COPYRIGHT, 1900, BY
H. A. POTTER
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ALL RIGHTS RESERVED
314.11
The Athenæum Press
GINN & COMPANY PROPRIETORS
BOSTON U.S.A.

PREFACE.

THE following collection of short stories contains material which is absolutely new; the stories are from the pens of the most popular writers of the day, and it is hoped that a favorable reception will be given them by all who are interested in French.

The collection, as a whole, gives an excellent example of the French language as it is spoken and written to-day. The stories are all fairly easy, adapted to second-year reading, and even to third-year classes in preparatory schools and to first-year students in the higher institutions. The notes are intended to elucidate the more unusual grammatical difficulties and to explain the historical references.

At the end of the volume are to be found free adaptations in English of the French text; the idea of these paraphrases is to give an ease and freedom of expression to the pupil, by leaving the grammatical drill as such aside, and to cultivate his confidence in himself and his ability to turn his English thoughts into French. According to the editor's experience nothing equals such translations, based upon known texts, and often repeated until they are learned; nor has any better way been found, it seems, to enlarge the student's diction, and to bring him, by easy stages, to a realization of the beauty, conciseness, and elegance of the French language.

H. A. P.

CONTENTS.

DIX CONTES MODERNES.

L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS.
PAR GUY DE MAUPASSANT.

DEPUIS son entrée en France avec l'armée d'invasion, Walter Schnaffs se jugeait le plus malheureux des hommes. Il était gros, marchait avec peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds qu'il avait plats et fort gras. Il était en outre pacifique et bienveillant, nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre enfants qu'il adorait, et marié avec une jeune femme blonde, dont il regrettait désespérément les tendresses et les petits soins. Il aimait se lever tard et se coucher tôt, manger lentement de bonnes choses et boire de la bière dans les brasseries. Il songeait en outre que tout ce qui est doux dans l'existence disparaît avec la vie; et il gardait au cœur une haine épouvantable, instinctive et raisonnée en même temps, pour les canons, les fusils, les revolvers et les sabres, mais surtout pour les baïonnettes, se sentant incapable de manœuvrer assez vivement cette arme rapide pour défendre son gros ventre.

Et quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son manteau, à côté des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux siens laissés là-bas et aux dangers semés sur sa route.

S'il était tué, que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et les élèverait? A l'heure même, ils n'étaient pas riches, malgré les dettes qu'il avait contractées en partant pour leur laisser quelque argent. Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois.

Au commencement des batailles, il se sentait dans les jambes de telles faiblesses qu'il se serait laissé tomber, s'il n'avait songé que toute l'armée lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait le poil sur sa peau.

Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l'angoisse.

Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie; et il fut un jour envoyé en reconnaissance avec un faible détachement qui devait simplement explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout semblait calme dans la campagne et rien n'indiquait une résistance préparée.

Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans une petite vallée que coupaient des ravins profonds, quand une fusillade violente les arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs, et une troupe de francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main, s'élança en avant, la baïonnette au fusil.

Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et éperdu qu'il ne pensait même pas à fuir. Puis un désir fou de détaler le saisit; mais il songea aussi qu'il courait comme une tortue en comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas de lui un large fossé plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta à pieds joints, sans songer même à la profondeur, comme on saute d'un pont dans une rivière.

Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche épaisse de lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la face et les mains, et il tomba lourdement assis sur un lit de pierres.

Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait fait. Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il se traîna avec précaution, à quatre pattes, au fond de cette ornière, sous le toit de branchages enlacés, allant le plus vite possible en s'éloignant du lieu du combat. Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi comme un lièvre au milieu des hautes herbes sèches.

Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, des cris, et des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s'affaiblirent, cessèrent. Tout redevint muet et calme.

Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut épouvantable. C'était un petit oiseau qui, s'étant posé sur une branche, agitait des feuilles mortes. Pendant près d'une heure, le cœur de Walter Schnaffs en battit à grands coups pressés.

La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le soldat se mit à songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il devenir? Rejoindre son armée?... Mais comment? Mais par où? Et il lui faudrait recommencer l'horrible vie d'angoisses, d'épouvantes, de fatigues et de souffrances qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non! Il ne se sentait plus ce courage! Il n'aurait plus l'énergie qu'il fallait pour supporter les marches et affronter les dangers de toutes les minutes.

Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher jusqu'à la fin des hostilités. Non, certes. S'il n'avait pas fallu manger, cette perspective ne l'aurait pas trop atterré; mais il fallait manger, manger tous les jours.

Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le territoire ennemi, loin de ceux qui pouvaient le défendre. Des frissons lui couraient sur la peau.

Soudain il pensa: "Si seulement j'étais prisonnier!" Et son cœur frémit de désir, d'un désir violent, immodéré, d'être prisonnier des Français. Prisonnier! Il serait sauvé, nourri, logé, à l'abri des balles et des sabres, sans appréhension possible, dans une bonne prison bien gardée. Prisonnier! Quel rêve!

Et sa résolution fut prise immédiatement:

—Je vais me constituer prisonnier.

Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d'une minute. Mais il demeura immobile, assailli soudain par des réflexions fâcheuses et par des terreurs nouvelles.

Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel côté? Et des images affreuses, des images de mort, se précipitèrent dans son âme.

Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant seul, avec son casque à pointe, par la campagne.

S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, un Prussien sans défense, le tueraient comme un chien errant! Ils le massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs pelles! Ils en feraient une bouillie, une pâtée, avec l'acharnement des vaincus exaspérés.

S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enragés, sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s'amuser, pour passer une heure, histoire de rire en voyant sa tête. Et il se croyait déjà appuyé contre un mur en face de douze canons de fusil, dont les petits trous ronds et noirs semblaient le regarder.

S'il rencontrait l'armée française elle-même? Les hommes d'avant-garde le prendraient pour un éclaireur, pour quelque hardi et malin troupier parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il entendait déjà les détonations irrégulières des soldats, couchés dans les broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ, s'affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu'il sentait entrer dans sa chair.

Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans issue.

La nuit était tout à fait venue, la nuit froide et noire. Il ne bougeait plus, tressaillant à tous les bruits inconnus et légers qui passent dans les ténèbres. Un lapin tapant au bord d'un terrier, faillit faire s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes lui déchiraient l'âme, le traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des blessures. Il écarquillait ses gros yeux pour tâcher de voir dans l'ombre; et il s'imaginait à tout moment entendre marcher près de lui.

Après d'interminables heures et des angoisses de damné, il aperçut, à travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, un soulagement immense le pénétra; ses membres se détendirent, reposés soudain; son cœur s'apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s'endormit.

Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près au milieu du ciel; il devait être midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne des champs; et Walter Schnaffs s'aperçut qu'il était atteint d'une faim aiguë.

Il bâillait, la bouche humide, à la pensée du saucisson, du bon saucisson des soldats; et son estomac lui faisait mal.

Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient faibles, et se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois heures encore, il établit le pour et le contre, changeant à tout moment de résolution, combattu, malheureux, tiraillé par les raisons contraires.

Une idée lui parut enfin logique et pratique, c'était de guetter le passage d'un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en lui faisant bien comprendre qu'il se rendait.

Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit sa tête au bord de son trou, avec des précautions infinies.

Aucun être isolé ne se montrait à l'horizon. Là-bas, à droite, un petit village envoyait au ciel la fumée de ses toits, la fumée des cuisines! Là-bas, à gauche, il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un grand château flanqué de tourelles.

Il attendit ainsi jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien que des vols de corbeaux, n'entendant rien que les plaintes sourdes de ses entrailles.

Et la nuit encore tomba sur lui.

Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un sommeil fiévreux, hanté de cauchemars, d'un sommeil d'homme affamé.

L'aurore de nouveau se leva sur sa tête. Il se remit en observation. Mais la campagne restait vide comme la veille; et une peur nouvelle entrait dans l'esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il se voyait étendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux fermés. Puis des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s'approchaient de son cadavre et se mettaient à le manger, l'attaquant partout à la fois, se glissant sous ses vêtements pour mordre sa peau froide. Et un grand corbeau lui piquait les yeux de son bec effilé.

Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'évanouir de faiblesse et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il s'apprêtait à s'élancer vers le village, résolu à tout oser, à tout braver, quand il aperçut trois paysans qui s'en allaient aux champs avec leurs fourches sur l'épaule, et il replongea dans sa cachette.

Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du fossé, et se mit en route, courbé, craintif, le cœur battant, vers le château lointain, préférant entrer là-dedans plutôt qu'au village qui lui semblait redoutable comme une tanière pleine de tigres.

Les fenêtres d'en bas brillaient. Une d'elles était même ouverte; et une forte odeur de viande cuite s'en échappait, une odeur qui pénètre brusquement dans le nez et jusqu'au fond du ventre de Walter Schnaffs, qui le crispa, le fit haleter, l'attirant irrésistiblement, lui jetant au cœur une audace désespérée.

Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans le cadre de la fenêtre.

Huit domestiques dînaient autour d'une grande table. Mais soudain une bonne demeure béante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous les regards suivirent le sien!

On aperçut l'ennemi!

Seigneur! les Prussiens attaquaient le château!...

Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés sur huit tons différents, un cri d'épouvante horrible, puis une levée tumultueuse, une bousculade, une mêlée, une fuite éperdue vers la porte du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et passaient dessus. En deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait, toujours debout dans sa fenêtre.

Après quelques instants d'hésitation, il enjamba le mur d'appui et s'avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée le faisait trembler comme un fiévreux; mais une terreur le retenait, le paralysait encore. Il écouta. Toute la maison semblait frémir; des portes se fermaient, des pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien inquiet tendait l'oreille à ces confuses rumeurs; puis il entendit des bruits sourds comme si des corps fussent tombés dans la terre molle, au pied des murs, des corps humains sautant du premier étage.

Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le grand château devint silencieux comme un tombeau.

Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restée intacte, et il se mit à manger. Il mangeait par grandes bouchées comme s'il eût craint d'être interrompu trop tôt, de n'en pouvoir engloutir assez. Il jetait à deux mains les morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; et des paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans l'estomac, gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s'interrompait, prêt à crever à la façon d'un tuyau trop plein. Il prenait alors la cruche au cidre et se déblayait l'œsophage comme on lave un conduit bouché.

Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles; puis, soûl de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoué par des hoquets, l'esprit troublé et la bouche grasse, il déboutonna son uniforme pour souffler, incapable d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux se fermaient, ses idées s'engourdissaient; il posa son front pesant dans ses bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion des choses et des faits.

* * *

Le dernier croissant éclairait vaguement l'horizon au-dessus des arbres du parc. C'était l'heure froide qui précède le jour.

Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et muettes; et parfois un rayon de lune faisait reluire dans l'ombre une pointe d'acier.

Le château tranquille dressait sa grande silhouette noire. Deux fenêtres seules brillaient encore au rez-de-chaussée.

Soudain, une voix tonnante hurla:

—En avant! nom d'un nom! à l'assaut! mes enfants!

Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres s'enfoncèrent sous un flot d'hommes qui s'élança, brisa, creva tout, envahit la maison. En un instant cinquante soldats armés jusqu'aux cheveux, bondirent dans la cuisine où reposait pacifiquement Walter Schnaffs, et lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le culbutèrent, le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la tête.

Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, crossé, et fou de peur.

Et tout d'un coup, un gros militaire chamarré d'or lui planta son pied sur le ventre en vociférant:

—Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous!

Le Prussien n'entendit que ce seul mot "prisonnier," et il gémit: "Ya, ya, ya."

Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une vive curiosité par ses vainqueurs, qui soufflaient comme des baleines. Plusieurs s'assirent, n'en pouvant plus d'émotion et de fatigue.

Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d'être enfin prisonnier!

Un autre officier entra et prononça:

—Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs semblent avoir été blessés. Nous restons maîtres de la place.

Le gros militaire qui s'essuyait le front vociféra: "Victoire!"

Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa poche:

"Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre en retraite, emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on évalue à cinquante hommes hors de combat. Plusieurs sont restés entre nos mains."

Le jeune officier reprit:

—Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?

Le colonel répondit:

—Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de l'artillerie et des forces supérieures.

Et il donna l'ordre de repartir.

La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du château, et se mit en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garroté, tenu par six guerriers, le revolver au poing.

Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la route. On avançait avec prudence, faisant halte de temps en temps.

Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de La Roche-Oysel, dont la garde nationale avait accompli ce fait d'armes.

La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le casque du prisonnier, des clameurs formidables éclatèrent. Les femmes levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aïeul lança sa béquille au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens.

Le colonel hurlait:

—Veillez à la sûreté du captif!

On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter Schnaffs jeté dedans, libre de liens.

Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour du bâtiment.

Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient depuis quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit à danser éperdument en levant les bras et les jambes, à danser en poussant des rires frénétiques, jusqu'au moment où il tomba, épuisé au pied d'un mur.

Il était prisonnier! Sauvé!

* * *

C'est ainsi que le château de Champignet fut repris à l'ennemi après six heures seulement d'occupation.

Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tête des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut décoré.

L'ONCLE SAMBUQ.
PAR PAUL ARÈNE.

A FORCE de raconter l'histoire de l'oncle Sambuq et d'escompter son héritage, le bon Trophime Cogolin, plus connu aux alentours du fort Saint-Jean sous le nom de Patron Tréfume, avait fini par y croire.

La vérité est que ce Pierre Sambuq, un assez méchant drôle, le désespoir de sa famille, s'était embarqué mousse vers 1848 à bord d'un trois-mâts américain, et que, depuis, on manquait totalement de nouvelles. Mais une vérité aussi simple semblait un peu trop simple pour nos Marseillais compatriotes du capitaine Pamphile: leur imagination se chargea de l'embellir.

Certain jour, Patron Tréfume ayant renouvelé connaissance avec un matelot qui, précisément, revenait de naviguer aux États-Unis, eut l'idée de lui offrir un verre de mastic passé en contrebande. Il l'interrogea sur le cas de Pierre Sambuq; et le matelot, par politesse, dans le dessein de faire plaisir à Patron Tréfume et à sa femme, raconta avoir, en effet, rencontré plusieurs fois sur les quais de New-York un particulier, extraordinairement riche, et qui ressemblait au Sambuq disparu comme une goutte d'eau à une autre goutte d'eau.

Il n'en fallut pas davantage pour établir la légende.

D'abord ce particulier ne ressemblait pas seulement au Pierre Sambuq disparu, c'était bel et bien le Sambuq véritable. Reconnu par le matelot:

—Embrasse bien tout le monde là-bas, à la Tourette. Dis-leur de ne pas s'inquiéter et qu'ils patientent. Je n'ai pas oublié les miens, ils ne perdront rien pour attendre!...

Puis il avait confié au matelot une boîte de riches présents que celui-ci malheureusement venait de perdre dans un naufrage.

Au commencement l'oncle Sambuq était simplement très riche; après deux ou trois ans il posséda je ne sais combien de millions, des plantations, des esclaves, des mines d'or, des puits à pétrole, en un mot tout ce qu'un oncle d'Amérique doit posséder.

Les Tréfume étaient devenus un objet d'envie pour le quartier; et les voisins ne parlaient plus que de l'oncle Sambuq, le soir, sur le pas des portes, dans les quatre ou cinq rues étroites et raides où cascade un ruisseau pavé qui part de la place de Lenche et va roulant jusqu'au vieux port dont on aperçoit les bouts de mâts au bas de la pente, des tomates et des pelures d'oranges.

Les Tréfume, eux, patientaient:

—Il peut vivre, le pauvre! aussi longtemps que Dieu voudra; ce n'est pas nous qui le presserons....

Seulement, à Endoume, sur le mur de leur cabanon dont la porte, unique ouverture, regarde la mer et le soleil entre deux roches calcinées, ils avaient fait peindre par un cousin décorateur du Grand-Théâtre une sorte de palais féerique mêlant en un invraisemblable fouillis la vision de l'Alhambra et de Venise, avec des minarets, des coupoles, des jardins suspendus, des embarcadères à balustres, un pont des Soupirs, un pavillon sur l'eau, et qui était censée représenter le cabanon tel qu'on le reconstruirait, à la même place, après l'héritage.

Et ces braves gens vivaient heureux, se croyant riches, l'étant presque; tant le réel et la chimère se confondent aisément dans certains cerveaux ingénus.

Mais voilà qu'au moment où personne ne s'y attendait, une lettre arrive de New-York, portant le timbre de l'ambassade.

Patron Tréfume la promena tout le jour sur lui, pour la montrer aux amis, mais sans oser rompre le cachet. Le soir seulement de ses doigts qui tremblaient, il se décida à l'ouvrir solennellement, en famille.

Cette lettre que vous auriez pu croire, d'après le poids, bourrée de billets de banque, contenait seulement, papier laconique, l'acte de décès de Pierre Sambuq.

—Alors il est mort?... dit la femme.

—Eh! oui qu'il est mort, pecaïre! puisque l'ambassadeur l'écrit. Il se fit un silence; et, quoiqu'on n'eût guère jamais connu cet oncle Sambuq, en se forçant un peu, on arriva à le pleurer.

La femme reprit:

—Quoique ça, ton ambassadeur, il ne parle pas de l'héritage.

—Tu voudrais peut-être qu'il nous en parle tout de suite, de but en blanc, comme s'il nous croyait affamés.... Ce ne serait pas convenable. Nous n'avons qu'à attendre. Il va nous écrire une autre lettre au premier jour.

Malheureusement l'ambassadeur, sans doute par négligence, n'écrivit pas d'autre lettre; et remplaçant les tranquilles rêves dont ils se berçaient autrefois, une fièvre, la fièvre de l'or, s'empara des malheureux Tréfume. Ils rêvaient des millions de l'oncle Sambuq. L'existence en était troublée. Et même au cabanon, les dimanches, le soleil leur semblait sans flamme, l'aïoli sans saveur et la bouillabaisse sans parfum.

Si bien qu'un matin le patron déclara que décidément il voulait faire le voyage.

—Je peux bien m'absenter un mois ou deux. L'aîné, pendant ce temps, mènera la barque. Mille francs ne sont pas la mort d'un homme; et je sens que je tomberais malade si je n'allais pas voir un peu de quoi il retourne à ce New-York!

Tout le monde approuva. D'ailleurs qu'on approuvât ou non, la chose importait peu à Patron Tréfume. Quand Patron Tréfume avait une idée dans la tête, il ne l'avait pas ailleurs, comme on dit.

Il fallait s'embarquer au Havre; ce qui mit Patron Tréfume de méchante humeur, car il considéra comme volé l'argent du trajet en chemin de fer.

Mais la vue de la mer le rasséréna, bien qu'il trouvât la Manche un peu verte et qu'il ne s'expliquât pas très exactement à quoi pouvait servir cette invention des marées.

Par exemple, le transatlantique énorme et luisant de partout, avec son peuple peu bruyant de marins et de passagers, l'or de ses salons, l'acier de sa machine, le plongea dès le premier moment dans une admiration presque religieuse.

De huit jours il ne parla pas, rôdant d'un bout du pont à l'autre, et s'accoudant parfois au bordage pour s'étonner, par comparaison, de l'énorme hauteur des vagues.

La parole ne lui revint, avec la conscience de ce qu'il allait chercher à New-York, que vers la fin de la traversée.

Alors, il s'inquiéta sérieusement et voulut conter son affaire—l'héritage de l'oncle Sambuq—au sous-commissaire, un compatriote qui lui inspirait confiance. Mais celui-ci, pressé comme l'est toujours un sous-commissaire la veille des débarquements, se débarrassa du bonhomme en lui conseillant de s'adresser à deux grands escogriffes roux, d'aspect américain, qui se promenaient toujours seuls.

—Ces messieurs vous renseigneront mieux que moi, ils connaissent New-York comme leur poche.

Ravi de connaître des gens qui connaissaient si bien New-York, Patron Tréfume s'attache dès lors à leurs pas, les poursuivant partout: à l'arrière, sur le promenoir, dans l'étroit couloir des cabines, et cherchant un moyen de lier conversation avec eux.

Ceux-ci n'avaient pas l'air de se prêter à ses avances. Et chaque fois que Patron Tréfume s'approchait, chapeau à la main:

—Bien le bonjour, pardon, excuse! Ce serait pour savoir si par hasard...

Ils lui tournaient le dos vivement, avec un gloussement irrité et vague qui avait l'air d'être de l'anglais.

—Pour ne pas être avenants, ils ne sont pas avenants! soupirait Tréfume.

Mais il se consolait en songeant que chaque peuple a ses usages.

Cependant, les deux soi-disant Américains, intrigués par les allures de cet homme au parler bizarre, interrogèrent à leur tour le sous-commissaire, lequel, de plus en plus pressé, mais toujours farceur, répondit:

—Vous savez qu'il y a eu à Paris un vol considérable? Eh bien! je parierais que cet homme n'est autre qu'Ernest, notre plus célèbre détective, qui, sur la piste des voleurs et pour détourner les soupçons, se sera déguisé en Marseillais.

Sur quoi, s'étant entre-regardés, les deux Américains descendirent s'enfermer dans leur cabine d'où ils ne sortirent plus, même lorsque le bateau, arrivant en vue de New-York, tout le monde monta sur le pont pour admirer le panorama de la rade.

Au débarquement, le bon Tréfume les chercha en vain; ils avaient dû, dans le brouhaha de la descente, trouver l'occasion de se faufiler incognito.

—L'ambassade, monsieur! Pourriez-vous m'indiquer le chemin de l'ambassade?...

C'était Patron Tréfume qui, égaré depuis le matin dans un échiquier d'avenues et de rues se ressemblant, toutes impitoyablement numérotées, essayait pour la millième fois d'obtenir un renseignement. Mais allez donc vous faire entendre dans une ville de sauvages où tout le monde parle anglais! Et fourbu, accablé d'ennuis, il songeait avec mélancolie que l'oncle Sambuq, pour arranger les choses, aurait bien fait d'aller mourir ailleurs.

Tout à coup, qui aperçoit-il? Un des Américains du paquebot. Oh! c'est bien lui, quoiqu'il ait changé de vêtements et qu'il se soit fait couper les cheveux et la barbe.

—Monsieur! monsieur!...

L'autre entend et file. Mais cette fois il n'échappera pas. Patron Tréfume s'accroche à lui comme à une suprême espérance. L'Américain a les jambes longues, mais Tréfume les a solides.

—Eh quoi! ce gaillard-là, qui connaît New-York comme sa poche, ne me rendrait pas le service de me dire où il faut aller?...

L'Américain a beau fuir, raser les murs, contourner les angles des rues, Patron Tréfume, courant toujours, ne se laisse pas distancer d'une semelle.

Enfin, harassé, n'en pouvant plus, l'homme se réfugie dans un bar. Patron Tréfume l'a suivi:

—Bien le bonjour, pardon, excuse; ce serait pour savoir si par hasard...

L'Américain est devenu tout pâle.

—Chut! dit-il à Tréfume en excellent français; pas de bruit, de scandale inutile; asseyons-nous là dans ce coin.

—Voilà qui va bien! pense Tréfume.

Mais l'Américain continue:

—Je sais pourquoi vous venez à New-York; êtes-vous homme à nous entendre?

—Pourquoi pas? répond Tréfume, qui croit qu'il s'agit de l'héritage; on peut toujours s'entendre entre braves gens.

—Braves gens ou non, voici dans ce portefeuille cinquante mille francs en bank-notes. Si vous voulez, ils sont à vous, avec une somme égale qu'un inconnu vous remettra au moment du départ, quand la Bretagne lèvera l'ancre. Car la Bretagne part ce soir, et vous partirez avec elle. Est-ce dit?

—C'est dit!

—Maintenant, topez là, nous ne nous sommes jamais vus.

Patron Tréfume faisait d'inutiles efforts pour comprendre. Il accepta pourtant: cent mille francs, c'est une somme; et puis il commençait à en avoir assez de leur New-York.

Les conventions furent des deux côtés loyalement tenues.

Et voilà comment, ayant eu la chance d'être pris pour un mouchard, Patron Tréfume se trouva héritier de l'oncle Sambuq, mort insolvable à l'hôpital.

Patron Tréfume, d'ailleurs, n'a pas encore bien compris, mais ce détail ne le trouble guère. Il déclare même volontiers, aux heures de Bourse, quand, ayant passé la redingote, il va siroter sa demi-tasse au Café Turc, qu'en fait d'affaires rondement menées, ces Américains sont décidément le premier des peuples.

L'HISTOIRE LA PLUS DROLE.
PAR JACQUES NORMAND.

L'HISTOIRE la plus drôle de ma vie, m'écrit l'aimable poète? Vous m'embarrassez beaucoup, mon cher confrère. D'abord ai-je eu des histoires vraiment drôles, et parmi ces histoires vraiment drôles quelle est la plus drôle?

Enfin, en remontant le fleuve des souvenirs, j'en retrouve une... que je vous donne telle quelle, sans fioritures, pour ce qu'elle vaut.

C'était en 1872, après la guerre. J'avais pris part au siège de Paris comme simple moblot. J'avais vingt-deux ans à peine, un mètre quatre-vingts de taille, une santé robuste, malgré les fatigues du siège, et une belle barbe qui s'étalait en deux longues pointes sur ma poitrine et dont j'étais très fier. Bref un homme fait et solide. En bon patriote... que je suis toujours (je vous avoue être très vieux jeu!) j'avais souffert profondément des malheurs du pays. J'avais été humilié non seulement de la supériorité militaire, mais... comment dirais-je?... de la supériorité scolaire de nos ennemis.

Beaucoup d'Allemands parlaient le français, et fort bien, tandis que nous!... Comme première revanche je voulus apprendre l'allemand. Au collège j'avais pioché l'anglais et après quelques courts séjours en Angleterre je le parlais passablement; mais je ne savais pas un traître mot de la langue de Schiller et de Gœthe. Je me mis courageusement à étudier la méthode Ollendorff qui, soit dit en passant, et sans vouloir faire de réclame à mon ami Ollendorff, est une excellente méthode; je pris des leçons d'un non moins excellent professeur, le Dr Karpelès, recommandé par le même Ollendorff. Au bout de six mois je commençais à me débrouiller. Mais un séjour dans le pays était indispensable. Or, aller en Allemagne aussitôt après la guerre... cela me serrait le cœur. Il le fallait cependant. Je choisis un pays pas trop allemand, récemment annexé: le Hanovre. On y parle d'ailleurs l'allemand le plus pur. L'ami d'un ami de mes parents avait écrit à son correspondant de là-bas pour lui demander l'adresse d'une pension de jeunes gens. On avait indiqué le Dr Davisson dans la ville de Hanovre même. Nourriture excellente; instruction soignée; une vingtaine d'élèves, pas plus.... En route pour la pension Davisson!

Par une jolie matinée de juillet, je sonnais à la porte du docteur. Je fus assez étonné, quand, cette porte ouverte, je me trouvai dans une cour où quelques jeunes garçons, dont l'âge pouvait varier entre huit ans au moins et quatorze au plus, jouaient aux billes, à la toupie, au ballon et à d'autres jeux plutôt enfantins.

Le Dr Davisson accourait. C'était un petit vieillard rasé, maigre, pétulant, à lunettes, à favoris gris, à toque de velours, un échappé des contes d'Hoffmann. Je me nommai. Il eut un mouvement de surprise, me regarda de haut en bas, de bas en haut, avec ma haute stature, ma grande barbe, mon aspect de gaillard ayant fait campagne.

—Ah! ah! c'est vous... vous êtes l'élève qui m'a été recommandé par M. X....?

Pendant ce temps les jeunes garçons, intrigués, avaient cessé leurs jeux et m'entouraient curieusement. Je me faisais un peu l'impression de Gulliver à Lilliput.

—Oui, c'est moi, Herr Doctor: mes bagages sont dans la voiture... et...

Le docteur prit courageusement son parti et avec un geste circulaire: "Mais c'est une pension de petits garçons, ici! M. X...., en m'écrivant, a négligé de me dire votre âge. Il a dit seulement: un jeune Français.... J'ai cru que vous aviez dans les douze ans!"

J'étais fort embarrassé! La perspective de rester au milieu de tous ces gamins me souriait peu, mais, d'un autre côté, l'air brave homme du docteur me séduisait. Et puis, que ferais-je tout seul dans cette ville où je ne connaissais personne; dans ce pays qui était l'ennemi, et plus encore, le vainqueur du mien?

—Voulez-vous tout de même de moi? dis-je au docteur. Et j'ajoutai en riant: "Je vous promets d'être bien sage."

Il dit lui-même en me tendant la main: "Essayons!..."

* * *

Je suis resté deux mois chez le Dr Davisson. J'étais la "grande classe." J'étais admiré et envié par mes jeunes camarades anglais, américains ou allemands. Pendant les études, j'étais seul sur le premier banc, devant le professeur. Ce banc était trop bas pour mes grandes jambes et me les sciait à mi-cuisse. J'étais obligé de me tenir de côté. Un peu trop court le lit que j'occupais dans une chambre à part. (J'avais évité le dortoir.) Mais stoïque, j'avais voulu pour ne pas donner le mauvais exemple, me soumettre autant que possible à la règle de la maison. On m'avait seulement dispensé de jouer aux billes pendant les récréations et aussi de l'"allumage de la pipe."

Cet allumage consistait en ceci. Quand un élève était premier, il avait l'honneur d'allumer la pipe, la grosse pipe en porcelaine, la Pfeife du docteur. J'ai été plusieurs fois premier: mais, en ce cas, c'était le second qui allumait la pipe.

M. Davisson était un brave homme qui demeurait très attaché à la dynastie et détestait les Prussiens. Il m'en disait le plus grand mal. C'était toujours ça! Quant à mes progrès, ils furent considérables. J'étais récompensé de mon courage. Au bout de deux mois, je parlais très convenablement l'allemand. Seulement, il y a vingt-six ans de cela, et je l'ai pas mal oublié. Si je veux retrouver ce que j'ai perdu, il me faudra retourner à Hanovre et me remettre en pension! J'y réfléchirai.

LA CHARGE DES MORTS.
PAR HENRY DE FORGE.

I.

Comme le soir tombait sur la bataille encore indécise laissant l'armée russe en une position vraiment critique, le général prince Rouknine, qui commandait l'aile gauche, se sentant tourné par l'ennemi, donna aux quelques Cosaques qui lui restaient l'ordre de charger.

Il ne s'agissait de rien moins que de déloger deux mille Turcs fortement établis dans le village de Karkow avec des batteries d'artillerie; il fallait absolument que les Russes pussent les chasser de là, s'ils ne voulaient pas se trouver enveloppés....

Cela était nécessaire pour que l'issue du combat changeât et que la marche en avant sur Plewna pût être continuée.

Mais la tentative était d'autant plus difficile que les soldats qui occupaient Karkow faisaient tous partie de la garde particulière du Sultan, et c'étaient de grands diables d'hommes de six pieds de haut, qui ne s'étonnaient de rien, n'avaient peur de rien et avaient pour principe de ne jamais laisser un ennemi à terre sans lui tracer dans le dos, à coups de poignard, le croissant rouge de Mahomet.

Le prince Rouknine savait cela.

Aussi, lorsqu'il se décida à envoyer contre eux ses cinq cents derniers Cosaques, tout ce qui lui restait de son fameux régiment de l'Oural, il comprit qu'il les envoyait à la mort et que pas un ne reviendrait....

Il fit appeler leur capitaine, un beau blond avec des yeux très bleus, qui se nommait Serge Frithiof et qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans.

Froidement il lui dit:

—Monsieur, vous allez avoir l'honneur de charger. Vous lancerez vos chevaux à toute vitesse sur le village de Karkow, que l'infanterie ennemie occupe en ce moment. Si vous arrivez à enlever la position, la trouée sera faite et notre armée sera sauvée. Mais vous vous battrez dans la proportion de un contre quatre et c'est pour la plupart d'entre vous la mort certaine. Si Karkow est repris et si le passage est libre grâce à vous, vous ferez résonner la cloche de l'église, et je serai prévenu. Si aucun son ne tinte dans les airs, c'est que l'armée russe doit succomber et que pas un de vous ne sera vivant.

Le capitaine abaissa lentement son sabre en signe d'acquiescement.

C'était un rude soldat que ce Serge Frithiof, malgré son regard doux comme un regard de femme.

Puis, à mi-voix, il murmura ces simples mots:

—La cloche sonnera!

II.

Les boulets pleuvaient tout autour des Cosaques, dont les chevaux se cabraient furieux, l'écume aux dents.

Serge Frithiof leva le bras.

Une clameur sauvage retentit, et la masse sombre des cavaliers s'ébranla au grand galop pour traverser le ravin de Karkow.

Ils étaient effrayants, ces géants courbés sur leurs selles, la lance en avant; selon les ordres du capitaine, ils avaient tout de suite cessé leurs cris rauques et l'on n'entendait plus que le bruit sourd et formidable du galop des chevaux.

Quand les soldats de la Garde turque virent arriver cet ouragan, les plus hardis d'entre eux, ceux-là qui ignoraient même qu'on pût trembler, eurent un frisson.

Le choc fut épouvantable. Chaque coup de sabre tranchait une tête, chaque coup de fusil abattait son homme. Et il y avait des ruisseaux de sang le long des maisons.

Mais les Cosaques étaient décimés.

Sentant, néanmoins, ses troupes ébranlées, le général turc leur fit effectuer un mouvement en arrière qui dégageait le village; puis, confiant dans la supériorité du nombre, il leur fit prendre position à un kilomètre de là, près d'une ferme abandonnée, d'où l'artillerie pourrait tirer.

Karkow était pris, mais la trouée n'était pas faite!

Serge Frithiof blêmit de rage: il aurait voulu être tué, vraiment, et voilà que la mort l'épargnait.

—L'armée peut être sauvée par vous! avait dit le général prince Rouknine.

Coûte que coûte, il fallait donc continuer cette charge folle qui venait de faire reculer l'ennemi; mais comment, puisque l'escadron était réduit à quelques cavaliers?...

Le capitaine rassembla ses Cosaques sur la grande place de Karkow et les compta. Ils étaient soixante à peine. Plus de quatre cents cadavres jonchaient les rues du village, à côté des cadavres turcs.

Les chevaux, sans cavaliers, erraient par troupes, docilement. Peu d'entre eux avaient été touchés, car toutes les balles, bien dirigées, avaient frappé les hommes en pleine poitrine. Et il n'y avait que des morts à terre, les soldats du Sultan n'ayant pas oublié le croissant sanglant de Mahomet.

Le soir tombait; des lueurs roses éclairaient doucement l'horrible spectacle, des lueurs qui se mouraient sur le champ de bataille qui allait être un champ de déroute.

Serge restait silencieux, très sombre.

Il avait au cœur une colère folle, un désespoir d'être là, impuissant contre un ennemi qu'il avait vaincu cependant. Soudain, une pensée traversa son cerveau, une pensée fantastique. Il passa la main sur son front, comme s'il voulait en chasser un cauchemar. Ses yeux très bleus avaient un reflet singulier, et tout bas il murmura:

—Nous allons continuer la charge!

Se tournant vers ses hommes, il ajouta:

—Vous irez ramasser tous les morts qui sont tombés dans le village et vous arrêterez les chevaux errants, puis vous remettrez en selle les corps, solidement attachés sur les chevaux avec la courroie des lances.

Un frisson parcourut les rangs.

Que voulait le capitaine? Il devenait fou! Mettre en selle des cadavres, profaner le repos des soldats tués à l'ennemi! Il y eut un moment d'hésitation.

—Faites! répéta l'officier froidement.

Les Cosaques obéirent.

Il leur fut facile de ramener les chevaux qui se groupaient ensemble, par habitude, et d'une main vigoureuse ils soulevèrent les cadavres sanglants pour les dresser sur les étriers.

La scène était terrible, et ces hommes qui, tout à l'heure, avaient montré tant de courage, devenaient blêmes en accomplissant l'affreuse besogne.

—A cheval, vous autres! cria Serge Frithiof, une fois qu'il eut vu reformé son ancien escadron, un escadron de soldats qui ne vivaient plus.

Les soixante Cosaques, les mains rouges de sang, vinrent reprendre leur place, en tête des rangs.

—Nous allons charger une seconde fois! dit le capitaine.

—Y penses-tu, petit père? fit l'un des Cosaques; avec de pareils cavaliers!

Partons en tête, répondit l'officier; leurs chevaux suivront les nôtres!

III.

L'escadron s'ébranla, et, sur le chemin en pente qui descendait de Karkow vers la ferme où était l'ennemi, la charge recommença.

Les Turcs, qui avaient vu tomber sous leurs coups la plupart des soldats russes, se croyaient tranquilles maintenant, et ils furent étrangement surpris lorsqu'ils entendirent à nouveau le bruit de cette chevauchée qui approchait.

Au cri d'alarme des sentinelles, ils se déployèrent en bataille et firent feu sur toute la ligne.

Quarante Cosaques roulèrent à terre: c'étaient ceux des premiers rangs, ceux qui vivaient!

Pendant ce temps, les autres continuaient de charger, invulnérables!

Le capitaine Serge brandissait son sabre au-dessus des têtes, et les chevaux, emballés maintenant, galopaient avec une effroyable vitesse.

Les soldats turcs ne concevaient point ce qui se passait. D'où pouvait venir cet escadron? Quels étaient ces démons qui recevaient les balles sans broncher, courbés très bas sur leurs selles, sans une parole, sans un cri?

En cette nuit tombante, cette charge était comme une course des légendes héroïques; on ne distinguait pas le nombre des chevaux, et l'on pouvait croire que c'était toute la cavalerie russe, toute une armée fantôme qui arrivait!

Les premiers rangs d'infanterie fléchirent, les autres ne tardèrent pas à reculer, et, comprenant tout à coup, se rendant compte, les Turcs abandonnèrent leurs armes en s'enfuyant.

Ce fut alors une épouvantable débâcle.

La position était enlevée, et le passage devenait libre enfin.

Serge Frithiof, qui avait été encore épargné par les balles, se retourna et vit que son escadron était là, presque entier, dans son ordre habituel, tant les chevaux étaient dociles; les rudes bêtes s'étaient toutes arrêtées derrière lui, quand il avait crié: "Halte!" et elles restaient maintenant immobiles, tête basse, couvertes d'écume.

La plupart de leurs cavaliers étaient demeurés en selle, car les courroies des lances étaient solides.

Et quelques instants après, dans la nuit, la cloche du village sonna, tintant le glas....

IV.

La victoire était possible, certaine même, puisque la trouée avait été faite sous la charge héroïque et que les Turcs abandonnaient leurs positions.

Le général prince Rouknine, en entendant la cloche, se découvrit, comprenant que ses fidèles Cosaques s'étaient bien battus, se sacrifiant pour sauver le reste de l'armée.

Et cet homme qui, dans sa longue vie avait vu tant de combats et d'exploits, pleura.

Avec son état-major, il se porta au galop du côté de Karkow, mais il avait le cœur serré, craignant de voir à terre tous ses beaux Cosaques,—et sa joie de vaincre était mêlée de douleur!

Il déboucha sur la grande place du village.

Quelle ne fut pas sa surprise d'apercevoir soudain, rangées en bataille, comme pour la parade, les lignes noires de l'escadron!

Ils étaient bien trois cents cavaliers environ, le capitaine Serge Frithiof à leur tête.

La nuit était venue; mais il faisait un clair de lune magnifique, un de ces admirables clairs de lune d'Orient qui donnent aux choses des reflets étranges.

Le capitaine Serge s'avança à la rencontre du général.

—Karkow est libre! fit-il en saluant du sabre.

—Vous avez donc pu charger? demanda le prince.

—Deux fois de suite, car il a fallu chasser l'ennemi d'une ferme où il s'était retranché!

—Et vous avez eu beaucoup d'hommes tués, capitaine?

—Tous mes hommes!

En disant ces mots, Serge Frithiof se redressa.

—Mais alors, demanda le prince Rouknine, quels soldats sont donc là, debout sur leurs chevaux?

—Nos braves Cosaques, héroïques jusque dans la mort!

Le prince Rouknine s'approcha et il vit, penchées sur le cou des chevaux, éclairées par la lumière blafarde de la lune, les têtes mortes qui se balançaient aux mouvements des montures.

LE PETIT HOMME ROUGE.
PAR FRANÇOIS DE NION.

C'EST le soir même des terribles journées d'octobre que la Reine et moi, son humble servante, nous vîmes dans un des couloirs du vieux Louvre cette affreuse figure dont aujourd'hui même encore—à l'heure lointaine où j'écris ces lignes,—je ne puis oublier les traits, ni, malgré tout, méconnaître la réalité.

Je raconterai d'autre part notre voyage de Versailles à Paris dans un torrent de têtes hideuses qui semblaient porter nos carrosses comme l'eau d'un fleuve une barque périlleuse. Têtes sanglantes et têtes sinistres, je vous vois danser autour de nous, les unes au bout d'une pique avec vos prunelles rigides et vos muscles tordus; les autres au niveau de nos visages, les yeux hagards et les bouches hurlant des injures.

L'horrible jour, froid, pluvieux, sombre!

Le soir même il fallut s'occuper de se loger dans les appartements des Tuileries qui n'avaient pas été chauffés depuis l'enfance de Louis XV. Tout y était dans un désordre sinistre. Le pauvre Dauphin, habitué à son palais de Versailles, se pressait contre sa mère, effrayé par ces murs délabrés.

—Tout ici est bien laid, maman, murmurait-il.

Et Marie-Antoinette lui répondait:

—Louis XIV logeait ici, mon fils, nous ne devons pas être plus difficiles que lui.

Dès que ses enfants furent endormis dans des lits préparés à la hâte, la Reine m'appela et me dit:

—Venez avec moi, comtesse; le Roi est couché, mais pour moi je ne saurais dormir sans avoir parcouru ces appartements et m'être assurée que je n'ai pas à redouter le fer d'un assassin veillant dans ces ténèbres contre les jours de Sa Majesté.

* * *

Je pris un bougeoir. C'était le bougeoir du coucher dans la chambre du Roi à Versailles, le long bougeoir de vermeil à deux bougies si ardemment ambitionné par les courtisans, pour qui le tenir était un grand honneur; on l'avait emporté malgré le désarroi. Je pris ce bougeoir et je marchai devant la Reine, éclairant notre ronde nocturne à travers le palais sombre.

Les cent Suisses étaient campés dans la vaste galerie du centre, qui fut depuis la salle des maréchaux; de ce côté il n'y avait rien à craindre. Nous tournâmes dans un appartement qui donnait sur les jardins et sur la Seine. Il faisait clair de lune; certaines fenêtres conservaient encore les petits vitraux plombés du temps des Médicis. Leurs verres grossiers, en culs de bouteilles, laissaient transparaître une lumière verdâtre qui tachait le visage de la Reine et me la montra soudain comme un fantôme en son vêtement blanc. Je me souviens que mes doigts tremblèrent et que les bougies que je tenais pleurèrent sur le parquet.

—Vous avez peur? me dit-elle. Vous étiez plus brave tantôt.

Et elle daigna ajouter:

—J'ai été témoin de votre courage et de votre fidélité; je ne les oublierai jamais... si toutefois j'ai encore longtemps pour me souvenir.

—Oh! madame, m'écriai-je.

Mais d'un geste doux et souverain elle m'indiquait une porte.

—Je ne sais ce qu'il y a de ce côté-ci des appartements. Dans mes rares séjours à Paris je n'ai jamais été si loin.

Je jetai un coup d'œil par un des carreaux de vitre: nous dominions la Seine et le vent faisait trembler, en les balançant, les grands arbres de la grève, mêlant leurs branches noires dans les rayons argentés de l'astre des nuits.

—C'est, me dit la Reine, que nous sommes à la porte qui fait communiquer le château avec la galerie du Louvre.

* * *

Un frisson involontaire me saisit: il me semblait que derrière cette frêle planche aux moulures dorées et peintes par Coypel, tout le vieux mystère du Louvre tragique s'agitait. Je n'étais pas très savante en histoire de France—juste ce qu'on en apprend en même temps que sa généalogie,—mais je me rappelais des récits terribles et des légendes sinistres. Ce palais, disait-on, était parcouru par des spectres étranges. Cependant la Reine me commandait d'ouvrir et d'une main tremblante je tournai le bouton de la serrure.

Un coup de vent me frappa au visage et faillit éteindre mes bougies; je les protégeai de la main en les élevant pour dissiper l'obscurité; leur faible rayonnement faisait remuer des ombres que je jugeais effrayantes; mais la Reine éleva la voix:

—On aurait dû placer ici un factionnaire dont on fût sûr. Dieu sait jusqu'où ce corridor peut conduire!

Car nous distinguions maintenant une longue galerie qui semblait s'étendre à l'infini.

—Allons, dit Marie-Antoinette; il faut voir.

Et comme j'osai représenter à ma souveraine qu'il était nécessaire au moins d'appeler des gardes pour accompagner Sa Majesté, elle me fit signe de la suivre et s'avança la première.

Cette partie du Louvre fut reliée aux Tuileries par les architectes de Louis XIV; elle était alors, par suite de transformations essayées, puis renoncées, un désordre et un chaos. Nous errâmes dans un dédale de corridors coupés de marches et faisant cent détours, rencontrant parfois de brusques escaliers en vis, semblant descendre au centre de la terre, et qui s'arrêtaient devant des baies d'anciennes portes murées. Les voûtes sous lesquelles nous marchions étaient basses, gothiques, supportées par des bustes d'animaux à faces de monstres. La Reine murmura d'une voix basse comme un souffle:

—Nous sommes dans la partie qui n'a pas été touchée; c'est le vieux palais de Charles IX et d'Henri III. Ces pierres ont dû voir bien des événements.

* * *

A ce moment nous entendîmes distinctement un bruit léger à quelques pas de nous. Nous nous trouvions alors au centre d'une sorte d'étoile où venaient aboutir des couloirs obscurs. Le sentiment naturel de ce que je devais à ma souveraine vainquit ma faiblesse et je m'élançai devant Marie-Antoinette en élevant en l'air mon bougeoir de vermeil. Une forme bizarre apparaissait semblant descendre un à un les degrés taillés dans la pierre des murs; c'était une façon de petit homme vêtu de la manière qu'on représente les bourgeois du temps passé, avec des chausses à trousses, une casaque tailladée, et coiffé d'un chaperon à oreillère et à queue pendante. Mes tremblantes mains dirigeaient la lumière de son côté et nous vîmes qu'il était tout habillé de rouge.

Au cri que je ne pus retenir, cet être affreux, qui me parut avoir les traits d'un vieillard et la taille d'un enfant, leva la tête et, remontant brusquement, d'un vif élan, les degrés qu'il était en train de descendre, nous le vîmes s'élever tout d'un coup comme s'il voulait donner de la tête contre la voûte et disparaître.

Marie-Antoinette était immobile et pâle; j'osai saisir sa main glacée.

—Rentrons, me dit-elle; rien d'humain ne nous menace en ces lieux. Sans doute que la Providence a voulu m'attirer jusqu'ici pour m'avertir par un signe des dangers qui menacent la monarchie.

—Votre Majesté pense donc?...

—Que nous venons de voir le petit homme rouge, celui qui erre dans les détours du Louvre quand le roi de France est en péril. Je ne sais si notre croyance catholique nous permet d'ajouter foi à cette superstition; mais comment douter du témoignage de nos yeux?