PAUL ARÈNE

AU BON SOLEIL

PARIS
G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13

1881
Tous droits réservés.

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume.

LA GUEUSE PARFUMÉE

Jean des Figues. — Le Tor d’Entrays. — Le clos des âmes. — La mort de Pan. — Le canot des six Capitaines. 1 vol.

DANS LA COLLECTION IN-8 DES VOLUMES ILLUSTRÉS

Broché 8 fr. — Riche reliure en toile tranches dorées 12 fr. — Reliure d’amateur avec coins, tête dorée, 15 fr.

LA VRAIE TENTATION DU GRAND SAINT ANTOINE

Contes de Noël, avec illustrations de Vollon, Bastien-Lepage, Léonce Petit, Jean d’Alheim, Sahib, Scott, Rochegrosse, Forain, Sutter, G. Bigot, Chevalier.

CONTES PROVENÇAUX

LA MORT DE CARMENTRAN.

A l’époque dont nous parlons, le chemin de fer entre Marseille et Gap, marqué de petits points sur les cartes routières, n’existait pourtant qu’en projet. La vallée de la Durance ne voyait pas, quatre fois par jour et la durée d’une seconde à chaque fois, les deux trains montants et les deux descendants jeter sur ses champs et ses roches, plus silencieux, plus solitaires après cela, le bruit d’un tourbillon et l’ombre d’une fumée. Mais, en revanche, la route nationale, maintenant déserte, résonnait dès le matin sous les équipages des rouliers, ce n’étaient que jurons et claquements de fouets, longs attelages de mulets portant le filet frangé, en ficelle blanche, et le collier à la provençale, cornu, pointu, revêtu de peau de chien teinte en bleu, égayé de nombreux grelots et de deux anneaux de verre où passent les guides ; ce n’étaient que carrioles haut chargées, roulant et tanguant comme un vaisseau à trois ponts, avec le brancan plus petit qui suit dans un sillage de poussière ; et tous les soirs, aux auberges échelonnées : la Bégude, la Mounine, les Trois Rois, d’interminables repas à pleines tablées faisaient courir les servantes et flamber les fourneaux.


On achève de dîner au « Logis de la grosse Hôtesse » qui est l’endroit où les rouliers descendent dans la petite ville mi-provençale, mais déjà montagnarde de Saint-Domnin. Dîner de gens fatigués, et qu’on prolonge coudes sur table en trempant le traditionnel biscuit de Veynes dans un dernier verre de vin. Quelques-uns des convives s’endorment, le nez dans leurs bras croisés, d’autres proposent d’aller prendre le gloria, n’importe où. A ce moment un homme entre, l’air fort et doux, il porte sur l’épaule des outils de tailleur de pierre.

— Bonsoir à tous, et la compagnie !

— Tiens, Lenthéric ! comment va, Lenthéric ? Vous prendrez bien avec nous un verre de vin et un biscuit.

— Ce serait volontiers, mais la femme m’attend. Je passais, en revenant de la carrière, pour savoir si le cousin n’est pas arrivé.

— Perdigal ? Nous l’avons laissé à Manosque avec un chargement de faïence d’Apt…

— … Et son carmentran ?

— Naturellement, puisque nous sommes en carnaval. Un carmentran superbe, haut de huit pieds, doré comme un soleil, et qui a dans le corps un demi-quintal de paille. Perdigal le trimballe depuis huit jours à l’avant de sa charrette et compte le brûler ici.

— Alors, Perdigal pourrait arriver cette nuit ou demain ?

— Après demain plutôt, juste pour le mercredi des cendres. Et maintenant le verre est versé à l’amitié.


Le tailleur de pierres sorti. — Quel grand Saint-Joseph ! s’écria un petit bonhomme chafouin et roux. Mais le vieux roulier qui avait versé à boire, l’interrompant :

— Tu dis, Pierre-Antoine…?

— Je dis qu’il fait mauvais pour les gavots se marier avec des Provençales, et que si Lenthéric veut savoir quand arrivera le cousin, il n’a qu’à le demander à sa femme.

— Tu as la langue longue, Pierre-Antoine.

— Et pas la vue courte, maître Arnaud ! c’est ce qui m’a permis à mon dernier voyage, de distinguer de loin deux charrettes arrêtées sur le bord de la route et quelqu’un qui ressemble à Perdigal entrer avec une femme dans un bastidon que vous savez, le premier à gauche après le pont du Jabron, entre la chaussée et la rivière.

— Le bastidon de Lenthéric ?

— Je ne sais pas si le bastidon est à Lenthéric, mais, sûrement la femme est sienne.

— Alors, dit le vieux roulier en se levant, que Perdigal et la belle se cachent. Lenthéric, par métier, aime la poudre, on le connaît aussi bon chasseur que bon carrier.


Le petit homme roux ne mentait point ; bientôt l’événement prouva que Lenthéric avait eu tort d’aller chercher femme en Provence.

Voici comment le mariage s’était fait :

Deux ans auparavant, MM. Damase frères, possesseurs à Jouques (Bouches-du-Rhône) d’un moulin à papier monté encore d’après l’ancien système, avaient eu besoin de remplacer deux énormes cuves de pierre émiettées en faisant la pâte sous l’effort continu des lourds pilons. La roche du pays étant trop tendre, ils chargèrent Perdigal, qui faisait les voyages à la montagne, de leur procurer deux blocs de la grosseur voulue en pierre froide de Saint-Domnin, beau calcaire à grains serrés, dur comme l’acier, et qui, sous le ciseau, prend le poli du marbre vert. Perdigal et Lenthéric se connaissaient ; Lenthéric avait une carrière à Champ-Brencous, au-dessus de Saint-Domnin, et, dans sa carrière, une veine pleine d’où l’on pouvait, si l’on voulait, extraire des blocs plus gros que des maisons. L’affaire s’arrangea donc à merveille :

— Je repasserai dans trois semaines, dit Perdigal.

— Tu peux, répondit Lenthéric.

Trois semaines après, jour pour jour, les blocs étaient prêts. Un travail de Romain ! Il avait fallu, pour les isoler, peiner de l’aube à la nuit, faire jouer le pic et la poudre, tout en s’aidant des fissures naturelles bourrées d’humus, où les racines des buis et des lavandes prolongeaient leurs longs filaments, fissures que Lenthéric avait étudiées et dont il sut profiter en maître ouvrier.

Tout Saint-Domnin voulut admirer ces blocs.

Les bonnes gens en calculaient le poids, s’étonnant qu’un seul homme pût venir à bout de deux pareils morceaux ; le principal du collège affirmait qu’à les voir se détacher ainsi, en haut du plateau, sur l’horizon, vous auriez dit des pierres druidiques.

Quant à la question de savoir s’il valait mieux les creuser sur place ou simplement les dégrossir pour achever le travail à Jouques, MM. Damase frères s’en rapportaient à Lenthéric. Lenthéric s’arrêta à cette dernière solution comme plus prudente : un bloc brut ne craint rien, tandis que pour une pierre travaillée, avec le peu de soins des charretiers et des manœuvres, un accident est toujours à craindre. Peut-être aussi Lenthéric voyait-il avec plaisir une occasion d’aller faire un tour en Provence. Pour les Provençaux de la Provence montagnarde, la vraie Provence, celle du chêne-vert et de l’olivier, des tambourins et des belles filles, apparaît comme une sorte de terre sacrée. Les enfants tout petits en rêvent, et quiconque y a passé un an ou deux rapporte de là-bas les douces façons de parler qu’il gardera toute sa vie.


Lenthéric ne connaissait du monde que sa carrière, étroit plateau battu par les vents, et Saint-Domnin si noir dans ses noires murailles au fond du cirque des rochers blancs que remplit d’un bruit éternel le cours torrentueux de la Durance. Aussi ce voyage de trois jours avec Perdigal, le long des routes, derrière le haquet gémissant sous le poids des blocs enchaînés ; la nouveauté du pays, le ciel plus clair, l’air plus limpide au sortir des gorges ; sans compter les repas du soir, les chansons, la joie des rouliers partagée ; ce grand coup de soleil dans une existence monotone, tout cela le rajeunissait, le grisait.

Le troisième jour, comme le soir tombait, Perdigal, prenant par le milieu son manche de fouet en bois tressé, montra du bout un petit village à mi-coteau et, derrière, une maison longue et basse, percée de cent fenêtres, qui se cachait dans la verdure :

— Jouques, dit-il, là-bas, c’est la fabrique.

Et, rejetant son fouet sur son cou, il prit le cordeau pour faire enfiler à l’attelage l’entrée d’une avenue de peupliers.

— Bonjour, Perdigal, cria une voix fraîche.

— Eh ! bonjour, cousine.

— Quelles pierres, bou diou ! deux jolis diamants de gavot.

— N’en dis pas de mal, voici l’orfèvre.

Voyant Lenthéric apparaître, la jeune fille se sauva.

— Nous sommes un peu cousins, son père qui était ouvrier s’est noyé, il y a longtemps, quand elle était toute petite, en levant l’écluse. Ces messieurs l’ont gardée. Maintenant, elle plie du papier à la fabrique.

— Elle est gaie comme un chardonneret, ta cousine, dit Lenthéric.

— On l’appelle Vivette, ajouta Perdigal.


Le travail pouvait durer un bon mois.

On descendit les blocs devant la papeterie au bord d’un pré que la chute de la grande roue arrose, et, dès le lendemain, Lenthéric les attaquait. L’endroit est joli, un sycomore y fait ombre, et Vivette, toujours en course, trouvait moyen vingt fois par jour de s’arrêter, regardant les éclats de pierre qui volaient sous le ciseau de Lenthéric.

— Prenez garde à vos yeux, misé Vivette, car leur faire mal serait grand dommage !

— Ah ! vraiment ? « grand dommage » ? répondait Vivette, en imitant le parler montagnard. L’accent du gavot la faisait rire, mais ses compliments lui allaient au cœur.


Cependant, à mesure que les cuves avançaient, Lenthéric songea qu’il lui faudrait bientôt repartir. Il allait parfois vers le milieu du jour, s’étendre, seul, au bas du pré ; et là, dans la fraîcheur de l’herbe, tandis que sans s’effaroucher du bruit sourd des marteaux, du frémissement de la machine et du remous des eaux grondantes, les oiseaux chantaient sur les arbres, voyant de loin Vivette apparaître à une fenêtre du séchoir et sourire, tête retournée, il se représentait sa carrière de Champ-Brencous, son travail toujours solitaire, se disant qu’à recommencer pareille vie il se trouverait malheureux. Puis une idée lui vint : pourquoi ne pas emmener Vivette ? Vivette, de sa présence, éclairerait tout. Vivette n’avait pas vingt ans, c’est vrai ; mais lui en avait à peine quarante. Vivette était pauvre, orpheline ; mais lui possédait du bien pour deux : une maison, une vigne, un champ, sans compter son état. Droit comme un montagnard et pressé d’ailleurs par le temps, il s’ouvrit un jour du projet à MM. Damase qui l’approuvèrent ; Vivette ne refusa point, et la noce fut célébrée à la fabrique, Perdigal étant garçon d’honneur, le jour même de la pose des deux grandes cuves.

Vivette se trouva, comme on dit, tout de suite chez elle à Saint-Domnin. Elle avait sa maison, n’était plus ouvrière, mais artisane, et Lenthéric si bon, si amoureux avec cela, qu’il fallait bien, de gré ou de force, être heureuse de son bonheur. Puis elle eut grand succès avec son parler clair et ses jolies façons provençales. Tout le monde en raffola : ce ne fut trois semaines durant que visites, dîners, commérages et grandes parties de bastidon, entre amis et voisins, d’où l’on revient à la nuit tombante, en chantant.

Le triste Champ-Brencous lui-même plaisait à Vivette. Tous les jours, sur les onze heures, elle partait de la ville, portant le déjeuner de Lenthéric dans un panier. Elle montait le chemin de Saint-Jean, entre le cimetière neuf et la citadelle, et puis suivait le long plateau rocheux, crête de colline découronnée par les exploitations, et d’où pierre à pierre tout Saint-Domnin est sorti. Des blocs entassés, des trous béants, des écroulements de pierrailles et, de loin en loin, une plaque de gazon ras, étoilée suivant la saison de chardons à fleurs violettes, ou de petits œillets amoureux du vent et des cimes. Tout au bout, en pleine montagne boisée, était la carrière, avec un demi-arpent de vigne pris sur le bois, un jardinet fait de terres rapportées, et une maisonnette flanquée de sa cave et de sa citerne, que Lenthéric avait bâtie à ses moments perdus. Sur la cave on lisait : — Pour moi ! — sur la citerne : — Pour les amis ! — plaisanterie qui faisait rire sans tromper personne, Lenthéric n’étant point ivrogne ni capable surtout de refuser un verre de vin à qui que ce soit. Vivette arrivée, on déjeunait là, en tête à tête, sur un fragment de roc éclaté, et c’était charmant ainsi dans la bonne odeur des genets et des buis, où se mêlait parfois l’odeur de poudre d’un coup de mine.


Hélas ! après un an ce charme de nouveauté s’envola. Saint-Domnin, Champ-Brencous semblèrent tristes à Vivette ; et maintenant, soit qu’elle allât à la carrière, soit qu’elle en revint, il lui arrivait souvent de s’arrêter et de regarder là-bas si, au fin bout de la vallée, suivant le cours de la Durance qui luisait çà et là, dans les graviers, en chapelets de petits lacs, elle pourrait apercevoir ce doux pays de Jouques, le village, la papeterie. Mais là-bas, au fin bout, une montagne barrait la vallée. Vraie porte de prison, que cette montagne !

Le bon Lenthéric, lui, ne s’apercevait de rien. Il continuait son double métier de carrier et de tailleur de pierres, gai toujours et se donnant volontiers une après-midi de congé quand le travail ne pressait pas trop, pour aller tuer dans les ravins pierreux de la colline quelque lièvre nourri de thym ou quelque savoureuse perdrix rouge.

Mais que le travail pressât ou pas, que la chasse fût ouverte ou non, lièvres et perdrix n’avaient qu’à se tenir sur leur garde à chaque passage du cousin Perdigal.

Le cousin passait une fois par mois, quelquefois deux, tantôt un jour et tantôt l’autre, selon ses chargements.

De tous les rouliers de Provence et de Dauphiné, ce grand garçon blondin était bien celui qui portait le plus gaillardement la blouse bleue et la ceinture rouge. Bon comme le pain, franc comme l’or, très fin cependant, on l’aimait. Le dernier couché pour gouverner ses bêtes, le premier debout au matin sous les voûtes noires des écuries, pour surveiller le garçon bégayant, aux yeux ensommeillés, qui marche d’un pas de somnambule, somnambule, holà ! très lucide dès qu’il s’agit de faire sauter la moitié d’une botte de foin ou la totalité d’un picotin d’avoine, Perdigal faisait son métier en habile homme, parcourant du haut en bas les quatre départements, descendant les fruits, les peaux d’agneau et de chevreau, les amandes-pistaches de la montagne, et remontant les épiceries de Marseille, les gros vins du Var, l’ail et l’oignon en longues liasses, les melons de Cavaillon, les oranges, les artichauts, les cardes, les aubergines, et les tomates rouges déjà comme un corail quand celles de Saint-Domnin verdissaient à peine. Avec cela, joyeux compagnon, beau danseur, bon lutteur, incomparable aux cartes et aux boules, sans pareil pour conter des contes salés et chanter la chanson grivoise : « un flambeau », comme il s’appelait.

Ce diable de Perdigal avait chaque jour des inventions nouvelles. Tant que durait l’été, il amusait tout le pays avec d’énormes chapeaux en alfa tressée, hauts comme un minaret, larges comme une plate-forme, qu’un de ses amis, cuisinier à bord, lui rapportait d’Algérie. L’hiver, c’était un carmentran, mannequin énorme, attaché dès le premier jour de carnaval sur le devant de la carriole, promené ainsi trois semaines durant à travers villages et bourgs, jugé enfin et brûlé selon les formes, le mercredi des cendres, à l’endroit où l’on se trouvait, au hasard de l’itinéraire.

— S’il pouvait, cette année, le brûler chez nous ! disaient les gens tout le long de la route.

Et c’est pour cela qu’au nom de Perdigal la reconnaissance publique avait ajouté le sobriquet glorieux de Carmentran.


Allant ainsi de Marseille aux montagnes, toujours en fête, toujours prêt à raconter devant les gavots ébahis ses plaisirs de là-bas et ses aventures amoureuses, Perdigal, ou Carmentran si vous voulez, semblait apporter du bout de la route blanche, par delà les collines pelées, à cette triste ville de Saint-Domnin, quelque chose de l’éblouissement de la Babylone provençale. Brouhaha du Cours Belzunce et du vieux port, gaz des trottoirs, cafés illuminés, théâtres, buvettes à marins, ruelles mystérieuses, tout cela, il le promenait avec lui. Aussi était-il secrètement envié, tout simple roulier qu’il fût, des aspirants surnuméraires qui vont et viennent deux par deux, d’un air très pressé, sur la grande place de la ville, espérant tromper par ces marches forcées les agitations de leur cœur ; les servantes d’auberge lui réservaient leurs sourires les plus larges ; et c’est de lui encore que rêvaient les petites artisanes sur le pas des portes, en taquinant du bout des doigts la chaîne d’argent de leurs ciseaux. Mais Carmentran ne s’en faisait pas plus fier pour cela, et portait gaiement, en vrai bon garçon qu’il était, le fardeau de son renom diabolique.


Devant la femme de son ami, par exemple, le Don Juan devenait timide. Il est vrai de dire qu’après deux ans on eût avec peine reconnu la jeune fille à qui la souple langue provençale avait trouvé, vivant portrait, ce diminutif de Vivette. Vivette ? non ! mais Geneviève, la belle Geneviève comme les gens commençaient à l’appeler.

Florissante beauté que voilait un peu de tristesse, la belle Geneviève s’égayait pourtant aux retours périodiques de Perdigal. C’était alors une éclaircie, comme si les nuages s’ouvraient pour laisser voir là-bas le village sur son coteau, la fabrique, et les années de jeunesse en plein soleil.

Un soir que Perdigal et Geneviève revenaient de la carrière, par le plateau, côte à côte, sans rien se dire, mais leurs pensées intérieures allant côte à côte comme eux :

— Hélas ! si j’avais su ! soupira Geneviève.

— Si nous avions su ! répondit Perdigal.

Puis ils se turent, ayant entendu sonner dans les pierrailles les souliers ferrés de Lenthéric.

A partir de ce moment, sans que rien de plus se fût passé, Perdigal multiplia ses voyages. Pour lui comme pour Geneviève il n’y avait désormais d’heureux jours que les rares jours passés ensemble. Marseille vainement promettait ses joies ; vainement, pour l’attarder, les chambrières prodiguaient leurs œillades, leur rire à belles dents et les reculs effarouchés qui montrent le pli du cou et font saillir le corsage :

— Je suis pressé, mesdemoiselles, on m’attend à Saint-Domnin !

Mais qu’elle lui paraissait longue maintenant cette route qu’il parcourait si gaillardement jadis !

Une fois, Perdigal resta deux mois sans paraître : l’héritage d’un oncle, puis un voyage indispensable dans le Bas-Languedoc, pour des vins. Alors Geneviève fut si triste que Lenthéric lui-même s’en aperçut.

— Écoute, Vivette, c’est de ton pays que tu t’ennuies. D’un autre côté, voici longtemps que MM. Damase m’ont fait promettre d’aller là-bas, pour une commande. Si tu veux, nous nous embarquerons demain dans la voiture et nous resterons à Jouques quatre ou cinq jours.

Après les cinq jours, on voulut retenir Vivette.

— Qu’elle reste, dit Lenthéric ; cela m’amusera, une semaine ou deux, de faire mon manger moi-même comme quand j’étais garçon.

Et il repartit gaiement. Pauvre Lenthéric !


Le soir même, au soleil tombant, Vivette alla s’asseoir dans l’allée de peupliers, à l’endroit où le chemin tourne ; et là, se souvenant de la rencontre d’il y a deux ans, quand Perdigal et Lenthéric avaient amené les pierres, il lui sembla revivre sa vie et la revivre avec Perdigal.

— C’est tout comme alors ! disait-elle.

En effet, tout comme alors, un bruit de grelots retentit sous les arbres, et une charrette parut balançant dans la nuit qui commençait sa grosse lanterne en toile blanche.

— Perdigal !

— Vivette !

Pendant ce temps, songeant à Vivette, le brave Lenthéric cheminait sur la route de Saint-Domnin.

Telle est, comme les gens la racontent, l’histoire de la faute de Vivette avec Perdigal.


Ce train durait depuis six mois déjà le jour où le bon Lenthéric entra dans la salle à manger du « Logis de la grosse Hôtesse » pour demander aux rouliers quand arriverait le cousin.

— Si le cousin arrive cette nuit, dit Lenthéric à sa femme, il viendra nous réveiller de grand matin, et j’aurai le temps, avant déjeuner, d’aller lui cueillir son lièvre.

Mais le matin, Perdigal n’étant pas venu le réveiller, Lenthéric monta à sa carrière.

Sur les onze heures, comme toujours, Vivette apporta la soupe à Lenthéric ; seulement elle ne voulut pas déjeuner :

— Je mangerai à la maison ; j’ai laissé un cuveau de linge en train de couler, et il ne faut pas que le lessif froidisse.

Lenthéric déjeuna tout seul, puis il se remit tranquillement à marteler une dalle mince et sonore qui chantait sous le marteau comme une cloche, et remplissait de ses sons clairs la carrière et la maisonnette. Cette dalle était destinée à recouvrir la tombe d’un riche bourgeois de Saint-Domnin. Lenthéric commença donc à graver dessus un beau CY GIT en lettres gothiques ; et il était là, tout à l’ouvrage, en train de pousser par petits coups sa fine pointe dans la seconde branche du T, quand des cris joyeux retentirent.

Une bande de galopins, ébouriffés à l’ordinaire et tout essoufflés d’avoir couru, venaient de s’arrêter à la vue du tailleur de pierre. Ils avaient des livres et des cartables.

— Bien le bonjour, monsieur Lenthéric ! si cela ne vous faisait rien, nous voudrions traverser votre vigne.

— Traverser ma vigne, et pourquoi ?

— Nous sortions de l’école et nous avons dit d’aller attendre votre cousin au Grand-Portail.

— Perdigal ! Il arrive donc ?

— Aujourd’hui à six heures, avec un chargement de faïence d’Apt. La publication en a été faite par le crieur… Même qu’il a sur sa charrette son carmentran qu’on doit brûler… Alors comme c’est par ici le plus court…

Le prétendu « plus court » allongeait bien d’une demi-lieue ; mais soit répugnance à traverser la ville sous l’œil sévère des parents, soit goût instinctif des écoliers pour les endroits sauvages et les promenades non frayées, ils avaient choisi ce chemin-là.

— Allons, passez, mauvaise graine !

Et tandis que la bande, prenant la pente, se poussait bruyamment vers le Grand-Portail, Lenthéric, d’un coup d’œil, ayant inspecté la route déserte jusqu’à l’horizon entre sa double rangée de cailloux en tas et de bornes kilométrique, se dit : — Le cousin, à ce que je vois, ne sera pas ici avant cinq bons quarts d’heure ; j’ai donc tout le temps de tuer mon lièvre.


Quand Lenthéric eut tué son lièvre, il calcula que Perdigal ne pouvait tarder, et s’assit au bord de la route, résolu de l’attendre en fumant une pipe. Il songeait à la joie de Perdigal lorsqu’il verrait le lièvre, à la surprise de Vivette. Puis il réfléchit que Vivette ne lui avait pas annoncé l’arrivée de Perdigal, et cela l’étonna un peu. Mais comme Lenthéric était un homme sans fiel ni malice, qu’il respectait sa femme et qu’il savait Perdigal son ami, il laissa de côté cette idée et se mit à rêver d’autre chose.

Au bout d’un moment, des claquements de fouet, le frémissement lent de cent grelots et le tic-tac régulier des grandes roues battant sur l’essieu annoncèrent l’arrivée des charrettes. Perdigal marchait un peu en arrière, près de la seconde ; à l’avant de la première, qui était presque vide, un énorme mannequin, ficelé le long d’une perche, se dandinait.

Lenthéric allait se montrer, quand il aperçut une femme assise dans le petit hamac de sparterie que les rouliers installent sur le côté de leurs voitures pour s’y reposer un peu, en dépit des règlements, quand ils sont las et qu’il n’y a pas de gendarmes en vue.

— Diable de Perdigal, pensa Lenthéric, toujours le même !

Et, ne voulant pas déranger Perdigal dans ses amourettes, il résolut de laisser les charrettes filer.


Mais les charrettes s’arrêtaient. En cet endroit, la route fait un coude et l’on ne risque pas d’y être aperçu. La femme sauta sur le chemin :

— Tiens, Vivette, la clef que tu oublies.

Lenthéric qui avait reconnu Vivette, reconnut aussi la clef du bastidon qu’il avait à quelques kilomètres de là, et où il renfermait, à la récolte, les amandes-pistaches d’un petit champ et les raisins d’un bout de vigne.

Ce fut comme un éclair, il devina tout.

— Sauve-toi, Vivette, quelqu’un ! murmura soudain Perdigal, devenu tout pâle.

Et Vivette s’étant sauvée, Perdigal se retourna, les bras croisés, du côte de Lenthéric. Il ne le voyait pas, mais il le devinait, ayant entendu le craquement d’un fusil qu’on arme, ayant aperçu le bout du canon qui s’abaissait entre les branches.

— Tire, Lenthéric !

Lenthéric, aveuglé, tira.

— Tu m’as tué ! dit Perdigal en portant à sa poitrine ses deux mains qui s’ensanglantèrent.


Subitement, toute la colère de Lenthéric était tombée… Il avait, comme dans un rêve, couché Perdigal sur la charrette, et lui faisait boire l’eau-de-vie de sa gourde :

— Un ami ! est-ce Dieu possible ? un ami ! soupirait-il, sans trop savoir ce que cela voulait dire, et si c’était à lui-même, à sa main trop prompte, ou bien à la trahison de Perdigal que le reproche s’adressait.

Au bout d’un moment, Perdigal ouvrit les yeux. Sa première parole fût :

— Et Vivette ?…

A ce nom, Lenthéric sentit son sang bouillir ; mais, voyant la mort sur le front de Perdigal, il jugea le crime assez puni et dit à voix basse :

— Je pardonne.

— A tous deux ?

— A tous deux !

Perdigal mit sa main dans la main de Lenthéric.

— Lenthéric, un dernier service : tu vas ouvrir le caisson de la carriole et me donner le pistolet qui est derrière la musette.

Lenthéric hésitait ne comprenant pas.

— Donne vite, je suis pressé !

Cette fois Lenthéric obéit, mais Perdigal lui rendit l’arme en disant :

— Tire en l’air, toi ; je n’ai plus la force.

Lenthéric tira en l’air.

— Maintenant, place-moi le pistolet entre les doigts… comme ça… bien ! fit Perdigal dont la voix s’affaiblissait ; comprends-tu, Lenthéric, c’est pour toi, pour Vivette… il faut qu’on ne te soupçonne pas, il faut que tout le monde croie…

Puis, faisant effort :

— Hue ! limonier, hardi ! cria-t-il.

Les chevaux partirent à sa voix, et les deux charrettes se mirent en marche.


Cependant la foule qui attendait aux portes de la ville s’était dit en entendant le second coup de feu : — Perdigal s’annonce, il fait la bravade ! Alors le tribunal devant qui devait paraître Carmentran s’organisa avec avocats, accusateurs et juges : les gamins, escomptant une condamnation certaine d’avance, entassèrent les fagots qu’ils quêtaient depuis le matin pour construire un bûcher digne d’un tel personnage, et une farandole se mit en branle, chantant sur l’air consacré la chanson funèbre et comique :

— Adieu pauvre !… Adieu pauvre !… Adieu pauvre Carmentran !

Tout à coup les éclaireurs partis en avant se replièrent à toutes jambes :

— Le voici ! le voici !

Ses pieds au niveau de la croupe enrubannée des chevaux, immense, dominant la foule, alors Carmentran apparut. Il avait un habit rouge à parements d’or, un gilet blanc, des culottes bleues dans des bottes en cuir verni ; un tricorne à pompon couronnait sa perruque de chanvre ; et il s’avançait ainsi, avec son masque goguenard, bercé au branlement de la charrette, et tenant écartées, comme pour bénir, deux mains énormes au bout de deux bras raides, ronds et courts.

— Qu’il est beau !… qu’il est grand !… il n’entrera jamais par la porte !…

— On ne voit pas Perdigal. Eh ! Perdigal !…

Patience, les amis, si Perdigal se cache, c’est pour quelque farce !

Mais la foule s’étant ouverte et la charrette étant passée, un cri retentit.

— Carmentran est mort !

— Carmentran s’est tué !


Derrière le mannequin gras d’étoupes, souriant et saluant dans son beau costume doré, on venait de voir Perdigal étendu, face au ciel, sur les planches de la charrette. Il avait son pistolet à la main, un filet de sang rayait sa chemise sous la blouse ouverte, et sa fine tête blonde, encore railleuse, battait contre les montants à chaque tour de roue, à chaque pas des chevaux.

— C’était un fou !

— Pauvre Carmentran !

Et l’on entendait la farandole lancée à fond de train qui chantait : « Adieu pauvre !… Adieu pauvre !… Adieu pauvre Carmentran !… » à l’autre bout de la ville.

Tout le monde à Saint-Domnin crut au suicide, tout le monde, excepté Vivette. Lenthéric ne parla jamais de rien. Il suivit son ami jusqu’à la fosse et pleura. Puis étant remonté à sa carrière, il reprit son travail de la veille, continuant ainsi l’inscription commencée : — Cy gît. Jean-Louis Perdigal dit Carmentran. Roulier.

LE JAS D’ENTREPIERRES.

Le maire, le notaire, le juge de paix, le maître d’école, et un jeune homme qu’à ses fortes bottines marseillaises, à son vêtement complet de velours marron piqué de boutons en corne bouillie représentant des ours et des loups, à je ne sais quoi d’élégant dans le négligé et de citadin dans le rustique, on devinait être monsieur le receveur de l’enregistrement, bref, la population entière de Cucuron-le-Neuf, moins le curé, se trouvait réunie ce matin-là au café Ravoux, dont l’enseigne en lettres ornées, peinte par un maçon italien, fait le plus bel ornement du village.

Tout le monde, même le cafetier qui parfois porte les contraintes, tout le monde est fonctionnaire à Cucuron-le-Neuf. Pourtant Cucuron-le-Neuf se trouve en France ; et ce serait à la fois le plus petit et le plus charmant des villages français, pour peu que ses six maisons fussent allées se grouper quelque cent mètres plus bas, le long du Jabron, sous les arbres, au lieu de s’aligner ainsi, l’église avec son presbytère en tête, sur un seul côté de la route poudreuse qui suit la rivière et la vallée.

Mais voilà ! c’est précisément la grand’route qui a attiré l’église, le presbytère et les six maisons. Depuis longtemps le vieux Cucuron — car il y a un vieux Cucuron perché à trois quarts de lieue dans la montagne, — depuis longtemps, voyant serpenter là-bas ce mince ruban blanc commode aux piétons et aux voitures, le vieux Cucuron s’ennuyait sur sa butte aride et avait envie de descendre.

L’occasion, un jour, s’en présenta : la vieille église, sans vitres et sans toit, étant devenue inhabitable, même au bon Dieu, le député obtint de la faire reconstruire au bord de la route, à proximité de sa bastie. Puis, ayant encore obtenu, il obtenait beaucoup de choses, ce député ! que le siège du canton fût transféré de Saint-Vincent à Cucuron, sous prétexte que Saint-Vincent était moins central, il se trouva que Cucuron, plus central en effet, paraissait néanmoins perché bien haut. On installa donc, pour la commodité des administrés, la mairie et la maison d’école près de l’église ; le notaire, le receveur, suivirent la mairie ; un café s’établit ; Cucuron-le-Neuf était fondé, et maintenant les foires s’y tiennent. Le branle donné, l’une après l’autre, toutes les maisons vont descendre. Dans cinquante ans, Cucuron-le-Neuf autour de son église aura groupé la commune entière, laissant là-haut Cucuron-le-Vieux s’écrouler avec ses maisonnettes bâties de cailloux noirs sans crépi, ses perrons branlants, les voûtes de ses ruelles, comme se sont écroulés déjà le vieux Bevons, le vieux Villesèche et tant d’autres villages qui dentellent de leurs ruines, le long du Jabron, la crête brûlée des collines.

La gendarmerie seule est demeurée à Saint-Vincent ; une brigade, chevaux et ménages, coûte cher à déplacer, et puis on ne pouvait, d’un coup, ravir au pauvre Saint-Vincent toutes ses splendeurs cantonales. Et c’est précisément l’arrivée de la gendarmerie qui met, depuis ce matin, Cucuron-le-Neuf en émoi.


Cucuron-le-Neuf, ce matin, a vu M. le brigadier et le gendarme Chabre passer au trot de leurs grands chevaux ; il les a vus, sans quitter la selle, recevoir un papier des mains du maire, puis laisser la route départementale et prendre le chemin de Cucuron-le-Vieux. Mais, au tournant, M. le curé, qui paraissait les attendre, a parlé au brigadier. Après une assez longue explication, les gendarmes ont tourné bride. Alors le curé est rentré au presbytère, a demandé son bréviaire et sa canne et s’est acheminé seul vers le vieux Cucuron, tandis que le brigadier et Chabre, ayant attaché leurs montures aux anneaux de fer qui décorent la devanture du café Ravoux, se commandaient à déjeuner en maugréant.

Que se passait-il à Cucuron-le-Vieux ?

La partie mâle de la population s’étant, aussitôt après l’entrée des gendarmes, glissée à leur suite dans le café Ravoux, devait maintenant savoir à quoi s’en tenir. Mais la population féminine, représentée par la dame du maire, celle du notaire et la servante du curé, était loin d’avoir sa curiosité satisfaite. Aussi ces trois notables habitantes, fatiguées d’un long guet derrière les rideaux, et voyant qu’aucun de ces messieurs ne sortait, se décidèrent-elles presque en même temps à paraître sur le pas de leur porte.

— Eh ! bé ?…

— Peut-être un vol…

— Ou quelqu’un qui aura fait un malheur.

— Ah ! madame, ne me parlez pas des gens d’en haut.

— Et monsieur le curé qui vient de monter tout seul, dans ce pays de brigands, avec son bréviaire !

Les commentaires allaient leur train, quand la femme du cafetier, ayant aperçu le groupe, s’approcha et dit :

— Vous savez, c’est pour la Daumasse.

— La veuve de Siffroy Daumas ?

— Oui ! la Daumasse du Jas d’Entrepierres, qui, dans le temps, avant que les foires fussent ici, tenait auberge avec son homme au vieux village. Ils avaient à la fin enlevé le buis faute d’argent et quitté l’auberge, parce que, au lieu de rester là-haut, la jeunesse aime mieux maintenant venir chez nous voir passer les voitures et faire rouler les boules sur la grand’route. Ils vivaient depuis sur le Jas, un petit bien dans la montagne que la Daumasse avait eu en dot. A la mort de Daumas, comme il restait des dettes, on a fait vendre Entrepierres au tribunal, et Rabasse, le grand Rabasse l’a acheté de ses écus. Mais la Daumasse est comme folle. Elle dit que le Jas d’Entrepierres est sien et qu’on ne l’en sortira que les pieds devant. Elle a insulté Rabasse, reçu l’huissier à coups de pierres quand il s’est présenté, et alors on a fait venir la gendarmerie.

— Ce qu’il faut voir ! dit d’un air fort scandalisé la mairesse à la notairesse.

Et la servante du curé ajouta en levant les bras au ciel :

— Pourvu qu’il n’arrive pas malheur à monsieur !

Puis, affriandées par ces détails, et bravant décidément toute retenue, les trois dames s’approchèrent du café où, contemplés du village entier, le brigadier et Chabre, après avoir militairement déjeuné, vidaient hiérarchiquement une bouteille de vin muscat.

Les moustaches du brigadier avaient l’air de trouver le muscat bon ; mais ses épais sourcils remontés jusqu’à la gance d’argent du tricorne, témoignaient de quelque impatience :

— Recevoir un huissier à coup de pierres ! grommelait à part le brigadier, ces choses n’arrivent qu’ici ! espérons que le curé aura plus de chance. Mais, en tout cas, ajouta-t-il en regardant sa montre, et dussions-nous prendre d’assaut la baraque et la vieille, dans une heure, force sera restée à la loi.

— La loi est la loi ! affirma le gendarme Chabre.

Et les assistants répétèrent, comme subitement pénétrés de la vérité de la maxime :

— En effet, la loi est la loi.

En ce moment, près du vieil oratoire en plâtras demeuré sans croix à sa pointe ni saint dans sa niche depuis le temps de la Révolution, au plus haut tournant du sentier qui se tord sur la côte pierreuse, on vit apparaître le curé.

Chacun s’empressa :

— Hélas ! mes enfants, Dieu n’a pas permis que je réussisse. Je pensais pourtant que ma robe… mon caractère !… Mais la malheureuse ne veut rien entendre. Excusez-moi, monsieur le brigadier, et vous aussi, monsieur Chabre. J’ai fait mon devoir, je n’ai plus le droit de vous retarder dans l’accomplissement du vôtre.

— Allons ! dirent les deux gendarmes ; puis, ayant salué, ils enfourchèrent leurs chevaux et s’engagèrent au trot de montée dans le petit chemin par où le curé était venu, laissant, devant l’église et les cinq maisons alignées, la population de Cucuron-le-Neuf s’entretenir de ces graves événements.


Au vieux Cucuron, l’agitation n’était pas moindre. Sur la place, en pente comme la colline, avec la roche à vif pour tout pavé, il y avait foule. Au milieu, près d’une charrette chargée de meubles et de sacs de blé, l’acquéreur du Jas d’Entrepierres, le grand Rabasse pérorait. Les villageois, hommes et femmes, paraissaient prendre une vive part à l’indignation de Rabasse.

— Voilà les gendarmes !

Alors, traversant le groupe devenu silencieux, Rabasse s’approcha. Évidemment il voulait parler au brigadier, le prendre à témoin, s’offrir pour l’accompagner. Mais, du haut de son cheval, le brigadier l’arrêta d’un geste, geste à la fois ennuyé et digne qui signifiait :

— Acquéreur Rabasse, laissez faire la gendarmerie.

Personne n’osa suivre, bien que la curiosité fût grande ; et Rabasse décontenancé retourna à ses meubles et à ses sacs.


Le village dépassé, plus de chemin : pour seule route, le lit du torrent à sec dans cette saison. Des galets sous les pieds ; en face la montagne ; et, de droite et de gauche, laissant voir à peine une étroite bande de ciel, deux talus bleus, luisants comme une cuirasse d’écailles, où pendent, prêts à glisser sur la marne mise à nu par des éboulements antérieurs, quelques lambeaux de gazon maigre.

— Fichu pays ! dit le gendarme.

— Plus haut, c’est mieux, dit le brigadier.

De loin en loin, aux endroits où le torrent fait coude, son lit étroit s’obstruait de blocs qui, tombés des flancs de la montagne et roulés par les dernières crues, restent là, galets gigantesques, jusqu’à ce qu’une crue plus forte, se frayant passage, les pousse quelques mètres plus bas.

Il fallait alors mettre pied à terre, et, tirant les chevaux par la bride, chercher sur le talus, dans la marne pulvérulente, un bout de sentier à peine marqué qui, presque aussitôt, redescendait au torrent après avoir tourné la barricade.

— Nous aurions bien fait de laisser nos montures, dit le brigadier.

— En effet ! répondit le gendarme.

Et comme en cet endroit un peu d’eau, coulant d’une veine d’argile, s’amassait limpide et froide dans une sorte de bassin naturel, le brigadier rafraîchit du creux de la main les naseaux palpitants de « Mademoiselle », et les parfuma d’une poignée de lavandes froissées. Le gendarme Chabre l’imita, et l’on remonta à cheval.

— Est-il possible, dit le gendarme, que des chrétiens soient venus se percher ici, quand il y a tant de riches biens dans la vallée !

— La chose remonte au temps des seigneurs, reprit le brigadier qui, grand écouteur et souvent en rapport, à l’occasion de descentes judiciaires, avec les magistrats du chef-lieu, avait fini par se faire ainsi un petit trésor d’érudition locale.

— Au temps des seigneurs ? tiens ! tiens ! tiens !

— Oui ! les seigneurs, étant les maîtres, gardaient pour eux les bonnes terres, qu’ils faisaient cultiver par corvées ; mais ils cédaient volontiers aux pauvres gens celles d’en haut à défricher.

— Pas bête cela ! dit le gendarme.

— Seulement, continua le brigadier, à l’époque de la Révolution, les propriétés des seigneurs s’étant vendues, chacun a voulu descendre, de sorte que, tout le haut pays est peu à peu retourné en pâture. Regardez plutôt…

Et, sur le plan boisé des montagnes, il montrait du doigt çà et là de grands carrés jaunes et nus, restes évidents d’anciennes cultures…

— … De toutes ces fermes du haut pays, une seule reste habitée, le Jas d’Entrepierres où nous allons. Il est vrai qu’elle se trouve à l’abri dans un creux, que les noyers y sont superbes, que la vigne et le froment y poussent ; sans compter une fontaine à trois canons crachant l’eau claire été comme hiver.

— Les belles eaux, conclut le gendarme, sont l’apanage des montagnes !

Tout à coup le brigadier s’écria :

— Nous y sommes, voici les ruches !


Dans une excavation de grès friable, dominant un parterre naturel de lavande, de thym et d’autres herbes odorantes, se groupaient au soleil quelques tronçons d’arbres creux, avec une tuile pour toit, auprès desquels des abeilles voletaient.

Sitôt les ruches dépassées, après un dernier détour, le vallon soudain s’élargit, laissant voir d’un coup d’œil le Jas d’Entrepierres et ses terres.

— Sapristi ! s’écria le gendarme Chabre qui, après cette route de désolation, ne s’attendait pas à pareil spectacle, mais c’est un paradis votre Jas d’Entrepierres, et je comprends que la vieille Daumasse s’entête à ne pas vouloir en partir.


Le torrent, à cet endroit, recevait un autre riou (c’est le nom de ces singuliers cours d’eau qui, dix mois de l’année durant, ne roulent guère que des pierres) et, dans le triangle dessiné par leur confluent, s’étendait, au milieu des pentes pelées et coupées de roches un coin de terre relativement fertile et vert.

Tout cela, en le regardant de près, n’était pas très riche. Malgré de nombreux et séculaires épierrages, dont témoignaient çà et là au milieu des champs d’énormes monceaux de cailloux, partout sur le sol balayé du vent, lavé par la pluie, les pierrailles blanches apparaissaient, si bien qu’on eût pu se demander où trouvait assez d’humus pour vivre ce froment maigre, clair-semé, dans lequel, quoique la moisson approchât, vous auriez vu un mulot courir. Mais, si clair-semé qu’il fût, le froment suffisait à nourrir la ferme, et ce sol pierreux, dur au blé, s’ombrageait de beaux noyers sur les pentes froides de son hubac, et ne refusait pas de mûrir, sur son adret visité du soleil levant, un tonneau ou deux de petit vin.

Tout en bas des champs, à la pointe, et posée là comme en sentinelle, une fontaine, par trois jets joyeux, envoyait dans un bassin de pierre ébréché, suintant et débordant, la vive et fraîche eau des montagnes. Cette fontaine, vrai monument rustique, était faite d’un bloc calcaire dressé sur place et dégrossi. On y lisait cette date : 1700, avec le monogramme de l’édificateur entre deux palmes. Et, pour mieux caractériser l’intention monumentale, une main industrieuse avait couronné le tout d’une de ces boules en grès rouge ferrugineux qui roulent dans le gravier des vallons et que, vu leur parfaite régularité, on prendrait pour d’énormes boulets de pierre.

Le sentier, qui du vallon mène à la ferme, passait devant, entre un petit pré et une chènevière.

— Ouvrons l’œil, dit le brigadier, la vieille y est, sa cheminée fume. Feignons de ne pas aller chez elle, puisque c’est son habitude de se cacher pour ne pas parler aux gens.

Ils passèrent donc, laissant la fontaine à leur droite, et continuèrent à suivre le vallon comme s’ils avaient à pourchasser un braconnier dans la montagne.

Mais, après quelques pas, ayant attaché leurs chevaux dans un endroit où le talus à pic se couronne d’un fouillis surplombant de poiriers sauvages et de genévriers, les gendarmes grimpèrent avec l’idée de gagner à travers champs, sans être vus, le derrière de la ferme.

Il n’y avait de ce côté qu’une petite fenêtre, une lucarne pour mieux dire, regardant le vallon. Le volet en était ouvert, mais à peine les deux tricornes émergeaient-ils à ras du sol, que, tiré par une main invisible, le volet soudain se refermait.

— Pincés ! dit le gendarme.

— Il nous faudra faire un blocus en règle, affirma le brigadier.


Le blocus, au reste, était facile. Comme toutes les vieilles constructions du pays, la ferme n’avait que deux entrées. Un escalier extérieur, sorte de perron à une pente obliquement collé sur la façade conduisait à l’unique étage, à la chambre ; une voûte basse, portant l’escalier, devait, selon l’usage, donner accès : à gauche dans l’écurie, à droite, dans ce que les paysans appellent proprement la maison, c’est-à-dire la pièce commune, à la fois salon, cuisine et salle à manger, où est le feu et où la famille se rassemble.

Ayant fait le tour de l’habitation et constaté que, de partout, elle était close, le brigadier heurta du pommeau de son sabre la porte ouverte sous l’escalier.

Le loquet tressauta, les gonds branlants gémirent, le logis sembla s’éveiller. Une poule qui picorait sur l’aire enfla ses ailes et disparut, les pigeons du colombier s’envolèrent, le porc grogna sous son toit à porc, et, dans l’étable, la chèvre chevrota peureusement tandis que l’âne faisait sonner l’anneau de son licou sur le bois usé de la crèche.

— Femme Daumas, ouvrez ! cria le brigadier de sa voix rude… — Ouvrez, femme Daumas, c’est la gendarmerie… — Pour la troisième et dernière sommation, femme Daumas, ouvrez, au nom de la loi !

Mais le silence, un silence de mort, avait repris possession de la demeure rustique, et les gendarmes, prêtant l’oreille, n’entendirent que le bruit toujours joyeux de la fontaine au bas du vallon, et loin, très loin dans la montagne le cri alternatif de deux pâtres qui s’appelaient.

Alors, à son tour, le gendarme Chabre, voulant essayer de la conciliation, colla sa moustache au trou de la serrure et dit en provençal :

— Daumasse ! Daumasse ! vous êtes là ; nous vous avons vu fermer la fenêtre. On ne veut pas vous faire de mal, ouvrez vite, ce sera le mieux.

Mais pas plus au gendarme Chabre qu’au brigadier, pas plus à l’allocution familière qu’à la formule légale, personne ne répondit.

— Enfonçons la porte ! grommela Chabre.

Le brigadier dit :

— Ça me répugne !

Les deux gendarmes demeurèrent un instant indécis. Tout à coup, Chabre faisant un signe au brigadier :

— Écoutez, on dirait qu’elle parle !

Alors, ayant remarqué au-dessus de la porte une ouverture en croix sans châssis de papier ni vitres, ils accotèrent au mur un de ces bancs portés sur trois pieds qui servent à teiller le chanvre, et regardèrent.


Assise sur un escabeau, devant son feu et sa marmite, la vieille Daumasse parlait toute seule.

— La loi ?… ils me disent tous que c’est la loi… Ah ? s’il vivait, le pauvre Daumas ! on ne martyriserait pas la Daumasse comme on fait. Le jour de Noël, par un temps de perdition, il voulut à toute force aller à la chasse : « Que je te prenne un lapin, rien qu’un, pour faire fête. » Il gelait en l’air ce jour là ; une fois au chaud du terrier, le maudit furet ne sortit plus. Le furet saigna le lapin au lieu de le pousser dehors, se soûla de sang, et s’endormit. Daumas attendait. Il attendit jusqu’à la nuit, sifflant toujours, espérant toujours, pécaïré ! les pieds dans la neige… Il me rentra transi ; sa barbe et ses cheveux n’étaient qu’un givre. Je dus le mettre au lit… Quel Noël ! bon Dieu, quel Noël ! Daumas traîna six mois, les médecins vinrent, et me voilà !

Puis, reprenant après un silence :

— Sans doute, à tenir auberge, Daumas avait un peu perdu l’habitude du travail. Il était moins souvent sur son bien qu’à la chasse. On s’en tirait pourtant. Quelques kilos de miel, quelques lièvres tués en contrebande, quelques charges de genêt que j’allais, sur mon âne, vendre à la ville, et les deux bouts se rejoignaient… Mais la maladie coûte cher ; Daumas emprunta, on me fit signer tout ce qu’on voulut, et, maintenant que Daumas est mort, ils me disent que ma maison n’est plus mienne…

Ma maison ! me prendre ma maison que le grand-père de mon arrière-grand-père avait bâtie, il y a plus de cent ans, comme c’est écrit sur la pierre de la fontaine. Ce sont ceux d’en-bas, les gens du village neuf, qui s’entendent pour nous perdre. Après avoir ruiné Daumas avec leurs inventions de café et de jeu de boules, ils veulent voir la fin de sa veuve. L’huissier est venu, envoyé par eux, avec ses papiers de malheur. Puis, le curé, pour m’endoctriner de belles paroles. Maintenant…

La Daumasse s’était levée, les yeux vers la porte, si brusquement, que les deux gendarmes, pour n’être pas vus, eurent juste le temps de baisser la tête.

Quand de nouveau, ils se hasardèrent, la vieille femme regardait tout autour d’elle sans parler.


Elle regardait cette maison, la sienne, où elle est née, où ses grands et arrières-grands ont vécu, et que tout à coup, sans qu’elle comprenne pourquoi, des ennemis inconnus prétendent lui ravir ; elle regardait, comme voyant tout cela pour la dernière fois, l’antique plafond à poutrelles d’où pend le caleil de cuivre accroché par son croc à une planchette de bois ouvragé ; la panière à jour laissant voir une provision de pains dorés derrière ses barreaux en noyer luisant ; le grand pétrin patriarcal portant des courges sur son couvercle ; la table fermée et son petit saint Jean sous un globe ; elle regardait les quatre escabeaux, les deux chaises, le lit sans rideaux dans l’alcôve maçonnée ; la cheminée avec le fusil en travers sur sa corniche, et les hauts landiers de fer s’évasant en porte-écuelle, où Daumas, le soir, mangeait la soupe, en laissant fumer ses souliers.

— Pauvre de moi ! pauvre Daumasse ! disait-elle.

Tout à coup, ramenée à ses préoccupations :

— Les gendarmes ?… Ni eux ni d’autres ! personne n’aura ma maison.

Alors, ayant pris un tison, hagarde, échevelée, elle le jeta sur un tas de chanvre, posé dans un coin en attendant d’être filé. Le chanvre brûla d’une flambée.

— Les gendarmes ! qu’ils arrivent maintenant, les gendarmes !

Elle avait pris un second tison, mais déjà les gendarmes enfonçaient la porte.

— Malheureuse ! il y va des galères…

Le brigadier n’eut pas besoin de continuer. Au seul aspect des deux tricornes, la pauvre vieille, subitement apaisée, laissa tomber son tison et balbutia :

— Mes beaux messieurs, que vous ai-je fait ?

— Les clefs, et ne résistons plus ? dit rudement le brigadier.

Mais tout bas, à l’oreille de Chabre :

— Gendarme Chabre, nous n’avons rien vu.

— Compris, brigadier ! répondit le gendarme, en étouffant sous ses larges bottes le commencement d’incendie.

— Les clefs, voyons, vite ! les clefs !

— Les voilà, monsieur le brigadier ; les voilà !

Et de sous sa cotte relevée, elle sortit les clefs précieuses qui se heurtaient et cliquetaient au tremblement de ses vieilles mains.

— Maintenant, faites un paquet de vos hardes et partez, continua le brigadier, dont la voix devenait plus dure à mesure qu’il s’attendrissait davantage.

Vaincue par le sort, ne songeant plus à résister, la vieille ramassa ses hardes et partit, sans regarder derrière elle, tandis que, accoudés à la table, les deux gendarmes rédigeaient sur place leur procès-verbal.


Chabre, tant bien que mal, raffermit sur ses vis la serrure disloquée, le brigadier ferma la porte à double tour, et, tout étant fini, on alla chercher les montures.

En redescendant près de la fontaine, Chabre et le brigadier rencontrèrent le grand Rabasse, l’acquéreur du Jas d’Entrepierres, qui, perdant patience, raillé des villageois, s’était décidé à venir au-devant des gendarmes avec sa charrette et ses meubles.

— Eh bien ? dit-il au brigadier.

— Voici vos clefs, Rabasse ; force est restée à la loi !

Rabasse voulut parler, le brigadier dit : C’est bon ! et fila.

Un peu plus bas dans le vallon, chevauchant toujours en silence, les deux gendarmes passèrent devant la Daumasse, assise, immobile sur une pierre.

— Pauvre vieille… dit le gendarme Chabre.

— La loi est la loi ! répondit le brigadier ; puis il poussa plus vite son cheval, détournant la tête et regardant avec une grande attention un poirier sauvage qui se tordait sur le talus corrodé du ravin.

Chabre se tut. Chose invraisemblable, et que le gendarme me raconta longtemps plus tard, ayant sa retraite, un soir que nous buvions la clairette au café Ravoux, il avait vu, sous les sourcils de son supérieur, buissonneux et touffus comme des moustaches, il avait vu positivement une larme prête à couler.

L’ARRESTATION DU TRÉSOR.

I

— Vous ne reconnaissez plus Brame-Faim ? me disait le vieil Estève.

Le fait est que je n’aurais pas reconnu la rocheuse métairie des Estève, de stérilité légendaire, en voyant, à la place des maigres champs d’avoine et d’orge perdus dans de maigres taillis, s’aligner les allées de vigne, et, entre les allées, le blé verdir sous les amandiers.