PAUL ARÈNE

NOUVEAUX
CONTES DE NOËL

PARIS
C. MARPON & E. FLAMMARION, ÉDITEURS
26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON

Tous droits réservés.

EN VENTE CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS

PAUL ARÈNE

LE CANOT DES SIX CAPITAINES

Un vol. in-16 de la collection des Auteurs Célèbres.
Prix : 60 cent.

Émile Colin. — Imprimerie de Lagny

NOUVEAUX
CONTES DE NOËL

LA VRAIE TENTATION
DU GRAND SAINT ANTOINE

CONTE POUR LA NOËL

DÉDIÉ A MES PETITES AMIES JEANNE ET MADELON DAUPHIN

Saint Antoine pousse la porte et vit dans sa cabane une demi-douzaine d’enfants tout petits, montés du village malgré la tourmente pour lui apporter du miel et des noix, friandises que le bon ermite se permettait une fois l’an, le jour de Noël, à cause de son grand âge.

— Mettez-vous en rond, mes amis, et jetez dans l’âtre quelques pommes de pin pour que la flamme éclaire… Bien !… Maintenant faites place à Barrabas : le fidèle Barrabas a si grand froid que son groin en pèle et que sa queue raidie ne peut plus se détortiller.

Les enfants toussèrent, se mouchèrent, Barrabas (car tel est le vrai nom que portait le cochon de saint Antoine), Barrabas, ses sabots voluptueusement fourrés dans les cendres chaudes, grogna ; le saint rabattit son capuchon, secoua la neige de ses épaules, passa sa main sur sa belle barbe grise où pendaient des chandellettes de glace, et s’étant assis, il commença :

— C’est donc ma tentation qu’il faut que je vous conte ?

— Oui, bon saint Antoine ! oui, grand saint Antoine !

— Ma tentation ? mais vous la connaissez aussi bien que moi, ma tentation. On l’a mille fois dessinée et peinte, et vous pouvez contempler sur mon mur, collectionnées soigneusement (Dieu me pardonne cette manie peut-être vaniteuse !), toutes les estampes, vieilles ou nouvelles, consacrées à ma gloire et à celle de Barrabas, depuis l’image d’Épinal qui coûte un sou, chanson comprise, jusqu’aux chefs-d’œuvre admirables des Téniers, des Breughel et des Callot.

Vos mamans, à coup sûr, vous ont menés voir au Luxembourg, sur le théâtre des marionnettes, mon pauvre ermitage tel qu’il est ici, avec la chapelle, la cabane, la cloche suspendue à la fourche d’un arbre mort, et moi au milieu en prières, tandis que Proserpine m’offre une coupe et qu’un paquet de diablotins, balancés au bout d’une ficelle, se cognent en poursuivant Barrabas effrayé.

Bientôt même, quand vous suivrez l’école, ce qui, je l’espère, ne saurait tarder, vous pourrez, à travers les vitres de la bibliothèque paternelle, lire ces mots : « La tentation de saint Antoine, par M. Gustave Flaubert, » inscrits en lettres d’or sur le dos gaufré d’une belle reliure.

Ce M. Flaubert est habile homme, quoiqu’il n’écrive pas pour les petits enfants de votre âge, et, sur mon compte, assez exactement renseigné ; de leur côté, les artistes dont je vous parlais tout à l’heure n’ont oublié aucun des diables qui, à diverses reprises, me tentèrent ; ils en auraient même ajouté plutôt.

C’est pourquoi, mes enfants, à revenir sur des événements si connus, je craindrais vraiment d’avoir l’air de radoter…

— Oh ! saint Antoine !… Oh ! grand saint Antoine !

— Si je vous disais quelque autre chose ?

— Non ! la tentation, la tentation.

— Allons, fit Antoine en souriant, je vois bien que je n’échapperai pas à la tentation cette année encore : mais, comme vous avez été exceptionnellement sages, je vais vous en conter une qu’aucun artiste n’a peinte et dont M. Gustave Flaubert n’a point parlé. Elle fut terrible pourtant, n’est-ce pas, Barrabas ? et me fit rouler plus longtemps qu’il n’aurait fallu sur la pente au bas de laquelle luisent dans un grand trou les feux de l’enfer tout ouvert. C’est d’ailleurs par une nuit pareille, et à l’occasion du réveillon, que l’aventure m’arriva.

A ce début, Barrabas, évidemment intéressé, se redressa sur ses deux pattes de devant pour écouter, les enfants frissonnèrent et se rapprochèrent, et voici le conte de Noël que leur raconta le bon ermite :

— Donc, mes amis, vous vous figurerez qu’après mille tentations successives, les diables tout à coup avaient cessé de me tenter. Mes nuits devinrent tranquilles. Plus de monstres griffus et cornus m’emportant dans les airs sur leurs ailes de souris-chauve ; plus de suppôts d’enfer à barbe de bouc, à museau de singe ; plus de fantasques musiciens essayant d’effrayer Barrabas avec leur ventre fait d’une contre-basse et leur nez qui s’évase et sonne comme une invraisemblable clarinette ; plus de reine Proserpine en robe d’or semée de vives pierreries, gracieuse et majestueuse.

Et je me disais : « Tout va bien, Antoine, les diables se sont découragés. »

Nous vivions, Barrabas et moi, heureux autant qu’on peut l’être, sur notre roche. Barrabas allait, venait, me suivait partout, m’édifiant de sa candeur et me réjouissant de ses gaietés enfantines ; moi, je faisais ce que fait tout bon ermite : je priais, je sonnais ma cloche aux heures voulues, et, dans l’intervalle des exercices et des prières, je puisais de l’eau à ma source pour arroser, dans un creux abrité, les légumes de mon jardin.

Cela dura six mois et plus… les six beaux mois de solitude !

Je m’endormais dans la confiance ; mais, pour mon malheur, le Malin veillait.

Un jour, aux approches de la Noël, j’étais en train de prendre le soleil devant ma porte, quand un homme se présenta. Il avait des souliers ferrés, un fort bâton, un habit de velours coupé carré ; il portait sur le dos la balle des porteballes, et criait : « Broches, broches, broches !… Fournissez, fournissez-vous de broches ! » avec un léger accent auvergnat. « Vous faut-il une broche, bon ermite ? — Passez votre chemin, brave homme, je vis d’eau claire et de racines, et n’ai que faire de vos broches. — C’est bon, c’est bon, ne nous fâchons pas, on remballe sa marchandise ! Pourtant, ajouta-t-il avec un diabolique regard en me montrant Barrabas qui, plus perspicace que moi grognait furieusement dans un coin, pourtant celui-ci m’avait paru luisant et gras en suffisance, et je croyais, Dieu me pardonne ! que vous le destiniez au prochain réveillon. »

Le fait est que ce gueux de Barrabas, depuis que les diables ne tourmentaient plus ses digestions, s’était paré d’une graisse réjouissante.

Je remarquai soudain la chose. Mais de là à manger mon unique ami, il y avait loin. Aussi, quand je vis le porteballe redescendre le sentier, l’air penaud, sa broche à la main, songeant à cette idée qu’il avait eue de me faire réveillonner du corps de Barrabas, je ne pus m’empêcher de rire.

Peu à peu, cependant, comme une mauvaise herbe qui chemine, cette infernale idée, car c’était évidemment un diable sorti des enfers qui, déguisé en colporteur, avait voulu me vendre une broche, cette infernale idée de manger Barrabas poussait ses racines en dedans de moi.

Je rêvais broches, je voyais broches. Vainement je multipliais les mortifications et les pénitences ; pénitences et mortifications n’y faisaient rien. Et le jeûne, le jeûne lui-même ne faisait que surexciter mon appétit. Je fuyais Barrabas, je n’osais plus l’emmener dans mes quêtes, et lorsqu’à mon retour, frétillant de la queue, il venait affectueusement frotter sur mes pieds nus les rudes soies de son échine, je détournais les yeux bien vite et n’avais pas le cœur de le caresser.

Mais je crois, mes enfants, que tout ceci ne vous intéresse guère, et peut-être préfèreriez-vous…

— Non ! bon saint Antoine.

— Continuez, grand saint Antoine.

— Je continuerai donc, quoiqu’il m’en coûte de réveiller d’aussi pénibles souvenirs. Que de tentations ! que d’épreuves. Le diable, pour induire la créature à mal, se sert parfois des choses les plus innocentes.

Près de mon ermitage il y avait un petit bois (je crois qu’en cherchant bien on en retrouverait encore quelques arbres), où de braves gens m’avaient permis de conduire Barrabas à la glandée. C’était notre promenade favorite, le soir, au soleil couchant, quand la feuille du chêne sent bon. Là, je lisais, Barrabas se gorgeait de glands, et souvent même, labourant de son groin la terre humide sous les feuilles tombées, il en faisait jaillir certaines boules grenues, odorantes et noires, qu’il croquait avec volupté.

— Des truffes, peut-être, grand saint Antoine ?

— Oui, mes petits amis, des truffes, cryptogame dédaigné par moi jusque-là, mais dont le souvenir me revint tout d’un coup, exact et appétissant. Si bien qu’à partir de ce moment-là, chaque fois que Barrabas déterrait une truffe, je la lui faisais lâcher d’un coup de bâton bien sec sur le plat du groin, jetant hypocritement, pour que l’infortuné ne se décourageât point, une châtaigne ou deux à la place.

— Oh ! saint Antoine !

— J’en ramassai ainsi plusieurs livres…

— Et vous vouliez truffer les pieds à Barrabas ?

— Sans être bien décidé encore, je confesse que j’y songeais vaguement.

A côté de ma porte, reprit l’ermite après un silence, une plante apportée par le vent avait germé entre le roc vif et le mur. Ses longues feuilles d’un vert grisâtre sentaient bon, et dans ses petites fleurs violettes les abeilles venaient se rouler au printemps. J’aimais cette plante modeste qui semblait n’avoir voulu fleurir que pour moi ; je l’arrosais, je la soignais, j’avais tout autour apporté un peu de terre. Mais hélas ! un matin, comme je venais d’en casser un brin du bout de l’ongle, j’eus, en le respirant, une rapide et tentatrice vision de quartiers de porc rôtissant à la broche et inondant d’un jus doré des brins d’herbe, plantés en quinconce dans la chair, qui grillent et se recroquevillent. Ma plante, ma modeste petite plante, c’était la sauge chère aux cuisinières, et sa friande odeur n’évoquait plus désormais dans mon âme que des images de ripaille et de cochon rôti.

Honteux de moi-même, j’arrachai ma sauge et donnai mes truffes toutes à la fois, dans une écuelle, à Barrabas, qui s’en régala.

Mais je ne devais pas être quitte à si bon marché. La sauge arrachée, les truffes jetées, mes tentations pourtant persistèrent. Elles revinrent même plus fréquentes, plus irrésistibles, à mesure que la Noël approchait. Mettez-vous à ma place : avec un estomac robuste encore et maigrement nourri depuis des années de légumes sans sel arrosés d’eau claire, ce que je voyais passer au pied de mon roc, sur le grand chemin qui mène à la ville, était bien fait pour damner un plus saint que moi. Quelle procession, mes amis ! Les gens de l’endroit, fidèles chrétiens, préparaient leur réveillon huit jours à l’avance, et c’étaient, du matin au soir, d’innombrables convois de victuailles : charretées de cerfs et de sangliers morts, homards ficelés, poissons par pleines hottes, huîtres en bourriches, poules et coqs pendus tête en bas, au bât des montures ; moutons gras destinés à l’abattoir ; canards et pintades ; troupeau blanc des oies qui panardent ; troupeau noir des dindes qui secouent leur jabot violet ; sans compter les bonnes femmes de la campagne portant dans des paniers des fruits de verger mûris sur la paille et des raisins conservés frais, des melons blancs d’hiver, des œufs et du lait pour les crèmes, du miel en gâteau et en pot, des fromages et des figues sèches. Et cela sonnait, tintait, trompettait, babillait, gloussait, vacarme affriandant que dominaient toujours, tentation suprême ! les cris désespérés de quelque porc lié par la patte, qui entraîne son conducteur, et qui hurle en tirant sur sa corde.

Enfin la Noël arriva. La messe de minuit dite à l’ermitage et tous les assistants partis, je fermai la chapelle à clef et me barricadai vite dans ma cabane. Il faisait froid, froid comme aujourd’hui ; le vent de bise soufflait et la neige couvrait les champs et les routes. J’entendais au dehors rire et chanter ; c’étaient mes paroissiens qui, bien emmitouflés, s’en allaient réveillonner dans le voisinage. Je regardai par le trou du volet : çà et là, dans la plaine blanche, des feux clairs luisaient aux fenêtres des fermes, et là-bas la ville illuminée renvoyait au ciel rougi comme le reflet d’un immense fourneau. Alors je me rappelai les réveillons de ma gourmande jeunesse, l’aïeul présidant la table et arrosant de vin nouveau la grande bûche calendale ; je vis les plats fumants, la nappe blanche, la flamme dansant dans les faïences et les pots d’étain du dressoir, et de me trouver ainsi seul avec Barrabas, quand tout le monde était en fête devant un maigre feu, avec une maigre racine et une cruche d’eau en train de geler, soudain une tristesse me prit, je m’écriai : « Quel réveillon ! » et je ne pus retenir mes larmes.

C’était l’heure qu’attendait le tentateur.

Depuis quelques instants, un frémissement d’ailes invisibles montait et grandissait dans le silence de la nuit. Un éclat de rire traversa l’air, et de petits coups, frappés discrètement, sonnèrent sur mon volet et sur ma porte. — « Les diables ! cache-toi, Barrabas ! » m’écriai-je. Et Barrabas, qui avait de bonnes raisons pour ne point aimer la diablerie, se réfugia derrière le pétrin.

Les tuiles de mon toit tintaient comme sous la grêle ; de nouveau, tout autour de ma pauvre cabane, la bande infernale se déchaînait.

Mais voici bien le plus étrange. Au lieu des bruits terrifiants et discords par lesquels mes ennemis s’annonçaient d’ordinaire : cris d’oiseaux de nuit, bêlements de boucs, ossements entrechoqués et chaînes de fer secouées, c’étaient cette fois des bruits très doux, vagues d’abord et pareils à ceux que le voyageur transi entend sortir d’une hôtellerie fumante et close, mais qui, distincts de plus en plus, finirent par se fondre en une merveilleuse musique de broches qu’on fourbit, de casseroles qu’on récure, de bouteilles qui se vident, de verres qui s’emplissent, de fourchettes piquant l’assiette et de tournebroches qui carillonnent, demandant à être remontés.

Tout à coup, la musique cessa, un choc violent fit frémir les ais de ma cabane, le volet s’ouvrit, la porte tomba, et, le vent s’engouffrant, ma lampe s’éteignit.

Je croyais déjà respirer la suie et le soufre… Pas du tout ! Le vent infernal arrivait cette fois chargé de bonnes odeurs et sentait le caramel et la cannelle ; depuis l’entrée du vent il faisait très doux dans ma cabane.

A un moment, j’entendis crier Barrabas ; on l’avait déniché dans sa cachette : « Allons, bon ! me dis-je, voilà les vieilles plaisanteries qui recommencent ; ils vont encore lui attacher une pièce d’artifice à la queue ; ces messieurs les démons sont peu inventifs ! » Et, m’oubliant moi-même, je priai le ciel d’accorder à mon compagnon la force de supporter l’épreuve. Mais comme il criait de plus en plus fort, je me hasardai à ouvrir les yeux, et, ma lampe s’étant soudainement rallumée, je vis l’infortuné martyr tenu par la queue et les oreilles, en train de se débattre au milieu d’une ronde de diables blancs.

— De diables blancs, grand saint Antoine ?

— Oui, mes amis, de diables blancs et blancs du plus beau blanc, je vous assure : déguisés qu’ils étaient en patronets, en marmitons, avec la veste courte et le béret. Ils brandissaient des lardoires et manœuvraient dans l’air, à cheval sur des lèchefrites.

Cependant, au milieu du logis, sur deux tréteaux, ils avaient placé une planche longue et couché Barrabas dessus. Près de la planche : un grand couteau, un seau, un petit balai, une éponge. Barrabas hurlait, et je compris que les diables allaient saigner Barrabas.

Quelle perdition que la gourmandise ! Tant que le sang coula et que Barrabas hurla, je me sentais quelque émotion dans l’âme ; mais une fois Barrabas silencieux : — « Bah ! » me dis-je, « puisqu’il est mort ! » Et c’est avec un sang-froid coupable, et même avec un certain intérêt que je vis, entre les mains des infernaux marmitons, le candide Barrabas, mon cher compagnon de solitude, manipulé cruellement et merveilleusement transformé en un tas de choses succulentes.

Je le vis grillé et râclé ; pendu par les pieds le long d’une échelle ; ouvert en long, vidé, lavé, blanc comme un lys et sentant bon déjà dans la vapeur de l’eau bouillante, puis tranché, haché, salé, chair à pâté, chair à saucisses, tout cela avec une rapidité, une prestesse diaboliques, si bien qu’en un clin d’œil la pierre de mon foyer s’étant couverte d’un lit d’ardente braise (les diables, hélas ! n’en manquent jamais), je fus entouré de marmites pleines, de grils chargés, de broches garnies où, parmi des fumées odorantes comme l’ambre, dans des jus et des sauces roux comme l’or, chantaient, rissolaient, frissonnaient, cuisaient, et cela, je le confesse, à ma grande joie ! les restes charcutés de celui qui fut mon ami.

Soudain tout change. Quel spectacle !… Un palais au lieu d’une cabane ; plus de cuisine ni de braise ; le mur décrépi se lambrisse, le sol battu se couvre de tapis. Seules les tuiles du toit gardent leurs trous ; mais ces trous se transforment en une merveilleuse treille à jour, courant sur le plafond doré, et laissant, par ses découpures, voir le bleu du ciel et les étoiles (j’en avais jadis admiré la pareille chez un homme riche de la ville à qui je prêchais la pénitence). Et, par ces trous, montaient, descendaient une légion de petits marmitons porteurs de plats, s’entortillant dans les feuilles, se suspendant aux vrilles cassantes de la vigne, s’accrochant aux bourgeons veloutés, embrassant de leurs petits bras les grappes, se laissant glisser le long des sarments verts, et couvrant de mets cuits à point une table où j’étais assis.

Sur cette table il y avait de tout. Ah ! mes amis, rien que d’y penser, l’eau m’en vient… Ciel ! qu’allais-je dire ? Non, rien que d’y penser, le remords m’en vient au cœur : quatre jambons, deux gros, deux petits ; quatre pieds truffés ; une seule hure, mais si bien nourrie de pistaches ; des rillettes ; des galantines rougissantes sous leur calotte d’ambre tremblotant ; des andouillettes délicates, des saucisses entortillées, des boudins noirs comme l’enfer ; puis les rôtis, les hachis, les sauces ! Moi, cependant, la bouche ouverte, les narines dilatées, j’admirais que sous les soies d’un humble animal eussent pu mûrir tant de choses savoureuses, et je m’attendrissais au souvenir de Barrabas.

— Mais en mangeâtes-vous, grand saint-Antoine ?

— Presque, mes amis, j’en mangeai presque ! Déjà je piquais ma fourchette dans la peau croquante d’un boudin qu’un diable fort poli me présentait. La fourchette entra, le diable sourit : « Vade retro, vade !… » m’écriai-je. Je venais de reconnaître le sourire de l’infernal petit porteballe, cause de toutes mes tentations, qui, deux mois auparavant, m’avait offert une broche à acheter. « Vade, Satanas, vade retro ! »

La vision s’évanouit ; le petit jour luisait, mon feu achevait de s’éteindre, Barrabas, aimable et bien portant, se secouait en faisant sonner sa sonnette ; et, au lieu de la ronde de diables blancs, des flocons de neige gros comme le poing, pénétrant par la porte et le volet qu’avait renversés la tempête, tourbillonnaient dans le vent glacé.

— Et après ? dirent les enfants affriandés par un si beau conte.

— Après, repentant et le cœur un peu gros, je partageai avec Barrabas mon repas de racines, et depuis, jamais plus les diables ne sont venus troubler notre réveillon.

LE POT DE MIEL

A THÉODORE DE BANVILLE

Il ne s’agit pas, cher maître, de celui que le Chaperon-Rouge portait pour Mère-Grand le jour que le loup le rencontra, mais d’un autre pot de miel en grossière terre de chez nous, vernissé à l’intérieur et s’agrémentant sur les bords de quelques coulures d’émail, modeste amphore paysanne qui a dû vous parvenir par colis postal ces jours derniers, dans un emballage de marjolaines nouvelles dont le parfum montagnard — si pénétrant soit-il lorsque la plante est cueillie verte, — aurait peine à lutter avec le parfum du miel lui-même.

Solide et grenu, et comparable — sauf la couleur — au Falerne que les vieux Romains coupaient par tranches avant de les dissoudre dans la neige, solide à ne pas fondre par les plus chauds étés, grenu à craquer sous la dent, ce miel tellement doux que sa violente douceur a des sensations de brûlure, vous aura sans doute rappelé le classique miel de l’Hymette que les épiciers grecs de la rue de la Darse, à Marseille, vendent, ô sacrilège ! dans de vulgaires boîtes de fer blanc.

Or, je veux vous révéler, car il y a toujours une raison aux choses, pourquoi le miel en question ne ressemble à aucun autre miel, et pourquoi il s’en est échappé, quand on a soulevé le couvercle, un vol de visions idylliques qui, tout de suite d’ailleurs, se sont trouvées comme chez elles dans votre maison à la fois Parisienne et Grecque, cachée dans la tranquillité des vieux ormes de la vieille rue du Jardinet.

La raison, cher maître, la voici :

Ce miel, tel que Rothschild n’en aura jamais sur sa table, cette savoureuse ambroisie faite du suc de toutes fleurs, cet or fluide et divinement sucré qu’il faudrait payer au poids du vrai or, n’était pas, comme vous avez pu le croire, un cadeau de moi, mais un cadeau que vous faisaient, et d’elles-mêmes, les abeilles.

Ce miel ne m’avait rien coûté, ou si peu que c’est presque rien…

Mais il vaut mieux simplement vous en raconter l’histoire qui, bien que d’hier et arrivée en France, nous ramène à la simplicité de ces âges primitifs où, sur la terre pure encore, sans ambition, sans besoins, heureux et bons comme des Dieux, les hommes vivaient en communauté avec la nature.

Un jour, tante Annette me dit :

«  — Voici que la saison approche ; si tu veux, un de ces matins, nous monterons au Mas des Truphème.

— Pour quoi faire ?

— Pour renouveler notre provision de miel. Autrefois, dès les premiers beaux jours, la femme nous l’apportait ; mais, maintenant, elle est trop vieille.

— Et, est-ce loin, le Mas des Truphème ?

— Non, deux petites lieues, à mi-hauteur de Lure. »

Deux petites lieues en montée — et l’on sait combien ces petites lieues s’allongent une fois parti ! — il y avait certes là de quoi faire réfléchir un Parisien. Mais on se souvient d’avoir été montagnard, et quelle belle occasion de renouveler connaissance avec la montagne, à travers les mille changements qui, des oliviers dont le feuillage déjà s’argente, et des amandiers prématurément fleuris, vous conduisent, par d’imperceptibles transitions, aux pentes ombragées de frênes, aux fourrés de grands buis glacés, aux rases étendues de lavandes, et aux sommets que seule égaie la verdure immobile des genévriers.

J’acceptai donc la promenade.

Le lit d’un torrent sert de chemin ; puis c’est un chemin pierreux fort semblable au lit du torrent, un chemin qui n’en finit pas de se tordre aux flancs de la côte abrupte où s’effrite sous le soleil le schiste des lavines ordinairement bleues, mais mouillées et noires ce matin, — car il a plu toute la nuit, — noires d’un velours rayé çà et là par le luisant ruban de sources subitement jaillies.

Et tout le temps je me disais :

— « Certes, la route est pittoresque, mais quelle singulière idée a la tante d’aller chercher son miel si haut ! »

Nous arrivons sous un revers abrité avec quelques traces de culture, un bout de pré, une chenevière : oasis cachée comme en défrichaient jadis, dans ces endroits perdus, les paysans, alors que le seigneur gardait pour lui seul les grasses terres des vallées ; et que peu à peu l’on abandonne depuis les ventes de la Révolution et le parcellement des grands domaines.

Au milieu, le Mas des Truphème, bizarre bâtisse en cailloux roulés, sans crépi, avec un cordon de grès rouge dessinant l’angle des murs, le cadre des étroites fenêtres, et l’arc surbaissé de la porte.

A côté du Mas, une fontaine de deux canons dont l’eau tombe à grand bruit dans un réservoir qui déborde ; et derrière, s’étageant sur un bloc calcaire naturellement coupé en gradins, une centaine de ruches, — troncs d’arbre creux que recouvre une tuile — tout autour desquelles, bourdonnant dans le soleil, tourbillonnent des vols d’abeilles, innombrables, mouvantes et pressées comme les flocons d’une neige d’or.

La vieille, qu’une poule suivait, s’avança timide et prudente :

— Vous m’avez fait presque peur : je vous prenais pour un huissier… Heureusement, j’ai reconnu mademoiselle.

— Vous avez donc quelque procès ?

— Non ; mais on n’est jamais sûr quand on est pauvre.

— Comment ? Pauvre ! avec toutes ces ruches…

— Ah ! mon pauvre monsieur, si vous saviez, cela rend si peu ! »

En effet, la pauvreté, une pauvreté décente, se lisait d’un coup d’œil à tous les coins de l’humble logis.

La vieille nous servit sur un bout de nappe très blanche une collation de pain bis, de noix et d’eau claire, puis on fit marché pour un certain nombre de pots de miel qu’un homme qui travaillait plus haut dans le bois nous apporterait au prochain samedi, en allant vendre ses fagots à la ville.

Les pots pesés, l’argent compté, tante Annette tira quelques menus présents d’un panier dont le contenu m’intriguait.

— « Tenez ! voici pour vous une capeline de laine, et un couteau à plusieurs lames pour votre cadet qui s’est mis berger. »

Un reflet humide et fugitif — c’est ainsi qu’on pleure à soixante et dix ans — brilla dans les yeux de la vieille qui tournait, retournait le couteau, et, de ses mains ridées, palpait lentement la chaude étoffe. Elle hésitait pourtant, avec une enfantine envie d’accepter.

— « Vous êtes de braves gens !… la capeline me tiendrait chaud cet hiver, et Cadet serait bien heureux… Mais j’aurais trop peur que les abeilles…

— Prenez, mais prenez donc ! Les abeilles n’ont rien à voir là-dedans… C’est en dehors du prix du miel, c’est pour votre pain et vos noix. »

Nous étions déjà au bout du champ, et la vieille répétait encore :

— « Pour le pain et les noix ; c’est bien cela ! sans quoi les abeilles se seraient dépitées. »

Quand elle nous eut quittés :

— « Voilà bien du mystère pour l’achat de quelques malheureux pots de miel ! M’expliquerez-vous, tante Annette, ce que veut dire cette vieille avec son histoire d’abeilles qu’on dépite ?…

— Comment ! tu ne sais pas ?… Mais c’est la croyance du pays… Les abeilles, tout le monde ici te l’apprendra, possèdent le don de sagesse et ont l’argent et l’avarice en grande horreur. Elles veulent bien servir l’homme, mais non pas en être exploitées. Aussi ne permettent-elles pas qu’on change le prix de leur miel qui doit rester toujours le même, tel qu’il fut fixé dans l’ancien temps. Et si quelqu’un, par désir de trop gagner, se hasardait à l’augmenter, ne fût-ce que d’un sou, alors ce ne serait pas long, et les abeilles essaimeraient au loin, laissant l’avare seul à se lamenter devant ses ruches vides. »

N’est-ce pas, mon cher maître, que voilà une superstition touchante et une admirable leçon ? non pas seulement pour les épiciers qui, sans craindre de voir les pots sophistiqués s’envoler en brisant les glaces des devantures, continueront, hélas, jusqu’à la fin des siècles, à mélanger le glucose au miel ; mais pour toute l’humanité. Car au milieu des honteux marchandages où on les prostitue, dans le bruit d’écus remués dont on ne cesse de les assourdir, il est à craindre que les derniers dieux consolateurs qui nous restent, c’est-à-dire l’Art et l’Amour, secouent leurs ailes un beau soir, et remontent droit vers le ciel, indignés, comme les abeilles !

NOËL RÉTROSPECTIF

J’ai fait mon Noël, je l’avoue, un Noël qui aurait pu s’appeler Christmas. On avait, Dieu me damne, mangé le pudding en famille ; sur toutes les tables luisaient, flamblants neufs, des volumes petits et grands d’un bariolage correctement britannique ; à l’angle de toutes les cheminées, égratignant l’émail des potiches, se hérissaient des bouquets de houx ; à toutes les portes, à tous les lustres, pendaient des branchettes de gui au dur feuillage parasite piqué de fruits transparents et blancs pareils à des perles de glace, et chaque fois qu’un couple passait sous le gui, le cavalier avait le droit d’embrasser sa danseuse… Encore une coutume d’outre-Manche, à ce que m’a expliqué un savant.

La coutume est certes galante, je ne saurais y contredire. Cependant un arrière-fond de patriotisme proteste en moi contre cette invasion des mœurs étrangères. Et puisque les fortunés du jour veulent essayer, non sans raison, d’introduire un peu de pittoresque dans la vie, ils feraient mieux d’en revenir tout simplement à notre vieille France provinciale qui elle aussi a ses vieux et touchants usages dont la tradition vacillante déjà risque de s’éteindre si l’on n’y prend garde.

Je ruminais ces choses l’autre après-minuit dans la cohue des groupes — les mêmes souvent — qui sortaient recueillis du porche sombre et bas d’une église, ou se pressaient turbulents et joyeux aux devantures des restaurants éblouissantes de gaz, croulantes sous l’entassement des victuailles ; et, la mélancolie de l’heure aidant, je revoyais d’autres Noëls, loin de Paris, là-bas, au village.

Au village, bien à l’avance, Noël s’annonce par toutes sortes de signes et de pronostics que chacun comprend sans avoir besoin d’être astrologue. Le porc déjà gras sous son toit vit entouré de soins gastronomiquement affectueux ; tel aux Iles de la Société, un parent dont on attendrait le succulent héritage. Dès les premières gelées, sur la route sonore et blanche, ont commencé à défiler, venant on ne sait d’où, d’innombrables troupeaux de dindes. Chaque ménage achète la sienne qu’on nourrira dans un coin de la basse-cour et qui, gavée de son et de noix, avec ses colères stupides, sa roue bruyamment étalée, le bizarre ornement qui se trimbale autour de son bec, apparaît aux yeux des enfants comme un grand oiseau fantastique.

A la Sainte-Barbe, vingt-un jours avant la Noël, dans trois assiettes choisies parmi les plus belles du dressoir, on a étalé quelques grains de blé, lesquels arrosés soigneusement et tenus au chaud dans le coin de la cheminée, ne tardent pas à germer sans terre ni soleil, ce qui nous semblait un miracle. Ces trois assiettes, minuscules champs de blé vert, symbolisant le printemps et les espérances de l’année nouvelle, sont destinées à figurer — avec les trois lumières dont la flamme, selon le côté où elle s’incline, désigne celui qui doit mourir — sur la table du grand repas, entre le nougat familial et le pain de Calende qu’une main prudente va découper, la part des pauvres réservée, en autant de morceaux qu’il y a de convives.

Cependant peu à peu le blé monte, et, d’abord blanc et pâle, peu à peu se colore de vert. Les jours passent, le moment approche, il s’agit de préparer la fête.

Un matin, le valet s’en est allé au bois ; il a rapporté mystérieusement la maîtresse bûche depuis longtemps choisie, et qui posée sur les landiers par l’aïeul et le plus jeune enfant de la maison, arrosée de vin pur en souvenir des libations antiques, prendra feu soudain et s’enveloppera, ainsi que d’une vibrante broderie d’or, des mille étincelles de toutes ses mousses enflammées, pendant que les assistants chanteront : « Allègre, allègre, Noël nous rende allègres ! »

Maintenant, Noël peut venir ; il n’y a plus guère qu’à s’occuper de la crèche !

— Pour les enfants, la crèche c’est la grande affaire. Dans les villes, rien de plus facile ; les crèches s’y trouvent, ou peu s’en faut, toutes confectionnées. Si bien qu’à ce moment Marseille, le long de son cours Belzunce comme Paris le long de ses boulevards, étale une double rangée de baraques où, au lieu de jouets et d’objets d’étrennes, on vendra des feuillages, des mousses vertes, des montagnes en cartonnage, du papier d’or pour les étoiles, du papier gros bleu pour le ciel, et de petites figurines moulées reluisantes du vernis de leurs couleurs neuves.

Dans les villages, c’est autre chose ! Chaque famille possède bien au fond d’une armoire sa collection de santons, — représentation naïve des personnages de nos vieux Noëls — renouvelés un peu tous les ans et dont certains remontent parfois à un siècle : mais pour le reste, il faut s’ingénier.

On s’en va donc à la montagne, — vous voyez d’ici quelle joie ! cherchant des plantes, des lichens, des cailloux bossus et moussus, des écorces curieusement contournées, tous les éléments et les reliefs d’un paysage compliqué, assez pareil aux fonds que Léonard de Vinci, à l’imitation des Primitifs, a mis derrière sa Joconde, et qui, avec des ponts, des torrents, des pics déchiquetés, du haut desquels Don César pourrait dans le lointain contempler ton azur, ô Méditerranée ! (car c’est au Don César de Ruy-Blas et non, comme je me l’étais imaginé, sous l’influence d’un abcès de stupeur académico-cérébrale, au Scapin des Fourberies de Nerine qu’appartient cet admirable vers) des vallées profondes, des cavernes de brigands, des chapelles d’ermite, des fermes, des châteaux, des villages, le tout savamment saupoudré d’une couche de farine pour imiter la neige, a la prétention de figurer je ne sais quelle chimérique Palestine. A travers tout cela circule et grimpe, en retour de foire, poussant des mulets, des moutons, des chèvres, une population de villageois et de bergers. Et c’est, dans un sentiment d’ingénu réalisme, tout le drame rêvé du voyage à Bethléem, depuis le paysan incrédule et grognon que ses voisins réveillent pour lui apprendre la grande nouvelle, jusqu’à l’arrivée devant l’étable, et les humbles présents offerts à l’Enfant-Dieu qui, demi-nu, grelotte entre le bœuf et l’âne.

Ici d’ailleurs, comme dans la Pastorale qui n’est qu’une crèche animée et mise en action, la Nativité tient peu de place et ne sert guère que de prétexte. L’important, c’est l’odyssée tragi-comique, relevée d’allusions et de gauloiseries, d’une bande de paysans voyageant en pays inconnu au milieu d’aventures telles que Labiche aurait pu s’en inspirer pour son Monsieur Perrichon et Verne pour son Tour du monde en quatre-vingts jours.

Car en Provence, on joue toujours la Pastorale, dernier spécimen des Mystères, mais hélas une Pastorale sacrilègement décapitée. Jadis Pistachié en était le protagoniste, Pistachié : un polichinelle proche parent de Karagouz. Et il fallait entendre Pistachié, monté sur son âne, égayer de lazzis improvisés, dans ce marseillais du quartier Saint-Jean, qui, mieux que le latin, brave l’honnêteté, les situations les plus dramatiques. Hélas, vers la fin de l’Empire, un prélat ennemi du pittoresque obtint la suppression de Pistachié. Le bourriquot suit encore la caravane, gambadant et pétaradant, et poussant un braiement sonore, braiement d’orgueil et d’allégresse, quand il voit un âne, un confrère près du berceau où dort Jésus. Mais Pistachié n’a pas reparu, même depuis la République, et la France a perdu en lui un masque traditionnel, que pouvait nous envier l’Italie.

La Pastorale et Pistachié nous ont fait oublier la crèche qui se trouve incomplète encore, car les Rois n’arriveront que dans douze jours. Mais n’est-ce pas qu’elle est touchante cette religion populaire où le prêtre n’apparaît point ? Au fond, ce que le peuple voit dans l’enfant nu souffrant de la faim et du froid, c’est lui-même. Le laissera-t-on abandonné ? Les pauvres, les bergers, sont venus les premiers ; ils ont fait tout ce qu’ils ont pu, mais leur bonne volonté ne saurait suffire. C’est au tour des Mages, maintenant, des riches, des puissants, des philosophes ! Ils sont en marche derrière l’étoile, Melchior avec Balthazar, et le bon nègre au manteau rouge. Apporteront-ils dans leur ciboire d’or de quoi guérir l’humaine misère ? Voilà des mille ans que le monde espère, et le vrai Noël ne vient pas ; et toujours le bœuf souffle et toujours l’âne souffle, épuisant inutilement, sans rien réchauffer, le brouillard de leur tiède haleine ; et toujours le mortel vent d’hiver fait rage dans l’étable sans portes où la neige tombe par les trous du toit !

LE BON GUI

Le vent ayant soufflé longtemps, les chemins des bois, quand vint le matin, se trouvèrent jonchés de branches mortes, et aussi, par endroits, de brins de gui arrachés à ces boules d’épaisses verdures qui apparaissent en automne, au sommet des arbres sans feuilles, tout pareils à des nids de pie.

Deux femmes étaient dans le bois : l’une vieille, si vieille que la peau crevassée de son visage et de ses mains semblait rude comme une écorce ; l’autre jeune et si belle que rien en cette saison ne pouvait donner l’idée d’une telle beauté, puisqu’il n’y avait plus dans l’herbe transie ni muguets, dont la blancheur se comparât à celle de son teint, ni pervenches couleur de ses yeux.

La vieille faisait un fagot pour chauffer sa cabane et cuire son dîner.

La jeune, en manière de distraction, ramassait et nouait d’un ruban le gui qui était par terre.

Donc, il arriva que, l’une musant, l’autre fagotant, toutes les deux se rencontrèrent juste au carrefour des Ermites, près du grand bloc de grès, au milieu duquel, à la place d’une croix tombée, on voit maintenant un trou toujours rempli d’eau où les oisillons viennent boire.

— Pour du beau gui, v’là du bien beau gui, s’écria la vieille. Eh ! donc, seigneur mon Dieu ! qu’allez-vous donc faire de tout ce gui ?

La jeune hésitait à répondre : car, avec ses haillons, son regard malin, la vieille au fagot lui avait tout d’abord fait l’effet de quelque sorcière. Mais ces haillons étaient si propres, et à cette malice se mêlait visiblement tant de bonté, qu’ayant pris confiance :

— Voici, dit-elle, ce dont il s’agit. Je suis Guillaumette, la fille de maître Guillaume qui a sa ferme là-bas, par delà le pont quand on va au village, à l’endroit où la route tourne…

— Riche maison, da ! riche et bénie : quiconque est pauvre la connaît, depuis le temps qu’on y fait l’aumône.

— Or, écoutez, ma bonne vieille, et, puisque l’occasion s’en trouve, ne me refusez pas un conseil… Il y a quelqu’un que j’aime et qui m’a promis mariage. Lui m’aime bien aussi ; pourtant il ne se presse guère. Alors, ce matin, voyant sur l’herbe et sur la mousse tant de beau gui à l’abandon, l’idée m’est venue d’en nouer un bouquet que, le soir de Noël, sans que personne en sache rien, je suspendrai à notre porte. Comme mon fiancé doit être de la fête et me conduire à la messe de minuit, nous passerons dessous ensemble. Quand on passe ensemble sous le gui, vous savez que l’amour se double et qu’on se marie dans l’année.

— Je sais, je sais, marmotait la vieille ; mais nous ne sommes pas à Noël, il s’en manque de deux bons mois.

— Qu’importe ? J’aurai provision faite. Le gui se garde pendant des années, d’ici à deux mois il ne flétrira point.

La vieille s’était mise à rire :

— Pour du beau gui, v’là du bien beau gui, bien fleuri, bien branchu, la feuille épaisse, rousse comme l’or… Seulement peut-être un peu jeunet ! Ses graines sont vertes encore… Faut pas cueillir le gui trop tôt, ni prendre celui que le vent casse… Pour que le gui soit bon et porte chance aux amoureux, il doit avoir subi l’hiver, enduré froidure et gelée, et tenir à l’arbre si fort qu’en l’arrachant l’écorce vienne… La jeunesse ne le croit point ! N’empêche qu’il y a gui et gui, comme il y a amour et amour.

Guillaumette était déjà loin, mais la vieille répétait quand même, tout en rechargeant son fagot :

— Pour du beau gui, v’là du beau gui ! N’empêche qu’il y a gui et gui.

L’année suivante, au même endroit, près de la croix tombée du carrefour des Ermites, la vieille chercheuse de bois mort et Guillaumette se rencontrèrent encore.

Ce n’était plus, comme l’autre fois, en automne, mais la veille même de Noël.

L’herbe gelée craquait sous le pied, du givre luisant pendait aux arbres, et de gros tas de neige restaient sur le bord des chemins aux endroits où le soleil manque.

La vieille, peut-être à cause de la neige, n’avait pas fagoté ce jour-là. Sa serpe à la main, elle rapportait, non sans peine, un grand faix de gui frais cueilli. Elle reconnut Guillaumette et s’aperçut qu’elle pleurait.

— Eh ! donc, fillette, essuyons ces yeux ! Ce serait péché que de les fondre.

— Hélas ! ma bonne vieille, quoique cela ne serve pas à grand’chose, je vais vous conter mon chagrin.

L’an dernier, s’il vous en souvient, j’avais suspendu le gui à notre porte, pour qu’en passant dessous avec mon amoureux, son amour se doublât et le décidât au mariage.

Tout, d’abord, sembla réussir. A peine le pied sur le seuil, il aperçoit le gui et m’embrasse ; puis, la messe de minuit entendue, avant que l’on se mette à table, il prend mon père dans un coin et fait demande de ma main…

— Attendons la fin, Guillaumette !

— Les bans allaient être publiés. On avait déjà retenu les ménétriers, pour la noce. Mais c’était là trop de bonheur ! Une nuit, la rivière déborda, noyant les labours, les prairies, ruinant aux trois quarts notre ferme, et nous laissant désespérés.

— Alors ?…

— Alors, répondit Guillaumette qui mouillait son tablier de larmes, alors, me voyant pauvre, mon fiancé est parti ; et, bien qu’on l’ait cherché partout, nous n’en avons plus eu de nouvelles.

— Je vous avais prévenue, Guillaumette : faut pas se fier au gui jeunet !… Et puis les hommes c’est si traître !… De sorte que vous l’aimez toujours ?

— Non, certes !

— Pourtant vous pleurez.

— Je pleure mon affront, mais on n’aime que qui vous aime.

— Dans ce cas, fit la vieille en riant, méfions-nous, belle Guillaumette ! Je sais quelqu’un…

— Quelqu’un ?

— Oui ! quelqu’un — pour vieille qu’on soit on a de bons yeux — quelqu’un qui depuis longtemps vous aime, bien que vous n’ayez guère jamais daigné y prendre garde, et qui continue à vous aimer sans s’inquiéter si votre dot s’en est allée à la rivière.

Le fils du voisin, — pourquoi donc rougir, Guillaumette ? — ne doit-il pas ce soir faire la Noël chez vous ? Tâchez, pour voir si le cœur vous en dit, que ce soit lui le galant qui, à minuit, vous mène à la messe.

— Alors, soupirait Guillaumette, pour le cas où le cœur m’en dirait, peut-être feriez-vous bien de me vendre un brin ou deux de votre gui ?

— Les voilà, ma belle : roux comme l’or, avec des grains en chapelet plus clairs et plus blancs que des perles blanches… Du beau gui bien net, bien franc, qui ne trompe pas. Car, voyez-vous, ce gui-là a subi l’hiver, enduré froidure et gelée, et n’est pas tombé au premier vent… Mais gardez vos sous, Guillaumette : mon gui, aujourd’hui, n’est pas à vendre ; il appartient au fils du voisin qui, dès hier, me l’a retenu.

Et, railleuse, tout en détachant deux brins choisis, la bonne vieille murmurait :

— Je vous l’avais dit, Guillaumette ; il y a gui et gui, comme il y a amour et amour !

L’ÉVANGILE
SELON SAINT PERRAULT

— Alors, continua Simonette, après avoir d’un geste impatient secoué de droite à gauche sa blonde tête trop lourde d’idées, alors… Mais je ne me rappelle plus à quel endroit nous en étions.

— Nous en étions au plus bel endroit, quand les trois marquis de Carabas viennent, montés sur des chameaux, visiter Petit Jésus dans sa crèche.

— C’est ça : les trois marquis de Carabas ! Seulement, il faut que je recommence.

— A ton aise, recommence, Simonette,

— Et tandis que Monsieur faisait sa partie avec le bon curé, que Madame lisait, et que maman nourrice s’assoupissait à écouter le feu — pour le chat et pour moi, surtout pour le chat qui, ayant quitté la place chaude dans les cendres, était venu s’asseoir sur la table et semblait approuver de son ron-ron, pour le chat et pour moi, auditeurs à l’âme ingénue, Simonette (elle aura quatre ans aux prochains lilas) recommença cette étonnante histoire où se mêlent au gré d’une enfantine imagination, l’Évangile et ma mère l’Oie, les contes bleus de la nourrice et les leçons du bon curé.

— Alors Petit Jésus avait bien froid, couché dans la crèche, sur la paille, et il serait peut-être mort sans le bœuf et l’âne qui soufflaient.

Il se trouvait bien pauvre, petit Jésus !

Mais ne voilà-t-il pas qu’un beau jour on entendit en l’air un bruit de trompettes et de musiques. C’étaient les trois marquis de Carabas qui arrivaient conduits par l’étoile. Les marquis de Carabas sont toujours très riches. Ceux-ci donnèrent à Petit Jésus un pot de beurre, une galette, toutes sortes de trésors précieux, et aussi un joli chapeau en drap rouge pour se préserver du soleil quand viendrait l’été. Et Petit Jésus disait : « Une fois grand, je distribuerai mes trésors à tout le monde, afin qu’on ne voie plus sur terre des enfants ni des vieux qui aient froid comme j’ai eu froid. »

Mais le seigneur du pays, un ogre appelé Barbe-Bleue, devint jaloux de Petit Jésus et envoya de tous côtés des méchants hommes qui le cherchaient pour le tuer. Et alors Marie avec Joseph montèrent Petit Jésus sur l’âne et l’emmenèrent loin, bien loin, dans les montagnes de l’Égypte, et alors…

— Et alors ?…

Ici mademoiselle Simonette hésita. Ses yeux crispés, ses sourcils froncés témoignaient du violent travail intérieur qui se faisait dans son cerveau. Enfin, au bout de quelques secondes d’efforts, elle rit au chat, rassérénée, et reprit comme il suit le fil de son histoire :

— Marie avec Joseph avaient laissé Mère Grand au village, parce qu’elle était un peu vieille et qu’elle ne savait plus marcher. Petit Jésus s’arrêta donc près d’un ruisseau et remplit ses poches de cailloux blancs qu’il sema tout le long de la route. Il pensait : « De cette manière je reconnaîtrai mon chemin, et pourrai retourner embrasser Mère Grand. »

Un jour, pendant que ses parents dormaient et que l’âne broutait attaché à un arbre, Petit Jésus prit sur le bât le pot de beurre et la galette, mit son chapeau rouge et partit.

Après avoir marché, marché, quand il fut arrivé dans le bois, Petit Jésus rencontra compère le loup, un loup tout noir qui avait des bottes ; et, grâce à ces bottes, en courant, le loup faisait sept lieues à chaque pas. « Où t’en vas-tu, Petit Jésus, avec ce joli chapeau rouge ? — Je vais porter à Mère Grand ce pot de beurre et cette galette, et j’ai pris par le bois parce qu’il y a sur la route les méchants hommes que l’ogre envoie pour me tuer. »

Le loup voulait d’abord manger Petit Jésus, mais il n’osa pas à cause d’un coupeur d’arbres qui passait par là, armé de sa hache.

Le loup demanda encore : « Et Mère Grand, demeure-t-elle bien loin ? — Oh ! oui, c’est par delà le moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas, à la première maison du village. »

Là-dessus, le loup se remit à trotter, allongeant ses bottes de sept lieues, et Petit Jésus resta seul, bien content que le loup fût parti.

Petit Jésus, qui avait faim, cueillit les fraises du gazon et des prunelles sur les haies. Il ne voulut toucher ni à la galette ni au pot de beurre qu’il réservait à Mère Grand.

On s’amusait beaucoup dans ce bois. C’était beau comme au fond d’un parc. De partout les oiseaux chantaient. Il y avait des fleurs, des papillons et de gros lézards brodés de perles qui remuaient les feuilles sèches.

Petit Jésus courut après les papillons et fit des bouquets avec les fleurs. Il essaya de caresser les gros lézards, mais tout de suite les gros lézards s’en sauvèrent.

Puis il vit passer le Prince Charmant vêtu d’un habit couleur de soleil, et Peau d’âne vêtue de sa robe couleur de lune. Il rencontra aussi des fées en train de fagoter leur faix de branches mortes ; et il joua longtemps, longtemps, avec les sept enfants que le bûcheron et la bûcheronne venaient perdre. Alors Petit Jésus, non, le Petit Poucet…

— Voyons, Simonette, tu t’embrouilles.

— Je ne m’embrouille point, répondit Simonette, Même que Petit Jésus, à force de jouer ainsi, avait fini par oublier Mère Grand.

Quand il y pensa, la nuit tombait et tout était déjà bien noir, près du moulin, en passant du pont de l’écluse.

Petit Jésus se pressait, mais le loup avait couru plus vite. Le loup était déjà à la maison, couché dans le lit de Mère Grand. « Toc, toc. — Qui est là ? — C’est moi, Petit Jésus, que des méchants hommes voulaient tuer et qui vous apporte d’Égypte, de la part des trois marquis de Carabas, une galette et un pot de beurre. — Tire la chevillette, et la bobinette… »

Simonette n’acheva pas. Comme il arrive aux enfants dont la pensée travaille trop, Simonette, peu à peu, s’était ensommeillée en écoutant son propre conte.

Elle reprit pourtant, les yeux fermés déjà, mais continuant à parler dans un demi-rêve : — « Tire la bobinette, et la chevillette cherra ». C’étaient maintenant des lambeaux de phrases entrecoupées de longs silences : « Mets la galette sur la huche et viens te coucher avec moi… » Petit Jésus se déshabille… « Ma Mère Grand, que vous avez de grands yeux ! — C’est pour mieux voir, mon enfant. — Ma Mère Grand, que vous avez de grandes dents ! — C’est pour te manger. » Et alors, et alors le loup se jeta sur Petit Jésus…

«  — Que jabote cette gamine ? s’écria le curé qui venait de perdre, elle est en train, je crois, de mêler l’histoire du Sauveur à celle du Chaperon Rouge !

— Et alors, répétait bravement Simonette, le loup se jeta sur Petit Jésus et le mangea. »

Puis elle s’endormit, les poings fermés, tandis que le chat d’un bond silencieux regagnait son gîte dans les cendres.

Et moi, je disais au bon curé :

« Les enfants y voient clair parfois et prophétisent à leur manière. Êtes-vous sûr, au fond, que le loup n’ait pas mangé Jésus ? Jésus apportait la paix sur terre, et plus que jamais on se bat. Jésus voulait supprimer la misère, et toujours la misère règne ! Simonette a raison, monsieur le curé, et le loup mangea Petit Jésus, ce qui explique bien des choses. »

LES PAQUES DE SYLVANIE

Mon oncle, curé des Trois-Tours, chez qui on m’avait mis pour apprendre un peu de latin, me dit ce soir-là :

— Écoute, Jacques, demain tu me serviras la messe à la première heure, et puis nous monterons, avec le bon Dieu, jusqu’à Météline. Nous voici au jeudi d’après Pâques ; il ne faut pas que la semaine se passe sans que le vieil Homobon ait communié.

Ce vieil Homobon de Météline était un homme à la mode des anciens temps qui m’avait toujours inspiré un grand respect lorsqu’il descendait au village, les jours de foire ou les dimanches, avec son costume tout de cadis blanc ; ses hautes guêtres se bouclant aux genoux ; sa culotte à pont fermée par un bouton en buis de la grosseur d’une belle noix ; son habit à la française sur le collet duquel frétillait, nouée d’un ruban, une queue ; et son énorme chapeau monté, pareil, sauf les galons, à celui des gendarmes.

Mais depuis bientôt quatre ans, à cause des mauvais chemins et de son grand âge, le vieil Homobon ne descendait plus ; et depuis quatre ans, pendant la semaine pascale, mon oncle allait dans la montagne porter la communion au doyen de ses paroissiens.

Le discours de l’abbé me fit grand plaisir. Porter ainsi, par ces premiers jours de printemps, la communion dans la montagne constituait pour moi la meilleure des écoles buissonnières : une école buissonnière sans inquiétude ni remords.

La montée n’était pas bien gaie ; il y a toujours un peu de gêne quand on a le bon Dieu avec soi, enfermé dans une petite boîte. Défense absolue de causer. Mon oncle marmottait des paroles latines, et moi, tant bien que mal j’ânonnais les répons, regardant à droite et à gauche, oubliant de faire tinter ma sonnette quand nous rencontrions des paysans, et m’attardant à toutes sortes de distractions coupables provoquées par un buisson sur lequel des chardonnerets s’abattent, un mur de pierres sèches où des lézards courent, une pente de gazon où il serait doux de se rouler.

Mais je prenais patience et me consolais des ennuis de la montée en songeant aux délices de la descente. Car, voici quelle était la deuxième partie du programme : nos affaires faites à Météline, aussitôt le vieil Homobon confessé et communié, aussitôt le petit ciboire portatif, vide désormais, disparu avec sa boîte dans les profondeurs de la soutane, sans soucis jusqu’au soir et libres comme l’air, nous dégringolions par des sentiers connus l’autre versant de la montagne jusqu’au village de Saint-Trinit dont le recteur, prévenu la veille, nous attendait.

Mon oncle, toujours un peu morose, semblait soudain se détendre et rajeunir à l’idée d’aller revoir un ami de trente ans, un compagnon de séminaire. Il courait avec moi, riait, partageant mes enthousiasmes d’enfant pour un caillou de forme bizarre, une plante curieusement fleurie, un papillon aux couleurs vives, un insecte luisant comme l’acier.

Et quelle joie quand, sur le midi, l’estomac creusé par l’air apéritif de la montagne, nous apercevions le clocher de Saint-Trinit, l’église neuve au milieu d’une cinquantaine de maisonnettes à toits gris comme une mère-poule au milieu de sa poussinée, et, barrant la route de sa bedaine, l’ami de mon oncle, le joyeux recteur Bienteveux qui, du plus loin qu’il pût nous apercevoir, s’écriait :

— Arrivez, traînards ! tout est brûlé : on va être obligé de vous envoyer casser une croûte à l’auberge.

Mais rien n’était brûlé ; et maintenant encore l’image de Saint-Trinit n’apparaît à mon souvenir qu’à travers les appétissantes fumées d’un morceau d’agneau croustillant et doré au four, d’un arrière-train de chevreau en blanquette, d’un plat de morilles qu’avant tout le monde M. Bienteveux savait découvrir dans les allées de vigne non encore piochées ou de quelque truite à chair rose pêchée du matin en notre honneur.

Nous voilà donc, mon oncle et moi, sur le chemin de Météline. Mon oncle grave, tout à ses fonctions sacerdotales, et moi rêvant aux morilles de M. Bienteveux, pendant que, de minute en minute, le ciel matinal s’éclairait, et que le soleil invisible encore à l’Orient mais déjà près de dépasser la crête qui le cache, pour s’épandre soudain sur les vallées comme une large nappe d’or, baignait de ses premiers rayons la cime rose des montagnes.

De temps en temps, essoufflés, nous nous arrêtions. Mon oncle, respectueusement, déposait le bon Dieu sur l’herbe, dans sa boîte, ne se scandalisant pas si des bestioles y grimpaient.

Cette ferme de Météline se trouvait décidément perchée par trop haut, à mi-chemin du paradis comme disait mon oncle.

Partis avec le jour, il pouvait bien être dix heures quand nous arrivâmes. Dès que j’aperçus le corps de bâtiment, je me mis à faire tinter ma sonnette. Un chien aboya, des poules s’effarèrent, le taureau, toujours enfermé, secoua sa chaîne dans l’étable, mais les portes restèrent closes, et personne ne se présenta pour nous recevoir.

Un peu étonnés nous avancions quand même, lorsque tout à coup je m’écriai :

— Mon oncle, mon oncle, il y a un mort. — Comment ? un mort ! — Il y a un mort dans la maison. Voyez ! les abeilles ont le crêpe.

En effet, la demi-douzaine de ruches alignées le long du rocher, troncs d’arbres creux que recouvre une pierre plate, portaient chacune un chiffon noir.

Mon oncle dit, ému : — Le vieil Homobon serait-il mort ?

Le vieil Homobon était mort. Une voisine le gardait. Son petit-fils, qui venait de partir pour les Trois-Tours, avait dû nous manquer en voulant prendre le raccourci. Sur quoi mon oncle décida que l’enterrement aurait lieu le surlendemain et fit les prières.

Où étaient Saint-Trinit, M. Bienteveux, son déjeuner ? La journée s’annonçait funèbre.

Une fois hors de la maison, j’interrogeai mon oncle du regard. — Que veux-tu, me répondit-il, devinant sans doute ma pensée, que veux-tu ? Jacques ! M. Bienteveux, aujourd’hui, se passera de notre compagnie. Nous ne pouvons pas, pour un divertissement profane, promener tout le jour le corps du Sauveur par les chemins. Sa place est dans le tabernacle. Nous allons, au lieu de descendre à Saint-Trinit, retourner chez nous, tranquillement.

Comme les Trois-Tours maintenant me paraissaient tristes ! Et comme Saint-Trinit par comparaison s’embellissait dans mes souvenirs avec ses prés fleuris de narcisses, et ce chemin à travers les prés le long duquel le bruit des eaux courantes vous accompagne. En vérité le vieil Homobon aurait bien pu attendre encore un jour ou deux avant de mourir.

Mon oncle devenait songeur, et je crois qu’au fond il partageait mes regrets : les saints eux-mêmes ont leurs faiblesses.

Nous nous étions pourtant remis en route quand, au premier détour, sous le rocher où s’alignaient les ruches, nous rencontrâmes une gardeuse de moutons qui, nous voyant passer, se signa.

— Je dis à mon oncle : — C’est Sylvanie !

— La Sylvanie des Pierre-Antoine, qui reçut la confirmation en même temps que toi, l’année dernière, et qui avait toujours la meilleure place au catéchisme ?

Mon oncle s’était arrêté. Sylvanie s’approchait, timide. Ayant souvent joué avec elle, je n’étais pas fâché de revoir Sylvanie.

Mon oncle, paternellement, la grondait. Pourquoi ne la voyait-on plus à la messe ? Pourquoi surtout n’était-elle pas descendue aux Trois-Tours pour faire ses Pâques ? — J’avais bonne envie, monsieur le curé, mais les Trois-Tours c’est loin et nos maîtres ne sont pas commodes. — Bien ! Sylvanie, je leur parlerai…

Cependant, Sylvanie réclamait un service. — Est-ce que vous ne pourriez pas, monsieur le curé, avec Jacques, veiller mes bêtes un instant de peur qu’elles n’entrent dans la chenevière, pendant que j’irai jusqu’aux maisons me faire prêter un morceau de pain. Mon chien Labri a mangé la provision de ma journée. Il ne passe ici jamais personne, et je risque de rester à jeun jusqu’à ce soir. — A jeun ! Tu es donc à jeun, Sylvanie, tout à fait à jeun, disait mon oncle. — Tout à fait à jeun, monsieur le curé. — Depuis le souper d’hier, tu n’as mangé ni bu ? — Ni mangé ni bu, monsieur le curé. — Pas même bu une goutte d’eau ! — Non, pas même une goutte d’eau. — Pas même cueilli, sans y faire attention, quelque prunelle, quelque mûre le long des haies !…

Ici, la Sylvanie se mit à rire : — Il y a beau temps, monsieur le curé, que les becs-fins ont picoré les dernières prunelles, et vous savez bien que les mûres ne rougissent guère au mois d’avril.

Mon oncle alors interrogea Sylvanie sur le catéchisme et parut ravi de constater qu’elle se le rappelait à merveille : — Parfait ! parfait !… Puis il ajouta : — C’est la Providence qui le veut, les voies de Dieu sont mystérieuses !

Par hasard, la Providence voulait-elle nous faire déjeuner chez l’abbé Bienteveux ce jour-là ? Je commençai à le soupçonner vaguement quand mon oncle me dit : — Éloigne-toi un peu, Jacques, je vais confesser Sylvanie.

La confession fut courte et l’absolution tôt donnée. La pauvre Sylvanie n’avait pas des péchés bien lourds. — Et maintenant, mon enfant, que vous voilà en état de grâce, après avoir remercié le Seigneur qui, par une faveur spéciale, a daigné venir à vous, tandis que vous n’alliez pas à lui, apprêtez-vous à recevoir dignement la divine Eucharistie.

Il y avait là tout près une manière d’oratoire sur les marches duquel Sylvanie s’agenouilla. Sylvanie, rose d’émotion, baissait les yeux et pleurait. Mon oncle priait à voix basse. L’hostie brillait entre ses doigts dans un rayon de vif soleil. Des oiseaux innombrables s’étaient mis à chanter. Une odeur plus pénétrante que l’encens montait des herbes attiédies. J’avais envie de pleurer moi aussi ; mais tout en pleurant je me disais :

— Pour peu que tout à l’heure on presse le pas, nous pourrons être avant midi à Saint-Trinit, où l’excellent monsieur Bienteveux nous attend avec du l’agneau rôti, des truites, des morilles.

Et, dans un élan de pieuse reconnaissance, je bénissais le ciel qui, plutôt que de nous priver d’une innocente joie, avait voulu que ma petite amie Sylvanie se trouvât ainsi sur notre route, toute prête pour faire ses Pâques à la place du vieil Homobon.

IMPRESSIONS DE SEMAINE SAINTE

J’avais fait gras un Vendredi-Saint !

Non certes par ostentation, ni bravade ; mais pourquoi m’étais-je laissé tenter, et pourquoi mon vieux païen d’oncle, avec ses habitudes de chasseur braconnier, ne trouva-t-il ce matin-là, au lieu de fromage ou d’œufs durs dans la poche de son carnier, qu’un gros bout de saucisson d’Arles.

Ce saucisson mangé ainsi en plein soleil, au bord d’une source, tandis que le flacon de vin fraîchissait, avait paru délicieux à mon appétit de la douzième année.

Maintenant, le remords était venu ; et n’osant pas, moi indigne, me mêler à la foule qui, d’église en église, allait visiter les Paradis, après avoir longtemps erré par les rues comme une âme en peine, j’entrai seul dans la chapelle des Pénitents où des fantômes en cagoule célébraient l’office de Ténèbres.

Ici point d’éblouissants reposoirs aux mille cierges reflétés dans l’argent et l’or des orfèvreries ; point de sépulcres ornés de fleurs avec un petit agneau couché parmi la mousse et la verdure ! Des tentures noires : un gigantesque crucifix, ses plaies avivées de vrai sang, étendu à plat sur les dalles nues ; et, au lieu des douces voix des pensionnaires et des nonnes entendues à travers les grilles, les notes funèbres du Dies iræ.

Puis un moine prêcha la Passion, un moine aux yeux méchants qui tout le temps ne nous parla qu’enfer et flammes éternelles. J’eus peur d’abord et j’avais envie de pleurer à l’idée d’être ainsi damné pour toujours. Pourtant cette conception d’une éternité de désespoir, ce déni de toute espérance, répugnait à mon imagination enfantine ; et malgré le Dies iræ, malgré le moine, voyant là-haut sur la courbe bleue de la voûte semée d’étoiles un Dieu le père, en grand manteau qui, les bras étendus comme pour bénir, souriait dans sa barbe blanche, je me disais qu’au fond le moine peut-être se trompait, et qu’avec un tel air de bonté, quels que fussent les crimes des hommes, ce Dieu ne pouvait pas rester à tout jamais implacable.

La nuit venue, j’eus un beau rêve.

Depuis des siècles et des siècles, la terre était morte et glacée, roulant à travers les espaces ses fleuves taris, ses océans vides et ses forêts sans feuilles qu’aucun soleil ne réveillait. De loin en loin, des montagnes de décombres, autrefois des villes ; et, autour de ces décombres, empiétant sur les champs débordant jusqu’à l’horizon, des cimetières obstrués de tombes blanches mais si pressées, mais si nombreuses, qu’entre Paris et Londres, sur les deux rives de la Manche, rangées en ligne, elles se regardaient.

Les étoiles aussi étaient mortes. Et, ne pouvant plus ni récompenser ni punir, il arriva que Dieu s’ennuyait.

Oui, Dieu — un Dieu tout pareil au bon vieillard à barbe blanche peint sur la voûte des Pénitents — se trouvait, comment dirai-je ? un peu à l’étroit dans l’Infini.

Si bien qu’un jour, s’adressant à saint Pierre, assez maussade et désœuvré pour sa part avec sa trousse de clefs rouillées, car personne n’entrait plus au Paradis et jamais on n’en ouvrait les portes :

— Voyons, Pierre, c’est tous les jours la même chose ici et la vie se fait monotone. Que penserais-tu d’un petit tour de promenade ?

Pierre répondit :

— Un tour de promenade m’irait assez, histoire de dégourdir mes vieilles jambes. Mais je suppose que le Seigneur veut rire : où pourriez-vous aller, puisque vous êtes en tous lieux ?

Dieu dit :

— En effet, je suis en tous lieux.

Pierre ayant réfléchi :

— Il y a bien l’enfer où vous n’êtes pas.

— Va pour l’enfer, c’est une idée… Sans compter que depuis longtemps j’avais l’envie de vérifier un peu par moi-même comment les affaires se passent là-bas.

Et voilà le bon Dieu avec saint Pierre qui, abandonnant en cachette le Paradis plein d’anges blancs, de fleurs et de musique, prennent le chemin de l’enfer.

Des montagnes couleur de poix, des rocs soufrés, des précipices ; et çà et là, par des fissures autour desquelles arbres et buissons se crispent et se recroquevillent comme un fagot d’épines à la gueule d’un four, des langues de flammes qui montaient.

— Seigneur, la promenade n’est pas gaie.

— Pierre, il faut se contenter de ce qu’on a.

Cependant, miracle étrange, dans ces endroits maudits où, comme dit le proverbe, Dieu n’était jamais passé, même de nuit ; sur ce sol calciné, fait de craquantes pierres ponces et de cendres ; derrière les deux voyageurs un peu d’herbe fine naissait. La voûte de jaunes vapeurs emportées dans un tourbillon s’ouvrait au-dessus de leurs têtes en éclaircie lumineuse et bleue.

Et une fois arrivés devant le portail béant, entrée de l’enfer grand ouvert, c’est à peine si, l’espace d’une seconde, ils purent entrevoir l’entonnoir rouge pareil, avec ses cercles de plus en plus étroits de falaises flambantes et de vallées, à une énorme rose de braise ; c’est à peine s’ils purent entendre la plainte formidable des damnés ; car, aussitôt que Dieu eut posé le pied sur le seuil, toutes les flammes s’éteignirent. Comme un lingot qui refroidit, la rose de braise en un instant passa du rouge blanc au rouge sombre ; et, tout reprenant sa naturelle couleur, les fleuves de bitume s’arrêtèrent, les cascades de métaux fondus restèrent suspendues au flanc des rochers en stalactites immobiles ; tandis qu’à la tempête des hurlements et des blasphèmes un long silence succédait, puis un soupir de soulagement immense et doux, poussé à la fois par des millions et des milliards de poitrines.

Dieu dit :

— Je n’avais pas prévu l’effet que ma présence en enfer produirait.

— Moi non plus ! répondit saint Pierre.

Dieu et saint Pierre marchaient toujours. Or, à mesure qu’ils marchaient, les pentes arides se revêtaient de fraîches fleurs et de beaux arbres, avec des sources de toutes parts jaillissantes où damnés et damnées, par troupes, venaient apaiser leur longue soif. Quel bonheur, quels transports de joie ! Repentants, les avares jetaient leur or ; les meurtriers cachaient sous des buissons de roses leurs armes ensanglantées ; les victimes d’amour, vol gémissant de colombes blessées ! cessaient enfin de désespérer, connaissant l’amour véritable ; et Satan, farouche sur son trône, s’étonnait de sentir fondre en son cœur son orgueil et sa vieille haine à l’approche de Celui qui est toute bonté.

Mais saint Pierre n’était pas content. Le rude pêcheur de Galilée, le gardien des clefs et du dogme, trouvait irrégulier ce répit, et condamnable cette atténuation à des tortures déclarées éternelles.

Dieu, qui sait tout, le devina :

— Pierre, à quoi songes-tu ?

— Je songe à ceci que Dieu se déjuge, et que, sans tarder, il nous faut tous les deux sortir d’ici, pour que de nouveau, à la place des sources fraîches le bitume enflammé jaillisse, pour que de nouveau le feu ronfle sous les chaudières, et que, de nouveau, et pour toujours, recommence l’expiation.

— Tu as raison, Pierre, mais il est trop tard : maintenant ces âmes ont vu Dieu, ces âmes se sont repenties.

Et, souriant dans sa grande barbe, le Père Éternel ajouta :

— Gronde-moi, Pierre, gronde-moi, j’avoue qu’en descendant ici, j’ai commis une irréparable imprudence.

Pierre insistait, et je m’aperçus à ce moment qu’il ressemblait, mais là trait pour trait, au méchant petit moine prêcheur de Passion.

— Nous allons faire un affreux scandale ! Que diront, en apprenant ce qui s’est passé, les docteurs de la Loi, les Pères de l’Église ?

— Tu vas remonter au plus vite et les réunir tous en grand concile, les anciens et les nouveaux, ceux des Catacombes et ceux de la Rome papale, robes de bure et robes de pourpre, houlettes de bois et crosses d’or. Tu t’expliqueras avec eux. Moi, je ne puis, en conscience, sortir d’ici tant que les peines éternelles n’auront pas été abolies.

Puis, s’étant assis et bénissant, les bras étendus dans son manteau bleu, l’innombrable foule qui versait des larmes, il dit encore :

— Quiconque a vu Dieu et se repent, ne peut pas ne pas être pardonné !

Là-dessus, je me réveillai. Un vieux curé ami de la famille, à qui je racontai la chose, se fâcha tout rouge et me prédit après ma mort, au fond d’un enfer où Dieu ne descendrait pas, la chape de plomb des hérésiarques. Rien n’y fit : parfait croyant pour tout le reste, jusqu’à l’heure où l’on ne croit plus guère, mais hélas ! hérétique sur ce seul point, je gardai toujours une idée vague qu’il n’y a pas de flammes éternelles, et qu’un jour, que saint Pierre le veuille ou non, Dieu pardonnerait, s’il lui plaît, comme dans mon rêve.

CONTE D’AUTOMNE

Rien n’est plus beau qu’un bel automne, saison justement préférée des peintres et des poètes qui l’aiment, les uns à cause des teintes pourprées dont octobre décore le front des bois ; les autres, à cause du sentiment de délicate mélancolie qu’évoque ce dernier sourire de l’année.

Mélancolie d’ailleurs sans tristesse et nuancée de vive espérance ! Car, à l’idée de la froide mort hivernale, se mêle, consolante, celle d’une prochaine résurrection, comme si derrière décembre qui s’avance sous les branches chargées de frimas, parmi les herbes flétries, déjà l’on devinait à l’horizon lointain avril inquiet et couronné de fleurs nouvelles.

Mais ceci dépend un peu de la disposition et de l’heure.

D’autres fois ce dur vent qui souffle, ces feuilles desséchées qui tombent, innombrables et vaines comme nos jours, disent au cœur sévèrement la fragilité de toutes choses.

On voulait écrire quelque conte couleur de rose, et soudain un chien qui hurle, une cloche qui tinte, le bruit des rafales courant sur la plaine, vous ramènent aux pensers tristes et vous rappellent qu’avant une semaine ce sera la Fête des Morts.

La Fête des Morts !

Voulez-vous, à ce propos, écouter une de ces incroyables mais pourtant véridiques histoires qui, en dépit de la science et de ses obstinées négations, sembleraient prouver qu’un autre monde est par delà le monde visible, et font éprouver aux plus sceptiques l’émotion du mystérieux ?

D’ailleurs, n’attendez pas de moi une opinion : je n’explique pas, je raconte.

La petite ville du Puy-Brun possédait, il y a quelques années, une vieille église classée comme monument historique, et un sonneur, Jean-Joseph Moutte, exerçant par surcroît les fonctions de sacristain.

L’église, jadis cathédrale, mais découronnée depuis la Révolution de son chapitre et de son évêque, noire et vide, sans boiseries et sans tableaux et pour ainsi dire toute nue, paraissait immense avec ses trois nefs dessinées par deux rangées de lourds piliers romans, son dôme où le rayon d’un œil de bœuf mettait à peine un peu de jour, et ses chapelles latérales surbaissées et toujours obscures. Le sol, tout à l’entour, s’étant élevé au cours des siècles, on descendait par un perron intérieur de vingt marches dans cette église à moitié souterraine, et les gens, même braves, n’y pénétraient pas sans un frisson.

Le sonneur était un ancien soldat, nullement superstitieux et médiocrement dévot, comme il arrive souvent à ceux qui, sans être prêtres, vivent de trop près dans la familiarité des choses de la religion.

La vieille église toujours froide, toujours assiégée par le vent, existe encore et semble vouloir durer ainsi jusqu’à l’heure du jugement, tant elle fut solidement bâtie ; mais le sonneur n’existe plus, étant mort l’an passé, à la suite des circonstances que voici :

Pour les sonneries ordinaires, Jean-Joseph Moutte n’avait qu’à tirer de plain-pied la longue corde qui, passant par un trou dans la voûte d’un des bas-côtés, vient traîner jusque sur les dalles. Mais pour les glas de première classe, où tinte la grosse cloche, Jean-Joseph Moutte devait monter dans le clocher.

Or, il faut savoir que, le matin du jour des Morts, à cinq heures, c’est-à-dire tandis qu’il fait encore nuit, la coutume est de sonner le glas de première classe.

Jean-Joseph Moutte, quoique ancien soldat, n’aimait pas beaucoup traverser ainsi l’église, à cinq heures du matin, tout seul, avec sa lanterne.