PAUL CLAUDEL

LE PÈRE HUMILIÉ

DRAME EN QUATRE ACTES

HUITIÈME ÉDITION


nrf
PARIS
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
35 ET 37, RUE MADAME 1920


TABLE DES MATIÈRES
[PERSONNAGES]
[ACTE PREMIER]
[ACTE II]
[ACTE III]
[ACTE IV]


[PERSONNAGES]

LE PAPE PIE

LE FRANCISCAIN

LE COMTE DE COUFONTAINE, OLIM (louis turelure)
ambassadeur de france a rome

LE PRINCE WRONSKY

ORIAN DE HOMODARMES

ORSO DE HOMODARMES

SICHEL

PENSÉE DE COUFONTAINE

LADY U.

SCÈNE: ROME 1869, 1870 et 1871


ACTE PREMIER

SCÈNE I

La scène est à Rome, le jour de la fête de Saint Pie, le 5 mai 1869, qui est aussi l'anniversaire de la mort de Napoléon. Fête travestie dans les jardins de la Villa Wronsky d'où l'ont domine toute la ville. Une belle nuit où flotte encore la rougeur du crépuscule. Tous ces arbres à la verdure foncée.

PENSÉE DE COUFONTAINE (costume d'Automne).

SICHEL (La Nuit), au bras du

PRINCE WRONSKY (Le Fleuve Tibre).


PENSÉE, avec une expression d'angoisse, au milieu de la scène, elle fait un pas en allongeant le bras comme si elle allait tomber.—Mère, où es-tu?

SICHEL, courant à elle.—Pensée, me voici, mon enfant.

LE PRINCE, s'approchant.—Vous êtes souffrante, Mademoiselle?

PENSÉE.—Ce n'est rien.

SICHEL, la soutenant.—Quelque malaise de jeune fille. Pensée, mon enfant. (Elle la fait asseoir sur un banc.) Excusez-nous, Prince, je vous prie, ce n'est rien.

LE PRINCE.—Je laisse donc l'Automne entre les bras de la Nuit.

Il sort.

Moment de silence.

PENSÉE, relevant la tête, avec un faible sourire.—Je crois bien que je me suis évanouie.

SICHEL.—Pensée, c'est moi. Pourquoi me faire peur ainsi?

PENSÉE.—Me voici de nouveau vivante. C'est doux de revoir la lumière.

SICHEL.—Ne me perce pas le cœur.

PENSÉE.—Mais peut-être que si je voyais je n'entendrais pas aussi bien.

SICHEL.—Tu m'entends, mon enfant bien-aimée, et tu sais que je t'aime.

PENSÉE.—Oui, mère.

SICHEL.—Ne me regarde pas ainsi avec ces yeux si beaux.

PENSÉE.—Est-ce que mes yeux sont beaux?

SICHEL.—Les autres reçoivent la lumière, mais les tiens la donnent.

PENSÉE.—Et personne en les voyant ne penserait que je suis aveugle?

SICHEL.—Ne dis pas ce mot.

PENSÉE.—C'est vrai qu'on peut me voir rien qu'en me regardant?

SICHEL.—Ce que peuvent voir nos yeux à nous.

PENSÉE.—Il y a donc en ceux-ci une grande puissance.

SICHEL, lui caressant la main.—Ce sont deux beaux yeux bleus, d'un bleu pur et presque noir.

PENSÉE.—«Comme le raisin en sa saison.»

SICHEL.—«Comme le raisin en sa saison», oui, c'est ce que je t'ai dit un jour, tu te rappelles? ce matin que nous étions sorties ensemble de si bonne heure.

Et tu voulus alors te rendre sensibles ces grappes toutes lustrées de la fraîcheur nocturne,

Entre les feuilles qui étaient devenues comme de l'or sous tes doigts, mon bel Automne.

Silence.

PENSÉE.—Que c'est gentil de me faire comprendre les choses. Que c'est gentil de ne pas me parler comme à une ..., comme à une infortunée.

«Bleu.»

Crois-tu que cela ne réponde à rien pour moi?

SICHEL.—Je ne sais que tu sais tout.

PENSÉE.—«Bleu, rouge, de l'or, la belle couleur verte», crois-tu que cela ne réponde à rien pour un aveugle?

Tout cela est en lui d'avance comme le monde avant qu'il ne fût fait.

La pauvre âme en ce qui est d'elle fournit tout ce qu'il faut pour voir.

Chaque couleur et la plus petite nuance.

Moi aussi, je puis en parler et il ne faut pas me le défendre.

SICHEL.—Ce soir si beau...

PENSÉE.—J'en jouis autant que toi, mère!

Tout à l'heure, oui, c'était vraiment de l'or, je le sais, cette impression solennelle, cette température divine, cet air sur ma face, cette caresse sur mon corps nu dont je sens toutes les variations,

Par quoi s'annonce la Nuit,

Désirée de beaucoup, comme moi, je désire le jour.

La vigne aussi, eh bien, où sont ses yeux? et auprès d'elle qui est-ce qui connaît le soleil? c'est de lui que sont faites ces grappes à mes tempes!

Les autres autour de moi, toutes ces personnes,

Qu'est-ce qu'ils savent des choses, n'en prenant bien vite que ce qui leur est nécessaire, deux clins d'œil pour se guider au travers de leur petite comédie?

Mais moi tout me parle, tout me touche jusqu'au fond du cœur.

—Cette voix par exemple que j'entends.

SICHEL.—Je n'entends point de voix, ma fille.

PENSÉE.—Tu ne l'entends pas, mère, mais moi, je l'ai entendue. Il a cessé de parler et je l'entends encore. Il parle et mon âme tressaille de l'entendre.

SICHEL.—Pensée, qui est-ce?

PENSÉE.—Qu'importe? Il n'a point de nom. J'ai entendu seulement cette parole qui parlait.

SICHEL.—Pensée, qui est-ce?

PENSÉE.—Et que veux-tu savoir, quand lui-même ne sait rien encore? Heureuse que je suis, c'est lui qui m'a choisie ce soir entre toutes les autres jeunes filles, sans qu'il le sache.

SICHEL.—Et c'est cela tout à l'heure qui t'a causé une émotion si vive?

PENSÉE.—J'ai perdu mes repères quelque peu.

SICHEL.—Je n'étais pas loin de toi.

PENSÉE.—Je suis perdue désormais partout où je ne suis pas avec lui.

SICHEL.—Parole dure pour ta mère.

PENSÉE.—Pardonne, je ne sais ce que j'ai dit.

Et quand il ne serait jamais à moi, rien ne peut empêcher que je l'aie trouvé.

Je l'ai trouvé, et lui, me trouvera-t-il dans les ténèbres où je suis?

Cette joie inattendue, et ce malheur qu'elle m'a révélé,

Tout cela d'un même coup comme une lame en plein cœur.

SICHEL.—Va, il ne t'aimera pas comme je t'aime.

PENSÉE.—M'aimer, grand Dieu! Et qui parle de cela? Quel mot dis-tu? Oui, je le veux! Il ne me connaîtra jamais. Que parlais-je de ténèbres? Heureuses ténèbres, qui me permettent d'y être si bien cachée!

Ah! je n'y suis plus seule désormais et la découverte de ce seul moment est assez grande! Viens, fuyons! Comment me laisserais-je enlever mon secret? Que fera-t-il d'une aveugle? Que ferai-je s'il vient à me deviner? C'est sûr, il me repoussera. Que ferai-je s'il me méprise, ou si seulement il vient à s'apercevoir de ce sentiment?

—Belle? Tu m'as dit quelquefois que j'étais belle, maman?

SICHEL.—Trop pour que tu me sois laissée.

PENSÉE.—Aussi belle que la plus belle en ce monde que je ne connais pas?

SICHEL.—Tu le sais et ton jeune cœur en toi suffit pour te l'apprendre.

PENSÉE.—Dis, est-ce que tu m'as fait bien belle ce soir?

SICHEL.—N'as-tu pas entendu ce que disait le Prince tout à l'heure?

PENSÉE.—C'est vrai que tu as fait de moi un si bel Automne.

Qu'on l'appelle à bon droit cette saison où le soleil est plus près de nous et qu'il se laisse vendanger à pleins rayons,

Comme une vigne animée de tant de grappes qu'elle fait rompre tout et qu'elle ne réussit plus à tenir à ce mur où on l'avait crucifiée?

Un Automne si ardent, le moment qui consomme tout, que toutes les autres saisons y cuisent?

Ma grande vigne pleine de grappes qui croule dès que son maître y touche et dont il est comme submergé, ce grand pampre-ci que les bras ne suffisent pas à maintenir, ah, ce n'est pas avec les yeux seulement qu'il en connaîtra le fruit, voici l'ivresse pour les lui fermer!

Et pour en épuiser la sève, ce n'est pas affaire seulement que de la saisir.

SICHEL.—C'est ainsi que parle la Fiancée de Salomon dans nos livres.

PENSÉE.—Mon sang est le tien, mère.

SICHEL.—Oui, tu es une Juive comme moi. Et cependant il y a en toi quelque chose qui ne vient pas de nous autres et qui m'étonne.

PENSÉE.—Cela qui vient de mon père?

SICHEL.—Oui, ou de plus loin. Tu sais qu'entre ton père et moi, tu peux appeler cela un mariage, oui, ce fut une espèce d'alliance réfléchie.

—Quelque chose d'entièrement nouveau et qui n'est pas de nous.

PENSÉE.—L'important n'est pas de qui nous sommes nés, mais pour qui.

SICHEL.—Tu le sais?

PENSÉE.—Oui, mère, je le sais aujourd'hui.

SICHEL.—Et comment voudrait-il d'une aveugle et d'une Juive?

PENSÉE.—Tu as donc deviné qui est cette personne?

SICHEL, ambiguë, et tout bas.—Orso de Homodarmes.

PENSÉE.—Je ne sais qui est cet Orso.

SICHEL.—Celui qui te parlait tout à l'heure.

PENSÉE.—Je ne sais. Je ne l'écoutais pas.

SICHEL.—Mais lui te regardait.

PENSÉE.—Oui. Que m'importe.

SICHEL.—Mais ce n'est pas Orso que je voulais dire. Où avais-je la tête? C'est son frère, celui que nous sommes allées voir l'autre jour. Comment l'appelle-t-on? un nom étrange.

Orian de Homodarmes.

PENSÉE, lui mettant la main sur la bouche.

—Non, ce n'est pas lui.

SICHEL.—Ah, mon enfant, tu ne peux rien me cacher.

PENSÉE.—Non, ce n'est pas lui.

SICHEL.—Je le savais avant toi. Ce jour où nous sommes allées le voir dans sa maison, ce vieux petit palais que tu aimes tant et que tu nous as forcés à acheter.

Ce jour-là même j'ai reçu un avertissement.

PENSÉE.—Mais je ne l'aimais pas alors et l'avais à peine remarqué.

SICHEL.—Ah! c'est moi qui t'ai faite et je sais tout d'avance.

PENSÉE.—Pourquoi donc m'avoir amenée ici ce soir?

SICHEL.—Déjà j'avais parlé à ton père.

PENSÉE.—Mon père? Ils n'ont point de fortune.

SICHEL.—Oui, mais ils sont neveux du Saint-Père, Orian est son filleul.

PENSÉE.—Toi-même, mère, que dis-tu?

SICHEL.—Pensée, comment aimerait-il une aveugle et une Juive?

PENSÉE.—Oui cela est impossible.

SICHEL.—La fille de son ennemi? L'ennemi du Pape,—car il sait l'œuvre que fait ton père

A Rome et à Paris.

PENSÉE.—Non, il ne peut m'aimer.

SICHEL.—Sa maison même, nous venons de la lui prendre.

PENSÉE.—Pauvre garçon!

SICHEL.—Quelqu'un dit qu'il veut embrasser la carrière ecclésiastique.

PENSÉE.—Il reste Orso.

SICHEL.—Pour moi, c'est celui que je préfère.

PENSÉE.—Il ne me plaît pas.

SICHEL.—Mais comment peux-tu les distinguer? Leurs voix sont si semblables,

Que je ne puis y voir différence, pour mon oreille qui est celle d'une musicienne.

PENSÉE.—Non, ils ne sont pas semblables.

SICHEL.—C'est Orso qui est le plus fort et le plus beau. On ferait quelque chose de lui.

PENSÉE.—Oui. C'est peut-être lui que j'aimerais si je voyais clair.

SICHEL.—Orian ne pense pas à toi.

PENSÉE.—Mais s'il venait à y penser cependant...

SICHEL.—Nous ne le verrons plus.

PENSÉE.—Et quelle manière m'as-tu donné de cesser de le voir?

SICHEL.—Pardonne-moi!

PENSÉE.—S'il venait à penser à moi,—et je sais qu'il n'y pense aucunement, tu dis vrai! Le voici non loin de moi comme un homme entièrement libre et dégagé,

Sans savoir que cela n'est pas et de quel lien je lui suis déjà attachée,

Oui, qu'il le veuille ou non...

SICHEL.—Ce lien peut-se rompre encore.

PENSÉE.—S'il venait à y penser cependant,

Que faire alors? où le fuir? quel moyen de me retirer?

S'il venait à penser à moi,

Ce n'est pas parce que je suis aveugle qu'il cessera de voir ma part de la lumière! Ce n'est pas parce que je n'ai point d'yeux qu'il ne me voit pas! Ce n'est pas parce que je ne connais point mon visage qu'il l'ignore!

Ce n'est point parce que je suis privée de tout que je puis aussi me passer de lui!

SICHEL.—Mais lui peut se passer de toi.

PENSÉE.—Qui le sait?

SICHEL.—Crains de lui faire pitié.

PENSÉE.—C'est à lui de craindre.

SICHEL.—Quel orgueil un homme tirera-t-il de cette femme qui l'aime sans le voir?

PENSÉE.—C'est à lui de voir, c'est à moi d'être assez belle pour qu'il me voie et que je voie par lui.

SICHEL.—Mais il ne t'aimera pas.

PENSÉE.—Et moi, est-ce que je demandais de l'aimer?

SICHEL.—C'est moi seule qui t'aime.

PENSÉE.—Oui, mère.

SICHEL.—Cet homme que tu ne connais pas et qui ne te connaît pas davantage! Et quand même j'aurais voulu que tu l'épouses, maintenant je ne le veux plus! Ah, tu l'aimes, je le vois, et c'est cela qui m'épouvante! De tels sentiments la fin ne peut être heureuse.

PENSÉE.—Mère, est-ce que j'ai été une fille mauvaise jusqu'ici? une personne déraisonnable et qui ne sait ce qu'elle veut?

SICHEL.—Non, Pensée, tu es ma sage enfant, la joie et le remords de ta mère.

PENSÉE.—Pourquoi le remords? Appelez-vous cette nuit où je suis un malheur?

SICHEL.—Plût au ciel que je puisse la prendre pour moi!

PENSÉE.—L'appelez-vous un malheur? Non, je le sais et je viens de l'apprendre, elle est le bonheur de ma vie, plus grand que je ne l'avais mérité.

Si je voyais, je serais moins à lui. Si j'étais moins obscure, il y aurait moins de bonheur à m'avoir trouvée.

SICHEL.—Cet homme qui nous est hostile, je le sens, je le sais. Peu de joie nous attend de sa part.

Bruit de voix au dehors.

PENSÉE, lui saisissant la main.—Mais non, si tu le veux, viens! Nous ne le verrons plus. Allons-nous-en.

SICHEL.—Partons. Et d'ailleurs je tremble de te laisser ainsi aller seule. Pourquoi ce caprice de n'avoir pas voulu que l'on sache encore que tu es aveugle?

PENSÉE.—Je viens à peine d'arriver en ce pays. Laisse les gens croire en moi pendant ces quelques jours.

Personne s'en est-il donc aperçu ce soir?

SICHEL.—Non. Tu te diriges partout dans ce jardin, non pas comme si tu voyais clair, c'est différent,

Mais parmi toutes ces choses nouvelles comme si tu t'étais entendue d'avance avec elles, une espèce de connivence.

PENSÉE.—Ne nous sommes-nous pas promenées ensemble hier dans ce jardin et ne m'as-tu pas tout expliqué?

SICHEL.—Et cette seule visite t'a suffi?

PENSÉE.—Viens!

Elles parlent en s'éloignant vers le fond, pendant que la scène se remplit peu à peu des personnages de la scène suivante.

Comment te faire comprendre? je ne sais, c'est quelque chose comme le don des trouveurs de sources.

Le pied seul me ferait connaître où je suis, mille bruits, mille touches, mille différences de son que vous n'entendez pas, mille signes aussi instantanés que le regard,

L'attention toujours éveillée, la conscience de ses mouvements, le sentiment de la distance, un peu de finesse.

Et même sans tout cela je suis avertie intérieurement de tout. Vous lisez, et moi je sais par cœur.


SCÈNE II

Entrent par divers côtés COUFONTAINE (le Ver Luisant),

ORIAN DE HOMODARMES (le Jardinier),

ORSO DE HOMODARMES (l'Ingénieur Florentin),

SICHEL, LE PRINCE WRONSKY, LADY U. (la Ville de Rome).


COUFONTAINE.—Mesdames, je vous l'amène, le traître voulait nous échapper. Oui, que complotiez-vous là-bas s'il vous plaît avec votre frère sous la statue de Jupiter Tonnant?

SICHEL.—Eh quoi, mon cher chevalier, déjà partir?

ORIAN DE HOMODARMES.—Mon service m'appelle demain au Vatican de fort bonne heure.

LADY U.—Mille choses à votre parrain!

ORIAN.—Quel est ce beau costume, Milady?

LADY U.—Je suis la Ville de Rome.

ORIAN.—Le Saint-Père sait tout l'amour que Rome lui porte.

COUFONTAINE.—Mais il ne faut pas partir! Pensée, dites-lui de rester. Vous connaissez ma fille, chevalier?

ORIAN.—J'ai eu le plaisir de rencontrer Mademoiselle l'autre jour.

SICHEL.—Tu sais, Louis, quand nous sommes allés acheter le palazzino.

PENSÉE.—Restez!

LE PRINCE.—Il faut se rendre.

ORSO.—Reste, Orian, je te le demande.

ORIAN.—Je reste.

LE PRINCE.—Merci, Orso. Donne-moi ces dernières heures, mon petit.

Demain, il n'y aura plus de Villa Wronsky de Prince Doublevé.

C'est demain que l'on me saisit et j'ai invité toute la Ville à passer la nuit avec moi et à attendre le moment où paraîtra avec le soleil le funeste mandataire de la Loi escorté de ses satellites.

Tout ce qu'il y a à Rome de Français, d'Américains, d'Anglais, de Scythes et de Sarmates parmi les authentiques fils de la Louve,

Les gens du Vatican et ceux du Roi Galant-Homme,

Tout cela à l'abri des masques est chez le vieux Prince cette nuit et de sa maison et de son jardin ne fait qu'un seul feu de joie.

Tout est plein d'intrigues, d'amours, de conspirations, de musique et d'éclats de rire!

De longs aveux que les belles rêveusement autour du doigt se roulent comme des rubans de satin et de grands secrets impromptus qui partent comme des coups de pistolet.

Il y a un punch qui brûle tout seul dans ma salle à manger.

Il y a une fusée qui monte du ciel, il y a un luth qu'on accorde quelque part.

Il y a un amant et sa maîtresse dans l'endroit où l'on fait les couteaux qui ont juré de se séparer éternellement et qui pleurent toutes les larmes de leur corps.

(Et tous les domestiques l'un après l'autre dix fois de suite qui ouvrent la porte et la referment précipitamment.)

Il y a un piano sous les arbres tout entouré de mouches à feu et un monsieur à grosses moustaches, le cigare à la bouche, qui fait do naturel dessus avec un doigt aussi long qu'une canne.

Il y a au-dessous toute une bande de mules dansantes et sonnaillantes, toutes garnies de manteaux, de paniers, de lanternes et d'escopettes, pour les amis qui sont venus nous voir de la campagne.

Et il y avait un vieux fou tout à l'heure du haut du «bosco» qui regardait sa Rome pour la dernière fois,

La ville aux cent dômes dans l'obscurité avec une seule place rougeoyante comme un feu de bivac

D'où sortait le bout d'une colonne antique surmontée de la statue d'un Apôtre!

LADY U.—Prince, toutes les maisons de Rome seront les vôtres.

LE PRINCE.—Merci, Capitole! Que je vous embrasse pour cette bonne parole!

Il ôte sa barbe, et, l'ayant accrochée à une branche, fait le geste d'embrasser sa voisine.

LADY U, riant.—Prince, je vous en prie! Behave yourself Sir!

COUFONTAINE.—Que devient le Tibre sans sa barbe?

SICHEL.—Il a profité de sa fausse barbe pour raser la vraie. Prince, mais que vous êtes drôle ainsi!

Quelle bouche bonne et sensuelle, fraîche comme celle d'un enfant! Il a cette longue lèvre supérieure d'un homme qui est fait pour jouer de la clarinette.

LADY U.—Mais je vous reconnais, Prince! Oui, nous avons fait une traversée ensemble, du temps où j'étais l'étoile de la Compagnie Trombini, quand on mettait quarante jours pour aller du Ténérife à Buenos-Ayres.

LE PRINCE.—Eh quoi, cruelle, vous m'aviez oublié? Et tous ces beaux couchers de soleil donc auxquels nous avons prêté assistance,

Et ces nuées de poissons-volants qui se levaient sous notre étrave en pétillant, comme les amours autour du char d'Amphitrite.

ORSO.—Tout le monde a l'air de se retrouver, ce soir. Vrai, pour se faire reconnaître, il n'est rien de tel que de se déguiser.

LE PRINCE.—Eh quoi, vous m'aviez donc oublié?

LADY U.—Non, Prince. Pourquoi ne m'avoir jamais rappelé ces belles nuits de l'Équateur?

LE PRINCE.—Bah. Tout a changé tellement. Vous n'êtes plus cette Beltramelli dont je baisais le poignet,

—Avec un fragment de la Croix du Sud dans chacun de ses yeux noirs.

Mais je ne sais quelle Lady U.

LADY U.—Si fait! C'est toujours la «Lionne Italienne», comme on m'appelait sur les affiches de Pernambouc, l'héroïne du trente Avril, l'amie de Mazzini et de Garibaldi!

COUFONTAINE, montrant Orian.—Chut!

ORSO.—Bah, ne sommes-nous pas tous en vacances ce soir?

COUFONTAINE.—Il est vrai. C'est comme une de ces dernières classes que l'on fait au mois de juillet, quand on ne prend plus au sérieux le professeur.

On sent tellement qu'il y a quelque chose qui va finir!

LADY U, regardant Orso.—Dès que Messieurs les Français seront partis.

ORSO.—Jamais. Ils me l'ont dit. Qui pourrait s'arracher de l'Italie?

LE PRINCE, agitant la main.—Adieu, chère Rome!

SICHEL.—Prince, quel est ce camée que je vois à votre bras?

LE PRINCE, le lui montrant.—Il vous plaît? Quelle jolie tête, n'est-ce pas?

SICHEL.—C'est étrange. Elle me rappelle quelqu'un.

LE PRINCE.—Moi aussi. C'est pour cela que je le porte toujours. Elle s'appelait Lumîr.

La Comtesse Lumîr. Pauvre fille, elle est morte tristement! C'est à ce moment que j'ai quitté la Pologne.

SICHEL.—N'était-elle point la sœur d'un nommé Posadowski?

LE PRINCE.—C'est possible. L'avez-vous connu?

SICHEL.—Le Comte l'a connu autrefois.

En Algérie.—Louis, tu te souviens?

COUFONTAINE.—Vaguement. C'était un grand ivrogne.

LE PRINCE.—Che fare? On boit. Il faut bien remplacer ces deux grandes ailes dans le dos qui autrefois faisaient l'accoutrement de nos houzards.

LADY U, à Orian.—Mais vous aussi, chevalier, quel bijou magnifique vous portez à votre doigt!

ORIAN.—C'est un joyau de famille. On l'appelle «la pierre qui voit clair». On n'a qu'à fermer les yeux et la main voit. Elle est là qui vous conduit au travers de l'obscurité.

ORSO, lui prenant la main et l'amenant à Pensée.—Voyez, Mademoiselle, je vous prie. Regardez, vous qui aimez les belles pierres.

PENSÉE, comme si elle regardait, touchant légèrement la pierre.—C'est un saphir, je crois?

SICHEL.—Un très beau saphir.

PENSÉE.—Tout entouré de brillants. De ces vieux brillants carrés qui ne bougent plus et dont le temps a fixé l'éclat.

SICHEL.—Une belle bague de fiançailles.

ORIAN.—C'est elle qui me conduit ce soir.

PENSÉE.—Croyez-vous qu'il n'y a que les pierres qui aient des yeux pour voir au travers de l'obscurité?

ORIAN.—Les miens n'y suffisent pas.

PENSÉE.—Prince, ai-je beaucoup fréquenté votre jardin?

LE PRINCE.—Une fois, une fois seulement et je n'étais pas là.

Une fois seulement vous m'avez fait l'honneur de visiter ma pauvre maison.

PENSÉE.—Chevalier, gageons-nous que, les yeux fermés, je vous fais faire le tour du jardin et vous ramène ici?

SICHEL.—Pensée, mon enfant!

PENSÉE.—Laisse, mère.

Je ferme les yeux.—Ainsi!—Votre main.—Cachons bien cette pierre qui voit clair.—Venez, Monsieur le Jardinier!

Ils sortent.

COUFONTAINE.—Pourvu qu'ils ne parlent pas politique.

LADY U.—Ce n'est pas un mauvais moyen de faire couler à l'oreille de qui de droit les choses que soi-même on ne peut dire.

COUFONTAINE.—Vous me percez de part en part.

SICHEL.—Je crains que Pensée ne perde sa gageure.

COUFONTAINE.—Bah. Ils se retrouveront toujours. On va loin dès que l'on se laisse conduire par quelqu'un qui ne voit pas clair, (à Orso) Qu'en dites-vous, Florentin? qu'en dites-vous, noir Ingénieur?

ORSO.—Je m'en vais. Il y a trop de secrets ici ce soir et trop de trahisons.

Je vais régler mon instrument. Il y a dans ce concert d'eaux jasantes que j'ai distribuées de toutes parts dans la nuit quelque chose de trop rapide et plein de perfidie. Il est temps que je leur donne un petit tour de clef.