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La Duchesse Bleue

ŒUVRES COMPLÈTES
DE
Paul Bourget

PETITE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE
fr.
Poésies (1872-1876). Au bord de laMer.La Vie inquiète.PetitsPoèmes. 1 vol. avec portrait.6.00
Poésies (1876-1882). Edel.LesAveux. 1 vol.6.00
L'Irréparable.—Deuxième Amour.Profilsperdus. 1 vol.6.00
Cruelle Énigme. 1 vol.6.00
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ÉDITION IN-18 JÉSUS
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Cruelle Énigme. 1 vol.3.50
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Discours de Réception à l'Académie Française. 1 vol. in-8o.1.00
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,y compris la Suède et la Norvège.

PAUL BOURGET
La
Duchesse Bleue

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31


M DCCC XCVIII

[ I]

A
MADAME MATHILDE SERAO

Madame et amie,

JAURAIS voulu écrire votre nom en tête d'une œuvre plus digne d'être offerte au romancier génial à qui nous devons le Pays de Cocagne. Quand on sort de lire des livres tels que celui-là, où l'âme d'un peuple a passé tout entière, des études de sensibilité individuelle du genre de la Duchesse Bleue paraissent bien minces, bien grêles. C'est un tableau de genre, placé en regard d'une de ces colossales fresques où excellèrent les maîtres italiens du quinzième siècle. Vous tenez d'eux, madame, cette largeur de touche, cette spontanéité créatrice qui met sur pied les personnages par centaines avec une aisance que n'ont surpassé de nos jours ni l'auteur de l'Assommoir, ni celui de Bel-Ami, ces deux autres admirables peintres de foules. En vous étudiant, vous et eux, je ne dirai pas que j'aie jamais douté de la forme littéraire à laquelle j'ai voué mon constant effort: le roman d'analyse; mais j'ai toujours senti la limitation d'un genre auquel manque presque fatalement ce prestige qui est le vôtre et le leur après avoir été celui de Scott et de Balzac, de Tolstoï et de tous les conteurs qui procèdent par vastes ensembles: le coloris de la vie en mouvement.

Si pourtant j'avais exécuté ce livre-ci tel que je l'ai conçu, il aurait eu, à défaut de cette large humanité propre au roman de mœurs, ce mérite de poser un très intéressant problème de psychologie. Quand j'ai commencé de l'écrire, voici quelques années déjà, j'avais l'idée de reprendre, à ma manière, la question traitée par Diderot dans son célèbre Paradoxe sur le Comédien. Cette ambition s'est même traduite par le titre sous lequel ce roman a paru dans un des grands périodiques Parisiens, le Journal, à la place réservée au feuilleton: Trois Ames d'Artistes. Ce problème n'est rien moins que celui des rapports de l'expression et de l'impression. L'artiste, à prendre ce mot dans le sens le plus large, c'est-à-dire l'être capable de traduire les sentiments humains, sculpteur et peintre par des formes, acteur par la voix et la mimique, musicien par des accords, écrivain par des mots,—doit-il éprouver réellement ces émotions dont il est l'interprète, ou bien s'accomplit-il en lui un de ces dédoublements de personnalité, admis aujourd'hui comme quotidiens par la science de l'esprit, et le moi du talent peut-il être absolument distinct du moi de la vie? En d'autres termes, un grand artiste doit-il être de toute nécessité l'homme de son œuvre? Il n'est pas besoin d'aller chercher parmi les anecdotes plus ou moins controuvées de l'histoire littéraire des preuves pour ou contre cette théorie. Il suffit de rappeler que Shakespeare et Molière ont pu reproduire l'un les sentiments d'un Yago, l'autre ceux d'un Tartufe, sans les avoir jamais éprouvés. Le fait inverse ne saurait-il pas se rencontrer, et la peinture des sentiments les plus délicats ou les plus sublimes n'a-t-elle pas dû souvent être exécutée par des écrivains qui les concevaient dans leur seule imagination? Balzac le croyait. C'est l'idée maîtresse qui circule d'un bout à l'autre des Illusions perdues et de Modeste Mignon. Rubempré et Canalis sont deux exemplaires, anatomisés avec une merveilleuse lucidité, du poète chez lequel cette imagination des sentiments élevés fonctionne à part, comme un organe indépendant, si bien qu'il y a chez eux non seulement un divorce total, mais une contradiction absolue, entre l'homme qui écrit et l'homme qui agit, entre le cerveau qui compose et le cœur qui sent.

Poussé à ce degré, ce phénomène de dédoublement devient une déformation morale presque monstrueuse, à laquelle il faut maintenir, et Balzac n'y a point manqué, son caractère d'exception. Il y a certes un point normal, qui est pour l'artiste l'état de santé, où le pouvoir d'expression et celui d'impression s'équilibrent, où le talent se développe sans contredire la vie, bien plus en la complétant et la couronnant. Ce fut toute l'éthique de Gœthe de rechercher ce point de santé et de s'y tenir. On peut affirmer, à l'honneur de la nature artiste, que, presque toujours, elle s'y place d'instinct. Mais ce n'est qu'un point et il est aisé en étudiant la suite des œuvres des hommes les plus sincères de distinguer celles où cet équilibre entre l'expression et l'impression a été faussé, presque rompu; celles aussi où il s'est brisé tout à fait. Pour ne citer qu'un nom, et lointain, que j'emprunterai aux gloires de votre pays, Perugin vieillissant aura donné un des plus significatifs exemples d'une rupture de cet ordre, lui qui continuait à peindre ses mystiques madones, avec les mêmes têtes lourdes d'extase, les mêmes yeux levés au ciel, les mêmes gaucheries de ferveur naïve, alors qu'il avait cessé de croire en Dieu... Quel chemin ce grand homme avait-il suivi pour en descendre là? Quel chemin suivent tous ceux qui, moins illustres que lui, subissent une déchéance analogue, et arrivent à ne plus raccorder leur art à leur cœur? J'ai toujours pensé qu'il y avait matière à une étude singulièrement pathétique dans cette histoire d'un beau génie devenant, sous des influences dépravantes, incapable de sentir ce qu'il reste capable d'exprimer. C'est cette étude que j'avais eu l'intention d'essayer dans Trois Ames d'Artistes. Je voulais montrer trois types d'artistes à côté l'un de l'autre: l'un d'abord, dégradé par ce divorce définitif de l'art et de la vie, et systématisant cette dualité avec le plus brutal utilitarisme,—un second, au contraire, portant dans son cœur toutes les émotions dont le premier a toutes les éloquences, mais incapable de s'exprimer tout entier et paralysant sa sensibilité imaginative par l'excès de sa sensibilité réelle,—un troisième enfin, placé à ce point d'équilibre dont je parlais tout à l'heure et à la veille d'en sortir. Pour que les diverses formes d'art fussent représentées dans cette étude, j'avais fait du premier de ces types d'artistes un écrivain à la mode, mi-romancier, mi-auteur dramatique, du second un peintre, du troisième une comédienne, et j'avais rêvé de faire sortir tout un drame des contrastes entre ces trois âmes, affrontées dans une crise de passion tragique. Vous retrouverez, madame et amie, les débris de ce premier roman dans la Duchesse Bleue, et vous vous rendrez compte, vous qui connaissez par expérience les involontaires détours de la composition littéraire, des raisons pour lesquelles ce premier sujet a dérivé dans un autre. J'avais projeté une étude de vie intellectuelle, puis, en route, l'anecdote sentimentale m'a pris tout entier, et ce qui devait n'être que l'accessoire a peu à peu passé pour moi au premier plan. Je n'ai plus vu, dans mon sujet, qu'une aventure d'amour à conter, et ce livre est devenu le simple récit de la passion malheureuse d'une comédienne à ses débuts et naïve encore pour un auteur célèbre et corrompu par la dangereuse épreuve du succès. Il m'a paru que le titre ambitieux qui convenait au premier projet ne convenait guère à ce que j'en avais réalisé, et j'ai cru devoir le changer. Je souhaite qu'un romancier plus puissant reprenne quelque jour ce problème de psychologie artistique, que je m'obstine à croire bien riche et bien significatif comme tout ce qui touche au domaine presque inexploré de la sensibilité intellectuelle. Je ne connais, parmi nos contemporains, que M. Henry James qui ait donné quelques analyses de cet ordre, dans son remarquable recueil de nouvelles: Terminations. Pensant à lui, dans cette minute où je vous écris cette dédicace, je ne peux m'empêcher de songer avec une joie profonde, combien, dans notre âge trop durement traité par les théoriciens de la dégénérescence, cet art du roman, si vaste, si souple, si complètement adapté à l'âme moderne, compte à cette heure, dans tous les pays de vigoureux représentants. Cet admirable genre n'a pas été épuisé par l'étonnante suite de génies qui depuis Scott jusqu'à Maupassant et Daudet, pour ne parler que des morts, y ont dépensé le meilleur d'eux-mêmes. Parmi ceux qui restent, il n'en est point dont nous attendions davantage que de Mathilde Serao, de l'auteur de Cœur Malade et de la Conquête de Rome, à qui je suis heureux d'envoyer ici ce faible témoignage de ma sincère admiration.

PAUL BOURGET.

6 juillet 1898.

La Duchesse Bleue
(RÉCIT D'UN PEINTRE)

JAI assisté, ces jours derniers, à l'inattendu dénouement d'une aventure qui s'est achevée d'une façon presque bouffonne, après avoir failli tourner au tragique. Bien que j'y fusse engagé pour une très faible part, et comme simple témoin, j'y avais mêlé trop de mon cœur pour que je n'éprouve pas aujourd'hui, devant une pareille issue, cette âcre sensation de l'ironie des choses,—cruelle ou bienfaisante, qui le dira? C'est le froid du fer qui vous charcute, mais vous guérit. L'idée m'est venue d'essayer un récit de toute cette histoire. Évidemment, il serait plus raisonnable de continuer un de mes tableaux commencés, par exemple cette Psyché pardonnée, que j'ai là, sur un chevalet, depuis des années, ou bien une de ces natures mortes: meubles usés, vieilles argenteries, livres souvent maniés, qui feront la série des Humbles Amis. «Un peintre,» répétait toujours mon maître Miraut, «ne doit penser que le pinceau à la main...» Je crois même, d'après d'illustres exemples, et Miraut lui-même, qu'il doit ne pas penser du tout. Mais, et je le sais trop, je ne suis qu'un demi-peintre, un artiste d'intention plus que de tempérament, l'ébauche d'un Fromentin de deuxième ordre. La singulière tristesse encore que celle-là: sentir que l'on représente le double d'un autre, et inférieur,—une épreuve, dégradée et diminuée, d'une planche déjà tirée,—un échantillon d'humanité à la ressemblance d'un modèle qui a déjà vécu, et dans la destinée de ce modèle on peut lire à l'avance toute sa propre destinée! Toute? Non. Car je me rends trop compte que je dois subir toutes les insuffisances de Fromentin, sans en posséder jamais toutes ses excellences. A lui non plus, à ce maître complexe et tourmenté, son pinceau ne suffisait pas. Il voulait, de cette nerveuse main qui venait de jeter des couleurs sur la toile, jeter de l'encre sur du papier,—et quel résultat? Nous autres peintres, nous lui reprochons sa peinture trop littéraire, et les littérateurs, eux, sa littérature trop technique, trop picturale, trop peu intellectuelle... Moi-même, à chaque exposition, depuis des années, toutes les réserves de mes confrères, leurs louanges surtout, ne signifient-elles pas qu'il me manque une vraie nature d'artiste, originale et visionnaire? Hé! Qu'ai-je besoin de mes confrères pour me juger? Que me dit ma conscience? Si je m'exprimais réellement tout entier avec mon pinceau, aurais-je rapporté d'Espagne, du Maroc, d'Italie, d'Égypte, autant de pages de notes que de croquis? Amateur, dilettante, critique,—me suis-je assez répété, ces mots, les synonymes élégants de l'affreuse et brutale formule: un raté? Tout au plus ai-je le droit de corriger ces mots en ajoutant: un raté supérieur, et je me démontre quelles raisons firent de moi un être trop cultivé pour sa puissance, trop affiné pour sa force créatrice. Oui. J'aurai flotté, quinze ans durant, entre des formes d'art et d'esprit innombrables et contradictoires. Mais quoi? Il ne fallait pas commencer au lycée Bonaparte ces études, trop prolongées, trop complètes, trop poussées dans le sens des livres et de la réflexion. Il ne fallait pas ensuite, parce que j'avais, au rebours de cet autre, un joli brin de crayon à ma plume, entrer à l'École des Beaux-Arts, étudier sous Miraut, partir pour Rome et m'acharner à cette incomplète vocation. Mais quoi encore? Il ne fallait pas non plus avoir quarante mille francs de rente à ma majorité, du loisir, des nerfs de femme, pas ou peu de tempérament, pas ou peu de santé, le goût de la flânerie amusée à l'idée et à l'objet, la passion de la volupté cérébrale, l'amour, presque la manie de la sensation délicate et subtile. C'est le fond du fond, cela: quelques globules de plus dans mon sang, des muscles plus robustes sous ma peau, un estomac plus solide, et j'eusse été un viveur vulgaire et heureux! Au lieu de cela, j'aurai vagabondé, de pays en pays à la recherche du soleil et de la santé, de musée en musée à la recherche de la révélation esthétique, et, plus tard, de cénacle en cénacle, à la recherche d'un credo d'art,—et de rêve en rêve, à la recherche d'un amour. J'aurai été l'homme de tous les commencements et de tous les avortements dans la vie du cœur, comme dans celle de l'esprit, pour la même cause, physique peut-être: cette irrémédiable incapacité à me fixer, à m'affirmer, où je reconnais aujourd'hui l'étrange originalité de mon caractère. Quand on aperçoit avec cette implacable netteté les infrangibles conditions où vous emprisonna la nature, le mieux n'est-il pas de s'accepter? Songeant à cette grande loi des maturités raisonnables, j'ai pris mon parti, du moins, sur un point essentiel: celui de mon travail. C'est déjà quelque chose. Je me suis donné ma parole de ne plus me ronger d'ambitions vaines. Je serai un peintre médiocre; voilà tout. S'il en est ainsi, pourquoi me refuserais-je le plaisir d'écrire, que je m'interdisais, autrefois, par discipline? Puisqu'il m'est bien évident que le nom de M. Vincent La Croix ne brillera jamais au ciel de la gloire entre ceux de Gustave Moreau, de Puvis de Chavannes et de Burne Jones, pour quel motif M. Vincent La Croix se priverait-il de cette compensation: perdre son temps à sa guise, comme un amateur riche, qu'il est, comme un dilettante qu'il restera, comme un critique,—comme un «raté»?... C'est la raison pourquoi, venant de revivre en pensée les épisodes d'un véritable petit roman auquel m'a initié le hasard, j'ai préparé du papier, une plume, de l'encre. Et, nouvelle preuve que la génialité spontanée et jaillissante me manquera toujours, je m'exténue à m'expliquer mes motifs de commencer ce récit, au lieu de le commencer bravement, simplement. J'en vois si bien les moindres détails devant moi, et quel besoin ai-je d'excuser à mes propres yeux un travail qui me tente? J'en serai quitte pour le détruire, une fois terminé, si j'en suis trop honteux. J'ai tant gratté de toiles que je jugeais mauvaises! Cette fois-ci, deux bûches dans la cheminée et une allumette suffiront. C'est une des indiscutables supériorités de la littérature sur la peinture.

I

J'ai un point de repère particulier pour me rappeler avec netteté la date précise où commença l'aventure que je veux conter. C'était exactement le jour où j'ai eu mes trente-six ans. Il y a déjà vingt-neuf mois. J'avais passé cet anniversaire sous un poids de mélancolie plus opprimant que d'habitude. La raison? La même toujours: ce sentiment de mes facultés à la fois inemployées et limitées; cette borne de mon talent touchée et retouchée sans cesse. Le prétexte? Je souris du prétexte. Pourtant quel homme d'imagination n'a pas eu, dans sa jeunesse, d'enfantins et héroïques partis pris avec soi-même? Quel artiste ne s'est fixé des étapes par avance dans la carrière de la gloire, en se comparant mentalement à quelque personnage illustre? César, qui en valait bien un autre, disait en frémissant: «A mon âge, Alexandre avait déjà conquis le monde.» Cri héroïque, lorsque l'orgueil d'une puissance encore inconnue y palpite, navrant lorsque la conviction d'une impuissance définitive exhale cet inutile soupir vers le triomphe. Je ne suis pas César, mais tous mes journaux intimes—et en ai-je tenu, mon Dieu! en ai-je tenu!—abondent en dates qui furent pour moi des rendez-vous donnés à la Renommée, auxquels la perfide n'est pas venue. Je les avais feuilletés, ces pauvres cahiers, témoins de mes naïvetés, comme cela m'arrive invinciblement à de certains tournants du temps: au premier janvier, au jour anniversaire de ma naissance. J'étais tombé sur de vieux vers écrits presque à la sortie du collège, alors que je rimais autant que je peignais. Là, du moins, je me suis jugé tôt, et bien jugé, témoin ces deux stances:

En ouvrant mon Byron, j'y lus ces vers sublimes,

Les derniers que la main du poète ait écrits:

«Il est temps que ce cœur s'arrête...» Quels grands cris

Cet aigle aura jetés, en mourant, sur les cimes!

En tête, il ajouta cette phrase: «Aujourd'hui

J'ai mes trente-six ans...» Comme il a vécu vite!

Mais donne-moi, Destin, et je te tiendrai quitte,

De mourir aussi tôt pour vivre comme lui...

A la suite j'avais tracé deux chiffres: celui de l'année où je composais ces vers, et celui de l'année où j'aurais cet âge dont gémissait le plus théâtral des grands poètes: 1874-1890. Cette dernière année, je l'avais atteinte. Ces trente-six ans, c'était mon âge; et j'étais aussi inconnu que dans ma première jeunesse, aussi pauvre d'œuvres glorieuses, de grandes actions, de passions magnifiques,—avec l'espérance en moins. De retrouver, toute vive, la trace de mes lointaines ambitions, si peu justifiées, m'avait soudain percé le cœur. D'autant plus que le matin même une agence, à laquelle j'ai la sottise d'être abonné, m'avait expédié deux méchants articles de journaux qui mentionnaient mon nom à propos d'une récente exposition du Cercle, avec un commentaire peu aimable. Un accès nouveau m'avait saisi de ce découragement, chronique chez moi, qui paralyse les énergies créatrices de l'âme et jusqu'au courage de constater lucidement sa propre déchéance, dernier et amer réconfort. Le tête-à-tête avec ma pensée, par cette morne fin de l'après-midi d'automne, sous la tombée du jour, m'avait fait peur, et je m'étais avisé d'un moyen de distraction banal, mais il me réussit d'ordinaire: il consiste à pousser jusqu'à la salle d'armes du Cercle de la rue Boissy-d'Anglas. Là je me brise les nerfs par une série d'assauts, soutenus avec toute la vigueur dont je suis capable. Une douche froide et une friction par là-dessus, et pour peu que je trouve à la table du dîner des compagnons avec qui causer et jouer ensuite un rubicon ou un poker dans mes prix, la soirée passe. Vers les onze heures, je rentre sans trop risquer l'insomnie. J'avais assez exactement rempli la partie sportive de ce programme, ce soir-là,—ce premier soir de ma trente-septième année! Le reste eût suivi, si je ne me fusse heurté, au moment d'entrer dans la salle à manger, au plus ancien, peut-être, de mes camarades parisiens,—nous étions déjà ensemble au lycée Henri IV,—le célèbre romancier et auteur dramatique Jacques Molan:

—«Tu viens dîner?...» me dit-il. «Alors je te prends avec moi, j'ai une table.»

Dans toute autre circonstance, et malgré nos souvenirs communs du collège et du Quartier Latin, j'eusse imaginé un alibi immédiat. Peu de personnalités me lassent autant et aussi vite que celle de Jacques. Je constate trop en lui, unie à des défauts que je déteste, la qualité qui me manque le plus: cette puissance de s'imposer, cette audace d'esprit, cet animalisme de verve, cette virilité productrice, cette confiance en soi sans laquelle il n'est pas de grand artiste. Ces belles vertus de génialité entraînent-elles donc nécessairement avec elles un abus du «moi», pareil à celui dont cet écrivain offre un exemplaire étonnant? Dieu sait, pourtant, si Julien Dorsenne et Claude Larcher, les deux autres hommes de lettres que j'ai le mieux connus, étaient infestés d'égotisme. C'étaient des violettes de modestie, de saintes et timides violettes, toutes petites, toutes chétives dans l'humble gazon, à côté de Jacques. Ses livres, ses pièces, ses ennemis, ses projets, ses gains, ses maîtresses, sa santé, lui seul existe pour lui, et il ne parle que de lui. C'est ce qui faisait dire à mon pauvre Claude, précisément: «Comment voulez-vous que Molan soit jamais triste? Chaque matin il se regarde dans la glace et il songe: Suis-je heureux d'habiller le premier écrivain de l'époque!...» Mais Claude était un peu envieux de Jacques, et voilà une des supériorités de ce dernier: à force de fatuité il ne connaît pas l'envie. Il ne se préfère pas aux autres, il les ignore. Expliquez ce mystère maintenant: avec cette vanité presque maladive et qui n'a d'égale que son insensibilité, ce garçon n'a qu'à s'asseoir devant son papier, et, sous sa plume, vont et viennent, parlent et agissent, jouissent et souffrent des êtres de passion et d'éloquence, des créatures de chair et de sang, d'amour et de haine, de vrais hommes en un mot et de vraies femmes. Tout un monde s'évoque, si réel, si intense, si amusant tour à tour ou si attendrissant, que l'admiration m'empoigne moi-même chaque fois que je le lis. Je sais pourtant que ce n'est là qu'un prestige, qu'une magie, qu'un jeu de passe-passe, et que le père spirituel de ces héros et de ces héroïnes est un parfait monstre littéraire, avec une bouteille d'encre à la place du cœur. Je me trompe. Il y porte encore l'amour passionné du succès. Et quel tact merveilleux, quel doigté dans le maniement de cet orgue à mille surprises, le goût public! Jacques est le type accompli de ce que nous appelions, en argot d'atelier, un profiteur, l'artiste qui excelle à s'approprier l'effort d'un autre, mais en le mettant au point. Exemples. A l'époque de ses débuts, le naturalisme triomphait. C'était le temps où l'admirable Assommoir de Zola venait de paraître et presque aussitôt les étonnantes études de paysans et de filles, qui révélèrent au monde des lettrés le nom du malheureux et génial Maupassant. Jacques comprit qu'en dehors de cette formule, aucun grand succès n'était possible, et en même temps il devina qu'après ces deux maîtres il ne fallait plus toucher aux milieux triviaux et populaires. Le lecteur en était comme sursaturé. Molan eut alors cette idée de génie d'appliquer à la haute vie les procédés d'observation dure et de réalisme brutal, chers à l'école. Ses quatre premiers volumes de romans et de nouvelles furent ainsi, comme on le disait méchamment lors de leur apparition, du Zola pommadé, du Maupassant parfumé. Les épigrammes sont des épigrammes et le succès est le succès. Celui de Molan fut très vif, on se le rappelle. Aussitôt des signes indiscutables lui firent comprendre que le goût du lecteur changeait de nouveau, qu'il virait du côté de l'analyse et de l'étude psychologique. C'est alors qu'il changea brusquement sa manière, lui aussi, et nous eûmes les trois livres qui ont le plus fait pour sa fortune: Martyre intime, Cœur brisé, et Anciennes amours. Là encore, il sut se préserver des défauts habituels aux initiateurs du genre: le tarabiscotage sentimental, les longues dissertations, l'appareil philosophique à propos de petites aventures d'alcôve et surtout l'abus du décor mondain. Il avait fait du naturalisme de haute vie. Il fit de l'analyse humble, bourgeoise, de milieu moyen. Ensuite, la vertu ayant paru soudain à l'ordre du jour, nous eûmes de lui le seul roman de cette époque qui ait rivalisé en succès honnête avec l'Abbé Constantin: Blanche comme un lys. Sur quoi les préoccupations sociales étant devenues le poncif de la haute et basse critique, Molan a encore changé son fusil d'épaule, et il a écrit ce roman sur une famille d'ouvriers,—Une Épopée de ce temps,—un ouvrage d'imagination en deux volumes, qui s'est vendu, c'est une date en librairie, à soixante-quinze mille exemplaires! Et voyez la vanité des théories esthétiques. Tous ces livres sont conçus dans un principe d'art différent. On pourrait suivre à travers eux l'histoire des variations de la mode. Aucun n'est sincère, au sens profond du mot, et tous ont à un égal degré cette couleur de la vérité humaine, qui semble, chez cet écrivain si volontaire, un don inconscient. Ce même don, il l'a déployé, quand appréhendant de lasser ses lecteurs par un abus du roman, il s'est mis à faire du théâtre. Il a donné Adèle, aux Français, qui fut un triomphe, La Vaincue, à l'Odéon, qui en fut un autre, et les journaux m'avaient appris sa nouvelle victoire au Vaudeville, avec une comédie au titre énigmatique: La Duchesse Bleue. Or nous étions en rhétorique ensemble, ce qui prouve que cette énorme production, quelque dix volumes de roman, deux de nouvelles, un recueil de vers, trois œuvres de théâtre, a été fournie en moins de seize années! Et Jacques a trouvé le moyen de vivre en même temps qu'il travaillait de la sorte. Il a eu des maîtresses, fait les voyages indispensables qui lui permettent d'écrire sans mensonge dans ses préfaces de ces phrases à chateaubrianesques attitudes: «Quand je cueillais des anémones dans les gazons de la villa Pamphili?...» Ou bien: «Moi aussi j'ai prononcé ma prière sur l'Acropole...» Ou encore: «Comme ce taureau que j'ai vu plier les genoux pour mourir dans le cirque de Séville...»—Je cite de mémoire.—Et l'animal a nourri ses relations, arrangé sa fortune! Et il est resté gai, il a conservé son appétit, celui de la pension où nous avons grandi ensemble. J'en eus la preuve, ce soir-là encore, où j'acceptai de dîner à sa table, malgré ma secrète antipathie, machinalement, dominé par cette suggestion de vitalité qui émane de chacun de ses gestes. Nous ne fûmes pas plutôt assis qu'il me demanda:

—«Quel vin préfères-tu, du champagne ou du bourgogne?... Ils sont bons ici, l'un et l'autre...»

—«Je crois que l'eau de Vals me suffira,» répliquai-je.

—«Tu n'as donc pas bel estomac?» interrompit-il en riant; «moi, je ne sais pas où est le mien... Alors du champagne pour moi, de l'extra-dry, et de l'eau de Vals pour monsieur...» continua-t-il en s'adressant au maître d'hôtel. Son égoïsme a cela de commode qu'il ne discute jamais les caprices des autres, pas plus qu'il n'admet qu'on discute les siens. Puis, examinant le menu: «Tout me va,» dit-il, «et à toi?» Et, sans attendre ma réponse: «As-tu vu ma pièce du Vaudeville? Qu'en penses-tu? N'est-ce pas que je n'ai rien écrit de mieux?...»

—«Tu sais,» fis-je un peu embarrassé, «je ne vais guère au théâtre.»

—«Quelle chance!» reprit-il avec son geste de bonne humeur! «Je t'emmène ce soir. J'aurai ta première impression. Tu seras franc?... Tu verras, ça n'a pas l'amertume d'Adèle, ni les deux ou trois couplets de haute éloquence de la Vaincue... Mais c'est un principe quand on veut réussir: toujours dérouter l'attente. Ne jamais, jamais se répéter... Ceux qui me reprochaient de n'avoir pas d'esprit et d'ignorer mon métier, hé! hé! il leur a fallu mettre les pouces... Tu me connais. Je dis tout haut ce que je pense. Quand j'ai publié Tendres Nuances, l'année dernière, tu te rappelles, je t'ai rencontré; je t'ai dit: «Ça ne vaut pas la peine de lire ce volume...» La Duchesse Bleue, c'est autre chose... D'ailleurs, le public est de mon avis: cinq mille deux hier, et nous sommes à la soixante-septième...»

—«Mais où vas-tu chercher tes titres?» demandai-je.

—«Comment!» s'écria-t-il, «c'est toi, un peintre, qui me poses cette question? Tu ne connais donc pas le Blue Boy, l'Enfant bleu, de Gainsborough, qui est à Londres, dans la galerie de Westminster-House? Ma pièce a tout simplement pour héroïne une femme qu'un de tes confrères, plus instruit que toi des choses anglaises, a peinte dans une harmonie de tons bleus, comme le jeune garçon de Gainsborough. Cette femme étant une duchesse, le surnom lui est resté dans son monde de petite Duchesse Bleue,—à cause du portrait. Voilà... N'est-ce pas que ça vous a un air Watteau, Pompadour et fête galante? La Duchesse Bleue!...»

—«Il y a des gens qui se blanchissent à Londres. Tu vas y prendre tes mots, maintenant?» l'interrompis-je.

—«Tu parles comme une chronique de confrère,» reprit-il en riant. Encore un trait de sa vanité, cette joie devant l'épigramme, lorsqu'il en est l'objet, et que l'épigramme n'est pas très cruelle... «Et ce que j'en ai eu des chroniques rosses!... On avait bien envie de me faire payer Adèle et La Vaincue. J'étais tranquille. Avec mon dialogue et la petite Favier!...»

—«Qui est la petite Favier?» demandai-je.

—«Comment?» s'écria-t-il, «tu ne connais pas la petite Favier?... Et ça prétend vivre à Paris!... Ce n'est pas que je te blâme de ne pas fréquenter les théâtres. Pour ce que l'on y donne... Il était grand temps que nous nous y missions un peu, nous autres jeunes...»

—«Cela ne m'apprend pas qui est la petite Favier?» insistai-je.

—«Hé bien! la petite Favier, Camille Favier, c'est la Duchesse Bleue... Et elle joue avec un talent, une fantaisie, une grâce!... C'est moi qui l'ai découverte. Elle était encore au Conservatoire, il y a un an. Je l'avais vue à son concours et jugée. Quand j'ai porté ma pièce aux gens du Vaudeville, je leur ai dit: «Je veux cette petite.» Ils me l'ont engagée, et elle est célèbre... J'ai la chance contagieuse. Tiens, il faudra que tu me fasses son portrait, le portrait dont il est question dans la pièce, la symphonie en bleu majeur! Ça te sera une jolie réclame, d'abord, au prochain Salon. Je porte la veine, je te répète. Et puis, c'est une tête pour toi: vingt-deux ans, un teint de rose-thé, une bouche triste au repos et tendre au sourire, des yeux bleus, pour finir la symphonie, d'un bleu pâle, pâle, pâle, avec un point noir au milieu, qui grandit quelquefois jusqu'à envahir toute la prunelle, des cheveux couleur de tabac d'Orient, et mince et souple, et jeune, jeune... Ça vit avec la maman à un troisième étage de la rue de la Barouillère, dans ton quartier. Hein! Est-ce bon, comme document humain, ce détail? On parle de la corruption du théâtre: neuf cents francs de loyer, une bonne à tout faire et la vue d'un jardin de couvent... Et ça croit à son art, et ça croit aux auteurs... Elle y croit trop!...»

Il avait laissé tomber ces derniers mots avec un sourire sur lequel je ne me mépris guère. Tout son discours, d'ailleurs, avait été accompagné d'un regard insolent et sensuel, luisant et satisfait. C'est comme le ça, dont il ponctuait ses phrases, je lui ai toujours connu ce petit tic de langage, et toujours connu aussi, ce regard, quand il se vantait autrefois de ses bonnes fortunes. C'en était assez pour que je ne pusse pas douter des sentiments qu'il inspirait à la jolie actrice.—Qu'il inspirait!... Quant à ceux qu'il éprouvait lui-même en retour, ses coups de fourchette, en parlant, et les rasades de champagne qu'il se versait à même un grand verre rempli de morceaux de glace, me renseignaient suffisamment. Il racontait ses affaires intimes à très haute voix, avec cet apparent abandon des faux indiscrets qui fait croire à de l'étourderie, et masque si bien le calcul. Leur bavardage a toujours sa limite de prudence. D'ailleurs les convives qui mangeaient à la table voisine étaient trois généraux retraités en train de causer de l'Annuaire. Il eût fallu un coup de canon pour les faire se retourner. Le brouhaha du service—nous devions bien être trente ou quarante à dîner dans les deux salles à manger—achevait de couvrir les éclats trop vifs des phrases de Jacques. Aussi y avait-il quelque ridicule à parler bas, comme je faisais, pour questionner mon compagnon. Quel symbole pourtant de nos deux destinées! J'avais d'instinct, avant même de connaître Mlle Favier, toutes les pudeurs timides du sentiment dont Jacques avait toutes les joies:

—«Tu lui fais la cour, voilà ce que signifie cet: elle y croit trop?» lui demandai-je.

—«C'est elle qui me la fait,» dit-il en riant, «ou plutôt qui me l'a faite... Mais,» continua-t-il, «pourquoi ne te mettrais-je pas au courant, d'autant plus que la petite te racontera tout dans les cinq minutes, si je te présente?... Enfin, elle est ma maîtresse... Je crois bien que j'ai commis là une nouvelle gaffe. Avec ma réputation, l'argent que j'ai placé, celui de mes livres, mes relations, ma tournure, j'épouserais qui je voudrais, et il est temps. La poire est mûre... Mais si nous étions toujours raisonnables, nous ne serions que des bourgeois, pas vrai?... Et puis, elle a commencé... Si tu l'avais vue, pendant les répétitions, comme elle me dévorait des yeux, à la dérobée? Et j'avais mon grand air de n'y prendre pas garde. A coquette coquette et demie. Un auteur qui a une maîtresse au théâtre, quand il n'en a pas besoin pour se faire jouer, ça représente une grosse faute d'orthographe. Tu connais le proverbe: l'architecte ne trinque pas avec le maçon. Pourtant, après la première, et une fois la bataille gagnée, je me suis laissé aller... Et voilà encore un document humain: la petite Favier avait traversé le Conservatoire et les coulisses, et elle était sage, mon cher, parfaitement sage... Tu m'entends?...»

—«Pauvre fille!» m'écriai-je involontairement.

—«Mais non! mais non!...» répliqua Jacques en haussant les épaules. «Il faut toujours bien qu'il y ait un premier amant, et un Jacques Molan vaut bien un apprenti cabot du Conservatoire ou l'un des professeurs, comme c'est l'habitude, que diable?... Mais je suis sa poésie, à cette petite, son roman vécu, de quoi dire à ses amies, plus tard, qui trouveront sur la table de son cabinet de toilette un de mes livres, avec dédicace, comme par hasard: «Jacques Molan? Ce qu'il en a pincé pour moi!...» C'est le style de leurs souvenirs, à ces jeunes grues... Aussi j'ai été gentil, gentil. Elle a voulu que nous nous cachions de la mère, nous nous cachons de la mère. Elle a voulu des rendez-vous dans des cimetières, sur des tombeaux de grands hommes, et j'y suis allé... Non, là, me vois-tu, à mon âge, un bouquet de violettes à la main, attendant ma bonne amie, le coude sentimentalement appuyé à la grille et devant le saule d'Alfred de Musset, moi qui ne peux pas souffrir ce mauvais poète?... Enfin, une véritable idylle d'étudiants. Je te répète, c'est une bêtise. Seulement j'ai trouvé ça si aimable, si frais, les premiers temps. Ça me reposait de ce Paris où tout n'est que vanité.»

—«Et maintenant?» interrogeai-je en pensant à part moi: «Comme ils se connaissent tout de même, ces observateurs attitrés du cœur humain! Celui-ci ose prononcer le mot de vanité!...»

—«Maintenant?...» répéta-t-il, et il eut de nouveau dans ses yeux l'insolente et sensuelle expression de la fatuité gouailleuse. «Tu veux me confesser, scélérat? Maintenant, il y a deux mois que cela dure, et une idylle de deux mois, c'est un peu moins frais, un peu moins aimable, un peu moins reposant. Mais l'amour est comme la cuisine, il faut y pratiquer l'art d'accommoder les restes...» Un temps,—puis, sans transition, avec un autre registre dans la voix, devenue soudain moins impertinente et abaissée au diapason d'une confidence discrète: «Connais-tu la jolie Mme Pierre de Bonnivet?»

—«Tu oublies toujours que je ne suis pas un peintre à la mode,» répliquai-je, «que je n'ai pas de petit hôtel dans la plaine Monceau, que je ne vais pas au Bois à cheval, le matin, et que je ne fréquente pas dans le noble faubourg, quoique j'y habite...»

—«Ne confondons pas autour avec alentour,» répondit-il avec son assurance ordinaire. «La plaine, monsieur, le Bois, ça n'a rien de commun avec le Faubourg et la noblesse, d'abord, et la charmante personne dont il s'agit n'a rien de commun non plus, si ce n'est le nom, avec les vrais Bonnivet, ceux qui descendent du connétable, ami de François Ier...»

—«Ça lui fait un imbécile de moins parmi ses ancêtres,» interrompis-je. «C'est un des avantages que la fausse noblesse a quelquefois sur la vraie.»

—«Bon,» fit Jacques en haussant les épaules à cette boutade où j'avais assez sottement soulagé ma mauvaise humeur contre ses prétentions. «Tu donnes dans le godant radical, révolutionnaire et café de province, tu quoque, mî filî? Ça ne te ressemble pas. D'ailleurs, ce n'est pas moi qui défendrai contre toi ce que tu appelles le noble faubourg. J'en ai vu assez pour n'y mettre plus jamais les pieds. On y a trop bon ton pour mon goût. Les salons à principes et à grande tenue, ce n'est pas mon genre. Je ne travaille pas dans les grandes dames, mais dans ce que j'appelle les demi-castors du monde, et, dans l'espèce, j'ai l'originalité de préférer la variété qui passe pour la plus ennuyeuse: le demi-castor pour hommes célèbres... Il y a une vingtaine de femmes à Paris qui tiennent le rôle, les unes titrées, les autres non, les unes jeunes, les autres moins, et toutes ayant la prétention d'être les unes des littéraires, les autres des politiques, les autres des esthètes, mais toutes des cérébrales, des intellectuelles, et de ne pas marcher. Hé bien! mon plaisir à moi c'est de les faire marcher, quand elles en valent la peine. Et si jamais je te montre Bonnivette, tu conviendras qu'elle en vaut la peine. D'abord sa maison a la conversation gaie et l'on mange bien. Ne prends pas cet air dégoûté. Après dix ans de Paris, même avec mon estomac, le dîner en ville devient la corvée des corvées, à cause de ce qui s'entend là et de ce qui s'y sert. Chez celle-ci la corvée est une fête, la table exquise, la cave merveilleuse. Le père Bonnivet, sans aucun de, a gagné des millions dans les farines, on m'a dit le chiffre, dix ou douze... Oublions-le, pour croire qu'il avait caché son blason pendant ce temps-là, comme les cadets du peerage Anglais qui font du commerce. Toujours est-il que cette bru d'un farinier a autant d'aristocratie dans son petit doigt qu'une authentique duchesse dans toute sa personne, et elle est jolie, et spirituelle, et rouée, et coquette! Il ne lui suffit pas, à celle-là, que les hommes célèbres dont elle a la curiosité honorent son salon de leur présence, ou s'honorent de son salon, comme tu voudras. Il faut qu'ils soient amoureux d'elle, et ils l'ont tous été, je crois bien,—jusqu'ici...»

—«Allons,» lui dis-je comme il s'arrêtait, «un bon mouvement, et raconte-moi cette autre aventure...»

J'avais bien deviné que ce «jusqu'ici» et cette conférence passablement cynique sur un cas de vanité nobiliaire et mondaine aussi banal, cachait un nouveau mystère, et,—toujours la même incroyable suggestion de cette vibrante vitalité,—ce cynisme me froissait, la faconde de Jacques m'exaspérait, j'avais horreur de sa façon de sentir, si brutalement plébéienne sous des allures de dilettante, mais j'étais très intéressé par sa confidence, qu'il continua sans plus se faire prier. Il s'ouvre à moi, comme je l'écoute, avec délices, bien qu'il ne m'aime au fond pas beaucoup plus que je ne l'aime. Il sent d'instinct sa fascination sur moi et il s'y complaît. Nous en étions dès le collège, et cet étrange lien nous unira, jusqu'à la mort, à travers et malgré tout. Il reprenait donc:

—«Il n'y a rien à te raconter, sinon que depuis je ne sais combien de temps la reine Anne—comme l'appellent ses intimes en jouant sur son prénom—refusait absolument de me connaître. Entre parenthèses, est-il choisi ce prénom d'Anne, et coquettement héraldique?... Je dîne quelquefois chez Mme Ethorel, sa cousine, qu'elle déteste. Je l'y rencontrais, et affectais, moi aussi, de ne jamais me faire présenter. Elle racontait à qui voulait l'entendre que je n'avais aucun talent, que mes livres l'ennuyaient tour à tour ou lui répugnaient, enfin le jeu classique d'une femme à la mode qui veut piquer un homme connu, en ayant l'air de ne pas se joindre au cortège de ses admiratrices. On a toujours des amis ou des amies pour vous rapporter ces amabilités-là... La Duchesse Bleue est jouée, avec quel succès, je viens de te le dire, et, là-dessus, pourquoi? comment? changement à vue sur toute la ligne. Un de ses rabatteurs,—elle en a comme à la chasse, qu'elle recrute parmi ses soupirants plus ou moins domptés,—Senneterre, tu le connais bien? le grand blond qui tient quelquefois la banque, ici, me court après dans les salons du Cercle. D'habitude, nous nous disons: bonjour, bonsoir, et c'est tout. Au lieu de cela, des compliments à n'en plus finir, et une invitation à dîner au petit Club, dans le salon réservé aux femmes du monde. Il y a juste cinq semaines de cela... «A qui va-t-on me servir?» pensais-je en montant l'escalier. Et quelle est la première personne que je rencontre dans l'antichambre qui précède la salle à manger,—un des coins les plus jolis de Paris et les plus élégants, je te donne ce tuyau en passant, pour une aquarelle mondaine,—Mme Pierre de Bonnivet...»

—«Et ce fut comme avec la petite Favier,» interrompis-je. «A coquette, coquette et demie. Depuis que je te connais, tes histoires sont toujours les mêmes: elles consistent à jouer avec les femmes à qui aura le moins de cœur, et tu gagnes dix fois sur dix...»

—«Ce n'est pas précisément aussi simple,» reprit-il sans se fâcher; «je me suis amusé, en effet, à lier partie avec la reine Anne, mais pas comme tu penses. Le rabatteur nous avait mis l'un à côté de l'autre à table. Ma parole d'honneur, j'aurais voulu que tu fusses là, caché, pour nous entendre. Ç'a été une causerie d'une douceur, d'une simplicité, d'une bonhomie, d'un fondant... la rencontre de deux belles âmes. Elle m'a dit du bien de toutes les femmes que nous connaissons, elle et moi, et je lui ai dit du bien de tous mes confrères. Nous avons déclaré d'un commun accord que cette grande bringue de Mme de Sauve n'a jamais eu d'amant, et que les romans du sieur Dorsenne sont des chefs-d'œuvre, que ce démon de Mme Moraines est un ange de désintéressement, et ce benêt de René Vincy un grand poète. Juge du degré de nos sincérités... C'était à croire que jamais ni elle ni moi n'avions soupçonné qu'un écrivain pût médire d'un autre, ni une femme du monde se faire courtiser hors du mariage... Nous avons pris notre revanche depuis, et nous en sommes, en ce moment-ci, à cet état de guerre aiguë que l'on déguise sous le joli nom de flirt. Je t'épargne le détail des étapes. Tant il y a qu'elle sait que la petite Favier est ma maîtresse, qu'elle m'en croit amoureux fou et qu'elle n'a qu'une idée: me voler à elle. Rompue comme elle est à bien des ruses masculines, elle s'est laissé prendre au piège qui a toujours réussi depuis que la terre tourne autour du soleil: chiper un amant à une autre femme, il n'y a pas de vertu qui tienne à cette sensation... Et le plus curieux, c'est que la reine Anne pourrait bien être une vertu. Oh! très faisandée. Mais enfin je ne serais pas étonné qu'elle n'eût jamais eu d'amant, tu m'entends encore, ce qui s'appelle un amant... D'ailleurs, elle en aurait eu vingt-cinq, le procédé aurait réussi encore. Je gagerais que dans le paradis terrestre, le serpent a tout uniment raconté à notre mère Ève qu'il se préparait à cueillir la pomme pour le compte de sa propre femelle...»

—«Et Camille Favier?...» interrogeai-je.

—«Naturellement, elle a tout deviné, ou je lui ai tout dit,—je ne sais pas mentir, moi,—en sorte qu'elle n'est pas moins jalouse de Bonnivette que Bonnivette n'est jalouse d'elle... Je ne me suis pas ennuyé depuis ces quelques semaines, je te jure. Car ç'a été vite, vite. L'époque est aux rapides, en galanterie comme dans le reste...»

Nous en étions au dessert, et il pelait délicatement un quartier de poire au bout de sa fourchette de dessert, en donnant à sa confidence cette conclusion dont la brutalité cruelle me fit lui dire:

—«Te voilà de nouveau entre deux femmes? C'est un jeu dangereux que tu joues là...»

—«Dangereux?» interrompit-il avec sa jovialité confiante. «Et pour qui?... Pour moi? Heureusement ou malheureusement, je suis assuré contre ces incendies. Pour Mme de Bonnivet? Si elle ne m'aime pas, que risque-t-elle? Et si elle m'aime, hé bien! elle me devra de la reconnaissance. Souffrir, c'est sentir, et, pour les femmes de cette espèce, tout est là. Pense donc: sentir!... Mais je la crois aussi assurée que moi... Pour Camille? Hé bien! Camille, ça lui fera du talent...»

—«Si une des admiratrices d'un de tes romans seconde manière, Anciennes Amours, ou Martyre intime, t'entendait pourtant?» lui dis-je encore, comme on nous apportait les bols. «Car, enfin, c'est à peu près le contraire de tout ce que tu as mis dans ces deux livres, ce que tu viens de me raconter là...»

—«Hé!» fit-il. «Si l'on vivait ses livres, ce ne serait pas la peine de les écrire... Allons. Descendons vite pour prendre le café... Je tiens à ce que tu voies le commencement du premier acte. Je n'ai qu'une qualité, mais je l'ai ferme. Je compose. Une pièce ou un roman de moi, ça se tient, c'est serré, rien d'inutile. Et puis, le premier acte et le troisième, c'est ce qu'il y a de mieux dans la pièce. Mme de Bonnivet préfère le second et Camille le quatrième. Il y en a pour tous les goûts... Valet de pied, vite deux tasses de café et des cigares... Le temps de jeter un coup d'œil sur la Bourse d'aujourd'hui, et je suis à toi... Bon, l'Égypte unifiée est en hausse... Je gagne environ deux mille francs, sans copie. Entends-tu, sans copie? Et toi, comment places-tu ton argent?»

—«Je ne le place pas,» dis-je avec mélancolie, «il reste où il est, en actions de père de famille,—je les tiens du mien,—qui rapportent le trois et le deux et demi.»

—«Mais c'est absurde!» reprit Jacques, en allumant son cigare. «Je te conseillerai. J'ai de bons amis, un des Mosé entre autres, qui me renseignent. J'en sais aujourd'hui autant qu'eux... Si je n'étais homme de lettres, je voudrais être financier... C'est comme à la chasse, et un peu en tout, j'ai le coup d'œil... Dépêchons... La reine Anne est capable d'être revenue voir la pièce ce soir. Elle l'a déjà vue quatre fois... Si elle est là, ça te fera deux comédies au lieu d'une... C'est égal, je suis content de t'avoir retrouvé. En avons-nous dit, des bêtises, ce soir?... Les camarades sont comme le vin, il leur faut beaucoup d'années de bouteille, et puis, des marques comme toi, on n'en fait plus...»

II

Ce singulier éloge en était un dans sa bouche, car cet écrivain qui fut, à son heure et quand il l'a voulu, le peintre de toutes les subtilités, n'aurait aucun titre à présider une société de tempérance. Ce soir encore, tandis qu'au sortir de ce dîner nous gagnions en voiture le coquet théâtre où triomphait la Duchesse Bleue, il était un peu plus gai que ne le soupçonnaient les belles dames qui roulaient dans leurs coupés vers la même salle de spectacle, des divers coins du Paris fashionable. Quant à moi, je continuais d'éprouver, de subir plutôt, l'inexplicable attrait, si mélangé d'antipathie et d'admiration, dont j'ai déjà parlé. J'écoutais Jacques maintenant me raconter ses projets de nouveaux ouvrages, et j'oubliais ses horribles défauts de cœur et de caractère, pour admirer la richesse de cette imagination dont je voyais jaillir les idées, comme du sommet du Vésuve, penché sur le bord du cratère, j'ai vu bouillonner la masse sombre de la lave, tandis que des pierres de feu, de la grosseur d'un homme, sautaient en l'air avec un bruit de canon. C'est une atmosphère de puanteur et de suffocation. Le soufre fume sous vos pieds et les brûle. Vos yeux pleurent. L'haleine vous manque. C'est insupportable... Et ce déchaînement brutal d'une force de la nature vous tient là, malgré vous, hypnotisé. Jacques aussi est à sa manière une force de la nature, et sa vitalité d'artiste m'accablera toujours et m'accablait, ce soir-là, d'un hypnotisme pareil.—Toutes proportions gardées.—Car entre le formidable monstre exterminateur qui tord son panache de fumée au-dessus de Pompéi dévasté, et l'inoffensif volcan cérébral dont les fumeuses éruptions s'épanchent en des volumes jaunes à deux francs soixante et quinze centimes, ou bien se cristallisent en des trois, des quatre, des cinq actes de pièce, la différence est vraiment trop forte. Sans atténuation d'ironie, une telle comparaison serait un peu comique. Justifiée ou non, je m'abandonnais à cette sensation sans la discuter, et nous continuions, nous aussi de rouler vers le théâtre. C'était vrai, comme il l'avait dit dans son jargon de pseudo-clubman, qu'il portait la veine: fatigué jusqu'à la courbature par ma journée de lassitude morale, n'était-ce pas un bonheur inattendu, que cet emploi de ma soirée? La comédie avait la chance de m'intéresser. Il a tant de talent, ce fat égoïste. La comédienne avait la chance d'être jolie, quoique cette fatuité de Jacques eût sans doute transformé pour mon étonnement une simple grue du Conservatoire en un oiseau de paradis. J'ai trop souvent accompagné Claude Larcher dans la loge de Colette Rigaud pour n'être pas renseigné sur ces amoureuses de la rampe et leur fond de vulgarité. Il y a des exceptions partout, et Mme Pierre de Bonnivet, elle aussi, pouvait être une exception dans son espèce, quoiqu'une femme riche qui se pare d'un titre équivoque et collectionne des célébrités ne soit guère faite pour me plaire. En tout cas, il valait la peine d'accompagner Molan jusqu'au Vaudeville, rien que pour le plaisir de le voir entrer dans le théâtre.

—«Nous allons passer par la porte des artistes,» m'avait-il dit, «rue de la Chaussée d'Antin. Il y a quelque chose de charmant ici, les deux petites baignoires d'avant-scène, et sur la scène même, au delà du rideau. On y accède par la coulisse. Pourvu qu'une des deux soit libre...»

Il était descendu de voiture le premier, en m'annonçant ce détour; il avait salué le concierge, et il s'était engagé d'abord sous une voûte, puis dans un escalier de service, avec cette démarche, unique au monde, celle de l'auteur en vogue qui entre dans son journal, chez son éditeur, dans son théâtre. «C'est moi la maison...» semble-t-il dire avec tous ses gestes, et le pied se fait plus léger, la canne tressaille dans la main, les épaules roulent involontairement. Ce sont des riens: une manière de dire bonjour aux employés, un pli de bouche protecteur, une pose crâne du chapeau, un clignement d'yeux indulgent. Nous autres peintres et qui avons étudié l'art du portrait, c'est notre métier de saisir ces riens... Et ces employés, depuis le plus humble jusqu'au plus haut, depuis l'habilleuse jusqu'au régisseur, toute leur personne traduit un inexprimable et inconscient respect à voir passer «leur auteur», quelque chose comme l'émotion d'un rentier qui verrait marcher un de ses coupons. Chez quel marchand de tableaux connaîtrai-je jamais la joie d'inspirer un respect de cette sorte? Quand aurai-je, pour introduire un ami dans une exposition de mes toiles, l'orgueil, paisible et innocemment puéril, que Jacques déploya pour me faire ouvrir la porte de la petite loge, heureusement inoccupée, où nous nous assîmes, tandis qu'il me disait à voix basse:

—«Le premier acte a commencé depuis cinq minutes. Tu comprendras tout de suite... C'est une ancienne maîtresse du duc qui essaie de rendre jalouse la duchesse... T'avais-je menti en te disant que la petite Favier est jolie, jolie?... Tiens, elle m'a vu... Par bonheur, c'est à un moment où l'autre lui débite un petit discours un peu long. Je lui aurais fait manquer sa réplique... Elle te regarde. Tu l'intrigues. Elle connaît les trois ou quatre camarades avec lesquels j'ai l'habitude de venir. Maintenant, écoute-la parler. Rien que le timbre, que la musique de sa voix, n'est-ce pas exquis? Écoute... Écoute aussi un peu ce qu'elle dit. C'est du Jacques Molan de derrière les fagots...»

J'ai entendu, bien des fois depuis, la Duchesse Bleue, jusqu'à en savoir par cœur chaque phrase. J'en marquerais chaque temps,—ces temps que prennent les acteurs pour mieux souligner leurs effets. C'est une pièce très délicate et très fine, malgré la préciosité du titre. Elle enferme l'étude, infiniment ténue et trop juste, d'une jalousie rare, mais pourtant très humaine. C'est l'histoire d'un ami amoureux de la femme de son ami et qui reste fidèle à cette amitié dans cet amour. Jamais il n'a dit son sentiment à cette femme. Il ne se l'est jamais avoué à lui-même, et il ne peut pas supporter qu'un autre fasse la cour à cette jeune femme. Il finit par la sauver d'une chute irréparable, sans qu'elle sache que c'est lui, ni pourquoi. Et cette première scène où l'enfantine duchesse se confie à l'ancienne maîtresse de son mari, sans soupçonner quels souvenirs elle atteint dans ce cœur par l'évocation de ses propres joies, quelle merveille d'analyse émue, vibrante, tendrement cruelle, si l'on peut dire! Enfin, cette pièce est un petit chef-d'œuvre, du Marivaux à la date d'aujourd'hui,—un Marivaux à qui son esprit ferait mal et dont la gaieté légère serait de la dentelle sur une blessure. Mais la haute valeur de cette comédie, je ne l'aperçus pas dès ce premier soir, quoique Molan fût là pour m'en commenter les moindres détails. Le peintre en moi fut trop vivement saisi par l'extraordinaire apparition de cette Camille Favier dont mon ami m'avait dit avec tant de légèreté qu'elle était sa maîtresse. La baignoire, située presque à même la scène, me permettait de suivre les moindres mouvements de sa physionomie, ses plus furtifs clignements d'yeux, ses plus rapides froncements de sourcils. Je distinguais jusqu'aux couches de crème et de fard inégalement posées sur ses joues, jusqu'aux traînées de kohl sous ses paupières, jusqu'au prolongement de ses sourcils par le crayon noir, et de ses lèvres par le crayon rouge. Et, maquillée ainsi, jouant la comédie à deux pas, avec des acteurs dont les faces grimées ricanaient auprès de la sienne, elle réalisait d'une manière saisissante le type idéal retrouvé par les plus raffinés des artistes Anglais: Rossetti, Burne Jones, Morris, à travers les panneaux ronds des Florentins d'avant Raphaël. Ses traits fins étaient presque trop menus pour l'optique de la scène. Son front large, un peu bombé, semblait chargé de rêves. L'ovale allongé de son visage faisait flotter son sourire dans ses joues. Son nez droit, coupé un peu court, ennoblissait son profil. Ses lèvres renflées, abaissées aux coins, étaient tristes à la fois et sensuelles, voluptueuses et amères. Même ce maquillage donnait à cette beauté un charme particulier, et pour moi étrangement attendrissant, par le mélange du naturel et du factice. On devinait le rose de la joue sous le rose du fard, la frange des longs cils épais sous le crayon, la pourpre fraîche des lèvres sous le carmin, comme dans sa manière de jouer le personnage qu'elle représentait, une femme vraie, sincère et tendre transparaissait,—ou semblait transparaître. Enfin, mon impression fut si vive que Jacques s'en aperçut, et se mettant à rire:

—«C'est le coup de foudre,» dit-il, «tu viens de recevoir le coup de foudre! Vous pouvez vous entendre, d'ailleurs,» continua-t-il, «elle a aussi peu de jugeotte que toi... Vos sublimes s'amalgameront, comme disait Saint-Simon de je ne sais plus qui, de Fénélon, je crois, et de Mme Guyon. Et maintenant, retourne-toi, et regarde,—sans regarder,—avec ta lorgnette, dans la quatrième loge du premier rang, à gauche... Tu vois une femme tout en blanc qui s'évente avec un éventail garni de volants de mousseline de soie, blanche aussi, une invention à elle?... C'est Mme Pierre de Bonnivet. Comment la trouves-tu? C'est amusant, n'est-ce pas, de jouer au jeu de l'amour et du hasard avec ces deux jolies créatures pour partenaires?...»

Je regardai du côté que m'indiquait Jacques avec les précautions requises, et j'eus bientôt dans le champ de ma jumelle cette rivale mondaine de la bohémienne Camille Favier. L'insolence de fatuité où se carrait mon camarade me parut alors justifiée, et au delà, par la beauté de cette élégante femme qui coquetait avec lui, comme il me l'avait raconté, davantage sans doute. Je le connaissais trop hardi compagnon pour qu'il ne fût pas allé très vite de privauté en privauté. Si Camille rappelait, même sous son rouge et ses mouches, les Psychés et les Galatées des plus suaves d'entre les P. R. B.—Preraphaelite Brothers,—Mme Pierre de Bonnivet, elle, avec son nez un peu busqué, son menton volontaire, la ligne mince de sa joue, la finesse de sa bouche hautaine, avait une beauté à justifier des prétentions plus aristocratiques encore que l'hérédité du célèbre connétable. Comment, issue d'une famille bourgeoise,—j'ai su depuis qu'elle était, de son chef, une Taraval,—évoquait-elle inévitablement le souvenir d'une des princesses chères à Van Dyck, ce maître incomplet, qu'aucun autre n'a pourtant égalé, dans l'art de noter la race, les atavismes d'indomptable orgueil et d'héroïque énergie cachés sous les fragilités de la grâce féminine? L'habitude de la richesse pendant deux ou trois générations produit de ces mirages. Il est certain que le peintre de la divine marquise Paola Brignole du palais Rouge, à Gênes, n'a jamais trouvé de modèle plus conforme à son génie. Seul, son pinceau aurait bien reproduit l'éclat particulier de ce teint dont la blancheur mate n'était pas de l'anémie,—les lèvres rouges le disaient assez,—avec la nuance des cheveux, très blonds, qui pâlissaient aux lumières. Rien qu'à voir saillir les épais rouleaux de ces cheveux d'or cendré au-dessus de sa nuque, quand elle se tournait de profil, on reconnaissait la vitalité physiologique d'une de ces fausses maigres qui cachent sous des sveltesses de sirène des estomacs de capitaine de dragons. Les brides du chapeau mauve qui la coiffait n'empêchaient pas de deviner le cou mince, un peu long, mais bien musclé, de même que les gants révélaient une main nerveuse, aux doigts un peu longs aussi; et le buste se dessinait à chaque mouvement, dans les blancheurs souples du corsage en crêpe de Chine, si jeune, si élégant, si plein. Mais ce que cette créature de luxe eut aussitôt pour moi de significatif jusqu'à l'obsession, ce furent ses yeux, des yeux bleus comme ceux de l'autre, avec cette différence que le bleu des prunelles chez Camille Favier rappelait invinciblement le bleu des pétales d'une fleur, de quelque délicate et vivante pervenche, au lieu que les prunelles de Mme de Bonnivet avaient dans leur azur l'éclat du métal ou de la pierre précieuse. Ils donnaient dès leur premier regard l'idée de quelque chose d'implacable malgré le charme, de dur et de froidement dangereux dans le magnétisme. C'étaient des yeux comme on en imagine aux nixes et aux ondines, en lisant les légendes du Nord, des yeux à ne pas croire possible que de vraies, de douloureuses et chaudes larmes les eussent jamais mouillés. Et pour achever cette sensation singulière de cruauté dans la grâce, quand la jeune femme riait, ses lèvres se relevaient un peu trop dans les coins, découvrant des dents aiguës, serrées, très blanches, presque trop petites, comme celles d'une bête de chasse et de morsure.

En essayant aujourd'hui de retrouver exactement les impressions qui me saisirent devant les deux complices de Jacques Molan dans son jeu favori de l'amour sans cœur, je me rends compte que ma connaissance actuelle de leurs caractères influe sur mon souvenir de cette première rencontre. Je ne crois cependant pas donner à ce souvenir une retouche trop forte. Je m'entends encore, tandis que des applaudissements montaient de l'orchestre, sombre d'habits noirs, et descendaient des loges rayonnantes de toilettes, vers la petite Favier, oui, je m'entends disant à Jacques:

—«Tu choisis bien, quand tu t'y mets.»

—«On fait ce qu'on peut,» dit-il en hochant la tête.

—«Je me demande,» continuai-je, «avec des maîtresses de cette beauté-là...»

—«Une maîtresse,» rectifia-t-il. «Mme de Bonnivet n'est pas ma maîtresse.»

—«Pour ce que je veux dire,» repris-je, «cela revient au même. Je me demande donc comment tu t'arranges pour échapper à la chronique, au roman à clef, enfin à tous les jolis procédés de polémique habituels à tes confrères?...»

—«Je suis comme Proudhon,» répondit-il en riant, «de qui Hugo prétendait qu'il avait de la peau de crapaud dans sa poche. Il paraît que ce talisman sauve de tous les dangers...»

—«Et tu crois que cette chance-là durera toujours?... Et puis, il n'y a pas que les confrères, il y a ces femmes elles-mêmes...»

—«Elles?» fit-il; «axiome, comme eût dit ce badaud de Larcher: une femme est le meilleur antidote contre une autre femme. C'est pour cela...»

Et le pommeau d'or de sa canne de jonc me montra la salle d'abord, puis la scène.

—«Et les vengeances de dépit? Et le vitriol et le revolver? Et le reste?... A ta place, il y a une de ces deux créatures à laquelle je ne me fierais pas.»

J'avais moi-même imperceptiblement tourné la pomme de ma canne du côté de la salle en disant ces mots, pour lui expliquer que je voulais parler de Mme de Bonnivet.

—«Vraiment! la belle reine Anne te donne l'impression, à toi aussi, d'un coquet oiseau de proie, d'un petit faucon rageur avec lequel il ne faudrait pas trop badiner... Hé bien! si tu veux,» continua-t-il en se levant, «l'acte est fini, je vais te présenter à l'une et à l'autre. C'est très drôle. Croirais-tu que, dans mes histoires, j'ai toujours plus ou moins besoin d'un regardeur. Quand on pense qu'il y a eu des sots pour blâmer, dans les tragédies classiques, l'emploi des confidents. A mon avis, il n'est pas de personnage plus naturel...»

Il me prit le bras, en prononçant cette phrase d'une si naïve outrecuidance par laquelle il m'assignait ce rôle de témoin, de satellite emporté dans l'orbite de son soleil. Chose étrange, je suis si réellement créé pour ces rôles de second, d'un Pylade auprès d'un Oreste, d'un Horatio auprès d'un Hamlet, que ce sans-gêne ne me blessa point. Hélas! Il était écrit que je serais un raté, toujours et partout, même comme Horatio. Quelle ironie que d'avoir pour Hamlet l'implacable égotiste qui me guidait vers la loge de la petite Favier; et je le suivais docilement, d'abord à travers les décors que les rudes mains des machinistes déplaçaient en hâte, puis par un escalier rempli d'un peuple d'habilleuses et de figurants, enfin par des couloirs percés de portes derrière lesquelles s'entendaient des rires, des chansons, des discussions, des bruits d'eaux vidées précipitamment, et jusqu'à des termes de parties de cartes. De ces coulisses, dont le nom fait rêver les bourgeois jeunes et vieux, je n'avais jusqu'ici connu que celles de la Comédie Française, où j'ai si souvent accompagné ce malheureux Claude. Elles ont cette correcte mais un peu conventionnelle respectabilité qui gâte trop souvent le jeu des sociétaires et des pensionnaires de la célèbre maison. Mon horreur de la prétention me les a toujours fait peu aimer, ces couloirs de la Comédie, si élégants d'aspect avec leurs portraits séculaires, leurs bustes vénérables, la tenue de leur foyer-salon. J'y ai subi plus qu'ailleurs le désenchantement du contraste entre le spectacle et son revers, entre le prestige théâtral et sa cuisine. Au contraire, dans les coulisses des théâtres plus simples, où des amis m'ont entraîné, aux Variétés, au Gymnase, au Vaudeville ce soir-là, j'ai senti ce que comporte de pittoresques antithèses, de souple improvisation, d'énergie animale, le bizarre métier de comédien. Le hasard voulait que cette fois je prisse, en compagnie de Jacques Molan, après m'être rongé d'impuissance la journée entière, une cure complète de vitalité. N'entendîmes-nous pas, au moment où nous frappions à la porte sur laquelle se voyait écrit le nom de Mlle Favier, le dialogue suivant, échangé entre deux messieurs en redingote et en chapeau de ville, mais leur face rasée et leurs joues bleuâtres révélaient deux acteurs, de cette troupe ou d'une autre:

—«Je n'ai pas été bon, l'autre soir, dans mon nouveau rôle?...» interrogeait l'un; «dis-moi la vérité...»

—«Mais si. Mais si, tu as été bon,» répondait l'autre, «il n'y a qu'une chose qui te manque...»

—«Laquelle?»

—«C'est de te camper là, planté sur tes deux pieds, et de regarder le public, bien dans l'œil, en lui disant: Vous savez, tas de mufles que vous êtes, je me f... de vous...»

—«Sais-tu que cet animal vient de formuler d'un mot peu académique tout le secret du succès dans tous les arts?» me dit Jacques Molan qui se mit à rire: «Entre nous, et puisque nous sommes en amitié ce soir, cet aplomb-là te manque un peu, à toi aussi. Si je te voyais plus souvent, je te le donnerais...»

Il ne se doutait pas, en disant ces phrases, à quelle place malade de ma conscience d'artiste il touchait, si gaiement, si durement aussi, et je ne lui répondis pas ce que j'avais sur les lèvres: «Cela prouve la bassesse et la brutalité du succès, voilà tout, et que l'artiste qui réussit cache trop souvent un charlatan...» Il venait de heurter à la porte de la loge. Une voix avait répondu: «Qui est là?» Puis, sans qu'on attendît la réponse, la porte s'était ouverte d'elle-même, et Camille Favier était apparue avec un sourire de bonheur sur son joli visage, qui se changea en une expression contrainte, lorsqu'elle vit que son amant n'était pas seul.

—«Ah!» dit-elle, presque confuse, «je ne croyais pas que vous amèneriez quelqu'un, et ma loge est en désordre.»

—«Cela ne fait rien,» dit Jacques, en la repoussant doucement d'une main vers le fond de cette loge et m'introduisant de l'autre. «Monsieur n'est pas quelqu'un, comme vous semblez le croire, petite Duchesse bleue... Monsieur est un ami, un très vieil ami, et c'est aussi un peintre, un très grand peintre, entendez-vous. Tous nos amis sont de grands hommes. Saluez... Il est habitué au désordre de son propre atelier. Soyez donc tranquille... Il m'a demandé la permission de vous être présenté, parce qu'il a depuis très longtemps l'idée de faire votre portrait...» Il me poussa du coude, pour que je ne démentisse pas ce coup de pouce donné à la vérité. «J'allais oublier de vous le nommer: Monsieur Vincent La Croix... Ne lui dites pas que vous avez vu de ses œuvres. Il ne vous croirait pas. Il n'expose guère. Il est de l'école des timides. Vous êtes avertie... Et maintenant que la glace est rompue, nous pouvons nous asseoir...»

—«Vous pouvez vous asseoir,» dit la jeune femme en riant. Le boniment blagueur de mon compagnon, peu obligeant pour moi dans sa familiarité gouailleuse,—mais comment s'en fâcher?—l'avait déjà transformée. «Vous me permettrez bien, pourtant, de faire un peu le ménage?...» continua-t-elle, et, avec une adresse presque incroyable de rapidité, elle étend une serviette propre sur une cuvette pleine d'eau savonneuse où elle venait de se laver les mains. Elle roule et jette sous la table à toilette d'autres serviettes tachées de rouge ou de blanc. Elle rebouche trois ou quatre boîtes de pommade, drape un peignoir rose sur une chaise où j'avais pu voir un corset de coutil passablement fatigué, celui qu'elle mettait à la ville, par économie. Elle avait pour vaquer à ces petits soins un de ces sourires d'enfant qui donneraient de la grâce à un épluchage de légumes dans une cuisine empestée par l'oignon, et comme elle nous disait: «Voilà...» elle poussa un petit cri. Elle venait d'apercevoir une paire de bas d'un vert pâle à baguettes d'argent, ceux qu'elle portait à l'acte, en train de s'étaler sur le bord de la fenêtre fermée. Elle les saisit, avec une brusquerie effarouchée où je me plus à discerner un petit frisson de pudeur. C'était un peu de sa nudité, ces bas de soie où se dessinait encore la forme de sa fine jambe et de son pied menu. Elle les cache dans le premier objet qu'elle trouve sous sa main et qui était un carton à chapeau. «Cette fois, ça y est,» conclut-elle, et se tournant vers Jacques: «Pensez que je prévoyais votre visite et que j'ai changé de costume en dix minutes, montre en main. Vous n'aurez pas à subir l'habilleuse, puisque cette pauvre femme vous déplaît...» Et, caressante à la fois et intimidée: «Vous avez été contente de moi, ce soir? J'ai bien joué ma grande scène?...»

Si elle m'avait séduit, dès le moment où je l'avais vue apparaître sur les planches, par un charme de finesse native et de grâce ingénue, combien ce charme opérait avec une plus puissante magie dans ce cadre grossier et plus indigne d'elle encore! Cette si simple loge, si désordonnée, si dépourvue d'étoffes et de bibelots, où tout sentait l'improvisation, l'à peu près et l'économie, me rappelait, par le contraste, les somptuosités et les raffinements de la loge où trônait aux Français cette coquine de Colette Rigaud.—Ah! si Colette avait eu pour Claude, quand j'accompagnais chez elle ce malheureux garçon, l'évident amour que la Duchesse bleue montrait à Jacques Molan par l'accent de ses moindres mots, l'ardeur de ses moindres regards, la fièvre de ses moindres gestes! Enfant délicieuse, et comme elle aimait, comme elle se donnait, par tout son être, avec quel naturel et quelle spontanéité! Divine tendresse dont mon camarade de ce soir ne jouissait que par vanité! Je sentais si bien qu'il se complaisait, en causant avec cette adorable maîtresse, à diriger devant moi une simple performance. Ses yeux s'étaient faits plus brillants au lieu de se faire tendres. Je le voyais qui m'étudiait dans une glace suspendue en face de nous, au lieu de regarder la pauvre amoureuse à laquelle il répondait cependant:

—«Vous avez été exquise, comme toujours. Demandez à Vincent si je ne le lui ai pas dit?...»

—«Vrai, monsieur?» demanda-t-elle.

—«Très vrai,» répondis-je.

—«Et il y a eu de l'écho chez lui, je vous assure,» continua Jacques.

—«Alors, j'ai réellement bien joué ma scène,» fit-elle avec un naïf éclair de contentement dans ses prunelles, puis ses sourcils se froncèrent, et, hochant sa jolie tête: «hé bien! cela m'étonne...»

—«Pourquoi?» interrogeai-je à mon tour.

—«Voilà ce qu'il ne fallait pas lui demander,» fit Jacques en riant. «Je sais d'avance ce qu'elle va te répondre.»

—«Non!» dit-elle vivement, et sa bouche frémissante retomba tout à coup au pli amer qu'elle avait si naturellement au repos. «Ne l'écoutez pas, monsieur. Il va me plaisanter, et c'est mal à lui, c'est très mal, sur une de ces impressions nerveuses comme nous en avons tous, et lui aussi, et vous, monsieur, j'en suis sûre... N'est-ce pas, que vous connaissez ce frisson d'antipathie devant certaines personnes dont la seule présence vous glace à vous enlever du coup vos moyens, votre mémoire, tout votre esprit?... Enfin, c'est comme si on ne pouvait pas respirer le même air qu'elles, sans étouffer...»

—«Si je les connais, ces antipathies!...» m'écriai-je. «Mais je les ai pour des gens que je rencontre par hasard, que je n'ai jamais vus, qui ne me sont de rien, et leur simple approche m'est intolérable, comme si c'étaient mes ennemis déclarés... Autrefois je résistais à ces instinctives répulsions. J'ai trouvé à l'expérience que j'avais toujours eu tort de n'y pas céder, et, j'en suis sûr aujourd'hui, une antipathie de cette espèce, ou forte, ou légère, est une seconde vue de la nature, un avertissement infaillible qu'un danger nous menace et qu'il nous viendra par l'être dont l'existence nous gêne ainsi...»

—«Vous voyez,» dit Camille en se tournant vers Molan, «que je ne suis pas si ridicule...»

J'avais deviné aussitôt le nom de la personne dont la présence dans la salle déconcertait de la sorte la frêle nymphe de Burne Jones, transformée, de par la mauvaise fée qui présidait à son destin, en une pauvre diablesse d'actrice, amoureuse de l'écrivain de Paris le moins capable d'aimer. Je n'eusse pas deviné ce nom, d'ailleurs, que Jacques ne m'eût pas laissé longtemps dans cette ignorance. Il n'est cependant pas plus mauvais qu'un autre. Je lui ai même connu de bons mouvements, voire de la générosité. A ma connaissance, il a obligé de sa bourse des confrères qui l'avaient plus ou moins diffamé. Comment concilier cela avec des duretés, doublées d'indélicatesse, celle par exemple qui lui fit me nommer la rivale de sa maîtresse, à la minute même où il voyait la gentille enfant si troublée?—C'est tout simple. Il n'y a pour lui ni bien ni mal, ni dureté ni générosité. Il y a la galerie, et un seul témoin suffit pour la lui composer, cette galerie qui suscite à son amour-propre maladif les meilleures actions tour à tour et les pires, des magnanimités et des vilenies. En faisant le «regardeur» auprès de lui, comme il disait, j'ai vraiment compris combien ont raison les casuistes qui prétendent que nos actions ne sont rien et nos mobiles tout. Ses mobiles, à lui, je pouvais les voir aussi distinctement que des rouages de montre à travers une boîte de cristal.

—«Elle te parle par énigmes,» dit-il en s'adressant à moi, avec un éclair dans ses prunelles qui signifiait: «Tu vas voir si j'ai diagnostiqué juste et si elle m'aime.» Deux vanités à satisfaire à la fois: celle de l'observateur et celle du séducteur, comment ce Trissotin Don Juan y eût-il résisté? et il continuait: «Je vais t'amuser en te révélant le nom de la spectatrice qui la trouble ainsi ce soir... Elle n'est pas si compliquée que toi, et c'est une femme tout simplement qui lui donne cette impression de jettatura...»

—«Jacques!...» s'écria l'actrice d'une voix suppliante, sans prendre garde que l'emploi de ce prénom trahissait leur secret plus encore que l'odieuse taquinerie de son amant.

—«Je vous avertis que Vincent est un de ses admirateurs,» insista celui-ci, malgré cet appel.

—«Ah!» fit Camille, en me regardant avec une soudaine défiance, «il la connaît?...»

—«Il veut vous taquiner, mademoiselle,» répondis-je, «car je n'ai vu dans la salle absolument aucun visage sur qui je pusse mettre un nom...»

—«Alors, c'est moi qui suis un menteur,» reprit Molan, «et tu ne m'as pas dit tout à l'heure que Mme Pierre de Bonnivet était un Van Dyck descendu de la cimaise, comme la Duchesse bleue est, toujours d'après toi, un Burne Jones qui marche... Il ne faut pas vous étonner, Camille. C'est leur manie, à ces peintres, ces comparaisons avec des tableaux. Pour eux une femme ou un paysage c'est un morceau de toile auquel il ne manque plus qu'un cadre. Cette petite infirmité est à leur esprit ce que la tache d'encre est à nous autres,» et il montra qu'en effet, malgré son élégance trop piochée d'homme de lettres qui fait l'homme du monde, une toute légère trace noire maculait le doigt du milieu de sa main droite, celui qui tient la plume. «C'est comme le fard à vos joues, à vous comédiennes, la petite marque professionnelle... Oui ou non, m'as-tu dit cela de Mme de Bonnivet?...»

—«C'est vrai, je t'ai dit cela,» répondis-je vivement, «mais ajoute que c'est toi qui m'as montré cette femme et que je ne lui ai jamais été présenté. Et je t'ai dit encore que je lui trouvais des yeux d'une dureté affreuse et l'air mauvais. Malgré toute sa beauté, toute son élégance, toute sa finesse, pour moi elle est presque laide, plus que laide, repoussante... Et je comprends absolument l'impression de Mlle Favier...»

Le regard de reconnaissance que me jeta l'actrice équivalait à un nouvel aveu de sa liaison avec mon ami. D'ailleurs, elle ne pensait pas plus à se cacher de cette aventure que lui-même. Avec une différence toutefois. Elle ne pouvait se retenir de sentir tout haut parce qu'elle était trop émue, et lui, il n'étalait leur intrigue que parce qu'il n'était pas ému du tout. Il le surprit, ce regard, et, reprenant son ton de plaisanterie:

—«Et leurs sublimes s'amalgamèrent aussitôt. Amen,» dit-il en bouffonnant. «Hé bien! Camille, vous voyez si je suis gentil. Je vous ai amené quelqu'un avec qui vous pourrez parler. Il vous comprend déjà. Jugez quand il aura fait votre portrait!... Car il le fera, et pour moi encore, j'y tiens... Est-ce convenu?...»

—«Vous ne savez pas si monsieur votre ami a le temps en ce moment?...» fit-elle. «Vous allez... Vous allez...»

—«Puisque je vous dis que nous ne sommes venus que pour cela,» répondit-il en répétant son mensonge que je continuai à ne pas relever. J'eusse plutôt tremblé que ce projet de portrait si gratuitement improvisé ne se réalisât point. «Mais le temps passe, il faut que vous soyez en scène au commencement de l'acte. A tout à l'heure...» Et comme je disais: «Adieu, mademoiselle.»—«Mais non,» continua-t-il, «pour toi aussi, c'est à tout à l'heure. N'est-ce pas, Camille?...»

—«Certainement,» fit-elle en riant. Je voyais à ses yeux qu'elle subissait le passage d'une petite émotion: «Vous me permettez de dire un mot à votre ami?» ajouta-t-elle en s'adressant à moi.

—«Bon!» pensai-je. «Elle va lui faire quelque reproche, et elle aura raison.—L'adorable créature, et qu'il la mérite peu!...» Et je tombai dans une mélancolique rêverie qui contrastait avec l'endroit où je me trouvais au moins autant que la délicate sensibilité révélée par chaque geste, par chaque parole de la jeune actrice. Nous n'étions pas restés un quart d'heure avec elle, et ces quinze minutes avaient suffi pour que l'aspect du corridor changeât. Une fébrile hâte annonçait maintenant le tout prochain lever du rideau et la peur d'arriver trop tard. L'avertisseur allait, frappant aux portes ici et là. De petits cris lui répondaient. Les visiteurs prenaient congé rapidement. La partie de bésigue continuait dans une loge voisine, celle d'une comédienne qui ne jouait qu'au dernier acte, et le prononcé monotone des formules consacrées, rendait cette hâte plus sensible encore par la lenteur de la numération: «Quarante... Deux cent cinquante... Quatre-vingts de monarques... Deux cent cinquante...»

—«Me voici,» dit Jacques, qui interrompit ma méditation en me touchant l'épaule, «regagnons vite notre baignoire... Si Camille ne m'y voit pas dès sa rentrée en scène, elle me cherchera dans la loge de Mme de Bonnivet, et elle n'aura pas tous ses moyens...»

—«Pourquoi, aussi, t'amuses-tu à exciter sa jalousie?» répondis-je. «Comme tu peux être dur!... Tu lui as fait de la peine, tout à l'heure. Elle était fâchée...»

—«Fâchée?» s'écria-t-il, et il répéta: «Fâchée?... Et la preuve: elle vient de me demander de la reconduire jusque chez elle, ce soir. Sa mère ne vient pas la prendre... Fâchée? Mais les femmes adorent ces taquineries. Ça les occupe d'abord, et puis elles sont comme toutes les méchantes bêtes,—ne tique pas,—on ne les dompte qu'en leur faisant mal... Je tiens à ce que tu connaisses vraiment la rivale, maintenant. Vers le milieu de l'acte, Favier sort du théâtre, je monte dans la loge de Mme de Bonnivet, je lui demande la permission de te présenter... C'est une autre femme, tu verras...»

III

Aujourd'hui que je repasse le détail de tous ces souvenirs,—à l'encre, comme on fait pour un crayon à demi effacé sur un album de route,—je comprends nettement une vérité qui m'échappa sur la minute même. Molan avait eu trop raison quand il m'avait plaisanté sur le coup de foudre. J'étais devenu amoureux de Camille Favier, dès le moment où je l'avais vue apparaître sur la scène, avec ce visage d'une beauté si fine, si souffrante, si pareille au type d'art d'un Maître que j'ai beaucoup étudié. Amoureux?... Coup de foudre?... Ces mots bien graves, bien tragiques, conviennent mal à une émotion qui en est restée presque au rêve. Pourtant cette petite actrice, dont je ne savais rien, sinon qu'elle disait très juste et qu'elle était la maîtresse d'un auteur à la mode, avait touché aussitôt une des fibres les plus vivantes de mon cœur. Malgré les vantardises de Molan, malgré la grâce enfantine de son accueil, ce pouvait être une rouée ou une intrigante. A coup sûr, c'était une ingénue très déniaisée, puisque, de l'aveu de mon camarade, le siège de sa vertu n'avait rien eu de commun, ni comme longueur, ni comme difficulté, avec le siège de Troie ou seulement celui de Paris. On ne pense pas à tant réfléchir quand le cœur est pris, et le mien l'était. Oui, cette enfant occupait déjà une place si à part dans ma sensibilité que l'idée de son départ du théâtre avec Molan, le soir même, m'infligea une étrange tristesse. Encore une fois, c'est à distance que je m'explique ces impressions; alors, je me contentais de les subir. Assis dans la baignoire et ma lorgnette de nouveau en main, je crus de bonne foi que cette tristesse provenait de constater après tant d'autres cette banale et toujours décourageante évidence: les hommes les plus aimés sont ceux qui aiment le moins. Et puis, l'habitude ne m'a pas blasé, ni l'âge, sur la déloyauté en amour. Je n'ai jamais pu mentir à une maîtresse, même à celles que l'on prend, comme une cuisinière d'extra, pour huit jours. A vrai dire, je n'ai pas beaucoup connu cette espèce. Mes caprices à moi ont duré des huit années, et j'y ai connu des déceptions qui devraient me rendre indulgent pour les ruses des hommes à l'égard des femmes. Les roués à la Jacques Molan, c'est notre revanche, à nous autres cocquebins qui n'avons jamais su nous faire aimer, simplement parce que nous aimions. Peut-être aurais-je éprouvé, dans cette baignoire du Vaudeville, et par cette étrange soirée, ce sentiment peu délicat mais trop naturel: la joie de la corporation vengée, si la victime de cette vengeance n'avait pas été cette pauvre petite Duchesse Bleue. Quand elle revint en scène, la pitié me prit, à observer l'éclat plus heureux de ses prunelles, la verve plus joyeuse de son jeu, le visible frémissement, dans sa souple et nerveuse personne, d'une amante qui se croit aimée. Lorsqu'elle eut disparu dans les coulisses, cette pitié grandit jusqu'à se transformer en indignation: mon ami se levait avec une malicieuse physionomie de gamin qui joue un bon tour à une surveillance gênante. En le regardant de loin, entrer dans la loge de Mme de Bonnivet, je monologuais avec moi-même, non sans amertume:

—«Pourquoi faut-il,» me disais-je, «que l'on ne plaise aux femmes qu'en étant aussi femme qu'elles, au pire sens du mot?... Cette charmante Camille est heureuse en ce moment. Elle se déshabille et se rhabille avec la gaieté d'une brave créature qui vient d'aller au feu et de gagner une bataille pour celui qu'elle aime. Elle lui a si joliment joué tout cet acte... Elle n'a pas les épaules tournées qu'il la trahit... Et cette trahison double le plaisir qu'il goûte à manœuvrer auprès de l'autre. La coquine la plus coquine a-t-elle jamais eu les yeux allumés par le désir de plaire comme cet écrivain notoire les a en ce moment?... Et il donne la main aux deux hommes qui sont auprès de la dame, avec une cordialité!... Il y en a bien un qui est le mari, et l'autre sera sans doute un rival... Bon! le voici qui parle de moi, car les mauvais yeux bleus me lorgnent. Suivons la pièce. Ce sera plus digne et aussi plus agréable. Il y a belle lurette que je le sais: les poètes, les romanciers et les auteurs dramatiques n'ont de cœur qu'en littérature. Ce serait si doux cependant d'estimer la sensibilité de quelqu'un dont on admire le talent... Au lieu de cela, neuf fois sur dix, plus un artiste est tendre dans son œuvre, moins il est tendre dans sa vie... Quelle misère!...»

Me parlais-je à moi-même en toute franchise? Non, hélas! Je le sentais dès lors vaguement. La perfidie de Molan, par elle seule, ne m'aurait pas révolté ainsi. Appliquée à une autre personne qu'au petit Burne Jones du Vaudeville, je l'eusse plutôt trouvée assez «farce,» comme nous disions à l'atelier. Surtout je me fusse diverti de sa mine un peu penaude, quand il revint dans notre commune baignoire:

—«Tu n'as pas tout à fait l'air triomphant que conseillait le truculent personnage de tout à l'heure: en face du public, là, bien dans l'œil, vous savez, tas de mufles... et le reste...» lui dis-je. «Tes affaires semblaient cependant bien marcher, à distance?...»

—«Trop bien,» fit-il en haussant les épaules, «Mme de Bonnivet m'a invité à souper chez elle, après le spectacle...»

—«Et la petite Favier?» demandai-je.

—«Tu as mis le doigt sur la plaie,» répondit-il. «Je lui ai promis de la reconduire. Je ne peux pourtant pas la lâcher au dernier moment, je mériterais trop moi-même d'être mis dans le tas dont parlait cet inimitable professeur d'énergie... Et si je me dégage à présent, va te promener, elle me savate la fin de ma pièce.»

—«Tu penses à tout,» lui dis-je, avec une ironie à laquelle il ne prit pas garde. «Hé bien! lâche Mme de Bonnivet. Celle-là ne te joue pas de pièce, et c'est assez dans la ligne de conduite que tu m'as confessée tout à l'heure: à coquette coquette et demie... Elle t'invitera une autre fois...»

—«En attendant, j'ai accepté,» interrompit-il, «et la coquetterie, cette fois, c'était d'accepter... Ce serait trop simple de jouer au plus fin avec les femmes, si ce jeu consistait à toujours feindre la froideur. Il y a des moments où il faut leur tenir la timbale haute, et elles grimpent à la perche avec d'autant plus d'ardeur. Il y en a d'autres où il faut être à la merci de leur plus léger caprice... Enfin, je te répète que j'ai accepté... Il s'agit de trouver le moyen de me dégager de Camille...—Bon,» dit-il, après un moment de silence, «je crois que j'y suis... L'amalgame de vos deux sublimes m'y aidera. Mais il faut que tu veuilles bien. Tu veux bien?... Alors je vais te présenter à Mme de Bonnivet. Elle t'invitera à souper aussi. C'est une femme comme ça... Tu refuseras...»

—«J'aurais toujours refusé,» fis-je, «sans te demander ton avis. Mais je ne comprends pas le rapport...»

—«Tu comprendras plus tard,» dit-il, et ses prunelles exprimaient de nouveau la joie de la performance exécutée devant un témoin complaisant: «laisse-moi le plaisir de t'intriguer, et promets-moi aussi de te prêter à une autre chose que je te demanderai. Hé! Rien de mal, belle âme. Voici l'entr'acte. Avant de monter chez la reine Anne, allons de nouveau saluer Camille. C'est dans le plan... Hein! quelle bonne salle ce soir, comme tout porte!...»

La toile était tombée en effet, parmi des applaudissements de plus en plus nourris et des rappels enthousiastes, tandis que Jacques m'associait de la sorte, en me consultant à peine, à son énigmatique projet de rouerie. Je pensai bien, une minute, à refuser cette complicité. Elle ne s'accordait guère avec mon indignation de tout à l'heure. Ce scrupule ne tint pas contre la curiosité de savoir par quel détour ce Monsieur Célimène de la littérature s'échapperait du piège où il s'était pris lui-même. Du moins je me donnai ce prétexte, sur le moment. Aujourd'hui je crois bien que je cédai surtout, et simplement, à l'attrait qui me portait vers la jolie actrice. L'on ne devrait jamais être trop sévère pour les trahisons d'un autre. Les plus scrupuleux sont prêts à les accepter, à les aider, quand elles s'accordent avec leur secret désir. La vérité cynique, la vraie, c'est que je n'avais plus la moindre idée de blâmer Molan lorsque nous nous engageâmes de nouveau dans les coulisses pour gagner le réduit où le pseudo Burne Jones nous attendait—comme les actrices attendent.—Celle-ci avait beau aimer son amant du plus sincère amour, elle n'en restait pas moins la comédienne en vogue qui doit ménager ses admirateurs, et elle ne pouvait même pas garder intact l'asile de sa modeste loge. Des voix s'en échappaient, quand nous en approchâmes. Jacques les écouta un instant, avec une nervosité de sa physionomie qui me fit lui pardonner bien des choses. S'il était contrarié, c'est qu'il était jaloux. Par conséquent sa moquerie indifférente était feinte. Je devais apprendre par son exemple, une fois de plus, qu'il n'y a aucun lien nécessaire entre la jalousie et l'amour.

—«Camille n'est pas seule...» fit-il.

—«Alors nous reviendrons,» répondis-je. «Elle préférera causer avec toi plus en tête-à-tête, et c'est mieux aussi, étant donné ce que tu as à lui dire...»

—«Au contraire,» répliqua-t-il avec une gaieté soudaine dans son sourire, et d'un accent très bas, «je viens de distinguer les deux voix, c'est le gros Tournade et c'est Figon. Tu ne les connais pas? Figon est étonnant, tu verras. C'est le snob de la grande espèce, un ilote de vanité à dégoûter des titres M. Jourdain lui-même... Quant à Tournade, c'est le fils du gros marchand de bougies,—les bougies Tournade, tu ne brûles que cela.—Des millions, naturellement... Et je le soupçonne d'être très disposé à en mettre un morceau aux pieds de Camille... Ah!» continua-t-il avec plus de malice encore, «tu vas perdre la fleur de ta première impression... La petite a du cœur et plus de délicatesse que n'en comporte son métier, mais on n'est pas au théâtre pour rien, et elle n'a pas toujours le ton qu'elle a eu tout à l'heure avec nous... Allons, du courage!...»

Et il frappa contre la porte avec sa canne d'une façon qui démentait un peu ses paroles. Il y avait une autorité et de nouveau une nervosité dans ce petit coup sec. «Décidément il y tient plus qu'il ne veut l'avouer et se l'avouer,» me répétai-je, tandis que cette porte s'ouvrait. Deux lampes et plusieurs bougies allumées maintenant rendaient étouffante l'atmosphère de l'étroit local où se tenaient, outre l'actrice et son habilleuse, les personnages dont Jacques m'avait annoncé la présence. Je reconnus aussitôt les deux types du bas viveur actuel, si merveilleusement dessinés par Forain. L'un, que je devinai à son encolure être le Tournade, montrait une grosse face, plaquée de rouge, d'un cocher trop bien nourri, avec une de ces lourdes et ignobles bouches qui appellent le noir cigare congestionnant, des yeux à la fois finauds, brutaux et assouvis, une calvitie menaçante, de courts favoris roux, la carrure d'un boxeur... Et quelle main, aux larges doigts gras, boudinant autour de larges bagues à larges pierres! Quelque âpre paysan, acheteur de biens nationaux, revit dans les gens de cette espèce, et ils apportent à la crapule élégante une âme ignoblement positive de fils d'usurier, nourrie par un tempérament de portefaix. L'autre, le Figon, maigre et veule, avait un nez infini sur une bouche dont chaque dent était un pari d'aurification. Ses yeux verts et bordés de jambon,—abominable mais irremplaçable métaphore de l'argot du peuple,—clignotaient dans un teint pourri de remèdes secrets, un de ces teints où roule une lymphe gâtée qui corrompt la chair qu'elle devrait nourrir. Le poil rare, les épaules étroites, l'épine déjà cassée, quel exemplaire de cet épuisement sans race qui justifierait les colères des ouvriers contre la bourgeoisie, si eux-mêmes, basse canaille nourrie et rongée des mêmes vices, ne valaient pas moins encore! Et tous les deux, l'obèse Tournade et l'évidé Figon, avaient cette façon de porter l'habit de soirée, ces larges boutons d'or au plastron, ce bouquet à la boutonnière, ce chapeau en arrière sur la tête, uniforme de sottise ou d'infamie, depuis que le caricaturiste génial de Doux Pays—ce Goya du macabre et gouailleur sabbat Parisien—a illustré de ses légendes cette tenue du «fêtard» où la correction fait mieux saillir l'abjection. Éclairés par le jour cru de la petite loge, ces deux visiteurs, debout, appuyés contre le mur, tétaient leurs cannes avec un air d'abrutissement, et ils regardaient la petite actrice assise à sa toilette, un peignoir sur ses épaules. Elle faisait sa figure pour le prochain acte, où elle devait paraître soi-disant déguisée—avec le costume même du portrait qui lui valait son surnom dans la pièce, toute en bleu, du satin de ses souliers au ruban de sa chevelure. L'unique chaise longue et l'unique fauteuil, montraient une robe étalée et un manteau. Évidemment les personnages s'imposaient à elle sans qu'elle leur eût même dit de s'asseoir, et elle allait les congédier. Ce signe de son indépendance me causa un vif plaisir. J'avais conçu pour ces jeunes gens, à première vue, une antipathie violente,—après cela comment douter des pressentiments?—surtout pour l'héritier de la bougie Tournade qui avait échangé avec Jacques un bonjour assez sec. Le sire de Figon, lui, servait à l'auteur en vogue tous les «cher maître» de rigueur et des éloges sur la pièce, imbéciles de platitude. Jacques les accueillait la bouche en cœur. L'encens est toujours bon, si grossier soit-il, et quand la cassolette serait la plus vulgaire des blagues à tabac. Il dodelinait de la tête, indulgemment, jusqu'à ce que le sire de Figon conclut:

—«Enfin, vous êtes mes deux auteurs préférés, vous et...»

Je ne répéterai pas ici le nom du littérateur outrageusement médiocre auquel le nigaud associait ainsi le pauvre Jacques. Celui-ci eut un demi-haut-le-corps qui faillit me donner le fou rire, tandis que l'actrice interrompait brutalement:

—«Allez-vous fermer la boîte à gaffes?...» fit-elle. «Je vous ai déjà dit que je voulais bien vous supporter, à condition que vous ne parleriez jamais ni de livres ni de théâtre.» Elle avait eu pour apostropher le jeune homme, qui la regarda en ricanant avec stupidité, un coup de gueule dans sa voix d'ordinaire si fine, et elle continua: «Si Molan vous rate dans sa prochaine pièce, il aura de la bonté. Je lui donnerai mes tuyaux sur vous. Savez-vous ce qu'il vient de me conter, Jacques? Gladys, son ancienne, vous la connaissez, celle que vous appeliez la Gothon du Gotha à cause de ses amours avec les gens chic?... Elle l'avait lâché pour un calicot. Elle vient de lâcher le calicot pour se remettre avec un lord...—On peut de nouveau la saluer, enfin!... nous a dit M. de Figon... Est-ce coquet?...»

—«Allons,» interjeta Tournade de l'air d'autorité d'un homme de cercle qui ne veut pas laisser manquer de respect à un autre homme de cercle devant de simples gens de lettres ou d'atelier: «vous savez bien que Louis plaisantait, et ce n'est pas gentil à vous de le blaguer... Vous seriez la première à vous désoler, si vous voyiez son nom et son mot dans quelque écho de journal...»

—«A l'autre,» répondit-elle en se tournant vers lui. «D'abord ces messieurs ne sont pas des journalistes, apprenez à qui vous parlez vous-même, mon petit. Pour un jour que vous n'avez pas bu, vous manquez une riche occasion de vous taire... Et puis si vous n'êtes pas content, vous savez, je suis chez moi ici.»

Elle avait dans les yeux un si mauvais regard en prononçant, avec un accent de plus en plus aigre, ces divers discours d'insolence sans esprit, elle y mettait une si outrageante intention de faire vider la place aux deux jeunes gens que j'en eus un sentiment de honte pour eux et presque de pitié, pour Tournade surtout qui avait un aspect d'homme brutal et grossier, mais d'un homme quand même, avec du sang et de l'orgueil. Il se contenta de hausser les épaules, et de rire, d'un rire aussi gros que lui, sans répondre, tandis que Jacques disait:

—«Nous étions venus vous faire notre compliment, petite Duchesse, mais il paraît que ce n'est pas la soirée aux douceurs...»

—«Pour vous et pour votre ami toujours,» répondit-elle, en tournant vers nous son visage redevenu tendre, et ses jolis yeux brillants disaient, proclamaient, criaient cette autre phrase: «Voilà l'amant que j'aime, et j'en suis fière, et je veux que vous le sachiez, que vous le répétiez, que le monde entier le sache...»

—«Merci,» dit Jacques. Sans doute sa fatuité avait eu sa pâture suffisante. Et il lui déplaisait de triompher trop ouvertement d'un Tournade ou d'un Figon, car il continua: «Vous me permettez, pourtant, une petite critique?...» Camille coula vers lui un nouveau regard maintenant, un peu inquiet, en continuant à mettre du rouge à ses joues avec la patte de lièvre, et il commença de lui formuler deux remarques insignifiantes que je lui avais faites sur le soulignement excessif de deux répliques du rôle... L'une portait sur une façon que l'actrice avait eue de dire à une amie un «je ne lui en veux pas...» en parlant du mari qu'elle aimait; l'autre, sur un geste devant une écriture reconnue dans l'adresse d'une lettre... Je ne pus m'empêcher d'admirer leur changement de regard et de voix, à tous les deux, au cours de cette petite discussion. Le sérieux soudain de leurs visages montrait combien, malgré sa vanité à lui, malgré sa passion à elle, le réel de leur personne était là, dans la technique de leur art. Ils avaient aboli notre existence à nous trois, Tournade, Figon et moi-même. De leur côté les deux viveurs affectèrent de parler de choses qui les intéressaient, et que nous ne pouvions comprendre. J'entendais des noms de chevaux sans doute célèbres à cette époque: Farfadet, Shannon, Little Duck, Fichue-Rosse, alterner avec les phrases professionnelles de l'écrivain et de l'actrice. Ah! comme cet avisé de Molan s'était vite approprié les deux pauvres idées que je lui avais données, sans raconter de qui il les tenait! Son seul ménagement pour mon amour-propre fut de m'appeler à l'appui de sa thèse:

—«Demandez plutôt à Vincent, lui qui a étudié les physionomies...»

—«Hé bien!» me disait-il en sortant quelques minutes plus tard et sans que les Tournade et les Figon eussent vidé la place, «nous la laissons en proie aux bêtes, comme une martyre chrétienne, quoiqu'elle ne soit ni chrétienne, ni martyre, ni le reste... Tu as vu qu'elle cache un petit voyou, elle aussi, sous son profil Préraphaëlite, comme un certain nombre de ses collègues... Maintenant que nous n'y sommes plus, ces deux grotesques vont la gober de nouveau... Passe-moi le mot, il est dans le style de leur conversation à tous trois, sois-en sûr. Quelle singulière machine qu'une femme, pourtant! On dirait qu'une cloison-étanche sépare l'amoureuse et l'autre...»

—«Elle a souvent ce mauvais ton?» lui demandai-je, «et eux, pourquoi supportent-ils d'être traités ainsi?...»

—«Bah!...» répondit-il avec sa modestie habituelle, «elle leur en aurait dit bien d'autres pour me prouver qu'elle n'aime que moi. Car, entre nous, je sais que ce Tournade lui fait la cour. Quant à eux, comptes-tu pour rien le plaisir de dire à leur bar, sur le coup de minuit, tout en suçant la paille d'un drink: Nous étions chez la petite Favier tout à l'heure, ce qu'elle a été drôle!...» Puis, comme nous nous trouvions devant la porte de notre baignoire et que je faisais le geste d'entrer: «Mais non! Mais non! Tu oublies que nous devons d'abord rendre visite à Mme de Bonnivet...»

—«Où je refuserai l'invitation. C'est entendu.»

—«Où tu refuseras l'invitation...» Il m'avait pris le bras. Un employé nous avait ouvert, avec force salamalecs, la porte de communication entre la scène et la salle, et mon ami continuait, tandis que nous montions ce nouvel escalier: «Pour te récompenser, je vais t'initier au détail du plan qui me dégagera ce soir vis-à-vis de Camille... Tu verras que c'est joliment manœuvré. Avec les femmes, surtout de théâtre, je suis pour les mensonges énormes et simplistes. Retiens la recette. Ce sont les seuls qui réussissent, parce qu'elles ne croient pas qu'on aurait l'audace de les inventer... Tout à l'heure, au dernier acte, juste au moment où Camille est en scène, on m'apporte une lettre que je fais semblant de lire... Tu y es? Je montre un étonnement, et, vite, je griffonne quelque chose sur ma carte, que je te laisse. Puis je sors... Camille aura tout vu, elle sera inquiète. Elle me jouera sa grande scène avec nervosité. C'est ce qu'il faut, en passant. Tu iras ensuite lui porter mon carton, où je lui expliquerai que Fomberteau, tu le connais bien? Non. C'est un des rares critiques qui ne m'ont pas chipoté sur la Duchesse, et à cause de cela, Camille l'aime. Bref, que Fomberteau a eu une altercation ce soir avec un confrère et qu'il veut absolument me parler pour que je sois son témoin. Je n'aurai pas pu refuser. Tu lui confirmes cette histoire. Elle te croit, toujours à cause de l'amalgame... Et le tour est joué... Mais Mme de Bonnivet, c'est la loge 32... Nous l'avons dépassée... Bon, la voici.»

Il avait frappé, en disant ces mots, avec la même petite pomme d'or qui lui avait servi tout à l'heure à se faire ouvrir une autre loge, et il avait mis à ce geste autant de discrète déférence cette fois que d'autorité l'autre. Le respect de la fortune avec ou sans titre, n'est pas la faiblesse des seuls Figon. Un homme en habit noir nous avait ouvert avec un sourire, un léger salut et tout de suite un effacement. C'était Bonnivet, à qui Jacques me présenta, puis à Mme de Bonnivet, puis au vicomte de Senneterre, le rabatteur, et déjà j'étais assis sur la chaise du devant laissée libre par un de ces messieurs. La jeune femme prenait des grains de raisin glacé, dans une boîte, à l'aide d'une petite pince dorée. Elle les mangeait en montrant ses dents si blanches et si minces, avec une espèce de sensualité cruelle. J'entendais le grain candi craquer entre ses lèvres, tandis qu'elle me demandait:

—«Vous allez faire le portrait de la petite Favier, monsieur La Croix? m'a dit Molan. C'est une jolie fille... J'espère que vous lui donnerez une autre expression, par exemple... Si le cher Maître n'était pas là, je dirais que, lorsqu'elle ne parle pas, c'est vraiment la vache classique qui regarde passer un train...»

Elle avait regardé elle-même, tout en causant, l'homme de lettres à qui elle donnait du «cher maître», comme Figon, mais avec quelle souveraine impertinence. Le sachant l'amant de celle à qui elle appliquait cette vulgaire épigramme, quelle impertinence encore et soulignée par un rire si dur! Avait-elle assez le rire, la voix de ses yeux, une jolie voix de métal, clairement timbrée, mais implacable, un rire gai, mais pour moi affreusement brutal!... Si l'on ne pouvait—je me répète, car ce fut pour moi la frappante impression de cette première rencontre,—imaginer que de vraies et chaudes larmes germassent dans ces prunelles d'un bleu de pierreries, on ne pouvait pas davantage imaginer l'étouffement d'un soupir ou la musique d'une tendresse dans cette voix-là, ni une indulgence dans cette gaieté. Pourtant ce qui, à la minute même, acheva de me la rendre antipathique à en souffrir, ce ne fut pas ce qu'elle disait,—une mesquinerie de femme jalouse justifiait sa méchanceté,—ce fut un trait saisissant de toute sa personnalité. Comment trouver des mots pour rendre quelques indéfinissables nuances de physionomie que trois lignes tracées au crayon et deux touches de couleur reproduiraient avec une autre netteté? Comment dire ce quelque chose d'insensible à la fois et d'énervé, de glacial et de détraqué, si reconnaissable au contraste entre ses paroles persifleuses et son profil mince, presque idéal d'aristocratie native, entre son rire gouailleur et sa bouche fine, entre son port de tête dédaigneux et ses manières volontairement familières? Cette jolie et délicate tête, d'une grâce hautaine et fragile, qui m'avait, aussitôt, évoqué l'image d'une reine des Elfes, avec le blond cendré de ses cheveux et son teint de fleur, était, je l'ai compris depuis, la victime de l'ennui le plus terrible qui soit au monde, celui que nous inflige l'insensibilité absolue au milieu de tous les biens du monde, l'incapacité radicale de jouir de quoi que ce soit quand on possède tout ce qui fait envie. Depuis, j'ai pensé que le «cher maître» s'était fort sottement trompé sur son compte, et que cet ennui, si analogue à celui d'un viveur vieillissant, venait peut-être de bien des abus, et qu'il y avait une blasée derrière cette ennuyée. J'ai deviné qu'elle avait osé bien des expériences, avec une audace singulière. Mais il n'était pas besoin de ces hypothèses sur les secrets de sa vie pour que le malaise me gagnât. Rien que la directe manière qu'elle eut aussitôt de m'interroger aurait suffi à me donner, à moi qui ne peux pas supporter les questions, un frisson d'insécurité.

—«Il y a longtemps que vous connaissez Molan?» me demanda-t-elle sans transition.

—«Mais quelque quinze ans,» répondis-je.

—«Est-ce que vous l'aviez jamais vu amoureux autrement que dans ses livres?...»

—«Vous allez tout de suite l'intimider, madame,» répondit pour moi mon camarade. «Il n'est pas habitué au connétablisme...» Il avait imaginé ce petit mot pour définir le tour d'esprit volontiers blagueur de la jeune femme. Chez toute autre un ton pareil eût été de la mauvaise éducation, simplement. Chez elle, c'était le privilège de la femme supérieure qui porte un nom historique,—sans y avoir droit, d'ailleurs. Cette prétention à la grande noblesse était sans doute le point faible de cette jolie plébéienne promue à l'aristocratie de par les millions du farinier, son beau-père, et de son père Taraval, le boursier. Car elle sourit à cette flatterie que je jugeai à part moi une platitude. Elle continua en s'adressant toujours à moi, de la bouche, tandis que ses yeux ne quittaient pas Molan.

—«D'ailleurs, je n'ai pas besoin de votre réponse pour savoir que, cette fois, ça y est, et dans les grands prix... Est-ce qu'elle a de l'esprit, cette petite Favier?...» insista-t-elle.

—«Beaucoup,» ripostai-je vivement. J'étais de bonne foi. Je ne l'eusse pas été que j'aurais répondu de même pour déplaire à cette créature dont le seul accent m'irritait à une étrange profondeur. Je commençai donc un éloge enthousiaste de la pauvre fille que je connaissais à peine et qui venait elle-même de tant me décevoir par ses soudaines vulgarités. Jacques m'écoutait célébrer les louanges de sa maîtresse sur le mode dithyrambique, avec une stupeur que Mme de Bonnivet interpréta dans un sens d'ombrage. Elle n'était pas femme à manquer cette occasion de semer la zizanie entre deux amis. C'est ma pierre de touche pour toutes les natures féminines ou masculines: cet instinctif frémissement de sympathie ou d'antipathie devant les sentiments des autres. Il suffisait que Mme de Bonnivet nous crût unis par une sincère camaraderie, Jacques et moi, pour que cet accord lui donnât la tentation de le fausser:

—«Tiens!» dit-elle, «le portraitiste serait-il aussi amoureux de son modèle?... Et aujourd'hui nous ne peignîmes pas plus avant!...» Elle rit de son mauvais rire. Puis, tout d'un coup, ayant tourné la tête pendant qu'elle prononçait cette parodie du beau vers de Dante, elle dit à son mari: «Décidément, Henri, vous ne faites plus assez d'exercice, vous engraissez... Ça vous donne dix ans de plus que votre âge. Vous devriez prendre exemple sur Senneterre.» Il convient d'ajouter que le rabatteur était, ce soir-là, ciré et raccordé comme un vieux meuble, en sorte que cet éloge de son apparente jeunesse devenait une affreuse ironie. «Allons,» conclut-elle, «ne vous fâchez pas, et en attendant, prenez tous du raisin, il est exquis...»

—«L'aimable enfant!» me disais-je, tandis qu'elle nous tendait la boîte de fruits avec une mutinerie plus minaudière que gracieuse, «à quelle heure la couche-t-on?» J'observai qu'au moment où elle avait lancé cette épigramme à son mari, elle m'avait regardé. Ce caractère sans vérité intérieure était dominé sans cesse par un double besoin où se manifestaient ses deux misères morales: l'appétit maladif de l'effet à produire développé en elle par l'abus du succès mondain, l'appétit plus maladif encore de l'émotion à tout prix, résultat des secrets désordres où elle s'était blasée et de son manque de cœur. Ai-je dit qu'elle était mère et qu'elle n'aimait pas son enfant, interné chez les Pères, pour de longues années? Elle ne pouvait se passer d'étonner, et, elle avait ce goût étrange de la peur, ce singulier plaisir à provoquer la colère de l'homme, cette joie à se sentir frôlée par une menace de brutalité qui est le grand signe de la nature Fille. C'est tout l'amour des créatures pour les souteneurs. A défaut de sérieuses occasions, les plus petits enfantillages lui étaient bons pour se procurer ces deux émotions: comme d'esbrouffer un pauvre diable de peintre par des façons si contraires à ses prétentions sociales, et comme d'allumer dans les yeux de son mari, à propos d'un rien, l'éclair de mécontentement que j'y vis passer. Senneterre et Bonnivet se mirent pourtant à rire du même rire que Tournade et Figon dans la loge de la petite tout à l'heure. La comparaison s'était imposée à moi aussitôt, comme dans toutes les circonstances où j'ai côtoyé ce que l'argot actuel appelle la Haute. L'actrice et la femme du monde avaient exactement le même mauvais ton. Seulement, ce mauvais ton du délicat Burne Jones trahissait un fond d'âme passionnée, une extraordinaire facilité d'entraînement, au lieu que chez Mme de Bonnivet c'était bien l'intolérable et fantasque caprice de l'enfant gâtée,—mais très fine, car aucune nuance ne lui échappait, pas même l'antipathie d'un indifférent comme moi, ni la mauvaise humeur de son mari déguisée sous ce rire à la Tournade:

—«Mon cher Senneterre,» avait dit simplement Bonnivet, «nous sommes servis. Mais un vieux mari et un vieil ami sont des parapluies sur lesquels il a tant plu!...»

Il y avait, dans ces quelques mots, un singulier mélange d'ironie à l'égard des deux artistes, très nouveaux venus dans leur monde, avec qui causait la jeune femme, et une sourde irritation qui lui procura sans doute à elle ce petit frisson de crainte qu'elle aimait à ressentir. Elle eut pour l'époux, si gaminement bravé, une œillade de coquetterie presque tendre, et une œillade aussi pour moi indigne, plus excitante que provocante. J'avais l'heur d'irriter sa curiosité parce qu'elle me sentait réfractaire à sa séduction. Et voici que, changeant de propos et presque d'accent, avec une soudaineté prodigieuse, elle me posa le plus simplement du monde une question sur l'école de peinture à laquelle j'appartenais. Ce lui fut un point de départ pour m'entretenir de mon art, sans grande instruction, mais, chose étrange, avec autant d'intelligence et de bon sens qu'elle avait montré de gouaillerie blagueuse. Elle parla du danger qu'il y a pour nous autres à beaucoup aller dans le monde, et elle en parla comme je pense, avec une vision parfaitement juste des défauts de vanité et de charlatanisme qu'entraîne la fréquentation des oisifs. C'était à croire qu'une autre personne avait remplacé la première, mais les deux se ressemblaient sur un point: c'était encore un effet à produire au nouveau venu. Seulement elle avait deviné cette fois les paroles précises qu'il fallait prononcer. Les coquettes froides ont de ces intuitions qui simulent l'intelligence au regard de leurs adorateurs. J'étais trop prévenu déjà pour être la dupe de cette manœuvre et ne pas en discerner l'artifice. Comment ne pas en admirer la souplesse?

—«N'est-ce pas qu'elle a de la saveur, ma petite Bonnivette?» fit Jacques Molan lorsque nous eûmes pris congé, «elle est fine et elle comprend tout avant qu'on ait parlé... Mais pourquoi ne t'a-t-elle pas invité à souper? Car elle s'est mise en frais pour toi... Tu aurais pu voir ça à la mauvaise humeur de Senneterre. A peine s'il t'a rendu ton salut. Le gibier qu'il n'a pas rapporté ne lui convient pas,—ni celui qu'il a rapporté, d'ailleurs.... Oui,» continua-t-il avec le ton d'un homme qui soutient une partie très serrée et qui surveille les moindres détails du jeu de son adversaire, «pourquoi ne t'a-t-elle pas invité à souper?»

—«Et pourquoi m'aurait-elle invité?» répondis-je.

—«Pour te faire causer sur Camille et moi, donc,» fit-il. «C'était indiqué.»

—«Après l'éloge que je lui ai servi de la petite Favier,» répliquai-je, «elle n'avait pas grand'chose à me demander. Cet éloge ne lui a pas plu. C'est un excellent signe pour toi, et une raison suffisante de n'avoir pas tenu à le réentendre...»

—«Possible,» dit-il. «Et le mari, comment le trouves-tu?»

—«Faible de s'être laissé parler comme cela, ce qui m'a étonné, d'ailleurs, avec sa carrure. Il a bien répondu un essai de mot, avec un mauvais regard... Mais faible, je te répète, très faible...»

—«Ah!» reprit Jacques, «ce sont d'étranges rapports, plus étranges que tu ne les imaginerais jamais... Bonnivet, vois-tu, c'est un mari Parisien, comme il y en a beaucoup, qui, par lui-même, ne serait d'aucun grand club, d'aucun salon, et qui doit toute sa situation de monde aux coquetteries de sa femme. Les maris de cette espèce n'ont pas toujours prémédité cet alphonsisme d'un nouveau genre. Mais ils en profitent, et ils se divisent en trois groupes: les nigauds, qui sont persuadés que ces coquetteries demeurent innocentes contre l'évidence, les philosophes qui sont bien décidés à ne jamais vérifier jusqu'où vont ces coquetteries, et les jaloux qui veulent bien profiter de ces coquetteries pour avoir un salon rempli, des dîners élégants. Avec cela ils ont la sueur froide à la seule idée que leur femme prendrait un amant. C'est le cas de Bonnivet... Tous les flirts de la reine Anne, il les accepte. Il leur fait même bonne mine. Tu as vu comme il m'a serré la main? Il assiste, silencieux comme le plus complaisant des hommes, aux petits manèges de sa moitié... Hé bien! j'ai la conviction que s'il soupçonnait cette femme de la moindre familiarité physique par delà cette familiarité morale, il la tuerait, là, sur place, comme un simple lapin... Elle le sait, et elle en a peur, et c'est pour cela qu'elle le préfère au fond à nous tous et qu'à mon humble avis elle ne l'a sans doute pas trompé encore. Tout arrive, même le bien! Pourtant elle aime à le braver dans ses moments de nerfs. Elle en avait un tout à l'heure. Camille avait été trop jolie. Entre nous, c'est la vraie raison du souper: elle n'a pas voulu que la petite duchesse bleue fût à ton serviteur ce soir. Et j'y pense: voilà aussi pourquoi elle ne t'a pas invité. Elle a espéré que tu profiterais de mon absence. C'est de la bonne comédie. Molière, où sont tes pinceaux?...»

—«Mais,» lui dis-je, en rêvant à celui des deux personnages à demi muets dont il venait de me tracer ce portrait plutôt tragique, «si telle est ton opinion sur M. de Bonnivet, tu ne dois pas être très rassuré pour le jour où tu serais l'amant de sa femme.»

—«Moi?» répondit-il en haussant les épaules, «mon cher, j'ai fait le calcul... Prendre pour maîtresse une femme quelconque, tu entends, quelconque, c'est toujours courir le même nombre de chances de se rencontrer face à face avec quelqu'un qui tue... Hé! Oui. Réfléchis. Si cette femme est galante, elle a eu des amants qu'elle te sacrifie. Donc... Si elle ne l'est pas, c'est celui qu'elle aura éconduit qui voudra se venger. Donc... C'est à peu près comme de monter en voiture et en chemin de fer, ou comme de boire un de ces verres d'eau fraîche que les chimistes déclarent des bouillons de microbes. Je brave les chevaux emballés, les déraillements, les fièvres typhoïdes et les jaloux, parce que j'aime à aller vite, à me rafraîchir et à m'amuser... Et puis, Mme de Bonnivet connaît son tyran, son Henri,—il s'appelle Henri-Amédée-Placide, des noms bien idylliques cependant!—Elle sait ce dont il est capable. Elle s'amuse à l'exciter, savamment, juste de quoi se procurer ce petit frisson de demi-danger. Quand elle voudra sauter le pas, elle s'y prendra comme une toquée raisonnable,—qu'elle est. Les maris ombrageux ressemblent aux bêtes vicieuses. Ce sont celles que l'on monte le plus sûrement quand on les a bien étudiées et que l'on connaît leur tic... Et maintenant as-tu un crayon?—Bon.—Je griffonnerai sur une carte dans la loge. En attendant, laisse-moi arranger avec l'ouvreuse l'affaire du billet à me remettre...»

Nous étions à la porte de notre baignoire. Il s'arrêta, ainsi qu'il venait de le dire, pour échanger quelques mots avec la femme préposée à la porte. Je le vis du coin de l'œil, qui remettait à cette complaisante personne, une lettre quelconque qu'il tira de son portefeuille. Il était rendu en ce moment à sa vraie physionomie de bête de proie, féline et souple, et sa réelle élégance de joli garçon en devenait presque répugnante.

—«Ça y est,» dit-il, «et nous allons applaudir notre amie comme si nous n'étions pas, moi l'auteur et toi le camarade de l'auteur. Nous lui devons bien cela... Pauvre petite! Elle va être si désappointée. Tu m'écriras un mot demain, ou tu viendras me voir, pour me renseigner sur sa façon de prendre notre mensonge. Je n'ai pas d'inquiétude sur le résultat. Une femme qui aime ne doute jamais de la vérité. Elle avale l'invraisemblable comme une carpe avale l'hameçon, jusqu'au bout et un mètre de ficelle avec...»

—«Et si elle devine que je lui mens?...» interrompis-je... J'avais sur le cœur le notre mensonge qui faisait de moi son complice, et j'étais sur le point de lui refuser mon aide. Mais le lui refuser c'était ne pas revoir Camille le soir même.

—«Elle ne devinera pas...» répondit-il.

—«Enfin, si elle insiste, si elle me demande ma parole d'honneur?...»

—«Tu la lui donneras. Avec les femmes, les faux serments sont permis. Et puis elle ne te la demandera pas... Chut... La voici. N'ayons pas l'air de deux conspirateurs. Dieu! qu'elle est jolie!... Et dire que j'aurais pu!... Si je faisais la farce à l'autre de lui fausser compagnie?... Mais non, il y a une vieille chanson française là-dessus, et délicieuse:

C'est que la femme qu'on adore

N'est pas celle qu'on a déjà,

Mais celle qu'on n'a pas encore

Et qu'on n'aime plus quand on l'a...

«Avoue que ces quatre vers renferment plus de vérité que tous les romans d'analyse des coupeurs de cheveux en quatre, tes amis, Claude Larcher et Julien Dorsenne?...»

Il me récitait cette stance légère d'une voix chantante, avec des larmes presque au bord des yeux, comme s'il eût senti l'infinie mélancolie qu'il y a dans l'inconstance inévitable du cœur, dans la fuite irrésistible des choses. Oh! ces attendrissements de littérature, qui saura jamais s'ils ne sont pas la plus vraie sincérité des littérateurs! Camille Favier cependant était rentrée en scène. Elle avait recommencé de jouer avec une grâce heureuse qui se transforma en nervosité, lorsque l'ouvreuse fut venue, selon le programme du complot, apporter dans notre baignoire le faux billet de Fomberteau. L'actrice faillit n'être pas à sa réplique, lorsqu'elle vit Jacques tirer un crayon de sa poche, griffonner sur sa carte un mot qu'il me remit, puis sortir de la loge. Mais le fourbe avait eu raison. Le trouble profond de la femme ne fit que profiter au jeu de la comédienne. Elle cessa soudain de regarder du côté de la baignoire où son amant n'était plus. Les forces entières de son être parurent concentrées sur son rôle, et, dans la grande scène finale, fort ingénieusement démarquée, de la Princesse Georges, elle déploya une puissance de pathétique qui enleva le public dans un délire d'enthousiasme. Alors seulement et comme, rappelée par une salle transportée, elle revenait saluer au bord de la scène, ses yeux se tournèrent vers la loge où j'étais seul. Il y avait, dans ce regard, le joli regret de ne pouvoir offrir ce triomphe à son maître et seigneur. Il y avait un orgueil d'artiste à artiste vis-à-vis de moi. Il y avait surtout une supplication que je ne m'en allasse pas sans avoir causé avec elle,—et, le rideau tombé définitivement, elle s'avança sans souci d'être observée par ses camarades:

—«Que se passe-t-il?» me demanda-t-elle. «Où est allé Jacques?»

—«Il m'a laissé cette carte pour vous,» lui répondis-je évasivement.

—«Montez dans ma loge,» dit-elle, après avoir regardé les quelques mots écrits au crayon, «je veux vous parler.» Son impatience était si vive que je la trouvai sur la première marche de l'escalier. Elle me saisit le bras aussitôt avec sa main.

—«C'est vrai?» me demanda-t-elle à brûle-pourpoint, «Fomberteau se bat? Et avec qui? Et pourquoi?»

—«On ne m'a rien dit de plus qu'à vous,» répliquai-je, toujours avec le même vague.

—«Il savait donc que Jacques était au théâtre ce soir? Ils avaient donc rendez-vous ensemble? Pourquoi ne m'en a-t-il pas parlé? Il n'ignore pas comme je m'intéresse à ses amis et à celui-là entre tous les autres... C'est un si loyal camarade et qui a si bravement défendu Adèle et la Duchesse. Vous ne voulez pas que je trouve cela étrange?...»

—«Mais Jacques a paru aussi surpris que vous,» balbutiai-je.

—«Ah!» me dit-elle, en me serrant le bras plus fort, «vous êtes encore un honnête homme, vous. Vous ne savez pas bien mentir...» Puis, avec un accent profond: «Mais vous ne me vendriez pas non plus votre ami, je le sais aussi,» et, après un silence: «Vous habitez le même quartier que moi, m'a dit Jacques,—attendez-moi, vous me reconduirez...»

Elle avait disparu derrière la porte fermée de sa loge, et je n'avais pas trouvé de mots pour lui répondre,—pas plus à elle que tout à l'heure à Molan. Mon Dieu! Étais-je assez mécontent de moi-même? Éprouvais-je des sentiments assez contradictoires dans ce couloir de théâtre, rempli maintenant de cette déroute qui achève les représentations? C'est auquel, parmi les artistes, s'empaquettera le plus vite pour aller gagner qui un souper, qui sa famille, qui son amant ou sa maîtresse, qui le sommeil. Ce dernier cas est le plus général. Il faut avoir vingt-trois ans et l'âme romanesquement tourmentée que disaient les yeux de Camille, pour ajouter aux émotions si épuisantes de la scène celles de l'entretien qu'elle se préparait à avoir avec moi... Que je la redoutais cette causerie! Que je regrettais de ne pas l'avoir esquivée par un prétexte quelconque! Comme j'étais sûr que malgré son mot sur mes devoirs d'amitié, cette enfant passionnée essaierait de me faire dire ce que je voulais pas, ce que je ne devais pas dire!... Il eût mieux valu peut-être que cette crainte se trouvât vérifiée et que la rouée apparût tout de suite en elle par-dessous l'amoureuse. Pourtant, les regretté-je sincèrement, les minutes singulières de cette nuit-là? Regretté-je cette promenade à deux, par ce ciel étoilé et froid de janvier,—si inattendue, puisque je ne connaissais pas cette jeune femme, même de nom, à sept heures du soir;—si innocente, presque si niaise, puisque j'étais la diversion improvisée de sa tendresse pour un autre;—si courte, puisque le trajet du Vaudeville à la rue de la Barouillère n'est pas de plus de trois quarts d'heure.—Et ces trois quarts d'heure comptent pour moi parmi les rares qui fassent lumière sur le fond noir et morne de ma vie. Rien que d'en évoquer le charme disparu vaudrait la peine d'avoir commencé le récit de cette longue et monotone souffrance...

Quoique je fusse bien assuré que Camille ne m'avait pas fait rester pour jouer avec moi la scène de la Camargo avec l'abbé dans les Marrons du feu, de ce Musset qualifié si lestement de mauvais poète par Molan, mon cœur battait d'un battement plus vif que d'habitude, lorsque la porte de la loge s'ouvrit. Je la vis reparaître, enveloppée tout entière d'une grande mante noire achevée en larges collets souples qui lui élargissaient les épaules. Une grosse fraise de soie noire s'épaississait autour de son cou, et sa tête, coiffée d'une capote d'un bleu sombre, émergeait, presque trop petite. Elle me parut plus grande, plus jeune aussi. Tout de suite, je vis à ses paupières qu'elle avait pleuré, de même que je sentis combien elle était nerveuse, rien qu'à la manière dont elle dit adieu à l'habilleuse. Puis, comme elle s'appuyait sur mon bras pour descendre l'escalier, je lui demandai, croyant l'égayer par cette bénigne plaisanterie:

—«Vous n'avez pas peur de faire causer, en vous en allant ainsi avec un monsieur?...»

—«Faire causer?» dit-elle en haussant ses fines épaules. «Voilà qui m'est égal. Tout le monde au théâtre sait que je suis la maîtresse de Jacques... Je ne m'en cache pas, vous voyez, et, d'ailleurs, lui non plus... Il ne vous l'a pas dit?... Avouez...»

—«Il m'a dit qu'il vous aimait,» répondis-je.

—«Non,» fit-elle avec son joli sourire triste, qui relevait sa fine bouche un peu à droite et creusait une fossette dans sa joue pâle, «je le connais trop pour croire cela. Il vous a dit que je l'aimais, et il a eu raison. Tout de même c'est gentil à vous de vouloir que je pense qu'il parle de moi tendrement. Je vous répète d'être bien tranquille. Je n'essaierai pas de vous faire causer... Après tout, cette histoire de Fomberteau n'est pas impossible... C'eût été si simple pourtant de ne pas s'en aller sans m'avoir dit adieu. Je m'étais promis une telle joie de cette reconduite, ce soir...»

Nous étions sur le trottoir de la rue de la Chaussée-d'Antin, comme elle prononçait cette phrase, suivie d'un long silence. Les femmes qui aiment ont de ces cruautés inconscientes. Mais comment en vouloir à celle-ci de regretter son amant auprès de moi et de me le dire, quand tout son charme était dans cette spontanéité, cette ingénuité si intactes de sa nature? Et puis, je commençais d'être amoureux d'elle, et ce tête-à-tête, même pour me parler d'un autre, m'enlaçait, m'enivrait de cet enchantement de la présence aimée, qui est à elle seule une volupté. La chaleur de son bras faisait affluer mon sang à mon cœur. De quelle pose discrète ce joli bras s'appuyait sur le mien, pourtant, avec cette réserve si différente de l'abandon de l'amour! Mais son pas s'était mis instinctivement en harmonie avec mon pas. Nous marchions d'accord, et cette fusion de nos mouvements, en me faisant sentir le rythme léger de son corps, me révélait aussi qu'elle était, quoique me connaissant bien peu, en pleine confiance. J'éprouvais une extrême douceur à cette intimité si subite, si complète, si dépourvue de coquetterie. Mon amour-propre n'avait pas plus l'idée de s'en humilier que le sien n'avait eu l'idée de feindre avec moi sur ses relations avec mon camarade. Par la magie mystérieuse de quelle double vue avait-elle deviné, au premier coup d'œil, que je lui serais, auprès de Molan, précisément l'avocat dont elle avait besoin, et aussi qu'elle pouvait sentir, devant moi, en libre sincérité? Toujours est-il que, dès cette première promenade faite ensemble, d'abord à travers la foule dont s'encombrait le boulevard, puis dans les rues de plus en plus paisibles, jusqu'aux avenues désertes des Invalides et de Montparnasse, notre conversation fut celle de deux êtres profondément, définitivement, absolument sûrs l'un de l'autre. Je n'essaierai pas d'expliquer cette première étrangeté,—prélude et présage de relations où tout devait être anomalie. Moi qui répugne à recevoir des confidences autant qu'à en faire, j'écoutais cette femme de théâtre avec une passionnée, une insatiable avidité de connaître tout de sa vie. Si singuliers que fussent ses aveux, adressés à un étranger, presque à un inconnu, je ne pensais ni à les mettre en doute ni à les taxer d'impudence ou de cabotinage... Et voici que le temps recule, et les mois qui nous séparent de cette heure s'abolissent. Le ciel de la nuit d'hiver palpite à nouveau de fourmillantes étoiles. Nos pas associés, presque conjugués, sonnent sur les trottoirs vides. Sa voix s'élève et s'étouffe tour à tour, avec son timbre si doux. C'est comme une musique que rend son âme en épanchant les paroles où elle s'abandonne. Cette musique, je l'entends encore. Je retrouve ce trouble, à la fois délicieux et douloureux, dont me remplissait chacun de ses mots: ils me paraissaient si touchants, alors que la chère voix les prononçait, ils me paraissent aujourd'hui si cruellement ironiques. En me les rappelant, je songe à ces jardins de Provence trop tôt fleuris, trop tôt parés de la frêle grâce des corolles—et puis une nuit de gelée brûle les roses, les anthémis et les mimosas, et les massifs qui déployaient au soleil de janvier la fête de leurs couleurs et de leurs parfums ne montrent plus que des tiges flétries, des bâtons morts à l'extrémité desquels jaunissent et se recroquevillent des pétales brûlés et des feuilles sèches. Dieu! Que la vie, la cruelle vie a tôt glacé de même les fraîches et douces fleurs de sentiment qui s'ouvraient dans ce cœur jeune, et comme mon cœur à moi défaille, lorsque je me rappelle et ses yeux, et ses gestes, et son sourire, et le joli hochement de tête qu'elle avait pour me dire:

—«Oui, quand je peux rentrer avec lui de cette façon, le soir, il sait que je suis si heureuse... Et il sait aussi ce que cela me coûte de me procurer cette liberté... D'habitude, maman vient me prendre... Pauvre maman! Si elle soupçonnait tout!... Jacques n'ignore pas comme il m'est pénible de mentir pour les petites choses, plus peut-être que de mentir pour les grandes. La mesquinerie de certaines ruses vous fait mieux sentir combien c'est vilain et misérable de tromper. Il faut que je raconte que ma cousine vient me chercher et que j'avertisse cette cousine aussi... Non. Je n'étais pas née pour ces roueries... J'aime à dire ce que je pense, moi, et ce que je sens. Et d'abord je ne rougis pas de ma vie. Sans Jacques, j'aurais déjà tout raconté à ma mère.»

—«Et elle ne soupçonne vraiment rien?» lui demandai-je.

—«Non,» dit-elle avec une amertume profonde, «elle croit en moi. Je suis la revanche de sa vie, voyez-vous. Nous n'avons pas été toujours comme nous sommes. J'ai le souvenir d'un temps où, petite fille, nous avions un hôtel, des voitures, des chevaux. Mon père était dans les affaires, un des grands coulissiers de Paris. Vous savez mieux que moi ce que c'est: un coup de Bourse malheureux, et ces fortunes-là s'effondrent... Ce n'est pas son nom que je porte, c'est celui de ma mère, quand elle était jeune fille...»

—«Mais Jacques ne m'a rien raconté de tout cela,» dis-je avec un étonnement qui la fit hausser de nouveau ses minces épaules. Quelle désillusion déjà dans ce gentil et triste geste qui disait qu'elle jugeait clairement celui qu'elle continuait de tant aimer!

—«Cette histoire ne l'a sans doute pas assez intéressé pour qu'il s'en souvienne. Elle est si banale, y compris la mort de ce malheureux homme qui s'est tué de désespoir. Ce qui l'est tout de même un peu moins, c'est que maman a sacrifié sa fortune pour que l'honneur de mon père fût sauf. Il est vrai que c'était une fortune qu'il lui avait reconnue par contrat et qui venait de lui. C'est égal. Il n'y a pas beaucoup de femmes, dans ce monde riche que Jacques aime tant, qui feraient cela, pas vrai? Tout a été payé, et nous sommes restées avec sept mille francs de rente dont nous vivions encore l'an dernier, avant que je n'entrasse au Vaudeville...»

—«Et comment vous est venue l'idée du théâtre dans un pareil milieu?» lui demandai-je.

—«C'est une confession que vous voulez,» dit-elle, «vous l'aurez. Sait-on jamais pourquoi l'existence tourne comme ceci ou comme cela? On ne sortirait pas dans la rue si l'on pensait à tous les événements que peut produire une rencontre...» Et elle souriait en disant cette phrase qui éveillait en moi un trop vivant écho. N'était-ce pas une de ces rencontres de hasard qui venait de me la faire connaître, pour le bouleversement de ma paix intérieure, je le pressentais trop? Et elle continuait:

—«Si je crois à quelque chose, voyez-vous, c'est à la destinée.—Parmi les quelques personnes que nous continuions à voir se trouvait un ancien ami de mon père, grand amateur de théâtre. Il est mort depuis. Il m'entendit, un jour que je ne le savais pas là, réciter un morceau de poésie que j'avais appris par cœur, pour moi seule. C'étaient les vers de l'Expiation:

«Waterloo! Waterloo! Waterloo! Morne plaine...

«Tenez, la voilà bien, la destinée. Notre vieil ami m'avait parlé de sa mémoire qui baissait. Il m'avait conseillé de travailler la mienne. Ce petit hasard aura aiguillé toute ma vie... Il trouva que j'avais déclamé avec justesse ces quelques vers. Comme par jeu, il me donna un autre morceau à apprendre. J'avais quinze ans, et il me traitait comme il eût traité une grande gamine de nièce, sans plus de façons... S'il vivait encore, serait-il heureux ou malheureux de ses conseils? Que je me suis demandé cela souvent!... Enfin!... A la suite de cette seconde expérience, il eut une longue conversation avec maman... Nous étions pauvres. Nous pouvions le devenir davantage. Nous n'avions rien à espérer de notre famille, qui a été si dure pour mon pauvre père... Un talent, c'est un gagne-pain, et, aujourd'hui, le théâtre, c'est une carrière comme la peinture, comme la littérature... Les temps des préjugés sont passés...—Vous entendez d'ici ces raisonnements de vieux garçon parisien? Vous entendez les objections de maman? Elles ne tinrent pas contre l'autorité que notre ami avait prise chez nous en nous demeurant fidèle. On nous a tant abandonnées,—peut-être un peu par notre faute? Maman a été si fière. Ce qui acheva de la décider, ce fut la joie que je montrai quand on me consulta. Voilà comment je suis entrée d'abord chez un professeur, puis au Conservatoire, d'où je sortais, il y a trois ans tantôt, avec les deux premiers prix... Un stage à l'Odéon, puis le Vaudeville tout de suite... Et vous en savez autant que moi sur Camille Favier...»

—«Sur Mlle Favier,» rectifiai-je, «mais pas sur Camille.»

—«Ah! Camille!» répondit-elle en quittant mon bras, comme si au moment de m'en dire plus long, trop long, sur son être intime, un irrésistible instinct de reprise la faisait se reculer. «Camille est une personne qui n'a jamais eu beaucoup de bon sens, et elle en a moins encore aujourd'hui qu'autrefois,» ajouta-t-elle avec ce hochement de tête, mutin et mélancolique à la fois, que je lui ai toujours vu, dans les heures émues. «C'est sans doute que je ressemble à mon cher papa, qui, lui, n'avait pas de bon sens du tout, m'a-t-on raconté, car il avait épousé ma mère par amour, et c'est bien ce que ses frères et sœurs, cousins et cousines ne nous ont jamais pardonné... Pauvre père et pauvre Camille!... Mais vous le voyez bien,» et cette fois elle sourit, «que je n'en ai pas du tout de bon sens, puisque je vous raconte de pareilles choses après deux heures de connaissance... Et pourtant, j'ai une théorie, voyez-vous. L'amitié, c'est comme l'amour: ça y est ou ça n'y est pas, et du premier coup...»

—«Et, de ma part, vous avez deviné que ça y est?...» lui dis-je.

—«Oui,» fit-elle avec une simplicité presque grave, en me reprenant le bras, qu'elle serra contre le sien, et elle continua: «Vous voudriez m'interroger sur mon sentiment pour Jacques? Je l'ai bien deviné, allez, et vous n'osez pas. Et moi, de mon côté, je voudrais vous l'expliquer et je ne saurais pas. Puisque j'ai commencé à tout vous dire, j'essaierai. Il me semble que vous me jugerez moins mal après, et j'ai besoin que vous ne me jugiez pas mal... Il faut reprendre les choses par le commencement... Je vous ai dit pourquoi et comment j'étais entrée au Conservatoire... C'est un curieux endroit, allez, et pas bien connu, où il y a de tout, du très bon et du très mauvais, de la corruption et de la naïveté, de l'intrigue et de la jeunesse, de la vanité exaspérée et de la folie d'art... Durant les années que j'y ai passées, ce fut mon roman à moi, cette folie d'art. Oui, j'ai eu la frénésie, la fièvre d'être un jour une grande artiste... Et j'ai travaillé!... Ce que j'ai travaillé!... Et puis, comme on n'a pas dix-huit ans impunément pour rêvasser, ni des oreilles pour entendre, ni des yeux pour regarder, le jour où je suis sortie de là, vous comprenez que si j'étais sage, ce n'était pas de la sagesse d'une ignorante... J'avais vu, je crois, autant de vilaines histoires que j'en verrai dans ma vie. On ne me fera pas la cour plus brutalement que n'avaient essayé certains camarades, ni plus hypocritement que certains professeurs. Je ne recevrai pas de conseils plus dépravés que ne m'en ont donné certaines de mes amies d'alors, ni des confidences plus désenchantantes... Mais le milieu, sur moi, n'a jamais eu beaucoup d'influence. Ce que l'on me dit entre par une oreille et sort par l'autre. Ce que j'écoute, c'est ce que me chuchote la petite voix intérieure, celle qui me parle quand je suis seule. C'est la petite voix intérieure qui m'avait murmuré:—comme c'est beau!—quand je lisais à quinze ans les fameux vers:—Waterloo! Waterloo!...—alors que ma pauvre maman s'extasiait, elle, sur de mauvais bouquins du cabinet de lecture de la place Saint-Sulpice. C'est la petite voix qui m'avait soufflé de répondre: oui, tout de suite, quand notre vieil ami m'avait parlé de théâtre. C'est la petite voix qui me défendit de succomber aux tentations dont j'étais entourée alors... Ne vous imaginez pas que ce fussent des conseils bien raisonnables, ces conseils de la petite voix. Pensez, quel métier pour une fille de l'âge que j'avais alors: répéter sans cesse des paroles d'amour, donner à sa voix des accents d'amour, à son visage, à ses gestes des expressions d'amour! On finit, à ce jeu, par gagner la fièvre des rôles que l'on s'assimile. On veut les avoir éprouvés pour son propre compte, ces sentiments dont a tant essayé la copie... Enfin, je ne peux pas bien vous expliquer cela, c'est sans doute parce que j'étais née pour le théâtre, mais je ne peux pas jouer un personnage, sans le devenir ou presque, et, quand on sort de dire pour le compte d'une autre:

«Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime!...

«si vous saviez comme on a quelquefois envie de dire la même douce phrase caressante pour son propre compte?»

—«Hélas!» lui répondis-je, comme elle se taisait de nouveau, «c'est notre histoire à tous que vous me racontez là... On a lu dans les livres que cela fait si mal de sentir, et l'on n'a de cesse que l'on ne se soit donné à soi-même ce mal que ces livres dépeignaient comme si douloureux... Il y a une contagion dans les douleurs des poètes. On les imite malgré soi, et l'on est sincère dans cette imitation. Ce qui prouve une fois de plus que le cœur est une machine bien compliquée...»

—«Plus compliquée encore que vous ne le croyez,» fit-elle avec un demi-sourire d'intelligence, «quand il s'agit d'une fille qui vit comme je vivais... Je vous ai dit que j'avais la folie de mon art. Pourquoi avais-je décidé, à part ma pauvre tête, que cet art n'était pas compatible avec la tranquillité bourgeoise d'une existence régulière, et que la prosaïque et monotone vertu est l'ennemie du talent? Je ne saurais pas vous l'expliquer. Mais c'est ainsi... J'étais convaincue que sans la passion il n'y a pas de grande artiste. Encore maintenant, je ne crois pas que j'aie eu tort... Tenez, ce soir, j'ai joué ma dernière scène comme jamais je ne l'avais jouée. J'avais mal aux nerfs dans tous mes gestes, dans tous mes mots. Et je me donnais par mon rôle. Je me donnais, ah! follement!... Pourquoi? Parce que j'avais vu Jacques s'en aller de votre baignoire et que je ne comprenais pas. Si vous saviez ce que j'ai souffert d'angoisse en regardant à ce moment-là la loge de cette affreuse Mme de Bonnivet! Dieu! que je la hais, cette femme! C'est mon mauvais génie et le mauvais génie de Jacques. Vous verrez... Si elle était sortie avant la fin, avec son imbécile de mari, j'aurais pensé qu'elle et Jacques s'en allaient ensemble. Je serais tombée, là, sur la scène... Pardonnez-moi. Je reviens à mon histoire, puisqu'elle ne vous ennuie pas trop... Tous ces sentiments romanesques, indécis, confus, qui remuaient en moi tandis que je piochais ferme mes concours de sortie au Conservatoire, se résumèrent dans un rêve dont je vous supplie de ne pas trop rire... Oui, toutes ces douleurs et toutes ces joies d'amour, toutes ces émotions qui devaient exalter l'artiste et faire de moi la rivale des Rachel, des Desclée, des Sarah Bernhardt, des Julia Bartet, je souhaitais de les éprouver pour quelqu'un qu'elles exalteraient en m'exaltant, pour un homme de génie que j'inspirerais en m'inspirant, et qui écrirait des pièces sublimes que je jouerais ensuite avec un génie égal au sien... Seigneur! Que c'est difficile de dire ce que l'on sent pourtant avec tant de netteté!... Je cherche un nom dans l'histoire du théâtre qui vous expliquerait ces chimères mieux que mon pauvre bavardage...»

—«Vous auriez voulu être la Champmeslé, rencontrer Racine, et lui créer Phèdre après la lui avoir posée,» l'interrompis-je.

—«C'est cela,» fit-elle vivement, «C'est cela... Oui, la Champmeslé et Racine; ou bien Rachel avec Alfred de Musset, la Rachel du souper, si elle l'avait aimé.... Rencontrer un écrivain, un poète, qui eût besoin de sentir pour écrire, le faire sentir, sentir avec lui, incarner les créations de son talent sur la scène, et traverser ainsi le monde à deux, pour aller ensemble à la gloire dans une légende d'amour!... Croyez-vous qu'il en peut tenir du bleu—de quoi faire tous les fonds de ciel de tous vos tableaux—dans la cervelle d'un petit trottin d'apprentie actrice, qui répète son morceau d'examen, au fond d'une vieille rue du faubourg Saint-Germain, à côté de sa vieille mère, en imaginant, pour ses robes, des combinaisons et des rarrangements?... C'est une absurdité, un rêve, une folie, qu'un pareil désir. Pourtant ce rêve, j'ai tant cru l'étreindre, cette folie, j'ai tant cru la réaliser, quand le hasard m'a mise sur le chemin de Jacques. Je la réaliserais,—s'il m'aimait seulement,» et, avec un accent profond, elle répéta, elle soupira: «s'il m'aimait?»

—«Mais il vous aime,» lui répondis-je. «Si vous l'aviez entendu me parler de vous, ce soir...»

—«N'espérez pas m'abuser,» fit-elle sérieusement et tristement, «je sais à quoi m'en tenir, allez... Il ne m'aime pas. Il aime l'amour que j'ai pour lui... Et pour combien de temps?...»

IV

Comme les moindres mots de cette conversation sont demeurés présents et distincts dans ma mémoire, avec leur intonation tour à tour gaie ou triste, sentimentale ou persifleuse, désabusée ou attendrie! Je pourrais continuer d'en noter le détail pendant des pages et des pages, sans me lasser. Il me semble, en les transcrivant ici, sur ce froid et muet papier, que le temps recule, et je me retrouve à la minute où cette causerie prit fin—trop tôt pour mon désir—par notre arrivée devant la maison de la rue de la Barouillère. Je me revois, prenant congé de Camille devant la porte massive, que le cordon d'un concierge endormi avait tardé à faire tourner sur ses gonds, malgré un carillonnage répété. Je crois entendre ce tintement, de la sonnette, comme je crois sentir la chaleur de sa petite main fiévreuse dans les miennes, tandis que je lui disais adieu, et elle m'apparaît, à la lueur du clair de la lune, comme un adorable fantôme à jamais évanoui: elle cligne ses yeux fins que le sommeil va fermer, elle incline sa tête avec un sourire, elle met son doigt sur sa bouche avec un geste de malice, pour me recommander la discrétion sur les confidences qu'elle m'a faites. La petite tête, les hauts collets et la longue mante s'engouffrent dans l'ombre de l'allée. Le battant de la porte retombe avec un bruit sec. Malgré moi, j'écoute un instant encore. J'entends une main tâtonner, la sienne, et prendre un objet de métal,—le bougeoir qui doit l'attendre chaque soir.—Une allumette craque; un pas se hâte, son pas; une autre porte se referme, celle de l'escalier intérieur... Puis rien, et je reprends moi-même le chemin de ma maison, sous le même radieux et pâle clair de lune, par les trottoirs déserts de ce coin du faubourg Saint-Germain, rempli, à cette heure, d'un peuple de chats furtifs et de chiens errants. Des sergents de ville en train de faire leur ronde, un fiacre attardé qui rejoint Grenelle, un groupe de rapins qui reviennent de quelque brasserie du boulevard Saint-Michel,—voilà tout ce qui atteste la persistance de la vie parmi les grands hôtels endormis et les couvents éteints, les petites maisons bourgeoises éclairées d'un dernier bec de gaz et les hôpitaux sinistrement noirs. C'est vraiment une des provinces de Paris que ce quartier, si voisin pourtant des populeux boulevards,—comme l'existence paisible de Camille auprès de sa mère était voisine de l'existence passionnée de la petite Favier du Vaudeville. Nous n'avions mis que trois quarts d'heure à revenir du théâtre, de ce pas inégal dont le rythme s'accommode aux lenteurs tour à tour et aux hâtes des confidences. Je ne mis pas moins de temps, l'horloge de l'église Saint-François-Xavier me le révéla par sa sonnerie, à gagner le petit hôtel du boulevard des Invalides où j'habite, quoique par la rue Rousselet et la rue de Monsieur, il soit lui-même autrement proche. Il est vrai que j'avais erré tout seul indéfiniment dans ce quartier désert, envahi par un trouble sur lequel je ne pouvais guère m'abuser. Cette brûlure soudaine de l'être intime, cette prise et cette reprise interminable des phrases que l'on vient d'entendre, cette obsession à la fois ravie et épouvantée de la pensée occupée comme de force par une créature à laquelle l'on était, la veille encore, le jour même, parfaitement étranger,—qui a commencé d'aimer sans connaître ces prodromes de la grande folie? C'est le frisson qui annonce la funeste fièvre, cette malaria de l'âme, plus longue à guérir que l'autre et plus dangereuse. Les médecins cherchent la quinine qui en coupera les accès! Et puis on ne croit pas que la maladie sera si grave. On se persuade que l'on sera plus fort qu'elle, et l'on se tient des raisonnements comme celui que je me tenais en me réintégrant au gîte, vers les deux heures du matin:

—«Une nuit de bon sommeil, et demain, ces folles idées seront passées... D'ailleurs, cette enfant est la maîtresse d'un camarade. Je me connais, la seule pensée de leurs caresses m'empêcherait d'en devenir amoureux, si j'en avais l'envie. Et, cette envie, je ne l'aurai pas. Elle m'a ému, ce soir, dans sa vie réelle, comme elle m'avait ému au théâtre, comme elle m'aurait ému dans un roman!... Pure imagination. Demain, je n'y penserai plus, et si j'y pense encore, je ne la reverrai pas, ni elle, ni Molan. Voilà tout.»

Pure imagination? C'est bientôt dit. Mais n'y a-t-il pas un point profond et trop sensible, par quoi cette imagination touche à notre cœur, est notre cœur même? Et quand la grâce d'une femme a blessé ce petit point-là, nous trouvons toujours des motifs pour ne pas rester fidèles au prudent programme du non-revoir. Le fait est que je commençai par n'avoir pas cette nuit de bon sommeil que je m'étais promise, et quand je me réveillai de l'inquiet assoupissement venu avec le matin, je pensais à Camille Favier avec autant d'intérêt troublé que la veille. «Si j'y pense encore, je ne la reverrai pas, ni elle, ni Molan...» Oh! la sage résolution, et, tout de suite, je trouvai un prétexte pour y manquer. N'avais-je pas promis à Jacques de le renseigner sur la réussite ou l'insuccès de son mensonge? Ce ne fut pas, toutefois, sans remords que je me mis en route, dès les dix heures, pour accomplir cette étrange mission. J'avais oublié, durant ma soirée de la veille, qu'à dix heures, précisément, j'avais modèle. Une fille, nommée Malvina, venait me poser mon infinissable Psyché pardonnée. Quand je la renvoyai, j'entendis la petite voix intérieure dont, la veille, Camille avait joliment parlé, me chuchoter: «Lâche! Lâche!» Et, même sans la petite voix, la seule présence de cette créature ne me démontrait-elle l'absurdité de mon sentiment commençant? Malvina avait, elle aussi, comme Camille, une tête idéale de madone primitive, et c'était la noce faite fille! Sa bouche au sourire si fin dans le silence ne s'ouvrait que pour débiter de crapuleuses gueulées. Quel conseil de ne jamais croire au charme ensorceleur d'un visage! Le sort a de ces avertissements que nous repoussons avec la sensation obscure de l'irréparable. Malvina partie, je regardai mon atelier, la toile commencée, ma boîte à couleur, ma palette de travail,—et je sortis, poursuivi par le muet reproche de ces choses. Que ne l'ai-je écouté alors!

J'avais heureusement à traverser, pour gagner la rue Delaborde, où Jacques Molan habite,—derrière Saint-Augustin et la caserne de la Pépinière,—un joli quartier de Paris et qui eut tôt fait de me distraire. Je le connais si bien pour en avoir essayé de nombreuses études, quand j'étais préoccupé, comme disent les critiques d'art qui cherchent dans nos toiles une occasion de théories, d'être «moderne». Cette sottise-là est finie pour moi, grâce à Dieu. Elle m'a profité tout de même, car si je ne crois plus que la peinture doive reproduire des jeux de lumière sans signification, ni des cadres de vie humaine sans valeur essentielle, j'ai gardé de ces études un goût plus vif, un sens plus affiné de certains paysages, ceux de la Seine, par exemple, des Tuileries et de la place de la Concorde. J'en aime surtout la couleur d'avant midi, qui leur donne une fraîcheur tendre, des transparences claires d'aquarelle dans un joli frisson d'éveil actif. Ce matin-là, et les nerfs fouettés par la griserie de la passion naissante, l'eau du fleuve me parut plus fraîche encore; le ton gris-bleu du ciel plus délicat sur les massifs dépouillés; l'eau des fontaines plus jaillissante, sous la blanche et sonore écume. Mon être surexcité percevait mieux le charme de papillotement et d'intimité que dégage cet horizon d'arbres grêles, de coquettes maisons et d'eaux vivantes. Involontairement, j'oubliais mon ferme propos de sagesse, et mes remords du travail quitté, pour me figurer le renouveau d'âme que m'eût insufflé une liaison comme celle dont cet assouvi de Jacques Molan faisait si peu de cas. Puis le démon de l'ironie s'emparait de moi, irrésistible:

—«Oui,» me disais-je, ou à peu près, «être aimé d'une femme comme Camille, quel rêve!... Juste assez libre pour donner à son amant de longues heures, celles-ci, par exemple, et pas assez pour absorber tout son temps; assez artiste pour comprendre les plus délicates nuances d'impression et les plus subtiles; assez naturelle pour s'amuser à ces caprices d'un rien de bohème, si savoureux, quand ils ne sont pas doublés de misère; assez enthousiaste pour qu'il émane d'elle un constant encouragement au travail, et trop spontanée, trop sincère pour vous pousser jamais à cet esclavage du succès, la fatale influence de tant de maîtresses et d'épouses... Et puis quelle adorable amoureuse! Était-il d'une rare nuance d'âme le roman qu'elle m'a raconté hier, et différent de celui qui hante la cervelle de ses petites camarades? Un riche entreteneur et une forte réclame, voilà l'Idéal ordinaire de ces demoiselles... Et il faut que la seule comédienne qui pense autrement tombe du coup sur ce Molan, sur cette froide machine à fructueuse «copie»... Et moi, que me sert-il de la deviner, de l'apprécier ainsi, quand je vais de ce pas faire une démarche qui ne peut que contribuer à les rapprocher l'un de l'autre?... Quel absurde hasard m'a fait dîner au Cercle, hier soir, et rencontrer Jacques? Cela devait m'arriver: c'est le symbole de toute notre vie, à lui et à moi... C'est moi qui suis l'amoureux, ou tout près de l'être; il est l'amant. C'est moi qui ai la sensibilité d'un véritable artiste; il en fait les œuvres et il en a la gloire... En attendant, voici une matinée bien claire que je perdrai, et mon tableau qui n'avance plus... Bah! Je rentrerai tôt, j'enverrai chercher Malvina. Je travaillerai toute l'après-midi. Je réparerai ce temps perdu. Ma commission à peine faite, je me sauve... Je suis assez curieux, d'ailleurs, de voir comment l'animal est installé... Il doit rouler en ce moment-ci sur quatre-vingt à cent mille francs par an... Ça le change d'autrefois, de l'époque où il mangeait chez Polydore à quinze sous la portion.»

Il y avait des jours et des jours, en effet, que je n'étais allé chez mon ancien camarade. Tandis que l'ascenseur me hissait jusqu'au second étage, où il habite, d'une grande maison neuve à bow-windows garnis de verres de couleurs, je me remémorais les divers gîtes où j'ai connu cet écrivain, aussi habile administrateur de sa représentation officielle que de sa fortune et de son talent, et je refaisais en pensée ses rapides étapes sur le grand chemin de la gloire parisienne.—Ce fut d'abord, au sortir du collège, la petite chambre d'un hôtel meublé, rue Monsieur-le-Prince. Un portrait de Baudelaire, par Félicien Rops, et quelques mauvais médaillons de David, en plâtre, patinés à l'huile, constituaient tout l'ameublement personnel de ce réduit. L'ordre méticuleux des livres, des papiers et des plumes sur la table attestait déjà la volonté ferme du travailleur. Jacques n'avait alors comme ressources qu'une maigre pension de cent cinquante francs par mois, servie par sa seule parente, une vieille grand'mère, qui vivait en province et pour laquelle il se conduisit du moins en petit-fils reconnaissant. Je l'ai vu pleurer de vraies larmes quand elle est morte,—et puis il l'a mise en livre. Chose étrange, c'est le seul de ses ouvrages qui soit franchement mauvais. Serait-ce que le talent d'écrire se nourrit seulement de la sensibilité imaginative, laquelle, pour se réaliser, a besoin de l'expression au lieu que la sensibilité réelle s'épuise et s'achève par sa réalité même? Heureusement pour lui, dans ces années de début, il ne peignait que les sentiments qu'il n'avait pas! Son premier volume d'une facture si élégante et si brutale à la fois, fut, chose invraisemblable, griffonné dans ce logis du quartier Latin. Ce fut ensuite l'entrée dans un journal du boulevard, et aussitôt un changement de domicile montra que l'écrivain entendait bien ne pas végéter dans le même cercle d'étroites habitudes. Il prit un appartement dans un entresol de la rue de Bellechasse, encore sur la rive gauche, mais tout près déjà de la rive droite. Le portrait de Baudelaire y était toujours, pour proclamer la fidélité aux convictions d'art du début, mais encadré de velours et détaché sur des tentures d'andrinople rouge, lesquelles donnaient à ce réduit un air d'asile capitonné. Elles sauvaient le manque de caractère artiste des meubles achetés à tant par mois chez un tapissier complaisant, et tous solides, tous bourgeois, sans aucune autre prétention que la qualité de leur vieux chêne. Le notable commerçant en denrées littéraires que devait être Molan, s'annonçait par cette recherche du fauteuil durable, du bureau bien conditionné que l'on ne devra jamais réparer.—Ce fut aussi l'époque d'un vaste divan à coussin,—propice aux crises d'analyse,—du cabinet de toilette plus raffiné et de la tenue plus élégante qui décèle «l'homme aimé».—Les visiteuses voilées que l'on rencontrait parfois dans l'escalier expliquaient la raison de cette métamorphose. Le succès augmentant encore, arriva l'époque du petit hôtel de Passy, jugé tout de suite inconfortable. Jacques n'y était pas demeuré un an et demi, que déjà l'opulente et définitive demeure de «l'homme établi» avait succédé. Je pus m'en convaincre dès l'antichambre où je fus reçu par un petit groom en demi-livrée. Un commissionnaire attendait, que je crus reconnaître pour l'avoir vu stationner dans mon quartier. Le groom m'introduisit dans un vaste fumoir attenant au très petit cabinet de travail, et qui montrait une vitrine remplie de bibelots, tous authentiques: vieilles laques chinoises, bronzes admirablement patinés du seizième siècle, boîtes en vernis Martin, figurines de Saxe, bonbonnières anciennes. Le disparate des objets traduisait bien l'éternel utilitarisme de Molan. Il pioche sa vente possible, en cas de malheur. Quelques tableaux décoraient les murs, tous modernes, de la modernité la plus outrancière et la plus exaspérée. Encore un placement à deux cents pour cent, la peinture d'un contemporain obscur, et demain il sera peut-être Millet ou Corot. C'est un billet à la loterie, ces tableaux, et à si bon marché! Molan les avait achetés pour quelques louis à de jeunes peintres en détresse, ou reçus en récompense d'un peu de réclame. Et puis, il a toujours eu le secret de se mettre avec l'extrême-gauche littéraire et artistique pour se faire pardonner ses succès. Mais il fallait le connaître comme je le connaissais pour déchiffrer la face de ce fumoir-bibliothèque, destiné à la montre, aux interviews, aux après-déjeuners et après-dîners de l'écrivain à la mode. Le trait significatif, c'était l'ordre, toujours implacable, surveillé, méticuleux. Tout le révélait, cet ordre, et d'abord le rangement des livres cartonnés sur les rayons,—et quels livres! Rien que des œuvres de jeunes confrères, de quoi donner à tous ceux d'entre eux qui venaient voir «l'arrivé» la flatteuse sensation d'avoir été reliés, chacun dans une couleur appropriée à son talent,—les coloristes en vieux rouge, les élégiaques en mauve, les raffinés en papier japonais! L'éclat battant neuf des menus objets d'argent, destinés à fumer et à prendre du soda et du brandy, à l'anglaise, et admirablement tenus,—la fraîcheur du tapis havane, évidemment enlevé chaque été,—la propreté flamande des vitraux mobiles, des merveilles du plus pur quatorzième, avec de grandes figures sur un fond bleu, réticulé et fleurdelisé,—tout attestait l'œil d'un maître difficile et dont la volonté va du grand au petit détail, sans jamais désarmer. Les propos que l'écrivain m'avait tenus la veille sur son talent de boursier me revinrent à la mémoire, et je pensai qu'étant donné le positivisme de sa nature, il m'avait dit la vérité. D'ailleurs, il entrait lui-même, manicuré, tubé, rasé, coiffé, sentant bon par tout son corps, l'œil éveillé, la joue fraîche, la lèvre épanouie, vêtu du plus délicieux veston du matin que jamais chemisier de génie ait coupé et soutaché pour un viveur professionnel. Seulement, ce viveur-ci était d'une espèce très particulière, car il tenait à la main une plume d'oie trempée d'encre qu'il me montra en la jetant dans le feu, allumé à tout hasard, et gaiement:

—«Je t'ai fait attendre?...» demanda-t-il. «J'avais ma troisième page à finir... Encore une, d'ici à midi et demi, et j'aurai gagné ma journée. Tous les jours ces quatre pages, qu'il s'agisse d'un roman ou d'une pièce—voilà ma méthode,» et m'indiquant sur un rayon, dans la petite bibliothèque basse, une large rangée de dos de livres moins coquettement reliés que les autres: «Et voici le résultat...»

—«Et tu peux quitter et reprendre ta besogne comme tu veux?» lui demandai-je.

—«Comme je veux. Affaire de régime, vois-tu. J'ai réglé mon cerveau comme on règle un compteur à gaz. La comparaison te scandalise? Tu n'as pas médité comme moi cette profonde parole d'un maître:—La patience est ce qui, chez l'homme, ressemble le plus aux procédés que la nature emploie dans ses créations... Jamais d'à-coup et une régularité presque automatique, c'est tout le secret du talent... Mais parlons de ton ambassade auprès de Camille, hier au soir... Il y a eu des pleurs et des grincements de dents, n'est-ce pas?...»

—«En aucune façon,» lui répondis-je, non sans éprouver un plaisir à déconcerter sa fatuité, «elle n'a pas même voulu m'interroger, pour ne pas me faire mentir...»

—«Oui,» dit-il en haussant les épaules, «c'est bien son genre. Toutes les délicatesses, toujours... Nous vivons dans une amusante époque. Tu rencontres chez une femme des sentiments exquis, de la nuance, un cœur délicieusement fin, de la grâce d'esprit? C'est une petite actrice de quatre sous... Une autre a deux cent mille francs de rente, une famille, un nom, de la beauté, une situation de monde, va te promener, c'est une infâme cabotine... Mais si la petite est une romanesque, c'est une romanesque futée. Elle a eu le scrupule de ne pas te faire causer, toi, pour ne pas te demander de trahir un ami. Puis elle s'est adressée au bon endroit pour savoir la vérité. Elle a dépêché à Fomberteau un exprès dès ce matin...»

—«Tu ne l'avais donc pas prévenu?...»

—«Je comptais passer chez lui en sortant d'ici... Elle a pris les devant, et Fomberteau qui ne savait rien lui a répondu le billet que voici,» et il tira de sa poche un papier. «Figure-toi la Camille que tu connais en train de lire ce poulet: Chère amie, la peste soit des mystifications et des mystificateurs, pour employer une tournure chère à votre Molière, puisqu'ils ont donné à la duchesse, et à mon sujet, des diables bleus comme son blason. Je n'ai jamais dû me battre en duel. Votre Jacques n'a jamais dû me servir de témoin. Sauf cela, tout le reste est vrai. Rassurez-vous donc sur lui et sur moi, et comme c'est jour de chronique, pardonnez-moi de ne pas aller vous remercier moi-même de votre gentille inquiétude... A quoi Camille a, de sa main, ajouté ce post-scriptum:—Puisque vous m'avez donné hier une explication qui n'était pas la vraie, j'ai droit à une autre, la vraie, et je l'attends...»

—«Et à quelle heure as-tu reçu cette lettre?» lui demandai-je.

—«Il y a quelque vingt-cinq minutes... Le commissionnaire est dans l'antichambre... J'ai voulu t'avoir vu et savoir ce qu'elle t'avait dit. J'aurais dû penser que c'était bien inutile et qu'elle serait avec toi aussi «belle âme» que toi-même... Toujours les sublimes et toujours l'amalgame! Elle n'aura rien perdu pour attendre. Je vais lui répondre et de ma meilleure encre...»

—«Je serais curieux,» interrogeai-je, «d'apprendre par quel mensonge nouveau tu te tireras d'affaire...»

—«Moi?» répliqua-t-il en s'asseyant à une petite table, et sa plume commençait de courir sur le papier, «par aucun... Je lui dis que je n'ai pas la moindre explication à lui donner et que je ne veux pas qu'elle se permette, une autre fois, des tours comme celui qu'elle m'a joué en s'adressant à Fomberteau.»

—«Tu ne feras pas cela!...» l'interrompis-je vivement. «Cette pauvre fille t'aime de tout son cœur. Elle n'a pu supporter le doute. Elle a pensé que tu lui mentais, et elle a voulu savoir la vérité. Voyons, n'est-ce pas naturel?... N'en avait-elle pas le droit, sois juste?... C'est si simple de trouver un autre prétexte... Mais dis-la-lui plutôt, cette vérité, puisqu'elle te la demande, cela lui ferait moins de peine...»

—«Il n'y a qu'une petite objection,» répondit Jacques, et, fermant le billet qu'il venait d'écrire, il pressa le bouton de la sonnette électrique pour appeler le gamin en veste bleue à boutons dorés, auquel il remit la lettre, «c'est que je serais parfaitement heureux si Camille se brouillait avec moi sur ce petit mot... C'est un autre principe, cela, aussi absolu que celui de la régularité du travail. Quand on doit rompre avec une maîtresse, plus le motif de rupture est insignifiant, plus il est sage... Et mes affaires vont si bien de l'autre côté que je n'ai vraiment plus besoin d'elle pour faire marcher sa rivale... Puisque tu es mon regardeur, et que je te sais muet comme un tombeau, j'ai bien envie de te raconter tout, malgré les grandes phrases sur la discrétion, d'autant plus que cette confidence ne compromet que moi,—jusqu'ici... Il y a précisément du tombeau dans cette affaire et du tombeau de grand homme—encore!... Enfin, j'ai arraché à Mme de Bonnivet, hier soir, une promesse de rendez-vous... Et dans quel endroit?... Je te le donne en mille. Au Père-Lachaise, devant la tombe de Musset,—comme avec l'autre!... Tu ne trouves pas ça de premier ordre?... Du cimetière au fiacre, c'est comme du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas, et du fiacre à certaine garçonnière de ma connaissance, comme avec l'autre, puisque c'est le programme, un second pas... Car tu sais, jamais de femmes à domicile. Troisième principe... Dans ces conditions, que Camille se brouille avec moi aujourd'hui, mais tant mieux, tant mieux!... Enfin, ne me fais pas une figure qui me dise: Mon cher Molan, vous êtes un monstre, et laisse-moi te mettre à la porte—à cause de la quatrième page...»

Si j'avais douté encore du sentiment trop vif que m'inspirait déjà cette charmante Camille, ce doute aurait cessé là, sur place, tant mon émotion fut cruelle devant ce cynique discours. J'aperçus avec trop d'évidence la vérité du drame où je me trouvais soudain engagé comme spectateur,—mais, dans certains duels, de voir menacée une vie très chère rend le témoin plus pâle que le duelliste lui-même. L'amour passionné de la petite Favier servait à Jacques de moyen d'action sur l'amour-propre de la mondaine blasée, coquette et froidement perverse, sans doute, mais élégante, enviée et riche, vers laquelle l'attiraient sa vanité et sa curiosité. Ce cœur de la pauvre comédienne, resté naïf et romanesque malgré la plus désenchantante des existences, ce cœur si vrai,—que j'avais senti si vrai, qui s'était ouvert à moi, avec une telle spontanéité, dans une heure de souffrance intime,—allait être brisé, déchiqueté, broyé, entre deux orgueils en train de se battre l'un contre l'autre—et quels orgueils! Les plus féroces, les plus implacables de tous, celui d'une demi-grande dame et d'un demi-grand écrivain, tous deux gangrenés d'égoïsme par la parade habituelle, desséchés par la constante et détestable étude de l'effet à produire, sans laquelle on ne garde pas le prestige incertain de la mode. Par une intuition d'une certitude affreuse, je mesurai du coup la profondeur de l'abîme où roulait, à son insu, mon amie improvisée de la veille. L'extrême acuité de cette vision m'empêcha de répondre à Jacques comme il s'y attendait sans doute, pour se divertir de ma naïveté en m'indignant. Il m'eut raillé, et sa raillerie m'eût fait mal. Il m'eût dit tout haut le conseil que son énigmatique sourire me donnait tout bas: «Si elle te plaît tant, il y a une place de consolateur à occuper et tout de suite...» Je peux me rendre cette justice: je ne me la dis pas à moi-même, cette vilaine parole. Je n'y eus pas de mérite, d'ailleurs. A-t-on du mérite à ne pas profaner en soi une image qui ne vous plaît qu'attendrissante et pure? Et si étrange que puisse paraître ce mot appliqué à une fille dont je savais qu'elle était la maîtresse d'un de mes camarades, je respectais dans Camille cette folie d'illusion par laquelle ses vingt-deux ans jouaient sur une seule carte leur précieux trésor de rêves délicats, de tendresses naïves, de nobles chimères. Je respectais en elle aussi le songe qu'elle m'avait déjà fait songer. Durant cet entretien de la veille au soir, le fond le plus intime de mes mélancolies avait tressailli, à me dire que j'eusse pu la rencontrer un peu plus tôt, au temps où elle ne s'était pas donnée à Jacques Molan, la deviner, lui plaire, et peut-être la déraisonnable et touchante enfant aurait-elle tourné vers moi ce besoin de tenir, vis-à-vis d'un autre artiste, ce rôle si moqué, si vieux jeu, de muse et d'inspiratrice. Quel ouvrier de Beauté pourtant n'a pas soupiré vers la présence auprès de lui d'un charmant esprit de femme, d'un cher et dévoué visage où boire du courage aux heures de lassitude, de deux faibles mains, mais sûres, à serrer dans ses mains fatiguées, d'une épaule fidèle où reposer son front tourmenté?... C'était assez d'avoir associé ce soupir quelques minutes au nom de la maîtresse de Jacques pour que l'espoir d'une banale aventure de dépit avec cette pauvre fille n'eût même pas besoin d'être écartée. Cette idée ne pouvait pas me venir. Mais de ne pas nourrir un malpropre projet de galanterie n'empêchait pas que ma sympathie à son endroit, déjà un peu maladive, n'eût grandi encore dans cet entretien avec mon camarade. Voilà pourquoi, au lieu d'écrire à Malvina, le modèle, d'après le sage propos formé quelques heures auparavant, je continuai ma visite illogique de la matinée par une visite plus illogique de l'après-midi, et cette imprudente journée s'acheva par une troisième visite, aussi folle. Une crise de déraison commençait. Elle n'est pas finie, puisque ma plume tremblait dans ma main tout à l'heure à rapporter les phrases brutales de Jacques Molan. Et sur le point de fixer le détail de ces deux autres petits épisodes qui achevèrent le prologue de cette tragédie intime, j'ai dû la poser, cette plume, tant j'avais mal à mes souvenirs, comme on a mal à des blessures mal fermées. Pourtant, par une contradiction que je subis sans l'expliquer,—un attrait s'exhale de ces souvenirs douloureux, une magie, un charme. Toute mon âme a chaud rien que d'y penser.

Cette seconde visite, on le devine, fut pour la pauvre Duchesse Bleue elle-même, comme je commençais d'appeler Camille dans les monologues, de mon cœur, et j'oubliais la pédante réminiscence qui avait inspiré à Jacques Molan ce sobriquet, pour y faire tenir la grâce tendre, la fantaisiste mélancolie d'un rêve à la Watteau, chimérique et caressant, idéal et voluptueux dans sa pitié. Il n'y avait certes pas plus de différence entre le sentimentalisme que cette jolie enfant m'avait ingénument confessé la veille et le matérialisme pratique de son amant, qu'entre la somptueuse maison neuve de la place Delaborde, et le très modeste troisième étage de la très modeste rue de la Barouillère où je sonnai vers les deux heures. Les teintes délavées de la façade mal recrépie s'harmonisaient avec la sordidité de la loge, avec la glaciale froideur de l'escalier de bois sans tapis, dont les marches, cirées de plusieurs jours, s'affaissaient vers le mur. Un air de médiocrité minable était comme épandu sur cette vieille bâtisse, et les cartes de visite bourgeoisement clouées aux portes, que j'eus la curiosité de regarder, révélaient trop quelle sorte de locataires abritaient là leur pauvre existence. Elles abondent, dans ces antiques rues du faubourg Saint-Germain, ces maisons où le loyer le plus haut est de deux mille francs, dernier havre ouvert à toutes les épaves de l'humble vertu bourgeoise. Là, vous croisez sur un palier un vieux général en redingote râpée, dont la rosette résume quarante ans d'abdication quotidienne et de discipline à la Catinat. Ou bien c'est un professeur qui se dirige vers son cours, la serviette gonflée de livres, et qui se tue de répétitions pour doter des filles et soutenir une mère infirme. C'est quelque prêtre âgé, quelque ancien magistrat, qui portent sur leur visage les traces d'une vie tout entière consacrée à des pensées graves. Il était trop naturel que la veuve du coulissier suicidé et ruiné cachât sa déchéance dans un de ces asiles de gêne décente que je ne visite jamais, sans avoir le cœur serré. Ne sont-ils pas un peu mes frères, les hôtes habituels de ces maisons démodées? Comment ne les saluerais-je pas, d'un regard de sympathie, ces pauvres dupes sociales,—dupes d'une naïveté inguérissable qui leur a fait prendre au sérieux les phrases officielles de cet infâme monde, lequel n'a jamais respecté que l'argent, bien ou mal acquis,—dupes d'une sensibilité timide qui les a empêchés de violenter, de brutaliser la fortune? N'ai-je pas vécu, ne mourrai-je pas dupe moi-même de cet excès de conscience, de ce tremblement craintif qui m'a toujours saisi devant l'action? Moi aussi, j'ai trop naïvement cru aux menteuses formules des charlatans de l'art. J'ai hésité devant l'œuvre, par scrupule de diminuer, de profaner ma vision intérieure, par désespoir de l'égaler. Amant passionné de la gloire, j'ai reculé devant les impudeurs de la réclame, et j'aurai traversé la vie en vaincu et en inconnu,—vaincu par mes meilleures qualités, inconnu à cause de mes plus nobles délicatesses. Et Camille, elle aussi, n'était-elle pas ma sœur en sensibilité souffrante? Chère Camille! Tandis que j'écoutais la sonnette retentir et s'approcher des pas, toutes mes impressions se résumaient dans cette évidence d'une analogie sentimentale qui m'attendrissait davantage encore. Je voulais voir, dans ce fait que l'actrice déjà connue continuât d'habiter ici, la preuve qu'elle ne m'avait pas menti en me parlant, la veille, de leur vie paisible, à elle et à sa mère, le signe évident d'une absence totale de vanité, un indiscutable témoignage de sa fierté? Si elle avait cessé d'être sage, du moins elle ne s'était pas vendue à du luxe. Elle s'était donnée à un amour et à une admiration. Hélas! J'allais bien vite apprendre que cette tentation des grandes élégances parisiennes, trop naturelle à une créature fine et jeune, quand elle les a connues et perdues, faisait encore un des éléments du drame moral qui se jouait en elle!

A travers ces pensées, le pêne avait glissé dans la porte, qui s'était ouverte. Une servante âgée et très simplement vêtue, visiblement une bonne à tout faire, me dévisageait. Après avoir hésité, elle finit par me dire qu'elle allait voir si «ces dames» étaient là, et elle m'introduisit dans un petit salon. Des meubles l'encombraient, trop nombreux pour la pièce. Si j'avais soulevé leurs housses, j'aurais vu que le damas de l'étoffe et la dorure des bois dénonçaient l'opulence ancienne. Une tapisserie assez belle couvrait un des murs. On avait dû en replier les personnages par le bas, pour les adapter à l'exiguïté de cette pièce, dont je touchais le plafond avec la pointe de ma canne. Le piano à queue, la grande pendule de bronze, les candélabres trop hauts avaient, eux aussi, figuré dans l'hôtel du financier. Ces muets témoins de splendeurs évanouies racontaient par leur seule présence la mélancolie de la ruine avec plus d'éloquence que n'auraient fait toutes les phrases. D'ailleurs, je n'eus guère le loisir de méditer sur ce que mon pauvre Claude, dans ses mauvais jours de pédantisme, eût appelé la psychologie de cet ameublement. Une femme d'environ quarante-cinq ans entrait dans ce salon. Je reconnus, au premier coup d'œil, la mère de Camille. Mme Favier ressemblait à son enfant, à la distance d'un quart de siècle, avec une identité des traits dans le vieillissement et la déformation, presque douloureuse. Il y a quelque chose de si triste à se trouver face à face avec le spectre anticipé d'une jeune et fine beauté que l'on admire, que l'on commence à aimer! Toutefois, le regard de la mère et celui de la fille avaient une expression si différente qu'elle corrigeait aussitôt cette ressemblance. Autant les yeux bleus de Camille, avec leur prunelle tour à tour trop claire et trop sombre, trop vive et trop languissante, révélaient une inégalité passionnée d'âme, des troubles profonds, un déséquilibre intime,—autant le paisible et lent azur des yeux de Mme Favier disait la sérénité passive, l'acceptation résignée, et, malgré tout, heureuse. Oui, c'était l'image de la paix intérieure, que cette veuve d'un boursier tragique. A la voir, comme je la voyais, un peu grasse avec de bonnes couleurs de santé à ses joues pleines, et, sinon élégante, du moins très correcte dans une robe à peu près à la mode, il était impossible de s'imaginer, d'abord que cette femme eût traversé les épreuves d'un drame de ruine et de suicide, puis que cette irréprochable et tranquille douairière fût une simple mère d'actrice. Nous avons changé tout cela, comme dit l'autre. Avais-je moi-même la tenue d'un peintre de l'ancienne tradition? Et mes camarades l'ont-ils? Le pseudo-clubman, habillé comme une gravure de tailleur, qu'est Jacques Molan, ressemble-t-il davantage aux bousingots de 1810 ou aux bohémiens d'Henry Murger? Mais ne vivons-nous pas dans un temps où une pièce de théâtre qui réussit rapporte, des années durant, le capital et les revenus d'une ferme en Beauce, où un portrait d'Américain se paie des quinze, des vingt, des trente mille francs, où un sociétaire de la Comédie-Française touche des traitements d'ambassadeur, avant de se retirer la boutonnière fleurie du ruban rouge, tandis que les actrices en tournée sont accueillies en terre étrangère par des réceptions de souveraines. La barrière de préjugés ou de principes, qui séparait la vie artistique du monde social est à jamais abattue. Là-dessus, les progressistes et les démocrates applaudissent. L'exemple de Jacques précisément et mes lectures avaient fini par me convaincre que c'est là au contraire une des pires erreurs de l'époque. L'artiste a toujours gagné à être traité comme un demi-paria. Son goût naturel pour ce qui brille, inévitable rançon de ses pouvoirs d'imagination, a sitôt fait de se tourner en vanité, quand il est la dupe du décor, du luxe, des éloges, de la femme élégante surtout, cette flatterie irrésistible à son amour-propre et à ses sens! Et lorsqu'il ne succombe pas à la tentation, il donne dans l'autre excès, non moins naturel à cette race irritable, et non moins dangereux, celui de l'orgueil révolté et misanthropique... Mais je verse moi-même dans mon défaut à moi, celui de la rêverie indéterminée et indéfinie. Revenons à ce qui reste le vrai correctif de tous les vices, intellectuels et autres: la Réalité. J'étais donc assis en face de la respectable Mme Favier, dans le salon aux meubles houssés, la mine penaude de me trouver en tête à tête avec la mère, quand j'étais venu rendre visite à la fille. La veuve me rassura bientôt, en me tenant une suite de bourgeois et pratiques discours qui convenaient à sa physionomie et à son origine.—J'ai su depuis qu'elle était la fille d'un petit commerçant du Nord, épousée pour sa beauté par le romanesque père de la romanesque Camille, à la suite d'une rencontre en voyage. Il y avait chez elle de la Flamande et aussi de la boutiquière. Elle avait assisté à sa vie comme une femme assise au comptoir dans un magasin assiste à la vente. Je rends mal une chose humaine que je vois si bien, et qui est si fréquente chez les créatures voisines du peuple: leur sort leur demeure extérieur et impersonnel. Aux jours médiocres de sa jeunesse, Mme Favier avait dû regarder, parler, sentir avec le même calme,—avec le même calme traverser sa période de luxe,—et avec le même calme, elle traversait cette nouvelle et non moins invraisemblable aventure de sa maternité entraînée dans l'orbe de révolution d'une étoile Parisienne.

—«Camille va venir,» me disait-elle. «La couturière est là qui lui essaye un corsage... La pauvre enfant ne se sent pas très bien, aujourd'hui. C'est un métier fatigant que le sien, monsieur, et elle a déjà besoin de repos. Nous avons eu tort de pas aller aux bains de mer, cette année. Connaissez-vous Yport, monsieur? C'est très joli, très tranquille, nous y avons nos habitudes depuis six étés. J'aime, quand je vais à la campagne, revenir dans les mêmes endroits. Les gens vous accueillent bien. On se sent chez soi... Quand mon cher mari vivait, nous passions tous les ans nos deux mois en Suisse. C'était réglé. Nous partions le 15 juillet. Nous revenions le 15 septembre... Je n'y suis plus retournée depuis. Ce serait pour moi un trop triste souvenir... Vous venez pour causer avec Camille de son portrait...?»

—«Elle vous en a parlé? Elle ne l'a donc pas oublié?» fis-je.

—«Non, certainement,» répondit la mère, «et j'ai été très étonnée quand elle m'a dit cela,—elle qui est si rebelle à poser,—très étonnée et très contente. Elle m'a dit aussi que vous êtes du Cercle des Champs-Élysées, dont était mon mari. Il a fusionné avec celui de la place Vendôme, je sais? J'ai vu dans le journal que l'on y fait maintenant une exposition chaque année. Est-ce que vous avez l'intention d'y mettre le portrait de Camille? Je crois que ce serait excellent pour vous et ce ne serait pas mauvais pour elle... Nous y avions des amis que nous verrons un peu, quand nous serons dans notre ancien quartier... Nous attendons que Camille ait signé un engagement définitif. On le lui a proposé au Théâtre-Français. Mais comme ces messieurs l'ont laissé aller quand elle venait d'avoir ses deux prix, on lui conseille de leur tenir la dragée un peu haute, maintenant qu'elle est célèbre. Moi, je veux bien. Je ne m'y entends pas. Mais je lui dis toujours: souviens-toi que la maison de Molière est aux autres théâtres ce qu'un grand magasin comme le Louvre et le Bon Marché est à une boutique de détaillants...»

Je ne suis pas sûr de reproduire exactement l'ordre de ces phrases. En revanche, je suis très sûr de leur teneur, et plus encore de l'esprit qui les inspirait, ainsi que les phrases qui suivirent.—Elle était simple jusqu'à en être parfois commune, et confiante jusqu'à en être bavarde, la pauvre Mme Favier! Je l'ai trop éprouvé depuis: c'était le plus sage et le plus solide esprit de carrière, celui d'une femme qui garde du bon sens à travers sa ruine. Ce phénomène est plus rare encore qu'un sentimentalisme de comédienne. D'habitude, ces chutes subites hors de l'Olympe de l'opulence, ont pour résultat un effarement moral qui dure le reste de la vie. Les gens ruinés semblent perdre, avec leur argent, toute faculté d'adaptation au cercle étroit d'activité où leur déchéance sociale les emprisonne. Chose étrange! C'est surtout quand leur richesse n'a été qu'un épisode entre deux pauvretés que ce désarroi se produit. Cette alternance de situation est comme une fantasmagorie où le jugement se fausse. Pour avoir résisté à une telle secousse, il fallait que Mme Favier fût profondément, absolument, ce que disaient son sourire jeune, ses joues reposées, les lignes harmonieuses de son visage, une créature simple et d'un positivisme tranquille, tout le contraire de cette fille dont elle entrevoyait l'avenir comme elle eût entrevu l'avenir d'un fils entré dans l'armée:—sous-lieutenant, puis lieutenant, puis capitaine, puis colonel, enfin général. Conservatoire, Odéon, Vaudeville, Comédie-Française, Pensionnat, Sociétariat,—ces étapes étaient distribuées dans cet esprit de brave bourgeoise, avec une régularité d'autant plus étonnante que son éducation avait dû la façonner à concevoir sur un tout autre type une destinée de femme. Comment une pareille révolution s'était-elle accomplie dans cette intelligence? Mais y a-t-il besoin d'explication pour certaines natures dont l'instinct primordial est de se modeler sur les circonstances comme d'autres ont pour instinct de se débattre là contre et de se rebeller? Le dernier cas était celui de la pauvre Duchesse Bleue. Cette différence essentielle entre leurs caractères avait supprimé de tout temps l'intimité réelle entre les deux femmes. Elles n'avaient pas entre elles, elles ne pouvaient pas avoir de rapports vrais. Je m'en rendis trop compte en voyant, après dix minutes de conversation avec la mère, Camille entrer, et son teint si pâle, ses yeux brouillés d'avoir pleuré, le trouble si visible de tout son être que cette mère ne soupçonnait même pas!

—«C'est ton tour maintenant, d'essayer,» dit-elle. «Va, maman... Nous t'attendrons. M. La Croix a bien quelques minutes à nous donner...» Puis, quand la bonne dame eut fermé la porte: «Est-ce que vous avez vu Jacques?» me demanda-t-elle brusquement.

—«Je suis allé chez lui ce matin», répondis-je.

—«Alors, vous savez que je sais tout?»

—«Je sais que vous avez écrit à Fomberteau», répliquai-je évasivement.

—«Vous savez sans doute aussi ce que votre ami m'a répondu, quand je lui ai demandé l'explication de son mensonge?... Il vous aura envoyé pour que vous lui rapportiez l'impression que son infâme billet m'aura produite?... Allons, avouez, ce sera plus franc...»

—«Pourquoi me jugez-vous ainsi, mademoiselle?» fis-je avec une douleur qu'elle sentit sincère, car elle me regarda avec étonnement, tandis que je continuais, surpris moi-même des paroles que je m'entendais prononcer: «Vous aviez été plus juste pour moi... Vous aviez compris que certains silences ne sont ni une approbation ni une complicité. C'est vrai que Jacques ne m'a caché ni sa triste ruse d'hier, ni son billet d'aujourd'hui. Je ne lui ai pas caché, moi non plus, ce que je pensais de sa dureté, et, si je viens ici, c'est de moi-même, sous l'impulsion d'une sympathie, que je n'ai pas le droit d'avoir, j'en conviens... Nous ne sommes même pas des amis de vingt-quatre heures. Je l'ai cependant, cette sympathie... Vous m'avez parlé avec une trop noble ouverture de cœur, avec une trop touchante confiance pour que vous me soyez désormais une étrangère... J'ai pensé... Ah! Je ne sais pas ce que j'ai pensé. Je vous ai sentie malheureuse, et je suis allé vers vous, tout naturellement, tout simplement. Si c'était une indiscrétion, vous venez de m'en bien punir...»

—«Pardonnez-moi», me dit-elle avec une autre voix et un autre regard, en me tendant sa petite main brûlante. «Je souffre, et cela rend injuste... Moi aussi, quoique je vous connaisse à peine, je vous porte une sympathie trop vive pour douter de la vôtre... Mais ce billet de Jacques m'a trop blessée. Et trop, c'est quelquefois vraiment trop... Je l'aime, il le sait, et il croit qu'il peut tout se permettre avec moi. Il a tort. Il ne sait pas où il me jette en jouant comme il fait avec mon cœur!...»

—«Ne lui en voulez pas tant de ce qui n'est qu'un accès de colère,» dis-je, épouvanté d'une appréhension où j'ai reconnu depuis une seconde vue: «Vous vous étiez adressée à Fomberteau. Sur le moment Jacques a été froissé. Il vous a mal écrit. Je suis sûr qu'il le regrette déjà.»

—«Lui?» s'écria-t-elle avec un mauvais rire. «Si vous dites ce que vous pensez, vous ne le connaissez guère... Ce qui me cause le plus de peine, comprenez-moi, ce n'est pas ce qu'il me fait, quoique j'en souffre cruellement. C'est ce qu'il se fait à lui-même dans l'idée que j'avais de lui... Je le mettais si haut, si haut!... Je voyais en lui un être à part des autres, quelqu'un de rare, d'aussi rare que son talent! Et il faut que je le voie pareil aux amants de toutes mes camarades de théâtre, aux pires de ces amants, à ceux qui n'ont même pas le courage de leurs infidélités et qui les cachent avec des mensonges de filles, à ceux pour qui l'amour qu'on leur porte n'est qu'une vanité, de quoi se mettre à la boutonnière un sentiment de femme, comme une fleur... Allez, ma passion ne m'aveugle plus, maintenant. Et cela me déchire et il ne soupçonne même pas, lui, si intelligent, la nature de ma souffrance. Est-ce que vous croyez que je ne devine pas que cette coquine de Mme de Bonnivet l'a invité à souper hier au soir ou à la reconduire, ou pire encore?... Les femmes du monde, nous savons ce qu'elles valent, quand elles s'y mettent! Nous avons autour de nous les mêmes hommes qu'elles et ils nous racontent leurs histoires... Ce sont de fières gueuses, quelquefois, allez!... Et Jacques a dit: oui, parce qu'elle a un hôtel, des chevaux, des voitures, des robes de chez Worth, des rivières de cinquante mille francs, des fourrures de trente mille et un de devant son nom qui n'est seulement pas à elle!... Vrai! On est trop, trop bête d'avoir du cœur... Mais moi aussi, le jour où je voudrais, j'en aurais, du luxe, puisque c'est ça qui lui plaît à cet écrivain qui a une âme de parvenu. Je n'ai qu'à prendre Tournade, le gros garçon à figure de cocher que vous avez vu dans ma loge, et je l'aurai, l'hôtel, et aussi beau que la baraque à la Bonnivet, et les diamants, et les robes de chez Worth, et le coupé, et les chevaux!... Je les aurai, je les aurai... Et il le saura, et ce sera lui qui aura fait de moi une femme entretenue, une fille, et je le lui dirai, et je le lui crierai... Vous croyez que je n'oserai pas?...»

—«Non, vous n'oserez pas,» répondis-je, «rien que de le dire vous soulève de dégoût...»

—«Non,» répliqua-t-elle d'une voix sourde, «il ne faut pas me voir meilleure que je ne suis. Il y a des jours où cette vie brillante me tente. J'ai été riche, voyez-vous. Jusqu'à douze ou treize ans, j'ai eu autour de moi toutes les gâteries que peut donner, à une fille unique, un père qui gagne des cent mille francs par an à la Bourse. Hé bien! A de certains moments ce luxe que j'ai connu me manque. La médiocrité de cette existence si grise, si veule, si vulgaire, m'écœure et m'opprime. Quand on est dans un bureau de tramway à attendre son tour, avec un waterproof sur les épaules et des caoutchoucs aux pieds, pour s'économiser les trente-cinq sous d'un fiacre, on s'impatiente quelquefois, et l'on se dit les mots tentateurs: «Si tu voulais?...» Ah! quand j'ai du bonheur plein mon âme, quand je peux penser que j'aime et que je suis aimée, que je réalise, que j'étreins mon roman de jeunesse, que Jacques tient à moi comme je tiens à lui, que je resterai mêlée à sa vie et à son œuvre, alors c'est une ivresse de me répondre à moi-même: «Si je voulais?... Hé bien! je ne veux pas...» Et je souris à ma chère pauvreté, parce qu'elle est aussi ma chère chimère. Mais quand j'ai l'affreuse évidence, comme aujourd'hui, que je suis la dupe d'un mirage, que cet homme n'a pas plus de cœur que le bois de ce meuble,» et elle frappa de son poing fermé sur la petite table où elle s'était accoudée pour me parler, «alors... oh! alors c'est une autre réponse que je fais à la tentation, «Si je voulais?...» me répété-je, et je réponds: «C'est vrai, et je suis trop sotte, de ne pas vouloir!... Je ne le serai pas toujours...»

—«Vous le serez toujours», dis-je en lui reprenant la main, «parce que cette sottise-là consiste tout simplement à avoir ce que vous croyez que Jacques n'a pas, c'est-à-dire du cœur. Et puis, il en a à sa façon», ajoutai-je, «vous serez de cet avis, ce soir ou demain matin...»

—«Vous ne me connaissez pas...», répliqua-t-elle, avec un froncement de son joli front et un tremblement de rancune autour de sa fine bouche redevenue amère. «Il faudra qu'il s'humilie, lui aussi, et qu'il mette des jours et des jours à obtenir son pardon... Vous n'avez vu de moi, hier, que la femme faible et amoureuse. Il y a l'autre, la mauvaise. Vous venez de la connaître. Et il y a l'autre encore, la fière... N'en soyez pas moins mon ami,» continua-t-elle avec un subit passage de mélancolie dans sa colère. La grâce de cette soudaine volte-face fit flotter l'ombre d'un triste sourire sur ses joues. Elle essuya de son mouchoir deux grosses larmes, et elle ajouta en haussant ses épaules, avec un ton d'enfantillage qui contrastait si gracieusement aussi avec son tragique discours de tout à l'heure: «J'entends maman qui revient... Il ne faut pas qu'elle voie que j'ai pleuré... Puisque j'ai la honte de lui mentir, mentons-lui bien...»

Quelle conversation à écouter pour un homme soudain envahi, comme je l'étais depuis la veille, par le plus passionné des intérêts, par un attendrissement si vif, que c'était bien,—pourquoi le nier aujourd'hui,—du véritable amour! Oui, de l'amour! Durant les heures de cette après-midi qui suivirent cette nouvelle confidence, si différente de celle de la veille, je ne pus rien faire que d'en reprendre chaque terme en me demandant: «Était-elle sincère?... Serait-il possible que le désespoir la jetât à cet horrible parti?...» Je revoyais ce gros Tournade, et le luisant des yeux vairons de cet horrible être, comme détachés en clair sur sa face rouge. J'y discernais maintenant, à la réflexion, une volonté que je n'avais pas su lire la veille, celle du débauché riche et patient qui se pique au jeu et qui s'acharne à une certaine femme. En même temps, je revoyais Jacques Molan, tel que je l'avais laissé ce matin,—et son regard à lui, quand il avait parlé de son projet de rupture. Il était impossible cependant qu'il se doutât du degré de responsabilité qu'il encourait. J'essayai de me démontrer qu'il y avait plus d'affectation que de perversité réelle dans sa nature, au demeurant inoffensive, de cabotin littéraire. Il y a toujours de l'enfantillage dans tout homme qui se montre, qui s'étale à ce degré, fût-ce, comme celui-là, par calcul et diplomatie? Ne valait-il pas mieux que ses attitudes, mieux que ses paradoxes? Qui sait? En lui disant simplement, franchement, mon impression sur le mal qu'il pouvait faire à cette pauvre fille, ne remuerais-je pas en lui une corde de remords? Il y a pourtant un honneur sentimental, une propreté, pour tout exprimer d'un mot trivial mais strictement vrai, dans les choses du cœur, comme il y a un honneur professionnel et une propreté dans les choses d'argent. Que d'anarchistes en théorie reconnaissent en pratique cette propreté pécuniaire! Ils prêchent la suppression de l'héritage, et ils ne vous feraient pas tort d'un centime quand ils vous rendent votre monnaie. Pourquoi Jacques n'aurait-il pas, lui aussi, un fond de scrupule et de probité en présence d'une évidente mauvaise action à commettre ou à ne pas commettre? Ces raisonnements eurent pour résultat qu'après avoir pesé le pour et le contre, avoir résolu de lui parler, puis m'être démontré que cela était ridicule, je passai de nouveau, vers les six heures, le seuil de la place Delaborde.—Molan n'était pas là. J'allai jusqu'au cercle, espérant qu'il y dînerait comme la veille.—Il n'y dînait pas. Devant cette impossibilité de le rencontrer, je voulus du moins causer de nouveau avec celle qui avait été le principe de mes infructueuses démarches, avec cette séduisante Camille Favier dont la frêle silhouette, les yeux bleus, le sourire ému me poursuivaient d'une obsession d'autant plus irrésistible que je la justifiais par ma pitié. Ce fut le prétexte que je me donnai pour m'acheminer vers le Vaudeville. Et j'arrivai devant le théâtre avant même que le premier acte ne fût fini. Ma faiblesse me donna un sursaut de honte qui me fit hésiter à entrer. Je me vois encore, contournant la façade en rotonde du théâtre, et tour à tour regardant l'escalier sur le boulevard qui mène à la salle et la porte dans la rue de la Chaussée-d'Antin qui sert d'entrée aux artistes. Enfin, je me décide à franchir le seuil de cette dernière porte, en voyant le public sortir en foule, pour l'entr'acte.

—O lâcheté de ces concessions secrètes!—Et je me heurte, à qui? à Jacques lui-même.

—«Tu montes chez Camille?» me demanda-t-il avec une bonhomie où je discernai de la malice, et je crois bien que je rougis pour lui répondre:

—«Non, c'est après toi que je cours depuis la place Delaborde, avec un ricochet du côté du cercle.»

—«Tu venais me plaider sa cause, j'en suis sûr,» dit-il en me prenant le bras. «Je sais que vous avez causé ensemble cet après-midi, et que même tu m'as défendu. Je t'en remercie... Il eût été si légitime que tu essayasses de profiter de la situation. Mais oui, mais oui! Seulement, tu es un honnête homme, toi... Hé bien! Elle est toute gagnée, cette cause, et nous sommes si réconciliés, ton amie et moi, que demain c'est elle qui viendra dans ma garçonnière, dans mon aimoir, comme disait ton ami Larcher... C'est le seul joli mot de ce pauvre diable...»

—«Et Mme de Bonnivet?» lui demandai-je, ahuri de cette volte-face inattendue.

—«Mme de Bonnivet!» répondit-il brutalement, «c'est une grue, une simple grue,—grus officinalis,—la femme du monde dans toute son horreur. Voilà ce que c'est que Mme de Bonnivet... C'est vrai, je t'avais annoncé notre rendez-vous au Père-Lachaise... Hé bien! Elle y est venue, avec l'idée de me faire grimper au plus haut des ifs entre lesquels nous nous promenions ensemble... Enfin, elle a joué à la coquette, plus froidement dans ce tête-à-tête que si nous avions été à marivauder dans son salon... Comme je n'aime pas beaucoup qu'on se moque de moi, nous nous sommes quittés brouillés, ou presque...»

—«Et alors, Camille bénéficie du désir dont l'autre n'a pas voulu?» interrompis-je. «On appelle cela un virement, je crois, en termes de finance.»

—«Tu n'y es pas,» fit-il en secouant la tête. «C'est plus compliqué que cela, un cœur d'homme. Après avoir mis Mme de Bonnivet dans sa voiture, car elle avait eu l'audace,—ou la précaution, comme tu voudras,—de venir à ce rendez-vous avec son coupé officiel, je lui ai dit en anglais le mot étonnant de lord Herbert Bohun à Mme Ethorel, quand il eut l'audace de lui faire une déclaration, à la seconde visite:—tu ne le connais pas? oh! c'est de premier ordre, comme insolence et fatuité: You know, I shan't give you another chance! Vous savez, je ne vous donnerai pas une autre chance.—Et je lui tirai mon chapeau avec trop de tranquillité pour que la sotte pût me croire sincère... Je l'étais bien pourtant. J'allumai un cigare, en regagnant le boulevard à pied, avec une allégresse qui me confondait moi-même. Je venais de découvrir que non seulement je n'aimais pas cette femme, mais qu'elle me déplaisait souverainement. Avec elle, la visite au petit entresol, théâtre habituel de mes plaisirs, aurait été un sport flatteur pour mon amour-propre, sans doute, mais au demeurant une vraie corvée. C'est maigre. C'est sec. C'est prétentieux. Os et chipisme,—mauvaise musique!... En regard, l'image de l'autre se présenta, et cette demi-infidélité que je venais de lui faire me la rendit adorable par comparaison, si adorable que je suis entré dans un café pour écrire à ma jolie Camille, et tout de suite, un billet de réconciliation. J'aurais donné tous mes droits d'auteur de la soirée pour que la reine Anne me vît, elle qui me croyait sans doute en train de pleurer dans quelque coin toutes les larmes de l'amour blessé et de la vanité humiliée? C'est ça qui me ressemblerait!...»

—«Et Mlle Favier a répondu à ton billet?» interrogeai-je.

—«Six pages qui sont un chef-d'œuvre, comme tout ce qu'elle m'écrit, du reste...» fit-il avec un attendrissement à peine moqueur, «oui, six pages dont cinq et demie pour me dire qu'elle ne me pardonnerait jamais, et la dernière moitié pour me pardonner à cœur que veux-tu... C'est classique. Mais où vas-tu? Je croyais que tu montais chez elle...»

—«C'est toi que je cherchais, je te répète,» lui répondis-je. «Je t'ai trouvé. Ce que j'avais à te dire, tu te l'es dit à toi-même. Tu lui rends justice, et tu rends justice à l'autre. Votre dispute est finie. Vous êtes réconciliés et heureux. Il ne me reste qu'à vous bénir...»

V

Je quittai Jacques sur cette plaisanterie lancée avec une gaieté assez bien jouée pour que la peine étrange, dont j'étouffais soudain, échappât du moins à son ironie. O lâcheté encore! O inconséquence douloureuse du cœur, toujours la même, malgré l'expérience, malgré le parti-pris, malgré l'âge! J'avais couru après mon camarade, toute l'après-midi, pour le supplier de ne pas trop méconnaître sa pauvre amie en l'abandonnant si brutalement. J'étais venu au théâtre pour exhorter Camille, de son côté, à ne pas juger son amant comme elle le jugeait, tant sa vengeance possible m'avait ému d'anxiété jusqu'au plus intime de mon être. Je devais donc me réjouir de leur réconciliation. Tant mieux si la coquetterie de Mme de Bonnivet avait produit naturellement un résultat que n'auraient sans doute pas obtenu mes conseils... Hé bien! non! Que l'actrice eût pardonné à Jacques avec cette facilité de vraie amoureuse, me faisait mal à une place encore insoupçonnée, et plus mal encore l'idée de leur rendez-vous du lendemain. Je les voyais dans les bras l'un de l'autre, avec cette imagination affreusement précise que le métier de peintre développe à l'excès chez nous. Cette vision insupportable me contraignait à m'avouer la triste vérité: j'étais jaloux, jaloux sans espérance et sans droits, d'une jalousie enfantine, grotesque, inacceptable. J'allais entrer, j'étais entré dans cet enfer des sentiments faux où l'on éprouve les pires douleurs de la passion sans goûter aucune de ses joies. Que je la connaissais bien, la route maudite! Au cours de mon existence de cœur, aussi incomplète et incohérente que l'autre, j'avais déjà traversé cette situation dangereuse: j'avais été plus d'une fois l'ami trop tendre d'une femme éprise d'un autre, jamais avec cette soudaineté d'émotion, avec cette ardeur trouble dans la sympathie que m'inspirait Camille Favier. Il m'était trop aisé de conclure que cette amitié-ci serait aux autres ce que l'empoisonnement d'un alcool chargé d'ivresse est à la griserie d'un joli vin léger qui n'entête pas. Cette évidence me fit si peur que je conclus avec moi-même un pacte solennel. Je me souviens. Je venais de me coucher et je ne pouvais dormir. Je me mis sur mon séant, et là, dans l'ombre, me prenant la main, je me dis tout haut: «Je me donne ma parole d'honneur de condamner ma porte toute la semaine et de n'aller ni chez Jacques, ni au théâtre, ni rue de la Barouillère.—Je travaillerai et je me guérirai...»

Chacun a dans son caractère des parties fortes qui correspondent exactement à des parties faibles. Celles-ci sont la rançon de celles-là. Mon manque d'énergie dans l'action positive se compense par une rare puissance d'énergie passive, si je peux dire. Incapable d'aller de l'avant avec une certaine vigueur, même lorsque mon plus vif désir m'y pousse, je suis capable d'une endurance singulière dans l'abstention, dans le renoncement, dans l'absence. Dire à une femme que je l'aime, alors que je l'aime, m'étouffe de timidité à croire que j'en mourrai. J'ai pu fuir avec une sauvage énergie des maîtresses passionnément idolâtrées et demeurer sans même répondre à leurs lettres, alors que j'agonisais de douleur, parce que je m'étais juré de ne pas les revoir. Tenir mon serment à propos de Camille était plus aisé. De fait, ces huit jours que j'avais jugé suffisants pour ma guérison s'écoulèrent sans que je lui donnasse, non plus qu'à Jacques, aucun signe d'existence. Les deux amants ne m'en donnèrent aucun non plus. Cette partie du programme fut du moins remplie, mais non la seconde, et la guérison ne vint pas. Il faut dire que cette sagesse dans les actes ne s'accompagna point d'une sagesse égale dans la pensée. Je travaillai bien, mais à quel travail! J'essayai d'abord, pendant quarante-huit heures, de reprendre ma Psyché pardonnée. Je n'arrivai pas à m'y absorber. Le sourire et les yeux de la maîtresse de mon camarade s'interposaient sans cesse entre mon tableau et moi. Je posais mon pinceau. Je disais à Malvina Ducros, mon stupide modèle à la voix si canaille, aux prunelles si tristes, de prendre un peu de repos, et tandis que cette fille fumait des cigarettes en feuilletant un mauvais roman, mon esprit s'en allait loin, bien loin de l'atelier, et je revoyais Camille. Et puis, ce n'est pas un mythe qu'il faille caresser en imagination, quand on s'efforce de lutter contre un envahissement d'amour, que celui de Psyché. J'avais trop lu de livres, suivant mon habitude, autour de cette fable, pour qu'elle ne remuât pas en moi un incurable fonds de peu vaillantes rêveries. L'idée représentée par cette histoire, cette cruelle affirmation que l'âme ne peut aimer que dans l'inconscience, m'a toujours paru un thème d'inexprimable mélancolie. Hélas! Ce n'est pas pour les choses de l'amour seulement que la Psyché, emprisonnée et palpitante en chacun de nous, subit cette loi de l'instinct ignorant et obscur. Cette dure loi domine les choses de la religion. Elle gouverne aussi celles de l'art. Croire, c'est renoncer à comprendre. Créer, c'est renoncer à réfléchir. Lorsqu'un artiste, comme moi, souffre d'une hypertrophie de la compréhension, quand il se sent intoxiqué de critique, paralysé de théories, ce symbole de la Nymphe maudite et vagabonde qui expie dans la détresse le crime d'avoir voulu savoir, devient trop vrai, trop vivant. Il ébranle trop puissamment des cordes trop profondes. Je me suis toujours senti attiré par ce sujet, à cause de cela sans doute, et je n'ai jamais pu mener à bien la série des toiles où j'ai commencé de le traiter! Camille Favier est loin, et la Psyché pardonnée n'est toujours pas finie! Je voudrais envelopper dans ce tableau trop de nuances. Et alors le moindre prétexte m'a toujours été, me sera toujours bon pour me distraire. La vive impression que je gardais de Camille fut, de tous ces prétextes, le plus doux, celui qui s'éloigna le moins de mon métier de peintre, grâce à l'étrange compromis de conscience dont je m'avisai et que je vais raconter:

—«Puisque je ne puis me retenir de penser à elle tout le long du jour,» me dis-je enfin, «si j'essayais de faire son portrait de mémoire? Gœthe prétendait que, pour se délivrer d'un chagrin, il lui suffisait d'en composer un poème. Pourquoi un poème peint n'aurait-il pas la même vertu qu'un poème écrit...?» N'était-ce pas œuvre de poète, en effet, que cette paradoxale et folle entreprise: le portrait, sans modèle, d'une femme aperçue deux fois? Paradoxale? Oui. Mais folle? Non. J'avais, pour fixer sur la toile cette frêle silhouette dont ma rêverie était hantée, mon souvenir d'abord, si précis qu'en fermant les yeux je la voyais devant moi telle qu'elle m'était apparue,—sur la scène, finement, féeriquement touchante de jeunesse et de génie sous son fard, ses mouches, son kohl et sa poudre, avec la toilette bleue de son joli sobriquet;—puis dans sa loge, tendre et gouailleuse tour à tour, avec le pittoresque autour d'elle du vivant désordre où se devinaient les mille petites misères de la besogne;—puis le long du mur des Invalides et sous les étoiles de la nuit de décembre, appuyée à mon bras, pâlie, grandie, comme transfigurée par la tristesse de ses confidences,—chez elle enfin, et tragique de déception frémissante!... Toutes ces Camilles se fondaient devant le regard intérieur en une image, à peine moins nette que la présence même. Je congédiai Malvina. Je reléguai la Psyché dans un coin de l'atelier, et j'esquissai de l'obsédant fantôme un grand crayon à la sanguine. La ressemblance de ce portrait, ainsi ébauché dans la fièvre d'une pitié passionnée, était saisissante. Camille me souriait sur ce fond de papier bleuâtre. Ce n'était qu'une esquisse, à ce point vivante que j'en restai moi-même étonné. Comme toujours, je doutai de mon propre talent, et pour vérifier si ce portrait d'après un souvenir était vraiment réussi à ce degré, j'allai jusqu'à une boutique de la rue de Rivoli où se vendent des photographies de personnages célèbres. Je demandai celles de l'actrice à la mode. Il y en avait six dans la collection. Je les achetai, avec la pourpre à mes joues—je le sentais—d'une timidité ridicule, étant donnés mon âge, mon métier et l'innocence de cette emplette. J'attendis pour les regarder plus en détail que je fusse seul sous les marronniers dépouillés des Tuileries, par une après-midi voilée de fin d'automne qui s'accordait singulièrement à la nostalgie dont je fus accablé devant ces portraits. Le plus charmant d'entre eux représentait Camille en toilette de ville. Il devait dater de deux ans au moins, d'une époque à coup sûr où elle n'était pas encore la maîtresse de Jacques. Il avait dans les yeux et autour des lèvres, ce portrait de toute jeune fille, une expression virginale et un peu farouche, la réserve pudique et nerveuse d'une âme qui ne s'est pas donnée,—âme d'enfant qui pressent son destin, qui en redoute, qui en désire tout ensemble le mystérieux inconnu. Deux autres de ces portraits représentaient la débutante dans deux rôles tenus à l'Odéon. C'était la même enfant, toujours innocente, mais la volonté de parvenir creusait un pli entre ses sourcils, allumait dans ses prunelles une lueur de bataille; et le pli fermé, presque tendu de la bouche, révélait l'anxiété d'une ambition qui doute d'elle-même. Les trois derniers portraits montraient dans les costumes de la Duchesse Bleue la femme enfin née de l'enfant. La révélation de l'amour se devinait aux narines qui respiraient la vie, aux yeux où la flamme du plaisir flottait, légère et brûlante; et la bouche avait comme la trace, sur ses lèvres plus épanouies, des baisers donnés et reçus. Viendrait-il un jour où d'autres portraits raconteraient, non plus le roman de l'artiste et de l'amoureuse, mais celui de la fille vénale et galante, entretenue par un Tournade, par plusieurs Tournades, flétrie à jamais par l'immonde et vénale luxure?... Et toujours je revenais à la plus ancienne de ces images, à celle dont j'aurais voulu, dont j'aurais pu rencontrer le modèle vivant dans ce même jardin des Tuileries. Toute jeune, pour aller au Conservatoire, qu'elle avait dû, venant de notre commun quartier, le traverser de fois! Et je ne pouvais plus maintenant que l'imaginer telle qu'elle avait été avant la première souillure, telle qu'elle ne serait plus jamais!

«Poésie, c'est délivrance!» Oui, pour un Gœthe, peut-être, ou pour un Léonard, pour un de ces créateurs souverains qui projettent, qui incarnent tout leur être intime dans une œuvre écrite ou peinte. Il est une autre race d'artistes, faibles et tourmentés, pour qui l'œuvre n'est qu'une exaltation d'un certain état intérieur. Ils ne se débarrassent pas d'une souffrance en l'exprimant, ils la développent, ils l'enveniment, peut-être, parce qu'en effet, ils ne savent pas l'exprimer, la sortir d'eux tout entière. Ce fut mon cas cette fois encore. Devant ces photographies, mon projet de portrait s'était précisé. Je n'en retins qu'une, la première. C'était la Camille de la dix-huitième année que je voulais évoquer et peindre. C'était son fantôme, le fantôme de celle que j'aurais pu connaître pure et vierge, aimer, épouser peut-être. Portrait de fantôme! Portrait de morte! Et il se dégagea pour moi, en effet, de ce travail, pendant cette semaine de réclusion et de labeur ininterrompu, cette vague et apaisante douceur qui flotte autour d'une forme de femme à jamais disparue! En analysant, comme à la loupe, les petits détails de ce visage sur cette mauvaise épreuve déjà presque passée, je goûtai des heures d'une volupté d'âme indiciblement attendrissante. Il n'était pas un trait de cette tête ingénue où je ne découvrisse la preuve, évidente pour moi et comme physiologique, d'une exquise délicatesse de nature chez la personne intime dont ç'avait été là une seconde la fugitive apparence. La petitesse de l'oreille, joliment lobée et ourlée, disait la race. La soie des cheveux et leur couleur pâle se devinaient à des nuances dans les boucles, comme effacées, comme évaporées, comme fanées. La construction du bas de ce visage se dessinait sous la minceur des joues, fine tout ensemble et robuste. Un rien de sensualité se reconnaissait dans la lèvre d'en bas, légèrement aplatie, et fendue de ce pli qui annonce la grande bonté. Il y avait de l'esprit et de la gaieté dans le nez, très droit, et coupé un peu court par rapport au menton.—Et les yeux! Ah! les grands yeux profonds et clairs, innocents et tendres, curieux et songeurs! A force de les regarder, ils s'animaient pour mon imagination à demi hallucinée. La petite tête tournait sur son cou dont l'attache gracile révélait une sveltesse de statuette dans le reste du corps. Je n'ai jamais mieux compris que dans cette période d'exaltation contemplative, combien a raison cette jalousie des Orientaux qui défend les femmes contre cette caresse du regard, aussi passionnée, aussi enveloppante, presque aussi déflorante que les autres. Oui. Contempler, c'est posséder. Que je l'ai senti durant ces longues séances passées à fixer sur la toile un si réel, un si trompeur mirage,—le sourire et les prunelles de Camille, son sourire de jadis, ses prunelles aujourd'hui éclairées d'autres feux! Et que j'ai senti aussi combien le talent chez moi n'est pas à la hauteur de l'âme, puisque l'ivresse de cette possession spirituelle ne s'est pas achevée en une création définitive! Je n'ai tiré de ces journées qu'une ébauche, quand j'ai vécu les sensations d'un chef-d'œuvre. Du moins j'ai respecté en moi cet accès de la fièvre sacrée, et je n'ai plus retouché, pour le finir, le portrait ébauché pendant cette semaine. Pourquoi ne s'est-elle pas prolongée?...

Pourquoi? La faute n'en est pas seulement à ma faiblesse. Un incident très simple se produisit, qui ne dépendait pas de ma volonté. Il suffit pour me rejeter au plus fort du petit drame de coquetterie compliquée et d'amour sincère que je voulais fuir, afin de ne pas y être le confident des tragédies antiques, vanté par Jacques,—un confident blessé pour son propre compte et saignant! A travers les troubles de la journée qui suivit ma présentation aux Bonnivet, j'avais négligé de déposer ma carte chez eux et négligé de l'y porter durant ma crise de travail solitaire. Je pouvais donc me croire à l'abri, quant à la reine Anne. C'est précisément de son côté que m'arriva le prétexte à rompre cette solitude et ce travail, sous la forme vulgaire d'un billet très parfumé, blasonné et griffonné de la plus coquette et de la plus impersonnelle des écritures anglaises, par Mme de Bonnivet elle-même. C'était une invitation à dîner en petit comité, avec quelques amis communs. Que ce billet me fût adressé après l'incorrection de mon attitude, cela prouvait assez que la brouille avec Jacques n'avait pas duré. La brièveté du délai—le dîner était pour le surlendemain—dénonçait, d'autre part, une invitation improvisée. Un troisième fait ajoutait un caractère d'énigme à cet envoi d'un petit mot, par lui-même aussi banal que l'écriture: comment ne m'était-il pas arrivé ou par Jacques, ou avec quelques lignes de Jacques? Mon premier instinct fut de refuser. Dîner en ville m'apparaît, depuis des années, comme une corvée aussi insupportable qu'inutile. Les trop nombreux repas de famille auxquels je demeure astreint,—pourquoi?—les agapes mensuelles des confrères que j'ai la faiblesse de fréquenter,—pourquoi encore?—deux ou trois amis à la table de qui m'asseoir de temps à autre,—parce que je les aime,—la salle à manger du cercle pour les soirs de trop intense ennui, c'est de quoi suffire, dans une large mesure, au sens social qui s'atrophie en moi avec l'âge. Je finirai, je crois bien, par ne plus me faire faire d'habit qu'une fois tous les deux ou trois ans. Dans l'espèce, le dîner auquel me priait la belle et dangereuse Reine Anne valait d'autant plus d'être évité qu'il me replongeait dans le courant d'émotions remonté si résolument, mais si péniblement. Je m'assis donc à ma table pour écrire un billet de refus, que je cachetai, sur l'enveloppe duquel je posai un timbre. Puis, au lieu d'envoyer cette lettre à la poste, je la mis dans ma poche pour la porter moi-même. Une voiture passait que je hélai, et je jetai au cocher, non pas l'adresse du prochain bureau, mais l'adresse de la maison de Molan, place Delaborde,—cette maison dont je m'étais juré de ne plus passer le seuil. Ne serait-il pas toujours temps d'expédier mon mot de refus après avoir su de Jacques quelle raison avait déterminé cette amabilité de Mme de Bonnivet, dont j'aurais pu dire comme Ségur des promotions d'officiers après la bataille de la Moskowa: «Ces faveurs menaçaient?»

Ce fut dans le cabinet de travail du «jeune et déjà illustre Maître» que le groom à veste galonnée m'introduisit, cette fois. Molan était assis à sa table, un grand bureau de chêne massif, avec de nombreux tiroirs. Une bibliothèque courait tout autour de cette petite pièce, et le seul aspect des volumes révélait des outils de travail souvent maniés, mais toujours bien remis en place. Pas de poussière. Pas une trace de ce désordre où se retrouve l'écrivain né, que la poursuite de sa fantaisie interrompt sans cesse dans sa besogne. Un pupitre d'architecte dressé sur deux grands pieds invitait aux hygiéniques séances de composition debout. Une autre bibliothèque, très haute et tournante celle-là, chargée de dictionnaires, d'atlas, de livres de références, de cartons verts à documents, était posée à l'angle du bureau; et l'ordre de ce dernier meuble, avec ses feuillets de papier coupés également, sa garniture d'objets commodes, un classeur pour les lettres répondues et un autre pour les lettres à répondre, finissait de dénoncer les habitudes méthodiques d'une besogne quotidiennement mesurée et exécutée. Ces détails de pratique installation étaient trop dans le caractère du bonhomme pour qu'un seul m'échappât, même à ce moment. Aucune œuvre d'art, pas même, sur la cheminée, la pendule-bibelot de rigueur. Celle qui marquait l'heure aux séances de copie, était un bon instrument de précision, métallique et net, avec sa boîte de cristal cerclée de cuivre. Quel autre portrait à faire, dans son cadre vivant, dans ce décor sécrété par lui, que celui de cet écrivain, absolument étranger à tout ce qui n'est pas «son affaire», méthodique comme s'il n'était point un homme à la mode, régulier comme s'il n'était point, et de par son art même, le peintre de tous les troubles, de tous les désordres de l'âme humaine,—assis à cette table de géomètre, avec son masque froid et réfléchi, et sa façon de tenir sa plume, d'un geste volontaire, régulier, mesuré. Afin que ce portrait fût tout à fait typique, il faudrait peindre Molan comme je le surpris, ce matin-là, en train de relire les quatre pages composées, rabotées plutôt, depuis son réveil, par ce charpentier de copie,—quatre petites feuilles couvertes de lignes bien égales et d'une écriture dont toutes les lettres sont formées, tous les T barrés, tous les points posés sur tous les I. Étais-je un envieux, moi l'homme de tous les à peu près, en notant, presque malgré moi, ces détails avec une irritation en apparence peu justifiée? C'est son droit, après tout, à ce garçon, de ménager sa fortune littéraire, comme il administrerait une maison de rapport. Pourtant n'y a-t-il pas quelque chose, presque un sens qui se froisse en nous à constater cet indéfinissable mensonge: cette mise en œuvre d'un beau talent, avec un tel égoïsme, tant de calcul, à la base, si peu d'unité morale entre la pensée écrite et la pensée vécue? Une autre façon d'être de Jacques me crispait les nerfs. Il me tendait la main avec cette cordialité indifférente qui est la sienne. Il était resté des mois sans me voir avant notre rencontre au cercle, et il m'avait parlé aussi amicalement que si nous nous fussions quittés la veille. Il m'avait raconté les deux aventures qu'il menait d'affilée en ce moment-là, comme à son meilleur, à son plus sûr ami. Et sitôt les talons tournés, ni vu ni connu. Je n'avais plus existé pour lui. Je revenais. Sa poignée de main était la même. Combien je préfère à ces souriants et à ces faciles, les ombrageux, les susceptibles, les irritables, avec qui l'on se brouille, qui vous en veulent et à qui l'on en veut, qui se fâchent contre vous, à tort souvent, de la plus involontaire négligence, mais pour qui l'on existe, pour qui l'on se sent réel, d'une réalité humaine et vivante. Pour les vrais égoïstes, au contraire, on est un objet, une chose, l'égal, à leurs yeux, du fauteuil qu'ils vous offrent d'ailleurs avec le plus bienveillant et le plus vide sourire. On n'a pour eux de réalité que la présence, que l'agrément ou le désagrément qu'ils en éprouvent. Soyons entièrement franc, peut-être n'en aurais-je pas voulu à l'amant de Camille de m'accueillir comme il a toujours fait, avec sa gracieuseté impersonnelle, si je ne l'avais pas trouvé un peu pâle, les yeux un peu battus, et il me fallait bien attribuer cette légère fatigue à ses amours avec la charmante fille dont je venais, durant une semaine, d'évoquer la grâce virginale d'antan, soutenu par le plus passionné des hypnotismes rétrospectifs. Cette impression fut aussi pénible que si j'avais eu sur Camille d'autres droits que ceux du rêve et de la sympathie. J'étais venu pour parler d'elle, au fond, et j'aurais voulu m'en aller sans que même son nom fût prononcé. Ce silence était d'autant plus impossible que, déjà, et les premiers mots de politesse échangés entre nous, j'avais tendu à Jacques l'invitation de Mme de Bonnivet:

—«C'est toi qui m'as fait envoyer ce carton?...» lui demandai-je. «Mais qui y aura-t-il à ce dîner? Que faut-il répondre?...»

—«Moi?», fit-il après avoir lu la petite lettre et sans me cacher son étonnement. «Non. Je n'y suis pour rien... Il faut accepter pour deux raisons: d'abord, cela t'amusera, et puis tu me rendras un vrai service...»