vingt-douze ans?

J’ai consulté la table des matières de votre excellent Bulletin du Bouquiniste, mais je n’ai pas su y retrouver cette lettre, qui a laissé un souvenir vague dans ma mémoire. Votre correspondant, ce me semble, invitait les amateurs à rechercher soigneusement les volumes annotés de la bibliothèque de Stanislas de l’Aulnaye.

Ces volumes, la plupart du moins, se retrouveront peut-être, à l’exception de ceux qui, ayant trop mauvaise mine et ne conservant pas de couverture, auront été impitoyablement jetés au rebut. Mais ce qui serait plus précieux que les livres et ce qui paraît perdu pour toujours, ce sont les manuscrits, les ouvrages inédits du docte commentateur de Rabelais.

Il est à peu près certain que les papiers et les livres de Stanislas de l’Aulnaye, décédé dans l’hospice de Sainte-Périne, à Chaillot, ont été recueillis par l’Administration des domaines et vendus à l’encan, sans catalogue et sans annonces, à la salle des ventes du Domaine, dans l’hôtel du Bouloi.

Nous avons fait bien des démarches pour découvrir ces précieux papiers littéraires, accumulés pendant la longue vie laborieuse de ce savant universel; nous avons espéré, un moment, d’après une indication qui semblait exacte, les faire sortir des greniers de l’hospice de Sainte-Périne, où ils auraient été déposés, mais il faut renoncer à toute espérance, après la lettre que nous a écrite à ce sujet l’honorable directeur de cet hospice.

Nous croyons pouvoir donner à cette lettre la publicité qu’elle mérite: non-seulement elle nous fournit plusieurs faits intéressants pour la bibliographie, mais encore elle signale, de la part du Domaine, une fâcheuse indifférence à l’égard des papiers et des manuscrits qui font partie des successions vacantes. Voici la lettre de M. Varnier, directeur de l’institution de Sainte-Périne:

Paris, 18 Juin 1856.

Monsieur,

Je me suis empressé de faire les recherches que vous désiriez relativement aux manuscrits laissés par M. Stanislas de l’Aulnaye. Malheureusement, les informations que j’ai recueillies ne peuvent guère éclairer la question. Le directeur chargé de Sainte-Périne, à cette époque, est mort: lui seul aurait probablement pu dire ce qu’étaient devenus ces manuscrits. Il paraît bien certain, du reste, qu’ils n’ont jamais été laissés à l’Institution, la bibliothèque de notre établissement n’ayant été fondée qu’en 1839, par M. Uginet, autrefois attaché à la maison de Louis-Philippe, et aujourd’hui décédé. Je serais porté à croire que ces manuscrits ont été enlevés par le Domaine, comme l’ont été, à une époque postérieure, ceux de M. Montverand et de M. Leroy de Petitval. M. Montverand avait laissé une pièce en cinq actes, et M. de Petitval, des Anecdotes de l’ancienne cour, des Observations sur les finances d’Angleterre depuis le règne d’Élisabeth jusqu’en 1815, et le Récit d’un voyage en Angleterre. Mais il est à craindre que ces écrits, recueillis par le Domaine comme papiers de succession, n’aient été vendus au poids.

Agréez, etc.

Ainsi, les manuscrits de Stanislas de l’Aulnaye ont été vendus au poids, comme ceux de MM. Montverand et Leroy de Petitval, comme ceux de tant d’autres savants et littérateurs, dont la succession est tombée dans le gouffre du Domaine. Dieu veuille que les fureteurs d’autographes aient pu les racheter entre les mains des épiciers! On sait que Villenave a fait ainsi de précieuses découvertes parmi les vieux papiers achetés au poids et sauvés du pilon.

Entre les manuscrits de Stanislas de l’Aulnaye les plus regrettables, il faut citer son Essai de bibliographie encomiastique, ou bibliographie des éloges qui ont pour objet les choses et les personnes. Ce grand travail, qui ne comprenait pas moins de 5,000 articles, aurait formé environ quatre volumes in-8. On en trouve quelques extraits curieux dans le Rabelaisiana, qui est imprimé à la suite du glossaire, dans les deux éditions de Rabelais publiées par de l’Aulnaye.

La première de ces éditions (Paris, Desoer, 1820, 3 vol. in-18) est plus recherchée des amateurs que la seconde, qui a l’avantage d’être beaucoup plus complète; mais cette première édition peut passer pour un chef-d’œuvre typographique, comparable aux plus jolies éditions elzeviriennes. Le texte des deux éditions du Rabelais de Stanislas de l’Aulnaye est défiguré par un système d’orthographe étymologique, poussé jusqu’à l’exagération. Nous nous reprochons d’avoir adopté ce texte dans notre édition, qu’il n’a pas empêché de devenir populaire, et qui s’est vendue à plus de 30,000 exemplaires (Paris, Charpentier, 1840 et années suivantes, in-12). Le troisième volume des deux éditions de Stanislas de l’Aulnaye est un piquant répertoire d’érudition rabelaisienne.

Lorsque Stanislas de l’Aulnaye faisait imprimer la seconde édition de son Rabelais (Paris, Louis Janet, 1823, 3 vol. in-8o, imprim. de Jules Didot), il était âgé de quatre-vingt-deux ans; il avait conservé toute sa verve et son originalité d’esprit. Il demeurait alors dans une mansarde de la rue Saint-Hyacinthe, près de la place Saint-Michel: cette mansarde n’avait pas d’autres meubles qu’un grabat et une chaise; le pauvre vieillard travaillait dans son lit, dont il ne sortait que pour aller chercher de l’eau-de-vie chez le liquoriste du coin, car il ne vivait que d’eau de-vie, et il était rarement ivre. Sa chambre était encombrée de livres et de paperasses, entassés sur le carreau et couverts de poussière. Ordinairement, sa mémoire prodigieuse lui servait de bibliothèque.

Les derniers temps qu’il passa dans ce bouge, comme la clef restait jour et nuit à la porte, un voleur était entré pendant son sommeil et lui avait pris son pantalon, le seul qu’il possédât. Chaque fois que quelqu’un ouvrait la porte, il criait d’une voix de Stentor: «Eh bien! me rapportez-vous mon pantalon?» Quand l’apprenti de l’imprimerie Didot arrivait avec un paquet d’épreuves, de l’Aulnaye lui disait, sans bouger de son lit: «Petit, tu trouveras une pièce de dix sous dans mes souliers; va voir si mon pantalon est au porte-manteau sur l’escalier. S’il n’y est pas, descends chez le liquoriste et achète-moi pour dix sous d’eau-de-vie, pendant que je corrigerai ton épreuve.» L’épreuve était corrigée, avant que l’enfant fût de retour.

Le libraire Louis Janet, ayant été instruit de l’état de détresse dans lequel se trouvait le vieux savant, lui envoya un pantalon neuf, qui fut déposé au pied du lit où de l’Aulnaye était couché. Celui-ci, à son réveil, aperçut le pantalon et s’empressa de s’en revêtir avec joie, sans soupçonner que ce fût un vêtement neuf. «Celui qui m’avait emprunté mon pantalon, dit-il en riant, ne me le reprendra plus, car je coucherai avec.» Ce qu’il fit à l’avenir.

Il écrivait sans cesse. Il avait achevé la rédaction de sa grande Histoire générale et particulière des religions et des cultes de tous les peuples du monde, tant anciens que modernes, dont le premier volume seulement avait paru en trois livraisons, Paris, 1791: cet ouvrage devait avoir 12 volumes in-4o. Il s’occupait aussi de l’examen critique du Rabelais, publié par Esmangard et Éloy Johanneau, chez Dalibon: «Il me faudra, disait-il gaiement, plus de neuf volumes in-8o, pour rassembler les âneries et les coq-à-l’âne qui distinguent cette édition variorum, que je propose d’appeler édition Aliborum

Stanislas de l’Aulnaye se livrait encore aux spéculations de la science hermétique: «Vous verrez, disait-il, que, le jour même où je mourrai de faim, j’aurai trouvé le secret de faire de l’or.»


DENON, DORAT ET BALZAC.


Quel est le véritable auteur d’un petit opuscule, intitulé: Point de lendemain, qui a été d’abord imprimé sous le nom de Dorat, que Vivant-Denon a fait depuis réimprimer avec quelques changements, sans y mettre son nom, et que Balzac enfin n’a pas dédaigné de s’approprier, en l’encadrant dans sa Physiologie du mariage?

Cet opuscule a paru, pour la première fois, en juin 1777, dans les Mélanges littéraires ou Journal des Dames, dédié à la Reine (Paris, veuve Thiboust, imprimeur du roi, in-8), que Dorat publiait, avec le concours de la comtesse de Beauharnais, sa maîtresse, et de quelques amis. Le conte Point de lendemain est accompagné de ces initiales, qui ne semblaient pas représenter le nom de Dorat: par D. G. O. D. R. Cependant ce conte fut reproduit textuellement dans le Coup d’œil sur la littérature, ou Collection de différents ouvrages tant en prose qu’en vers, par M. Dorat, pour faire suite à ses Œuvres. Amsterdam et Paris, Gueffier, 1780, 2 vol. in-8. Ce recueil, qui ne vit le jour que peu de semaines avant la mort de Dorat (29 avril 1780), était réimprimé, la même année, à Neuchâtel, de l’imprimerie de la Société typographique, contrefaçon que M. Quérard n’a pas citée dans la France littéraire.

On trouve, à la page 227 de l’édition originale et à la page 235 de la contrefaçon du Coup d’œil sur la littérature, en tête des contes: Point de lendemain, conte premier, avec cette note qui est bien de Dorat: «Il ne se trouve que dans mes Mélanges littéraires; et je l’ai transporté dans cette collection pour ceux qui désiroient se le procurer dans un ouvrage moins volumineux.» Ce conte occupe 35 pages; mais il ne se termine plus, comme dans les Mélanges littéraires, par les initiales: D. G. O. D. R. On le trouve aussi dans l’édition des Œuvres de Dorat, en 20 volumes in-8, publiée, chez Séb. Jorry et Delalain, de 1764 à 1780.

Ce conte, à son apparition dans les Mélanges littéraires, avait eu un très-grand succès de curiosité; on s’était préoccupé d’en découvrir les personnages, et l’on pensa naturellement que Dorat avait voulu se mettre en scène sous le nom de Damon, et que la comtesse de *** ne pouvait être que sa maîtresse, la comtesse Fanny de Beauharnais, déjà fameuse par ses galanteries. Dorat acceptait volontiers, pour son propre compte, toutes les bonnes fortunes qu’on lui attribuait, et, par conséquent, il n’eut garde de décliner la paternité du conte Point de lendemain: il avait fini, peut-être, par se persuader de bonne foi qu’il en était l’auteur.

Trente-deux ans plus tard, Vivant-Denon, alors directeur des Musées impériaux, faisait soigneusement réimprimer ce joli conte libertin, chez Pierre Didot l’aîné (1812, in-18 de 52 pages, papier vélin), et il le distribuait mystérieusement à la cour, en disant que l’édition n’avait été tirée qu’à 12 exemplaires. Mais nous pouvons affirmer que le nombre des exemplaires s’élevait à 50 au moins, qui sont devenus fort rares et qui ont été la plupart détruits. Le bruit courut alors qu’une princesse de la famille impériale avait fourni les principaux traits du tableau, et que Denon était un peintre indiscret. Il va sans dire que Denon, auteur ou éditeur, avait retouché le style de la publication primitive.

Seize ans plus tard, un exemplaire de ce conte fut communiqué à Balzac par le baron Dubois, chirurgien de l’empereur, lequel le tenait du baron Denon lui-même, et Balzac, enchanté de la conquête de cet opuscule qu’on lui donnait comme entièrement inconnu, ne se fit pas scrupule de l’admettre dans la première édition anonyme de sa Physiologie du mariage, en y faisant quelques retouches et sans dire la source de son heureux larcin. Mais, dans une édition postérieure de la Physiologie (Paris, Olivier, 1834, 2 vol. in-8, tome II, p. 170 et suiv.), il rendit à Denon ce qu’il croyait à Denon; et il annonça que Point de lendemain ne lui appartenait qu’en qualité d’éditeur. Puis, mieux renseigné à l’égard du conte et du conteur, il remplaça définitivement le nom de Denon par celui de Dorat, dans l’édition de la Comédie humaine. Cependant, entre Dorat et Denon, la bibliographie n’a pas encore prononcé le jugement de Salomon.

La question n’est pas difficile à résoudre.

On représenta, en 1769, au Théâtre-Français, Julie ou le Bon Père, comédie en trois actes et en prose, qui fut soutenue par la cour et qui réussit à Paris comme à Versailles. L’auteur ne s’était pas nommé; il fit toutefois imprimer sa pièce, en conservant l’anonyme, avec ces mots: par M. D* N**, gentilhomme ordinaire du roi (Paris, Delalain, 1769, in-12). On sut alors que c’était le baron de Non ou Denon, l’ami, l’élève, l’alter ego de Dorat, et son coadjuteur, disait-on, auprès de la comtesse de Beauharnais.

Quelques années plus tard, Denon signait de ses initiales: D. G. O. D. R. (Denon, gentilhomme ordinaire du roi) le conte Point de lendemain, que Dorat faisait paraître dans le Journal des Dames. Mais, comme Dorat avait probablement retouché ce conte et que tout le monde lui en faisait honneur, il se l’appropria, en l’insérant, sans signature, dans un de ses ouvrages. Ce ne fut que trente-deux ans après, que Denon eut l’idée de reprendre son bien et de revendiquer son droit d’auteur.

Ainsi donc, Denon a composé le conte, Dorat l’a refait et s’en est emparé. Balzac est resté détenteur de cette propriété indivise, et le conte en litige a eu plus de lecteurs dans la Physiologie du mariage, que Dorat et Denon ne lui en avaient jamais donnés.


DÉNONCIATION
FAITE
AU PUBLIC SUR LES DANGERS DU JEU.


Il ne s’agit pas ici d’un livre imprimé, mais d’un manuscrit, qui se trouvait dans la bibliothèque de Viollet-le-Duc, l’agréable auteur de la Bibliothèque poétique, et qui me fut confié pour l’examiner et en donner mon avis. Les bibliographes devraient, comme les augures romains, ne pas se regarder sans rire, car ils prononcent des oracles de la meilleure foi du monde, et ils reconnaissent eux-mêmes, presque aussitôt, qu’ils n’ont pas été prophètes. La faute en est à la bibliographie plutôt qu’aux bibliographes.

Je rapporterai d’abord le titre du manuscrit, avant de dire les conjectures auxquelles je me suis livré pour en découvrir l’auteur, qui est peut-être encore à trouver:

DÉNONCIATION FAITE AU PUBLIC SUR LES DANGERS DU JEU, ou les Crimes de tous les joueurs, croupiers, tailleurs de pharaon, banquiers, bailleurs de fonds, de biribi, de 31, de parfaite-égalité, et autres jeux non moins fripons, dévoilés sans aucune réserve; l’on y trouve les noms, surnoms, demeures, origine et mœurs de toutes les personnes des deux sexes, qui composent les maisons de jeux, appelées Maisons de Société. A Paris, de l’imprimerie du sieur Baxal, docteur dans tous les jeux; et se vend au Palais-Royal, avec permission tacite, aux nos 180, 123, 164, 13, 15, 44, 29, 33, 36, 40, 60, et rue de Richelieu, hôtel de Londres, 1791.—Manuscrit in-16, de 73 feuillets, v. m. tr. d.

Nous avons reproduit en entier le titre de ce curieux manuscrit, disais-je dans le Bulletin du bouquiniste (du 15 novembre 1857), pour donner une idée des singuliers détails que l’auteur anonyme a recueillis dans les maisons de jeu de Paris, surtout dans celles du Palais-Royal, au commencement de la Révolution. C’était alors la belle époque de la passion du jeu, et le Palais-Royal semblait être un temple, élevé par la dépravation des mœurs à tous les vices et même à tous les crimes. L’auteur anonyme, qui a composé ex-professo cet étrange et intéressant ouvrage, devait être un joueur émérite: «Je puis, dit-il, traiter cette partie avec d’autant plus de vérité et de précision, que je la connais très-particulièrement, malheureusement pour ma bourse et pour moi; que je suis imbu de toutes les menées tortueuses et rusées des scélérats qui sont à la tête de ces maisons de jeu, de ces repaires infâmes où le vice triomphe, où la vertu périt.» C’est au prix de sa fortune que le malheureux avait acquis la triste expérience qui lui a permis d’écrire le livre le plus scandaleux et le mieux renseigné que nous connaissions sur l’histoire des jeux de Paris.

«Nous n’avons pas eu de peine à découvrir le nom de l’historien, dans son initiale M, accompagnée de cinq étoiles. Mayeur de Saint-Paul s’est d’abord présenté à notre pensée; le nom de Mayeur correspond, en effet, à l’initiale et aux cinq étoiles, qui désignent l’auteur des Dangers du jeu; quant à l’ouvrage, il offre plus d’une analogie avec le genre et le style de l’Espion désœuvré; en outre, Mayeur avait transporté son atelier de médisance et d’injures, en 1791, du boulevard du Temple au Palais-Royal: c’est là qu’il publiait ses Petits B. du Palais-Royal, et d’autres pamphlets de même encre. Mais, après avoir lu et comparé avec soin, nous avons reconnu que le sentiment qui a dicté ces mémoires secrets des maisons de jeu était trop honnête pour qu’on pût l’attribuer à Mayeur de Saint-Paul, et nous nous sommes convaincu qu’il fallait en faire honneur à Mérard de Saint-Just, l’auteur de tant d’opuscules imprimés à un très-petit nombre d’exemplaires et recherchés par les amateurs, à cause de cette seule particularité.

«Mérard était un joueur et un libertin, qui ne se corrigea jamais de ces deux défauts; il avait épousé la fille aînée du président d’Ormoy, et il ne ménageait pas la dot de sa femme. Celle-ci, dont il avait fait une espèce de Sapho ou de Corinne, imagina, pour ramener son mari à la vertu, de composer et de publier un roman, intitulé: Mémoires de la baronne d’Alvigny, par madame M. D. S. J. N. A. J. F. D. (Londres et Paris, Maradan, 1788, in-12); réimprimé sous le titre suivant: les Dangers de la passion du jeu, ou Histoire de la baronne d’Alvigny (Paris, Maradan, 1793, in-18). Elle avait probablement pris la donnée et les éléments de ce roman licencieux dans les Dangers du jeu ou les Crimes de tous les joueurs, que Mérard de Saint-Just venait de lui offrir en témoignage de repentir. Madame Mérard, qui n’était pas d’ailleurs très-scrupuleuse dans sa conduite et qui eut toujours un goût prononcé pour les compositions érotiques (voy. son Recueil d’espiègleries, joyeusetés, bons mots, folies, etc., publié sous le nom de la marquise de Palmareze), ne fut sans doute pas trop effarouchée des anecdotes graveleuses que contient l’ouvrage inédit de son mari, mais elle s’opposa certainement à ce qu’il fût imprimé.

«Les deux époux n’étant plus là pour décider la question, nous espérons que ce manuscrit sera imprimé à 50 ou 100 exemplaires, par les soins d’un bibliophile, qui fera ainsi une bonne œuvre dans l’intérêt de l’histoire parisienne. Notre vœu à cet égard sera peut-être entendu et rempli par MM. de Goncourt, qui ont déjà consacré des recherches si patientes et si ingénieuses à ce que nous appellerons l’archéologie morale du dix-huitième siècle. Nous leur recommandons ce manuscrit, dont la seconde partie porte un titre spécial, ainsi conçu: les Joueurs et M. Dussaulx, Agrippinæ, chez M. Lescot, 1791. L’auteur de cette chronique scandaleuse a voulu prouver que Dussaulx, en faisant paraître sa célèbre déclamation philosophique sur le jeu (De la passion du jeu depuis les temps anciens jusqu’à nos jours, 1779), n’avait étudié son sujet que dans les livres et surtout dans ceux des philosophes.

«Pourquoi Mérard, qui a fait imprimer à ses frais, chez Didot, une foule de petits volumes en vers et en prose, plus ou moins mauvais ou inutiles, n’a-t-il pas, de gré ou de force, publié son énergique tableau des maisons de jeu, pour servir de pièces justificatives au petit roman immoral de sa femme?»

J’étais assez content de la consultation bibliographique que j’avais fournie au libraire sur ce manuscrit, que les amateurs se disputaient déjà; mais je ne tardai pas à concevoir des doutes, au sujet de la découverte de l’anonyme, en faisant cette réflexion que Mérard de Saint-Just n’avait rien publié sur le jeu ni sur les joueurs, dans ses nombreuses broutilles en vers et en prose; or j’avais remarqué que tous les auteurs qui ont écrit sur le jeu ne se sont pas bornés à un seul ouvrage, car il n’y a que les joueurs, corrigés ou non, qui se plaisent à traiter ce sujet et à invectiver le jeu, comme pour se venger de ses rigueurs et de ses injustices. Mes doutes ne firent que s’accroître et se confirmer, quand je lus dans le Bulletin du Bouquiniste (15 janvier 1858) la note suivante, rédigée de main de maître et signée Alex. Destouches:

«Dans son numéro du 15 novembre dernier (1857), le Bulletin du Bouquiniste a publié une notice intéressante de M. P. L. (Bibliophile Jacob) sur un manuscrit daté de 1791, ayant pour titre: Dénonciation faite au public sur les dangers du jeu, etc. Guidé par l’initiale M, accompagnée de cinq étoiles, qui peuvent servir de signature au manuscrit, l’ingénieux bibliophile, après avoir pensé d’abord que Mayeur de Saint-Paul pouvait en être l’auteur, s’est enfin décidé à l’attribuer à Mérard de Saint-Just. Ce qui pourrait corroborer cette supposition, c’est qu’au dire de M. P. L., ce manuscrit contient les éléments d’un roman, publié en 1793 par madame Mérard de Saint-Just et intitulé: les Dangers de la passion du jeu, ou Histoire de la baronne d’Alvigny. Qu’on nous permette de mettre en avant une hypothèse, dont nous abandonnons la vérification au propriétaire actuel du manuscrit.

«D’après M. P. L., la seconde partie de cette «chronique scandaleuse» porte un titre spécial, ainsi conçu: les Joueurs et M. Dussaulx, Agrippinæ, chez M. Lescot, 1791. Or nous avons, dans ce moment, sous les yeux, un in-8 de 60 pages, imprimé à la date de 1780, qui porte ce même titre, avec les indications qui suivent, sauf de légères différences d’orthographe (Dusaulx, Agripinæ, M. Lescot). Les proportions de ce bouquin s’accordent assez avec les 73 feuillets, qui composent le manuscrit in-16 de M. P. L. De là notre supposition, qui est celle-ci: ce manuscrit ne serait-il pas la préparation d’une édition nouvelle de l’imprimé, qu’on aurait voulu rafraîchir, dix ans après sa publication, par un titre neuf? Nous croirions volontiers qu’au lieu d’être le titre d’une seconde partie, ce fut le titre adopté dans le principe pour le tout, car, si d’une part les 60 pages d’impression in-8 paraissent pouvoir représenter la matière de 73 feuillets d’écriture in-16, d’autre part l’explication donnée par M. P. L. du contenu du manuscrit est applicable de tous points à celui de l’imprimé.

«Quant au nom de l’auteur de ce dernier, Barbier et Quérard l’attribuent à la collaboration de Jacquet, l’abbé Duvernet, Delaunay et Marcenay. L’initiale M, apposée, d’après M. P. L., au bas du manuscrit de 1791, désigne-t-elle le quatrième collaborateur, Marcenay de Ghuy, auteur de deux traités sur la gravure (1756 et 1764) et d’un Essai sur la beauté (1770)? Ce qui gênerait cette hypothèse, c’est le nombre des étoiles qui accompagnent l’M, à moins qu’on ne l’accepte comme indéterminé.

«Un moment, et sauf la même difficulté, nous avons pensé être sur la trace de Théveneau de Morande, le Gazetier cuirassé. A la page 59 de cette curieuse et emportée satire, l’auteur individuel ou collectif, après avoir supposé son ouvrage traduit d’un Anglais, nommé Warthon, exprime la crainte que les gens de la police de Paris n’en prennent de l’humeur et qu’on ne lui envoie l’ami Tinch ou Finch T..., qui fut autrefois «dépêché du pays d’Albion, pour venir complimenter le Gazetier cuirassé sur la beauté de son style.» Doit-on voir là une rancune personnelle? Nous connaissons enfin, en dernière analyse, une brochure de 66 pages, imprimée au commencement de ce siècle, par un nommé J.-C. Mortier, homme de loi, et intitulée: A bas tous les jeux! Est-ce là l’initiale du manuscrit? Une décision est à intervenir.»

Après avoir lu cette note, pleine de critique et de sens, je changeai brusquement mes conclusions, et je cessai d’attribuer à Mérard de Saint-Just la Dénonciation, dont je lui avais fait honneur. Je ne voulus pourtant pas admettre que le graveur Marcenay de Ghuy fût pour quelque chose dans cette pièce manuscrite. Je n’admis pas davantage que la brochure, intitulée: les Joueurs et M. Dusaulx, eût exigé, comme le prétend Barbier dans son Dictionnaire des Anonymes, la collaboration de quatre auteurs ou quatre joueurs, étonnés de se rencontrer ensemble: Jacquet, le graveur Marcenay de Ghuy, l’abbé Duvernet et Delaunay. C’est une analyse de cette brochure, que l’auteur de la Dénonciation a placée tout naturellement à la suite de son ouvrage.

Mais l’auteur de la Dénonciation? M. Alex. Destouches l’a nommé, n’en déplaise aux cinq étoiles du manuscrit: J.-C. Mortier, homme de loi, qui publia, vers 1803 ou 1804, à Paris, chez Pelletié, un terrible réquisitoire contre la roulette et le biribi, sous ce titre: A bas tous les jeux! in-8 de 66 pages. Il ne faut pas songer à Théveneau de Morande, qui avait bien autre chose à faire que de dénoncer les jeux en 1791, et qui périt, l’année suivante, dans le massacre des prisons, le 2 septembre 1792.


POLÉMIQUE
BIBLIOGRAPHIQUE.

JACQUES SAQUESPÉE ET JEAN CERTAIN.


Mon savant collègue, M. Henri Cocheris, bibliothécaire à la Bibliothèque Mazarine, s’était peut-être trop pressé d’annoncer, dans le Bulletin du Bouquiniste (31e no, 1er avril 1858), que M. Alphonse Chassant, paléographe justement estimé, venait enfin de découvrir le nom de l’auteur du célèbre roman du Châtelain de Coucy et de la Dame de Fayel, que G.-A. Crapelet avait publié pour la première fois, en 1829, dans sa belle Collection des anciens monuments de la langue française.

Le nom de cet auteur inconnu se trouvait caché dans ces 22 vers, qui commencent son roman et que l’éditeur a publiés comme il suit:

  1. Ot pour y tant qu’amours m’a pris
  2. Et en son service m’a mis,
  3. En l’onnour d’une dame gente,
  4. Ai-je mis mon cuer et m’entente
  5. A rimer ceste istoire cy.
  6. Et mon non rimerai ausy,
  7. Si c’on ne s’en percevera,
  8. Qui l’engien trouver ne sara:
  9. I’en sui certain, car n’afferroit
  10. A personne qui faire l’arroit,
  11. C’on le tenroit à vanterie,
  12. Espoir ou en melancolie.
  13. Mès se celle pour qui fait l’ay
  14. En set nouvelle, bien le say:
  15. Si li plaist bien guerredonné
  16. Sera mès qu’ el’ recoive en gré...
  17. A li m’ofri et me present,
  18. Qu’en face son commandement.
  19. En lui ai mis tout mon soulas,
  20. S’en chant souvent et haut et bas.
  21. Et liement me maintenray
  22. Pour lui tant comme viveray.

M. Chassant, dans ses recherches sur l’auteur du roman, avait cru trouver l’engien, que ce poëte aurait imaginé pour mieux déguiser son nom aux yeux des profanes. Il supposait donc que cet engien devait être un acrostiche-anagramme; puis, en déplaçant, à sa guise, 13 vers, qu’il choisissait arbitrairement dans ce groupe de 22 vers, ou en intervertissant leur ordre, sans se préoccuper du sens général, il parvenait à composer ces deux noms ou plutôt ces deux semblants de noms: Jacqes et Saqespe, qu’il traduisait en Jacques Saquespée. Était-il de Champagne? était-il de Picardie? C’était là une question secondaire, qu’il eût été plus facile de résoudre, si maître Jacques Saquespée avait pris rang dans notre littérature du moyen âge.

Je fus médiocrement satisfait, j’en conviens, de la découverte de M. Chassant, et j’eus peut-être le tort d’avoir raison. Les paris étaient ouverts, et tous les jeunes paléographes cherchaient à deviner l’énigme que le sphinx bibliographique avait mis sur le tapis. Je ne me pique pas d’être plus Œdipe qu’un autre, mais je ne résistai pas à l’envie de donner un avis, comme vous autres, messieurs. Le Bulletin du Bouquiniste (1er mai 1858) fit savoir, urbi et orbi, que, selon moi, Jacques Saquespée n’avait plus qu’à céder la place à Jean Certain.

«Mon cher monsieur Aubry,

«Une découverte bibliographique vaut à mes yeux la découverte de l’Amérique, ou peu s’en faut. Par bonheur, il y a toujours du nouveau à découvrir à travers l’océan des livres. C’est donc avec joie que j’ai vu, dans votre Bulletin du Bouquiniste, qu’on avait enfin découvert le nom de l’auteur d’un admirable poëme du XIIIe siècle: le Roman du Châtelain de Coucy et de la Dame de Fayel.

«La lettre de M. H. Cocheris, qui annonçait cette bonne nouvelle, m’avait fait battre le cœur d’espérance: les recherches de M. Alphonse Chassant, si ingénieuses qu’elles soient, m’ont laissé d’abord dans le doute; puis, après avoir relu soigneusement sa curieuse dissertation, je suis resté convaincu que l’énigme était encore à chercher, par conséquent à trouver. Je regrette que le savant et spirituel auteur de l’ouvrage intitulé: les Nobles et les Vilains du temps passé, n’ait fait que s’égarer dans un paradoxe spécieux et vraiment impraticable.

«Selon lui, le nom de Jacques Saquespée, qu’il a formé tant bien que mal, en choisissant un certain nombre de lettres parmi celles qui commencent les mots en tête des vingt-deux premiers vers du roman, ce nom, très-connu dans l’histoire nobiliaire de la Champagne et de la Picardie, serait celui de l’auteur anonyme.

«Nous n’avons rien à dire sur le nom de Saquespée: qu’il appartienne à une famille champenoise, comme le croit M. Chassant, ou bien plutôt à une famille picarde, comme le suppose M. Cocheris, la question n’en est pas encore là. Il y a eu des familles de ce nom dans plusieurs provinces de France, et les maisons nobles fournissaient volontiers des trouvères à la gaie science.

«Ce qu’il importe d’abord de constater, c’est que les deux noms de Jacques et de Saquespée ne se trouvent représentés, ni en acrostiche, ni en anagramme, dans les premiers vers du roman du Châtelain de Coucy; car la règle fondamentale de l’acrostiche consiste à reproduire, dans les initiales de plusieurs vers ou lignes de prose, toutes les lettres d’un nom, d’un mot ou d’une phrase, suivant l’ordre rigoureux de ces mêmes lettres; autrement, ce ne serait pas un acrostiche. Quant à l’anagramme, il faut, dans un nombre de lettres déterminé, retrouver, sans aucune addition ni suppression, les lettres composant un nom, un mot ou une phrase. Voilà pourquoi l’acrostiche-anagramme, proposé par M. Chassant, n’a pas de raison d’être.

«M. Chassant, pour créer cet acrostiche, a été obligé de grouper à sa fantaisie les vers qui pouvaient le composer, en séparant les uns de leur ordre naturel, en rapprochant les autres et en les forçant, pour ainsi dire, de se ranger à son système: «Ainsi, dit-il, en partant du 6e vers des 22 que nous avons reproduits plus haut, et suivant sans interruption jusqu’au 11e, on trouvera le prénom Jacques, en prenant les initiales des vers numérotés 9, 10, 11 (lettre double), 6, 7. Et, reprenant le 16e vers et ceux qui suivent jusqu’au 22e et dernier, on lira Saquespé, écrit dans l’ordre suivant: 16, 17, 18 (lettre double), 19, 20, 22, 21.» Nous le répétons, cette manière de procéder est inadmissible et contraire à toutes les règles de l’acrostiche et de l’anagramme, puisque l’anagramme et l’acrostiche ont aussi leurs règles, en quelque sorte, grammaticales.

«M. Chassant en conviendra lui-même, s’il veut se servir du même mode de transposition des mêmes vers, pour obtenir d’autres noms. Ainsi, en prenant les initiales des vers numérotés 13, 10, 11, 12, on aura Macé, pour prénom; ensuite, les vers numérotés 20, 17, 22, 21, 18 (lettre double), 19, donneront le nom de Sapèque. On peut varier à l’infini le placement des vers et en tirer une foule de combinaisons plus ou moins acrostiches. Que si l’on tenait absolument au nom de Saquespée, il serait plus simple et plus logique de le découvrir à peu près dans un acrostiche régulier, qui offre, à partir du 9e vers, ces deux mots: Jacemes Saqesep. Ajoutons encore, en passant, que le prénom de Jacques, auquel on a donné la préférence (l’acrostiche libre fournit aussi bien Mai ou Amé, etc.), s’écrivait Jacques, et ne s’est jamais écrit Jacqes au XIIIe siècle.

«Mais cela importe peu ou point; il s’agit de découvrir, une fois pour toutes, le nom, le vrai nom de l’auteur du roman du Châtelain de Coucy.

«Il faut avouer que le texte des vingt-deux vers, dans lesquels ce nom doit se trouver, a été altéré évidemment par le premier éditeur, quoique ce ne soit pas Crapelet qui ait fait pour son édition une copie collationnée sur le manuscrit de la Bibliothèque impériale. Nous sommes étonné que M. Alphonse Chassant, de qui la science paléographique est incontestable, n’ait pas eu l’idée de corriger ce texte, avant de procéder à la recherche de l’engien qu’il contient. Quant à la traduction de Crapelet, elle est pleine de non-sens, et l’on s’aperçoit que le prétendu traducteur ne comprenait pas même la langue du XIIIe siècle.

«Mais le nom de l’auteur? me direz-vous. Nous faisons bon marché du texte et de la traduction. Nous demandons seulement le nom de l’auteur du roman? C’est ici qu’Œdipe s’embarrasse.

«En effet, nous avons trouvé cinq ou six noms très convenables, en les cherchant, soit dans la rime, soit dans l’acrostiche final, soit dans l’assonance, soit dans l’équivoque. C’est à l’équivoque ou au rébus que nous nous arrêterons. Le roman du Châtelain de Coucy est en dialecte picard, comme le remarque fort bien M. Cocheris; le sujet, d’ailleurs, appartient à la Picardie: or, la Picardie ayant la spécialité des rébus, c’était là un engien qui lui fut toujours familier et que la Flandre lui emprunta depuis. Eh bien! le nom de l’auteur doit être renfermé dans un rébus picard ou flamand.

«Voici d’abord trois vers qui servent de préface à l’engien:

Et mon non rimerai ausy,

Si c’on ne s’en percevera,

Qui l’engien trouver ne sara.

«Voici maintenant l’engien, au 10e vers:

J’en suis certain...

«C’est-à-dire que l’auteur se nomme JEAN CERTAIN. Ce trouvère du XIIIe siècle était Picard, ou Artésien, ou Flamand. L’Histoire littéraire de la France (t. XXIII, p. 537) dit qu’il appartenait aux provinces du Nord. M. Arthur Dinaux ne l’a pas oublié dans son précieux recueil des Trouvères artésiens (p. 428). Laborde l’avait déjà cité, sous le nom de Chiertain, dans ses Mémoires historiques sur Raoul de Coucy, t. II, p. 180 et 319. On croit que ce Certain était abbé ou prieur de couvent, parce que, dans un jeu parti qui nous reste de lui (Bibl. imp., ancien fonds, no 7613), il se défend d’avoir des relations coupables avec ses religieuses; ce qui ne l’empêche pas de traiter cette grave et délicate question: Laquelle vaut-il mieux avoir pour maîtresse? Une nonnain ou une dévote laïque?

«Faut-il conclure de là que, Jean Certain ayant composé son roman en l’honneur d’une dame gente, cette dame était certainement une dévote, sinon une religieuse?

«Agréez, etc.

«P.-L. Jacob, bibliophile.»

M. Chassant ne se tint pas pour battu et releva le gant, d’un air de mauvaise humeur, dans le no 37 du Bulletin du Bouquiniste. Il insista, il persista, pour maintenir Jacques Saquespée, ou plutôt Jacqes Saqespe, en possession du droit d’auteur, que j’avais osé transférer à Jean Certain. Sa réplique n’était pas plus solide que sa première argumentation; et l’érudition réelle, qu’il avait mise en jeu au profit d’une thèse imaginaire, laissait subsister dans leur entier toutes mes objections contradictoires. J’aurais eu beaucoup à dire, si j’avais jugé à propos de continuer le débat, et il m’eût suffi de recourir au manuscrit du roman du Châtelain de Coucy, sur lequel le savant M. Paulin Paris a consigné, dans une note autographe, le résultat de ses propres recherches.

Je préférai m’abstenir et attendre le jugement dernier de la bibliographie. Ce jugement dernier est venu avec la dernière édition du Manuel du libraire de notre seigneur et maître Jacques-Charles Brunet. On lit, à l’article Crapelet, t. II, col. 407: «On a cherché le nom de l’auteur de l’Histoire du Châtelain de Coucy, dans les premiers vers de ce poëme. M. Chassant y a trouvé Jacques Saquespée, et le bibliophile Jacob, avec plus de vraisemblance, Jean Certain, poëte picard ou flamand du XIIIe siècle.»

N’est-ce pas là une bien précieuse récompense pour un bibliophile?


RONSARD ET COLLETET.


Le poëte élégant qui a publié, con amore, non-seulement les Œuvres inédites ou non recueillies de Pierre de Ronsard, mais encore une édition des Œuvres complètes de l’illustre chef de la Pléiade, ne pouvait manquer de s’intéresser à la recherche de la maison que Ronsard possédait à l’entrée du faubourg Saint-Marcel, et que les deux Colletet avaient occupée après lui. Où était située cette maison? M. Prosper Blanchemain la demandait en vain aux échos du vieux Paris.

Il avait pourtant, pour se guider dans sa recherche, un passage de la Vie de Ronsard, écrite par Guillaume Colletet, laquelle fait partie des Vies des Poëtes françois, dont la Bibliothèque du Louvre conserve le manuscrit autographe; ce passage est ainsi conçu:

«Dans la maturité de son aage, il (Ronsard) aimoit le séjour de l’entrée du faux-bourg Saint-Marcel, à cause de la pureté de l’air, et de cette agréable montagne que j’appelle son Parnasse et le mien. Et certes je marqueray toujours d’un éternel crayon ce jour bienheureux, que la faveur du ministre de nos roys me donna le moyen d’achepter une des maisons qu’il aimoit autrefois habiter, en ce mesme faux-bourg, et sans doute, après celle de Baïf, qu’il aima le plus. Et, aussy, fut-ce sur ce sujet, que je composay, il y a quelques années, un sonnet que je ne feindray point d’insérer icy, par marque du respect inviolable que je porte à la mémoire de ce divin homme, et de la joye que je ressens d’habiter les sacrés lieux, que ses muses habitèrent autrefois avec tant de gloire.

Je ne voy rien icy qui ne flatte mes yeux:

Ceste cour du Ballustre est gaye et magnifique;

Ces superbes lyons qui gardent le portique

Adoucissent pour moy leurs regards furieux.

Ce feuillage, animé d’un vent délicieux,

Joint au chant des oiseaux sa tremblante musique.

Ce parterre de fleurs, par un secret magique,

Semble avoir derobé les estoiles des cieux.

L’aimable promenoir de ces doubles allées,

Qui de prophanes pas n’ont point esté foulées;

Garde encore, ô Ronsard, les vestiges des tiens...

Mais, ô noble desir d’une gloire infinie!

Je trouve bien icy mes pas avec les siens,

Et mon pas dans mes vers sa force et son génie.»

Les notes railleuses que Tallemant des Réaux avait ajoutées à ce sonnet, en le citant dans ses Historiettes, d’après le recueil des Épigrammes du sieur Colletet (Paris, L. Chamhoudry, 1653, in-12, p. 47), devaient suffire pour fixer exactement la situation de la maison de Ronsard. M. Prosper Blanchemain eut le tort de se laisser égarer par les termes amphibologiques d’un sonnet inédit, qu’il découvrit parmi les papiers de Guillaume Colletet, et qui avait été adressé à ce poëte par son ami Jean Leblanc, auteur de la Néoptémachie poétique et des Odes pindariques.

A COLLETET.

SUR SA MAISON DU FAUBOURG SAINT-MARCEL.

Dans une region dite la Morfondue,

D’autant qu’elle est sujette au frileux Aquilon,

Colletet, embrasé des flammes d’Apollon,

Va faire maintenant sa demeure assidue.

Cette region froide à sa flamme étoit due:

Son feu temperera l’hemisphere Gelon:

Desja sa muse y balle, au son du violon,

Sous l’ombre d’un meurier par la cour espandue.

Les poëtes voisins, pour desdier ces lieux,

Ont faict un sacrifice aux domestiques dieux,

Affin que tout arrive à bien au nouvel hoste:

Garnier avec Leblanc et le pere Thomas

Se trouverent, ayant au chef une calotte,

Et par les vins fumeux chasserent les frimas.

M. Prosper Blanchemain publia ce sonnet, qui avait été composé sans doute vers 1625, puisque Jean Leblanc était déjà très-vieux quand il fit réimprimer ses Odes pindariques, en 1611, et qui fixe approximativement l’époque où Colletet devint propriétaire de la maison de Ronsard, où il réunissait ses amis, poëtes et buveurs. «Voilà bien, disait M. Prosper Blanchemain, ce grand meurier de des Réaux, et, de plus, nous savons que l’habitation est située dans la rue des Morfondus. Jaillot et le plan de Gomboust nous apprennent que la rue des Morfondus, plus tard rue du Puits-de-Fer, n’est autre que la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, illustrée d’autre part pour avoir été habitée par Pascal et par Rollin, dont les demeures sont connues. Il ne me restait plus qu’un pas à faire pour arriver au but de mes recherches: déterminer l’emplacement exact de la maison; il m’a été impossible d’y parvenir.»

Le mûrier de Ronsard, ce grand mûrier dont Colletet vendait les mûres, au dire de Tallemant des Réaux, et que Jean Leblanc célébrait comme l’ornement de la cour du Balustre, cour gaie et magnifique, qui, suivant Tallemant, n’avait que quatre pieds en carré; ce mûrier était là, ce me semble, pour mieux diriger la recherche que M. Blanchemain a faite au milieu du faubourg Saint-Marcel, au lieu de rester à l’entrée de ce faubourg, comme le lui conseillaient les textes qu’il a cités.

Je réfutai donc en ces termes l’article que M. Prosper Blanchemain avait consacré à sa découverte, dans le no 102 du Bulletin du Bouquiniste (15 mars 1861):

«M. Prosper Blanchemain, à qui nous devons une très-bonne édition des œuvres complètes de Ronsard, et qui avait préludé à ce grand travail d’éditeur passionné, par la publication des pièces que n’ont pas recueillies les anciens éditeurs de son poëte favori, s’est occupé naturellement de retrouver la maison que Ronsard possédait à Paris. Cette maison était déjà célèbre dans l’histoire littéraire, par les assemblées de la Pléiade, que Ronsard convoquait chez lui et qu’il présidait lui-même, concurremment avec son ami Baïf. Mais on ne savait pas exactement dans quel quartier ni dans quelle rue il fallait la chercher; or cette maison peut exister encore, si le mauvais génie des démolitions ne l’a pas fait disparaître incognito.

«M. Prosper Blanchemain a constaté, d’après un passage des Vies des Poëtes, de Guillaume Colletet, ouvrage inédit dont le manuscrit est à la Bibliothèque du Louvre, que la maison de Ronsard devait être située à l’entrée du faubourg Saint-Marcel, et que Guillaume Colletet l’avait habitée après lui. Les poëtes se succèdent et ne se ressemblent pas. Suivant la vie de Guillaume Colletet, écrite par un de ses amis, P. Cadot, avocat au parlement, et non encore publiée, la maison, qui avait été le berceau de la Pléiade au seizième siècle, aurait vu se former au dix-septième les premières réunions de l’Académie française. Ce sont là des faits intéressants, que M. Prosper Blanchemain nous a révélés dans une note insérée au Bulletin du Bouquiniste.

«Mais il n’a pas été aussi heureux dans la recherche qu’il a faite de l’endroit même où cette maison fameuse était placée. Un sonnet inédit de J. Leblanc, adressé à Guillaume Colletet, sur sa maison du faubourg Saint-Marcel, nous apprend que ladite maison s’élevait

Dans une région dite la Morfondue.

«M. Blanchemain a cru que cette région n’était autre que la rue des Morfondus, plus tard rue du Puits-de-Fer, et maintenant rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont. C’est là qu’il est allé demander la maison de Ronsard ou celle de Guillaume Colletet. Nous ne sommes pas surpris qu’il ne l’ait pas trouvée, car la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, qu’on appelait, du temps de Ronsard, la rue du Puits-de-Fer, à cause d’un puits public, et qui s’était appelée auparavant chemin du Moulin à vent, ne fût bâtie, comme son nom l’indique, qu’à la fin du seizième siècle, c’est-à-dire après que la construction de l’église de Saint-Étienne-du-Mont, commencée sous le règne de François Ier, eut été achevée. On la nomma aussi rue des Morfondus, parce qu’on n’y voyait qu’une seule maison, que le peuple avait plaisamment baptisée: la maison des morfondus ou des réchauffés.

«Guillaume Colletet, qui mourut le 19 janvier 1659, fut enterré dans l’église de Saint-Sauveur, au faubourg Saint-Denis, où il n’avait pas d’épitaphe, dit expressément Piganiol de La Force. La tradition rapporte qu’il était si pauvre, que ses amis furent obligés de se cotiser pour payer les frais de l’enterrement. La tradition pourrait bien être fausse ici comme ailleurs, car Guillaume Colletet était alors propriétaire de la maison du faubourg Saint-Marcel, qui passa en la possession de son fils François Colletet, que Boileau nous représente crotté jusqu’à l’échine et allant quêter son pain de cuisine en cuisine. François Colletet fut, comme son père, propriétaire et bourgeois de Paris. Il possédait une magnifique bibliothèque qui ne lui avait pas coûté ce qu’elle valait, il est vrai, et qui se vendrait aujourd’hui 2 ou 300,000 francs, car elle était toute composée de vieux romans, de facéties, de vieux poëtes français, de mystères, de farces et d’anciennes pièces de théâtre. Il est certain que François Colletet ne fut pas plus pauvre que son père ne l’avait été, et nous avons même de bonnes raisons pour supposer qu’il avait fait des économies, aux dépens de sa nourriture et de son habillement.

«Quant à la maison, qu’il habitait comme son père et qui lui appartenait à titre de domaine patrimonial, elle n’était pas dans la rue des Morfondus ou du Puits-de-Fer, comme l’a supposé M. Prosper Blanchemain, mais dans la petite rue du Mûrier, qui s’était nommée d’abord rue Pavée, et qui changea de nom en l’honneur du mûrier, sous l’ombrage duquel la Pléiade tenait ses séances poétiques. Cette rue s’ouvre, en effet, à l’entrée du faubourg Saint-Marcel, au pied de la montagne de Sainte-Geneviève, exposée aux vents du nord, dans une région dite la Morfondue.

«En 1676, François Colletet, à qui ses publications littéraires n’avaient pas trop bien réussi, voulut se faire industriel et recréer le Bureau d’adresses, que Théophraste Renaudot exploitait auparavant avec tant de succès et de profit. Il eut l’idée de faire un journal d’affiches et d’annonces, le premier qu’on ait vu paraître en France. Ce journal, qui devait être distribué et affiché dans Paris tous les huit jours, se composait d’une feuille in-4; il parut, pour la première fois, au mois d’août 1676; mais il fut supprimé, peu de semaines après, sur un ordre du lieutenant de police, au moment où l’entreprise de François Colletet devenait si prospère, qu’elle avait nécessité la fondation de plusieurs bureaux auxiliaires. Le principal bureau était dans le domicile de François Colletet. Voici le titre que ce pauvre industriel ajouta au recueil factice des numéros publiés par son Bureau d’adresses: Journal des avis et des affaires de Paris, contenant ce qui s’y passe tous les jours de plus considérable pour le bien public. (Paris, du Bureau des journaux, des avis et affaires publiques, rue du Meurier, proche Saint-Nicolas-du-Chardonnet, 1676, in-4 de 152 pages.) A la fin de chaque numéro, on annonce que «les cahiers du journal se distribuent tous les jeudis chez le sieur Colletet, rue du Meurier, proche Saint-Nicolas-du-Chardonnet.»

«Il n’y a donc pas de doute ni d’amphibologie possible: la maison de Colletet, c’est-à-dire celle de Ronsard, était dans la rue du Mûrier, et quoiqu’elle fût proche de l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, elle dépendait de la paroisse de Saint-Médard, comme François Colletet l’a déclaré lui-même dans son poëme burlesque du Tracas de Paris:

Il vaut bien mieux voir Saint-Médard:

C’est une magnifique église,

Qu’avec grande raison je prise,

D’où sont beaucoup de gens de bien,

Et dont je suis paroissien.

«Lorsque j’ai publié le Tracas de Paris, à la suite du Paris ridicule de Claude Le Petit (Paris, Adolphe Delahays, 1859, in-12), j’ignorais encore la demeure de François Colletet, et j’avoue humblement que je n’avais pas pris la peine de la chercher. Maintenant qu’elle est trouvée, du moins à peu près, il faut demander à notre archéologue parisien, M. Berty, qui a fait des travaux si complets sur la topographie de l’ancien Paris, ce qu’il a pu découvrir, aux Archives de l’Empire, relativement à la maison de Ronsard et des Colletet.»

M. Prosper Blanchemain ne renonça pas, toutefois, à placer la maison de Ronsard dans la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, laquelle n’avait encore, je le répète, qu’une maison construite, dans les premières années du dix-septième siècle, quand on la nommait rue des Morfondus. Il aurait pu, cependant, s’en rapporter au témoignage de François Colletet lui-même, à qui appartint la maison qu’il avait héritée de son père et qu’il habitait toujours en 1676, rue du Mûrier, proche Saint-Nicolas-du-Chardonnet.

1o La maison de Ronsard était surtout connue par ce mûrier, qui donna son nom à la rue Pavée et qui subsistait encore à la fin du dix-septième siècle.

2o Cette maison était située à l’entrée du faubourg Saint-Marcel, c’est-à-dire non loin de l’enceinte de Philippe-Auguste, à côté de la place Maubert, là où commençait le faubourg enfermé depuis, en partie, dans l’enceinte de Charles V.

3o Le quartier de la place Maubert, comprenant le faubourg Saint-Marcel, représente exactement cette région dite la Morfondue, que M. Blanchemain a prise pour une rue. Le mot région ne peut s’entendre que d’un quartier.

4o La maison du pauvre Guillaume Colletet, malgré les superbes lions qui en gardaient le portique, malgré sa magnifique cour du Balustre, malgré son parterre et ses doubles allées, n’était pas un palais, tant s’en faut: les allées étaient de quatre pieds chacune, comme nous l’apprend Tallemant des Réaux; la cour avait quatre pieds en carré!

C’était assez pour Guillaume Colletet, qui, le chef couvert d’une calotte de drap, buvait frais, à l’ombre du mûrier de Ronsard, avec ses amis Garnier, Leblanc et le père Thomas.


PIERRE DU PELLETIER
ET
PIERRE GUILLEBAUD.


Je ne parle jamais d’un livre, sans l’avoir lu d’un bout à l’autre, et même sans l’avoir étudié littérairement et bibliographiquement. Un titre d’ouvrage est sans doute un commencement d’information, mais c’est la porte du sanctuaire: il faut pénétrer plus avant, pour savoir ce qui s’y passe.

J’avais remarqué, dans l’excellent et utile Bulletin du Bouquiniste de M. Aubry, l’annonce d’un volume que je ne connaissais pas; elle était ainsi conçue: Hortus epitaphiorum, ou Jardin d’épitaphes choisies, où se voyent les fleurs de plusieurs vers funèbres, tant anciens que nouveaux, tirez des plus fleurissantes villes de l’Europe; le tout divisé en deux parties (Paris, Gaspard Meturas, 1666, 2 part. en 1 vol. in-12). Je priai M. Aubry de me communiquer ce volume, qui avait déjà trouvé acquéreur, et je le lui rendis, le lendemain, après l’avoir examiné à loisir, en lui envoyant la note suivante, qui fut imprimée dans le Bulletin du Bouquiniste (1857, 21e no, 1er novembre):

«Voilà, à coup sûr, un livre rare, parce qu’il n’a jamais été signalé et qu’il est tombé bientôt dans l’oubli. Nous regrettons seulement que cet exemplaire ne soit pas dans un état parfait de conservation (il est un peu mouillé et court de marge), car les amateurs se disputeraient certainement entre eux sa possession à un prix élevé. C’est un volume qui se rattache, en effet, aux collections spéciales de livres sur l’histoire de Paris et sur l’histoire littéraire du dix-septième siècle. Il s’agit d’un recueil d’épitaphes, parmi lesquelles un grand nombre appartiennent à des personnages illustres enterrés dans les églises de la capitale. Nous ne connaissons qu’un seul recueil du même genre, qui n’est pas rare, mais qui a été négligé jusque dans ces derniers temps: Selectæ christiani orbis Deliciæ, ex urbibus, templis, bibliothecis et aliunde, per Franciscum Swertium (Colon. Agrip., 1608, pet. in-8, frontispice gravé). Quant au Recueil d’épitaphes sérieuses, badines, satiriques et burlesques (Bruxelles ou Paris, 1782, 3 vol. in-8), compilé par le bonhomme La Place, il n’a pas la moindre valeur, au point de vue historique. Celui que nous avons sous les yeux a été recueilli par un assez mauvais poëte, Pierre du Pelletier, que Boileau a immortalisé dans ses satires, en le représentant crotté jusqu’à l’échine et habitué à mendier son pain de cuisine en cuisine.

«Pierre du Pelletier n’en était pas réduit à cette extrémité: «il avait assez de cuisine pour vivre,» comme le dit l’abbé Guéret, dans la Promenade de Saint-Cloud; mais il vivait surtout du produit de ses dédicaces, de ses sonnets et de ses vers laudatifs. Il attachait au moins une de ces poésies complimenteuses à chaque nouveau livre qui voyait le jour, et il y ajoutait, d’ordinaire, une dédicace de sa façon, qu’il se faisait payer d’une manière ou d’autre. On peut donc croire que ce recueil d’épitaphes a servi également son métier de flatteur à gages, et que les éloges posthumes qu’il contient ont été payés souvent par les parents ou les amis du défunt. Quoi qu’il en soit, on remarque dans ce ramassis, fait sans ordre et sans mesure, une foule d’épitaphes intéressantes, composées par les poëtes contemporains, Guillaume Colletet, Frenicle, Lamothe Le Vayer fils, Habert, et du Pelletier lui-même. Quelques-unes de ces épitaphes sont consacrées à des morts célèbres; ainsi, on en trouve trois relatives à la fameuse demoiselle de Gournay, et l’une d’elles est de Lamothe Le Vayer, fils du grand philosophe Pierre de Lamothe Le Vayer, et ami de Molière. Il y a plusieurs pièces de Malherbe, de Théophile, etc., imprimées ou non dans leurs œuvres. Enfin, l’analyse de ce curieux volume demanderait une étude approfondie; bornons-nous à l’indiquer aux bibliographes futurs, qui le remettront peut-être en honneur dans l’intérêt de l’histoire. La dédicace, adressée à M. Naudé, chanoine en l’église Notre-Dame de Verdun, prieur d’Artige en Limousin et bibliothécaire de l’excellentissime cardinal Mazarin, par le libraire Gaspard Meturas, et non par le compilateur anonyme qui n’a signé qu’un sixain encomiastique, nous donne lieu de penser qu’il existe de ce même recueil une édition antérieure à l’année 1653, c’est-à-dire à la mort du savant Gabriel Naudé.»

Je m’étais trop pressé de rédiger la note précédente, et j’avais fait fausse route. Quel est le bibliographe qui ne se trompe pas dix fois par jour ou par semaine? M. Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de la ville d’Angoulême, me prouva bel et bien que je m’étais trompé en attribuant à Pierre du Pelletier la publication de l’Hortus epitaphiorum, qui appartenait sans conteste à Pierre Guillebaud, religieux feuillant, lequel a composé et mis au jour un certain nombre d’ouvrages historiques sous le nom de dom Pierre de Saint-Romuald. J’insistai pour que la critique de mon savant collègue fût imprimée in-extenso dans le Bulletin du Bibliophile, et je fis amende honorable le plus humblement du monde, en la faisant suivre de cette lettre, qui renferme quelques particularités bibliographiques, et que je tiens à conserver comme une expiation de ma faute.

A Monsieur Aubry, libraire, éditeur du Bulletin du Bouquiniste.

Monsieur,

Vous avez bien voulu me communiquer la lettre que vous adresse M. Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de la ville d’Angoulême, pour relever les inexactitudes que contient ma note relative au recueil intitulé: Hortus epitaphiorum selectorum. Je vous engage à publier promptement cette lettre, qui m’a paru d’autant plus utile, qu’elle est extraite en partie d’un ouvrage de ce savant bibliothécaire: Essai d’une Bibliothèque historique de l’Angoumois, que tous les bibliographes devraient connaître, et qui n’est malheureusement pas très-répandu à Paris.

J’avoue humblement que M. Castaigne a raison de se ranger du côté de Niceron et de Barbier, qui attribuent à dom Pierre de Saint-Romuald ce recueil d’épitaphes latines et françaises, que j’avais cru pouvoir attribuer à Pierre du Pelletier. Cependant je persiste à croire que ce dernier n’est pas tout à fait étranger à la compilation dudit recueil, surtout pour la partie française. Les six vers signés du Pelletier, et placés à la suite de l’épître dédicatoire du libraire à Gabriel Naudé, sont en quelque sorte le complément de cette dédicace. Quel autre que du Pelletier aurait inséré dans ce volume un si grand nombre de pièces de vers composées par du Pelletier? Il n’y a que François Colletet et de Prade, qui occupent autant de place que lui dans l’Hortus epitaphiorum. Or, de Prade et François Colletet étaient les meilleurs amis de du Pelletier. Dans l’introduction Au lecteur, on remarque la traduction en vers français de Trois utiles advis d’un vivant, écrits en vers latins, probablement par Pierre Guillebaud. Cette traduction est précédée de la note suivante: «Ces trois ont été traduits par le sieur du Pelletier, advocat au Parlement, qui a desja enrichy le public de plusieurs de ses ouvrages, tant en prose qu’en vers.» A la page 439, on trouve une «épigramme du sieur du Pelletier sur la mort de son intime amy, le sieur de Chandeville, poëte excellent, neveu de feu M. de Malherbe;» à la page 465, un sonnet de Fr. Colletet au sieur du Pelletier, sur la mort de sa femme; à la page 530, un sonnet du même du Pelletier, imité d’une pièce de vers latins de Pierre Guillebaud, imprimée à la page 317. Enfin, on peut supposer, avec quelque vraisemblance, qu’un révérend père feuillant n’aurait pas mis, à la page 484: «Autre (épitaphe) à l’antique, qui est à Paris, en l’église de Sainct-Eustache, POUR QUELQUE GROS CATHOLIQUE.» C’est un peu trop gros, ce me semble, pour un religieux.

Je reconnais, cependant, que la première partie du recueil, où il y a des vers latins de la façon de Pierre Guillebaud, relatifs à des personnes de sa famille et de sa ville natale d’Angoulême, doit lui être laissée en toute propriété, quoiqu’on lise, en tête d’un sixain à la mémoire de Claude Robert, chanoine de l’église cathédrale de Châlons-sur-Saône: «Il est du style de D. P. de S. R. feuillant.» Nous signalerons même une particularité curieuse, qui vient à l’appui de cette attribution: c’est que l’exemplaire qui nous a été communiqué, et qui appartient, nous dit-on, à un de nos plus doctes paléographes, offre beaucoup de corrections manuscrites de la main de l’auteur. L’épitaphe de Jeanne Masson, mère de Pierre Guillebaud, à la page 261, est précédée de cette note filiale: Quidnam sic properè, te misero mihi!

En somme, ce recueil, dont j’ai voulu signaler seulement l’intérêt au point de vue de l’histoire, est encore plus intéressant que je ne l’ai dit. J’ai eu, depuis, l’occasion d’examiner la première édition de 1648, ou du moins un exemplaire avec son premier titre, où le fleuron et l’adresse ont seuls des différences. Le fleuron représente deux Amours assis et adossés; l’adresse est ainsi conçue: Paris, chez Gaspar Meturas, rue Sainct-Jacques, à la Trinité, près les Mathurins. Sur les nouveaux titres portant la date de 1666, le fleuron, à l’image de la sainte Trinité, reproduit l’enseigne du libraire, qui a mis pour adresse: Chez Gaspar Meturas, rue Sainct-Jacques, et se vend à Lyon, chez Charles Mathevet, rue Mercière, à l’image de sainct Thomas d’Acquin. Cette adresse nous apprend donc que le libraire-éditeur, Gaspard Méturas, qui venait de publier, en cette même année 1666, le nouveau recueil d’épitaphes, rassemblées par le P. Labbe, avait cédé à un libraire de Lyon le restant des exemplaires de son Hortus epitaphiorum.

Nous persistons à penser que le Thesaurus epitaphiorum du P. Labbe est bien loin d’offrir le même intérêt historique et archéologique, que l’Hortus de Pierre Guillebaud, ou de Pierre du Pelletier. Non-seulement le Thesaurus ne donne aucune épitaphe française, mais encore les épitaphes latines qui s’y trouvent, et qui peuvent se rattacher à notre histoire, sont dépourvues de ces indications locales qui ajoutent beaucoup de prix à la plupart des épitaphes latines ou françaises, recueillies par Pierre du Pelletier ou Pierre Guillebaud. En outre, le P. Labbe a consacré un livre entier de son recueil aux épitaphes de l’antiquité païenne; un autre livre aux épitaphes de l’antiquité chrétienne; un autre aux inscriptions de la Grèce et de l’ancienne Rome, en l’honneur des chiens et des chats, etc. Pierre Guillebaud, ou Pierre du Pelletier, s’est contenté d’accorder quelques pages au Dogue et au petit Chien de Du Bellay, au Chat et à la Chatte de Maynard, à la Chauve-souris de Baïf et à l’Ane du Catholicon d’Espagne. A tout seigneur tout honneur.

Je remercie sincèrement mon savant collègue de m’avoir averti d’être plus prudent à l’avenir dans mes élucubrations bibliographiques. Mais, hélas! il suffit de se sentir quasi-bibliographe, pour être bien convaincu qu’on n’écrit pas vingt lignes en bibliographie, sans commettre une ou deux erreurs: de là le proverbe: Errare bibliographicum est. Ce qui console, c’est qu’un bon chrétien péche au moins sept fois par jour.

Agréez, etc.

P. L. Jacob, bibliophile.

16 novembre 1857.


ISARN OU MÉNAGE.


M. A.-T. Barbier, ancien secrétaire des Bibliothèques de la Couronne, était le neveu du célèbre auteur du Dictionnaire des anonymes. Il avait voulu marcher sur les traces de son savant oncle et il s’était fait bibliographe; mais, avec beaucoup d’instruction et beaucoup d’esprit naturel, il manquait absolument de critique. On ne doit pas s’étonner qu’il se soit plus d’une fois fourvoyé dans des questions littéraires, où il apportait toujours plus d’érudition que de logique.

Après sa réimpression des Mémoires de Hollande, qu’il attribua un peu légèrement à madame de Lafayette, d’après le témoignage d’un docte Hollandais J.-G. Grævius, et qui lui avaient fourni du moins une publication très-intéressante (Paris, J. Techener, 1856, in-16, avec portraits et fac-simile), il était tourmenté du désir de prendre sa revanche et de gagner la partie dans une autre joute bibliographique. C’est alors qu’il eut la malheureuse idée de soutenir, sinon de prouver, que le poëte Isarn n’avait jamais existé, et que Ménage s’était caché sous ce nom imaginaire, pour adresser le poëme du Louis d’or à mademoiselle de Scudéry.

M. A.-T. Barbier se livra, pendant plusieurs mois, à d’actives recherches, par toutes les bibliothèques de Paris, dans le but de démasquer le prétendu pseudonyme de Ménage. Je fis sa connaissance, pendant qu’il poursuivait sa chimère, en feuilletant des milliers de livres et de manuscrits. Je ne lui dissimulai pas que c’était bâtir sur le sable, que de prétendre, à force d’inductions et de déductions les plus savantes et les plus ingénieuses du monde, changer Isarn en Ménage: «A quoi bon, lui disais-je en riant, vous crever les yeux vous-même, pour nous démontrer qu’il fait nuit en plein jour?» J’espérais qu’il ne donnerait pas suite à cette étrange croisade, entreprise contre le pauvre Isarn, qui avait des droits acquis de longue date dans l’histoire littéraire, et je pensais que tôt ou tard la lumière se ferait dans l’imagination obscurcie de M. A.-T. Barbier. Hélas! je comptais sans l’obstination d’un bibliographe!

Voici l’incroyable article qu’il fit paraître dans le Bulletin du Bouquiniste (1er mai 1858):

«Curiosité bibliographique.—Pseudonymie.—Ménage.

«Dans tous les temps, les auteurs qui ont voulu se jouer des curieux ont inventé différents moyens de dérouter les lecteurs; Cicéron et le Junius anglais ont réussi dans leur projet. Le Sempsiceranus des lettres à Atticus et le pseudonyme des Lettres de Junius ne nous ont pas encore été dévoilés, après une multitude de recherches érudites. Ménage, qui aimait à surprendre ses amis, témoin son sonnet italien qu’il leur avait présenté sous le nom du Tasse, s’est surpassé lui-même dans ce genre. On a cru, jusqu’à ces derniers temps, à l’existence d’un auteur du nom d’Isarn, qui n’était autre que Ménage lui-même.

«Le Louis d’or, adressé, sans nom d’auteur, à mademoiselle de Scudéry, eut deux éditions, l’une en 1660 et l’autre en 1661, avec le retranchement d’un vers trop libre et des additions qui permirent de le réimprimer dans les Éloges de Mazarin, rassemblés par Ménage en un volume in-folio (1666). Il avait des précautions à prendre, pour ménager ses nombreux bienfaiteurs, car, après Chapelain, son protégé, c’était le mieux renté de tous les beaux esprits, au point d’exciter la jalousie d’un plaisant, qui avait trouvé dans le nom de Gilles Ménage l’anagramme de Mange l’Église.

«Voici comment il s’y prit: son Dictionnaire étymologique, deuxième édition de 1694, contient cet éloge d’Isarn ou plutôt de lui-même, comme il sera démontré tout à l’heure: «Il y a, à Castres, une famille du nom d’Isarn, qui se prononce Isar, dont était M. Isar, auteur du Louis d’or et de plusieurs autres compositions très-ingénieuses.» Cet éloge d’outre-tombe était assez adroit et trompa la bonne foi de La Monnoye et de quelques autres contemporains; mais, aujourd’hui que les manuscrits de Conrart peuvent être lus par tout le monde, à la Bibliothèque de l’Arsenal, on voit, en regard du nom de Thrasyle, une apostille de la main de Pélisson, dans laquelle il parle ironiquement des constantes amours d’Isarn[4]. D’un autre côté, le Grand Cyrus[5] contient un récit piquant des amours inconstants de Thrasyle, où nous voyons figurer deux confidentes de Mandane (madame de Longueville), mademoiselle de Lavergne et madame d’Harambure, sous les noms d’Athalie, de Cléorite, et, sous les noms de Thrasyle et d’Hégésippe (premier historien ecclésiastique grec), Ménage et Huet.

[4] Voir B. de l’Ars., Mss. no 151, p. 615.

[5] T. VII, p. 1044 et 1090.

«La comparaison d’une pièce écrite par Ménage, que je possède, avec la relation d’une aventure au bord de la Seine, signée Isar le Pensif, ne laisse plus aucun doute sur l’identité d’Isarn et de Ménage[6]. Quoique ma pièce remonte à une époque antérieure, elle porte en elle-même, outre la ressemblance du corps de l’écriture, la preuve qu’elle est de notre auteur, qui en a conservé, dans son Dictionnaire étymologique, la définition du mot DISTRICT.

«A.-T. Barbier.»

[6] Manuscrit de Conrart. B. de l’Ars., no 151, p. 571.

M. A.-T. Barbier était fier et heureux de sa belle découverte, et je me reproche aujourd’hui de ne l’avoir pas laissé jouir paisiblement de son bonheur. Je pris fait et cause pour Isarn, et je me chargeai de défendre son identité dans le Bulletin du Bouquiniste, où il avait été sacrifié impitoyablement à ce sournois de Ménage.

«Le Ménage-Isarn de M. A.-T. BARBIER.

«Il est impossible de laisser passer, sans une réponse, sans une protestation immédiate, l’inexplicable assertion de M. A.-T. Barbier, qui prétend avoir découvert le savant Ménage sous le masque d’Isarn, «auteur du Louis d’or et de plusieurs autres compositions très-ingénieuses,» comme Ménage l’a dit lui-même dans son Dictionnaire étymologique.

«C’est chose grave que de vouloir déposséder de ses droits et de son titre d’auteur un écrivain, qui devait se croire, en vertu d’une longue et incontestable possession, à l’abri de pareille chicane littéraire: il faudrait, au moins, une preuve, sinon des preuves, pour établir un nouveau système qui donne un démenti éclatant à une opinion accréditée, confirmée par le témoignage de deux siècles.

«M. A.-T. Barbier est un bibliophile passionné, un chercheur infatigable, un obstiné feuilleteur de livres. Nous l’avons vu, pendant dix mois, dix mois entiers, s’acharner à la poursuite de son Ménage, caché sous la peau d’Isarn; nous l’avons vu, inébranlable dans ses convictions préconçues, repousser, rejeter dédaigneusement tout ce qui pouvait détruire son rêve favori. Le XVIIe siècle avait beau crier: Isarn; M. A.-T. Barbier répétait: Ménage.

«Quand M. A.-T. Barbier a publié une charmante édition des Mémoires de Hollande, qu’il attribuait à madame de Lafayette, nous avons applaudi à sa découverte, un peu problématique cependant, mais fondée, du moins, sur la déclaration formelle d’un ancien bibliographe, le rédacteur de la Bibliotheca Heinsiana. C’était peut-être un paradoxe, mais un paradoxe ingénieux, qui ne faisait tort à personne, puisque les Mémoires de Hollande ne sont pas trop indignes de l’auteur de la Princesse de Clèves, et que cet ouvrage agréable n’a jamais eu de père avoué. L’enfant est de bonne race; on en fait honneur à madame de Lafayette; soit, baptisons l’enfant!

«Il est étrange, il est cruel, au contraire, de s’attaquer à ce pauvre Isarn, à l’auteur reconnu, incontesté du Louis d’or, pour lui enlever son livre, son joli petit livre, pour lui arracher, bon gré mal gré, ses lauriers de poëte et de bel esprit, au profit de son contemporain et de son ami, le docte et pédant Ménage. Et sur quoi s’appuie l’échafaudage fragile et mal enchevêtré de ce monstrueux paradoxe? Sur un passage des manuscrits de Conrart, où l’on voit, en regard du nom de Thrasyle, une apostille de la main de Pellisson, dans laquelle ce dernier parle ironiquement des constantes amours d’Isarn. Or, Thrasyle, c’était Ménage, dans le monde des Précieuses.

«Le grand maître des autographes, le spirituel et savant M. Feuillet de Conches, nous expliquera la note de Pellisson, lorsqu’il publiera les Chroniques des Samedis de mademoiselle de Scudéry, dans la Bibliothèque elzévirienne de M. Jannet. M. Feuillet de Conches est d’autant plus autorisé à nous dire le dernier mot sur Isarn, qu’il possède, dans son admirable collection, beaucoup de lettres et de manuscrits de ce même Isarn, qui n’a jamais été et qui ne sera jamais Ménage, quoi qu’on die!

«M. A.-T. Barbier aurait mieux fait de tenir compte de l’opinion tout à fait contradictoire de son illustre parent, l’auteur du Dictionnaire des Anonymes, dans lequel Isarn est nommé deux fois comme ayant composé la Pistole parlante, ou la Métamorphose du Louis d’or (Paris, de Sercy, 1660, in-12), réimprimée sous le titre du Louis d’or, à mademoiselle de Scudéry (Paris, Loyson, 1661, in-12), et plus tard, avec le nom de l’auteur, dans le Recueil de pièces choisies tant en prose qu’en vers (La Haye, van Loom, 1714, 2 vol. in-8), publié par Bernard de La Monnoye. A.-A. Barbier n’était pas seulement un excellent bibliographe, c’était un écrivain profondément versé dans l’histoire littéraire. C’est donc lui qui se charge de répondre ici à son cousin, M. A.-T. Barbier.

«En attendant une réponse plus détaillée, nous ferons observer à M. A.-T. Barbier que Ménage n’avait aucun motif de se déguiser sous le masque d’Isarn, ou Isar le Pensif. Ménage, d’ailleurs, en sa qualité de précieux, connu, admiré, adulé sous la majestueuse dénomination du sage Thrasyle, ne se fût pas abaissé à prendre un nom de bête, car, suivant les Origines de la langue françoise de Ménage lui-même (Paris, 1650, in-4o), l’isard ou isar, est une espèce de chamois. M. A.-T. Barbier aura peut-être de bonnes raisons à nous fournir, au sujet de cette métamorphose de Ménage en chamois, métamorphose plus étrange que celle du Louis d’or du véritable Isarn.

«Nous renvoyons donc M. A.-T. Barbier au traité de la Versification françoise, par Pierre Richelet (Paris, 1671, in-12), dans lequel il est fait mention avec éloge de M. Izarn, et de son Louis d’or; nous le renvoyons aux recueils manuscrits de Conrart, où il est souvent question de M. Isarn, qui se trouve là côte à côte et face à face avec Ménage ou Thrasyle; nous le renvoyons enfin à la Pompe funèbre de Monsieur Scarron (Paris, Jean Ribou, 1660, in-12), où il verra paraître, dans le cortége démasqué des auteurs du temps, «Issare, autheur de la Pistole parlante,» entre l’habile Cassagne et l’ingénieux Perrault, auteur du Dialogue de l’Amour et de l’Amitié.

«P. S.—Dans une lettre adressée à Mlle de Scudéry, le 13 octobre 1656, Pellisson dit avoir reçu deux lettres d’Isarn, qui est encore à Bordeaux (Mss. de Conrart, in-folio, t. V). Dans une autre lettre adressée à Mlle Legendre, le 2 novembre 1656, Pellisson dit avoir dîné chez Godeau, évêque de Vence, avec Chapelain, Isarn, Mlles Robineau et de Scudéry (Bibl. de l’Arsenal, MSS. Belles-Lettres, no 145, in-fol.). Qu’en pense M. A.-T. Barbier?»

Cette note, modérément sarcastique, n’éclaira pas M. A.-T. Barbier, mais elle le mit au désespoir; loin de s’avouer vaincu, il rassembla de toutes parts une foule de renseignements plus ou moins problématiques, afin de continuer le combat, pour la plus grande gloire de Ménage. Il voulut répliquer à l’article dans lequel j’avais réduit à peu de chose son thème favori sur Isarn, et il présenta au directeur du Bulletin du Bouquiniste une argumentation si longue, si verbeuse, si obscure, tranchons le mot, si déraisonnable, que force fut à M. Aubry de refuser l’insertion de cette insignifiante polémique. M. A.-T. Barbier ne se tint pas pour battu: il eut recours au ministère de l’huissier. M. Aubry me pria de prendre la plume une dernière fois et de répondre, sous son nom, à M. A.-T. Barbier. En conséquence, on lut dans le no 38 du Bulletin du Bouquiniste (15 juillet 1858):

«BIBLIOGRAPHIE POÉTIQUE PAR HUISSIER.

«C’est là une nouvelle espèce de bibliographie, qui, nous l’espérons dans l’intérêt des lecteurs du Bulletin du Bouquiniste, ne se renouvellera pas souvent.

«Nous avons inséré, dans le 33e numéro (1er mai), une note de M. A.-T. Barbier, qui annonçait au monde bibliographique avoir découvert le fameux Ménage sous le masque d’Isarn. Cette note, rédigée en style sibyllin, avait tous les caractères d’un oracle: obscurité, singularité, nouveauté. Nous connaissions Ménage, nous ne connaissions guère Isarn; il était tout simple que le premier se fût incarné littérairement dans le second. D’ailleurs, M. A.-T. Barbier était sûr de son fait, comme s’il eût, d’un coup de baguette, forcé Ménage à quitter son déguisement de chamois et à reprendre son véritable nom.

«Dans le numéro 35 (1er juin), le bibliophile Jacob répondit à M. A.-T. Barbier, en style de bibliographe, et lui démontra, par des faits, des dates et des arguments sans réplique, qu’Isarn était bien Isarn, comme Ménage était Ménage, et que, même en bibliographie, il vaut mieux laisser chacun comme il est.

«M. A.-T. Barbier, qui avait employé plus d’un an à la découverte de son Ménage, caché sous la peau d’Isarn, comme le dit le bibliophile Jacob, ne voulut pas s’avouer à lui-même qu’il était dupe d’une illusion obstinée: il eut l’intention de prouver qu’il ne se trompait pas et qu’Isarn n’avait jamais existé que dans la personne de Ménage; mais, en bibliographie comme en poésie, l’intention ne saurait passer pour le fait. Deux fois, trois fois, M. A.-T. Barbier nous apporta des notes, toujours écrites en style sibyllin, mais, par cela même, trop obscures pour notre intelligence; il ne faisait que répéter sa première note, en la rendant plus confuse qu’elle n’était d’abord; du reste, pas un renseignement, pas une date, pas une preuve. La bibliographie est une science précise et claire, qui ne saurait vivre dans les ténèbres et dans le chaos. Nous attendions que la lumière se fît dans l’esprit de M. A.-T. Barbier: Fiat lux!

«M. A.-T. Barbier, qui a tant de droit à notre déférence, refusa de donner à ses idées et à ses recherches une forme plus nette et plus exacte; il exigea de nous l’insertion de sa réponse telle quelle, et, pour obtenir cette insertion, il eut recours à l’entremise d’un huissier.

«Voici la pièce curieuse que nous mettons sous les yeux des bibliographes:

L’an mil huit cent cinquante huit, le vingt-neuf juin, à la requête de M. André-Thomas Barbier, ancien bibliothécaire, demeurant à Paris, rue de Grenelle Saint-Germain, no 168,

J’ai, François-Gustave Fontaine, huissier près le tribunal civil de la Seine, séant à Paris, y demeurant, rue de Buci, no 12, soussigné;

Fait sommation à M. Auguste Aubry, libraire-éditeur du journal le Bulletin du Bouquiniste, demeurant à Paris, rue Dauphine, no 16, en son domicile, parlant à sa femme ai dit, etc.

D’insérer dans le plus prochain numéro du journal le Bulletin du Bouquiniste la réponse suivante, que le requérant entend faire à l’article intitulé le Ménage-Isarn de M. A.-T. Barbier, signé P. L. Jacob, bibliophile, publié dans le numéro, du premier juin courant, du journal susindiqué, pages 271 et 272.

AU BIBLIOPHILE JACOB.

Sur sa longue plaidoirie en faveur d’Isarn, transformé par lui en chamois, et plus honnêtement en Isarn par Sarazin, comme Ménage nous l’apprend lui-même dans le manuscrit de Conrart, en 1653 et non en 1650.

Vous prétendez qu’Isarn vive,

Trois ans avant que d’être né:

Plus malicieux que l’abbé Rive,

Vous seul l’avez imaginé.

Autrement que Ménage habile,

Vous feriez parler un lapin,

Et plus sorcier que Thrasile,

Sans y perdre votre latin.

Déclarant que, faute de satisfaire à la présente sommation, le requérant se pourvoira par les voies de droit, même par celles extraordinaires, à l’effet de l’y contraindre.

Et j’ai au susnommé, à domicile et parlant comme ci-devant, laissé cette copie.

Coût cinq francs quarante centimes.

Pour réquisition: Barbier.Fontaine.

M. A. Aubry, libraire-éditeur, rue Dauphine, no 16.

«Nous savions que M. A.-T. Barbier était un homme fort instruit, grand fureteur de livres, grand déchiffreur de manuscrits, mais nous ne savions pas qu’il fût poëte à propos de bibliographie; il sera peut-être, un autre jour, bibliographe à propos de poésie. Nous ne lui attribuerons donc pas deux ou trois fautes de prosodie, qui défigurent son joli huitain et que nous lui demandons la permission de mettre sur le compte de l’huissier, car M. François-Gustave Fontaine, huissier près le tribunal civil de la Seine, n’est pas tenu, par état, de savoir que le mot malicieux a quatre syllabes et le mot sorcier deux: son ministère n’a rien de commun avec Ménage, ni même avec Isarn.

«Nous avons prié naturellement le bibliophile Jacob de répondre à la sommation qui s’adresse à lui autant qu’à nous: il s’en est excusé, en disant qu’il aimait et estimait trop M. A.-T. Barbier pour lui causer du chagrin en lui enlevant un rêve agréable, et qu’il ne se sentait plus compétent dans un débat littéraire qui commençait en sibylle et qui finissait en huissier: desinit in piscem mulier formosa superne.

«Le bibliophile Jacob nous fait observer, d’ailleurs, que M. Cousin et la Biographie universelle se sont chargés de répondre pour lui: M. Cousin, dans son charmant ouvrage sur la Société française du XVIe siècle, qui vient de paraître, et qui a placé Isarn, l’auteur du Louis d’or, au milieu de cette société que M. Cousin connaît, comme s’il y avait vécu; la Biographie universelle, dans un article consacré à Isarn, lequel article fait partie du tome XX publié ces jours-ci et semble accuser la touche du savant M. Weiss, qui possède la correspondance inédite de mademoiselle de Scudéry.»

Les choses en restèrent là, ou, du moins, le Ménage-Isarn cessa d’égayer les amateurs qui n’avaient jamais trouvé la bibliographie plus plaisante. M. A.-T. Barbier ne me pardonna pourtant pas de lui avoir enlevé ses chères illusions à l’égard d’un pseudonyme qu’il avait créé avec tant d’efforts, et il persévéra silencieusement à poursuivre ses recherches à travers les livres et les manuscrits, qui lui montraient souvent l’ombre fugitive d’Isarn, sans laisser poindre l’oreille de Ménage. Il venait souvent à la Bibliothèque de l’Arsenal, et il avait soin de m’éviter, comme si j’eusse été son plus cruel ennemi; mais il ne manquait pas, à chacune de ses visites, de déposer, à mon adresse, chez le concierge de la Bibliothèque, une épigramme aussi bénigne, aussi innocente, qu’il pouvait la faire contre le défenseur d’Isarn. Je m’abstins de renouveler le débat, pour ne pas renouveler les chagrins de mon honorable adversaire, qui avait toujours l’épiderme très-sensible et très-irritable à l’endroit de Ménage.

Cependant je lui fis passer, un jour, par l’entremise d’un ami commun, le passage suivant d’une compilation peu connue, intitulée:... ana, ou Bigarrures calotines (Paris, J.-B. Lamesle, 1730, in-12, page 5 du troisième recueil). C’était, en quelque sorte, mettre sous les yeux de M. A.-T. Barbier l’acte de naissance et l’acte de mort du véritable Isarn.

«Isard, selon d’autres Isar, et plus communément Isarn, peu ou presque point connu dans les recueils de poésie, étoit frère d’un greffier de la Chambre de l’Édit de Castres. Il vint à Paris, en 1664, avec M. Pellisson; le même génie qu’ils avoient les intrigua avec Mlle de Scudéry qui les considéroit également du côté de l’esprit. Peut-être mettoit-elle quelque différence du côté de la personne, car celle d’Isar ne respiroit que l’amour et l’inspiroit par sa présence. Celle de Pellisson ne produisoit pas le même effet. Il étoit extrêmement laid, et la petite vérole avoit même marqué sur son visage un air presque difforme. Au contraire, Isar engageoit, par sa physionomie, par sa prestance aisée, et par les traits, le teint et les cheveux, qu’il avoit très-beaux. Cependant ces belles qualités ne détournèrent pas Mlle de Scudéry de se déclarer pour M. Pellisson. Cette préférence ne les rendit pas moins bons amis. Bien loin de se prévaloir de sa bonne fortune, Pellisson ne chercha que les occasions de témoigner son estime à Isar: il lui donna la connoissance de M. Colbert, qui le choisit pour gouverneur de son fils, M. le marquis de Seignelay, lorsque ce ministre entreprit de le faire voyager par les cours intriguées avec la France. A son retour d’Italie, d’Allemagne et d’Angleterre, Isar périt malheureusement, dans une chambre dont les laquais du marquis de Seignelay avoient emporté la clef, et cela, sans qu’Isar, qui fut attaqué de foiblesse, ait trouvé le moyen d’appeler du secours. Cet accident arriva vers l’an 1673. La société galante de Mlle de Scudéry lui fit composer ce joli impromptu, qu’un habile musicien mit sur un air:

Qu’une impatience amoureuse

Est un supplice rigoureux!

Qu’une heure qu’on attend et qui doit être heureuse

Cause de moments malheureux!

Apparemment que l’auteur, qui n’avoit peut-être pas été mécontent de ces vers, qui lui servirent de déclaration auprès de l’illustre Sapho, ne voulut pas qu’elle en perdît la mémoire. Il les mêla avec d’autres poésies, dans la petite fiction qui nous reste de lui sous le titre du Louis d’or, imprimée, avec la Réponse de Mlle de Scudéry, dans le Recueil de Vitré de l’an 1666. C’est là le seul ouvrage que je sache de lui. Les auteurs qui ont décidé sur le nom d’Isarn au lieu d’Isar, l’ont sans doute confondu avec Isarn de Montauban, lieutenant de vaisseau, qui commandoit en 1682.»

M. A.-T. Barbier fut atterré, m’a-t-on dit, à la lecture de ce témoignage contemporain en faveur d’Isarn, car cet Ana, publié par l’abbé d’Allainval sous le titre de Bigarrures calotines, est certainement un ouvrage posthume de l’abbé Bordelon; il communiqua le document au savant bibliographe J. Lamoureux, qui en a fait usage dans l’article Isarn, destiné à la Nouvelle Biographie générale, et il mourut bientôt après, à la suite d’une opération douloureuse qu’il avait supportée avec un courage stoïque. Peu de semaines avant sa mort, son ardeur de bibliographie n’était pas éteinte, et comme il avait, ce jour-là, entassé autour de lui une trentaine de volumes, à la Bibliothèque de l’Arsenal, le bibliothécaire lui demanda, en le voyant se lever précipitamment pour sortir, s’il reviendrait achever la séance: «Pas aujourd’hui, dit-il gaiement; vous savez que j’ai la pierre? Le chirurgien m’attend pour me tailler.» On ne le revit plus à l’Arsenal.

Quant au Recueil de Vitré de l’an 1666, que cite l’auteur des Bigarrures calotines, il était bien connu de M. A.-T. Barbier, qui y avait trouvé de quoi appuyer son opinion relative au Ménage-Isarn; car, dans l’exemplaire que possède la Bibliothèque de l’Arsenal, le Louis d’or d’Isarn porte des corrections autographes de Ménage. C’est un recueil rare et précieux, que le savant M. Brunet ne nous paraît pas avoir signalé dans le Manuel du libraire; Ménage en fut l’éditeur et Vitré l’imprimeur; en voici le titre complet: Elogia Julii Mazarini cardinalis, a celebrioribus hujus sæculi auctoribus, gallica, italica et latina lingua conscripta, ex mandato illustrissimi domini Johannis Baptistæ Colbert (Parisiis, e typographia regia, 1666, in-folio). Vendu une livre huit sous, à la vente de Lancelot, en 1741.... O Isarn! ô Ménage! ô A.-T. Barbier!


LES PREMIERS
MÉMOIRES DE SANSON.


En l’an de grâce 1862, un habile éditeur parisien annonçait, à grand renfort de réclames, la prochaine apparition des Mémoires de Sanson et de sept générations d’exécuteurs (1688-1847), et ce nouvel ouvrage, qui promettait d’intéressantes révélations sur l’histoire de la guillotine, était attendu avec une vive impatience. Aujourd’hui qu’il est entièrement publié, on peut dire que la curiosité des lecteurs avides d’émotions terribles et horribles a été satisfaite, et que les metteurs en œuvre de ces sanglants Mémoires ont fait preuve d’un incontestable talent.

Mais, en 1862, on avait encore le droit de se demander quels étaient ces Mémoires et quelle parenté ils pouvaient avoir avec ceux qui avaient paru, plus de trente ans auparavant, sous ce titre: Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution française, par Sanson, exécuteur des jugements criminels pendant la Révolution (Paris, au Palais-Royal, galerie d’Orléans, no 1, 1830, 2 vol. in-8; tome Ier, de 24 feuilles 1/4; tome II, de 29 feuilles 1/4. Imprimerie de Cosson). Telle fut la question que M. l’abbé Dufour crut devoir poser dans les Annales du Bibliophile, du Bibliothécaire et de l’Archiviste, en déclarant qu’il avait inutilement cherché partout, même à la Bibliothèque impériale, ces premiers Mémoires, cités dans toutes les bibliographies, traduits en allemand et devenus introuvables en France. Il supposait donc que lesdits Mémoires n’existaient pas, ou, du moins, qu’ils avaient été anéantis par quelque cause ignorée, aussitôt après leur mise en vente. Bien plus, il en concluait que les nouveaux Mémoires, qu’il voyait annoncés avec fracas, ne devaient être qu’une seconde édition des Mémoires imprimés déjà eu 1830.

Le devoir d’un bibliographe est de répondre à toutes les questions qui sont de sa compétence, et je répondis sur-le-champ à l’enquête bibliographique, que le savant abbé Dufour, ancien élève de l’École des chartes, avait ouverte dans les Annales du Bibliophile, que rédigeait alors avec autant d’esprit que d’érudition mon jeune collègue M. Louis Lacour.

Les Annales du Bibliophile ont disparu et sont déjà oubliées. Ma réponse à M. l’abbé Dufour mérite-t-elle de leur survivre? On en jugera, si l’on veut prendre la peine de la lire.

«Voici, en peu de mots, la solution aussi complète que possible de la question bibliographique, que M. l’abbé Val. Dufour a proposée aux lecteurs des Annales du Bibliophile. Je n’ai eu qu’à interroger mes propres souvenirs, qui remontent déjà fort loin, hélas! pour réunir tous les renseignements nécessaires sur un ouvrage très-curieux et très-intéressant, qui a erré longtemps le long des quais de la Seine, comme une ombre au bord de l’Achéron, et qui n’est pas devenu, ce me semble, un livre introuvable, malgré l’oubli trop injuste dans lequel il est tombé depuis trente ans.

«Il faut reconnaître, cependant, que les Mémoires de Sanson, publiés par le libraire Mame en 1830, sont aujourd’hui assez rares; ils le seront davantage, quand on s’avisera de les rechercher et de les conserver comme ils le méritent, car une grande partie de l’édition a été brûlée dans l’incendie de la rue du Pot-de-Fer en 1835, et le reste s’est dispersé à tous les vents, en passant par les étalages des bouquinistes.

«Si M. l’abbé Dufour eût demandé ce livre dans un ancien cabinet de lecture, au lieu d’aller le demander à la Bibliothèque impériale, il l’aurait rencontré, plus ou moins sali et maculé par l’usage, peut-être chargé d’annotations manuscrites, car les exemplaires des Mémoires de Sanson qui franchirent le seuil des cabinets de lecture y trouvèrent de nombreux lecteurs. Mais il faut bien le constater, ils furent repoussés avec dédain, à leur apparition, par la plupart des cabinets de lecture.

«Si M. l’abbé Dufour avait consulté la Bibliographie de la France, il n’aurait pas eu de doute relativement à l’existence des premiers Mémoires de Sanson, lorsque la liste officielle des publications faites en 1830 eût mis sous ses yeux les deux articles suivants:

«No 1017. Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution française, par Sanson, exécuteur des jugements criminels pendant la Révolution, tome Ier, in-8 de 24 feuilles 1/4, imprimerie de Cosson, à Paris. A Paris, au Palais-Royal, Galerie d’Orléans, no 1.

«No 2623. Mémoires... Tome second, in-8 de 29 feuilles 1/4, imprimerie de Cosson. Même adresse de libraire.

«J’entrerai maintenant dans quelques détails littéraires et bibliographiques sur ces Mémoires, en reproduisant d’une manière plus explicite les faits relatés dans une note que je me souviens d’avoir écrite à l’occasion de cet ouvrage, qui figurait dans la bibliothèque de mon ami Armand Dutacq. Voy. le Catalogue de cette bibliothèque, 1857, in-8.

«Dans les derniers mois de 1829, le libraire Mame, qui avait publié avec un prodigieux succès les Mémoires apocryphes de Mme du Barry, d’une Femme de qualité, du cardinal Dubois, etc., reçut la visite d’un libraire, que je ne nommerai pas, lequel venait lui offrir de publier de compte à demi les Mémoires du Bourreau. Il y eut des pourparlers à ce sujet; mais, comme le libraire, qui se disait possesseur du manuscrit, avait des prétentions exorbitantes et refusait de communiquer ce manuscrit, l’affaire fut rompue. Mame avait reculé devant le danger que présentait la publication d’un pareil livre avec un pareil titre, car l’exécuteur des hautes œuvres alors en fonctions n’eût pas manqué de protester contre la mise en circulation d’un ouvrage anonyme, dont la responsabilité lui eût été attribuée. Je ne sais par quelle circonstance L’Héritier de l’Ain, qui venait d’achever la composition des fameux Mémoires de Vidocq, s’aboucha directement avec Mame, pour publier les véritables Mémoires de Sanson.

«On avait persuadé à Sanson, qui était encore exécuteur des arrêts de la justice criminelle à cette époque, après avoir rempli son terrible ministère pendant tout le cours de la Révolution, qu’il devait à son tour écrire des Mémoires et raconter à la postérité les plus douloureux épisodes de l’histoire révolutionnaire. Sanson était un excellent homme, honnête, loyal et presque naïf. Je ne fais que répéter le jugement que j’ai entendu porter sur son compte par L’Héritier de l’Ain, qui le connaissait particulièrement. Quoi qu’il en soit, les choses furent promptement décidées: Sanson signa un traité de librairie, par lequel il autorisait Mame à éditer les Mémoires qui seraient composés sous son nom, par des écrivains qu’il choisirait ou qu’il adopterait, en leur communiquant des notes et des matériaux. Mame, avec qui j’étais en rapport d’affaires et qui me témoignait beaucoup de confiance, me proposa de me charger de la rédaction de ces Mémoires, de concert avec L’Héritier de l’Ain. Je ne pus accepter son offre, car j’étais occupé à d’autres travaux urgents. Or, Mame voulait que le premier volume des Mémoires de Sanson fût rédigé et imprimé immédiatement, avant la publication rivale qu’on annonçait déjà dans la librairie sous le titre de Mémoires du Bourreau.

«Honoré de Balzac, qui s’était fait connaître avantageusement par sa Physiologie du mariage, publiée par Levavasseur, avait obtenu plus de succès encore avec les Scènes de la vie privée, que Mame réimprimait en ce moment pour la seconde fois. Mame le pria de devenir le collaborateur de L’Héritier de l’Ain pour les Mémoires en question, et Balzac, non sans avoir hésité et même refusé, accepta les offres de son éditeur. C’était pour lui une affaire d’argent, et il éprouva un regret poignant, lorsqu’il dut livrer pour les Mémoires de Sanson deux nouvelles qu’il avait préparées pour le cinquième volume des Scènes de la vie privée: La Messe expiatoire et Monsieur de Paris. La première de ces nouvelles fit l’introduction des nouveaux Mémoires, et je me rappelle que Mame jugeait bien ce morceau, en déclarant que c’était un chef-d’œuvre. Quant à la seconde nouvelle, elle fut destinée à former la moitié du premier volume, que L’Héritier de l’Ain commençait à rédiger un peu à l’aventure.

«Il y eut, à l’occasion de cette mise en œuvre des Mémoires de Sanson, un grand dîner chez l’auteur responsable. Quoique je n’aie pas assisté à ce dîner extraordinaire, j’ai su, de la bouche de Mame, tout ce qui s’y était passé. Balzac, L’Héritier de l’Ain et quelques autres gens de lettres avaient accompagné Mame, qui était leur introducteur dans la maison du vieux Sanson. Le dîner fut d’abord froid et silencieux; les convives semblaient gênés et inquiets; on mangeait et on buvait peu, bien que la chère ne laissât rien à désirer. Mais, lorsqu’on eut mis sur le tapis le sujet de la réunion, la conversation s’anima, et Sanson donna carrière à ses lugubres confidences. Balzac l’interrogeait, Balzac le forçait à fouiller dans les coins les plus sombres de sa mémoire.

«Sanson racontait avec une sorte de candeur les horribles faits et gestes de sa jeunesse: il raconta ainsi l’exécution des Girondins, celle de Charlotte Corday, celle de Robespierre, etc. Il ne parlait pas de Louis XVI ni de Marie-Antoinette. Balzac lui demanda impitoyablement de retracer les derniers moments de ces augustes victimes. Sanson pâlit et se tut, des larmes coulèrent sur ses joues, et, d’une voix solennelle, il ordonna d’apporter la relique. Une boîte d’acajou, fermée à clef, fut placée sur la table entre les bouteilles vides. Il l’ouvrit avec émotion, et tous les assistants, qui se penchaient pour voir ce que renfermait cette boîte mystérieuse, y virent briller une lame d’acier: «Voici le couteau qui a fait tomber deux nobles têtes, dit Sanson qui fondait en larmes. Ce couteau est sacré, et tous les jours je m’agenouille devant lui, en priant pour les saints martyrs de la France, le Roi et la Reine.»

«Cette scène produisit une telle impression sur l’auditoire, que plusieurs des convives furent obligés de sortir de table, et l’un d’eux s’évanouit. Balzac avait conservé de ce dîner un souvenir saisissant, qu’il ramenait souvent dans ses entretiens, et il faisait passer dans l’âme de ses auditeurs les sentiments de terreur et de pitié, qu’il avait emportés lui-même de la maison de Sanson: «Cet homme-là, disait-il, m’a fait assister en réalité aux horreurs de la place de la Révolution.»

«Depuis ce dîner mémorable, il cessa de travailler aux Mémoires de Sanson. Il avait fourni au premier volume, outre l’introduction et l’épisode dramatique qu’il appelait Monsieur de Paris (c’était la désignation du bourreau de Paris, dans la famille de Sanson), un petit nombre de pages marquées au coin de son talent, et la touchante anecdote du Mouchoir bleu, qu’il avait entendu raconter par Becquet et que Becquet écrivit depuis à sa manière pour la Revue de Paris. Le premier volume des Mémoires de Sanson parut chez un libraire du Palais-Royal, qui avait consenti à servir de prête-nom à Mame, et, le même jour, on mit en vente, chez les principaux libraires, les Mémoires de l’Exécuteur des hautes œuvres, pour servir à l’histoire de Paris pendant la Terreur, in-8o. Lombard de Langres était l’auteur de ce dernier ouvrage, auquel il n’avait pas osé mettre son nom; Lombard de Langres, ancien membre du tribunal de cassation, ancien ambassadeur extraordinaire en Hollande!

«Eh bien! les Mémoires de Sanson n’eurent pas plus de vogue que les Mémoires de l’Exécuteur des hautes œuvres: les libraires et les cabinets de lecture semblaient s’être coalisés pour repousser également ces deux ouvrages. On en vendit seulement quelques exemplaires. Mame ne se découragea pas; il avait foi dans le mérite réel de cette composition historique; il espérait que les volumes suivants vaincraient le mauvais vouloir de la librairie et l’indifférence du public. Mais L’Héritier travaillait lentement ou ne travaillait pas: il fallait lui arracher son manuscrit page à page, et tous les jours Mame allait solliciter la paresse de cet écrivain, qui lui livrait trois ou quatre feuillets de copie en échange d’une pièce d’or, qu’il dépensait presque aussitôt de la façon la moins édifiante, car L’Héritier logeait en garni dans une maison de tolérance, rue des Boucheries-Saint-Germain. C’est ainsi que fut composé le second volume des Mémoires de Sanson. Le troisième était sous presse, quand la révolution de Juillet donna le coup de grâce à cette triste entreprise de librairie.

«Mame se vit obligé de reprendre presque tous les exemplaires des deux premiers volumes, qu’il avait cédés conditionnellement à différents libraires, entre autres à Lecointe: ces volumes étaient invendables, d’après l’opinion de la librairie. Il en vendit pourtant un nombre à un libraire, qui renouvela les titres en 1834, mais qui ne parvint pas à se défaire de sa marchandise. L’édition à peu près entière (on avait tiré 4,500 exemplaires) était en dépôt dans les magasins de papier et les ateliers de brochure de la rue du Pot-de-Fer, quand un incendie, qui dévora en 1837 la moitié des livres que la librairie parisienne avait fabriqués depuis trente ans, anéantit tout ce qui restait de cette édition, en l’empêchant de tomber chez l’épicier.

«Je me plais à répéter que l’ouvrage dont M. Dufour s’est préoccupé, sans pouvoir en apprécier la valeur littéraire, n’est pas indigne d’exciter sa curiosité et de fixer son intérêt. Le premier volume, comme je l’ai dit plus haut, compte au moins trois cents pages qui appartiennent à Balzac et qui ne sont pas les moins remarquables de celles qu’il a écrites de main de maître. L’histoire des amours de la fille du bourreau de Versailles avec le fils du bourreau de Paris est un petit roman fort original, qui tient à la fois de l’idylle et du genre horrible. Quant à l’introduction, je la considère comme une des meilleures créations «du plus fécond des romanciers.»

«On n’eut pas la peine d’oublier les Mémoires de Sanson, qui n’avaient jamais fait le moindre bruit dans le monde. On ignorait assez généralement leur existence. Ils n’avaient fait que passer et disparaître. Je conseillai souvent à Balzac, qui rassemblait ses œuvres complètes, de reprendre possession de tout ce qu’il avait enfoui dans ce livre mort-né et enterré: «Ce sont des perles tombées dans la boue, lui disais-je; elles n’ont rien perdu de leur éclat, ramassez-les, et, après les avoir lavées, placez-les dans votre écrin.» Il suivit mon conseil à demi, et il retravailla l’introduction des Mémoires de Sanson, pour la faire reparaître avec son nom dans un keepsake: elle est à présent dans ses œuvres. Mais il ne se décida pas à faire rentrer dans les Scènes de la vie privée ce Monsieur de Paris, qu’il se reprochait toujours d’avoir ôté de son cadre pour le jeter aux gémonies: «Ce sera l’affaire des éditeurs de mes œuvres posthumes, disait-il; mais, en vérité, il y a conscience de laisser un pareil ouvrage là où j’ai eu la folie de le mettre: cela peut s’appeler abandonner son enfant dans la rue.»

«Armand Dutacq, l’ami fidèle de la gloire littéraire de ce grand écrivain, s’était promis de restituer à Balzac ce qui, dans les Mémoires de Sanson, appartient à Balzac: il avait donc fait réimprimer, dans le feuilleton du Pays, l’épisode du Mouchoir bleu et le roman de Monsieur de Paris (reproduit déjà dans le Journal des femmes et dans un grand nombre d’autres journaux de Paris et des départements), sans les signer, toutefois, du nom de l’auteur; mais ce nom était inscrit dans toutes les pages et à toutes les lignes. Il est probable que ces deux morceaux seront tôt ou tard recueillis, suivant le vœu du défunt, dans ses œuvres posthumes.

«N’est-il pas probable, aussi, que les premiers Mémoires de Sanson seront réimprimés, quand on en aura constaté l’importance historique et littéraire? Mais qui osera revendiquer la propriété de cet ouvrage? Sont-ce les héritiers de Sanson ou ceux du libraire Mame? Sont-ce les héritiers de Balzac ou ceux de L’Héritier de l’Ain? La moralité de la fable intitulée Le Coq et la Perle s’appliquera probablement à ce livre rare, sinon introuvable:

Un ignorant hérita

D’un manuscrit qu’il porta

Chez son voisin le libraire.

«Je crois, dit-il, qu’il est bon,

Mais le moindre ducaton

Serait bien mieux mon affaire.»

«Je vous parlerai une autre fois d’un livre de la même époque, non moins curieux que les Mémoires de Sanson, méritant mieux que ceux-ci l’épithète d’introuvable, et plus digne aussi de l’attention de M. l’abbé Val. Dufour: ce sont les Mémoires du Père Lenfant, confesseur du roi, Mémoires publiés aussi par Mame et détruits, comme ceux de Sanson, dans l’incendie de la rue du Pot-de-Fer.»

Dans une livraison postérieure des Annales du Bibliophile, M. le docteur A. Chereau, qui fait autorité parmi les bibliographes, a bien voulu m’interroger, au sujet d’une réimpression des Mémoires de Sanson, publiée à la même adresse en 1831, mais sortant d’une autre imprimerie: Paris, à la librairie centrale de Boulland, Palais-Royal, galerie d’Orléans, no 1.—De l’imprimerie d’Hippolyte Tilliard, rue de la Harpe, no 78; 1831, in-8. Tome Ier, de 24 feuilles 1/8, dont 4 formant la préface et paginées I-LXVII; tome II, de 28 feuilles 1/8. J’ai dû envoyer ma réponse au journal, mais elle n’y a pas été insérée, ce me semble. Je racontais, en m’efforçant de raviver mes souvenirs, que Mame, l’éditeur des Mémoires de Sanson, avait cédé, en 1831, toute l’édition de ces Mémoires au libraire Boulland, qui en avait été le vendeur, sans y mettre son nom; mais cette édition était encore en consignation dans les magasins de l’État, qui prêta 10 ou 12 millions à la librairie, sur dépôt de livres, vers la fin de l’année 1830. Il est probable que Boulland fit réimprimer à ses frais l’ouvrage qu’il espérait continuer par l’entremise de Balzac, qui était depuis longtemps en relations d’affaires avec lui et qui, en lui vendant un roman historique intitulé: la Bataille d’Austerlitz, lui en avait livré les premiers chapitres. Je me rappelle que Boulland s’efforça, par des annonces et des prospectus, de galvaniser les Mémoires de Sanson, qui se vendirent alors beaucoup mieux qu’ils ne s’étaient vendus dans la nouveauté. Cependant il serait possible que cette nouvelle édition ne fût qu’un rhabillage de la première, à l’aide de nouveaux titres. On aurait, dans ce cas, réimprimé seulement les dernières pages des deux volumes, pour y changer quelques phrases qui promettaient la suite de l’ouvrage. Je m’étonne pourtant que Beuchot n’ait pas signalé, selon son habitude, cette métamorphose de l’édition originale.

Au reste, l’heure du succès n’avait pas sonné pour les Mémoires de Sanson, qui faisaient assez honteuse figure à côté des Mémoires de Madame du Barry et des Mémoires d’une Femme de qualité. Lombard de Langres ne réussit pas davantage avec ses Mémoires de l’Exécuteur des hautes œuvres, et il en fut pour ses frais de guillotine, à l’époque où la place de Grève, théâtre ordinaire des exécutions capitales, n’avait point encore été purifiée par le sang des héros de juillet 1830.


TABARIN
ET
LE BIBLIOPHILE TABARINESQUE.


Auguste Veinant était un vrai bibliophile, mais un bibliophile solitaire, inquiet, jaloux et quinteux. Je l’ai suivi bien des fois, le long des quais, les yeux plongés dans les boîtes des bouquinistes; j’ai feuilleté, avant ou après lui, les bouquins qui méritaient d’attirer son attention; je me suis rencontré aussi avec lui chez les libraires qui s’occupent de librairie ancienne, mais je ne lui ai jamais adressé la parole; je ne le saluais pas même et je respectais son incognito, comme il respectait le mien. Il n’existait entre nous, je l’avouerai, aucun autre atome crochu que celui de la bibliographie. Je me plaisais pourtant à rendre justice à cette passion exclusive des livres, qui avait été l’unique affaire de sa vie, et je lui savais un gré infini d’avoir fait réimprimer à un petit nombre d’exemplaires, sans notes et sans études littéraires il est vrai, une foule de pièces rares et singulières, qu’il avait déterrées, avec le flair d’un chien de chasse, dans les immenses nécropoles des bibliothèques publiques.

En 1858, il se décida, non sans peine et sans regret, à publier, dans la Bibliothèque elzévirienne de M. Jannet, une édition des œuvres de Tabarin, à laquelle il travaillait depuis vingt ans, et que les amateurs attendaient avec une juste impatience. Cette édition, bien supérieure aux éditions originales et bien plus complète aussi, parut sous le pseudonyme de Gustave Aventin, anagramme du nom d’Auguste Veinant; elle fut reçue très-favorablement et elle trouva de nombreux acquéreurs. L’éditeur avait lieu d’être pleinement satisfait de son succès.

Mais il arriva que M. Colombey avait préparé simultanément une nouvelle édition de Tabarin, pour la Bibliothèque gauloise de M. Delahays, et que cette édition parut bientôt sous le pseudonyme de M. d’Harmonville, avec une Lettre anonyme, dont l’auteur n’était autre que le savant bibliographe M. Gustave Brunet de Bordeaux, et qui traitait à fond toutes les questions historiques et bibliographiques relatives à Tabarin et à ses œuvres. M. Auguste Veinant m’attribua non-seulement cette édition, mais encore la Lettre anonyme que M. d’Harmonville y avait jointe; il s’indigna, il s’irrita, il m’accusa hautement de concurrence déloyale, car il regardait comme sa propriété le chapeau de Tabarin, et il finit par condenser toute sa bile dans un article intitulé: De Tabarin et de ses nouveaux éditeurs, et signé: un Bibliophile tabarinesque. C’était une déclaration de guerre en forme, qu’il m’adressait par l’intermédiaire du Bulletin du Bibliophile (13e série, octobre 1858, p. 1262).

Je ne répondis pas d’abord, je ne voulais pas répondre, espérant que mon antagoniste, mieux informé, s’excuserait de m’avoir attaqué le plus gratuitement du monde et reconnaîtrait hautement mon innocence à l’endroit de Tabarin. Il n’en fit rien, et mon silence l’eût autorisé à croire que je me cachais sous le manteau de M. d’Harmonville. On me conseilla, on me pria de rompre le silence et de mettre la plume au vent contre le Bibliophile tabarinesque.

Voici la réponse, que le Bulletin du Bibliophile se chargea de publier pendant le carnaval de 1859, et qui fit quelque bruit dans le camp de Tabarin.

Mon cher Techener,

Je m’étais promis de ne pas répondre à votre Bibliophile tabarinesque, qui m’a cherché noise à propos de Tabarin; mais on me dit que mon silence tendrait à justifier les allégations bibliographiques et autres de cet amateur; sur ce, je prends la plume et vous adresse... une fable de La Fontaine, avec commentaire ad hominem.

LE LOUP ET L’AGNEAU.

L’Agneau, c’est moi, si vous voulez bien le permettre; le Loup, c’est le Bibliophile tabarinesque, un vrai loup, que nous voyons sous la peau du renard dans les Fables de La Fontaine:

Un Agneau se désaltérait

Dans le courant d’une onde pure.

Je venais de lire justement un admirable livre, plein de la plus douce et de la plus saine philosophie, les Mélanges littéraires de M. Silvestre de Sacy, et point ne songeais, je vous jure, à Tabarin, quoique deux éditions des œuvres tabariniques eussent paru presque simultanément dans la Bibliothèque elzévirienne et dans la Bibliothèque gauloise, pour la plus grande joie des bibliophiles.

Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,

Et que la faim en ces lieux attirait.

Le Bibliophile tabarinesque, le Loup, avait besoin de mordre sans doute; c’est là un besoin naturel chez les loups. Voilà pourquoi notre homme allait chercher aventure dans le pays de la bibliographie, où l’on rencontre tant d’agneaux innocents et paisibles.

—Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?

Dit cet animal plein de rage.

Tu seras châtié de ta témérité.

Le Loup, en m’interpellant ainsi, faisait semblant de croire que j’étais l’éditeur du Tabarin de la Bibliothèque gauloise, et que je me cachais sous le pseudonyme de M. d’Harmonville; il fallait bien au Loup un prétexte bon ou mauvais, pour me montrer les dents.

—Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté

Ne se mette pas en colère;

Mais plutôt qu’elle considère

Que je me vas désaltérant,

Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d’elle,

Et que, par conséquent, en aucune façon,

Je ne puis troubler sa boisson.

Oui, monseigneur le Loup, j’en atteste M. d’Harmonville lui-même, qui est un de nos jeunes écrivains les plus accrédités, j’en atteste aussi l’auteur anonyme de la Lettre qui termine l’édition du Tabarin de la Bibliothèque gauloise, j’en atteste le bibliographe excellent, qui ne se nomme pas, mais qui se fait assez connaître dans les pages si remarquables de cet appendice, je suis absolument étranger à ladite édition, laquelle ne fait tort à personne, excepté aux bibliophiles qui ne l’ont pas encore achetée.

—Tu la troubles! reprit cette bête cruelle.

C’est-à dire, reprit le Loup, que l’édition de la Bibliothèque gauloise trouble le succès de la Bibliothèque elzévirienne. Le Loup continue:

Et je sais que de moi tu médis l’an passé.

Les agneaux ne médisent pas des loups: ils voudraient pouvoir oublier que les loups existent.

—Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né?

Reprit l’Agneau: je tette encor ma mère!

Ici la fable s’éloigne légèrement de la réalité, quoique la morale soit la même dans l’une et l’autre. L’Agneau, autrement dit votre serviteur, est né bibliographe depuis près d’un demi-siècle, mais il tette encore sa mère, en style figuré, qui signifie que je ne suis pas sevré du lait de la Bibliographie, et que je m’en abreuve toujours avec bonheur, sans pouvoir me détacher du sein de ma nourrice. C’est là une figure de rhétorique qui passera, si l’on veut, sur le compte de Tabarin.

—Si ce n’est toi, c’est donc ton frère?

Le Bibliophile tabarinesque veut que M. d’Harmonville soit très-proche parent de l’imperturbable bibliographe que j’ai l’honneur de vous présenter comme un autre moi-même.—Mon frère? l’Agneau réplique, dans la fable:

Je n’en ai point!

J’en ai deux, au contraire, qui valent mieux que moi, et dont l’un est tout simplement l’auteur de la plus belle tragédie de notre époque: Le Testament de César. Je puis jurer qu’il n’a jamais lu Tabarin. Le Loup ne se laisse pas convaincre par de bonnes et honnêtes raisons:

C’est donc quelqu’un des tiens?

Car vous ne m’épargnez guère,

Vous, vos bergers et vos chiens.

On me l’a dit; il faut que je me venge.

Le commentateur hasardera timidement une simple conjecture: Vous, ce sont les bibliophiles; vos bergers, ce sont certainement les libraires qui vendent de beaux livres; et vos chiens, ce seraient donc les bouquinistes. Voici le dénouement du drame:

Là dessus, au fond des forêts,

Le Loup l’emporte, et puis le mange,

Sans autre forme de procès.

A l’heure qu’il est, ce terrible Loup s’imagine que le pauvre Agneau demande grâce, pendant qu’on le déchire à belles dents. Assez d’Agneau, assez de Loup, s’il vous plaît.

Le Bibliophile tabarinesque, qui s’est mis en grands frais pour découvrir, après plus de deux siècles d’oubli, quel pouvait être le Tabarin de la place Dauphine, aurait eu moins de peine et aurait mieux réussi à savoir quel était M. d’Harmonville, quel était l’auteur de la Lettre à moi adressée au sujet de Tabarin. Il faut avoir du flair, quand on veut dépister les anonymes et les pseudonymes qui ont échappé aux poursuites infatigables du savant Barbier. Or, le flair, chez notre Bibliophile tabarinesque, est complétement perverti et gâté par ce qu’il nomme le parfum tabarinique. Je suis sûr que, s’il se mettait en peine de deviner quel est le principal docteur de la Bibliotheca scatologica, il ne manquerait pas de trouver que ce doit être le poëte chrétien Venantius Fortunatus.

Ah! M. le Bibliophile tabarinesque, vous supposez que le rôle de bibliographe consiste surtout à réimprimer, à petit nombre, sans notes et sans travaux littéraires, quelques livrets rarissimes, pour les vendre fort chers aux amateurs? C’est là, je l’avoue, une œuvre modeste et utile, dont le pauvre Caron vous a donné l’exemple, avec une persévérance assez mal récompensée; mais la bibliographie, il faut bien vous le dire, a des vues plus désintéressées et plus honorables; la bibliographie est une science remplie de ténèbres et de mystères impénétrables; c’est, en quelque sorte, un sphinx qui ne dit jamais son dernier mot aux Œdipes les plus ingénieux et les plus érudits. Consolez-vous donc de n’avoir pas deviné que Tabarino, canaglia milanese, était un type de farceur dans l’ancien théâtre italien, comme Harlequino, comme Pantalone, et tant d’autres qui devaient leurs noms à certaines particularités de costume ou de caractère; que le type tabarinique fut importé en France par quelque bateleur, qui le mit en vogue sur les tréteaux de la place Dauphine, et que différents auteurs, Antoine Gaillard sans doute, Chevrol peut être, ont recueilli, arrangé et publié, sous le nom générique de Tabarin, des facéties analogues à celles que l’illustre bouffon débitait pour l’ébaudissement des badauds.

Soyez Bibliophile tabarinesque, si c’est votre vocation et votre plaisir, mais ne vous mêlez pas de jouer au bibliographe, sous peine de perdre la partie; ce jeu-là demande non-seulement des connaissances spéciales, ce que je vous accorde volontiers, mais encore du bon sens et de l’art, ce que Boileau exige même en matière de chanson. Vous avez mal fait de vous en prendre à un bibliophile, qui ne vous regardait pas de travers, comme les boucs des Bucoliques, torvis tuentibus hircis, et qui vous eût laissé de grand cœur vous ébattre dans les prés fleuris de Tabarin; vous avez mal fait de vous attaquer à M. d’Harmonville, qui est un rude champion et qui a pour lui l’avantage, puisque vous lui avez donné le droit de repousser vivement une injuste agression; vous avez mal fait surtout de vous attaquer aussi à un bibliographe anonyme, qui vous traduira un jour ou l’autre en justice bibliographique.

Le résumé de ce débat, c’est que le Tabarin de la Bibliothèque elzévirienne se vend aussi bien que le Tabarin de la Bibliothèque gauloise, et que les éditeurs de l’une et de l’autre devraient se féliciter mutuellement d’avoir compris que la vieille gaieté de nos pères n’était pas encore morte en France. Elle mourra bientôt, hélas! mais pas avant que les deux éditions tabariniques soient épuisées.

Sur ce, mon cher Techener, je n’essayerai pas de lever le masque du Bibliophile tabarinesque, vu que nous sommes en carnaval.

Votre tout dévoué,

P. L. Jacob, bibliophile.

«P.S. Une autre fois, je parlerai du Catalogue Pixerécourt, de Corneille de Blessebois, et de l’amiral Tromp, que le Bibliophile tabarinesque a fait intervenir d’une manière assez déplacée dans la question. Il n’est pas possible de cacher plus de malice sous le fameux chapeau de Tabarin.»

Cette lettre venait à peine de voir le jour, lorsque le pauvre Auguste Veinant mourut, au milieu de ses livres, le 4 mars 1859. Je me reprocherais de l’avoir écrite, si je pouvais supposer qu’il l’eût connue in extremis. Un bibliophile tel que lui avait droit à une autre oraison funèbre. La notice bibliographique, qui figure en tête du Catalogue des livres rares et précieux de sa bibliothèque (Paris, L. Potier, 1860, in-8) devra donc être consultée par les personnes qui liront mon épître. C’est là qu’on trouvera un bon portrait d’Auguste Veinant... avant la lettre.


NOTICES
SUR
QUELQUES LIVRES RARES.

LA MORALITÉ
DE
L’AVEUGLE ET DU BOITEUX
ET LA FARCE DU MUNIER.


La Moralité de l’Aveugle et du Boiteux, qui a tous les caractères d’une farce, et qui diffère de la plupart des moralités proprement dites, en ce qu’elle ne met pas en scène des personnages allégoriques, se trouve à la suite du Mystère de saint Martin, dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale, provenant du duc de la Vallière et décrit dans le Catalogue des livres de la bibliothèque de ce célèbre amateur, t. II, p. 418, no 3362. Ce manuscrit est certainement l’original de l’auteur, qui l’avait fait pour la représentation du Mystère, joué publiquement à Seurre, en Bourgogne, le lundi 10 octobre 1496. Il contient, outre le Mystère de saint Martin, la Moralité de l’Aveugle et du Boiteux, la Farce du Munyer, et «les noms de ceux qui ont joué la Vie de monseigneur saint Martin.» Le Mystère est encore inédit, mais la Moralité et la Farce qui le suivent ont été publiées, en 1831, par les soins de M. Francisque Michel, dans la collection des Poésies gothiques françoises (Paris, Silvestre, in-8). M. Francisque Michel a publié aussi séparément le curieux procès-verbal de la représentation, qui termine le volume et qui offre la signature de l’auteur lui-même, André de la Vigne.

André de la Vigne était un des poëtes les plus renommés de son temps. Il s’est fait connaître surtout par un grand ouvrage d’histoire, en vers et en prose, qu’il a composé en collaboration avec Octavien de Saint-Gelais, évêque d’Angoulême: le Vergier d’honneur de l’entreprise et voyage de Naples, imprimé pour la première fois à Paris, sans date, vers 1499, et souvent réimprimé depuis. Ce fut sans doute à cet ouvrage et à l’amitié de son collaborateur épiscopal, que le pauvre André ou Andry de la Vigne dut l’honneur d’être nommé orateur du roi de France Charles VIII et secrétaire de la reine Anne de Bretagne. Il avait été, auparavant, secrétaire du duc de Savoie.

Mais ces charges de cour ne l’avaient pas mis au-dessus du besoin: il était toujours dénué d’argent, quoique couché sur l’État de la maison du roi et de la reine. Dans les poésies qui accompagnent son Vergier d’honneur, il ne craint pas d’avouer sa profonde misère. Ainsi, lorsqu’il prenait seulement le titre de secrétaire du duc de Savoie, il disait à ce prince:

Comme celluy que ardant desir poinct,

Humble de cueur, desirant en Court vivre,

Affin, chier sire, de venir à bon poinct,

Raison m’a fait composer quelque livre,

Lequel couste d’argent plus d’une livre,

Et pour ce donc qu’à mon fait je pourvoye,

Secourez-moy, ou l’hospital m’abaye!

Cent jours n’y a que j’estoye bien en poinct,

Hardy et coint, pour ma plaisance ensuivre:

A ce coup-cy, n’ay robbe ne pourpoinct,

Resne, ne bride, cataverne, ne livre:

Là, Dieu mercy, si ne suis-je pas yvre,

En faisant livre, duquel argent je paye:

Secourez-moy, ou l’hospital m’abaye!

Le duc de Savoie le secourut sans doute, et André de la Vigne n’alla point à l’hôpital, mais il n’en devint pas plus riche, lorsqu’il s’intitula orateur du roi et secrétaire de la reine. Voici un rondeau qu’il adresse à Charles VIII:

Mon très-chier sire, pour m’advancer en Court,

De plusieurs vers je vous ay fait present;

Si vous supplie de bon cueur en present

Qu’ayez regard à mon argent très-court.

Les grans logis, où Rongerie trescourt,

M’ont fait d’habits et de chevaux exempt,

Mon très-chier sire!

Mon esperance, pour ce, vers vous accourt,

Que vous soyez de mes maux appaisant,

Car escu n’ay, qui ne soit peu pesant,

Et, qui pis vault, je plaidoye en la Court,

Mon très-chier sire.

Ce poëte royal recevait pourtant des gages modiques, qui lui étaient fort inexactement payés, comme tous ceux des officiers et domestiques de l’hôtel du roi; il était donc forcé d’avoir recours, pour vivre, à tous les expédients poétiques qui pouvaient suppléer à l’insuffisance de sa pension. Il célébrait par des pièces de vers tous les événements mémorables, et il adressait, au roi ou à la reine, aux princes ou aux grands seigneurs, ces poésies de circonstance, pour obtenir quelques présents; il rimait des ballades en l’honneur de la sainte Vierge, et il les envoyait au Palinod de Caen, au Puy de Rouen, et aux différents puys d’amours, établis dans les principales villes de France, pour remporter des prix de gaie science; il composait des mystères, des moralités et des farces, qu’il faisait représenter et dont il était lui-même un des acteurs.

Nous croyons donc qu’il avait figuré dans la confrérie des Enfants-sans-souci, du moins à l’époque où il dirigea la représentation solennelle du Mystère de saint Martin dans la ville de Seurre. Aucun de ses ouvrages dramatiques ne fut imprimé, de son vivant, du moins avec son nom. Le manuscrit, qui renferme un Mystère, une Moralité et une Farce, appartient incontestablement au répertoire des Enfants-sans-souci ou de la Mère-Sotte, car les représentations scéniques de ces deux troupes de comédiens se distinguaient du théâtre pieux de la confrérie de la Passion, en ce qu’elles se composaient, à la fois, d’un Mystère, d’une Moralité et d’une Farce.

La Moralité de l’Aveugle et du Boiteux, comme nous l’avons dit plus haut, s’écarte entièrement du genre ordinaire des moralités, qui étaient consacrées à des allégories morales, souvent très-obscures, toujours très-froides et quelquefois très-ennuyeuses. On y voit, de même que dans un ancien fabliau, dont il existe de nombreuses imitations, un aveugle et un boiteux s’aider mutuellement et secourir de la sorte leurs infirmités: le boiteux met ses yeux au service de l’aveugle, lequel prête ses jambes au boiteux. Mais tout à coup ces deux mendiants sont guéris, malgré eux, miraculeusement, par la grâce de saint Martin, et ils se désolent ensemble, l’un d’avoir recouvré la vue, l’autre de retrouver l’usage de ses jambes; car ils perdent, avec leurs infirmités, le droit de demander l’aumône et de vivre aux dépens des âmes charitables.

Il y a, dans cette petite pièce, des idées comiques, des mots plaisants, des vers naturels, en un mot une franche allure de gaieté gauloise; mais le style d’André de la Vigne n’est ni correct ni élégant; on y rencontre aussi trop d’insouciance de la prosodie, qui, pour n’être pas encore fixée, était déjà devinée et comprise par les oreilles délicates. On peut supposer qu’André de la Vigne avait écrit d’autres pièces de théâtre, qui ne sont pas venues jusqu’à nous.

Au reste, la représentation solennelle donnée à Seurre, en 1496, par la confrérie des Enfants-sans-souci ou par celle de la Mère-Sotte, prouve que ces deux confréries théâtrales avaient des maîtres de jeux, lesquels parcouraient la France, en s’arrêtant de ville en ville, pour y faire jouer leurs pièces avec le concours des habitants, qui non-seulement leur fournissaient des acteurs et des spectateurs, mais encore qui se chargeaient de tous les frais de mise en scène, de décors et de costumes. Ainsi, André de la Vigne avait lui-même monté cette représentation, en qualité d’auteur et de maître du jeu.

La Farce du Munyer fut représentée également à Seurre, en 1496, après le Mystère de saint Martin, et la Moralité de l’Aveugle et du Boiteux.

Le sujet de cette Farce très-divertissante se retrouverait probablement dans les fabliaux des trouvères. C’est un petit diable, nommé Berith, que Lucifer envoie sur la terre pour faire son apprentissage, et qui a promis de rapporter à son maître une âme damnée. Or, ce diable novice ne sait où prendre l’âme au sortir du corps d’un pécheur. Lucifer, qui partage l’opinion de certains philosophes goguenards ou naïfs du moyen âge, apprend à Berith que tout homme qui meurt rend son âme par le fondement. Muni de cette savante instruction, le chasseur d’âmes va se mettre en embuscade dans le lit d’un meunier, qui est à l’agonie et qui se confesse à son curé: il attend le dernier soupir du mourant, et reçoit précieusement dans son sac ce qui s’échappe du derrière de ce larron. Lucifer, en ouvrant le sac, n’y trouve pas ce qu’il y cherchait: il en conclut que les meuniers ont l’âme infecte, et il ordonne à ses diables de ne lui apporter jamais âmes de meuniers.

André de la Vigne a encadré ce sujet bouffon et fantastique, où l’âme immortelle est traitée avec assez d’irrévérence, dans une scène de mœurs populaires, où sont représentées les amours du curé avec la meunière et les querelles du mari avec sa femme. Cette Farce est un petit chef-d’œuvre de malice et de joyeuseté. On y remarque des traits d’un excellent comique.

La Farce du Munyer, qui est encore pour nous si plaisante, devait produire sur les spectateurs un merveilleux effet de rire inextinguible, à une époque où les meuniers, à cause de leurs fourberies et de leurs vols dans la manutention des farines, avaient fourni au conte et à la comédie un type traditionnel d’épigrammes et de plaisanteries[7]. Le public accueillait avec des éclats de grosse gaieté ce personnage matois et narquois, dont il disait proverbialement: «On est toujours sûr de trouver un voleur dans la peau d’un meunier.» Cette disposition railleuse et agressive des gens du peuple à l’égard des meuniers, devint pour ceux-ci une sorte de persécution permanente, que le Parlement de Paris dut faire cesser, en défendant, sous peine de prison et d’amende, d’injurier les meuniers dans les rues ou de les poursuivre par des quolibets.

[7] Voy. le Tracas de Paris, par François Colletet; pag. 235 et suiv. du recueil intitulé: Paris burlesque et ridicule, édition de la Bibliothèque Gauloise (Paris, A. Delahays, 1859, in-12).

Nous ne doutons pas que le meunier de la Farce du quinzième siècle ne se soit transformé, au dix-septième siècle, en Pierrot enfariné, sur les tréteaux du pont Neuf et de la place Dauphine.


LA
CONDAMNACION DE BANCQUET.


Cette singulière moralité, qu’on peut regarder comme un des chefs-d’œuvre du genre, se trouve dans un recueil fort rare, dont la première édition est intitulée: La Nef de santé, avec le Gouvernail du corps humain et la Condamnacion des bancquetz, à la louenge de diepte et sobrieté, et le Traictié des Passions de l’ame. On lit, à la fin du volume, in-4o gothique de 98 ff. à 2 colonnes: Cy fine la Nef de santé et la Condampnacion des bancquetz, avec le Traicté des Passions de l’ame. Imprimé à Paris, par Anthoine Verard, marchant libraire, demeurant à Paris. Au-dessous de la marque de Verard: Ce present livre a esté achevé d’imprimer par ledit Verard le XVIIIe jour de janvier mil cinq cens et sept. Ce recueil contient quatre ouvrages différents: la Nef de santé et le Gouvernail du corps humain, en prose; la Condamnacion de Bancquet, et le Traicté des Passions de l’ame, en vers.

On compte, au moins, quatre éditions, non moins rares que la précédente: l’une, imprimée à Paris, le XVIIe jour d’avril 1511, par Michel Lenoir, libraire, pet. in-4o de 96 ff. à 2 colonnes, avec fig. en bois; l’autre, imprimée également à Paris, vers 1520, par la veufve feu Jehan Trepperel et Jehan Jehannot, pet. in-4o goth. à 2 colonnes, avec fig. en bois; l’édition de Philippe Lenoir, sans date, que cite Du Verdier, n’a pas été décrite par M. Brunet, qui s’étonne avec raison de ne l’avoir jamais rencontrée; en revanche, M. Brunet cite une autre édition, avec cette adresse: A Paris, en la rue neufve Nostre Dame, à l’enseigne sainct Jehan Baptiste, près Saincte Genevieve des Ardens.

Ce recueil, malgré ses cinq éditions bien constatées, est si peu connu, que La Croix du Maine ne l’a pas compris dans sa Bibliothèque françoise, et qu’Antoine du Verdier, dans la sienne, ne fait que le mentionner incomplétement parmi les ouvrages anonymes. De Beauchamps, dans ses Recherches sur les théâtres de France, et le duc de la Vallière, dans sa Bibliothèque du Théâtre françois, ne l’ont pas oublié cependant: ils le citent avec exactitude, en nommant l’auteur Nicole de la Chesnaye. C’est le nom, en effet, qui figure en acrostiche dans les dix-huit derniers vers du prologue de la Nef de santé.

Cet auteur, poëte, savant et moraliste, qui était médecin de Louis XII, serait absolument ignoré, si l’abbé Mercier de Saint-Léger n’avait pas écrit cette note, sur l’exemplaire qui appartenait à Guyon de Sardière et que nous avons vu dans la bibliothèque dramatique de M. de Soleinne: «Ce Nicolas de la Chesnaye doit être le même que Nicolaus de Querqueto, dont du Verdier (t. VI, p. 181 de l’édit. in-4) cite le Liber auctoritatum, imprimé à Paris aux dépens d’Antoine Verard, en 1512, in-8. A la fin de cette compilation latine de Querqueto, on trouve un acrostiche latin, qui donne Nicolaus de la Chesnaye, et à la fin du prologue de la Nef de Santé, imprimée dès 1507, aussi aux dépens de Verard, il y a un acrostiche qui donne les mêmes noms: Nicole de la Chesnaye.» On ne sait rien de plus sur Nicole ou Nicolas de la Chesnaye.

Le prologue en prose, que nous croyons devoir réimprimer ici, nous apprend seulement que l’acteur avait été requis et sollicité par plus grand que soy, de mettre la main à la plume et de rédiger en forme de moralité son ouvrage diététique autant que poétique. On peut supposer que Nicole de la Chesnaye, qui a dédié son recueil à Louis XII, désigne ce roi et la reine Anne de Bretagne, en disant qu’il a été contraint de se faire poëte, non-seulement pour complaire à aucuns esprouvez amys, mais pour obéir à autres desquelz les requestes lui tiennent lieu de commandement. Voici ce prologue, où l’on voit que, si cette Moralité avait été faite pour la représentation, elle n’était pas encore représentée sur eschaffaut, c’est-à-dire en public, lorsqu’elle fut publiée en 1507 et peut-être auparavant.

Comment l’Acteur ensuyt en la Nef de Santé la Condamnacion des Bancquetz, à la louenge de diette et sobrieté, pour le prouffit du corps humain, faisant prologue sur ceste matiere.

«Combien que Orace en sa Poeterie ait escript: Sumite materiam vestris qui scribitis aptam viribus. C’est-à-dire: «O vous qui escrivez ou qui vous meslez de copier les anciennes œuvres, elisez matiere qui ne soit trop haulte ne trop difficile, mais soit seullement convenable à la puissance et capacité de vostre entendement.» Ce neantmoins, l’acteur ou compositeur de telles œuvres peut souventesfois estre si fort requis et sollicité par plus grand que soy, ou par aucuns esprouvez amys, ou par autres, desquels les requestes lui tiennent lieu de commandement, qu’il est contraint (en obeyssant) mettre la main et la plume à matiere si elegante ou peregrine, que elle transcede la summité de son intelligence. Et, à telle occasion, moy, le plus ignorant, indocte et inutille de tous autres qui se meslent de composer, ay prins la cure, charge et hardiesse, à l’ayde de Celuy qui linguas infantium facit disertas, de mettre par ryme en langue vulgaire et rediger par personnages, en forme de moralité, ce petit ouvrage, qu’on peut appeller la Condampnacion de Bancquet: à l’intencion de villipender, détester et aucunement extirper le vice de gloutonnerie, crapule, ebrieté, et voracité, et, par opposite, louer, exalter et magnifier la vertu de sobrieté, frugalité, abstinence, temperence et bonne diette, en ensuyvant ce livre nommé la Nef de santé et gouvernail du corps humain. Sur lequel ouvrage, est à noter qu’il y a plusieurs noms et personnages des diverses maladies, comme Appoplexie, Epilencie, Ydropisie, Jaunisse, Goutte et les autres, desquels je n’ay pas tousjours gardé le genre et sexe selon l’intencion ou reigles de grammaire. C’est à dire que, en plusieurs endrois, on parle à iceux ou d’iceux, par sexe aucunesfois masculin et aucunesfois féminin, sans avoir la consideracion de leur denominacion ou habit, car aussi j’entens, eu regard à la proprieté de leurs noms, que leur figure soit autant monstrueuse que humaine. Semblablement, tous les personnages qui servent à dame Experience, comme Sobrieté, Diette, Seignée, Pillule et les autres seront en habit d’homme et parleront par sexe masculin, pour ce qu’ilz ont l’office de commissaires, sergens et executeurs de justice, et s’entremettent de plusieurs choses qui affierent plus convenablement à hommes que à femmes. Et pource que telles œuvres que nous appellons jeux ou moralitez ne sont tousjours facilles à jouer ou publiquement representer au simple peuple, et aussi que plusieurs ayment autant en avoir ou ouyr la lecture comme veoir la representacion, j’ay voulu ordonner cest opuscule en telle façon qu’il soit propre à demonstrer à tous visiblement, par personnages, gestes et parolles, sur eschauffaut ou aultrement, et pareillement qu’il se puisse lyre particulierement ou solitairement, par manière d’estude, de passe-temps ou bonne doctrine. A ceste cause, je l’ay fulcy de petites gloses, commentacions ou canons, tant pour elucider ladicte matiere, comme aussi advertir le lecteur, des acteurs, livres et passaiges, desquels j’ay extraict les alegations, histoires et auctoritez, inserées en ceste presente compilacion. Suffise tant seulement aux joueurs prendre la ryme tant vulgaire que latine et noter les reigles, pour en faire à plain demonstracion quand bon semblera. Et ne soit paine ou moleste au lisant ou estudiant, pour informacion plus patente, veoir et perscruter la totallité tant de prose que de ryme, en supportant tousjours et pardonnant à l’imbecilité, simplicité, ou inscience du petit Acteur.»

Cette Moralité, dont nous attribuons l’idée première à Louis XII lui-même, fut certainement représentée par la troupe des Enfants-sans-souci et de la Mère Sotte, car le sujet allégorique qu’elle met en scène devint assez populaire, pour être reproduit en tapisseries de haute lice, tissées dans les manufactures de Flandre et destinées à orner les châteaux et hôtels des seigneurs. Voyez, dans le grand ouvrage de MM. Achille Jubinal et Sansonnetti: les Anciennes Tapisseries historiées, le dessin et la description d’une tapisserie en six pièces, qui représente la Moralité de la Condamnation de Banquet; mais cette tapisserie, que M. Sansonnetti a découverte à Nancy, ne provient pas des dépouilles de Charles le Téméraire, mort en 1475, comme M. Jubinal a essayé de le démontrer dans une notice savante et ingénieuse.

Si la Moralité de Nicole de la Chesnaye est plus courte et moins embrouillée que la plupart des Moralités de la même époque, le sujet n’en est pas moins compliqué. On en jugera par ce simple aperçu: Trois méchants garnements, Dîner, Souper et Banquet, forment le complot de mettre à mal quelques honnêtes gens, qui ont l’imprudence d’accepter leur invitation d’aller boire et manger chez eux. Ce sont Bonne-Compagnie, Accoutumance, Friandise, Gourmandise, Je-bois-à-vous, et Je-pleige-d’autant. Au milieu du festin, une bande de scélérats, nommés Esquinancie, Apoplexie, Epilencie, Goutte, Gravelle, etc., se précipitent sur les convives et les accablent de coups, si bien que les uns sont tués, les autres blessés. Bonne-Compagnie, Accoutumance et Passe-Temps, échappés du carnage, vont se plaindre à dame Expérience et demandent justice contre Dîner, Souper et Banquet. Dame Expérience ordonne à ses domestiques, Remède, Secours, Sobresse, Diète et Pilule, d’appréhender au corps les trois auteurs du guet-apens.

C’est alors que commence le procès des trois accusés, par-devant les conseillers de dame Expérience, savoir: Galien, Hypocras, Avicenne et Averroys. Laissons Mercier de Saint-Léger continuer l’analyse de la Moralité, dans la Bibliothèque du Théâtre françois, publiée sous les auspices du duc de La Vallière: «Expérience condamne Banquet à être pendu; c’est Diette, qui est chargé de l’office du bourreau. Banquet demande à se confesser: on lui amène un beau père confesseur; il fait sa confession publiquement, il marque le plus grand repentir de sa vie passée et dit son Confiteor. Le beau père confesseur l’absout, et Diette, après lui avoir mis la corde au cou, le jette de l’échelle et l’étrangle. Souper n’est condamné qu’à porter des poignets de plomb, pour l’empêcher de pouvoir mettre trop de plats sur la table; il lui est défendu aussi d’approcher de Dîner plus près de six lieues, sous peine d’être pendu, s’il contrevient, à cet arrêt.»

Il résulte de ce jeu par personnages, qui justifie parfaitement son titre de Moralité, que le banquet ou festin d’apparat, où l’on mange et boit avec excès, est coupable de tous les maux qui affligent le corps humain: il doit donc être condamné et mis hors la loi. Quant au souper, on lui permet de subsister, à condition qu’il viendra toujours six heures après le dîner. C’est là le régime diététique, qui fut suivi par Louis XII jusqu’à son mariage en troisièmes noces avec Marie d’Angleterre: «Le bon roy, à cause de sa femme, dit la Chronique de Bayard, avoit changé du tout sa manière de vivre, car, où il souloit disner à huit heures, il convenoit qu’il disnast à midy; où il souloit se coucher à huit heures du soir, souvent se couchoit à minuit.» Trois mois après avoir changé ainsi son genre de vie, Louis XII mourut, en regrettant sans doute de n’avoir pas mieux profité des leçons de la Moralité, composée et rimée naguère par son médecin.

Cette Moralité est très-curieuse pour l’histoire des mœurs du temps aussi bien que pour l’histoire du Théâtre; on y voit indiqués une foule de détails sur les jeux de scène, les costumes et les caractères des personnages. Elle est écrite souvent avec vivacité, et l’on y remarque des vers qui étaient devenus proverbes. Les défauts du style, souvent verbeux, obscur et lourd, sont ceux que l’on reproche également aux contemporains de Nicole de la Chesnaye. Quant à la pièce elle-même, elle ne manque pas d’originalité, et elle offre une action plus dramatique, plus pittoresque, plus variée, que la plupart des Moralités contemporaines; c’est bien une Moralité, mais on y trouve, au moins, le mot pour rire, et l’on peut en augurer que le médecin de Louis XII était meilleur compagnon et plus joyeux compère que Simon Bourgoing, valet de chambre du même roi et auteur de la Moralité intitulée: l’Homme juste et l’Homme mondain, avec le jugement de l’Ame dévote et l’exécution de la sentence.


LE VERGIER AMOUREUX.


Ce singulier ouvrage, qui n’a pas de titre imprimé dans le seul exemplaire qu’on en connaît, pourrait bien avoir été publié sous le nom de la Forest des sept pechez mortels, plutôt que sous celui du Vergier amoureux. Ce dernier titre lui a été donné par l’ancien possesseur, qui s’est mépris peut-être sur le véritable objet de cette allégorie mystique. Au reste, l’exemplaire que possède la Bibliothèque impériale publique de Saint-Pétersbourg, et qu’on dit unique, pourrait bien ne pas être complet. En voici la description:

C’est un petit in-folio de 10 ff. non chiffrés, qui ont été remontés avec soin et dont les signatures ne sont pas régulières. Ainsi, les deux premiers feuillets ne portent aucune signature; le troisième est signé a. n.; le quatrième, b. n.; le cinquième, c. n.; le sixième n’est pas signé; le septième et le huitième sont signés e. n. et f. ij; les feuillets 9 et 10 n’ont pas de signature. Le texte se compose de vers français, imprimés en gothique sur 2 colonnes, pour accompagner les arbres généalogiques des Vices et des Vertus. Plusieurs pages sont remplies par des gravures en bois, sans autre texte que les inscriptions qui font partie de ces gravures; le dernier feuillet, dont le recto est blanc, est imprimé à longues lignes, en partie, et ne contient que de la prose; toutes les pages sont encadrées au moyen d’une réunion plus ou moins ingénieuse de petites gravures en bois, empruntées à diverses éditions du temps et surtout aux livres d’heures.

Le premier feuillet, dont l’encadrement est plus large et mieux orné que celui des autres feuillets, commence par ces vers imprimés en tête de la première colonne, au-dessus de la marque de l’imprimeur:

Gaspard Philippe m’a voulu imprimer

En apetant que vices soient repris:

Si vous supply ne veuillez deprimer

Ceste euvre cy, car povez extimer

Qu’il l’appete vendre à competent pris:

Bon marché faict, ainsi qu’il a apris:

Aussi l’Acteur faict protestacion

Qu’il se submet à la correction

De tous lecteurs et aux donnans escout,

Car on cognoist à sa condition,

Qu’il apete faire Raison par tout.

Il résulte de ces vers, que Gaspard Philippe est l’imprimeur du livre, et que l’Acteur, qui ne se nomme pas, avait pour devise: Raison partout. Cette devise est, comme on sait, celle de Mère Sotte ou de Pierre Gringore.

La marque de Philippe Gaspard se compose de l’écusson de cet imprimeur, avec son monogramme, suspendu à un arbre entre deux dauphins couronnés.

Le poëme débute ainsi:

Revisitez la forest, gens mondains,

Et en vueillez les branches bien eslire,

En redoubtant, craignant hazars soubdains:

Gardez de user de vos langaiges vains,

Lorsque viendres pour en ce vergier lire,

Et par ainsi vous eviteres l’ire

Du Createur: laissant vostre folie,

Que vostre esprit grosses branches deslie,

Qui empeschent par la forest passer:

Fuyez orgueil: temps est que on se humilie,

Car on ne scait quant on doit trespasser.

On voit que la seconde strophe avait fourni à l’ancien propriétaire du livre (le comte de Suchtelen, bibliophile russe) le titre qu’il lui a imposé; en voici le commencement:

C’est le vergier amoureux, delectable,

Forest de reconciliation,

A tous humains doctrine veritable,

Très utille, louable, prouffitable

A en faire la recordation...

Au verso du second feuillet, est représenté l’arbre généalogique de l’Orgueil, avec cette légende: Orgueil, racine de tous vices; en regard, au recto du second feuillet, l’arbre généalogique de l’Humilité, avec cette légende: Humilité, racine de toutes vertus. Le verso du second feuillet et le recto du troisième comprennent l’arbre d’Orgueil avecques sa sequelle; le verso du troisième feuillet et le recto du quatrième, l’arbre d’Avarice avecques sa sequelle, et ainsi de suite pour les cinq autres péchés mortels. L’arbre, dont chaque rameau offre une inscription morale en prose, a pour base un sujet, où le péché mortel est mis en scène avec beaucoup d’originalité: à droite et à gauche de l’arbre sont imprimés des quatrains moraux qui renferment des conseils pour se préserver du péché en question.

Le huitième feuillet, signé F.ij, représente la Tour de Sapience, fondée sur Humilité, mère de toutes les vertus. Cette tour, précédée de quatre colonnes morales, savoir: conseil, prudence et diligence; stabilité, force et repos; miséricorde, justice et vérité; moralité, tempérance et mundicité, est élevée sur sept degrés, qui sont oraison, compunction, confession, pénitence, satisfaction, aulmosne, jeûne. Cette fameuse tour a quatre fenêtres, nommées: discrétion, religion, dévotion, contemplation, et cinq guérites ou guettes, au-dessus des créneaux ou défenses: ces guérites s’appellent: Tutelle aux bons, Vengeance aux mauvais, Jugement aux mauvais, Discipline aux fidelles, et Increpation aux mauvais.

Au verso du feuillet 8, est l’image de l’angel Cherubin avec cette légende, que nous reproduisons textuellement: Cherubin a six elles soit leu par le nombre assigné a chascune deux: l’image de l’angel Seraph est au recto du feuillet 9, avec cette légende que nous copions aussi textuellement: Seraph a six elles soit leu par le nombre assigné a ung chascun.

Au verso de ce feuillet 9, une grande gravure en bois, d’un assez bon style, représente Jésus-Christ dans sa gloire, entre sa mère et saint Jean-Baptiste agenouillés, venant juger les vivants et les morts. On lit, d’un côté du souverain juge: Venes bieneurez possider mon paradis, et de l’autre: Allez mauditz damnes au feu eternel.

Le dernier feuillet, imprimé en rouge et en noir, commence par cet intitulé: S’ensuit la forme de soy confesser instructive pour adresser les penitens ignorans à faire confection (sic) entiere. C’est un tableau qui met en regard les différentes manières de pécher, par cogitacion, par locucion, par optacion et par obmission. Cette page, destinée à faciliter un examen de conscience, se termine par une prière.

Au-dessus, à l’angle droit du feuillet, dans un cadre ménagé entre divers petits sujets, gravés en bois, on lit cette suscription, imprimée en rouge, de haut en bas: Imprimé à Paris, par Gaspard Philippe. A côté de cet encadrement, il y a un écusson, représentant un arbre qui paraît être l’emblème de l’imprimeur; cet écusson, surmonté de la tiare pontificale et des clefs de saint Pierre, se trouve placé entre l’écusson de France et l’écusson de Bretagne mi-parti de France.

Une devise latine: Immoderata ruunt, qu’on remarque au-dessus de l’adresse de l’imprimeur, paraît être une allusion aux querelles de Louis XII contre le pape Jules II.

Ce livre rare, qui n’a jamais été décrit, provient de la bibliothèque du comte de Suchtelen, savant amateur russe, dont le blason gravé est collé en dedans de la reliure en maroquin qu’il avait fait exécuter.

On a relié, dans le même volume, deux feuillets, imprimés en gothique, à deux colonnes, avec quelques titres en rouge, et dont le verso est blanc, ce qui fait supposer que ces impressions étaient destinées à être collées sur des écriteaux dans les couvents. L’un porte cet intitulé: Prologus venerabilis Hugonis de Sancto Victore, de fructu carnis et spiritus; l’autre: Frater Nicholaus de Pratis divi Victoris cenobita devoto formule hujus exploratori gratias in presenti et gloriam in futuro. Cette lettre latine est suivie de vers latins du même moine de l’abbaye de Saint-Victor: De feliciore dogmatis hujus exortu carmen. Ces deux feuillets, qui ne portent pas de nom d’imprimeur, sont encadrés avec des sujets et des ornements en bois. On peut supposer, avec beaucoup de probabilité, qu’ils sont également sortis des presses de Gaspard Philippe, qui fut reçu libraire-imprimeur en 1502, et qui exerçait encore à Paris en 1512.


LA RÉCRÉATION
ET
PASSE-TEMPS DES TRISTES.


Les bibliographes et les biographes, qui se suivent et qui se ressemblent trop par malheur, répètent avec la plus confiante unanimité que Guillaume des Autels est l’auteur du recueil intitulé: la Récréation et passe-temps des Tristes.

Il ne tenait qu’à nous de nous conformer humblement et aveuglément à l’avis de nos devanciers sur cette question littéraire, qui n’a pas encore été controversée ni discutée; mais, après avoir jeté les yeux sur ce recueil, qui est fort rare et qui mériterait, à ce titre seul, d’être réimprimé, s’il n’était pas d’ailleurs très-joyeux et très-récréatif, nous nous sommes promis de prouver aux plus incrédules que Guillaume des Autels était, soit comme auteur, soit comme éditeur, bien étranger à cette publication facétieuse.

Guillaume des Autels, originaire de Charolles, en Bourgogne, où il naquit vers 1529, a composé divers ouvrages en vers, entre autres: Amoureux Repos (1553), Repos de plus grand travail (1550), etc. Ces ouvrages n’ont aucun rapport de genre, de forme ni de style avec la Récréation et passe temps des Tristes. La Monnoye, dans une note sur son article dans la Bibliothèque françoise de Du Verdier, l’a très-bien jugé en disant de lui: «La fantaisie d’imiter Ronsard, et le désir de paroître plus savant qu’il ne l’étoit, le rendirent obscur, souvent inintelligible, dans la plupart de ses écrits, et l’éloignèrent toujours du simple et du naturel.»

Au contraire, le recueil de poésies récréatives, qu’on lui attribue si mal à propos, tient, et au delà, les promesses de son titre: Récréation et passe-temps des Tristes. Ce sont des épigrammes ou de petites pièces courtes et vives, sur des sujets libres, plaisants ou galants, écrites la plupart dans la langue claire, précise et animée, de l’école marotique. Un grand nombre de ces pièces, dignes de l’Anthologie grecque ou de Martial, appartiennent en propre à Clément Marot lui-même, ainsi qu’à Saint-Gelais et à leurs imitateurs: Bonaventure des Periers, Victor Brodeau, Lyon Jamet, Saint-Romard, Germain Colin, etc. Quant à Guillaume des Autels, il n’y brille que par son absence.

Comment donc et pourquoi s’est-on avisé de mettre ce charmant recueil sur le compte d’un poëte si lourd, si ennuyeux, si pédant et si solennel?

La Bibliothèque françoise de La Croix du Maine, aussi bien que celle du sieur Du Verdier, ne font aucune mention de la Récréation des Tristes, dans leurs articles sur Guillaume des Autels. Il faut descendre jusqu’à la Bibliothèque des Auteurs de Bourgogne, par l’abbé Papillon, c’est-à-dire en 1742, pour trouver cette mention exprimée en termes amphibologiques; l’auteur comprend, dans la liste des ouvrages de Guillaume des Autels, «la Récréation des Tristes, recueil de pièces, imprimé in-16, à Lyon. On lui attribue, ajoute-t-il, ce recueil, dans lequel il y a de l’esprit.» Aussitôt l’abbé Goujet, qui préparait alors son édition du Grand Dictionnaire de Moréri, dans laquelle sont fondus tous les suppléments publiés à part (1749, 10 vol. in-fol.), consacra un long article à Guillaume des Autels, qui n’avait obtenu que huit lignes dans les éditions précédentes; on lit dans cet article: «Récréation des Tristes, recueil de pièces en vers, imprimé in-16, à Lyon. On lui attribue ce recueil, dans lequel il y a de l’esprit.» L’abbé Goujet n’avait donc fait que répéter textuellement la phrase de l’abbé Papillon, sans prendre la peine de recourir à plus amples informations. Dans sa Bibliothèque françoise (t. XII, publié en 1748), qu’il faisait imprimer concurremment avec le Moréri, il avait modifié légèrement la phrase que lui fournissait la Bibliothèque des Auteurs de Bourgogne: «On attribue encore, dit-il (page 353 du t. XII), à des Autels la Récréation des Tristes, recueil de pièces en vers, dans lesquelles il y a quelque génie, et qui a été imprimé à Lyon, in-16, sans date.»

L’abbé Goujet eût été bien embarrassé de produire cette édition, sans date, imprimée à Lyon, qui n’a jamais existé, puisqu’elle n’est citée dans aucun catalogue. Il n’y a réellement que deux éditions, l’une de Paris, 1573, et l’autre de Rouen, 1595.

Nous hasarderons une conjecture au sujet du quiproquo qui a fait attribuer à Guillaume des Autels un ouvrage qu’il est impossible de lui laisser. On lui attribue, avec plus de probabilité, puisqu’on peut s’appuyer à cet égard sur l’autorité de La Croix du Maine et de Du Verdier, un petit livre facétieux en prose, intitulé: Mitistoire barragouyne de Fanfreluche et Gaudichon, trouuée depuis n’aguere d’une exemplaire escrite à la main, à la valeur de dix atomes, pour la recreation de tout bons franfreluchistes (Lyon, par Jean Dieppi, 1574, in-16). Quelqu’un aura extrait de ce titre la phrase suivante, qui est devenue elle-même un titre séparé: la Récréation de tous bons franfreluchistes; et quelque autre, renchérissant sur l’erreur ou l’ignorance de son devancier, a vu naturellement dans ce titre imaginaire, qu’il a supposé défiguré, la Récréation des Tristes.

Rien n’est plus fréquent que de pareilles métamorphoses de mots et de titres, dans l’histoire de la bibliographie.

Au reste, on avait vu paraître, avant la Récréation des Tristes, un recueil du même genre, intitulé: Consolation des Tristes (Rouen, Robert et Jean du Gort, 1554, in-16), que La Monnoye, dans une note sur Du Verdier, conjecturait devoir être une réimpression du Boute-hors d’oisiveté, publié en 1553, à Rouen, par les mêmes libraires. Le titre de Récréation et passe-temps des Tristes peut avoir été imaginé aussi pour rappeler un recueil de poésie, qui avait eu du succès et qui était encore estimé en librairie, sinon en littérature, quoique d’un genre plus grave et moins divertissant: le Passe-temps et songe du Triste, composé en ryme françoise (Paris, Jehannot, sans date), in-8, goth.

Quoi qu’il en soit, le recueil, dont M. Gay a publié une édition nouvelle destinée aux vrais pantagruélistes et non aultres, est une compilation mieux choisie et plus complète que divers recueils analogues, imprimés, sous des titres variés, à Paris, à Lyon et à Rouen, de 1530 jusqu’en 1573. Voici l’indication de ces recueils, tous presque également rarissimes et curieux, qui se trouvent refondus dans la Récréation et passe-temps des Tristes:

1. Petit traicté contenant la fleur de toutes joyeusetez en epistres, ballades et rondeaux fort recreatifz, joyeux et nouveaulx. Paris, par Antoine Bonnemere, pour Vincent Sertenas, 1535, in-16.—Réimprimé, avec des augmentations, sous le titre suivant:

Recueil de tout soulas et plaisir, pour resiouir et passer temps aux amoureux, comme epistres, rondeaux, balades, epigrammes, dixains, huictains, nouuellement composé. Paris, Jean Bonfons, 1552, pet. in-8.

Et sous cet autre titre:

Fleur de toute joyeuseté, contenant epistres, ballades et rondeaux joyeulx et fort nouveaulx, sans nom et sans date, in-8, goth.

2. Recueil de vraye poësie françoyse, prinse de plusieurs poëtes les plus excellens de ce regne. Paris, imp. de Denys Janot, 1544, pet. in-8.—Réimprimé sous le titre suivant:

Poësie facecieuse extraite des œuvres des plus fameux poëtes de nostre siecle. Lyon, par Benoist Rigaud, 1559, in-16.

3. Le Paragon de joyeuses inventions de plusieurs poëtes de nostre temps, ensemble la conviction de la chaste et fidelle femme mariée. Rouen, Robert Dugort, sans date, in-16.—Réimprimé sous le titre suivant:

Le Tresor des joyeuses inventions du Paragon de poësie, contenant epistres, ballades, rondeaux, dizains, huictains, epitaphes et plusieurs lettres amoureuses fort recreatives. Paris, veuve Jean Bonfons, sans date, in-16.

4. La Fleur de poësie françoyse, recueil joyeulx, contenant plusieurs huictains, dixains, quatrains, chansons et aultres dictez de diverses matieres, mis en notte musicalle par plusieurs autheurs et reduictz en ce petit livre. Paris, Alain Lotrian, 1543, pet. in-8.

5. Traductions de latin en françois et inventions nouvelles, tant de Clément Marot que des plus excellens poëtes de ce temps. Paris, Étienne Grouleau, 1554, in-16.

Ces différents recueils, qui ne sont que des pots-pourris de petites pièces facétieuses rassemblées sans ordre, ont été vraisemblablement formés par les libraires eux-mêmes. En 1573, Guillaume des Autels était sans doute à Paris depuis quatorze ou quinze ans, puisqu’il publiait dans la capitale, chez André Wechel et Vincent Sertenas, des poésies de circonstance, écrites dans le goût de Ronsard; mais il eût dédaigné de descendre des hauteurs poétiques de la Pléiade, pour s’amuser à ramasser des épigrammes en style marotique. Il faut avouer que les Passe-temps de Baïf, qui paraissaient alors aux applaudissements de la cour de France, n’avaient pas trop d’analogie avec la Récréation et le passe-temps des Tristes.

Voici la description des deux éditions connues de ce dernier recueil:

La Recreation et passe-temps des Tristes, pour resjouyr les melencoliques, lire choses plaisantes, traictans de l’art de aymer, et apprendre le vray art de poësie. Paris, Pierre l’Huillier, rue Sainct-Jacques, à l’enseigne de l’Olivier, 1573, in-16 de 96 ff., sign. A-Miiij, avec une figure sur le titre et une autre en tête de la Comparaison de l’amour à la chasse du cerf, folio 85.

La Recreation et passe-temps des Tristes, traictant de choses plaisantes et recreatives touchant l’amour et les dames, pour resjouir toutes personnes melancholiques. Rouen, Abraham Cousturier, libraire, tenant sa boutique près la porte du Palais, 1595, in-16.

Cette édition ne diffère de la première que par l’addition d’une innombrable quantité de fautes grossières, de non-sens, de vers faux et altérés, et par la suppression d’une douzaine de pièces dirigées contre les moines ou sentant l’hérésie[8].

[8] M. Gay, qui a fait réimprimer à cent exemplaires la Récréation et passe-temps des Tristes, n’a eu connaissance que tardivement de la première édition; il a pu toutefois en reproduire le texte avec fidélité, mais il n’a pas remis à leur place les pièces qui manquent dans l’édition de 1595; il les a réunies à la fin de la réimpression, à partir de l’épigramme de Frère Lubin, page 169; on a ainsi sous les yeux ces épigrammes qui n’avaient pas trouvé grâce devant la censure rouennaise.

Ces deux éditions, que la Bibliothèque impériale, nous assure-t-on, ne possède pas, se trouvent à la Bibliothèque de l’Arsenal (Belles-lettres, nos 18115 et 9310); la première provient de la collection du marquis de Paulmy, et la seconde, de celle du duc de La Vallière (no 15429 du Catal. La Vallière-Nyon).


VASQUIN PHILIEUL
ET
SON POËME SUR LES ÉCHECS.


Ce petit livre est une des innombrables impressions du seizième siècle, qui ont disparu, sans laisser d’autre trace qu’une simple indication, souvent erronée et toujours incomplète, dans les ouvrages de bibliographie.

Nous l’avons cherché inutilement dans les catalogues des plus riches et des plus curieuses bibliothèques, car notre oracle, notre guide, le Manuel du libraire, dans son avant-dernière édition, du moins, avait passé sous silence le nom de Vasquin Philieul, qui est certainement l’auteur de ce poëme rarissime sur le jeu des échecs.

Il paraît que les bibliographes du dix-huitième siècle, qui en font mention, n’avaient pas même eu la chance de le voir, puisqu’ils ne savaient pas bien si c’était ou non une traduction du poëme latin de Vida, ainsi que le fameux poëme de Louis des Masures, Tournisien: Guerre cruelle entre le Roy blanc et le Roy maure (Paris, Vincent Sertenas, 1556, in-4); car l’abbé Goujet le signale seulement, en ces termes, dans sa Bibliothèque françoise (t. VIII, p. 99):

«Du Verdier, dans sa Bibliothèque, dit que Vasquin Philieul, de Carpentras, a traduit en vers le poëme des Échecs (de Vida) et que cette traduction a été imprimée à Paris, in-4, mais sans marquer le temps de l’impression. La Croix du Maine parle de ce poëme des Échecs, composé par Philieul et imprimé en caractères françois, l’an 1559, à Paris, sans désigner si c’est ou non une traduction de Vida. N’ayant pu trouver cet ouvrage, je ne puis vous le faire mieux connaître.»

L’annotateur de la Bibliothèque françoise de La Croix du Maine, Rigoley de Juvigny, n’était pas mieux instruit que l’abbé Goujet, lorsqu’il disait, dans une note de son édition publiée en 1772: «La Croix du Maine aurait dû nous apprendre de quel auteur Vasquin Philieul a traduit le poëme du Jeu des Échecs, si c’est de Vida ou d’un autre.» Rigoley de Juvigny n’avait pas remarqué que Du Verdier, en deux endroits différents de sa Bibliothèque françoise (à l’article de Vasquin Philieul et à l’article de Louis des Masures), dit positivement que le poëme du Jeu des Échecs est une traduction du poëme de Vida.

Cette traduction aurait paru d’abord à Paris, suivant Du Verdier, qui cite une édition que nous ne connaissons pas: «Il a mis aussi en rime françoise, dit-il, le Jeu des Échecs, décrit en vers latins par Hiérôme Vida, Crémonnois, imprimé à Paris, in-4.» La seule édition dont l’existence soit bien constatée, puisque la bibliothèque de l’Arsenal en possède un exemplaire (no 14637 du Catalogue La Vallière-Nyon), a été indiquée par La Croix du Maine, qui dit à l’article de Vasquin Philieul: «Il a écrit et composé en vers françois le Jeu des Échecs, imprimé à Paris, chez Philippe Danfrie et Robert Breton, l’an 1559, de caractères françois.»

Le nom de l’auteur n’est pas sur le titre de cette édition, qui serait la seconde, si la note bibliographique de Du Verdier est exacte; mais le distichon de Jean Gryphe, jurisconsulte, en l’honneur de Vasquin, ne nous laisse pas de doute à l’égard d’une attribution littéraire que confirment amplement les témoignages de La Croix du Maine et de Du Verdier. La dédicace à François d’Agoult (l’imprimé porte de Gaout, ce qui doit être une faute d’impression), seigneur de Sault, ne nous donne aucun détail sur l’auteur; mais nous y voyons que ce seigneur avait autrefois enseigné à Vida lui-même le jeu des échecs, que le grand Crémonnois a chanté pour rendre hommage à son maître.

Aucune biographie, excepté la Biographie générale de MM. Didot, n’ayant accordé à notre poëte amateur du jeu des échecs une notice de quelques lignes, nous croyons devoir réparer cette omission le plus succinctement possible.

Suivant La Croix du Maine, il se nommait Vasquin Phileul ou Philieul, et il était docteur en droit; Du Verdier le fait, en outre, chanoine de Notre-Dame des Doms. Son père, Romain Philieul, en latin Filiolus, fut notaire à Carpentras et publia la première édition latine des Statuts du Comtat Venaissin (Statuta Comitatus Venayssini. Avenio, 1511, in-4, goth.). Vasquin Philieul, quoique originaire de Carpentras, a dû successivement résider à Avignon, à Paris, à Alais (Gard) et à Lyon, de 1548 à 1565. «Il florissoit à Lyon l’an 1561, disait La Croix du Maine en 1584: je ne sçay s’il est encore vivant.» Il mourut vers 1582, à Avignon, où il remplissait les fonctions de juge de la Cour temporelle, suivant la Biographie du Dauphiné, par Barjavel.

Son premier ouvrage avait paru à Avignon, chez Barthélemy Bonhomme, sous ce titre, que Du Verdier a recueilli, sans nous donner la date de l’édition in-8: Œuvres vulgaires de François Petrarque, contenant quatre livres de madame Laure d’Avignon, sa maistresse, en sonnets et chants, et les Triomphes d’Amour, de Chasteté, de Mort, de Renommée, du Tems et de la Divinité. Cette traduction en vers français des poésies de Pétrarque fut réimprimée à Paris, par Jacques Gazeau, en 1548, sous ce titre différent: Laure d’Avignon, au nom et adveu de Catherine de Medicis, royne de France, extraict du poëte florentin Françoys Petrarque, et mis en françoys, in-16 de 119 ff., caractères italiques. La Croix du Maine suppose une troisième édition, imprimée à Lyon, en 1555, par Barthélemy Bonhomme.

Un sonnet de Jean Chartier[9], qui termine le volume, semble annoncer que le recueil avait été publié par les soins de ce personnage, et ses éloges protestent d’avance contre les critiques de Du Verdier, qui déclare, en passant, que les vers de Philieul sont rudes et mal rendus.

[9] Jean Chartier, natif d’Apt, avocat-général du roi au parlement de Provence, a traduit différents ouvrages du grec, du latin et de l’italien. Voyez son article dans la Bibliothèque françoise de Du Verdier.

L’abbé Goujet, dans sa Bibliothèque françoise (t. VII, p. 330), confirme le jugement rigoureux de Du Verdier: «Mais, ajoute-t-il, je crois que l’affection de ce bibliothécaire pour Jérôme d’Avost, son ami (qui a traduit également en vers les sonnets de Pétrarque), avoit encore plus de part, dans cette décision, que l’amour de la vérité.» Rigoley de Juvigny, dans ses notes sur La Croix du Maine, ne partage pas l’opinion de l’abbé Goujet à l’égard de Philieul: «C’était moins le talent que l’usage du monde qui lui manquoit, dit-il, car on trouve quelques morceaux de sa traduction fort heureusement tournés.»

«Cet auteur, né à Carpentras, dit l’abbé Goujet (Bibl. franc., t. VII, p. 329), avait toujours vécu loin du centre de la politesse et du bon goût. Aussi ne se loue-t-il pas plus qu’il ne doit, lorsqu’il dit, dans son épître dédicatoire à la reine Catherine de Médicis, à qui il adresse sa traduction en vers des Sonnets, Chansons et Triomphes de Pétrarque, qu’il n’avoit

Ni digne engin, ni pouvoir, ni science.»

Voici le commencement de cette épître:

De tout mon cœur, Royne qui n’as esgale,

Prix et appuy de la fleur lisliale,

J’ay tousjours eu espoir et volunté

M’offrir devant ta haulte majesté,

Pour veoir si point, quand le Ciel le voudroit,

Sçaurois par moy la servir quelque endroit.

Nous ignorons si ce fut cette épître qui valut au poëte traducteur de Pétrarque un canonicat à Notre-Dame des Doms. Quoi qu’il en soit, c’est à Alais ou plutôt à Auson, près des bords du Gard, qu’il rima sa traduction, comme l’indiquent ces derniers vers du Jeu des Échecs:

Voilà le tout, que, fasché d’un hasard,

J’en sceus chanter, gardant nostre maison,

Au bruit de l’eau transversant sur l’Auson.

Il possédait donc une maison dans cette petite localité, où les habitants du pays vont encore prendre les eaux d’une fontaine thermale, qui était dès lors renommée. On peut supposer que les malades qui prenaient les eaux (Or maintenant que Mars plus ne nous fasche, disait Vasquin Philieul) se récréaient à jouer aux échecs, et que le vieux seigneur de Sault, qui dut être un des premiers joueurs de son temps, se plaisait à leur donner des leçons, suivant les préceptes de Vida, que Philieul traduisit à sa requête. Il y aurait donc, à en croire Du Verdier, une première édition in-4, faite à Paris, de la traduction rimée de Philieul; mais nous n’avons trouvé que l’édition in-8 de 1559, en caractères de civilité.

Vasquin Philieul traduisit ensuite de l’italien de Paolo Jovio les Dialogues des devises d’armes et d’amours, avec un discours de Loys Dominique sur le même sujet, auquel on a ajouté les devises heroïques et morales de Gabriel Simeon (Lyon, Guillaume Rouville, 1561, in-4, avec fig.). Il traduisit encore du latin, d’après l’édition donnée par son père: Statuts de la Comté de Venaissin (Avignon, 1558, in-4), et d’après un ouvrage de Christophe de Mandric, docteur en théologie, de la Compagnie de Jésus, un Traité de souvent recevoir le saint Sacrement de l’Eucharistie, imprimé à Avignon par Pierre Roux en 1565, et réimprimé depuis à Paris, par Thomas Brumen, sous le titre de Traicté de la fréquente communion. Du Verdier ne nous en dit pas davantage sur notre chanoine, qui avait appris, du très-magnanime et très-puissant seigneur François d’Agoult, la science du jeu de Palamède, et qui se livrait, sans doute, dans ses vieux jours, à cet honnête passe-temps, qu’il avait décrit en vers rudes et surtout obscurs, sous l’inspiration de ce fameux joueur d’échecs.


LE SIEUR DE CHOLIÈRES
ET SES OUVRAGES.


Les Neuf Matinées et les Après-disnées du seigneur de Cholières sont rares; mais son ouvrage intitulé la Guerre des masles contre les femelles est beaucoup plus rare encore; on ne le voit figurer que dans un petit nombre de catalogues, entre autres ceux de Barré, de Gaignat, de Méon, de Chardin, de Bignon, de Monmerqué, de Veinant, etc. L’exemplaire, décrit dans ce dernier catalogue, s’est vendu 131 fr., et le prix du livre ne s’arrêtera pas là. C’est un petit in-12 de 8 feuillets prélim., y compris le titre, de 143 feuillets chiffrés et d’un feuillet non chiffré pour l’extrait du privilége. Il faut remarquer qu’il y a deux feuillets chiffrés 93, entre lesquels sont intercalés trois feuillets qui ne portent pas de numérotage: néanmoins les signatures se suivent sans interruption. Le privilége, en date du 22 mars 1586, est délivré au libraire-éditeur, Pierre Chevillot, pour six années consécutives. On peut donc considérer comme une édition nouvelle l’édition de Paris, Gilles Robinot, 1614, in-12, avec un privilége daté de 1587. Cette édition se trouvait chez Nodier et chez Bignon.

La Guerre des masles contre les femelles est un ouvrage du même genre et du même style que les Neuf Matinées et les Après-disnées; il renferme, comme ces deux recueils, des dialogues plaisants, facétieux et philosophiques sur des matières diverses et notamment sur des sujets joyeux. On peut dire que le livre de Rabelais a été la source où le seigneur de Cholières puisait à pleines mains, quand il était dans ses bonnes. C’est un galant compère qui sait par cœur son Gargantua et son Pantagruel, en manière d’évangile. Maître François n’a pas eu peut-être d’imitateur plus digne de lui. On ne s’explique pas comment tous les biographes se sont mis d’accord pour traiter ce spirituel et amusant pantagruéliste avec le plus impitoyable dédain. Nous gagerions, à coup sûr, qu’ils ne l’avaient jamais lu, ou bien qu’ils n’étaient pas capables de l’apprécier.

Les Meslanges poétiques, qui font suite à la Guerre des masles contre les femelles, ne sont pas, comme l’a dit ou plutôt répété de confiance l’auteur d’une très-bonne note bibliographique imprimée à la fin des Neuf Matinées (édit. J. Gay), un composé de vers pris dans les œuvres de Ronsard, d’Amadis Jamin et de Mme des Roches. Ces Meslanges appartiennent exclusivement au sieur de Cholières, et se rapportent à l’histoire de ses amours avec Aris, Marzine et Callirée. On y voit que le sieur de Cholières était toujours amoureux et quelquefois poëte. On doit s’étonner de n’y pas découvrir plus de détails intimes sur sa personne et sur sa vie. Voici seulement quelques vers de l’élégie finale, qui nous apprennent que l’auteur avait les cheveux gris à l’époque où il célébrait ses amours:

Car, moy, qui des amours ay passé la saison,

Qui ay morne le sang, le sens demy grison,

Dès longtemps sa beauté mon ame avoit blessée,

Et le traict seulement estoit en ma pensée.

J’estois de la servir soigneux et curieux:

Aussi bien que les rois, les pauvres ont des yeux.

L’abbé Goujet, dans sa Bibliothèque françoise, et Viollet-le-Duc, dans sa Bibliothèque poétique, ont oublié d’accorder un souvenir au sieur de Cholières.

La dédicace de la Guerre des masles contre les femelles est adressée «à madamoiselle Penthasilée de Malencorne, infante d’Inebile, dame de la Croulée, la Houssée, etc.,» laquelle damoiselle est sortie tout armée de l’imaginative de l’auteur. Cette croustilleuse dédicace à la reine des Amazones porte cette date: «De Saincte-Bonne-lez-Marignon, ce premier jour d’aoust 1587.» Nous supposons que cette localité est également imaginaire; car Saincte-Bonne-lez-Marignon paraît être la patrie des bonnes femmes en mariage.

Au reste, on ne sait rien sur le sieur ou seigneur de Cholières, si ce n’est qu’il était avocat à Grenoble. La publication de ses trois ouvrages, en 1585, 1587 et 1588, nous permet de dire qu’il était venu à Paris alors et qu’il y resta trois ans pour se faire imprimer. Son premier ouvrage, les Neuf Matinées, fut dédié à monseigneur messire Louys de la Chambre, chevalier, conseiller du roi en son conseil d’État, cardinal et abbé de Vendôme, grand prieur d’Auvergne, etc. Mais l’auteur, dans la préface des Après-disnées, qui n’ont pas de dédicace, nous raconte que messire Louys de la Chambre ne voulut prendre sous ses auspices les Neuf Matinées: «Ma muse, dit-il, avoit esclos le frère de ces Après-disnées, son nom ne peut estre ramenteu: son parrain a esté si vilain, que, pour l’exemple de quelques honnestetez, il a désavoué son filleu, lequel de toutes parts j’estoie prié de loger, et bien mieux qu’il n’a rencontré.» Voilà pourquoi le sieur de Cholières crut devoir publier ces Après-disnées, sans aucun nom de protecteur. On n’y retrouve pas même, comme dans les préliminaires des Neuf Matinées, une épître laudative en prose du sieur Félicien Valentin, un de ses plus fidèles amis, deux sonnets du seigneur de Montessuyt, un sonnet de I. D. C., son singulier et ancien ami, un autre signé A. Diane ou Ange, ce qui représente certainement un pseudonyme de l’auteur.

Faut-il accepter de confiance les dates de la naissance et de la mort du sieur de Cholières, telles que nous les donne le Dictionnaire biographique universel et pittoresque (Paris, Aimé André, 1834, 4 vol. gr. in-8), dates qui ne se trouvent dans aucune autre biographie? Suivant ce Dictionnaire, que nous sommes loin de dédaigner, Nicolas de Cholières serait né en 1509 et mort en 1592. Il devait être très-vieux en 1587, puisqu’il dit dans l’avis aux liseurs de ses Après-disnées: «Si je vis encore quelques années, vous verrez que je ne suis simple prometteur, ains que, sans estre gascon, je suis plus prompt à excuser in terminis habilibus, qu’à promettre.» Il promettait, à cette époque, un livre intitulé les Partis amoureux, livre qui n’a jamais paru.

Mais on a publié, après sa mort sans doute, un autre ouvrage, qui lui est attribué dans quelques biographies, quoiqu’il ait été imprimé sous le nom de Colières, mais qui est certainement de lui. Cette erreur de nom s’explique par la prononciation ordinaire du nom de Cholières. L’auteur, d’ailleurs, n’était plus là pour empêcher qu’on estropiât son nom. Voici le titre de cet ouvrage, plus rare encore que les précédents, car nous ne l’avons rencontré que dans les Catalogues Courtois et La Vallière-Nyon:

«La Forest nuptiale, où est representée une variété bigarrée, non moins esmerveillable que plaisante, de divers mariages, selon qu’ils sont observez et pratiquez par plusieurs peuples et nations estranges, avec la maniere de policer, regir, gouverner et administrer leur famille.» Paris, Pierre Bertault, 1600, in-12 de 12 feuillets préliminaires non chiffrés et de 144 feuillets chiffrés.

Le privilége est remplacé par une approbation des docteurs régents en la Faculté de théologie, certifiant «avoir lu et visité le livre intitulé la Forest nuptiale, composé par le sieur de Colières, auquel n’avons trouvé ny aperceu chose qui puisse empescher qu’il ne fust imprimé et mis en lumière.» Cette belle approbation est datée du 8 mai 1595 et signée I. Ardier. L’avant-discours de l’auteur et le sonnet qui le suit portent pour signature ce pseudonyme: A. Diane ou Ange, que nous avons déjà remarqué au bas d’un sonnet dans les pièces préliminaires des Neuf Matinées. Voici le sonnet, assez peu intelligible, de la Forest nuptiale:

AU LISEUR.
SONNET DE L’AUTEUR.

Te fasches-tu, liseur, pour veoir des mariages

Icy tant bigarez? Quoi? la diversité

Te devroit resjouir? Voir de mainte cité

Et de peuples divers les nuptiaux usages!

Tu veois le bien, le mal: quicte les badinages

Des polygamies: suis la pudicité

Où te guide le train que ceux ont limité,

Qui, à droit, sont tenus pour prudens et pour sages.

Joignant le blanc au noir, tu peux appercevoir

La naïfve blancheur: hé! pour te faire voir

Le lustre nuptial, je t’ay des bigareures

Dressé, comme j’ay peu: si quelque traict deffaut,

Sans trop t’effaroucher, liseur, il ne te faut

Qu’abaisser sans rigueur les trop hautes coutures.

A. Diane ou Ange.

En dépit de l’approbation des docteurs en théologie, le sieur de Cholières, qui avait déjà consacré un curieux chapitre au mariage dans ses Après-disnées, revient gaillardement à ce sujet qu’il connaissait, comme il le dit, experto crede Roberto, et il entasse, sur le compte des Babyloniens, des Turcs, des Moscovites et de la plupart des peuples étrangers, une foule de descriptions peu ou point décentes sur les usages nuptiaux. Il a soin de laisser de côté les chapitres de la France, de l’Angleterre et d’autres pays de l’Europe: a beau parler, qui vient de loin: «Puisque le mariage est tant à priser, dit-il malignement dans son avant-propos, j’inférerai qu’il m’est loisible, voire honneste, d’entamer propos, qui, quoy que diametralement ne passe par la ligne du milieu, par reflexion neantmoins, se rapproche au centre nuptial.» On peut dire qu’il était là dans son centre. La Forest nuptiale est du domaine rabelaisien et n’a rien de commun avec la Sylva nuptialis de Nevizanus.


LES
AMOURS FOLASTRES ET RÉCRÉATIVES
DU FILOU ET DE ROBINETTE[10].

[10] Dediez aux Amoureux de ce temps, par l’un des plus rares esprits. A Bourg en Bresse, par Jean Tainturier, 1629, in-16 de 84 pages.


Le savant auteur du Manuel du Libraire, en décrivant ce petit livre dans la dernière édition de son admirable ouvrage, l’a qualifié ainsi: «Roman comique, peu connu.» En effet, on ne l’avait pas vu passer dans les ventes publiques, avant celle de Charles Nodier, où un charmant exemplaire, relié en maroquin vert par Kœhler, ne fut vendu que 62 francs, parce qu’on ne connaissait pas encore les Amours folastres et récréatives du Filou et de Robinette, dans le monde des bibliophiles.

Mais Charles Nodier le connaissait bien, ce curieux roman comique et satirique, et il eût certainement consacré, à un livret dont il savait tout le prix, une de ces notes que lui seul pouvait faire, si la mort lui eût laissé le temps de terminer lui-même le Catalogue de sa bibliothèque. M. G. Duplessis, qui fut le continuateur de ce Catalogue posthume, n’a pas remplacé la note que nous regrettons, par cette vague indication: «Joli exemplaire d’un petit roman presque introuvable et d’une gaieté un peu libre.»

Ce roman était si peu connu que Lenglet-Dufresnoy ne l’avait pas cité dans sa Bibliothèque des romans. Plus tard, il figurait dans l’immense collection de romans français formée par le duc de la Vallière (voyez le no 10236 du Catalogue de Nyon) et le marquis de Paulmy. Mais ce dernier, qui avait pris la peine de lire ou de feuilleter la plupart de ces romans, s’était montré fort injuste à l’égard de cette histoire divertissante, qu’il a inscrite dans son Catalogue manuscrit avec un jugement dont nous appellerons, en invitant les amateurs de notre littérature gauloise à décider la question: «Ce petit roman est rare et mauvais.»

Espérons, pour l’honneur littéraire du marquis de Paulmy, qu’il avait confié l’examen de ce petit roman à un de ses secrétaires, Mayer, Contant d’Orville ou Legrand d’Aussy, qui étaient chargés de préparer des notices pour la Bibliothèque universelle des romans, ou pour les Mélanges tirés d’une grande bibliothèque, et qui s’acquittaient souvent de cette tâche avec aussi peu de goût que de conscience. Quoi qu’il en soit, la Bibliothèque de l’Arsenal possède deux exemplaires de ce volume rarissime.

Quel en est l’auteur, que le titre proclame l’un des plus rares esprits de son temps? Nous regrettons de ne l’avoir pas découvert, malgré nos recherches. Cependant nous avions pensé d’abord à Marcelin Allard, né en Forez, qui avait publié en 1605 la Gazette françoise, recueil bizarre et amusant, lequel renferme beaucoup de détails sur les mœurs de sa province, assez voisine de la Bresse; mais il n’est pas sûr que Marcelin Allard ait vécu jusqu’en 1629. Nous ne pouvions oublier que le savant Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac, et le poëte Nicolas Faret, l’un et l’autre originaires de Bourg en Bresse, étaient aussi contemporains du Filou et de Robinette; mais l’histoire littéraire n’a jamais soupçonné que l’auteur de l’Honnête homme et le traducteur des Épîtres d’Ovide eussent fourvoyé leur muse décente dans le genre trivial et facétieux. Nous nous sommes donc rejetés sur Charles Sorel, qui, n’étant pas encore historiographe de France, ne se faisait pas scrupule de composer ou de faire imprimer des romans gaillards sous le pseudonyme du comédien Moulinet, sieur du Parc. On peut constater, il est vrai, beaucoup d’analogie entre le Francion et les Amours folastres et récréatives du Filou et de Robinette: l’esprit gaulois, mélangé de naïveté et de malice, que Sorel mettait alors dans ses livres, se retrouve au même degré dans les deux ouvrages qui sont à peu près du même temps, car la première édition de la Vraie Histoire comique de Francion est de 1622. Dès l’année 1613, Sorel avait fait paraître les Amours de Floris et de Cléonthe, qui ne valent peut-être pas les Amours du Filou et de Robinette.

Une objection se présente tout d’abord, que nous n’avons pas résolue. Comment le Parisien Charles Sorel aurait-il fait imprimer un de ses ouvrages à Bourg-en-Bresse? Passe encore s’il eût été Bressan ou Forésien. De plus, n’est-il pas singulier que le second livre imprimé à Bourg-en-Bresse soit justement un petit roman comique, assez libre, dans le genre de ceux qu’on appréciait surtout à la cour et que les beaux esprits de ce temps ne se lassaient pas de produire? Le premier livre imprimé à Bourg-en-Bresse, deux ans auparavant, chez le même Jean Tainturier, est la traduction des Épistres d’Ovide en vers françois, avec un commentaire fort curieux, par Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac. On sait combien cette édition est rare; on peut supposer que l’auteur ne l’avait fait imprimer que pour ses amis. Or le sieur de Méziriac, ami de Racan, de Malherbe et des poëtes en renom à cette époque, avait passé plusieurs années à Paris dans leur société, avant de revenir se fixer en Bresse, dans sa ville natale, où il s’était marié richement et où il menait le train d’un grand seigneur. Son commentaire sur les épîtres d’Ovide ne prouve pas seulement son érudition; il donne la mesure et le ton de son esprit galant, délicat et agréablement caustique. Ce n’est pas dire que nous dussions lui attribuer, un peu à l’aventure, la composition des Amours du Filou et de Robinette, mais il avait certainement introduit l’imprimerie à Bourg-en-Bresse et fait venir dans cette ville Jean Tainturier pour imprimer ses propres ouvrages. On peut donc croire avec assez de vraisemblance qu’il ne fut pas étranger à l’impression ou à la réimpression de ce roman comique, qu’un de ses amis, Charles Sorel peut-être, lui avait envoyé de Paris pour le divertir.

L’éditeur, dans sa dédicace aux Amoureux de ce temps, ne nomme pas l’auteur, qui a voulu garder l’anonyme; mais il déclare que cet auteur était grandement versé aux discours amoureux, c’est-à-dire déjà connu par d’autres ouvrages traitant de matières amoureuses; en outre, il promet de s’occuper d’un commentaire destiné à éclaircir l’obscurité de cette œuvre importante. Voilà bien le commentateur Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac. On doit induire, de ce passage, que le roman des Amours du Filou et de Robinette faisait allusion à des faits et à des personnages véritables, de même que la plupart des romans d’amour qu’on publiait alors.

Il faut d’abord remarquer les trois petites figures gravées en bois, qu’on voit sur le titre de l’édition originale. Celle du milieu représente évidemment Robinette, tenant un bouquet qui semble être le prix de la lutte entre deux amoureux rivaux: elle est vêtue à la mode du temps, les cheveux frisottés en buisson, avec la grande collerette ou guimpe tuyautée et godronnée, le corsage plat et ouvert par devant, à manches étroites et à épaulières bouffantes; la robe à cerceaux en tonnelle, de couleur bariolée; la ceinture ou cordelière tombant jusqu’aux pieds. A la droite de Robinette, on reconnaît le Filou, à la flûte dont il joue pour attendrir «cette belle nymphe de cuisine,» comme l’appelle l’auteur du roman; il est habillé dans le goût de la cour: le justaucorps boutonné sur la poitrine et serré autour des reins, les manches collantes sur le poignet et bouffantes en haut du bras, les chausses de soie dessinant la jambe jusqu’au-dessus du genou, et l’ample haut-de-chausses à crevés de satin. Il n’a pas de coiffure et l’on ne distingue pas sa fameuse moustache. Le rival du Filou est placé à la gauche de Robinette, qui lui tourne le dos. Ce rival ne peut être que l’illustre Gueridon, qu’on mettait toujours à côté de Robinette dans les chansons, dans les ballets, dans les estampes, avant qu’il eût été supplanté par le Filou. Gueridon paraît avoir le costume de province: le chapeau de feutre à larges bords, le pourpoint flottant sur les cuisses, avec les chausses lâches sans canons et sans jarretières. Il porte tristement sous son bras une cornemuse, que la flûte du Filou a rendue silencieuse et inutile.

Qu’est-ce que Gueridon? Qu’est-ce que le Filou? Qu’est-ce que Robinette?

Ce sont trois types comiques, inventés ou mis en scène, d’après des personnages réels, sous la régence de Marie de Médicis, vers 1611. On lit, dans le Discours sur l’apparition et faits pretendus de l’effroyable Tasteur, imprimé à Paris en 1613: «On ne parle plus ni du Filou, ni de la vache à Colas. Robinette est censurée. On ne dit plus mot du Charbonnier.» M. Édouard Fournier, qui a réimprimé cette curieuse pièce dans son recueil des Variétés historiques et littéraires (t. II, p. 38), dit, dans une note, que «Robinette censurée fait allusion aux chansons et pasquils assez licencieux de Robinette et Gueridon, de Filou et Robinette.» Gueridon n’étant pas en cause, nous n’avons pas à nous en préoccuper ici.

Quant au Filou, voici la note que notre savant ami M. Édouard Fournier lui consacre à propos de ce passage du Discours sur l’apparition du Tasteur: «Ce mot de filou n’était pas encore le nom d’une espèce; c’était celui d’un type de bandit à la mode, dont la barbe épaisse et hérissée avait mis en vogue ce que l’on appelait les barbes à la filouse. Dix ans après, le nom s’est étendu à l’espèce tout entière. Dans un arrêt du Parlement du 7 avril 1623, il est parlé des hommes hardis se disant filous. Toutefois Filou se maintient comme type jusqu’en 1634. Voy. notre tome 1er, page 138.» M. Édouard Fournier renvoie son lecteur à cette phrase du Rolle des presentations faictes au grand jour de l’eloquence françoise: «S’est présenté Gilles Feneant, sieur de Tourniquet, l’un des ordinaires de la maison du Roy de bronze, fondé en procuration du Filou et de Lanturelu.» Mais il n’a pas jugé à propos de chercher, dans une note, par quel motif l’auteur de la pièce imprimée en 1634 a fait intervenir ici le Filou et Lanturelu, lorsque ces deux héros de la chanson n’étaient plus à la mode: leurs deux noms se sont offerts naturellement à l’esprit de l’auteur, qui évoquait le Roi de bronze, lequel n’est autre que la statue de Henri IV sur le Pont-Neuf, car le Pont-Neuf avait été le théâtre principal de la gloire du Filou et de Lanturelu, à l’époque où la chanson populaire associait ces deux noms dans ses joyeux refrains.

Ce fut peut-être aussi sur le Pont-Neuf que le Filou se fit connaître par ses exploits de pince et de croc, qui valurent à son nom l’honneur de devenir synonyme de voleur. «Il y avoit desja quelques années que le Filou estoit roy de Paris, écrivait en 1629 l’historiographe de ses Amours folastres et récréatives, et s’en estoit retiré après y avoir acquis une renommée universelle.» Il devait probablement cette renommée à des vols et à des escroqueries, qui n’avaient pas eu pour lui une issue malheureuse, car nous ne voyons pas qu’il ait été pendu ni même envoyé aux galères, ce que la chanson n’eût pas manqué de raconter par la voix des Chantres du Pont-Neuf. «Je suis ce Filou, dit-il lui-même en se recommandant à Robinette, je suis ce Filou, dont la gloire jadis tant publiée a effacé le renom de toutes les plus belles âmes de son temps.» Le mot filou se trouve pour la première fois, avec la signification de pipeur ou voleur, dans les Curiositez françoises, d’Antoine Oudin (Paris, A. de Sommaville, 1640, in-8). Antoine Oudin, secrétaire et maître de langues du roi, avait pu entendre souvent à la cour ce mot-là, qui y était en usage depuis trente ans environ. «Il n’y a pas trente ans que le mot de filou a été mis en usage,» disait Jean Bourdelot, dans un Traité de l’étymologie des mots françois, qu’il laissa manuscrit à l’époque de sa mort, en 1638. Ménage, qui a recueilli cette particularité dans ses Origines françoises, publiées en 1650, ajoute: «Ce mot fut ensuite donné à ceux qui volent la nuit et tirent la laine.»

L’étymologie du mot a donné lieu à bien des suppositions plus ou moins plausibles: les uns dérivaient filou du grec φιλήτης[Greek: philêtês], qui veut dire voleur; les autres, du flamand fyil, signifiant vaurien; ceux-ci, du vieil allemand fillen, dans le sens de frapper ou battre; ceux-là, de l’italien figliuolo, pris en mauvaise part. Du Cange, en invoquant un ancien texte latin que Caseneuve avait cité déjà dans ses Origines françoises, constate que la basse latinité, antérieurement au douzième siècle, s’était approprié le mot fillo dans le même sens que filou, qui paraît en être sorti. Cette expression, que les Actes de Saint-Gall (de Casibus S. Galli) emploient au pluriel: fillones, suggère au savant et judicieux Du Cange cette définition: «Nebulones cujusmodi sunt, quos nostri inde fortean filous vocant: Verberones. Kero monach. Verbera, Fillo, Verberum, Filloum, Fillonokertu

Il est certain que filou, qui conserve à peu près la forme et l’l’assonance du mot bas-latin ou tyois fillo, se prenait d’abord dans l’acception de mauvais garçon et de vagabond; mais ce mot-là impliquait encore un genre de fourberie impudente, que caractérise tout spécialement une épigramme de Theodulphus, rapportée dans les Analecta de Mabillon; ce distique, qui n’a pas été oublié dans le Glossarium ad scriptores infimæ latinitatis, nous semble bien convenir au personnage du Filou, tel que le dix-septième siècle l’avait fait paraître:

Ecce nugax labiis Filo quidam certa susurrans;

Nunc joca, nunc fletus, nunc quoque turpe canit.

Ce personnage, dont l’original existait sans doute et qui semble être le type du lenon parisien à cette époque, était sans doute peint d’après nature dans une chanson du Pont-Neuf, que nous n’avons pas retrouvée, mais qui est mentionnée dans une facétie en vers de l’année 1614: Estreine de Pierrot à Margot. Pierrot exige qu’une bonne chambrière sache

Dire Prominon Minette,

Ou quelque autre chansonnette,

Comme seroit Laridon,

Le Philoux ou Gueridon...

Au reste, le portrait physique et moral du Filou est esquissé d’une manière très-vive et très-plaisante dans une facétie du temps, que M. Édouard Fournier a réimprimée dans le t. II de ses Variétés historiques et littéraires, et que nous allons citer ici en entier, comme une pièce à l’appui de notre opinion sur le personnage réel ou allégorique du Filou. Cette facétie, intitulée la Moustache des Filoux arrachée, se trouvait dans un précieux recueil formé par le duc de la Vallière et détaillé dans le Catalogue de sa bibliothèque en 3 volumes, sous le no 3913; mais le Catalogue ne nous a pas appris en quelle année ladite pièce aurait été imprimée à Paris, et nous ne savons si le sieur du Laurens, qui s’en déclare l’auteur, est le même que Jacques du Lorens, à qui l’on doit un volume de satires souvent réimprimé alors. M. Édouard Fournier n’a pas éclairci ces deux points, et nous ne sommes pas éloigné de croire que le titre de la pièce doit être ainsi restitué: la Moustache du Filou arrachée, par le sieur du Lorens.

Muse et Phebus, je vous invoque.

Si vous pensez que je me mocque,

Baste! mon stil est assez doux;

Je me passeray bien de vous.

Je veux conchier la moustache,

Et si je veux bien qu’il le sçache,

De cet importun fanfaron

Qui veut qu’on le croye baron,

Et si n’est fils que d’un simple homme.

Peu s’en faut que je ne le nomme.

Il se veut mettre au rang des preux

Par une touffe de cheveux,

Et se jette dans le grand monde

Sous ombre qu’elle est assez blonde,

Qu’il la caresse nuict et jour,

Qu’il l’entortille en las d’amour,

Qu’il la festonne, qu’il la frise,

Pour entretenir chalandise,

Afin qu’on face cas de luy:

Car c’est la maxime aujourd’huy

Qu’il faut qu’un cavalier se cache,

S’il n’est bien fourny de moustache.

S’il n’en a long comme le bras,

Il monstre qu’il ne l’entend pas,

Qu’il tient encor la vieille escrime,

Qu’il ne veut entrer en l’estime

D’estre un de nos gladiateurs,

Mais plustost des reformateurs,

Et qu’avec son nouveau visage

Il prétend corriger l’usage,

Ce qu’il ne pourroit faire, eust-il

Glosé sur le Docteur subtil.

L’usage est le maistre des choses;

Il fait tant de métamorphoses

En nos mœurs et en nos façons,

Que c’est le subject des chansons.

Quiconque ne le veut pas suivre

Fait bien voir qu’il ne sçait pas vivre.

Les roses naissent au printemps;

Il faut aller comme le temps.

Le sage change de méthode:

On lui voit sa barbe à la mode,

Et ses chausses et son chapeau;

En ce différant du bedeau,

Qui porte, quelque temps qu’il fasse,

Mesme bonnet et mesme masse;

Son habit fort bien assorty,

Comme une tarte my-party,

Toutesfois sans trous et sans tache.

Il n’entreprend sur la moustache

De nostre baron prétendu,

De peur de faire l’entendu

Et en quelque façon luy nuire,

Car c’est elle qui le fait luire,

Qui fait qu’il se trouve en bon lieu

Et qu’il disne où il plaist à Dieu;

Car il n’a point de domicille,

Et s’il ne disnoit point en ville,

Sauf votre respect, ce seigneur

Disneroit bien souvent par cœur.

Bien que pauvreté n’est pas vice,

Ceste moustache est sa nourrice,

Son honneur, son bien, son esclat.

Sans elle, ô dieux! qu’il seroit plat,

Ce beau confrère de lipée,

Avecque sa mauvaise espée

Qui ne degaine ny pour soy,

Ny pour le service du roy!

Quoiqu’il ait eu mainte querelle,

Elle a fait vœu d’estre pucelle,

Comme son maître le baron

Fait estat de vivre en poltron,

Je dis plus poltron qu’une vache,

Nonobstant sa grande moustache,

Qui le fait, estant bien miné,

Passer pour un déterminé,

Capable, avec ceste rapière,

De garder une chenevière.

Il tient que c’est estre cruel,

Que de s’aller battre en duël.

Qu’on le soufflette, il en informe,

Et vous dit qu’il tient cette forme

D’un postulant du Chastelet,

Qui n’avoit pas l’esprit trop let,

Et le monstra dans une affaire

Qu’il eut contre un apotiquaire

Pour de prétendus recipez

Où il y en eust d’attrapez.

La loy de la chevalerie,

C’est l’extreme poltronnerie.

Il fait pourtant le Rodomont

A cause qu’il fut en Piedmont,

Ou, que je n’en mente, en Savoye,

D’où vient ce vieux habit de soye,

Qui mérite d’être excusé,

Si vous le voyez tout usé;

Il y a bien trois ans qu’il dure.

Fust-il de gros drap ou de bure,

Aussi bien qu’il est de satin,

Il eust achevé son destin.

Mais sa moustache luy repare

Tout ce que la Nature avare

Refuse à son noble desir;

C’est son délice et son plaisir,

C’est son revenu, c’est sa rente,

Bref, c’est tout ce qui le contente,

Et fait, tout gueux qu’il est, qu’il rit,

Qu’avec grand soin il la nourrit;

Qu’il ne prend jamais sa vollée,

Qu’elle ne soit bien estallée;

Que son poil, assez deslié,