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HISTOIRE
DE LA
PROSTITUTION
CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
DEPUIS
L’ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU’A NOS JOURS,
PAR
PIERRE DUFOUR,
Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et étrangères.
ÉDITION ILLUSTRÉE
Par 20 belles gravures sur acier, exécutées par les Artistes les plus éminents.
TOME CINQUIÈME
PARIS.—1853.
SERÉ, ÉDITEUR, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 52;
ET CHEZ MARTINON, RUE DE GRENELLE-SAINT-HONORÉ, 14.
TYPOGRAPHIE PLON FRÈRES,
RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.
HISTOIRE
DE LA
PROSTITUTION
CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
DEPUIS
L’ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU’A NOS JOURS,
PAR
PIERRE DUFOUR,
Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et étrangères.
TOME CINQUIÈME.
PARIS—1853
SERÉ, ÉDITEUR, 52, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS,
ET
P. MARTINON, RUE DE GRENELLLE-SAINT-HONORÉ, 14.
FRANCE.
- J. Veyrassat del.
- Imp. Delamain 8, r. Gît-le-Cœur, Paris.
- Frilley Sc.
ARRESTATION DE RICHARD CŒUR DE LION dans un Cabaret
HISTOIRE
DE
LA PROSTITUTION.
[CHAPITRE XXI.]
Sommaire.—Symptômes de la syphilis, d’après Fracastor.—Affaiblissement et transformation du virus, à partir de l’année 1526.—Traitement italien par le mercure.—Traitement français par le bois de gaïac.—Arrêt du parlement de Paris contre le mal de Naples, en 1497.—Premiers hôpitaux vénériens à Paris.—Ordonnances du prévôt de Paris et mesures de police, sous Louis XII, François 1er et Henri II.—Invasion de la syphilis dans les provinces depuis 1494.—Les médecins refusent de soigner les malades.—Le Triumphe de très-haute et très-puissante dame Vérole.—Ce livre rarissime, attribué à Rabelais, sous le pseudonyme de Martin Dorchesino.—Citation d’un passage du Pantagruel.—La gorre de Rouen.—Les syphilitiques admis à l’Hôtel-Dieu de Paris.—L’hôpital de l’Ourcine.—Disparition des léproseries en France.
Quels étaient les symptômes, quel fut le traitement médical du mal de Naples, dans les premiers temps de son apparition? Il ne faut pas croire que ce mal horrible, qui passa d’abord pour incurable, ait eu, à son début, le même caractère, le même aspect, qu’à l’époque de sa décroissance et de sa période stationnaire. On pourrait dire, sans craindre d’avancer un paradoxe, que la maladie, à quelques exceptions près et hors de certaines circonstances excentriques, est redevenue aujourd’hui ce qu’elle était avant le monstrueux accouplement de la lèpre et du virus vénérien. Dès l’année 1540, selon le témoignage de Guicchardin qui avait rapporté l’origine de l’épidémie à l’année 1494, le mal «s’était fort adouci et s’était changé lui-même en plusieurs espèces différentes de la première.» Dans les commencements, c’est-à-dire dans la période de temps qui suivit l’explosion subite et presque universelle de ce mal inconnu que les médecins considéraient comme une pestilence, les symptômes étaient bien dignes de l’effroi qu’ils inspiraient, et l’on comprend que, dans tous les pays où la maladie avait éclaté, des règlements de police, imités de ceux qu’on avait jadis mis en vigueur contre la lèpre, retranchassent de la société des vivants les malheureuses victimes de cette peste honteuse. On supposait, d’ailleurs, que la contagion était plus immédiate, plus prompte, plus inévitable que dans toute autre maladie contagieuse; on ne savait pas non plus si la transmission du mal s’opérait seulement par la conjonction charnelle; on s’imaginait que l’haleine, le regard même d’un vérolé pouvait communiquer l’infection.
Tous les médecins qui ont observé la maladie entre les années 1494 et 1514, qu’on attribue à sa première période d’invasion et de développement, semblent épouvantés de leurs propres observations; ils s’accordent et se répètent à peu près dans la description des symptômes syphilitiques, qui pouvaient ne pas se rencontrer également chez tous les malades, mais qui formaient néanmoins la constitution primitive du mal de Naples. Jérôme Fracastor a résumé admirablement les traités de Léoniceno, de Torrella, de Cataneo et d’Almenar, ses contemporains, dans son livre De Morbis contagiosis, où il décrit les symptômes qu’il avait pu observer lui-même, lorsqu’il étudiait la médecine et professait la philosophie à l’université de Vérone. Fracastor résume en ces termes la peinture affreuse du mal de Naples à son origine: «Les malades étaient tristes, las et abattus; ils avaient le visage pâle. Il venait, chez la plupart, des chancres aux parties honteuses: ces chancres étaient opiniâtres; quand on les avait guéris dans un endroit, ils apparaissaient dans un autre, et c’était toujours à recommencer. Il s’élevait ensuite, sur la peau, des pustules avec croûte: elles commençaient, dans les uns, par attaquer la tête, et c’était le plus ordinaire; dans les autres, elles paraissaient ailleurs. D’abord elles étaient petites, ensuite elles augmentaient peu à peu jusqu’à la grosseur d’une coque de gland, dont elles avaient la figure; d’ailleurs, assez semblables aux croûtes de lait des enfants; dans quelques-uns, ces pustules étaient petites et sèches; dans d’autres, elles étaient grosses et humides; dans les uns, livides; dans les autres, blanchâtres et un peu pâles; dans d’autres, dures et rougeâtres. Elles s’ouvraient au bout de quelques jours et rendaient continuellement une quantité incroyable d’une liqueur puante et vilaine. Dès qu’elles étaient ouvertes, c’étaient de vrais ulcères phagédéniques, qui consumaient non-seulement les chairs, mais même les os. Ceux dont les parties supérieures étaient attaquées, avaient des fluxions malignes, qui rongeaient tantôt le palais, tantôt la trachée artère, tantôt le gosier, tantôt les amygdales. Quelques-uns perdaient les lèvres; d’autres, le nez; d’autres, les yeux; d’autres, toutes les parties honteuses. Il venait à un grand nombre, dans les membres, des tumeurs gommeuses qui les défiguraient, et qui étaient souvent de la grosseur d’un œuf ou d’un petit pain. Quand elles s’ouvraient, il en sortait une liqueur blanche et mucilagineuse. Elles attaquaient principalement les bras et les jambes; quelquefois, elles s’ulcéraient; d’autres fois, elles devenaient calleuses jusqu’à la mort. Mais, comme si cela n’eût pas suffi, il survenait encore, dans les membres, de grandes douleurs; souvent, en même temps que les pustules; quelquefois, plus tôt, et d’autres fois, plus tard. Ces douleurs, qui étaient longues et insupportables, se faisaient sentir principalement dans la nuit, et n’occupaient pas proprement les articulations, mais le corps des membres et les nerfs. Quelques-uns néanmoins avaient des pustules sans douleurs; d’autres, des douleurs sans pustules; la plupart avaient des pustules et des douleurs. Cependant tous les membres étaient dans un état de langueur; les malades étaient maigres et défaits, sans appétit, ne dormaient point, étaient toujours tristes et de maussade humeur, et voulaient toujours demeurer couchés. Le visage et les jambes leur enflaient. Une petite fièvre se mettait quelquefois de la partie, mais rarement. Quelques-uns souffraient des douleurs de tête, mais des douleurs longues, et qui ne cédaient à aucun remède.» Nous regrettons d’avoir employé la traduction lourde et incorrecte du bonhomme Jault, qui, pour avoir été faite sous les yeux d’Astruc, donne une bien faible idée du style ferme, élégant et poétique de Fracastor, mais nous voulions laisser à un homme de l’art le soin de donner ici une traduction médicale plutôt que littéraire.
Conçoit-on, après la lecture de cette description si caractéristique, que le savant Fracastor ait nié, dans le même ouvrage, l’analogie frappante qui existait entre la lèpre et le mal de Naples? Le dernier, n’étant qu’une complication de la lèpre sous l’influence du virus vénérien, devait avoir des rapports intimes avec la peste inguinale du sixième siècle et le mal des ardents, du neuvième, qui ne furent aussi que des transformations épidémiques de l’éléphantiasis. Mais le mal de Naples, à partir de l’année 1514, eut aussi ses métamorphoses, causées sans doute par ce que nous nommerons le croisement des races de la maladie. Jean de Vigo cite le premier les squirres osseux qui survenaient chez les malades, un an au moins après d’atroces douleurs internes dans tous les membres. Ces squirres, qui tourmentaient beaucoup le patient, surtout pendant la nuit, aboutissaient toujours à la carie de l’épine dorsale. Pierre Manardi, qui traitait avec habileté les maladies syphilitiques, vers le même temps que Jean de Vigo (1514 à 1526), signale de nouveaux symptômes qui dénotent le virus vénérien: «Le principal signe du mal français, dit-il au chapitre 4 de son traité De Morbo gallico, consiste en des pustules qui viennent à l’extrémité de la verge chez les hommes, à l’entrée de la vulve ou au col de la matrice chez les femmes, et en une démangeaison aux parties qui contiennent la semence. Le plus souvent ces pustules s’ulcèrent; je dis le plus souvent, parce que j’ai vu des malades chez qui elles s’étaient durcies comme des verrues, des clous et des poireaux.» Il paraît que, durant cette seconde période, le mal de Naples, malgré quelques variations symptomatiques, conserva toute son intensité. Mais, de 1526 à 1540, il entra dans une période décroissante, quoique le mal vénérien se dessinât davantage par la tumeur des glandes inguinales et par la chute des cheveux. «Quelquefois le virus se jette sur les aines et en tuméfie les glandes, dit un médecin français, Antoine Lecocq, qui publia en 1540 son opuscule De Ligno sancto; si la tumeur suppure, c’est souvent un bien. Cette maladie s’appelle bubon; d’autres la nomment poulain, par un trait de raillerie contre ceux qui en sont attaqués, d’autant qu’ils marchent en écartant les jambes comme s’ils étaient à cheval.» Quant à la chute des cheveux et des poils, on doit l’attribuer moins à la maladie qu’au traitement mercuriel qu’on lui faisait subir. «Depuis environ six ans, disait Fracastor en 1546, la maladie a encore changé considérablement. On ne voit maintenant des pustules, que dans très-peu de malades, presque point de douleurs ou des douleurs bien plus légères, mais beaucoup de tumeurs gommeuses. Une chose qui a étonné tout le monde, c’est la chute des cheveux et des autres poils du corps..... Il arrive encore pis à présent: les dents branlent à plusieurs, et tombent même à quelques-uns.» C’était là évidemment la conséquence de l’emploi du mercure dans la médication italienne; mais, en France, où l’usage des remèdes végétaux et surtout du bois de gaïac avait prévalu, les accidents de la maladie différaient d’une manière essentielle, qui nous permet d’avancer que le mal de Naples, en s’éloignant de sa source, était redevenu exclusivement vénérien et s’était dégagé de la lèpre, ou du farcin, ou de toute autre affection contagieuse avec laquelle il avait fait une alliance adultère.
Nous ne suivrons pas plus loin les dégénérescences du mal de Naples; nous avons voulu seulement faire comprendre que la lèpre persistait toujours sous le masque de ce mal nouveau, et que les climats, les tempéraments, les circonstances locales agissaient intimement sur les causes et les effets de la maladie. Il était inutile de démontrer autrement quelle terrible action devait avoir la débauche publique, à cette époque, sur la santé de ceux qui s’y livraient. On ne niera pas que le mal était d’une nature si communicative, que la contagion pouvait exister, dans une foule de cas, sans que l’acte vénérien lui servît de véhicule; on conçoit donc que si le fléau pénétrait, on ne sait par quelle voie, dans l’intérieur des ménages honnêtes, il devait être inévitablement attaché aux faits et gestes de la Prostitution. La fréquentation des femmes de mauvaise vie ne fut jamais plus dangereuse que dans les cinquante années qui suivirent la première apparition du fléau, car on ne s’avisa que fort tard de soupçonner que ce fléau, né d’un commerce impur quelconque, se transmettait plus rapidement et plus sûrement par les rapports sexuels, que par tout autre contact ou accointance. Les mœurs étaient plus régulières en France qu’en Italie, et les débauchés, pour les besoins de qui on laissait ouverts les lieux de Prostitution, vivaient absolument en dehors de la vie commune. Ce fut parmi eux que le mal de Naples exerça d’abord ses fureurs et ses ravages, sans que la médecine et la chirurgie daignassent s’occuper d’eux et leur donner des soins, qu’on jugeait inutiles pour le malade et honteux pour le praticien. Quelques écoliers mal famés, des apothicaires, de vieilles entremetteuses, qui se faisaient largement payer leurs consultations et leurs drogues, s’aventurèrent à traiter les pauvres vérolés, comme on les appelait, et ils opérèrent quelques guérisons à l’aide de recettes empiriques connues de temps immémorial pour le traitement des maladies pustuleuses. Mais ce n’est qu’en 1527, qu’un véritable médecin, Jacques de Bethencourt, osa se compromettre, au point de publier des recherches et des conseils sur la syphilis dans un petit livre intitulé Nouveau Carême de pénitence ou purgatoire du mal vénérien (Nova penitentialis Quadragesima necnon purgatorium in morbum gallicum seu venereum). Avant Jacques de Bethencourt, un seul médecin français, qui a gardé l’anonyme, s’était aventuré à joindre un remède contre la grosse vérole à sa paraphrase française du Regimen sanitatis d’Arnoul de Villeneuve, publié à Lyon en 1501. On aurait pu penser, à voir combien l’art restait étranger au mal de Naples, que ce mal formidable n’avait pas encore pénétré en France, tandis qu’il s’y était partout répandu, malgré tous les efforts de l’autorité religieuse, politique et municipale. Il faut faire observer cependant que la maladie attaquait rarement les honnêtes gens, et qu’elle se concentrait, pour ainsi dire, dans les classes réprouvées de la société, parmi les femmes et les hommes de mauvaise vie, les vagabonds, les mendiants, les truands et les infâmes hôtes des Cours des Miracles.
On trouve, dans les registres du parlement de Paris, à la date du 6 mars 1497, une ordonnance qui nous apprend que l’évêque de Paris (c’était alors un prélat vénérable, nommé Jean Simon) avait pris l’initiative des mesures de salubrité, que réclamait la propagation de la grosse vérole. Cette maladie contagieuse, «qui, puis deux ans en çà, a eu grant cours en ce royaume, dit l’ordonnance, tant de ceste ville de Paris, que d’autres lieux,» faisait craindre aux hommes de l’art, qu’elle ne se multipliât encore à la faveur du printemps. En conséquence, l’évêque avait convoqué, à l’évêché, les officiers du roi en Châtelet, pour leur soumettre ses appréhensions à cet égard; il fut décidé qu’on en référerait au parlement, et la Cour, s’étant réunie pour délibérer, commit un de ses conseillers Martin de Bellefaye et son greffier, pour seconder les vues charitables de l’évêque, et pour s’entendre à ce sujet avec le prévôt de Paris. Le parlement rendit une ordonnance qui fut publiée dans les rues et carrefours, et qui renfermait la police concernant la maladie nouvelle. Cette police avait été discutée, en présence de l’évêque de Paris, par plusieurs grands et notables personnages de tous estatz. Les étrangers, tant hommes que femmes, malades de la grosse vérole, devaient sortir de la ville, vingt-quatre heures après la publication de l’ordonnance, sous peine de la hart; qu’ils retournassent, soit dans leur pays natal, soit dans l’endroit où ils faisaient leur résidence quand la maladie les avait attaqués. Pour faciliter leur prompt départ, on délivrerait à chacun d’eux, lorsqu’ils sortiraient par les portes Saint-Denis ou Saint-Jacques, la somme de 4 sols parisis, en prenant leur nom par écrit et en leur faisant défense de rentrer dans la ville, avant leur guérison. Quant aux malades qui résidaient et demeuraient à Paris lorsqu’ils avaient été atteints de la maladie, injonction leur était faite de se retirer dans leurs maisons, «sans plus aller par la ville, de jour et de nuit,» sous peine de la hart. Si ces malades, relégués dans leur domicile, étaient pauvres et indigents, ils pouvaient se recommander aux curés et marguilliers de leurs paroisses, qui les pourvoiraient de vivres. Au contraire, les malades, qui n’auraient pas d’asile, étaient sommés de se retirer au faubourg de Saint-Germain-des-Prés, où une maison avait été louée et disposée pour leur servir d’hôpital. D’autres demourances seraient préparées ailleurs pour les pauvres femmes malades, qui étaient moins nombreuses que les hommes, mais qui par honte cachaient sans doute aussi longtemps que possible leur état de santé. On prévoyait déjà que l’hospice provisoire de Saint-Germain-des-Prés ne suffirait pas, à cause de l’augmentation du nombre des malades, et l’on promettait d’y adjoindre des granges et autres lieux voisins de cet hospice, afin de recevoir tous les pauvres qui se présenteraient pour se faire panser. Les dépenses de ces nouvelles maladreries étaient à la charge de la ville, dans laquelle on ferait des quêtes et où l’on établirait au besoin un impôt spécial. Deux agents comptables devaient être placés, l’un à la porte Saint-Jacques, l’autre à la porte Saint-Denis, pour délivrer les 4 sols parisis et pour inscrire les noms de ceux qui toucheraient cette indemnité, en sortant de la ville; des surveillants seraient placés à toutes les portes de Paris, pour que les malades n’y rentrassent pas apertement ou secrètement. L’article le plus important de l’ordonnance est le huitième, ainsi conçu: «Item, sera ordonné par le prévost de Paris, aux examinateurs et sergents, que, ès quartiers dont ils ont la charge, ils ne souffrent et permettent aucuns d’iceulx malades aller, converser ou communiquer parmi la ville. Et où ils en trouveront aucuns, ils les mettent hors d’icelle ville, ou les envoient et mènent en prison, pour estre pugnis corporellement, selon ladite ordonnance.»
Cet article prouve que la grosse vérole était regardée comme une sorte de peste, et que, dès cette époque, on avait organisé dans Paris un service de santé avec des examinateurs et des sergents, attachés à chaque quartier de la ville, et chargés de faire observer rigoureusement les règlements sanitaires. Cependant, on ne croyait pas à l’infection de l’air durant le règne de la maladie, puisque les malades sont autorisés à rester dans la ville, pourvu qu’ils soient enfermés chez eux. Il est probable que les maisons où logeaient des malades étaient signalées à l’attention publique par quelque signe extérieur, tel qu’une botte de paille suspendue à une des fenêtres, ou bien une croix de bois noir clouée à la porte. Une désignation de ce genre fut du moins exigée de ceux qui habiteraient des maisons infectées de peste, par une ordonnance du prévôt de Paris, en date du 16 novembre 1510. Quoique cette ordonnance et celles d’une date postérieure, relatives aux épidémies, ne prescrivent aucune mesure de prudence à l’égard des lieux de débauche, il est certain qu’on les faisait évacuer et qu’on en scellait la porte jusqu’à ce que la santé publique fût améliorée. Il en était de même des étuves, qu’on fermait pendant toute la durée de la contagion. Dans le cours du printemps de 1497, le nombre des malades de la grosse vérole s’accrut considérablement, selon les prévisions du bon évêque. «Le vendredi 5 mai, la Cour de parlement prélevoit une somme de 60 livres parisis (environ 300 fr. de notre monnaie) sur le fonds des amendes, et faisoit remettre cette somme à sire Nicolas Potier et autres, commis touchant le faict des malades de Naples, pour icelle somme estre employée ès affaires et necessitez desdits malades.» Les registres du parlement, où nous trouvons ce fait consigné, mentionnent aussi, à la date du 27 mai de la même année, des remontrances que l’évêque de Paris adressa derechef à Messieurs, pour leur demander une aumône en pitié, attendu que, si, des malades reçus dans l’hospice du faubourg Saint-Germain, «y en avoit de garis en bien grant nombre,» les autres souffraient de cruelles privations, car «l’argent estoit failly et y faisoit l’on de petites aumosnes pour le présent.» Le greffier de la Cour offrit de consacrer à ces œuvres pitéables quinze ou seize écus (environ 200 fr.), qui étaient déposés au greffe au moins depuis dix ans, et qu’on n’avait jamais réclamés. La Cour ordonna de remettre cette somme à l’évêque. Ce document prouve que la charité publique commençait à se lasser, probablement parce que la cause ordinaire de la maladie n’était pas faite pour édifier les bonnes âmes. Quant aux malades guéris, il est à présumer que ce n’étaient point de véritables vénériens, et que bien des mendiants s’étaient fait passer pour malades sans l’être, afin de participer au bénéfice des 4 sols parisis.
En effet, les espérances qu’on aurait pu concevoir d’après la lettre de l’évêque au parlement, ne se réalisèrent pas, et les nombreuses guérisons que cette lettre annonçait amenèrent un surcroît de malades. La population saine de Paris s’effraya et demanda hautement l’expulsion de ces étranges pestiférés, qui faisaient horreur à voir. Le prévôt de Paris se rendit à ces réclamations unanimes, et il fit crier à son de trompe l’ordonnance suivante (regist. bleu du Châtelet, fol. 3): «Combien que par cy devant ait été publié, crié et ordonné à son de trompe et cry public, par les carrefours de Paris, à ce qu’aucun n’en peut prétendre cause d’ignorance: que tous les malades de la grosse vérole vuidassent incontinent hors la ville et s’en allassent, les étrangers ès lieux dont ils sont natifs, et les autres vuidassent hors la ville, sur peine de la hart: néanmoins, lesdits malades, en contemnant lesdits crys, sont retournez de toutes parts et conversent parmi la ville avec les personnes saines, qui est chose dangereuse pour le peuple et la seigneurie qui à présent est à Paris. L’on défend derechef, de par le roy et monsieur le prévost de Paris, à tous lesdits malades de ladite maladie, tant hommes que femmes, que incontinent après ce présent cry, ils vuident et se départent de ladite ville et forsbourgs de Paris, et s’en voisent (s’en aillent), savoir lesdits forains faire leur résidence ès pays et lieux dont ils sont natifs, et les autres hors ladite ville et forsbourgs, sur peine d’estre jectez en la rivière, s’ils y sont prins, le jourd’hui passé. Enjoint l’on à tous commissaires, quarteniers et sergents, prendre ou faire prendre ceulx qui seront trouvez, pour en faire exécution. Fait le lundy 25e jour de juin l’an 1498.» Cette ordonnance, qui n’admettait ni excuse, ni délai, ni exception, avait été motivée par la présence à Paris de toute la noblesse (seigneurie), qui venait offrir ses hommages au nouveau roi Louis XII, et qui s’effrayait de la rencontre des malades, que l’on avait bien de la peine à retenir dans leurs maisons; car leur mal, si horrible qu’il fût, ne les empêchait pas de se donner du mouvement et de l’air. On avait fermé les yeux sur les infractions aux lois de police, quand ces malades étaient des bourgeois aisés et bien apparentés, mais leur aspect avait de quoi faire détester la ville à quiconque les voyait apparaître comme des pourritures vivantes: «Ce n’étoient qu’ulcères sur eux, dit Sauval en s’appropriant les expressions de Fernel, et qu’on auroit pris pour du gland, à en juger par la grosseur et par la couleur, d’où sortoit une boue vilaine et infecte qui faisoit bondir le cœur; ils avoient le visage haut, d’un noir verdâtre, d’ailleurs si couvert de plaies, de cicatrices et de pustules, qu’il ne se peut rien voir de plus hideux.» (Antiq. de Paris, t. III, p. 27.) Le savant Fernel, qui vivait à la fin du seizième siècle, ajoute que cette première maladie vénérienne ressemblait si peu à celle de son temps, qu’on a peine à croire que ce fût la même. «Icelle maladie, disait en 1539 l’auteur pseudonyme du Triumphe de très-haulte et très-puissante dame Vérole, a remis beaucoup de sa férocité et aigreur première, et n’en sont les peuples si travaillez, qu’ils souloient.»
L’arrêt du parlement du 6 mars 1497 (sa date est de l’année 1496, suivant le calendrier pascal) ne permet pas de douter que le mal de Naples ait régné dans tout le royaume depuis l’année 1494, mais on n’a pas encore recherché l’époque de l’invasion dans chaque province et dans chaque ville. Les archives municipales et consulaires fourniraient des documents précis à cet égard. Astruc, dans son grand traité monographique, a cité seulement deux faits qui constatent l’introduction du mal de Naples à Romans en Dauphiné et au Puy en Velay, dans l’année 1496: «La maladie de las bubas, disent les registres de l’université de Manosque, a été apportée cette année par certains soldats de Romans en Dauphiné, qui étoient au service du roy et de l’illustrissime duc d’Orléans, dans la ville, leur patrie, qui étoit encore saine et qui ne connoissoit point cette sorte de maladie, laquelle ne régnoit point encore dans la Provence.» Dans une chronique inédite de la ville du Puy en Velay, l’auteur, Estève de Mèges, bourgeois de cette ville, rapporte que la grosse vérole a paru pour la première fois, au Puy, dans le cours de l’année 1496. L’extrait des registres de Manosque est très-précieux en ce qu’il sert à prouver que l’armée de Charles VIII, au retour de l’expédition de Naples, était infectée de la nouvelle maladie, et, en effet, cette maladie s’est manifestée, en l’année 1495, sur toute la route que parcouraient les débris de cette armée, qui rentrait en France, par bandes désorganisées, après la bataille de Fornoue. Les soldats qui apportèrent le mal de Naples à Romans avaient fait partie sans doute de l’arrière-garde, qui s’enferma dans Novare avec le duc d’Orléans, et qui y soutint un siége mémorable pendant plusieurs mois. Depuis l’époque où Astruc recueillait les matériaux de son encyclopédie des maladies vénériennes, une étude plus consciencieuse des archives municipales, sur tous les points de la France, a permis de constater que le mal de Naples s’était étendu de ville en ville et jusqu’au fond des plus petits hameaux dès l’année 1494, ce qui s’accorde avec l’arrêt du parlement de Paris, où il est dit, à la date du 6 mars 1497, que «la grosse vérole a eu grant cours en ce royaume, puis deux ans en çà (c’est-à-dire en 1495 et 1496).» Dans les grandes villes seulement, à l’exemple de Paris, on usa de rigueur contre les malades, on les chassa en les menaçant du fouet ou de la potence; mais, ailleurs, on se contenta de les éviter et de les fuir, on les laissa mourir en paix. Nous ne croyons pas, comme l’assure plus d’un contemporain, que la vingtième partie de la population fut enlevée par l’épidémie, en France et en Europe; mais, comme l’écrivait Antoine Coccius Sabellicus en 1502: «Peu des gens en moururent, eu égard au grand nombre des malades, mais beaucoup moins de malades s’en guérirent.» Ulric de Hutten, qui s’était cru guéri et qui succomba aux progrès latents du mal à l’âge de trente-six ans, disait lui-même que, sur cent malades, à peine en guérissait-on un seul, et encore retombait-il le plus souvent dans un état pire que le premier. (De Morbi gall. curatione, cap. 4.) Car la vie était plus affreuse que la mort, pour ces malheureux, qui n’avaient pas droit de vivre dans la société de leurs semblables, et qui ne trouvaient ni remède physique ni soulagement moral à leurs atroces souffrances.
Dans les premiers temps de l’apparition du mal de Naples, on peut dire qu’il ne fut traité nulle part selon les règles de l’art; les médecins s’abstenaient presque partout, en déclarant, à l’instar de Barthélemi Montagnana, professeur de médecine à la Faculté de Padoue, que ce mal était inconnu à Hippocrate, à Galien, à Avicenne et autres anciens médecins; ils avaient, d’ailleurs, un préjugé d’aversion insurmontable contre la lèpre, à laquelle survivait la syphilis. En outre, ce mal honteux semblait se concentrer dans la classe abjecte, qui couvait tant de vilaines infirmités dans son sein, et il n’y aurait eu que peu d’avantages à retirer du traitement de ces infirmités, nées du vice, de la misère et de la crapule. «Dans la cure des maladies, disaient-ils en se drapant dans leur majesté doctorale, la première indication devant être prise de l’essence même de la maladie, on ne pouvait tirer aucun indice d’un mal qui était absolument inconnu.» Les médecins français se montrèrent plus indifférents ou plus ignorants encore que ceux d’Allemagne et d’Italie: ils abandonnèrent entièrement aux charlatans de toute espèce la curation de ce mal qui leur semblait un problème insoluble. Ce fut cette désertion générale des hommes de l’art, qui fit intervenir une foule d’intrus dans le traitement vénérien; après les barbiers et les apothicaires, on vit les étuvistes, les baigneurs, les cordonniers et les savetiers se changer en opérateurs. De là, tant de drogues diverses, tant de méthodes différentes, tant d’essais infructueux, tant de procédés ridicules, avant qu’on osât employer le mercure ou vif-argent, avant qu’on eût connaissance des vertus du bois de gaïac. La saignée, les lavements, les emplâtres, les purgatifs, les tisanes jouaient leur rôle plus ou moins neutre, comme dans la plupart des maladies; mais les frictions, les bains et les sudorifiques réussissaient mieux, du moins en apparence. «Le meilleur moyen que j’ai trouvé de guérir les douleurs et même les pustules, écrivait Gaspard Torrella, qui avait expérimenté en France cette médication anodine, c’est de faire suer le malade dans un four chaud ou du moins dans une étuve, pendant quinze jours de suite, à jeun.» On faisait aussi, en France, un prodigieux usage de la panacée qu’on prétendait tirer de la vipère: vin où on avait laissé mourir et infuser des vipères; bouillon de vipères; chair de vipère, bouillie ou rôtie; décoction de vipères, etc. Ce furent les chirurgiens qui se servirent du mercure pour obtenir un traitement énergique contre un mal qu’on voyait résister à tout. Le succès répondit à leur hardiesse, mais l’ignorance ou l’imprudence des opérateurs, qui usèrent du mercure à forte dose, occasionna des accidents terribles, et plusieurs malades, qui ne fussent pas morts de la maladie, moururent du remède. Gaspard Torrella attribue aux effets du mercure la mort du cardinal de Segorbe et d’Alphonse Borgia.
On chercha donc un remède moins dangereux et plus certain; on crut l’avoir trouvé, quand le hasard fit découvrir en Amérique les propriétés antisyphilitiques du bois de gaïac. Ulric de Hutten, qui avait éprouvé un des premiers la puissance de ce remède, raconte qu’un gentilhomme espagnol, trésorier d’une province de l’île de Saint-Domingue, étant fort malade du mal français, apprit d’un indigène le remède qu’il fallait employer contre ce mal, et apporta en Europe la recette qui lui avait rendu la santé. Ulric de Hutten place en 1515 ou 1517 l’importation du gaïac en Europe. Ce fait est rapporté différemment, d’après les traditions locales, dans les notes des curieux Voyages de Jérôme Benzoni (édit. de Francfort, 1594): «Un Espagnol, qui avoit pris la vérole avec une concubine indienne et qui souffroit de cruelles douleurs, ayant bu de l’eau de gaïac que lui donna un serviteur indien qui faisoit le médecin, fut non-seulement délivré de ses douleurs, mais encore parfaitement guéri.» Depuis cette époque (1515 à 1517), on publia, par toute l’Europe, que le mal de Naples pouvait enfin se guérir avec une drogue que fournissait l’Amérique, et dès lors le peuple, qui fait d’étranges confusions dans ses chroniques orales, se persuada que le remède et le mal devaient être originaires du même pays. Les noms de mal de Naples et de mal français ne pouvaient survivre longtemps à cette préoccupation qui mettait le berceau du mal auprès de l’arbre qui le guérissait; les noms de grosse vérole et de vérole, par excellence, prévalurent, pour restituer à l’Amérique ce qu’on pensait lui appartenir. Les premières cures dues à l’usage du bois de gaïac furent merveilleuses. Nicolas Poll, médecin de Charles-Quint, affirme que trois mille malades désespérés furent guéris presque à la fois, sous ses yeux, grâce à la décoction de gaïac, et que leur guérison ressemblait à une résurrection. Le grand Érasme, qui avait été attaqué d’une syphilis terrible avec douleurs frénétiques, exostoses, ulcères et carie des os, après avoir essayé onze fois le traitement mercuriel, fut radicalement guéri par le bois de gaïac, au bout de trente jours. Ce bois de gaïac fut donc reçu comme un bienfait du ciel, mais on ne tarda pas à s’apercevoir que ce bienfait avait aussi de graves inconvénients: aux accidents vénériens succédait souvent une consomption mortelle. Néanmoins, le bois de gaïac conserva de nombreux partisans jusqu’à ce qu’il fût détrôné par un autre bois provenant aussi de l’Amérique, et nommé par les naturels du pays hoaxacan, que les Européens appelèrent bois saint (sanctum lignum). Le dernier remède eut plus de vogue en France que partout ailleurs; et, pendant une partie du seizième siècle, on fit une immense consommation de ce bois aromatique, qui justifia fréquemment son bienheureux nom par des cures extraordinaires. On faisait infuser pendant vingt-quatre heures une livre de saint-bois coupé en morceaux ou râpé; la décoction se prenait à jeun, quinze ou trente jours de suite, et procurait des sueurs abondantes qui diminuaient l’âcreté du mal et l’entraînaient quelquefois avec elles. Les médecins français ont écrit plusieurs traités sur l’efficacité du gaïac et du bois-saint; ils en parlent avec une sorte de respect et de pieuse admiration, mais ils ne font d’ailleurs que répéter les éloges qu’Ulric de Hutten, en Allemagne, et François Delgado, en Italie, avaient accordés les premiers à ce merveilleux spécifique, en reconnaissance de leur guérison. «O saint bois! disait dans ses oraisons un patient qui se trouvait soulagé, sinon guéri, par les heureux effets de ce médicament, ô saint bois, n’es-tu pas au propre le bois bénit de la croix du bon larron!»
La guérison obtenue par le saint-bois ou par le gaïac n’était pourtant pas si radicale, que les traces de la maladie disparussent tout à fait: on reconnaissait à des signes trop certains les infortunés qui avaient échappé à l’action aiguë du mal, sans pouvoir se soustraire à son travail incessant et mystérieux. Voici le sombre tableau que fait de ces prétendus convalescents l’auteur anonyme du Triumphe de la très-haute et très-puissante dame Vérole: «Les uns boutonnants, les autres refonduz et engraissez, les autres pleins de fistules lachrimantes, les autres tout courbez de gouttes nouées.» Le même auteur, qui s’efforçait d’enseigner la continence et la sagesse à ses lecteurs en leur offrant «l’exemple des malheureux qui tombent par leur luxure dissolue aux accidents dessusdits,» leur représente ainsi les préliminaires non moins effrayants du mal de Naples: «Les aultres estant encore aux faulxbourgs de la vérole, bien chargez de chancres, pourreaux, filets, chauldespisses, bosses chancreuses, carnositez superflues et aultres menues drogues, que l’on acquiert et amasse au service de dame Paillardise.» Longtemps avant que ce singulier ouvrage eût été publié à Lyon (1539) sous le pseudonyme de Martin Dorchesino, la poésie française s’était emparée de ce lamentable sujet, que Jérôme Fracastor devait célébrer dans son beau poëme virgilien et vénérien, qui porte le nom de la maladie elle-même (Syphilis sive morbus gallicus). Jean Droyn, d’Amiens, bachelier ès lois, poëte connu par deux poëmes moraux et chrétiens, la Nef des fols du monde et la Vie des Trois Maries, composa une ballade en l’honneur de la grosse vérole, et cette ballade, après avoir fait le tour de la France avec la maladie nouvelle, fut imprimée à Lyon, en 1512, à la fin des poésies morales de frère Guillaume Alexis, moine de Lyre et prieur de Bussy. La ballade de maître Jean Droyn est fort curieuse en ce qu’elle accuse la Prostitution d’avoir répandu en France le mal de Naples, que le poëte met sur la conscience des Lombards. D’où l’on peut conclure que les guerres de Louis XII en Italie avaient été encore plus funestes à la santé de ses sujets, que la première expédition de Charles VIII. Nous croyons que la citation de cette pièce de vers ne sera pas déplacée ici, comme un monument de la joyeuse philosophie de nos ancêtres en matière de peste et de plaisir.
Plaisants mignons, gorriers, esperrucats,
Pensez à vous, amendez votre cas,
Craignez les troux, car ils sont dangereux,
Gentilshommes, bourgeois et advocats,
Qui despendez ecus, salus, ducas,
Faisant bancquetz, esbattement et jeux,
Ayez resgard que c’est d’estre amoureux,
Et le mettez en vostre protocole,
Car, pour hanter souvent en obscurs lieux,
S’est engendrée ceste grosse vérole.
Menez amours sagement, par compas:
Quand ce viendra à prendre le repas,
Veüe ayez nette devant les yeux,
Fuyez soussi et demenez soulas,
Et de gaudir jamais ne soyez las,
En acquerant hault renom vertueux.
Gardez vous bien de hanter gens rongneux,
Ne gens despitz, qui sont de haulte colle;
Car, pour bouter sa lance en aulcun creux,
S’est engendrée ceste grosse vérole.
Hantez mignones qui portent grans estas,
Mais gardez-vous de monter sur le tas
Sans chandelle; ne soyez point honteux,
Fouillez, jettez, regardez hault et bas,
Et, en après, prenez tous vos esbats;
Faites ainsi que gens aventureux,
Comme dient un grant tas de baveux,
Soyez lettrez sans aller à l’eschole,
Car, par Lombards soubtils et cauteleux,
S’est engendrée ceste grosse vérole.
ENVOI:
Prince, sachez que Job fut vertueux,
Mais si fut-il rongneux et grateleux,
Nous lui prions qu’il nous garde et console.
Pour corriger mondains luxurieux,
S’est engendrée ceste grosse vérole.
Suivant les règles poétiques de la ballade française, ses trois strophes symétriques devaient se terminer par un envoi de cinq vers, adressés à un prince, nous serions en peine de dire à quel prince fut envoyée la ballade de Droyn, et nous pensons que pas un prince, à cette époque, si austère qu’il fût, n’aurait protesté contre un pareil envoi, d’autant mieux que les nombreux traités médicaux, qu’on faisait paraître alors sur le mal vénérien, étaient dédiés à des cardinaux, à des évêques et aux plus augustes personnages. Mais nous trouverions matière à d’autres observations historiques, en examinant cette ballade, qui est certainement la plus ancienne poésie que le mal de Naples ait inspirée à un Français: nous y verrions, par exemple, que le mal se trahissait toujours à quelque signe extérieur, et que les malades portaient quelque part le stigmate de leur souillure; nous y verrions, en outre, que, dans l’opinion des mondains luxurieux, cette espèce de rogne obscène s’engendrait par conjonction charnelle, etc. Il est étonnant de rencontrer tant de justesse d’observation chez un poëte, à cette époque où les médecins, eux, croyaient à la propagation du mal par l’air et par le simple contact: le préjugé, à cet égard, était encore mieux établi dans le peuple, qui assimilait, en son bon sens, la grosse vérole avec la lèpre, la fille avec la mère. Deux siècles plus tard, l’abbé de Saint-Martin, qui fut la vivante expression de tous les préjugés populaires, répétait naïvement ce qu’il avait ouï dire par sa nourrice, et ce dont il rendait responsable son ami Jean de Lorme, premier médecin du roi: «Il est à remarquer que le verolle se gaigne en touchant une personne qui l’a, en couchant avec un verollé, en marchant pieds nus sur son crachat et en bien d’autres manières.» (Moyens faciles et éprouvez dont M. de Lorme, premier médecin et ordinaire de trois de nos roys....., s’est servy pour vivre près de cent ans. Caen, 1682, in-12, p. 341.)
Jean Droyn ne fut pas le seul poëte français qui chanta le mal de Naples avant Fracastor. Jean Lemaire de Belges, l’ami de Clément Marot et de François Rabelais, historiographe et poëte indiciaire de Marguerite d’Autriche, traduisit en rimes un conte intitulé Cupido et Atropos, que Séraphino avait publié en vers italiens, sur les étranges et hideux effets de cette contagion née du plaisir; il ajouta au conte original deux autres comptes de son invention, également allégoriques et consacrés au différend de l’Amour et de la Mort. Nous empruntons, à l’œuvre de Jean Lemaire, qui parut en 1520, un portrait vigoureusement tracé des ravages de la maladie chez ceux qui en étaient atteints:
Mais, en la fin, quand le venin fut meur,
Il leur naissoit de gros boutons sans fleur,
Si très hideux, si laids et si énormes,
Qu’on ne vit onc visages si difformes,
N’onc ne receut si très mortelle injure
Nature humaine en sa belle figure.
Au front, au col, au menton et au nez,
Onc on ne vit tant de gens boutonnez.
Et qui pis est, ce venin tant nuisible,
Par sa malice occulte et invisible,
Alloit chercher les veines et artères,
Et leur causoit si estranges mystères,
Dangier, douleur de passion et goutte,
Qu’on n’y sçavoit remède, somme toutte,
Hors de crier, souspirer, lamenter,
Plorer et plaindre et mort souhaiter.
Jean Lemaire, qui fut, comme poëte, le précurseur élégant de Clément Marot, son élève, fait entrer dans ses vers, souvent bien tournés, la nomenclature omnilingue de cette vilaine gorre, que les beaux-esprits du temps appelaient le souvenir, en mémoire de la conquête de Naples, où l’armée des Français l’avait prise. Les trois contes allégoriques de Cupidon et d’Atropos furent réimprimés en 1539, en tête du Triumphe de très haute et très puissante dame Vérole, royne du Puy d’amours. Ce Triomphe n’est autre qu’une série de 34 figures en bois, représentant les principaux accessoires du mal de Naples et de son traitement: ici, Vénus, la Volupté, Cupidon; là, les médecins ou refondeurs, la diète, etc. Ces figures, composées et exécutées dans le goût d’une danse macabre, sont accompagnées de rondeaux et de dixains et huitains très-savamment versifiés; tellement, que l’auteur, Martin Dorchesino, pourrait bien n’être autre que Rabelais, dont l’esprit et le style ont un cachet si reconnaissable, et qui, vers la même époque, était fixé à Lyon, où il pratiquait la médecine, et composait de joyeuses chroniques au profit des pauvres goutteux et vérolés très précieux.
Martin Dorchesino ou d’Orchesino, qui se qualifie inventeur des menus plaisirs honnêtes, faisait dire au héraut d’armes du Triumphe publié, en 1539, à Lyon, chez François Juste, libraire, devant Nostre-Dame de Confort:
Sortez, saillez des limbes ténébreux,
Des fournaulx chauds et sepulchres umbreux,
Où, pour suer, de gris et verd on gresse
Tous verolez! se goutte ne vous presse,
Nudz et vestuz, fault delaisser vos creux,
De toutes parts!
François Rabelais, qui se qualifie d’abstracteur de quinte essence, avait dit, dans le prologue de son Pantagruel, publié pour la première fois en 1535, chez François Juste, qui fut aussi l’éditeur du Triumphe: «Que dirai-je des pauvres verollez et goutteux? O quantes fois nous les avons veus, à l’heure qu’ilz estoient bien oingtz et engressez à point, et le visaige leur reluisoit comme la claveure d’un charnier, et les dents leur tressailloient comme font les marchettes d’un clavier d’orgues ou d’espinettes quand on joue dessus, et que le gosier leur escumoit comme à un verrat que les vaultres ont aculé entre les toilles: que faisoient-ils alors? Toute leur consolation n’estoit que d’ouïr lire quelque page dudit livre. Et en avons veu qui se donnoient à cent pipes de vieulx diables, en cas qu’ils n’eussent senti allègement manifeste à la lecture dudit livre, lorsqu’on les tenoit ès limbes, ni plus ni moins que les femmes estants en mal d’enfant, quand on leur list la Vie de sainte Marguerite.» Ces passages, tirés de deux ouvrages différents que nous attribuons au même auteur, prouvent que les malades étaient nombreux à Lyon dans la clientèle de Rabelais, et qu’il les traitait, dans les limbes, par les frictions mercurielles plutôt que par le gaïac et le bois-saint.
C’est dans le Triumphe que nous trouvons aussi le souvenir de l’épidémie vénérienne qui avait désolé la ville de Rouen et la Normandie en 1527, et que Jacques de Bethencourt avait traitée avec succès, en n’employant que le mercure. «Vérolle, la belliqueuse emperière, dit Martin Dorchesino dans son Prologue, traîne après son curre triumphal plusieurs grosses villes, par force prinses et reduictes en sa sujection, mesmement la ville de Rouen, capitalle de Normandie, où elle a bien faict des siennes, comme l’on dict, et publié ses loix et droits diffusement.» Cette invasion de la maladie, qui se présentait cette fois avec de nouveaux symptômes, puisque les enfants eux-mêmes en étaient attaqués, laissa trace dans la langue proverbiale, où l’on dit longtemps vérole de Rouen, pour désigner la pire espèce et la plus rebelle aux remèdes. On lit ces vers, au-dessous de l’image de la Gorre de Rouen:
Sur toutes villes de renom
Où l’on tient d’amour bonne guyse,
Midieux Rouen porte le nom
De veroller la marchandise.
La fine fleur de paillardise,
On la doit nommer meshouen (maintenant):
Au Puy d’Amour prens ma devise:
Je suis la Gorre de Rouen!
Rabelais, dans sa vieillesse, se rappelait encore, en écrivant son cinquième livre de Pantagruel, cette terrible gorre, qu’il avait peut-être observée sur les lieux en 1527; car il cite, parmi les choses impossibles, le fait d’un jeune abstracteur de quinte-essence, qui se vantait de «guarir les verollez, je dy de la bien fine, comme vous diriez de Rouen.» Un siècle plus tard, le proverbe avait survécu à l’épidémie, et Sorel, dans son roman de Francion (liv. X), attestait que «vérole de Rouen et crottes de Paris ne s’en vont jamais qu’avec la pièce.»
Quoique des personnages éminents et du plus honorable caractère aient été, on ne sait comment, victimes reconnues de cette maladie impudique, il est difficile de nier que la Prostitution fût le principal intermédiaire de la contagion, et que les mauvais lieux servissent de foyer permanent à ses plus redoutables fléaux. La Prostitution n’était nulle part réglementée sous le rapport sanitaire, et il faut descendre jusqu’en 1684, pour trouver une ordonnance qui semble avoir en vue la salubrité des établissements de débauche. On peut donc apprécier les fâcheux effets que cette insouciance de l’autorité ne manqua pas d’exercer sur la santé publique; car, en abandonnant aux hasards de leur incontinence les malheureux libertins, qui s’en allaient, pour ainsi dire, à la source du mal, on exposait à d’inévitables dangers les femmes légitimes de ces imprudents et leurs pauvres enfants, auxquels ils léguaient un virus héréditaire et incurable. Dans les commencements de l’épidémie, comme nous l’avons vu, on enfermait les malades dans des espèces de ladreries, et on les expulsait des villes, où leur présence seule passait pour contagieuse. Cette expulsion générale des paovres vérolés contribua nécessairement à répandre l’infection dans les campagnes.
Mais, quand l’expérience eut démontré que le mal vénérien ne pouvait se gagner que par le commerce charnel ou par quelque contact intime et immédiat, on ne vit plus d’inconvénients à laisser séjourner dans les villes et parmi les personnes saines ces tristes et honteuses infirmités, dont l’aspect était fait pour effrayer le libertinage. Il n’y a pas de date certaine qu’on puisse attacher à ce changement d’opinion et de police, vis-à-vis du mal de Naples et des infortunés qui en étaient atteints. Dans les registres du parlement de Paris, on lit, à la date du 22 août 1505, un arrêt, qui autorise à prendre sur le fonds des amendes la somme nécessaire à la location d’une maison «pour y loger les verolez.» Cet arrêt, le dernier qui fasse mention de ces hospices temporaires, nous apprend que l’asile ouvert aux malades dans le faubourg Saint-Germain n’était déjà plus suffisant. On peut supposer que, peu d’années après, sous la garantie de la médecine, qui avait mieux étudié le principe des maux vénériens, on admit, indifféremment avec les autres malades, à Hôtel-Dieu, ceux qui avaient contracté à Paris, soit la grosse vérole, soit quelque teigne ou rogne syphilitique. On passa ainsi d’une extrémité à l’autre, et l’on tomba d’un excès dans un pire. A l’Hôtel-Dieu, les malades étaient couchés au nombre de quatre et même six dans le même lit: la syphilis en gâta un grand nombre, qui étaient entrés à l’hôpital fiévreux ou catarrheux, et qui en sortaient perclus et courbassés par le virus ou par le mercure. Cette catégorie de malades se multipliait donc, quoique le mal diminuât de gravité. L’Hôtel-Dieu de Paris ne fut bientôt plus assez vaste pour les contenir: il fallut songer à créer des hôpitaux spécialement destinés au traitement vénérien. Le premier hôpital fut établi en 1536, par arrêt du parlement, sur le rapport des commissaires chargés de la police des pauvres. Deux salles du grand hôpital de la Trinité reçurent cette destination: la grande salle haute, «où l’on a accoustumé de jouer farces et jeux,» fut appliquée «à l’hébergement des infectz et verollez; la basse salle, à l’hébergement et retrait de ceux qui sont malades de teignes, du mal que l’on dict saint Main, saint Fiacre, et autres maladies contagieuses.»
Quelques mois après l’ouverture de cet hospice, la place manquait pour y recueillir tous les malades qui se présentaient. Le parlement, par arrêt du 3 mars 1537, ordonna aux marguilliers de l’église de Saint-Eustache, de consacrer l’hôpital de la paroisse, au logement des «pauvres malades verollez et des maladies que l’on dict de saint Main, saint Fiacre et autres de cette qualité contagieuses.» Mais il n’y avait pas encore à Paris, malgré ces fondations, un hôpital exclusivement réservé à la maladie vénérienne, tandis que la ville de Toulouse en possédait un, depuis l’année 1528, appelé dans le langage du pays l’houspital das Rognousés de la rongno de Naples. (Voy. les Mém. de l’hist. du Languedoc, par Guill. de Catel, p. 237.) A mesure qu’on ouvrait de nouveaux refuges aux pauvres malades de vérole, on constatait de la sorte les ravages du mal dans les classes inférieures, et surtout parmi les vagabonds: l’humanité conseilla d’aviser au soulagement de cette multitude souffrante, en délivrant de la vue et du contact de ces malades les gens sains et les honnêtes gens. On fit partout des hôpitaux, et on y accumula comme dans des prisons tous les pauvres qu’on jugeait affligés de maladies contagieuses. On commençait à se repentir d’avoir supprimé trop légèrement les mesures de police relatives aux lépreux et aux vérolés; on s’aperçut un peu tard que la différence n’était peut-être pas si grande entre ces deux sortes de malades, et l’on eut la pensée de reconstituer l’ancien régime des léproseries. Ce fut dans cette pensée qu’on organisa, pour les povres vérollez, à Paris, le grand hôpital de Saint-Nicolas, près de la Bièvre, sur la paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Mais les ressources de cet hôpital n’avaient pas été calculées d’après l’accroissement journalier du nombre des malades, et ce nombre s’élevait à 660, en 1540; le linge et autres choses nécessaires, que les maîtres et gouverneurs de l’Hôtel-Dieu étaient tenus de leur fournir, vinrent à manquer tout à fait. Le parlement de Paris eut pitié de ces malades, qui estoient en grosse nécessité; il cita devant lui les maîtres et gouverneurs de l’Hôtel-Dieu, et les somma de pourvoir aux besoins de l’hôpital de Saint-Nicolas. (Voy. les Preuves de l’Hist. de Paris, de Félibien et Lobineau, t. IV, p. 689 et 697.)
Cet hôpital prit le nom d’hôpital de Lourcines, et on y envoyait tous les vérollez qui se présentaient au Bureau des pauvres et à l’Hôtel-Dieu de Paris, où jusqu’alors ils étaient «couchez au mesme lit que ceux qui ne sont atteints de cette maladie.» Telle fut l’origine de l’hôpital des Vénériens, et un arrêt du parlement, en date du 25 septembre 1559, nous apprend que M. Pierre Galandius «naguere souloit tenir» ledit hôpital de Lourcines, où l’on nourrissait, logeait, pansait et médicamentait les gens verolés. (Preuves de l’Hist. de Paris, t. IV, p. 788.) En même temps qu’on cherchait à mettre en chartre privée tous les malades de cette espèce, on s’occupait de faire rentrer dans les maladreries ou léproseries les lépreux errants, qui n’avaient que trop contribué à corrompre la santé publique, en vivant librement au milieu de la population saine. François Ier, par une ordonnance du 19 décembre 1543, voulut remédier au grand désordre de ces léproseries, et il essaya d’y faire renfermer, comme autrefois, les lépreux qui mendiaient et cliquetaient par les villes et villages. Il était trop tard pour restituer au domaine de l’État les biens appartenant à la charité publique, mais envahis et accaparés depuis plus d’un siècle par des particuliers; d’ailleurs, à quoi bon des léproseries, quand il n’y avait plus de lépreux? En effet, même les porteurs de cliquettes et de barils, ce n’étaient que vénériens récents ou invétérés. Lèpre et vérole avaient fait cause commune: si bien qu’Henri IV, par un édit de 1606, attribua ce qui restait des léproseries «à l’entretenement des pauvres gentilshommes et soldats estropiez.» Mais on ne voit pas qu’Henri IV, malade des suites d’une gonorrhée virulente, qui le fit souffrir pendant plus de dix ans, ait considéré la grosse vérole comme l’héritière naturelle de la lèpre, et lui ait assigné quelques revenus pour soigner ses malades. A cette époque, tous les syphilitiques n’étaient pas dans les hôpitaux, et l’on peut dire que la Prostitution, qui peuplait les cours des Miracles, se chargeait aussi de les dépeupler, en y ravivant sans cesse l’ancien virus de la lèpre et le nouveau virus de la grosse vérole.
- A. Racine del. d’après de Waël.
- Drouart Imp.
- Ed. Rosotte Sc.
BOUGE FLAMAND (XVIIe Siècle)
[CHAPITRE XXII.]
Sommaire.—Les poëtes de la Prostitution, au treizième siècle.—Corruption obscène de la langue.—Christine de Pisan fait la guerre aux vilains mots.—Influence du Roman de la Rose sur les mœurs.—L’Art d’aimer de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung.—Les femmes putes.—Vengeance des dames.—Les antagonistes du Roman de la Rose.—Projet de réforme des filles publiques.—Le Champion des dames.—Les Puys d’amour de Picardie et de Hainaut.—Le jargon des galloises.—Guillaume Coquillart, official de Reims.—Les Droits nouveaux, code du libertinage.—Facio ut des.—Tromperie sur la qualité de la marchandise.—Stellionat amoureux.—Le Plaidoyer d’entre la Simple et la Rusée.—Ne rien prendre sans payer.—Portrait d’une vieille courtière.—Nomenclature des mignonnes de Reims, avec leurs sobriquets.—Olive de Gâte-Fatras.—Marion de Traîne-Poetras.—Mort de Coquillart.—Son épitaphe.—Digression sur ses coquilles.
Les trouvères du treizième siècle, comme nous l’avons dit, avaient été les poëtes de la Prostitution; leurs lais et leurs fabliaux, qui reflétaient la licence de leurs mœurs et l’obscénité de leur langage, eurent une funeste influence sur la langue écrite, comme sur les mœurs du peuple: les mœurs, loin de s’épurer, se pervertirent davantage, à l’exemple de celles que la joyeuseté française avait mises en honneur dans ces contes orduriers; la langue non-seulement resta surchargée d’une nombreuse famille de vilains mots et de locutions impudiques, mais encore elle apprit à exprimer de préférence les lieux communs de l’amour charnel, si l’on peut désigner ainsi ce fade et monotone débordement de poésie amoureuse qui fit les délices des quatorzième et seizième siècles. Les éditeurs de Rutebeuf, M. Achille Jubinal et son devancier Méon, n’ont pas osé publier, même en remplaçant les mots libres par des points, plusieurs pièces singulières, qui prouvent que ce trouvère effronté ne se préoccupait guère de respecter les oreilles de ses auditeurs. Nous renvoyons les curieux de ce genre de littérature, au célèbre manuscrit de la Bibliothèque impériale, coté 7218, Ancien Fonds du roi, dans lequel on trouvera, au folio 215, le Dit du c. et de la c., qui commence ainsi:
Une c..... et un v.. s’esmurent
A un marchié où aller durent...;
au folio 24, le Dit des c., dont voici le début, adressé à un seigneur peu délicat:
Signor, qui les bons c... savés,
Qui savés que li c... est tels...;
et, au folio 183, le Dit du c. et du c., dont les deux premiers vers annoncent une controverse licencieuse:
L’autre hier, me vint en avison
Que li c.. demandoit au c...
Les termes graveleux et les images indécentes, que les trouvères employaient si volontiers, n’avaient rien de déplacé peut-être dans des contes gaillards; mais, par la force de l’habitude, on les voyait figurer aussi dans les ouvrages les plus sérieux et même les plus moraux. Nous avons déjà cité divers passages d’une ancienne traduction de la Bible, pour montrer comment les écrivains et les poëtes profanes se sentaient toujours de la mauvaise compagnie qu’ils fréquentaient. Cette inconvenance dans les mots n’était pourtant pas sensible à tout le monde, et bien des femmes de bonnes vie et mœurs, bien des hommes graves et vénérables personnes, poussaient la candeur jusqu’à ne pas se scandaliser de ces locutions triviales ou déshonnêtes qui avaient fait irruption à la fois dans la langue parlée et dans la langue écrite. Il fallait une délicatesse, exceptionnelle à cette époque, pour rougir et s’offenser de cette grossièreté naïve, que l’usage avait rendue presque générale, en la faisant passer des livres dans le discours.
Voici de quelle manière la sage et preude dame Christine de Pisan se défendait de salir ses ouvrages de poésie et de morale, par cette honteuse prostitution de langage. Elle répond à très-notable et suffisante personne maître Gontier Col, secrétaire du roi Charles V: «Tu exposes que, sans raison, je blasme ce qui est dit au Roman de la Rose, au chapitre de Raison, là où elle nomme les secrès membres d’hommes par leurs noms, et relates ici ce que autrefois ai dit ailleurs: que voirement créa Dieu toutes choses bonnes, mais, par la pollucion du péché de nos premiers parens, devint homme chose immonde; et ai donné exemple de Lucifer, dont le nom est bel et la personne horrible; et, en concluant, ai dit que le nom ne fait pas la déshonnesteté de la chose, mais la chose fait le nom déshonneste; et, de ceci, tu dis que je semble le pélican, qui s’occit de son bec. Si fais ta conclusion et dis: Se la chose doncques fait le nom déshonneste, quel nom je puis bailler à la chose, qui ne soit déshonneste? A ce je répondrai, sans passer oultre, grossement, car je ne suis logicienne, et à vraye vérité dois: n’est jà besoing de telles discussions. Sans faillir, te confesse que je ne pourroye en nulle manière parler de déshonnesteté ne voulonté corrompue, ne afin que quelconque nom je lui baillasse, ou fust aux secrès membres ou aultre chose déshonneste, que le nom ne fut déshonneste, et toutesfois, si, pour certains cas de maladie ou aultre nécessité, il convenoit le faire, j’en parleroys en manière que on entendist ce que je voudroye dire et ne parleroys point déshonnestement.»
Christine de Pisan ne craint pas de se livrer à une dissertation très-ardue et très-épineuse sur les cas où il est permis de nommer par leur nom les choses déshonnêtes, et elle finit par établir en principe que la malhonnêteté du cœur seule a fait la malhonnêteté des expressions; mais, en traitant ce sujet difficile, elle ne s’aperçoit pas qu’elle tombe elle-même dans le défaut qu’elle reproche à Jean de Meung et aux poëtes de son école; car elle se sert de mots bas et indécents qui contrastent avec la pureté de son intention. Le Roman de la Rose, que Christine de Pisan attaque ainsi dans ses épîtres (Ms. de la Bibl. Imp., coté 7217, Ancien Fonds), pouvait être accusé à bon droit d’avoir exercé une fâcheuse influence sur la pudeur du langage et sur l’état des mœurs publiques. On peut dire, cependant, que le Roman de la Rose fut pendant plus de deux siècles l’évangile de la galanterie française.
L’auteur de la première partie de ce roman fameux, Guillaume de Lorris, qui mourut vers la fin du treizième siècle en laissant son poëme inachevé, avait voulu composer, sous la forme allégorique, une espèce d’Art d’aimer dans le goût de son temps; néanmoins, il ne s’aveuglait pas sur les dangers d’une passion, qui est parfois un mal terrible et incurable:
Rien n’y vaut herbe ne racine;
Seul fuir en est la médecine.
Il savait, peut-être par expérience, que l’amour, qu’il dépeint avec tant de séduction, était épidémique chez les poëtes de l’époque:
Maints y perdent, bien dire l’oz,
Sens, temps, chastel, corps, ame et loz.
Guillaume de Lorris eut soin de tempérer la contagion voluptueuse de son sujet, par des réflexions pleines de sagesse et par des sentiments de noble prud’homie; mais il manque son but, et la folle jeunesse, qui s’était enthousiasmée pour le Roman de la Rose,
Où l’art d’amour est tout enclose,
y chercha des exemples et des aliments de libertinage, plutôt que des préceptes de vertu et des enseignements de morale. Le poëte s’était arrêté, dans son travail érotique, après avoir fait quatre mille vers; un autre poëte se présenta pour compléter l’œuvre. Jean de Meung, dit Clopinel, parce qu’il était boiteux, continua le roman commencé par Guillaume de Lorris. Jean de Meung s’écarta sans doute du plan primitif. Il ne se piqua pas, non plus, de s’inspirer d’Ovide et des poëtes classiques de l’amour: sous prétexte de moralité et de satire, il se jeta dans un sale torrent d’injures contre les femmes, et, pour détourner ses lecteurs du dangereux écueil de la galanterie, il n’imagina rien de mieux que de leur montrer à nu, pour ainsi dire, toutes les amorces amoureuses des sirènes qui s’acharnent à la des âmes et des corps. Jean de Meung ne fut certainement pas un moine dominicain, ainsi qu’on l’avait supposé, parce qu’il fut enterré dans le cloître du couvent des Jacobins de la rue Saint-Jacques. C’était un docteur, un maître ès arts de l’Université de Paris; car son apologiste, le Prieur de Salon, nous le représente assis dans son jardin de la Tournelle et vêtu d’une chape fourrée d’hermine, «comme quelque homme d’honneur,» dit le bibliographe Antoine Duverdier. Il avait appris, dans les écoles, à nommer les choses par leur nom, et il ne se faisait pas scrupule, fort qu’il était de sa bonne intention, d’user des termes les plus obscènes et de peindre l’amour sous les couleurs les plus lubriques, en dédaignant toute espèce de voile. Il se vantait pourtant, malgré cette intempérance de poésie, d’être un honnête seigneur,
Au cœur gentil, au cœur isnel (dispos).
Mais si le Roman de la Rose était la lecture favorite des jeunes libertins, les dames et les demoiselles, qui le lisaient aussi en cachette, ne pardonnaient pas à l’auteur de les avoir outragées, notamment dans une longue déclamation contre le sexe féminin, laquelle se termine par ces deux vers:
Saiges femmes, par saint Denis!
En est autant que de phénix.
Ces dames, celles de la cour particulièrement, résolurent de le châtier de leurs propres mains, car elles avaient sur le cœur ce jugement, un peu bien rigoureux, que le poëte avait osé porter sur leur sexe, en général:
Toutes estes, serez ou fustes,
De faict ou de volonté, putes.
La vengeance des dames a été racontée par André Thevet dans les Vrais Portraits et Vies des hommes illustres (Paris, Kerver, 1584, 2 tom. in-fol.); et la tradition du fait était encore tellement présente à la mémoire de tout le monde, qu’Antoine Duverdier, sieur de Vauprivas, qui publiait presque en même temps à Lyon sa Bibliothèque françoise, y a consigné la mésaventure de Jean Clopinel. Le récit de Duverdier est beaucoup moins connu que celui d’André Thevet; il est aussi mieux circonstancié, et c’est surtout à ce titre que nous le rapporterons textuellement, pour prouver que du temps de Philippe le Bel les dames de la cour n’avaient pas meilleure renommée que les femmes amoureuses de profession:
«Maître Jean de Meung, raconte le sieur de Vauprivas, étant venu à la cour pour quelque occasion, fut par les dames arrêté en une des chambres du logis du roi, étant environné de plusieurs seigneurs, lesquels, pour avoir leurs bonnes grâces, avoient promis le représenter et n’empêcher la punition qu’elles en voudroient faire; mais Jean de Meung, les voyant tenir des verges et presser les gentilhommes de le faire dépouiller, il les requit de lui vouloir octroyer un don, jurant qu’il ne demanderoit pas rémission de la punition qu’elles entendoient prendre de lui (qui ne l’avoit pas méritée), ains, au contraire, l’avancement. Ce qui lui fut accordé à grand’ peine et à l’instante prière des seigneurs. Alors maître Jean commença à dire: «Mesdames, puisqu’il faut que je reçoive châtiment, ce doit être de celles que j’ai offensées. Or, n’ai-je parlé que des méchantes, et non pas de vous, qui êtes ici toutes belles, sages et vertueuses; partant, celle d’entre vous qui se sentira la plus offensée, commence à me frapper comme la plus forte putain de toutes celles que j’ai blâmées?» Il ne s’en trouva pas une d’elles qui voulût avoir cet honneur de commencer, craignant d’emporter ce titre infâme, et maître Jean échappa, laissant aux dames une vergongne et donnant aux seigneurs là présents assez grande occasion de rire, car il s’en trouva aucuns d’eux à qui il sembloit que telle ou telle devoit commencer.»
Le Roman de la Rose, dans lequel abondent les détails érotiques et les mots obscènes, fut pour les Français des quatorzième et quinzième siècles ce que le poëme d’Ovide avait été pour les Romains. On le trouvait, écrit sur beau vélin, et orné de miniatures, dans toutes les librairies des hôtels et des châteaux; on le savait par cœur, on le citait à tout propos, et on y puisait, comme à une source de galanterie raffinée, tous les enseignements de l’art d’aimer. Mais ce roman célèbre, qui avait cependant un but moral, n’en fut pas moins mis à l’index par les preudes femmes et par les gens de bonne vie; il y eut une foule de poëtes et de prosateurs, qui, sans doute à l’inspiration des dames, réfutèrent les accusations partiales et malhonnêtes qu’il renfermait contre elles.
Les deux plus fameux antagonistes du Roman de la Rose furent Christine de Pisan et Martin Lefranc, qui, tout en rendant pleine justice au talent de l’auteur, lui reprochèrent également d’avoir été injuste à l’égard des femmes, et de s’être fourvoyé dans les sentiers perdus de la Prostitution. Voici le jugement que la vertueuse Christine portait sur ce livre, qu’elle eût voulu faire rentrer dans le néant: «Pour ce que nature est plus descendante au mal, je dis qu’il peut estre cause de mauvaise exortacion en très-abominables meurs, confortant vie dissolue, doctrine pleine de depcevance, voire de dampnation, diffameur publique, cause de souspicion et mécréantise, et honte de plusieurs personnes, et peut estre d’erreur, et très-déshonneste lecture en plusieurs points.»
Christine de Pisan vivait à une époque moins dépravée que celle où Jean de Meung représentait la femme comme vaissel, retrait et héberge de tous vices. Les mœurs, sous le règne de Charles le Sage, étaient plus décentes que sous les règnes précédents; néanmoins, la Prostitution civile menait toujours son train, au dire de cette bonne dame Christine qui, dans sa Cité des dames, voulait démontrer que son sexe l’emportait sur l’autre, en tous genres de mérites, et qui, dans son Livre des trois vertus, donnait des leçons de morale et de preuderie aux femmes de toutes conditions. Elle n’oubliait pas même la femme de mauvaise vie; elle proposait de la convertir au bien et de lui rendre l’estime du prochain avec sa propre estime: «Hélas! disait-elle, sans faille, toute femme ainsi donnée à honte et péché debveroit bien désirer estre remise en cestuy estat, laquelle chose seroit se disposer si elle vouloit, car, si elle a corps fort et puissant pour mal faire et souffrir maintes batures et assez de meschances, elle l’auroit bien pour gaigner sa vie: que ainsi elle fust disposée comme nous disons, car chascun la prendroit voluntiers, lui donneroit à gaigner, mais bien gardast qu’on ne veist en elle ordure ne mauvaistié en nul endroit, fileroit, garderoit des accouchées et des malades, demoureroit en une petite chambre, en bonne rue et entre bonnes gens, là vivroit simplement et sobrement, si que on la veist nulle fois ivre, ne malle, ne tenceresse, ne grande quaquetêresse, et gardast bien que de sa bouche n’issit quelconques paroles de puterie ne déshonnesteté, mais tousjours fort courtoise, humble, douce et de bon service à toutes bonnes gens, et bien se gardast que homme n’attraist, car elle perdroit tout. Et, par ceste voie, pourroit servir Dieu et gaigner sa vie: si luy feroit plus de bien ung denier que cent receuz en péché.»
Le projet de réforme, imaginé par Christine de Pisan pour détruire la Prostitution, n’eut pas d’autre résultat que de faire honneur à la moralité de son auteur. On ne vit pas les femmes folles renoncer à leur métier dégradant, attendu que la charité publique ne leur offrit pas de les mettre chacune dans une petite chambre en bonne rue, et de les employer à des travaux honnêtes. Elles restèrent donc ce qu’elles étaient, souvent ivres et méchantes, toujours querelleuses et babillardes, avec des paroles obscènes à la bouche, et vivant de leur péché. Christine n’eut pas plus de succès dans ses attaques contre Jean de Meung, et le Roman de la Rose, toujours lu et admiré, continua de servir de bréviaire aux amoureux et aux libertins. Martin Franc, l’auteur du Champion des dames, échoua également dans la guerre qu’il fit à la poésie érotique, en prenant le Roman de la Rose pour texte de ses déclamations morales, à la défense du sexe féminin.
Martin Franc était, dit-on, prévôt et chanoine de l’église de Leuse en Hainaut; il n’avait, à ce titre, rien à voir dans les mystères des femmes, mais comme il était d’un naturel galant et d’humeur accorte, il prit fait et cause pour ces dames contre les insolences de Jean de Meung. Son Champion des dames n’est qu’un long panégyrique de la vertu féminine, mais il emprunte trop souvent son vocabulaire à Jean de Meung lui-même, et il ne craint pas d’offenser les oreilles chastes auxquelles il s’adresse en toute pureté. Ce fait prouve ce que nous avons dit de la prostitution du langage littéraire et de l’immodestie des poëtes. Dès qu’on abordait le gai savoir, on était obligé de se servir de son style, qui s’était traîné dans les mauvais lieux. Le bon frère Guillaume-Alexis, moine de Lyre en Normandie, dans son Grand blason des fausses amours, composé au milieu du quinzième siècle, n’a pas été plus décent dans son langage, que l’auteur anonyme du livre de Matheolus, poëme français, composé au quatorzième siècle contre le mariage et les femmes par un évêque de Térouenne. Aussi, Martin Franc, qui croyait user, en tout bien et tout honneur, du jargon poétique au profit des dames, condamne sans appel les poëtes profanes et leurs académies, qu’ils appelaient Puys d’amour, parce que tous leurs vers semblaient sortir de là. Voici un échantillon de sa colère contre les Puys d’amour, qui avaient le privilége d’attirer la foule, surtout en Picardie et en Hainaut:
Pour Amours balladent et riment,
Leur hault engin tout y employent,
En celle estude leurs jours liment:
Là toute vertu y desployent,
Au service d’Amours s’employent,
Comme s’il fut omnipotent:
Mal font, quant ils ne se reploient
Contre luy qui est impotent.
Avez-vous point leu en vos livres
Comment les folz payens rimoient,
Autour de Bacchus, dieu des yvres,
Et de Vénus que tant amoient?
Devant eux leurs motetz semoient,
Leurs rondeaux et serventois:
Or, fait-on pis qu’ils ne souloient
En Picardie et en Artois.
C’est donc chez les poëtes des quinzième et seizième siècles, qu’il faut rechercher l’état des mœurs et les particularités de la vie dissolue, à ces mêmes époques; c’est aussi d’après le genre de vie de certains poëtes, qu’il faut juger ce que pouvaient être les habitudes débauchées de ces beaux diseurs, qui étaient la plupart, selon l’expression de Clément Marot, parlant de son valet Frippelippe, coureurs de bordeaux et beaux joueurs de quilles. Presque tous les poëtes pourraient fournir quelques traits à une enquête sur les mœurs publiques de ce temps-là; mais comme nous ne pouvons ici les passer tous en revue, nous nous bornerons à extraire des œuvres de Coquillart et de Villon, les deux meilleurs poëtes du quinzième siècle, ce qui peut intéresser l’histoire de la Prostitution.
Guillaume Coquillart, tout official de Reims qu’il était, parlait en vers le jargon des galloises de sa province. Il a laissé plusieurs ouvrages de poésie joyeuse, qui ont été fort estimés de son temps, et qui méritaient, à vrai dire, cette estime, eu égard à l’esprit qu’il y a mis et au tour qu’il a donné à cet esprit un peu libre, mais essentiellement français. Sous le titre des Droits nouveaux, il a rassemblé un grand nombre de questions qui forment une espèce de code de libertinage. Voici quelques-unes des questions et des réponses.
On demande à ce jurisconsulte des causes grasses, si une jeune femme doit nourrir elle-même son enfant. Il ne répond pas en official, mais en poëte et en connaisseur libertin.
Elle a le beau petit teton,
Cul troussé pour faire virade,
Le sain poignant, tendre, mignon:
Il n’est rien au monde plus sade (succulent).
S’elle est nourisse, elle sera fade,
Avalée, pleine de lambeaux:
Faisandes deviennent bécasses,
Les culz troussez deviennent peaux,
Les tetons deviennent tetasses.
Nourrisses aux grandes pendasses,
Gros sains ouvers remplis de laictz,
Sont pensues comme chiches-faces
Qu’on vent tous les jours au Palays,
Tetins rebondis, rondeletz,
Durs, piquans, gettez bien au moule,
Tendus comme un arc à jaletz,
Deviennent lasches comme soule.
On demande, quand on traite une affaire d’amour avec les gorgiases et les sucrées,
Qui ne le font pour rien, sinon
Pour le denier...
si cette affaire-là est vendage, ou louage, ou prêt, ou conduction, ou permutation, ou gage. Il répond: C’est un véritable contrat fondé sur cet axiome du droit romain: Facio ut des.
Afin que tu donnes, je fais;
C’est l’intention toute pure:
Sans les dons, on n’ayme jamais.
On demande si une bague ou femme de plaisir, qui a été trompée par une courtière ou maquerelle, et qui s’est donnée, sur la foi de celle-ci, à un putier ordinaire, peut réclamer des dommages et intérêts contre la prometteuse de robes fourrées, de monnaie et de parpignoles. Coquillart condamne la courtière à indemniser la pauvre mignonne, qui s’est fiée à ses conseils frauduleux, et à lui payer son salaire. En outre, ladite courtière, convaincue d’escroquerie et de faux, sera pendant quelque temps privée des profits de son odieux trafic.
Maître Coquillart examine un autre cas de courtage, qui se rapporte également à la rubrique De dolo, et qui nous apprend que les courtières du quinzième siècle n’étaient pas plus humaines ni moins avares que celles de nos jours.
Une qui sert de beaulx messaiges,
Une courtière qui ne vit
D’autre chose que de courtaiges,
En contrefaisant ces messaiges;
Une meschante deschirée
Qui a couru bourgs et villaiges
Et est à tous abandonnée;
Une morfondue mal parée,
Une meschant’ bague au gibier:
Cette vieille l’a emmenée,
Et la vous met sur le mestier,
Et de faict l’a appointée
De chapperon rouge, au surplus,
De corset de soye, de baudrier,
De robe, que voulez-vous plus?
Tant, que, devant, pour trois festus,
Vous l’eussiez eue ou pour du pain;
Maintenant, le couple d’escuz
Ou le noble (monnaie d’or) luy pend au sain.
Au temps de tout son premier train,
Elle alloit partout loing et près;
Et maintenant c’est un gros grain,
Et ne va que aux porches secretz;
Elle alloit, devant et après,
Toute seule, à mont et à val;
Maintenant, c’est un cas exprès
Qu’il la fault conduire à cheval.
Quel’ tromperie! propos final,
C’est déception et cautelle;
Or, l’inventeur de tout le mal
A esté ceste macquerelle.
Le très-équitable Coquillart veut que cette courtière soit punie et paye une amende, non pas au profit du sergent, mais au profit du public, qui sera dispensé d’acquitter sa dette impure vis-à-vis de la belle en chaperon rouge et en corset de soie.
On pose une question bien plus délicate, relative aux dols qui se pratiquent en amour, quand on demande au savant official de Reims si une image (fille naïve) peut abuser de la crédulité des hommes, pour leur vendre trois fois le même objet:
Quelque gros grain, faiseur du saige,
La vient ung petit manier:
Celuy-là paye l’apprentissaige
Et le pucellaige premier.
Depuis, survient quelque escollier,
Gorgias, de bonne maison,
Qui se met à en essayer,
Et est le second eschanson.
Après, survient quelque mignon
Qui paye et passe les destroitz:
Vous semble-il que ce soit raison
Vendre une seule chose à trois?
Coquillart est trop honnête pour souffrir une pareille fraude sur la qualité de la marchandise: il ordonne que la nymphe, coupable de stellionat amoureux, soit fustigée et battue,
Demy vestue et demy nue,
Pour recognoistre le délict,
Non pas au carrefour ne en rue,
Mais au quatre cornetz d’ung lict,
Les dents contremont, l’esperit
Pensant, ravy en amourette,
Et la teste au bout du chalit,
En lieu du cul d’une charette.
Le digne Coquillart, qui, en sa qualité d’official, avait souvent à juger des cas difficiles, et qui, par exemple, ne devait pas être effarouché par les arcanes des causes grasses, déploie toute l’autorité de sa science ès-lois dans le Plaidoyer d’entre la Simple et la Rusée. «Ce qui domine le plus dans cette pièce, selon l’abbé Goujet (Biblioth. franç., t. X, page 160), c’est l’obscénité. Deux femmes se disputent un amant; les avocats plaident pour et contre; les droits de chaque partie sont exposés, détaillés, prouvés, et ces droits respectifs, mis en si grand jour, ne sont pas certainement fondés sur la bonne conduite ni sur les mœurs réglées des parties; le juge interrompt les avocats; ceux-ci reprennent leurs plaidoyers; il y a enquête; on écoute les témoins: c’est une procédure en forme.»
Un des avocats, Me Simon, soutient un peu longuement, que si les hommes, en vertu de leur toute-puissance, n’avaient qu’à se baisser pour satisfaire leur convoitise à l’égard des femmes, cette trop grande facilité des plaisirs sensuels amènerait de sérieux inconvénients, car il s’ensuivrait
Que un meschant homme se pourroit
Rendre aux sucrées et drues,
Et ce semble qu’il ne fauldroit
Qu’abatre femme emmy les rues:
Si telles manières indues
Couroyent, tout seroit aboly,
Povres filles seroyent perdues
Et le mestier trop avily:
Par quoy, il n’y auroit celuy
Qui ne gouvernast damoyselles
Et qu’il ne voulsit aujourd’huy,
Sans foncer, avoir des plus belles
Et des plus gorgiasses, s’elles
Se vouloyent abandonner...
Parmi la déposition des témoins, il faut signaler celle d’une vieille courtière, qui raconte comment la Rusée, qui était vraisemblablement une femme de vie dissolue, ameuta les filles publiques du quartier contre la Simple, et alla nuitamment, accompagnée de ces tenceresses, faire le sabbat à la porte de sa rivale. Coquillart nous donne ainsi le signalement dudit témoin:
Dame de bonté singulière,
Valentine irrégulière,
Religieuse de Frevaulx,
Abbesse de haulte culiere,
Prieure de longue barrière,
Du diocèse de Bourdeaulx;
Aulmousnière de vieulx naveaulx,
Gardianne de vieulx drappeaulx,
Le dos esgu comme une hotte,
Chevauchant à quatre chevaulx
Sans estrivieres ne houseaulx,
Et ridée comme une marmote.
Le témoin, en décrivant rassemblée des filles, les désigne la plupart par leurs noms et sobriquets, lesquels ressemblent beaucoup à ceux que nous avons extraits de la Taille de 1292, ce qui atteste la persistance des usages de la Prostitution. Cette nomenclature curieuse trouverait encore aujourd’hui, dans les derniers rangs des femmes perdues, beaucoup de ces malheureuses qui répondraient à l’appel.
C’est assavoir Margot la Gente,
Jacqueline de Carpentras,
Olive de Gaste-Fatras,
Hugueline de Cote-Crotée,
Marion de Traîne-Poetras,
Et Julienne l’Esgarée,
Cristine la Decoulourée,
Égyptienne la Pompeuse,
Augustine la Mauparée,
Bertheline la Rioteuse,
Sansonnette Lourd-Grimarrée,
Henriette la Marmiteuse,
Guillemette Porte-Cuirasse,
Ragonde Michelon-Becasse,
Regnaudine la Rondelette,
Laurence la Grand-Chiche-Face,
Demeurant à la Pourcelette,
Jacquette la Blanche-Fleurette,
Tiennon la Cousine-Yolant,
Edeline Pisse-Collette,
Maistresse de la Truye-Volant,
Freminette de Mal-Tallent,
Geffine Petit-Fretillon,
Rauqueline de l’Esguillon,
Josseline de Becquillon,
Et dame Bietrix, demourant
En la rue du Carrillon,
A l’ymage du Cormorant.
Ces divers surnoms, qui caractérisaient les défauts et les qualités des filles, leur origine, leur physionomie ou leur toilette, pourraient fournir matière à un commentaire très-curieux, que le docte Leduchat n’eût pas laissé à faire; ainsi, Olive de Gaste-Fatras nous paraît avoir été baptisée de la sorte, parce qu’elle gâtait les hommes qui l’approchaient. On appelait alors fatras un trousseau de clefs, et dans le style figuré des bons raillards, on mettait des clefs et des fatras partout. Marion de Traîne-Poetras semble devoir ce vilain surnom à la saleté de sa chemise, pareille à celle qu’un écrivain comique de l’école de Bruscambille nous représente «poitrassée par devant et dorée par derrière.» Au reste, on peut croire que Coquillart n’était point allé chercher ses sujets à Paris, et qu’il recueillait, en ses vers naïvement graveleux, tout ce qu’il avait vu de ses propres yeux dans la bonne ville de Reims.
Ce pouvait être un excellent official, et Jean Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, n’hésita pas à le faire son exécuteur testamentaire, en 1472; mais c’était, à coup sûr, un poëte fort spirituel et fort gai, de mœurs très-relâchées. Il y a dans ses poésies beaucoup de charmantes libertés, que la Fontaine n’a pas dédaigné d’imiter. Il n’était pas très-délicat sans doute sur la moralité des gens qu’il fréquentait. Ses vers nous initient à son train de vie, et son épitaphe, composée par Clément Marot, nous apprend qu’il mourut comme il avait vécu:
La morre est jeu pire qu’aux quilles,
Ne qu’aux eschecs ne qu’au quillart:
A ce meschant jeu, Coquillart
Perdit la vie et ses coquilles.
Cette épitaphe n’a pas été certainement comprise par les biographes qui l’ont citée et qui veulent que Coquillart, ayant perdu une somme considérable à la morre, en soit mort de chagrin. Clément Marot aurait fait allusion, selon l’abbé Goujet, aux trois coquilles d’or que le vieux Coquillart portait dans ses armes. Nous pensons qu’il faut voir dans cette épitaphe une suite de jeux de mots, que les commentateurs de Marot n’ont pas soupçonnés. La morre est sans doute un jeu qui remonte à la plus haute antiquité, micatio digitum, et qui consiste à lever autant de doigts que l’adversaire en lève lui-même en désignant le nombre avec une merveilleuse vivacité. On saisit sans peine l’allusion indécente que le poëte présente à l’esprit, par le seul rapprochement de la morre à l’amour et par l’analogie des deux jeux. Il résulte de là que Coquillart avait perdu la vie et ses coquilles (autre allusion obscène) en jouant à l’amour. On entendait, au figuré, par coquille le sexe de la femme (ovi putamen), et par coquilles les témoins du sexe masculin (testiculi). On disait proverbialement d’une femme: la coquille lui démange, et d’un homme: les coquilles lui sonnent. D’après ces explications philologiques, il est à peu près clair que Coquillart, à force de hanter la compagnie des dames, y avait contracté une maladie honteuse, qui fit de tels ravages chez lui que ses parties sexuelles furent gangrenées et tombèrent enfin sous le bistouri du chirurgien. Coquillart, en effet, mourut vers 1500, à l’époque où le mal de Naples faisait tant de victimes en France. C’était là une mort peu édifiante pour un official, mais toute naturelle pour un poëte qui n’avait pas eu d’autres muses que les mignonnes des clapiers.
[CHAPITRE XXIII.]
Sommaire.—La vie des mauvais garçons et des filles de joie au quinzième siècle.—La jeunesse de François Villon.—Ses villonneries.—Ses procès.—Son Petit Testament.—Cabarets en renom.—Son épitaphe.—Son Grand Testament.—La belle Heaulmière.—Folles femmes des corporations de métier.—Parler un peu poictevin.—Saint-Genou et Brisepaille, en Poitou.—Enné, juron des filles.—Tableau du ménage d’un compagnon ou francgontier.—Ballade à ceux de mauvaise vie.—Les truies et les pourceaux.—Villon crie merci.—Ses Repues franches.—La diablerie de Montfaucon.—Les joueurs de farces.—Les Enfants-sans-souci.—La verde jeunesse de Clément Marot.—La Légende de maistre Pierre Faifeu.—Macée la devote et la fille attournée.
C’est dans les œuvres de François Villon, qu’il faut apprendre ce que pouvait être au quinzième siècle la vie des mauvais garçons et des filles de joie. Villon, avant d’entrer dans les prisons du Châtelet et d’être destiné à périr sur la roue, avait passé sa jeunesse dans les lieux de débauche, ne fréquentant que la honteuse compagnie qu’il y rencontrait. Ce furent, comme il l’avoue lui-même, le jeu, les repues franches et les femmes, qui l’entraînèrent au crime et qui le firent condamner deux ou trois fois avec ses complices. Il était né d’une famille honnête et pauvre, qui se nommait Corbeuil; mais on le surnomma Villon, c’est-à-dire voleur ou filou, lorsque ses hauts-faits de pince et de croc le firent connaître comme un habile coquin parmi les ribauds de la bonne ville de Paris. Il prenait le titre d’écolier, et l’on peut juger, d’après ses poésies, qu’il avait étudié aux grandes Écoles de la rue du Fouare, avant de se faire recevoir maître-ès-arts aux écoles de l’argot et de la Prostitution.
Il commença par des vols de peu d’importance, qui ne lui offraient en perspective qu’un bon repas avec ses amis et ses maîtresses; il se chargeait de leur procurer, sans bourse délier, du pain, de la viande et surtout du vin, et il inventait des tours d’adresse, à l’aide desquels il dévalisait les boutiques des marchands. Son premier procès date de l’année 1456. Il fut alors enfermé dans les prisons du Petit-Châtelet, et, pendant cette captivité, il composa son Petit Testament, où il se plaît à rappeler quelques souvenirs de sa vie crapuleuse et malhonnête. Il accuse de ses fautes une femme qu’il aimait et qu’il ne nomme pas; c’était vraisemblablement une fille publique, avec laquelle il cohabitait, et qui le jeta, un soir d’hiver, à la porte, en le priant de ne plus revenir au logis. Villon, se trouvant sans asile et sans moyens d’existence, avait eu recours au vol pour ne pas mourir de faim, et s’était mis à vagabonder dans les rues de Paris. Cependant, comme il se souvenait avec plaisir du bon temps qu’il avait passé avec cette villotière, il laisse en héritage son cœur mort et transi à celle, dit-il,
Qui si durement m’a chassé,
Que j’en suis de joye interdict
Et de tout plaisir dechassé.
Un passage du Petit Testament nous apprend que les libertins de l’Université et du Palais allaient faire bombance avec leurs meschines, soit au cabaret de l’Abreuvoir Popin, qui était situé sur le bord de la rivière, vis-à-vis la rue Thibautodé, à l’endroit où fut construit depuis le quai de la Mégisserie, soit au trou (bouchon) de la Pomme du Pin, dont nous ignorons l’emplacement, quoique ce cabaret fût encore fameux au dix-septième siècle.
François Villon n’avait que vingt-six ans, lorsqu’il sortit du Petit-Châtelet pour retourner à ses vilaines habitudes. La mauvaise société qu’il voyait ne tarda pas à lui être funeste, et, quoiqu’il continuât à vivre aux dépens des femmes dissolues qui lui accordaient les priviléges d’amant, il ne se contentait pas de l’argent que faisait entrer dans le ménage l’indigne métier de ses compagnes. Il allait commettre ses villonneries, à main armée sur la grande route, de concert avec quelques-uns des hommes dépravés qui l’aidaient ensuite à dissiper son butin au jeu et à table. En 1461, après un acte de violence qui paraît avoir eu pour théâtre le village de Ruel, aux environs de Paris, il fut arrêté de nouveau à Melun, ainsi que cinq de ses complices, jugé par le tribunal du Châtelet, et condamné à être pendu au gibet de Montfaucon. Il prit la chose assez gaiement, car il composa lui-même son épitaphe:
Je suis François (dont ce me poise)
Né de Paris, auprès Pontoise.
Or, d’une corde d’une toise,
Sçaura mon col que mon cul poise.
Néanmoins, d’après le conseil de son avocat, il ne s’en tint pas à la justice de la prévôté de Paris, et il appela de la sentence en parlement. Ce fut pendant les délais de cet appel, qu’il rédigea en rimes son Grand Testament, dans lequel il fit comparaître, avec beaucoup d’esprit et de malice, tous les joueurs de dés, tous les coureurs de clapiers, tout le honteux personnel de la Prostitution contemporaine. Ce Grand Testament, qui ne témoigne guère du repentir de son auteur, est donc un écho fidèle des mauvais lieux de Paris, et un scandaleux miroir de la vie des poëtes, des écoliers et des vagabonds.
Villon commence par introduire dans son Testament la belle Heaulmière, qui avait eu dans son jeune temps ceinture dorée et méchante renommée, mais qui, en devenant vieille, ne pouvait plus faire d’autre métier que de gouverner une maison de filles de joie. La belle Heaulmière (c’était peut-être une marchande qui vendait ou fabriquait des heaulmes ou casques dans la rue de la Heaumerie) avait été fort belle, et, à ce titre, fort courtisée des clercs, des marchands et des gens d’église, qui ne marchandaient pas ses bonnes grâces; mais, à l’époque où ses faveurs se payaient si cher, elle aimait un garçon rusé qui ne lui donnait rien que de mauvais traitements, et qui la dépouillait de tout ce qu’elle gagnait à la peine de son corps. On voit que les mœurs des méprisables parasites de la Prostitution n’ont pas changé depuis quatre siècles. Écoutons les plaintes de la belle Heaulmière:
Or, ne me faisoit que rudesse
Et, par m’ame! je l’amoys bien!
Et à qui que fisse finesse,
Il ne m’aymoit que pour le myen.
Jà ne me sceut tant detrayner,
Fouller aux piedz, que ne l’aymasse,
Et m’eut-il faict les rains trayner,
S’il me disoit que le baisasse
Et que tous mes maux oubliasse,
Le glouton, de mal entaché,
M’embrassoit! J’en suy bien plus grasse!
Que m’en reste-t-il? Honte et péché!
La belle Heaulmière, en se lamentant ainsi devant un feu de chènevottes, était accroupie sur ses talons vis-à-vis d’autres vieilles qui l’écoutaient avec un sourire railleur. Le garçon rusé, dont parlait en soupirant cette ancienne folle de son corps, n’existait plus, disait-elle, depuis trente ans. Cependant, les commentateurs de notre poëte sont tentés de croire que c’était François Villon lui-même qu’elle regrettait de la sorte, parce qu’il l’avait tant battue et tant pillée. Elle fait un gracieux portrait de ce qu’elle était alors, en opposition avec une triste peinture de ce qu’elle est maintenant. Ici, c’est la prostituée; là, c’est la courtière. Nous allons placer ces deux portraits si différents, en regard l’un de l’autre.
Qu’est devenu ce front poly,
Ces cheveulx blonds, sourcilz voultiz (arqués),
Grand entre’œil, le regard joly
Dont prenoye les plus subtilz;
Ce beau nez, ne grand ne petiz,
Ces petites jointes oreilles,
Menton fourchu, cler vistraictis (clair visage bien fait),
Et ces belles levres vermeilles?
Ces gentes espaulles menues,
Ces bras longs et ces mains traictisses (bien faites),
Petiz tetins, hanches charnues,
Eslevées, propres, faictisses
A tenir amoureuses lysses,
Ces larges reins, ce sadinet
Assis sur grosses fermes cuysses
Dedans son joly jardinet?
Le front ridé, les cheveulx gris,
Les sourcilz cheuz, les yeux estainctz,
Qui faisoient regars et ris
Dont maintz marchans furent attainctz,
Nez courbé, de beaulté loingtains,
Oreilles pendens et moussues,
Le vis (visage) pally, mort, et destaincts,
Menton foncé, levres peaussues.
C’est d’humaine beauté l’yssues,
Les bras courts et les mains contraictes,
Les espaulles toutes bossues,
Mammelles, quoy? toutes retraictes;
Telles les hanches que les tettes
Du sadinet... Fy! Quant des cuysses,
Cuisses ne sont plus, mais cuissettes
Grivelées comme saulcisses.
La belle Heaulmière n’est donc plus bonne à rien, si ce n’est à bailler une leçon aux filles de joie, et voici la doctrine qu’elle leur présente dans une ballade, où nous remarquerons que les folles femmes appartenaient la plupart à des corporations de métier, comme nous l’avions déjà indiqué.
Or, y pensez, belle gantière,
Qui m’escolière souliez estre,
Et vous, Blanche la savatière,
Or, est-il temps de vous cognoistre!
Prenez à dextre et à senestre,
N’espargnez homme, je vous prie,
Car vieilles n’ont ne cours ny estre,
Ne que monnoye qu’on descrie.
Et vous, la gente saulcissiere,
Qui de danser estes adextre,
Guillemette la tapissière,
Ne mesprenez vers vostre maistre:
Tous vous fauldra clore fenestre,
Quand deviendrez vieille flestrie,
Plus ne servirez qu’ung viel prebstre,
Ne que monnoye qu’on descrie.
Jehanneton la chaperonniere,
Gardez qu’ennuy ne vous empestre;
Katherine l’esperonniere,
N’envoyez plus les hommes paistre,
Car, qui belle n’est, ne perpetre
Leur male grace, mais leur rie:
Laidde vieillesse amour ne impetre
Ne que monnoye qu’on descrie.
Filles, veuillez vous entremettre
D’escouter pourquoy pleure et crie?
Pour ce que je ne me puys mettre
Ne que monnoye qu’on descrie.
Cette ballade nous apprend que la Prostitution se recrutait, au quinzième siècle, parmi les gantières, les savatières, les saucissières, les tapissières, les chaperonnières et les éperonnières. Nous y découvrons encore une particularité, qui mérite d’être signalée; c’est que ces femmes dissolues se plaçaient à leur fenêtre pour attirer les passants, comme cela se pratique encore en Hollande, à la Haye et à Amsterdam, où l’on voit, dans les rues suspectes, aux fenêtres du rez-de-chaussée, derrière des rideaux transparents, certaines filles qui se mettent en montre à moitié nues ou voluptueusement parées.
François Villon, qui avait en perspective les fourches patibulaires de Montfaucon, et qui était peut-être à demi corrigé avec l’espoir d’échapper à la potence, conseille à ses lecteurs d’appréhender le barat (tromperie) des filles publiques, lesquelles n’en veulent qu’à la bourse et à l’honneur du prochain; car, dit-il,
Car ce sont femmes diffamées!
S’elles n’ayment que pour argent,
On ne les ayme que pour l’heure:
Rondement ayment toute gent,
Et rient, lorsque bourse pleure.
Le poëte se repent de n’avoir pas plutôt fréquenté les femmes de bien, qui l’eussent gardé du vice au lieu de l’y faire tomber, mais il ne peut s’empêcher de repasser avec complaisance dans son imagination les fredaines de sa folle jeunesse; c’étaient des femmes diffamées, d’accord, mais elles étaient si belles, si joyeuses, si bien faites pour l’amour! Il se souvient même des leçons qu’il a reçues de deux d’entre elles, qui lui avaient appris à parler un peu le poictevin. Nous croyons qu’il entend, par cette expression figurée, dont il nous serait difficile pourtant de rendre le sens exact, l’art du souteneur de filles; il ne désigne aussi ses deux institutrices, que par une métaphore qui est plus intelligible ou qui du moins a été expliquée:
Filles sont très-belles et gentes
Demeurantes à Sainct-Genou,
Près Saint-Julian des Voventes,
Marches de Bretaigne ou Poictou,
Mais je ne dy proprement où.
Or, y pensez trestous les jours,
Car je ne suis mie (pas) si fou:
Je pense celer mes amours.
Pour comprendre ce langage figuré, il suffit de le rapprocher d’un passage du Gargantua de Rabelais (liv. I, ch, 6), dans lequel il est question d’une orde vieille, qui exerçait le métier de sage-femme: «Elle était venue, dit maître François, de Brisepaille, d’auprès Sainct-Genou.» Le savant Leduchat constate, dans son commentaire, qu’on désignait ainsi, en Languedoc et en Dauphiné, une vieille débauchée: «Cela signifie, dit-il, qu’il y a longtemps qu’on a brisé avec les genoux la paille de son grabat.»
Villon a mis de côté la honte; il donne carrière à ses œuvres, et il formule en ces termes la morale des viveurs de son temps:
Il n’est tresor que de vivre à son aise.
Il fait un ample éloge des femmes de Paris, qui ont le bec si affilé, et il les élève au-dessus de toutes les langues de la chrétienté:
Il n’est bon bec que de Paris.
Il reconnaît aussi d’autres mérites aux Parisiennes, et il en cite quelques-unes, qui cependant ne faisaient pas fortune dans la débauche:
Temoing Jacqueline et Perrette
Et Ysabeau qui dit: Enné!
Clément Marot, dans une note de son édition de Villon, assure que le mot enné était un juron de filles. Villon s’apitoie sur la disette de ces trois pauvres filles, qu’il n’avait pu enrichir, et auxquelles il souhaite les miettes tombant de la table des Célestins et des Chartreux; mais toutes ses préférences sont pour la grosse Margot:
Tres doulce face et pourtraicture,
Assez devote créature:
Je l’aime de propre nature,
Et elle moy, la doulce sade (mignonne)!
C’est à elle qu’il adresse une ballade dont elle est l’héroïne, et dont il est le héros. Cette ballade nous offre le tableau pittoresque et cynique du ménage des filles et de leurs amants:
Si je ayme et sers la belle de bon haict (de bon cœur),
M’en devez-vous tenir à vil ne sot?
Elle a en soy des biens à fin souhaict!
Pour son amour, ceings bouclier et passot (dague).
Quant viennent gens, je vous happe le pot:
Au vin m’en voys, sans demener grand bruyt.
Je leur tends (présente) eau, froummage, pain et fruict;
S’ils payent bien, je leur dy que bien stat (tout est bien):
Retournez cy, quand vous serez en ruyt (rut),
En ce bourdel où tenons nostre estat.
Mais, tost apres, il y a grand deshait (chagrin),
Quant sans argent s’en vient coucher Margot;
Veoir ne la puis, mon cueur à mort la hait;
Sa robe prends, chapperon et surcot,
Si luy prometz qu’ils tiendront pour l’escot.
Par les costés si se prend, l’Antechrist
Crie, et jure par la mort Jesuchrist,
Que non fera... Lors, j’empongne ung esclat,
Dessus le nez luy en fais un escript,
En ce bourdel où tenons nostre estat.
Puis paix se faict, et me lasche un gros pet,
Plus enflée qu’un venimeux scarbot,
Riant m’assiet le poing sur le sommet;
Gogo me dit, et me fiert le jambot.
Tous deux yvres dormons comme un sabot,
Et au resveil, quant le ventre luy bruyt,
Monte sur moy, quel’ ne gaste son fruict,
Soubz elle geins, plus qu’un aiz me fait plat:
De paillader tout elle me destruit,
En ce bourdel où tenons nostre estat.
Vente, gresle, gelle, j’ay mon pain cuict:
Je suis paillard, la paillarde me duit:
L’ung vault l’autre, c’est à mau-chat mau-rat;
Ordure avons et ordure nous suyt,
Nous deffuyons honneurs, et il nous fuyt,
En ce bourdel où tenons nostre estat.
Il est impossible de peindre sous des couleurs plus hideuses cet horrible concubinage, où l’homme vivait de la prostitution de la femme, qu’il favorisait et protégeait. Villon nous fait pénétrer avec lui dans ces bouges infects, où la plus sale débauche donnait asile à l’ivrognerie. La fameuse Macette de Regnier n’est pas mieux pourtraicte que la Margot de Villon.
Villon avait été le bien-aimé (le franc-gontier) de Margot, qu’il battait quand l’argent n’arrivait pas au logis; mais, à lire son Grand Testament, on découvre à chaque instant que Margot avait bien des rivales de la même espèce. Ainsi, le poëte, mis en belle humeur, parle de Marion l’Ydolle, et de la grand Jehanne de Bretaigne, qui tenaient publique école,
Où l’escolier le maistre enseigne.
Mais, comme il s’agit de faire amende honorable, il s’adresse lamentablement aux enfants perdus, qu’on doit retrouver, dit-il, chez Marion l’Idole, et il les invite à se bien garder de l’imiter. Une ballade de bonne doctrine, qu’il offre à ceulx de mauvaise vie, nous fait mieux connaître encore ces piliers de tavernes et de bourdels:
Car, or’ soyes porteur de bulles,
Pipeur ou hazardeur de dez,
Tailleur de faulx coings, tu te brules
Comme ceux qui sont eschaudez (boulus);
Trahistres (traîtres) pervers, de foy vuydez,
Soyes larrons, ravis ou pilles:
Où en va l’acquest que cuydez?
Tout aux tavernes et aux filles.
Rime, raille, cymballe, luttes,
Hante tous autres eshontez,
Farce, broille, joue des flustes,
Fainctes, jeux et moralitez,
Faictz en villes et citez;
Gaigne au berlan, au glic (jeu de cartes), aux quilles:
Où s’en va tout? Or, escoutez,
Tout aux tavernes et aux filles.
De telz ordures te reculles,
Laboure, fauche champs et prez,
Sers et pense chevaux et mulles,
S’aucunement tu n’es lettrez;
Assez auras, si prens en grez;
Mais, si chanvre broyes ou tilles,
Ne metz ton labeur qu’as ouvrez,
Tout aux tavernes et aux filles.
Chausses, pourpoinctz et bourreletz,
Robes, et toutes vos drapilles,
Ains que cessez, vous porterez
Tout aux tavernes et aux filles.
Cette ballade morale nous apprend que les poëtes, les comédiens, les bateleurs, les musiciens et les joueurs formaient la fine fleur de la Prostitution. Villon s’était distingué entre tous par ses désordres et ses amours, si pauvre qu’il fût, car il puisait à pleines mains dans l’escarcelle des chalands de ses maîtresses. Il lardonne, en passant, un avare thésauriseur, maître Jacques James, qui ne dépensait que pour les truies, et qui achetait ses plaisirs au meilleur marché possible:
Pour qui amasse-t-il? pour les siens;
Il ne plainct, fors que ses morceaux:
Ce qui fut aux truyes, je tiens
Qu’il doit de droit estre aux pourceaulx.
Enfin, le malheureux Villon, après avoir d’un ton goguenard pris ses dernières dispositions, recommande son âme aux prières de tous ceux qui doivent s’intéresser à son sort:
A fillettes, monstrans testins
Pour avoir plus largement hostes;
A ribleurs, meneurs de hutins;
A bateleurs, traynans marmottes;
A folz et folles, sotz et sottes,
Qui s’en vont sifflant cinq et six;
A marmousetz et mariottes,
Je crie à toutes gens merciz!
Mais l’appel, qui avait retardé l’exécution de l’arrêt de François Villon, eut un résultat plus favorable que le condamné ne l’espérait; car il se trouva compris dans une amnistie que Louis XI accordait aux prisonniers à l’occasion de son joyeux avénement. Le poëte échappa ainsi au supplice de la corde, et retourna gaillardement aux tavernes et aux filles. Il avait vu de trop près les conséquences d’un procès criminel, pour s’y exposer encore une fois; mais il était trop vicieux et trop endurci, pour s’astreindre à une conduite honorable: toutefois, il ne vola plus sur les grands chemins, et il évita d’avoir de nouveaux démêlés avec la justice.
Ce fut à cette époque, sans doute, qu’il prit part à ces joyeuses repues franches, qui furent célébrées en rimes par un de ses subjets, et qui descendaient en ligne directe de ses anciennes villonneries. Il s’agissait toujours de faire de copieux repas, au préjudice d’autrui; il s’agissait encore de se procurer la chair, le pain et le vin, à l’aide de quelque bon tour. Le poëme des Repues franches, qui a été quelquefois attribué à Villon lui-même, convoque le ban et l’arrière-ban de la Prostitution:
Venez aussi, toutes prestresses,
Qui savez pieça les adresses
Des prestres d’amours hault et bas:
Gardez que vous n’y faillez pas!
Venez, gorriers et gorrières,
Qui faictes si bien les manieres,
Que c’est une chose terrible,
Pour bien faire tout le possible!
Toutes manieres de farseurs,
Anciens et jeunes mocqueurs,
Venez tous, vrays maquereaulx
De tous estatz vieulx et nouveaulx!
Venez-y toutes, maquerelles,
Qui par vos subtilles querelles
Avez tousjours en voz maisons,
Pour avoir, en toutes saisons,
Tant jours ouvriers que dimanches,
Souvent les bonnes repues franches.
On peut juger, au style seul de ce poëme, qu’il est postérieur à Villon. Quant aux aventures qu’on y raconte, il en est une qui appartient évidemment au célèbre écolier de Paris. Des compagnons de métier allèrent un soir en partie fine faire la noce dans la campagne près du gibet de Montfaucon; ils étaient bien pourvus de victuailles; ils avaient un broc de vin, de pain et un pâté de façon subtile contenant six chapons et de la chair; ils menaient, en conclusion,
Avec eux chascun une fille.
Deux écoliers, dont l’un devait être Villon en personne, avaient imaginé de manger le souper des compagnons qu’ils trouvèrent attablés dans une loge ou cabane,
Esperant de faire grand’ chiere
Et tastant devant et derrière
Les povres filles hault et bas.
Les deux écoliers s’étaient habillés en diables; ils avaient pris des masques horribles, et portaient des massues, avec lesquelles ils assaillirent les galants, en criant à tue-tête:
... A mort, à mort, à mort!
Prenez à ces chesnes de fer
Ribaulx, putains, par desconfort,
Et les amenez en enfer!
Les compagnons et les filles s’enfuyaient épouvantés, se croyant damnés et laissant là leur souper commencé; les deux diables, s’étant assis à table, mangèrent et burent de grand courage, sans qu’il leur en coûtât un denier.
Cette aventure est évidemment la source d’une diablerie analogue, que Rabelais raconte, au sujet de Villon et de sa troupe d’écoliers, déguisés en diables et jouant des farces, des mystères et des moralités. Les acteurs nomades de ces compositions dramatiques étaient tous de fieffés libertins, quoiqu’ils représentassent souvent des pièces morales et religieuses; mais ils jouaient, de préférence, des farces et des soties, qui ne demandaient pas un grand attirail de décors et de costumes, comme les mystères. Ce genre de comédie populaire convenait mieux, d’ailleurs, à leurs mœurs et à leur caractère. Ils allaient ainsi de ville en ville, farçant et broillant, aux applaudissements de leurs grossiers spectateurs, qui ne se souciaient que de rire, et qui goûtaient à merveille le gros sel et les épices de l’esprit gallois. Ces comédiens, ces poëtes ambulants vivaient dans la débauche, avec des filles perdues qu’ils ne montraient pas sur la scène, car ils remplissaient eux-mêmes les rôles de femmes, en se grimant le visage ou en le couvrant d’un masque. On ne vit donc pas figurer de comédiennes dans une représentation théâtrale en France, avant la fin du seizième siècle. Le bon public, qui ne se scandalisait pas d’entendre les plus obscènes facéties, ne les eût pas souffertes dans la bouche d’une femme.
Il est certain, toutefois, que les troupes comiques, composées de poëtes, d’écoliers, de clercs de procureurs, et de jeunes aventuriers de toute espèce, avaient des mœurs si relâchées, que l’autorité civile et judiciaire leur ordonna souvent de se disperser, et les empêcha de courir le pays en donnant des représentations qui n’étaient jamais sans scandale. Les compagnies de la Basoche, de la Mère-Sotte, du Prince des Sots, de l’Empire d’Orléans, des Enfants Sans-souci, etc., furent sans doute des associations de libertinage autant que des troupes de théâtre. Le produit des jeux servait, suivant l’expression du temps, à garnir la table et le lit des joueurs. A la fin du quinzième siècle, les poëtes profanes allaient faire leur apprentissage dans ces associations joyeuses, où chacun oubliait son véritable nom pour prendre un sobriquet et une devise. Jean Bouchot s’intitulait le Traverseur des voyes périlleuses; François Habert, le Banny de liesse; Pierre Gringoire, Mère-Sotte, etc. Clément Marot, qui fut auteur et acteur de farces dans la troupe des Enfants Sans-souci, se chargea de défendre en vers ses camarades de plaisir, contre les envieux qui les avaient accusés de mener une vie scandaleuse et qui provoquaient leur expulsion de Paris vers l’année 1512:
Qui sont ceux-là, qui ont si grand’ envie
Dedans leur cueur, et triste marrisson (chagrin)
Dont, ce pendant que nous sommes en vie,
De maistre Ennuy n’escoutons la leçon?
Ils ont grand tort, veu qu’en bonne façon
Nous consommons nostre fleurissant aage.
Sauter, danser, chanter à l’advantage,
Faux envieux, est-ce chose qui blesse?
Nenny, pour vray, mais toute gentillesse
Et gay vouloir qui nous tient en ses lacqs:
Ne blasmez point doncques nostre jeunesse,
Car noble cœur ne cherche que soulas (soulagement).
Clément Marot avait trop d’intérêt à cacher la vérité pour ne pas couvrir d’un manteau honnête les débauches des Enfants sans-souci. A l’en croire, ses compagnons n’avaient que des peccadilles de jeunesse à se reprocher:
Bon cueur, bon corps, bonne phyzionomie;
Boire matin, fuïr noise et tançon (querelle);
Dessus le soir, pour l’amour de s’amie,
Devant son huis la petite chanson;
Trencher du brave et du mauvais garson,
Aller de nuict sans faire aucun outrage,
Se retirer, voilà le tripotage;
Le lendemain, recommencer la presse:
Conclusion, nous demandons liesse,
De la tenir jamais ne fusmes las:
Et maintenons que cela est noblesse,
Car noble cœur ne cherche que soulas.
Ce soulas, dont Clément Marot faisait un éloge si édifiant, allait droit à la Prostitution, et les œuvres de ce poëte, que Calvin eut pourtant la puissance de convertir à la Réforme, sont pleines des licencieuses réminiscences de ce qu’il appelle sa verde jeunesse.
Telle était, d’ailleurs, la vie ordinaire des écoliers, qui suivaient les cours jusqu’à l’âge d’homme, et qui ne trouvaient que trop d’occasions de libertinage à Paris et dans les villes d’université. Ainsi, Clément Marot n’avait que dix-neuf ans, qu’il portait déjà ce jugement hyperbolique sur les filles de la capitale (Dialogue de deux amoureux):
Quand les petites villotières
Trouvent quelque hardy amant
Qui vueille mettre un dyamant
Devant leurs yeux rians et vers (chatoyants),
Coac! elles tombent à l’envers.
Un contemporain de Marot, Pierre Faifeu, qui était un écolier d’Angers, et dont Charles Bordigné a recueilli la Légende en rimes vers 1531, se fit une renommée presque égale à celle de Villon par ses gestes et dits joyeux. Mais son historiographe, étant prêtre, a dû passer sous silence les tours les plus indécents et les propos les plus effrontés de l’écolier angevin qu’il opposait au célèbre écolier de Paris. On ne trouve donc pas, dans cette légende naïve, comme on pourrait le croire, le tableau de la Prostitution des écoliers; mais il est permis de supposer, d’après deux ou trois passages, que Pierre Faifeu fréquentait la même compagnie que François Villon, et consacrait aux tavernes et aux filles tout l’argent qu’il escamotait à son prochain.
Voici comment il se vengea un jour d’une vieille dévote nommée Macée, qu’il qualifie de lorpidum (lourpidon, dans Rabelais, sorcière). Cette vieille l’avait brouillé avec sa mère, en rapportant à celle-ci les folies dont la voix publique accusait le malin écolier. Pendant que la vieille défilait son chapelet malin, au détriment de Pierre Faifeu, ce maître fripon lui vole adroitement à sa ceinture la clef de sa porte, s’en va querir une fille de joie avec laquelle il était d’intelligence et l’enferme toute seule dans la chambre de Macée; puis, après avoir remis la clef à l’endroit où il l’avait prise, il ameute les gens du quartier, en leur disant que la Macée tient chez elle une putain enfermée,
Pour la livrer à qui elle l’a promise
Pour son plaisir, comme vraye macquerelle.
La foule entoure la maison et murmure contre Macée la dévote. Alors, Faifeu accourt au logis de sa mère, et lui dit, en jouant l’indignation:
Vous avez tort de croire à ceste vieille!
Qu’il ne soit vray, ma teste soit haschée,
Si maintenant chez elle n’est cachée
Quelque putain, qu’elle garde à quelqu’ moine!
Je vous supply, si vous n’avez essoine,
Allez-y voir!
La mère y va; la vieille elle-même la conduit, mais elle croit à une illusion diabolique et ne fait que se signer, au milieu des huées et des injures qui la poursuivent, lorsqu’elle voit, en ouvrant sa porte, une fille de joie atournée, c’est-à-dire revêtue de ses atours et des insignes de la Prostitution.
[CHAPITRE XXIV.]
Sommaire.—De la philologie érotique.—Le jargon ou l’argot de la Prostitution.—Origines de ce jargon.—Un vieux conte sur hic et hoc.—Le Commentaire de Leduchat sur Rabelais.—Les Erotica verba de l’abbé de l’Aulnaye.—Le Dictionnaire comique de Leroux.—Richesse de la langue érotique, au seizième siècle.—Noms anciens des filles publiques.—Synonymes formés du grec, du latin, de l’italien, etc.—Synonymes empruntés à des noms d’animaux.—Synonymes relatifs à la vie errante des prostituées.—Ceux relatifs à leur métier.—Ceux qui les classent par catégories.—Périphrases et jeu de mots licencieux.—Noms de saintes, déguisés et corrompus.—Additions à la nomenclature de l’abbé De l’Aulnaye.—Les Femmes au court talon.—Proverbes moraux tirés de la Prostitution.—Diminutif de Catherine.—Anciens noms des mauvais lieux: étymologies.—Anciens noms des parasites de la Prostitution: étymologies.—Anciens noms des entremetteuses: étymologies.—Portrait d’une vieille proxénète, par François Rabelais.—La Sibylle de Panzoust et la Macette de Regnier.
Si la philologie érotique pouvait entrer dans une histoire générale de la Prostitution, nous pourrions lui consacrer plusieurs chapitres très-neufs et très-intéressants; car il n’existe par encore un ouvrage spécial, dans lequel on ait étudié à fond les origines de la langue ou plutôt du jargon des mauvais lieux. Cette langue, qu’on peut appeler technique, est à peine indiquée dans quelques anciens dictionnaires français, tandis que la plupart des glossaires grecs et latins lui accordent une large place, et la mêlent, pour ainsi dire, sans aucun scrupule, à la langue oratoire et littéraire. Rien ne serait donc plus facile que d’extraire, des glossaires consacrés aux langues anciennes et classiques, tout ce qui a rapport à la Prostitution antique, et le savant P. Pierhugues ne s’est pas mis en grands frais d’érudition, pour compiler son Glossarium eroticum linguæ latinæ, dont les articles les plus curieux sont sortis du portefeuille d’un excellent philologue, M. le baron de Schonen, que ses beaux travaux sur les érotiques grecs eussent élevé au premier rang dans l’érudition moderne. Tout est encore à faire pour la connaissance de la vieille langue érotique française; les matériaux sont innombrables, et cependant, ils n’ont jamais été recueillis et mis en œuvre. Si, comme l’a dit Boileau,
Le latin dans les mots brave l’honnêteté,
le français est plus modeste, ou, du moins, plus timide et plus sournois. Cette langue érotique, si riche et souvent si ingénieuse, il faut le reconnaître, ne prend ses ébats que dans des facéties gaillardes, des romans libertins, des poésies graveleuses, des contes joyeux et des chansons ordurières. Elle est, d’ailleurs, désavouée par la langue proprement dite, et bannie absolument des vocabulaires, où elle ne se glisse parfois que sous un déguisement convenable; mais elle n’en existe pas moins avec son génie original, et elle se perpétue de bouche en bouche, par tradition, en conservant ses archaïsmes, ses métaphores, ses images, ses proverbes, même ses onomatopées. On peut comparer cette langue obscène à l’argot des voleurs et du bas peuple. Elle a sa raison d’être, et, quoiqu’elle n’ait pas d’échos dans la langue des honnêtes gens, quoiqu’elle soit mise hors la loi de la grammaire, quoiqu’elle ne s’enseigne pas avec les humanités, elle est éternellement vivace et elle ne vieillit pas, parce qu’elle roule toujours sur le même fonds et qu’elle n’a plus à s’étendre sur de nouveaux objets.
On prouverait aisément, dans une étude philologique sur le jargon de la Prostitution, que ce jargon est contemporain de la langue vulgaire, et qu’il s’est formé d’un mélange confus de tous les idiomes et de tous les dialectes, comme s’il eût la prétention de représenter une langue universelle. Il y a, en effet, dans ce jargon étrange, né du caprice et de l’à-propos, du hasard et de l’occasion, une foule de mots, qui n’ont pas pris la peine de quitter leur caractère national, et qui se sont faits français, en restant grecs, latins, italiens, allemands ou espagnols. Il semble que la Prostitution, qui fut toujours, par nature, vagabonde et voyageuse, avait établi entre tous ses suppôts et sujets des deux sexes un langage de convention, qu’on parlait et qu’on entendait également dans les différentes provinces de la France, à une époque où deux villes voisines étaient souvent étrangères l’une à l’autre à cause de leurs patois.
Un vieux conteur français a parodié librement le conte rapporté par Hérodote, qui attribue au roi d’Égypte Psamméticus une bizarre invention pour découvrir quelle était la langue primitive, mère de toutes les autres. Selon notre conteur, il s’agissait de savoir quel avait été le premier mot de la langue française, et les académies s’étaient déclarées incompétentes, devant cette question épineuse. Le maître ès arts, qui se préoccupait de la solution d’une telle difficulté, imagina, un jour qu’il était de loisir, de consulter, sur le point en litige, une folle femme, attendu, pensait-il, que les fous ont la science infuse et cachée. «Avez-vous point eu affaire à des muets? lui demanda-t-il doctoralement.—Comme aux autres, répondit-elle.—Çà, ma mie, n’avez-vous pas tiré d’eux un seul mot chrétien?—Oui, bien, reprit-elle: ils savent dire hic et hoc.—Ce sont mots latins, ce me semble?—Nenni, point, mon seigneur: c’est ceci et cela.» Ce conte facétieux mériterait d’être invoqué à l’appui de la vénérable antiquité du jargon érotique.
L’ouvrage qui traite de ce mystérieux jargon avec le plus de détails étymologiques, c’est assurément le commentaire de Jacob Leduchat sur le Gargantua et le Pantagruel. L’honnête Leduchat, quoique protestant, était un philologue, qui ne se faisait pas scrupule d’appeler les choses par leur nom, et qui en affaire d’érudition ne trouvait rien de trop cru ni de trop nu. Nous renverrons donc nos lecteurs à ce célèbre commentaire, qu’un autre philologue, Éloy Johanneau, a complété depuis dans le même goût, en renchérissant sur les obscénités quintessenciées de Rabelais. Il y a un troisième commentateur de Rabelais, qui s’est attaché plus particulièrement à étudier la langue érotique dans son auteur favori; c’est le très-savant et très-pantagruélique abbé de l’Aulnaye, qui, à l’âge de quatre-vingts ans environ, a publié une bonne édition de Rabelais (Paris, Desoer, 1820, 3 vol. in-12; avec des augmentations considérables, Paris, Louis Janet, 1823, 3 vol. in-8). Sous le titre d’Erotica verba, il a inséré, dans le troisième volume de son édition, un petit glossaire, que Rabelais n’a pas fourni seul et qui manque de développements dans l’explication des termes. L’audacieux abbé a reculé sans doute devant les dangers de la matière, quoiqu’il ait placé son essai pornologique sous la sauvegarde de ce distique de Tabourot, qui avait pris pour devise: A tous accords, et qui se mettait si volontiers au diapason de la vieille gaieté française:
Putidulum scriptoris opus ne despice, namque
Si lasciva legis, ingeniosa leges.
Ce glossaire a le défaut d’enregistrer simplement, par ordre alphabétique, des locutions, la plupart anciennes, sans ajouter à chacune d’elles les commentaires étymologiques et historiques qu’elles peuvent motiver. Le Dictionnaire comique de Leroux, qui a été réimprimé trois ou quatre fois dans le siècle dernier, offre sans doute une nomenclature beaucoup moins complète que celle des Erotica verba de Stanislas de l’Aulnaye, mais il fait suivre chaque mot, de quelque citation qui en fixe le sens et la propriété. Ce Dictionnaire comique, par malheur, manque d’érudition et de critique, et le compilateur, qui était loin de connaître les meilleures sources du vieux langage, ne se fait pas scrupule de rendre son sujet encore plus scabreux, par des définitions qui surpassent souvent l’indécence des mots eux-mêmes.
Nous n’aborderons donc pas, même avec réserve, les difficultés d’un pareil sujet, et nous nous bornerons à remarquer que la langue érotique française, qui se dessine déjà très-carrément dès le treizième siècle, procède d’habitude par le pléonasme et la redondance, traduit les mots à son usage dans les langues étrangères, ou se les approprie tels qu’ils sont avec leur consonnance indigène, recherche les images du style figuré, triomphe dans les équivoques, et obvie sans cesse à la monotonie du discours, au moyen des plus singulières combinaisons philologiques. On dirait que tous les mots, toutes les phrases faites de la langue générale, peuvent être, au besoin, appliqués à cette langue particulière, qui s’enrichit de la sorte aux dépens de la technologie tout entière. La langue érotique, comme le fait observer l’abbé de l’Aulnaye, est, sans contredit, une des plus riches de toutes les langues techniques. Ainsi, au seizième siècle, par exemple, on n’avait pas moins de trois cents mots ou périphrases pour exprimer l’acte vénérien (voy. ce mot dans les Erotica verba). Quant aux parties génitales de l’homme et de la femme, elles étaient représentées par quatre cents noms différents, qui se distinguent par leur variété pittoresque et leurs singulières attributions.
Mais il est un chapitre du langage érotique, qui appartient essentiellement à l’histoire de la Prostitution; ce sont les dénominations populaires, sous lesquelles les femmes de mauvaise vie étaient désignées, à certaines époques et dans certaines circonstances; ce sont les sobriquets ignobles ou infâmes, qu’on donnait à leurs honteux assesseurs; ce sont les synonymes plus ou moins voilés, qu’on avait inventés pour caractériser les maisons de débauche sous leurs divers aspects. Nous avons déjà (chapitre VI, t. III, p. 367) expliqué étymologiquement les noms usuels des filles publiques, de leurs entremetteurs, de leurs amants et de leurs demeures, au treizième siècle. Mais cette nomenclature spéciale ne resta pas stationnaire, et elle ne fit que s’accroître depuis, en recevant le tribut de l’imaginative impure des poëtes et des conteurs. Voilà comment, au seizième siècle, la langue française s’était toute surchargée de ces excroissances érotiques, qui ressemblaient à des verrues produites par le mal de Naples.
Il suffira de citer ici la longue énumération dont l’abbé de l’Aulnaye a fait suivre, dans son glossaire, le mot filles publiques. Nous reprendrons ensuite quelques-uns des noms bizarres, qu’il a glanés dans les livres, pour les interpréter et pour en chercher le vrai sens: «Accrocheuses, alicaires, ambubayes, bagasses, balances de boucher qui pèsent toutes sortes de viandes, barathres, bassara, bezoches, blanchisseuses de tuyaux de pipe, bonsoirs, bourbeteuses, braydonnes, caignardières, cailles, cambrouses, cantonnières, champisses, cloistrières, cocquatris, coignées, courieuses, courtisanes, demoiselles du marais, drouines, drues, ensoignantes, esquoceresses, femmes de court talon, femmes folles de leur corps, folles d’amour, filles de joie, filles de jubilation, fillettes de pis, folles femmes, folieuses, galloises, jannetons, gast, gaultières, gaupes, gondines, godinettes, gouges, gouines, gourgandines, grues, harrebanes, hollières, hores, hourieuses, hourrières, lesbines, lescheresses, lévriers d’amour, linottes coeffées, loudières, louves, lyces, mandrounos, manefles, maranes, maraudes, martingales, maximas, mochés, musequines, pannanesses, pautonnières, femmes de péché, pèlerines de Vénus, pellices, personnières, posoères, postiqueuses, présentières, prêtresses de Vénus, rafaitières, femmes de mal recepte, redresseuses, revéleuses, ribauldes, ricaldes, rigobetes, roussecaignes, sacs de nuit, saffrettes, sourdites, scaldrines, tendrières de bouche et de reins, tireuses de vinaigre, toupies, touses, trottières, viagères, femmes de vie, villotières, voyagères, wauves, usagères, etc.»
Parmi ces noms, qui n’avaient pas tous passé de la langue écrite dans la langue parlée, et réciproquement, on en remarque plusieurs empruntés à l’antiquité grecque et latine, et, par conséquent, purement littéraires: alicaires, alicariæ; ambubayes, ambubaiæ; bassara, βασσαρα; lesbines, pour lesbiennes; maximas, maximæ; mochés, mœchæ; pellices, pellices; barathres, barathra. Un petit nombre de noms sont imités de l’italien, de l’espagnol, du bas-breton, du provençal et du languedocien: bagasses, bagasse; scaldrines, sgualdrine; ricaldes, ricalde; gast, mandrounos et manefles. Il y a des noms, qui, par mépris ou par plaisanterie, rappellent les analogies morales ou physiques que les prostituées pouvaient avoir avec divers animaux: cailles, coquatris (crocodiles), levriers d’amour, linottes coeffées, louves, lyces (chiennes de chasse), rousse-caignes (chiennes rousses, en languedocien), wauves (loups-garous).
Certains noms font allusion à la vie errante et vagabonde de ces malheureuses: bourbeteuses, qui barbotent dans la boue; champisses, qui vivent dans les champs; cantonnières, qui sont cantonnées au coin des rues; gaultières, qui fréquentent les buissons (de gault, bois taillis); hollières, qu’on voit souvent changer de lieu (de holler, courir); postiqueuses, qui courent la poste; maraudes, qui vont çà et là; toupies, qui tournent à droite et à gauche; trottières, qui trottent jour et nuit; viagères, qui sont toujours sur les chemins; voyagères, qui voyagent.
Plusieurs noms se rapportent à des particularités indécentes du métier des filles publiques: bezoches (pioches); drues; hourrières (piocheuses, qui travaillent à la vigne avec la hourre); coignées; escoqueresses (écosseuses); martingales (qui doublent les enjeux); hores (qui se payent à l’heure); pautonnières (batelières ou passeuses); posoères (qui posent); presentières (qui présentent); rafaitières (qui rajustent); redresseuses; reveleuses ou plutôt releveuses; touses (qui tondent); etc. La joyeuse vie, que mènent ordinairement les prostituées avec leurs amants, se trouve indiquée dans une foule de noms qui équivalent à filles de joie: galloises (de galle, gaieté); goudines ou gaudines (de gaudere, se réjouir); gouines (de goyr, jouir); rigobetes (de rigober, faire la vie), etc. Les différentes espèces de femmes publiques, sont spécifiées par des noms différents: accrocheuses, celles qui raccrochent les passants; bonsoirs, celles qui les attirent, en leur disant bonsoir; braydonnes, celles qui leur tendent des gluaux ou brays; cloistrières, celles qui ne sortent pas du clapier; caignardières, celles qui hantent la compagnie des gueux; courieuses et courtisanes, celles qui demeurent dans les Cours d’amour; demoiselles du marais, celles qui ont toujours les pieds dans la boue; drouines, celles qui portent avec elles tout leur outillage, comme les drouineurs ou chaudronniers ambulants; ensoignantes, celles qui soignent leurs clients; grues, celles qui attendent au coin des rues; lescheresses, celles qui ont l’abominable industrie des fellatrices romaines; loudières, celles qui n’ont pour tout bien qu’un misérable grabat; maranes, celles qui, par la couleur de leur teint bistrée et par leurs cheveux crépus, accusent leur origine bohémienne ou moresque; musequines, celles qui se fardent et qui se parent; pannanesses, celles qui ne sont vêtues que de panne ou de bure; sourdites, celles qui sont tombées dans le vice par suite d’une séduction; saffrettes, celles qui portent ceinture dorée et broderies d’or ou d’argent, qu’on appelait saffre; villotières, celles qui connaissent les tas de foin, qu’on appelait villotes.
Les périphrases, qui procèdent la plupart de quelque locution proverbiale, disent bien ce qu’elles veulent dire et n’ont pas besoin de commentaire, lors même qu’elles renferment un jeu de mots licencieux, comme femmes de vie et fillettes de pis. Certains noms sont tirés de la langue du droit coutumier, comme personnières, qui participent à l’action, complices; usagères, terres vagues appartenant à la commune, etc. D’autres noms étaient devenus génériques, à cause de la qualité ordinaire des femmes qui les prenaient ou qui les recevaient, bien que ces noms-là fussent des noms de saintes, déguisés et corrompus, comme Janneton diminutif de Jeanne, et Margot diminutif de Marguerite. Enfin plusieurs noms, comme cambrouses, harrebanes, etc., qui n’ont pas encore été expliqués, demanderaient une longue enquête étymologique que nous n’entreprendrons pas ici.
L’abbé de l’Aulnaye, dans sa nomenclature des synonymes employés au seizième siècle pour qualifier les prostituées, a fait de nombreuses omissions, entre lesquelles nous signalerons seulement les suivantes: gaures, dont le sens est assez obscur; gorres, truies; friquenelles, de frisque, galant; images, c’est-à-dire peintes et fardées; poupines et poupinettes, semblables à des poupées; bringues, par onomatopée, frétillantes; bagues, au figuré; sucrées, paillasses et paillardes, qui couchent sur la paille; brimballeuses, qui sonnent la cloche; seraines ou sirènes; chouettes, oiseaux de nuit; capres ou chèvres, à cause de leur lubricité; ancelles ou servantes; guallefretières, c’est-à-dire radoubeuses de vaisseaux; peaultres, d’où l’on a fait peaulx, filles à matelots; gallières, qui aiment la joie ou galle; consœurs ou sœurs d’alliance; bas-culz, etc. Le Dictionnaire comique de Leroux, que nous n’avons pas mis à contribution, ajouterait peut-être une vingtaine de noms bas et grossiers, que les auteurs du seizième siècle ont ramassés dans la fange de la Prostitution, et que Beroalde de Verville a enchâssés comme des diamants dans les ornements du Moyen de parvenir. Quant aux périphrases inventées pour exprimer le même objet sous toutes ses faces, elles sont innombrables et frappées, en général, au bon coin de l’esprit français. Nous n’essayerons pas d’en joindre une seule à celles que l’abbé de l’Aulnaye a pris soin de recueillir, comme pour donner une idée de toutes les autres qui pourraient être glanées après lui.
Une de ces périphrases, femmes au court talon, ne serait pas compréhensible par le simple rapprochement d’un proverbe qui a été formulé ainsi en deux rimes:
Mais la beaulté de la court,
C’est d’avoir le talon court.
Un passage du cinquième livre de Rabelais nous fait connaître ce que c’était que d’avoir le talon court. En parlant du rajeunissement que la reine de la Quinte opérait sur les vieilles femmes, Rabelais observe qu’après avoir été rajeunies, «elles avoyent les talons trop plus courts que devant, ce qui estoit cause, que, à toutes rencontres d’hommes, elles estoyent moult subjectes et faciles à tomber à la renverse.»
Malgré cette multitude de surnoms de toute sorte qui s’appliquaient aux femmes de mauvaise vie, leur nom, par excellence, était toujours putain, qui ne fut banni entièrement du langage et du style honnêtes, qu’à la fin du règne de Louis XIV, car on le trouve encore dans les comédies de Molière. Aux quinzième et seizième siècles, il osait se montrer partout, dans les plaidoyers des avocats, dans les sermons des prédicateurs, dans les livres de morale, de jurisprudence et d’histoire, dans les ouvrages de poésie et de littérature. On le rencontre même dans des livres écrits par des femmes. L’abbé de l’Aulnaye a cité quatre proverbes, dans lesquels la sagesse des nations s’adresse à la putain, et lui dit son fait avec une candide grossièreté:
Amour de putain, feu d’étouppes.
Putain fait comme corneille:
Plus se lave, plus noire est-elle.
Quand maistre coud et putain file,
Petite pratique est en ville.
Jamais putain n’aima preud’hom,
Ny grasse geline chapon.
Deux autres proverbes relatifs aux femmes folles prouvent que le bon sens populaire attachait souvent un dicton moral à des mots qui rappelaient une pensée malhonnête, afin de mettre, pour ainsi dire, le remède à côté du mal.
Folles femmes n’aiment que pour pasture.
Femme folle à la messe,
Femme molle à la fesse.
Si, dans cette abondante nomenclature, le nom de catin ne figure pas, c’est qu’il n’a été introduit dans la langue érotique qu’à une époque très-rapprochée de nous. On avait dit longtemps catin comme diminutif de Catherine, nom très-usité parmi les filles du peuple; ce nom était devenu synonyme de poupée, parce que les enfants appelaient ainsi leurs poupées; de là, le nom passa tout naturellement aux filles débauchées, qui ne se marient pas et restent filles toute leur vie, ce qu’on appelle proverbialement coiffer sainte Catherine. De catin on a fait cataut, et le changement de terminaison n’a pas réhabilité ce diminutif.
Le lieu infâme où la Prostitution à son siége, le bordel, qui s’est glissé jusque dans les satires de Boileau et les contes de Voltaire, ne paraît pas avoir inspiré la verve des faiseurs de synonymes. L’abbé de l’Aulnaye n’en rapporte que cinq ou six, qui n’avaient pas même cours dans la langue usuelle et qui étaient réservés pour la langue écrite. Il cite l’eschevinage, qui paraît renfermer un sale jeu de mots; la curatrie, qui éveille l’idée d’une cure ou prébende; le clapoire, qui dérive de clapier; le putefy, qui annonce le fief des putes; le peaultre, qui s’entend d’une mauvaise barque de passeur; le paillère, qui nous apprend que ces endroits-là n’avaient pas d’autres lits que des tas de paille et de foin, etc. Mais le mot bordel fut toujours conservé, de préférence, quoique la situation et le régime du lieu eussent complétement changé, par suite des ordonnances de la Prostitution légale. Les bordes, qui avaient été les premiers repaires de la débauche publique, n’existaient plus nulle part, excepté dans quelques villes de province, à l’époque où les femmes de vie dissolue avaient le droit de tenir bordel dans certaines rues diffamées où elles payaient patente et vivaient de leur métier sous la tutelle de la police municipale.
Les amants, les compagnons, les souteneurs de ces femmes perdues, tous ces honteux parasites de la Prostitution étaient toujours flétris du nom générique de maquereaux, mais ils avaient pris eux-mêmes d’autres surnoms qui sonnaient mieux à leurs propres oreilles. Ils s’appelaient et on les appelait quelquefois: goulliards et gouliafres, parce qu’ils dévoraient le produit du commerce impudique de leurs tristes compagnes; chalands, parce qu’ils étaient les habitués de la maison; paillards, parce qu’ils brisaient la paille du lit; holliers, houliers, houlleurs, parce qu’ils couraient le pays avec leurs coureuses; lescheors et lescheurs, parce qu’ils s’engraissaient aux dépens de la lèchefrite du logis; maquignons et courratiers, ou courtiers, parce qu’ils aidaient au trafic déshonnête de leurs mignonnes; francs-gontiers, gastouers, étalons, casse-museaux, calinaires ou calins, lesbins et lapins, etc. Les hommes méprisables, qui se consacraient ainsi au plus hideux concubinage et qui en tiraient leurs seuls revenus, étaient les dépositaires, sinon les inventeurs, de l’argot de la Prostitution, et, dans les tavernes où ils passaient la journée à boire, à jouer, à blasphémer et à dormir, ils ne manquaient pas de révéler la dépravation de leurs mœurs par celle de leur langage.
Quant aux femmes déshonorées qui se mêlaient des trafics secrets de la Prostitution, elles étaient signalées au mépris et à la haine des honnêtes gens par le nom générique de maquerelles. Ce nom qualificatif répondait à toutes les conditions de leur abominable négoce, et il était admis indifféremment dans le style le plus relevé comme dans le plus bas langage. Les poëtes de cour du seizième siècle ne craignent pas de l’employer, à l’exemple des jurisconsultes et des légistes. Il semble que ce nom, qui n’a pas été exclu de la bonne langue avant le dix-septième siècle, suffisait autrefois à tous les besoins de la chose. Les personnes qui répugnaient à s’en servir, disaient courtière ou courratière; les mots entremetteuse et appareilleuses ne sont venus que plus tard, et ils sentent déjà le style académique. On avait recours aussi à des périphrases qui témoignent de l’intention de ménager la susceptibilité de ces dames: ambassadrices d’amour, conciliatrices des volontés, marchandes de chair fraîche, sentinelles d’amour, etc. Celles qui exerçaient ce lucratif et odieux métier, et qui avaient une si grande place dans les mœurs de nos ancêtres, ne trouvaient partout que malédictions et outrages; le libertin même, qui les employait au service de ses plaisirs, ne se faisait point illusion sur leur infamie: ce n’étaient pas des femmes, heureusement, qui traitaient «les affaires de maquerelage,» c’étaient des vieilles.
Le portrait d’une vieille de cette espèce a été composé en vers par un poëte du seizième siècle; c’est un morceau très-remarquable, qui fut attribué à François Rabelais, dans la première édition complète de ses œuvres (Lyon, Jean Martin, 1558), et qui avait paru dès 1551 dans un recueil de poésies de François Habert. Cet Habert était un ami de Rabelais, et l’on peut supposer qu’il avait voulu sauver de l’oubli les Épîtres à deux vieilles de différentes mœurs, que Rabelais, alors curé de Meudon, ne pouvait ni ne voulait publier sous son nom. Voici ce qui se rapporte à notre sujet dans le blason poétique de la mauvaise vieille, que nous retrouverons trait pour trait chez la Sibylle de Panzoust, qui figure parmi les personnages allégoriques du Pantagruel:
Vieille édentée, infâme et malheureuse,
Vieille sans grace, aux vertus rigoureuse,
Vieille en qui gist trahison et querelle,
Vieille truande, inique maquerelle,
Vieille qui rendz les pucelles d’honneur,
Femmes aussy, en crime et déshonneur:
Vieille qui n’eus oncq charité aulcune,
Vieille tousjours pleine d’ire et rancune,
Vieille de qui l’infâme et layde peau
En puanteur passe un sale drapeau:
Vieille laquelle on ne veid oncq bien dire
D’homme vivant, mais tousjours en médire:
Vieille qui n’as oncq beu vin meslé d’eau,
Vieille qui fays de ton lict un bordeau;
Vieille qui as la tetasse propice
Pour en enfer d’un diable estre nourrice:
Vieille qui as l’art magique exercé
Plus qu’oncq ne feist et Médée et Circé...
Vieille meschante, exécrable et infecte,
Qui de ta voix les éléments infecte:
Ne crains-tu point, vieille, que de tes faictz
Qui devant Dieu sont sales et infaictz,
Tu soys un jour amèrement punie?
Penses-tu bien demourer impunie,
Vieille mauldicte, ayant tant de pucelles
Mises au train de folles estincelles,
Ayant vendu contre droict et raison
Femmes d’honneur et de bonne maison!
Les couleurs énergiques de ce blason d’une vieille, que l’auteur ne nomme pas, ont certainement servi depuis à Mathurin Regnier, dans le portrait de sa Macette, qui est le prototype des regrattières de la Prostitution du temps de Henri IV.
[CHAPITRE XXV.]
Sommaire.—La Prostitution légale comparée, par un moraliste, aux «parties secrètes du corps social.»—Derniers vestiges et transformations de la Prostitution religieuse.—Le manichéisme, la vauderie et la sorcellerie.—Métamorphose diabolique de la Prostitution hospitalière.—Les incubes et les succubes remplacent les dieux lares et les demi-dieux agrestes.—Les Dusiens ou Druses des Gaulois.—Saint Augustin affirme et saint Jean Chrysostome nie.—Rêveries des rabbins juifs, adoptées par les docteurs de l’Église.—Adam et ses diablesses.—Multiplication surnaturelle des premiers hommes.—Variétés du cauchemar.—Opinion de Guibert de Nogent.—Sentiment du père Costadau.—Étymologie d’incube et de succube.—Le préfet Mummolus.—Les succubes de l’évêque Éparchius.—L’incube de la mère de Guibert de Nogent.—Le bâton et l’exorcisme de saint Bernard.—Décision du pape Innocent VIII.—La vie ascétique prédisposait aux attentats des éphialtes.—Doctrine des casuistes sur les songes impurs.—Armelle Nicolas.—Angèle de Foligno.—Correspondance de sœur Gertrude avec Satan.—Le démon et les vierges.—Jeanne Herviller, de Verberie.—Les incubes chauds et les incubes froids.—Aveux de leurs victimes.—Puanteur du diable.—Enfants nés du démon.—Distinction entre l’incubisme et la sorcellerie.—Agrippa et Wier.—Les incubes et les succubes discutés en pleine Académie, au dix-septième siècle.—Leurs faits et gestes expliqués par la science et la raison.
La Prostitution légale semblait avoir acquis tout son développement régulier et nécessaire: elle possédait son code, ses usages, ses coutumes, ses priviléges, ses suppôts et même sa langue. Elle vivait presque en bon accord, s’il est permis de parler ainsi, avec l’autorité ecclésiastique et civile; elle régnait, pour ainsi dire, dans certaines rues, à certaines heures, moyennant certaines conditions de police urbaine; elle faisait partie intégrante de l’organisation du corps social, et elle en formait, suivant l’expression bizarre d’un vieil auteur, «les parties secrètes, que la pudeur conseille de cacher, mais qu’on ne retrancheroit pas sans tuer les bonnes mœurs, qui sont comme le chef et le cœur d’une nation décente.» Cependant, à côté de cette Prostitution légale, avouée ou tolérée par le pouvoir politique, on retrouvait encore les traces, bien effacées, bien dégénérées, sans doute, de la Prostitution hospitalière et de la Prostitution religieuse, ces deux antiques compagnes du paganisme chez les peuples primitifs.
La Prostitution religieuse proprement dite persistait obscurément dans le culte traditionnel de quelques saints, auxquels la superstition populaire conservait les attributions obscènes de Pan, de Priape et des dieux lares; mais ce n’étaient que de rares exceptions attachées à des pèlerinages mystérieux, à des chapelles étranges qui restaient païennes sous des noms chrétiens. Ces impudiques réminiscences de l’idolâtrie étaient comme enfouies au fond des campagnes, et aucun scandale n’en rejaillissait sur le glorieux manteau de l’Église catholique et romaine. La Prostitution religieuse avait pris ailleurs des allures plus effrontées, à l’aide des hérésies monstrueuses qui ne cessaient de se reproduire dans le sein même de la religion de Jésus-Christ, en ranimant sans cesse les germes épars du manichéisme. Le manichéisme avait engendré l’hérésie des Vaudois, et la vauderie, quoique extirpée par le fer et par le feu, poussait çà et là des rejetons rabougris, qui ne portaient que des fruits impurs et qui tombaient bientôt dans les flammes du bûcher. Il ne sera pas sans intérêt de rechercher, dans les cendres éteintes de ces hérésies manichéennes et vaudoises, le principe vivace de la Prostitution religieuse.
Cette Prostitution s’était aussi perpétuée et enracinée dans une autre espèce d’hérésie, qui, sortie de la même source, avait pris un caractère tout différent de celui du manichéisme, et semblait s’être développée vers un but tout opposé. La sorcellerie, en instituant le culte des démons, n’avait pas manqué de s’emparer de la Prostitution, comme d’un puissant moyen d’action matérielle sur ses exécrables adeptes. Une dépravation inouïe avait imaginé cette Prostitution infernale, qui servait de lien invisible entre les sorciers de tous les âges et de tous les pays, et qui était l’âme de leurs infâmes assemblées.
Quant à la Prostitution hospitalière, cette sœur naïve et crédule de la Prostitution sacrée, elle se montrait encore de loin en loin dans le sanctuaire de la vie domestique: l’imagination déréglée et surexcitée en faisait, d’ordinaire, tous les frais. C’était encore un reflet des croyances et des mystères du paganisme. Le commerce charnel des esprits avec les hommes et les femmes passait alors pour un fait incontestable; et ce commerce maudit, que l’Église a compté longtemps parmi les plus graves symptômes de la possession diabolique, ouvrait la porte à des libertinages secrets. L’impudique superstition des incubes et des succubes avait son origine dans les habitudes de la Prostitution hospitalière, et les chrétiens des deux sexes se persuadaient avoir des rapports lubriques avec les démons et les anges qui participaient également de l’un et l’autre sexe, de même que les païens cohabitaient avec leurs dieux lares, ou bien quelquefois entraient en communication directe avec les faunes, les satyres, les nymphes, les naïades et les demi-dieux agrestes.
Nous avons donc à examiner ce qu’était la Prostitution, au moyen âge, sous trois faces distinctes: dans l’hérésie, dans la sorcellerie, dans la superstition des incubes et succubes.
Ces démons, que les Gaulois nommaient dusiens ou druses (drusii), exerçaient déjà leurs violences et leurs séductions nocturnes à l’époque où saint Augustin reconnaissait leur existence et leurs attentats (voy. p. 249 du t. III de cette Histoire), en déclarant que c’eût été de l’impudence que de nier un fait si bien établi: Ut hoc negare impudentiæ videatur. Plusieurs Pères de l’Église cependant, entre autres saint Jean Chrysostome (Homélie 22 sur la Genèse), s’étaient inscrits en faux contre les actes de luxure qu’on prêtait aux démons incubes et succubes. Mais la religion hébraïque donnait à ces démons une origine contemporaine des premiers hommes, et l’Église chrétienne adopta l’opinion des rabbins dans l’interprétation du fameux chapitre de la Genèse où l’on voit les fils de Dieu prendre pour femmes les filles des hommes et procréer une race de géants. Les docteurs et les conciles, néanmoins, n’allèrent pas aussi loin que les interprètes juifs qui racontaient la légende des démons, comme si la chose s’était passée sous leurs yeux; aussi, selon ces vénérables personnages, «pendant cent trente ans qu’Adam s’abstint du commerce de sa femme, il vint des diablesses vers lui, qui en devinrent grosses, et qui accouchèrent de diables, d’esprits, de spectres nocturnes et de fantômes.» (Le Monde enchanté, par Balthazar Bekker; Amsterdam, 1694, 4 vol. in-12. Voy. t. I, p. 162.) Ces rabbins et les démonologues, une fois engagés dans cette généalogie des démons de la nuit, ne s’arrêtèrent pas en si beau chemin: ils découvrirent que, si notre père Adam avait eu affaire à un succube, Ève s’était mise en relation charnelle avec un incube, qui aurait ainsi travaillé perfidement à la multiplication du genre humain!
Quoi qu’il en soit de ces légendes du monde antédiluvien, l’existence des incubes et des succubes n’était contestée par personne, et on leur attribuait tous les fâcheux effets du cauchemar; car ces hôtes incommodes, qui visitaient les garçons et les filles pendant leur sommeil, n’en voulaient pas toujours à leur chasteté: ils venaient souvent s’asseoir auprès d’eux, en leur soufflant à l’oreille mille rêves insensés; ou bien ils pesaient sur la poitrine du dormeur, qui se sentait étouffer, et qui s’éveillait enfin, plein d’épouvante, tremblant, et glacé de sueurs froides, au milieu des ténèbres. Mais, plus ordinairement, ce démon, tantôt mâle et tantôt femelle, quelquefois pourvu alternativement ou simultanément des deux sexes, s’acharnait sur la victime qu’il avait choisie et qu’un sommeil de plomb lui livrait sans défense. Fille ou garçon, le complice involontaire des plaisirs de l’esprit malin y perdait sa virginité et son innocence, sans connaître jamais l’être invisible dont il ne sentait que les hideuses caresses. A son réveil, toutefois, il ne pouvait douter de l’impure oppression qu’il avait subie, lorsqu’il en constatait avec horreur les irrécusables témoignages qui souillaient sa couche.
Telle était l’opinion générale non-seulement du peuple, mais encore des hommes les plus éclairés et les plus éminents. «Partout, dit le pieux Guibert, de Nogent, dans les mémoires de sa vie (De vita sua, lib. I, c. 13), on cite mille exemples de démons qui se font aimer des femmes et s’introduisent dans leur lit. Si la décence nous le permettait, nous raconterions beaucoup de ces amours de démons, dont quelques-uns sont vraiment atroces dans le choix des tourments qu’ils font souffrir à ces pauvres créatures, tandis que d’autres se contentent d’assouvir leur lubricité.» Ces démons, en effet, étaient bien différents d’humeur et de caprice: les uns aimaient comme de véritables amants, auxquels ils s’appliquaient à ressembler de tout point; les autres, moins novices peut-être ou plus pervers du moins, se portaient à d’incroyables excès de libertinage; la plupart ne se distinguaient pas du commun des hommes dans les résultats de la passion; mais quelques-uns justifiaient de leur nature supérieure, par des prodiges d’incontinence et de luxure.
La conduite des victimes envers ces oppresseurs ou éphialtes (ἐφιάλτης) nocturnes était également bien différente: celles-ci s’accoutumaient bientôt à l’approche du démon familier et vivaient en bon accord avec lui; celles-là éprouvaient dans ce commerce damnable autant d’aversion pour elles-mêmes que pour leur tyran; presque toutes, au reste, gardaient le silence sur ce qui se passait en ces unions sacriléges, que l’Église frappait d’anathème en détournant les yeux. «Il ne resteroit plus qu’à montrer, disait le révérend père Costadau en plein dix-septième siècle, comment les démons peuvent avoir ce commerce charnel avec des hommes et avec des femmes; mais la matière est trop obscène pour l’exprimer en notre langage.» (Traité histor. et crit. des principaux signes qui servent à manifester les pensées ou le commerce des esprits; Lyon, Bruyset, 1720, t. V, p. 137.) Voilà pourquoi on était plus à l’aise en parlant latin sur le fait des incubes et des succubes.
Les écrits des théologiens, des philosophes, des médecins et des démonologues du moyen âge, sont remplis d’observations circonstanciées au sujet des incubes et des succubes, qui trouvaient bien peu d’incrédules, avant que la science eût expliqué naturellement tous leurs méfaits. Le christianisme avait accepté, pour le compte du diable et de ses suppôts, les actes détestables de violence et de séduction, que le paganisme, depuis la plus haute antiquité, attribuait à ses dieux subalternes et aux démons de la nuit. C’étaient, de la part des uns et des autres, les mêmes œuvres de Prostitution fantastiques; mais les esprits invisibles qui s’en rendaient coupables n’étaient pas détestés par les païens, comme ils le furent par les chrétiens, à qui l’Église recommandait de se défendre sans cesse contre les piéges de l’enfer. Cependant, si l’opinion commune ne mettait pas en doute les horribles attentats que ces méchants esprits exerçaient contre l’espèce humaine pendant son sommeil, la philosophie avait nié hautement ces attentats, dès qu’elle s’était livrée à l’examen du fait et dès qu’elle eut constaté les phénomènes du cauchemar.
On appelait incube, incubus, le démon qui prenait la figure d’un homme pour avoir commerce avec une femme endormie ou éveillée. Ce nom dérive du verbe latin incubare, qui signifie être couché sur quelqu’un. Les Grecs nommaient l’incube ἐφιάλτης, démon sauteur ou insulteur (insultor), qui se rue sur quelqu’un. Dans un vieux glossaire manuscrit, cité par Ducange, le mot incuba ou surgeseur est accompagné de cette définition: «Incubi vel incubones, une manière de diables qui solent gesir aux femes.» Ducange emprunte encore, aux Gloses (Glossæ) manuscrites pour l’intelligence des ouvrages médicaux d’Alexandre de Tralles, un passage qui prouve que les savants confondaient autrefois, sous la dénomination d’incube, le démon du cauchemar et la souffrance qu’il causait au dormeur: «Incubus, est passio in quâ dormientes suffocari et à dæmonibus opprimi videntur.» L’étymologie de succube, en latin succubus, ne diffère de celle d’incube, que par la différence du rôle que jouait le démon changé en femme. Nous croyons qu’on a dû dire succubare pour cubare sub, être couché sous quelqu’un. Toutefois Ducange n’a point admis ce mot-là et son dérivé dans son Glossaire, où les écrivains de la basse latinité auraient pu amplement combler cette lacune.
Les succubes, il est vrai, sont plus rares que les incubes, dans les relations du moyen âge; mais ces derniers, en dépit des exorcismes et de la pénalité ecclésiastique, ne laissaient pas reposer les femmes et les filles de nos aïeux. Après avoir fait des miracles dans la légende des saints, ils viennent étaler leurs infamies en pleine histoire. Grégoire de Tours nous raconte la mort du préfet Mummolus (liv. VI), qui envoyait des démons obscènes aux dames gauloises qu’il voulait damner. Le même chroniqueur nous fait entendre que Satan lui-même ne dédaignait pas, dans l’occasion, de se donner ce passe-temps. Un saint évêque d’Auvergne, nommé Éparchius, s’éveille, une nuit, avec l’idée d’aller prier dans son église; il se lève, pour s’y rendre; il trouve la basilique, éclairée d’une lumière infernale et toute remplie de démons qui commettent des abominations en face de l’autel; il voit, assis dans sa chaire épiscopale, Satan, en habits de femme, présidant à ces mystères d’iniquité: «Infâme courtisane! lui crie-t-il, tu ne te contentes pas d’infecter tout de tes profanations; tu viens souiller le siége consacré à Dieu, en y posant ton corps dégoûtant. Retire-toi de la maison de Dieu!—Puisque tu me donnes le nom de courtisane, reprend le prince des démons, je te tendrai beaucoup d’embûches, en t’enflammant d’amour pour les femmes.» Satan s’évanouit en fumée, mais il tint parole, et fit éprouver à Éparchius toutes les tortures de la concupiscence charnelle. (Grég. de Tours, liv. II, ch. 21.)
Un historien aussi grave que Grégoire de Tours, Guibert de Nogent, racontait avec la même bonne foi, cinq siècles plus tard, les insultes que sa mère avait eues à subir de la part des incubes, que la beauté de cette sainte femme attirait sans cesse autour d’elle. Une nuit, pendant une douloureuse insomnie où elle baignait sa couche de ses larmes, «le démon, selon sa coutume d’assaillir les cœurs déchirés par la tristesse, vint tout à coup s’offrir à ses yeux, que ne fermait pas le sommeil, et l’oppressa presque jusqu’à la mort, d’un poids étouffant.» La pauvre femme ne pouvait plus ni remuer, ni se plaindre, ni respirer; mais elle implorait intérieurement le secours divin, qui ne lui manqua pas. Son bon ange se tenait justement au chevet de son lit; il s’écria d’une voix douce et suppliante: «Sainte Marie, aide-nous!» et il s’élança sur le démon incube, pour le forcer de quitter la place. Celui-ci se dressa sur ses pieds, et voulut résister à cette attaque inattendue; mais l’ange le renversa sur le plancher avec un tel fracas, que sa chute ébranla toute la maison. Les servantes se réveillèrent en sursaut et coururent au lit de leur maîtresse, qui, pâle, tremblante, à demi morte de peur, leur apprit le danger qu’elle avait affronté, et dont elle portait les marques. (Guibert, De vita sua, lib. I, cap. 13.)
Les bons anges n’étaient pas toujours là pour venir en aide à la faiblesse des femmes, et le diable avait alors l’avantage. Mais l’Église pouvait encore lui ravir sa proie, témoin l’exorcisme mémorable dont il est question dans la vie de saint Bernard, écrite peu de temps après sa mort. Une femme de Nantes avait commerce avec un démon qui la visitait toutes les nuits, lorsqu’elle était couchée avec son mari: celui-ci ne se réveillait jamais. Au bout de six ans de cette affreuse cohabitation, la pécheresse, qui ne s’en était jamais vantée, avoua tout à son confesseur et ensuite à son mari, qui eut horreur d’elle et la quitta. Le démon incube resta seul possesseur de sa victime. Cette malheureuse sut, de la bouche même de son abominable amant, que l’illustre saint Bernard devait venir à Nantes; elle attendit avec impatience l’arrivée du saint, et alla se jeter à ses pieds, en lui demandant de la délivrer de l’obsession diabolique. Saint Bernard lui ordonna de faire le signe de la croix, en se couchant, et de placer auprès d’elle, dans son lit, un bâton qu’il lui donna: «Si le démon vient, lui dit-il, ne le craignez plus; il aura beau faire, je le défie de vous approcher.» En effet, l’incube se présenta, comme à l’ordinaire, pour usurper les droits du mari; mais il trouva le bâton de saint Bernard, qui gardait le lit de cette femme. Il ne fit que se démener autour de ce lit, en la menaçant: une barrière insurmontable s’élevait entre eux. Le dimanche suivant, saint Bernard se rendit à la cathédrale avec les évêques de Nantes et de Chartres; une foule immense était accourue, pour recevoir sa bénédiction; il fit distribuer des cierges allumés à tous les assistants, et il leur raconta la déplorable histoire de la femme vouée aux plaisirs du diable; ensuite il exorcisa le mauvais esprit, et lui défendit, par l’autorité de Jésus-Christ, de tourmenter jamais cette femme ni aucune autre. Après l’exorcisme, il ordonna que tous les cierges fussent éteints à la fois, et la puissance du démon incube s’éteignit en même temps.
Si saint Bernard ne doutait pas de la réalité du commerce exécrable des succubes avec les femmes, on ne saurait se scandaliser de ce que saint Thomas d’Aquin se soit longuement occupé de ces audacieux démons, dans sa Summa theologiæ (quæstio LI, art. 3). L’autorité de ces deux grands saints était bien suffisante pour excuser les malheureuses qui croyaient servir, malgré elles, à cette étrange prostitution, et qui ne possédaient plus, en guise de talisman préservatif, le bâton de saint Bernard. Rien n’était plus fréquent que des révélations de ce genre, dans le tribunal de la confession, et le confesseur tirait de ses pénitentes la conviction du fait qu’il combattait, trop souvent inutilement, par des prières et des exorcismes. Le pape Innocent VIII ne se montrait donc pas plus superstitieux que ses contemporains, lorsqu’il reconnaissait en ces termes, dans une lettre apostolique, l’existence des incubes et des succubes: «Non sine ingenti molestiâ ad nostrum pervenit auditum complures utriusque sexus personas, propriæ salutis immemores et a fide catholica deviantes, dæmonibus incubis et succubis abuti.» Ce n’était pas seulement la confession religieuse qui avait dévoilé les mystères de l’incubisme et du succubisme; c’étaient surtout les aveux forcés ou volontaires, que l’inquisition arrachait aux accusés, dans les innombrables procès de sorcellerie, qui hérissèrent de potences et de bûchers tous les pays de l’Europe.
L’imagination avait toujours été seule coupable de toutes les œuvres nocturnes qu’on imputait au démon; mais, suivant la croyance des anciens, on était persuadé que les ténèbres appartenaient aux esprits infernaux, et que le sommeil des hommes se trouvait ainsi exposé à la malice de ces artisans du péché. On les accusa donc d’employer les songes à la tentation des pécheurs endormis. «Principalement, dit le savant Antonio de Torquemada, le diable tasche de faire cheoir le dormeur au péché de luxure, le faisant songer en plaisirs charnels, jusque-là qu’il l’empestre de pollutions, de manière que, nous plaisans en icelles, depuis que nous sommes resveillez, elles sont cause de nous faire pescher mortellement.» (Voy. l’Hexameron, traduit de l’espagnol par Gabriel Chappuys (Rouen, Romain de Beauvais, 1610, in-16.) Bayle, dans sa Réponse aux Questions d’un provincial, rapporte, à ce sujet, la doctrine des casuistes touchant les songes qu’on a mis longtemps sur le compte des incubes et des succubes: «Les plus relâchez conviennent qu’on est obligé de prier Dieu de nous délivrer des songes impurs; que si l’on a fait des choses pendant la veille que l’on sache propres à exciter les impuretez en dormant; que si l’on n’a point regret le lendemain de s’être plu à ces songes, et que si l’on se sert d’artifice pour les faire revenir, on pèche.» (Œuvres de Bayle, t. III, p. 563.)
On peut dire, en quelque sorte, que les incubes et les succubes sont nés dans les couvents d’hommes et de femmes, car la vie ascétique prédispose merveilleusement l’esprit et le corps à cette Prostitution involontaire qui se réalise en songe, et que le mysticisme regarde comme l’œuvre des démons nocturnes. «Les religieuses dévotes, dit Bayle, attribuent à la malice de Satan les mauvaises pensées qui leur viennent; et si elles remarquent une sorte d’opiniâtreté dans leurs sensations, elles s’imaginent qu’il les persécute de plus près, qu’il les obsède, et enfin qu’il s’empare de leur corps.» La biographie de plusieurs de ces saintes martyres de leurs propres sens nous fait connaître les épreuves qu’elles avaient à traverser, pour garder leur pureté et pour échapper aux violences ou aux séductions des mauvais anges. Une religieuse de Sainte-Ursule, de la communauté de Vannes, nommée Armelle Nicolas; «pauvre fille idiote, paysanne de naissance et servante de condition,» ainsi que la qualifie son historien, nous offre un des derniers exemples de l’empire que le diable pouvait exercer à la fois sur le moral et le physique de ces recluses ignorantes, crédules et passionnées. Cette Armelle, qui vécut à la fin du dix-septième siècle, avait commencé par s’exalter dans les ardeurs de l’amour divin, avant de se trouver aux prises avec les incubes: «Il lui sembloit, dit l’auteur anonyme de l’École du pur amour de Dieu, ouverte aux sçavants et aux ignorants (p. 34 de la nouvelle édit. Cologne, 1704, in-12), être toujours dans la compagnie des démons, qui la provoquoient incessamment à se donner et livrer à eux. Pendant cinq ou six mois que dura le fort du combat, il lui étoit comme impossible de dormir la nuit, à cause des spectres épouvantables dont les diables la travailloient, prenant diverses figures horribles de monstres.» C’était placer le remède à côté du mal; et la pauvre religieuse ne se sentait que plus forte pour résister à ces hideux tentateurs, qui, au lieu de prendre des masques plus agréables afin de réussir par la persuasion auprès d’elle, s’indignaient de ses refus et la maltraitaient cruellement.
Une autre mystique, Angèle de Foligno, dont Martin del Rio a décrit les tentations diaboliques, dans ses Disquisitiones magicæ (lib. II, sect. 24), avait aussi affaire à des démons grossiers qui la battaient sans pitié après lui avoir inspiré de mauvais désirs qu’ils ne parvenaient pas à utiliser au profit de leur damnable sensualité. Il n’y avait dans tout son corps aucune partie qui ne fût lésée par le fait des incubes, en sorte qu’elle ne pouvait ni bouger, ni se lever de son lit. «Non est in me membrum, disait-elle, quod non sit percussum, tortum et pœnatum a dæmonibus, et semper sum infirma, et semper stupefacta, et plena doloribus in omnibus membris meis.» Les incubes n’en venaient pourtant pas à leurs fins, quoiqu’ils ne cessassent ni jour ni nuit de la mettre à mal. Or, suivant les démonologues les mieux renseignés, un démon, qui se destinait au rôle d’incube, prenait la forme d’un petit homme noir et velu, mais conservait cependant quelque chose de la nature des géants, comme un glorieux attribut de son origine paternelle. On trouve, dans les interrogatoires d’un grand nombre de procès de sorcellerie, la preuve de ces énormités, qui n’existaient sans doute que dans l’imagination dépravée des patientes.
Ce commerce disparate avec un incube se régularisait quelquefois, et la malheureuse, qui le subissait contre son gré ou qui même s’y accoutumait par un accommodement de libertinage, restait ainsi au pouvoir du démon pendant des années entières. Elle finissait alors par supporter patiemment cette étrange servitude et par y prendre goût. On cite plus d’une possédée, qui avait de l’amour pour le diable et qui correspondait avec lui. Jean Wier raconte que, de son temps, une jeune religieuse, nommée Gertrude, âgée de quatorze ans, couchait toutes les nuits avec Satan en personne, et Satan s’était fait aimer d’elle à ce point qu’elle lui écrivait dans les termes les plus tendres et les plus passionnés. Dans une descente de justice qui fut faite à l’abbaye de Nazareth, près de Cologne, où cette religieuse avait introduit son galant infernal, on découvrit, le 25 mars 1565, dans sa cellule, une lettre d’amour, adressée à Satan, et cette lettre était remplie des affreux détails de leurs débauches nocturnes.
On n’était pas d’accord, au reste, sur la nature des goûts licencieux que l’on prêtait aux incubes, et la controverse démonologique se donnait amplement carrière à cet égard. Le célèbre de Lancre assure que les démons ne se compromettent pas avec les vierges; Bodin dit positivement le contraire; Martin del Rio assure que les démons ont horreur de la sodomie et de la bestialité; Priérias les regarde comme les premiers inventeurs de ces infâmes pratiques. Cette divergence d’opinions, sur le degré de perversité qu’on attribuait à l’esprit malin, prouve seulement plus ou moins de dépravation chez les casuistes qui s’occupaient de ces questions délicates. Nous devons les effleurer à regret dans ce chapitre, consacré, pour ainsi dire, à la Prostitution diabolique. Nous ne chercherons pas cependant à définir l’espèce d’impossibilité qui s’opposait au commerce du démon avec une vierge. De Lancre, dans son Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons (page 218), rapporte qu’une vieille fille lui avait dit «que le diable n’a guères accoustumé d’avoir accointance avec les vierges, parce qu’il ne pourroit commettre adultère avec elles: aussi, il attend qu’elles soient mariées.» C’était là, de la part du diable, un raffinement de malice; car il ne jugeait pas que ce fût un assez grand péché que de corrompre une vierge, il se réservait pour l’adultère. Cependant, dans d’autres endroits de son livre (pages 134, 224 et 225), de Lancre nous laisse entendre que le diable avait compassion de la faiblesse des pucelles plutôt que de leur innocence. «Si je ne craignais de salir votre imagination, dit l’abbé Bordelon dans la curieuse Histoire des Imaginations de M. Oufle, je vous rapporterais ici ce que les démonographes racontent des douleurs que souffrent les femmes, quand elles ont habitude avec les diables, et pourquoi elles souffrent ces douleurs.»
Il paraît démontré cependant, par les aveux d’une foule de sorcières et de possédées qui prétendaient avoir eu «copulation charnelle» avec le diable, dès l’âge de dix et douze ans, que le tentateur n’attendait pas toujours que ses victimes fussent en état de mariage, pour les approcher. Les démonographes, sans entrer dans des détails spéciaux à l’égard de la défloration des vierges par le fait des incubes, signalent beaucoup de ces infortunées qui ont connu le diable avant l’âge de puberté. Il faut remarquer, toutefois, que c’étaient, la plupart, des filles de sorcières, et qu’elles avaient été vouées au démon et à ses œuvres, en naissant. Jeanne Herviller, de Verberie, près de Compiègne, qui fut condamnée, comme l’avait été sa mère, à être brûlée vive, par arrêt du parlement de Paris, confessa que sa mère l’avait présentée au diable, «en forme d’un grand homme noir et vestu de noir, botté, esperonné, avec une espée au costé et un cheval noir à la porte.» Jeanne Herviller avait alors douze ans, et, depuis le jour de cette présentation, le diable «coucha charnellement avecques elle, en la mesme sorte et manière que font les hommes avecques les femmes, hormis que la semence estoit froide. Cela, dit-elle, continua tous les huit ou quinze jours, mesmes icelle estant couchée près de son mary, sans qu’il s’en apperceut.» C’est Bodin qui a consigné le fait dans sa Démonomanie.
Deux ou trois faits du même genre, recueillis aussi par Bodin, indiqueraient que certains incubes, plus experts ou plus dépravés que les autres, étaient jaloux des priviléges ordinaires du nouveau marié. En 1545, l’abbesse d’un monastère d’Espagne, Madeleine de la Croix, alla se jeter aux pieds du pape Paul III et lui demanda l’absolution, en avouant que, dès l’âge de douze ans, elle avait sacrifié son honneur à un malin esprit «en forme d’un More noir,» et qu’elle avait continué pendant trente ans ce commerce exécrable. «J’ay opinion, ajoute Bodin, qu’elle estoit dédiée à Satan par ses parens, dès le ventre de sa mère, car elle confessa que dès l’âge de six ans Satan luy apparut, qui est l’âge de connaissance aux filles, et la sollicita à douze, qui est l’âge de puberté aux filles.» Une autre demoiselle espagnole, qui avait été déflorée par le démon à l’âge de dix-huit ans, ne voulut pas se repentir de ce qu’elle avait fait, et fut brûlée en auto-da-fé.
On reconnaissait implicitement deux espèces d’incubes, les froids et les chauds. Antoine de Torquemada explique d’une façon singulière, d’après Psellus et Mérula, l’invasion de certains diables froids dans le corps de l’homme. «Combien que les diables soient ennemis des hommes, dit-il dans son Hexameron, ils n’entrent pas tant en leur corps avec une volonté de leur faire mal, que pour le désir d’une chaleur vivifiante; car ces diables sont de ceux qui habitent en lieux très-profonds et froids, où le froid est tant pur, qu’il est exempt d’humidité, et pour cette cause, ils désirent les lieux chauds et humides.» Quoi qu’il en soit, lorsqu’un diable avait pénétré dans un corps humain ou qu’il se tenait seulement aux alentours, il révélait sa présence par l’incroyable chaleur qu’il causait à toutes les parties qui pouvaient être en contact avec lui. Ainsi, sainte Angèle de Foligno, qui avait à se garantir sans cesse des sollicitations du diable, ressentait, à son approche, un tel feu dans les organes de la génération, qu’elle était forcée d’y appliquer un fer brûlant, pour éteindre l’incendie qui s’y développait sous l’influence de la lubricité infernale. Voici comment elle racontait la chose: Nam in locis verecundis est tantum ignis, quod consuevi apponere ignem materialem ad exstinguendum ignem concupiscentiæ. (Voy. Disquis. magicæ de Martin del Rio, lib. II, sect. 24.)
Malgré l’embrasement interne ou externe que les incubes chauds apportaient avec eux dans la cohabitation nocturne, leur principe algide se faisait toujours sentir d’une manière ou d’autre dans l’acte même de leur honteuse obsession. Bodin, après avoir mentionné le sentiment de froid et d’horreur qu’éprouvaient, au milieu de leurs hideux transports, les possédés du démon, constate que «telles copulations ne sont pas illusions ni maladies,» et affirme qu’elles ne diffèrent pas des rapports sexuels ordinaires, «hormis que la semence est froide.» Il donne un extrait des interrogatoires que subirent, en présence de maître Adrien de Fer, lieutenant général de Laon, les sorcières de Longni, qui furent condamnées au feu pour avoir eu commerce avec les incubes. Marguerite Brémont, femme de Noël de Lavaret, avoua qu’elle avait été conduite, un soir, par sa propre mère, dans un pré où se tenait une assemblée de sorcières: «Se trouvèrent en ce lieu six diables qui estoient en forme humaine, mais fort hideux à voir, etc. Après la danse finie, les diables se couchèrent avecques elles et eurent leur compagnie; et l’un d’eux, qui l’avoit menée danser, la print et la baisa par deux fois et habita avecques elle l’espace de plus de demie heure, mais délaissa aller sa semence bien froide. Jeanne Guillemin se rapporte au dire de celle-cy, et dit qu’ils furent bien demie heure ensemble, et qu’il lâcha de la semence bien fort froide.» (Voy. la Démonomanie des sorciers, liv. II, ch. 7.)
Jean Bodin remarque une circonstance tout à fait analogue dans le procès de la sorcière de Bièvre, qui fut instruit et jugé en 1556, dans la justice du seigneur de la Boue, bailli de Vermandois. Cette sorcière «confessa que Satan (qu’elle appelait son compagnon) avoit sa compagnie ordinairement, et qu’elle sentoit sa semence froide.»
Les historiens de la sorcellerie et les jurisconsultes ne se bornaient pas à enregistrer cette étrange particularité, ils en recherchaient la cause, et ils imaginaient l’avoir devinée, en s’appuyant de l’autorité de saint Thomas d’Aquin. «Les uns, dit le naïf et féroce Bodin, tiennent que les démons hyphialtes ou succubes reçoivent la semence des hommes et s’en servent avec les femmes en démons éphialtes ou incubes, comme dit Thomas d’Aquin, chose qui semble incroyable.» Bodin, qui ne s’étonne de rien dans les plus sinistres arcanes de la démonomanie, trouve l’explication de ce phénomène diabolique dans un verset de la Bible, devant lequel les commentateurs sont restés muets et confondus: «Et peut-estre que le passage de la Loi de Dieu qui dit: Maudit soit celuy qui donnera de sa semence à Moloch, se peut entendre de ceux-cy.» (Voy. p. 87 du t. Ier de cette Histoire.)
Ce n’était pas là, d’ailleurs, le seul caractère distinctif de la possession des démons: l’odeur infecte que le diable exhalait de tous ses membres (de là l’origine d’une locution proverbiale encore usitée: puer comme le diable) se communiquait presque immédiatement aux hommes et aux femmes qu’il visitait. Ceux-ci devenaient puants à leur tour, et on les reconnaissait surtout à l’infection de leur haleine. Bodin dit, d’après Cardan, «que les espritz malings sont puants, et le lieu puant, où ils fréquentent, et croy que de là vient que les anciens ont appelé les sorcières fœtentes et les Gascons fetilleres, pour la puanteur d’icelles, qui vient, comme je croy, de la copulation des diables.» Tous les démonographes conviennent de cette horrible puanteur, qui signalait d’ordinaire le passage du diable, et qui sortait de la bouche des possédés: «On peut juger, dit-il, que les femmes, qui de leur naturel ont l’haleine douce beaucoup plus que les hommes, par l’accointance de Satan en deviennent hideuses, mornes, laides et puantes outre leur naturel.»
Ce n’est pas tout: le commerce abominable des incubes produisait quelquefois des fruits monstrueux, et le démon se complaisait à introduire ainsi sa progéniture dans la race humaine. On expliquait de la sorte toutes les aberrations de la nature dans les œuvres de la génération. Les monstres avaient alors leur raison d’être. «Spranger écrit que les Alemans (qui ont plus d’expérience des sorciers, pour en avoir eu de toute ancienneté et en plus grand nombre qu’ès autres pays) tiennent que, de telle copulation, il en vient quelquefois des enfants qu’ils appellent Wechsel-Kind ou enfans changez, qui sont beaucoup plus pesans que les autres, et sont tousjours maigres, et tariroient trois nourrices, sans engraisser.» (Voy. la Démonomanie des sorciers, liv. II, ch. 7.) Martin Luther, dans ses Colloques, reconnaît la vérité du fait, avec d’autant plus de désintéressement, qu’on l’accusait lui-même d’être un de ces enfants du diable, que le bas peuple de l’Ile-de-France appelait champis, c’est-à-dire trouvés ou faits dans les champs.
Au treizième siècle, un évêque de Troyes, nommé Guichard, fut accusé d’être le fils d’un incube, qualifié de Petun, qui, disait-on, mettait tous ses diablotins au service de son bien-aimé fils. (Voy. Nouveaux Mémoires de l’Acad. des inscriptions et belles-lettres, t. VI, p. 603.) Les incubes avaient donc le talent de procréer des enfants, assez bien bâtis pour n’être pas trop déplacés dans le monde; mais, en général, leurs rejetons étaient d’effroyables contrefaçons de l’humanité. Ainsi, Bodin parle d’un monstre de cette espèce, qui était né en 1565, au bourg de Schemir, près de Breslau, et qui avait pour père et mère une sorcière et Satan: c’était «un monstre hideux, sans teste et sans pieds, la bouche en l’épaule senestre (gauche), de couleur comme un foye, qui rendit une clameur terrible, quand on le lavoit.» Du reste, Bodin met en présence diverses opinions à l’égard des résultats de la Prostitution diabolique: «Les autres sorcières, dit-il, font diables en guise d’enfans, qui ont copulation avec les nourrices sorcières, et souvent on ne sait ce qu’ils deviennent. Mais quant à telle copulation avec les démons, sainct Hiérosme, sainct Augustin, sainct Chrysostome et Grégoire Nazianzène soutiennent, contre Lactance et Josèphe, qu’il ne provient rien; et s’il en vient quelque chose, ce seroit plustost un diable incarné qu’un homme.»
Le vulgaire ne doutait pas, cependant, que le diable n’eût la faculté de se reproduire sous les traits de l’homme, et ceux qui avaient été engendrés par lui passaient pour succubes. On peut en conclure que la plupart des opérations de l’incubisme étaient stériles. «L’homme sorcier qui a copulation avec le diable comme avec une femme, dit Bodin, n’est pas incube ou éphialte, mais hyphialte ou succube.» Là-dessus, il raconte plusieurs histoires de succubes, sous la garantie de Spranger, de Cardan et de Pic de la Mirandole. Spranger rapporte qu’un sorcier allemand «en usoit ainsi devant sa femme et ses compagnons, qui le voyoient en ceste action, sans voir la figure de la femme.» Pic de la Mirandole avait connu un prêtre sorcier, nommé Benoît Berne, qui, âgé de quatre-vingts ans, avouait avoir eu copulation «plus de quarante ans avec un déguisé en femme, qui l’accompagnoit, sans que personne l’aperceut, et l’appeloit Hermione.» Cardan cite un autre prêtre, âgé de soixante-dix ans, qui avait cohabité, pendant plus de cinquante ans, avec un démon «en guise de femme.»
Il est à remarquer que les incubes s’adressaient ordinairement aux plus jeunes et aux plus belles femmes, qu’ils obsédaient la nuit, ainsi que les succubes s’attaquaient, de préférence, à de jeunes et beaux garçons. Quant aux sorciers et aux sorcières qui allaient chercher au sabbat les détestables plaisirs que le diable ne leur refusait jamais dans ce monstrueux mélange de tous les sexes et de tous les âges, ils étaient presque toujours laids, vieux et repoussants. On peut donc considérer l’incubisme comme une sorte d’initiation à la sorcellerie, qui foulait aux pieds toute pudeur et qui poussait le libertinage jusqu’aux dernières limites du possible. Bien souvent, l’incube ne rencontrait aucune complaisance chez le sujet qu’il convoitait et qu’il venait solliciter: ce n’était, en quelque sorte, que le prélude du péché. Le sorcier, au contraire, déjà perverti et adonné à la possession du diable, s’était laissé entraîner à sa perte et vivait dans la pratique des œuvres de ténèbres. Il est donc permis de faire une distinction très-significative entre l’incubisme et la sorcellerie, en disant que l’une était la Prostitution des vieilles femmes; et l’autre, la Prostitution des jeunes.
Malgré tant de faits, tant d’aveux, tant de déclarations, tant d’exemples mémorables, certains démonographes ont nié l’existence des incubes et des succubes. Le savant astrologue Agrippa et le célèbre médecin Wier mettent sur le compte de l’imagination les principaux maléfices de ces démons nocturnes. «Les femmes sont mélancoliques, dit ce dernier, qui pensent faire ce qu’elles ne font pas.» Les médecins les plus éclairés du dix-septième siècle étaient déjà de cet avis, et cependant au dix-septième, lorsqu’on brûlait encore des sorcières qui confessaient encore avoir eu compagnie charnelle avec le diable, on discutait, dans les écoles et dans les académies, la théorie des incubes et des succubes.
La dernière fois que cette thèse bizarre fut débattue en France, au double point de vue religieux et scientifique, ce fut dans les conférences du célèbre Bureau d’Adresse, que le médecin Théophraste Renaudot avait établi à Paris, pour faire pièce, en même temps, à la Faculté de médecine et à l’Académie française. Ces conférences, qui se tenaient une ou deux fois par semaine en la grande salle du Bureau d’Adresse, situé rue de la Calandre dans la Cité, réunissaient un nombreux auditoire, fort attentif à écouter les orateurs qui prenaient part à la discussion. On traitait là les questions les plus épineuses, et Théophraste Renaudot, avec un sérieux imperturbable, dirigeait lui-même le débat, qui sortait fréquemment des bornes de ce qu’on nommait alors l’honnêteté, et de ce que nous appelons la décence; mais acteurs et auditeurs n’y entendaient pas malice, chacun étant avide de connaître et de savoir. Dans la cent vingt-huitième conférence, qui s’ouvrit le lundi 9 février 1637, un curieux de la nature, comme s’intitulaient alors les amateurs de physique et de sciences naturelles, déposa cette question sur le bureau: «Des incubes et succubes, et si les démons peuvent engendrer.» Le sujet n’était pas neuf, mais il était piquant et singulier. Quatre orateurs s’inscrivirent aussitôt pour parler à tour de rôle. Le premier, qui prit la parole, devait être un médecin, peu favorable au système des démons incubes et succubes, qu’il considère comme les effets d’une maladie appelée éphialtès par les Grecs, et pezard par le vulgaire, et qu’il définit comme «un empeschement de la respiration, de la voix et du mouvement, avec oppression du corps, qui nous représente, en dormant, quelque poids sur l’estomach.» Selon lui, la cause de cette maladie «est une vapeur grossière bouchant principalement le derrière du cerveau, et empeschant l’issue des esprits animaux destinez au mouvement des parties.» Il constate, d’ailleurs, que le vulgaire attribue ces désordres à l’Esprit malin, plutôt que de s’en prendre à la «malignité d’une vapeur ou de quelque humeur pituiteuse et grossière, laquelle fait oppression dans ce ventricule, dont la froideur et la foiblesse, produite par le défaut d’esprits et de chaleur, qui tiennent toutes les parties en arrest, sont les plus manifestes causes.» Il conclut, en conséquence, que cet état maladif, dans lequel le diable n’est pour rien, ne saurait déterminer la génération, «laquelle estant un effet de la faculté naturelle, et celle-ci, de l’âme végétante, elle ne peut convenir au démon qui est un pur esprit.»
Cette théorie de la génération dut produire une vive curiosité dans l’assemblée, qui ne soupçonnait pas les facultés de l’âme végétante; mais le second orateur, qui était un savant nourri de la lecture des classiques grecs et latins, prit la défense des démons, et voulut prouver la réalité de leurs «accouplements avec les hommes, lesquels on ne peut nier, sans démentir une infinité de personnes de tous aages, sexes et conditions, à qui ils sont arrivez.» Là-dessus, il cite plusieurs personnages illustres de l’antiquité et du moyen âge, qui ont été engendrés par les faux dieux ou les démons; il cite comme de véritables incubes les faunes, les satyres, et le principal d’entre eux, Pan, chef des incubes, appelé Haza par les Hébreux, comme le chef des succubes, Lilith; il cite les Néfésoliens, que les Turcs regardent comme issus des démons, «soit que ceux-ci empruntent une femme étrangère qu’ils peuvent transporter presque en un instant, et, par ce moyen, conserver ses esprits et empescher leur escoulement et transpiration; soit par leur propre vertu, puisque tout ce qui se peut faire naturellement, comme est la semence, se peut faire aussi par les démons. Voire quand bien ils ne pourroient faire de la semence propre, il ne s’ensuit pas de là qu’ils ne puissent produire une créature parfaite.»
Il y avait là des dames qui ne perdaient pas un mot de cette dissertation scientifique. Le troisième orateur reconnut, comme fait incontestable, le commerce des incubes et des succubes avec les hommes; mais il était disposé à croire que ces malins esprits ne pouvaient engendrer, et il en donnait ainsi la raison: «Pour le succube, il est certain qu’il ne peut engendrer dans soy, faute de lieu convenable pour recevoir la semence et la réduire de puissance en art, et manque de sang pour nourrir le fœtus durant neuf mois.» Il ne tranchait pas aussi résolûment la question, à l’égard de l’incube; il rappelait les trois conditions principales que requiert la génération, savoir: «la diversité du sexe, l’accouplement du mâle et de la femelle, et l’écoulement de quelque matière qui contienne en soy la vertu formatrice des parties dont elle est issue.» Il convient que le diable peut, au besoin, rencontrer les deux premières conditions, «mais jamais la dernière, qui est une semence propre et convenable, douée d’esprits et d’une chaleur vitale, sans laquelle elle est inféconde et stérile; car il n’a point de son chef cette semence, puisque c’est ce qui reste de la dernière coction, laquelle ne se fait qu’en un corps actuellement vivant, tel que n’est pas celuy qu’il a; et cette semence, qu’il a pu mendier d’ailleurs, lorsqu’elle a été épandue hors du vaisseau de nature, ne peut estre fœcondée, faute de ces esprits, lesquels ne se peuvent conserver que par une irradiation qui se fait des parties nobles dans les vaisseaux spermatiques.»
Le quatrième orateur, homme sage et prudent, vint à propos calmer l’anxiété de l’auditoire, en déclarant «qu’il n’y a rien de surnaturel dans l’incube, qui n’est rien qu’un symptosme de la faculté animale, accompagné de trois circonstances, sçavoir, la respiration empeschée, le mouvement lezé et une imagination voluptueuse.» Il réhabilita le cauchemar, qu’il expliqua dans ses causes et dans ses effets; il termina la discussion par un conseil adressé aux assistants, qu’il invitait à ne pas se coucher sur le dos et à se garder des périls de l’imagination voluptueuse «produite par l’abondance ou la qualité de la semence: laquelle envoyant son espèce dans la phantaisie, elle se forme un objet agréable et remue la puissance motrice, et celle-ci, la faculté expulstrice des vaisseaux spermatiques.» Tout le monde se retira très-satisfait de ces doctes investigations dans ce Monde enchanté, où le fameux Bekker n’avait pas encore porté la lumière du doute et de la raison. (Voy. le Recueil général des questions traictées ès conférences du Bureau d’Adresse, Paris, Soubron, 1656, 5 vol. in-8o.)
Depuis Théophraste Renaudot et jusqu’à notre époque, la théologie et la science se sont encore occupées des incubes et des succubes, qui étaient trop bien enracinés dans la crédulité populaire pour qu’on réussît à les détrôner complétement. Les méfaits de ces démons subalternes sont encore aujourd’hui très-accrédités parmi les habitants des campagnes. Voltaire s’en est moqué avec son inflexible bon sens; mais peu s’en fallut qu’on ne l’accusât d’avoir manqué de respect au diable, en lui disputant ses plus antiques prérogatives. Avant Voltaire, un médecin ordinaire du roi, M. de Saint-André, toucha du doigt les véritables causes de cette superstition, dans ses Lettres au sujet de la magie, des maléfices et des sorciers (Paris, J.-B. de Maudouyt, 1725, in-12), lorsqu’il essaya de la détruire: «L’incube, le plus souvent, est une chimère, dit-il, qui n’a pour fondement que le rêve, l’imagination blessée, et très-souvent l’imagination des femmes... L’artifice n’a pas moins de part à l’histoire des incubes. Une femme, une fille, une dévote de nom, etc., débauchée, qui affecte de paraître vertueuse pour cacher son crime, fait passer son amant pour un esprit incube qui l’obsède... Il en est des esprits succubes comme des incubes: ils n’ont ordinairement d’autre fondement que le rêve et l’imagination blessée, et quelquefois l’artifice des hommes. Un homme, qui a entendu parler de succubes, s’imagine, en dormant, voir les femmes les plus belles et avoir leur compagnie...»
M. de Saint-André résume ainsi, avec beaucoup de jugement, les circonstances dans lesquelles a dû se produire la superstition des incubes et des succubes, et on ne peut que le louer d’avoir fait preuve de tant de sagesse, à une époque où les casuistes et les docteurs de Sorbonne n’hésitaient pas à reconnaître le pouvoir générateur du démon. Ainsi, le père Costadau, qui, à la vérité, n’était qu’un jésuite, très-savant d’ailleurs et fort bon homme au demeurant, écrivait ceci, à cette même époque, dans son célèbre Traité des signes: «La chose est trop singulière pour la croire à la légère... Nous ne la croirions pas nous-même, si nous n’étions convaincu, d’une part, du pouvoir du démon et de sa malice, et si, d’une autre part, nous ne trouvions une infinité d’écrivains, et même du premier rang, des papes, des théologiens et des philosophes, qui ont soutenu et prouvé qu’il peut y avoir de ces sortes de démons incubes et succubes; qu’il y en a, en effet, et des gens assez malheureux, que d’avoir avec eux ce commerce honteux et de tous le plus exécrable.» (T. V, page 182.)
L’Église et le parlement avaient donc fait des lois contre ces malheureux, convaincus d’avoir été mêlés, même malgré eux, à la Prostitution infernale, et c’était le feu du bûcher qui pouvait seul effacer cette horrible souillure, lorsque la pénitence ne se chargeait pas de ramener le pécheur dans la voie du pardon. Les victimes de l’incubisme et du succubisme avaient des motifs d’indulgence à invoquer, si elles se présentaient comme ayant été séduites et forcées; mais la jurisprudence ecclésiastique et civile se montrait impitoyable envers une autre espèce de Prostitution diabolique, celle des sorciers et des sorcières, qui se donnaient de bonne volonté à Satan en personne, et qui se prêtaient alors à tous les genres d’abominations dans leurs assemblées nocturnes. Voilà donc quels étaient, en France comme dans toute l’Europe, au seizième et même au dix-septième siècle, les honteux vestiges de la Prostitution hospitalière et de la Prostitution sacrée.
[CHAPITRE XXVI.]
Sommaire.—De la Prostitution dans la sorcellerie.—Origines du sabbat.—Courses nocturnes de Diane et d’Hérodiade.—Capitulaire contre les stryges.—Lois ecclésiastiques.—La plus ancienne description du sabbat.—Les œuvres du démon, d’après les interrogatoires des procès de sorcellerie.—Arrivée des sorcières au sabbat.—Adoration du bouc.—Affreux sacrifices au diable.—Le péché sur-contre-nature.—La ronde du sabbat.—Divers témoignages à l’appui.—Physiologie obscène de Satan.—Sabbat de la Vauderie d’Arras.—Sabbat de Gaufridi.—Impureté des sorciers et sorcières.—Castration magique.—Les vieilles sorcières.—Marques diaboliques.—Les sorciers de Sodome.—Supplice des sodomites dans l’enfer.—Incestes du sabbat.—Accusation de bestialité.—Les serpents de la caverne de Norcia.—Le chien des religieuses de Cologne et de Toulouse.—Conséquences de la démonomanie.—La vérité sur les actes de Prostitution de la sorcellerie.—Justification de la jurisprudence du moyen âge.
La Prostitution, dans la sorcellerie, n’était pas, comme l’incubisme et le succubisme, une conséquence accidentelle de l’obsession diabolique; c’était plutôt le résultat ordinaire de la possession: c’était l’état normal des hommes et des femmes voués volontairement au démon; c’était, en quelque sorte, le sceau du pacte abominable qui les liait avec la puissance infernale, avec celui qu’on nommait l’Auteur du péché. Il est donc certain que la sorcellerie avait deux caractères principaux, dont l’un pouvait être l’effet, et l’autre, la cause: ici, elle donnait satisfaction aux plus infâmes caprices de la perversité humaine; là, elle employait l’intervention des mauvais esprits à des œuvres surnaturelles et maudites. Aussi le principe de la sorcellerie, à toutes les époques, consistait-il dans un accord mutuel entre l’homme et le diable: le premier se soumettant, corps et âme, à la domination du second, et celui-ci, en échange de cette servitude volontaire, partageant, en quelque sorte, avec son esclave le pouvoir occulte que l’Être suprême avait laissé à Satan en le précipitant des cieux dans l’abîme. Il y avait donc, dans le mystère de la sorcellerie, une honteuse Prostitution de l’homme, qui se vendait et s’abandonnait au diable.
On comprend ce qu’avait pu être dans l’origine la sorcellerie, qui servait évidemment de prétexte à d’étranges désordres de honteuse promiscuité. Aussi les anciens avaient-ils un profond mépris pour les sorciers, dont les assemblées secrètes n’étaient sans doute que des conciliabules de débauche exécrable. Les législateurs et les philosophes de l’antiquité furent tous d’accord pour flétrir et punir les magiciens et leurs hideuses compagnes. Cependant, on ne peut savoir que par conjecture ce qui se passait dans leurs réunions nocturnes; car on n’en trouve chez les poëtes grecs et romains, que des peintures très-adoucies. Il y a seulement, dans Pétrone et dans Apulée, deux ou trois passages qui laissent soupçonner ce qu’ils ne disent pas; les récits qu’on faisait de ces spinthries magiques et de ces danses voluptueuses trouvaient alors des incrédules qui n’y entendaient pas malice. Horace dit positivement, en plusieurs endroits de ses odes et de ses épîtres, que les vieilles sorcières commettaient d’énormes indécences, à la clarté de la lune, et que, la nuit, dans les champs et dans les bois, les jeunes garçons allaient se mêler aux chœurs des nymphes et des satyres (nympharumque leves cum satyris chori, I, 1). Ce n’était pas toutefois le sabbat du moyen âge avec ses monstrueuses horreurs, qui semblent être sorties de l’invention du démon et qui étaient bien faites pour accréditer sa puissance.
Le véritable sabbat avait déjà lieu pourtant chez les peuples du Nord, que la sorcellerie poussait à tous les égarements de l’imagination la plus dépravée. Ces peuples étaient encore trop voisins de l’état primitif de simple nature, pour ne pas se sentir portés aux excès par leurs passions brutales; la superstition, qui sollicitait leur grossière sensualité, les trouvait très-dociles à ses entraînements. Les empereurs romains, pour maintenir leur autorité sur les pays conquis, essayèrent d’y détruire la magie avec ses adeptes et ses pratiques indomptables. La Gaule surtout était infestée de sorciers; et Tibère ne parvint à en purger cette province romaine, qu’en déclarant une guerre implacable aux druides et à leur religion. Il n’est peut-être pas indifférent de remarquer ici que les démons incubes, dont parle saint Augustin et qu’il nomme Dusii (quos Galli Dusios nuncupant) ont été confondus avec les druides, par d’anciens auteurs; et Bodin, en citant ce même passage reproduit dans les Étymologies d’Isidore de Séville, ajoute cette observation: «Tous ont failly au mot Dusios, car il faut lire Drusios, comme qui diroit diables forestiers, que les Latins, en mesme sens, ont appelle Sylvanos. Il est vraysemblable, ce que dit saint Augustin, que nos pères anciennement appelèrent ces démons et diables-là Drusios, pour la différence des druides, qui demeuroient aussi ès bois.» L’analogie du nom viendrait plutôt de la similitude que de la différence des drusiens et des druides. Le christianisme ne fit qu’ajouter aux rigueurs de la persécution contre les complices de la démonomanie. Ce fut sous le règne de l’empereur Valens (364–378) qu’on commença probablement à brûler les sorciers; mais la sorcellerie et le druidisme avaient des racines si profondes dans les mœurs des Gaulois, qu’on ne parvint pas à les en extirper par le fer et par le feu, après plusieurs siècles de sanglants efforts. Il est clair que druidisme et sorcellerie comprenaient dès lors, dans leurs habitudes ou du moins dans leurs cérémonies, une foule de scandaleux détails de Prostitution hospitalière et religieuse.
Cependant il n’est pas question, dans les auteurs chrétiens, des assemblées nocturnes de la sorcellerie, avant le sixième ou le septième siècle. Tous les codes des peuples barbares, la loi Ripuaire, la loi Salique, la loi des Burgundes et celle des Allemands, renferment seulement une pénalité terrible contre les sorciers et les sorcières, ou stryges, sans les accuser néanmoins de prostitution diabolique. Le plus ancien monument qui fasse mention du sabbat, ou d’une aggrégation ténébreuse de femmes rassemblées dans un but mystérieux et par des incantations magiques, c’est un capitulaire, dont la date n’a pas été fixée d’une manière authentique, et qui n’est peut-être pas antérieur à Charlemagne. (Voy. le recueil de Baluze, Capitularia regum, fragment., c. 13.) Ce capitulaire ne fournit pas même des renseignements très-explicites sur les courses aériennes que les sorcières croyaient faire, en compagnie de Diane et d’Hérodiade, montées sur des bêtes fantastiques qui les menaient probablement à un rendez-vous général. Voici le curieux passage, qui paraît appartenir aux canons d’un concile, et qui a été souvent tronqué et corrompu: «Illud etiam non est omittendum quod quædam sceleratæ mulieres, retrò post Satanam conversæ, dæmonum illusionibus et phantasmatibus seductæ, credunt et profitentur se nocturnis horis, cum Diana, dea paganorum, vel cum Herodiade et innumerâ multitudine mulierum, equitare super quasdam bestias, et multarum terrarum spacia intempestæ noctis silentio pertransire, ejusque jussionibus velut dominæ obedire, et certis noctibus ad ejus servitium evocari.» On reconnaît bien là le départ des sorcières pour le sabbat, mais on n’assiste pas à leur arrivée et on ne sait pas ce qu’elles venaient y faire. Il est permis de supposer que ces vilaines bêtes qu’elles chevauchaient dans l’air n’étaient autres que les démons, que nous verrons plus tard servir de monture aux sorcières.