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La Mission Marchand
(CONGO-NIL)
LE COMMANDANT MARCHAND
Les Grands Explorateurs
PAUL D'IVOI
La Mission
Marchand
(CONGO—NIL)
PARIS
FAYARD FRÈRES, ÉDITEURS
78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78
A M. LE COLONEL BINGER
Dédier à un héros de l'exploration africaine, ce livre qui relate l'histoire d'un autre héros du Continent noir, c'est, me semble-t-il, réunir deux frères d'armes dans une même pensée.
Et c'est ce que je fais avec le respect profond, avec l'immense tendresse que je ressens pour tous ceux qui sont allés là-bas, faucheurs de France, faire la moisson d'honneur.
PAUL D'IVOI.
28 mai 1899
AVANT-PROPOS
Dans ces vingt dernières années, les Européens se sont partagé l'Afrique.
Deux peuples surtout ont réussi à se faire la part large: l'Anglais et le Français.
Le premier occupa le Sud de l'Afrique, du Cap de Bonne-Espérance aux grands Lacs; puis il s'implanta au Nord-Est du Continent noir, occupant effectivement l'Egypte et nominalement la Nubie.
La France, elle, appuyée au Nord sur sa vieille colonie algérienne; à l'Ouest, sur ses établissements du Sénégal et du golfe de Guinée, étendit son influence sur la plus grande partie du bassin du Niger, conquit la côte d'Ivoire, le Dahomey, le Congo, tandis qu'à l'extrémité opposée de la terre africaine, elle plantait son drapeau à Obock, Djibouti et Tadjourah.
Tout naturellement la Grande-Bretagne devait être tentée de réunir l'Egypte au Cap, et la France de joindre le Soudan et le Gabon au territoire d'Obock.
De là, deux mouvements d'expansion, perpendiculaires l'un à l'autre et appelés fatalement à se contrecarrer.
Si les soldats et fonctionnaires de la République soudaient l'Ouest africain à l'Hinterland d'Obock, les Saxons se trouvaient coupés du Cap; si, au contraire, les sujets de S. M. la Reine Victoria pouvaient faire leur trouée, l'importance de nos établissements de Tadjourah était considérablement diminuée, et la liberté de l'Abyssinie, notre alliée naturelle, était compromise.
Voilà pourquoi l'on organisa la mission Congo-Nil. La route de pénétration des Anglais vers le Sud ne pouvait être, de par la configuration du pays, que le lit du fleuve autrefois rougi par Moïse. Donc une mission, partie du Congo et venant occuper une agglomération quelconque sur les berges nilotiques, assurait le succès de la France dans cette course aux territoires.
Par malheur, la chose une fois décidée en principe, on hésita beaucoup.
Le commandement fut d'abord donné, puis retiré au lieutenant-colonel Monteil, lequel, pour se venger—se venger ainsi qu'il convient à un officier de grand mérite et de grand cœur—exécuta cette marche de 4.000 kilomètres, admirée par tous, qui le conduisit, de l'Atlantique au lac Tchad et du lac Tchad à la Méditerranée.
Enfin, au début de l'année 1896, le commandant Marchand[1] fut désigné pour former et diriger la mission.
Nous n'avons point l'intention de suivre pas à pas l'héroïque explorateur. Nous voulons seulement utiliser nos correspondances particulières, pour relater, d'après les acteurs mêmes du drame, les principales étapes d'une expédition qu'en des temps moins prosaïques, les poètes eussent chantée.
28 mai 1899.
Paul d'Ivoi.
La Mission Marchand
(CONGO-NIL)
AVERTISSEMENT
Un mot de préambule s'impose. La traversée de l'Afrique par la colonne Marchand a duré trois années.
Elle a eu ses péripéties romanesques que nous raconterons sans rien exagérer, sans rien atténuer. Les épisodes qui vont suivre sont, nous le garantissons, strictement conformes à la vérité.
C'est du reste dans des rapports anglais que nous avons puisé. Les termes des conversations ne sont pas textuels, cela est certain, mais les idées ont réellement été exprimées dans les circonstances que nous rapportons.
CHAPITRE PREMIER
A LÉOPOLDVILLE
—Ainsi, Jane, vous êtes certaine que ces Français veulent atteindre le Nil.
—Oui, mon cher père, ils veulent ainsi.
—Vous tenez vos renseignements de source certaine?
—Absolument certaine.
—Puis-je vous demander votre source?
—Non, mon père; il n'est pas convenable qu'une jeune personne confie certaines choses à ses parents. Tout ce qu'il est juste et décent de vous dire, c'est que vous pouvez tenir pour absolument véridiques mes affirmations.
Ces répliques s'échangeaient, le 8 novembre 1896, entre mister Bright, agent libre anglais et sa fille, miss Jane, gracieuse personne qui, lorsque la bizarrerie de son caractère le permettait, résidait auprès de ce personnage à Léopoldville, alias Stanleypool, capitale de l'immense territoire connu sous les noms de Congo belge ou d'Etat indépendant du Congo.
Un mot d'explication est ici nécessaire.
L'Angleterre, indépendamment de ses agents consulaires officiels, entretient à l'étranger des agents libres.
Ceux-ci, n'ayant aucune attache gouvernementale, peuvent être désavoués quand les circonstances l'exigent.
De là, pour eux, une liberté de mouvements absolue.
Ils peuvent tout dire, tout faire, tout oser, sans engager la responsabilité métropolitaine, et ils usent de cette faculté, avec un sans-gêne, avantageux pour Albion, mais extrêmement préjudiciable aux intérêts des nations amies, que leur mauvaise étoile place sur le chemin du peuple mercantile par excellence.
Mister Bright et la jolie Jane étaient debout sur le débarcadère en pilotis, établi sur la rive gauche du Congo.
En cet endroit le fleuve s'élargit en un lac circulaire.
Au loin, en face d'eux, ils apercevaient les quelques maisons et cabanes dont l'ensemble forme la station française de Brazzaville.
Les comptoirs de la maison Daumos, entourés de plantations de goyaviers, d'avocatiers ou arbres à beurre, dont les fruits violets contiennent une pulpe grasse assez semblable au beurre d'Isigny, s'alignaient avec leur wharf de bois, au bord même du fleuve.
Les Anglais braquaient leurs lorgnettes sur ce point, au voisinage duquel des noirs de la race Obamba, les plus beaux de formes et de visage de tout le Congo français, travaillaient à l'édification d'un vaste hangar.
—Voilà bien les trois vapeurs, grommelait Bright avec des grimaces mécontentes: le Faidherbe, le Duc-d'Uzès, la Ville-de-Bruges....
—Et les trois chalands en aluminium, continua sa fille,
—Ainsi que les deux chalands en acier et la flottille de pirogues. Il n'y a pas à en douter. L'expédition qui a motivé de tels préparatifs doit être longue et lointaine.
—Le Nil, mon cher père, je vous l'ai affirmé.
—Je vous crois, Jane, je vous crois. Je sais par expérience combien votre tête est solide. Et ces gens doivent remonter le Congo, l'Oubanghi?
—Oui.
—Et après?
—J'ai cru comprendre qu'une fois arrivés à la limite des eaux navigables ils se dirigeraient vers le Nord jusqu'à Dem-Ziber, puis infléchiraient leur marche vers l'Est en contournant les marécages du Bahr-el-Ghazal par les provinces méridionales du Kordofau, en vue d'atteindre le Nil à hauteur de la bourgade de Fachoda.
Bright leva les bras au ciel.
—C'est une tentative insensée. Il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour échouer.....
—C'est aussi mon avis, dit tranquillement la blonde miss.
—Alors, il vous semble, comme à moi, que ces Français sont fous.
Jane secoua la tête:
—Permettez. Ici, mon avis diffère du vôtre.
—Quoi! vraiment?... avec quatre-vingt-dix-neuf chances d'insuccès...
—De votre aveu même, mon père, il en reste une de réussite. Ils la tentent, audacieux sans doute, mais non fous.
—Vous les défendez à présent?
—Pas le moins du monde.
Et avec un sourire ironique:
—Je vous apporte les renseignements les plus précis; je vous donne le moyen de contrarier tous leurs projets, et vous appelez cela les défendre... Vraiment, mon père, vous êtes plus royaliste que la reine et plus anglais qu'il ne convient... même à un agent libre de l'Angleterre.
Mister Bright ne répondit pas.
Tandis qu'il discutait avec sa fille, plusieurs personnes étaient arrivées sur le quai.
Elles regardaient aussi.
C'étaient des colons, des soldats belges, en vestons et d'jaloué (longs jupons qui remplacent le pantalon) blancs, n'ayant d'attribut militaire que le solaco (casque de toile) orné d'un liseré noir, jaune et rouge, couleurs nationales belges.
Puis quelques Pahouins Sotos de la rive gauche, au torse nu, les hanches serrées par le caleçon large descendant à mi-cuisse.
Tous ces gens avaient des oreilles auxquelles il était inutile de confier ses sentiments secrets.
Aussi, M. Bright appliqua ses jumelles sur ses yeux et se remit à observer ce qui se passait de l'autre côté du fleuve.
Son attention d'ailleurs était justifiée.
Depuis la veille, la mission Marchand était concentrée à Brazzaville.
Ce n'avait pas été sans peine, et l'odyssée de la petite troupe avait été marquée par les pires tribulations.
Ayant quitté la France au mois de juin 1896, le commandant avait débarqué, le 23 juillet, à Loango.
Bientôt ses compagnons l'y avaient rejoint.
C'étaient les capitaines Baratier, Germain, Mangin; les lieutenants Largeau et Gouly, le lieutenant de vaisseau Morin, l'enseigne Dyé, l'interprète Landeroin, le médecin de marine Emily et douze sous-officiers, parmi lesquels l'adjudant de Prat et le sergent Dal.
Une compagnie de tirailleurs sénégalais-soudanais, recrutée à Dakar, formait le gros de la mission.
A peine débarqué, le commandant se trouva aux prises avec de terribles difficultés.
Toute la région comprise entre Loango et Brazzaville (500 kilomètres) était en pleine insurrection.
Les tribus Boubous, Orougous, Inengas et Ivilis s'étaient soulevées, à la voix d'un chef, du nom de Mabiala Niganga.
Sans tarder cependant, on recruta des porteurs, le véhicule humain étant encore le seul moyen de transport dans cette région, dite civilisée, par comparaison avec les territoires que devaient traverser les explorateurs.
Mais les noirs infidèles abandonnèrent les cinq cents premières charges dans la forêt de Mayolabé.
Cette expérience démontrait l'impossibilité de gagner Brazzaville, point origine de la mission.
Marchand alors s'adressa au gouverneur, M. de Brazza Avant de s'engager dans les solitudes africaines, il fallait déblayer la route.
Le pionnier de la civilisation était contraint de commencer son voyage par une expédition militaire.
Il n'hésita pas.
M. de Brazza proclama l'état de siège, remit à l'officier le commandement des troupes du Congo, et la guerre commença contre les rebelles.
Guerre terrible dans la brousse, inconnue à quelques kilomètres de la route suivie par les caravanes.
Guerre où chaque touffe d'arbres, chaque ravin cachent une embûche.
Guerre où l'intelligence, avec une poignée d'hommes, doit avoir raison de tout un peuple auquel appartient l'avantage énorme de la connaissance du terrain.
Et comme si ces obstacles, capables de décourager les plus vaillants ne suffisaient pas, la terrible fièvre des bois, la fièvre hématurique bilieuse s'abat sur le chef aimé, en qui tous ont mis leur confiance.
Ecrasé par la douleur, pâli, les yeux caves, trop faible pour marcher, le commandant conserve toute son énergie morale.
Dans un palanquin grossier, des noirs le portent; et, dominant la maladie, il se montre partout, il prévoit tout, entraînant ses soldats, repoussant l'ennemi.
Mais ses forces s'épuisent.
Le 30 septembre, il arrive mourant à Loudima.
Est-ce que l'expédition, qui sera une gloire pour la France, va échouer?
Est-ce qu'à Loudima, on dressera, sous les grands arbres, la petite croix de bois qui, dans les solitudes du Continent-noir, dit au passant:
—Salue, un Français est mort ici!
Non, l'ange du dévouement est à Loudima.
C'est une sœur de charité, une de ces humbles et courageuses femmes qui vont là-bas, insoucieuses du climat torride, des dangers sans nombre, pour combattre la mort, pour la vaincre souvent, et, si cela est impossible, pour dire au moribond la suprême parole d'espoir.
Elle s'installe au chevet du malade, exécutant les prescriptions du médecin comme un soldat exécute sa consigne.
CARTE ITINÉRAIRE DE LA MISSION MARCHAND
Seulement elle prend son mot d'ordre au ciel, et quand le fiévreux a bu la potion calmante, elle prie.
Et l'officier sent ses forces renaître.
La fièvre s'enfuit.
En avant!
Que l'on ne perde pas une heure, pas une minute.
La France attend que ses fils marchent, qu'ils marchent sans trêve, pour aller là-bas, sur la rive du Nil où retentit naguère le tumulte des armées des Pharaons, planter un rectangle d'étoffe tricolore qui représente son honneur.
Les rebelles ont profité de l'inaction forcée des troupes françaises pour se reformer.
Dans les fourrés qui avoisinent les rivières Nigré et Zefou, où les caoutchoucs sauvages, les bananiers, les dikas, les manguiers entrelacent leurs branches, entre lesquelles serpentent la vigne sauvage, le raphia ou liane à vin, l'owalo, ronce produisant de l'huile, l'ézigo, le m'pano, plantes tinctoriales, et l'acoumé, lierre dont la sève desséchée est utilisée comme cire; dans ces fourrés, les rebelles se sont fortifiés.
Retranchements inutiles!
Marchand les presse, les harcèle et finit par obliger leur chef, Mabiala Niganga, à se réfugier dans la caverne d'Oulouma avec quelques centaines de fidèles.
La position est formidable. L'entrée étroite du souterrain est obstruée par des quartiers de rocs.
Il y a sans doute d'autres ouvertures, puisque les assiégés réussissent à se ravitailler, mais elles sont inconnues des Européens.
Après la lutte en rase campagne, est-ce la guerre de siège qui va se dérouler?
Ah! que non pas. Le commandant a hâte d'atteindre Brazzaville, hâte de plonger dans l'inconnu au fond duquel se dessine, en lettres de feu, ce mot: Fachoda.
Coûte que coûte, il faut forcer l'entrée des cavernes.
Un sergent se dévoue. La nuit il se glisse près de l'orifice et place des boudins de dynamite dont il enflamme la fusée.
Par un hasard providentiel, ce brave échappe aux flèches, projectiles de l'ennemi.
Une explosion se produit, transformant le passage en cratère.
C'est une gerbe de flammes, une mitraille de roches pulvérisées.
Mais à peine la fumée bleuâtre de l'explosif s'est-elle dissipée que nos soldats, européens et noirs, bondissent en avant.
Ils s'engouffrent dans les cavernes comme un tourbillon.
Rien ne leur résiste.
L'ennemi, surpris par cette attaque soudaine, est décimé.
Des prisonniers nombreux restent entre les mains des vainqueurs, et parmi eux, le chef Mabiala Niganga est mortellement blessé.
Désormais la révolte est décapitée.
Des colonnes volantes sont lancées dans toutes les directions. Les villages se soumettent ou sont détruits.
Terrifiés, comprenant enfin que ni forêts, ni rivières, ni fièvres, ne peuvent arrêter les Français, les indigènes se soumettent.
Et, réaction comique, ces nègres qui, la veille, combattaient pour la liberté, sollicitent la domesticité. Ils demandent à être engagés comme porteurs.
C'est le salut.
Le premier acte du drame tire à sa fin[2].
Grâce à la bonne volonté des populations, toutes les charges sont amenées à Brazzaville, où, le 8 novembre, quatre mois après l'arrivée de Marchand à Loango, la mission se trouve enfin réunie.
L'énergie, déployée par le commandant Marchand dans cette passe difficile, était bien pour inquiéter les agents anglais qui, du quai de Léopoldville, observaient avec une rage continue.
—Que dois-je faire à votre avis, Jane, demanda enfin Mister Bright, qui sollicitait volontiers les conseils de sa capricieuse fille?
—La question est mal posée, mon père.
—Vous trouvez?
—Sans doute. Apprenez-moi tout d'abord vers quel but vous tendez?
—Oh! c'est clair. Des Français veulent arriver au Nil, cela est contraire aux intérêts britanniques...
—Donc un Anglais a le devoir...
—Naturellement.
Il y eut un silence; les causeurs réfléchissaient.
Puis la charmante blonde se rapprocha de son interlocuteur:
—Il faut d'abord télégraphier à l'Amirauté.
—Bien, je ferai ainsi.
—Elle pourra ainsi agir de son côté.
—Votre remarque est droite.
—Pour nous, mon cher père...
—Pour nous, dites-vous?
—Nous demanderons un fort crédit sur la Banque de Léopoldville, car, avec de l'argent, on fait tout ce que l'on veut.
Et tous deux, avec cette allure automatique, particulière à leur race, se rendirent au bureau du télégraphe.
Ils expédièrent une longue dépêche, incompréhensible pour les profanes, car les mots avaient une signification particulière, convenue à l'avance avec leurs correspondants.
Le soir même, un petit noir, télégraphiste de ce pays de bois d'ébène, (Uniforme: tout nu, avec une casquette blanche sans visière et à liseré bleu) leur apportait en réponse le télégramme que voici:
«Compris. Crédit illimité. Ordres nécessaires expédiés. Suivre, si possible opération. Envoyer nouvelles fréquentes. Gros intérêts en jeu.»
La signature était:
«Clarence de Ladbroke—Grove—Road—London.»
Ces détails, rigoureusement authentiques[3] étaient indispensables pour montrer les dessous politico-diplomatiques, par suite desquels les obstacles se multiplièrent sur la route; la mission, rendant son succès si improbable, qu'à la nouvelle de son arrivée à Fashoda, un homme d'Etat anglais s'écria:
—Ce Marchand est un Titan; il escaladerait le ciel s'il lui en prenait fantaisie.
CHAPITRE II
COMME QUOI IL N'EST PAS TOUJOURS COMMODE DE MONTER UNE CHALOUPE
La presse, la photographie, la gravure ont popularisé les traits du chef de la mission Congo-Nil.
De taille moyenne, le visage doux, l'air timide presque, cet air de ceux que la nature a créés pour le mépris de l'argent, et qui n'aspirent qu'à un luxe, le plus coûteux de tous, car le milliard n'en permet pas l'achat, le luxe de l'honneur.
Au repos, il tient volontiers les paupières baissées, laissant à d'autres le souci de briller par d'abondantes paroles.
Mais qu'il se présente une chose utile à dire, les volets de ses yeux francs glissent, laissant passer un éclair, un potentiel intense d'énergie. Alors les bavards se taisent avec une sorte de confusion.
Ils ont reconnu le chef, comme on dit dans l'armée; le chef qui enlève ses subordonnés, par les seules forces de l'attraction et de l'exemple, vers les cimes du dévouement.
Or, le 12 décembre, le commandant, retenu depuis trente-quatre jours à Brazzaville, était assis sur un siège grossièrement façonné avec des tiges de rotang.
Ses yeux se fixaient sur le fleuve, et au delà, sur l'agglomération de Léopoldville, entourée d'immenses champs de manioc, dont la fécule est connue chez nous sous le nom de tapioca.
Il était soucieux et grave.
En face de lui se tenait le capitaine Mangin, dont le visage, exprimait également l'ennui.
—Alors capitaine, fit tout à coup Marchand après un silence prolongé, nos derniers convois ne peuvent arriver?
—Non, mon commandant.
—Les porteurs, engagés un jour, se dérobent le lendemain?
—Exactement. On croirait qu'une influence néfaste s'amuse à défaire tout ce que nous faisons.
Les traits du commandant se contractèrent légèrement.
—Je me doute de la nature de cette influence, murmura-t-il.
Et regardant son interlocuteur bien en face:
—Mangin, mon ami, avez-vous fait fouiller les villages des environs?
—Non, commandant.
—Eh bien, il faut charger de ce soin et sans retard quelques-unes de nos escouades.
Il se tut un moment encore, puis avec un sourire:
—C'est une bonne précaution, nous la prendrons constamment désormais.
Le capitaine parut surpris.
—Je m'explique, mon ami. Les indigènes n'attachent pas une valeur monnayée aux pièces d'or.
—En effet. Ils en usent surtout comme parure.
—Justement. Eh bien, je pense qu'autour de nous en ce moment, et plus tard le long de notre route, la grande mode pour les coquettes africaines est, ou sera, de porter en colliers, gorgerins, bracelets, pendants de nez ou d'oreilles, des disques d'or à l'effigie de Saint-Georges, du roi des Belges ou de l'Etat Indépendant.
Mangin fit un brusque mouvement.
—Vous comprenez, capitaine?
—Parfaitement, répondit le jeune officier.
—Il importe donc de constater la chose. Le nombre des parures dorées nous fera connaître l'étiage exact des inquiétudes anglaises au sujet de notre mission. Il y aura également d'autres signes: je vous les indique sommairement. Vous rencontrerez des cotonnades suspectes, des spiritueux qui nous avertiront que nos chances de réussite augmentent. Enfin, quand vous serez abordé par des chefs noirs armés d'excellents fusils; réjouissez-vous. Ils s'en serviront contre nous, naturellement; mais cela voudra dire que décidément on nous juge capables de toucher le but[4].
Le commandant expliquait cela paisiblement, sans colère apparente contre les procédés employés par l'Angleterre.
Il est vrai que l'irritation n'eût servi de rien.
Les subsides britanniques ne sont pas distribués par les agents officiels, ce sont les agents libres et aussi, hélas! les missionnaires anglicans qui se chargent de ces libéralités.
De telle façon que le gouvernement peut toujours répondre:
—Je n'y suis pour rien, ce sont là manœuvres de particuliers. Je les réprouve sans pouvoir les empêcher, car nous sommes un peuple libre, et chez les peuples libres, l'individu a tous les droits.
Il est bon d'ajouter que, si un citoyen de ce libre royaume s'avisait d'un acte profitable à la France, il serait pendu haut et court; ce qui démontre bien que la liberté, en dépit des dires des philosophes, ne saurait être absolue, sous peine de dégénérer en licence.
—Je pars de suite, reprit le capitaine Mangin. Je conduirai l'une des reconnaissances.
—C'est cela. Avertissez les «cadres».
—Parfaitement.
—Pas de brutalités. Aucune mesure vexatoire. Il s'agit simplement de nous renseigner.
—C'est entendu, mon commandant.
—Surtout pas d'imprudence, regardez sans en avoir l'air. Evitez que les indigènes devinent le but réel de nos mouvements.
Le capitaine inclina la tête, salua militairement et s'éloigna.
Ses collègues Baratier et Germain étaient occupés à surveiller: l'un, le chantier où gisaient les embarcations démontées; l'autre, le hangar où s'amoncelaient vivres et munitions à mesure qu'arrivait un convoi.
Il appela donc de Prat, Dat, trois autres sous-officiers et leur communiqua les instructions du commandant.
Peu après, six petites fractions de la compagnie de tirailleurs prirent les armes, et chacune, suivant le gradé qui l'avait rassemblée, traversa l'étroite zone cultivée, ceinture verdoyante de Brazzaville, puis s'enfonça dans la brousse.
Toutes les reconnaissances rentraient le soir même.
Nulle part, elles n'avaient rencontré de résistance.
Par contre, elles avaient pu constater la justesse des prévisions du chef de la mission.
Partout les jeunes filles, les femmes aux nez épatés, aux lèvres épaisses, aux cheveux crépus, étaient parées des «grigris jaunes» (selon leur propre expression) que les Anglais pratiques appellent: livres sterling ou guinées.
Cela parut amuser énormément le commandant Marchand.
Et ici se place un incident joyeux, qui prouve qu'en véritable héros de France l'officier sait user à l'occasion des moyens[5] spirituels que l'on croirait réservés au seul vaudeville.
Le lendemain, 13 décembre, un sergent de race ouolof, faisant partie de la compagnie de tirailleurs, eut une longue conversation avec le commandant.
Il le quitta, le visage convulsé par un rire joyeux, qui découvrait ses dents blanches.
Puis il gagna la berge du fleuve.
Des piroguières okambas, qui avaient amené des volailles et des légumes au camp, étaient étendues sur le sable près de leurs embarcations.
Elles jacassaient, point désagréables à voir, avec leurs faces rieuses, étalant en plein soleil leurs jambes et leurs corps nus. Leur parure rudimentaire: des colliers, des bracelets de poignets et de chevilles, et un jupon de cotonnade descendant de la taille aux genoux, permettait d'admirer la vigueur sculpturale de ces commères noires.
Le sergent, Mohamed-Abar de son nom, en découvrit une qui, au contact des blancs, avait appris une sorte de «sabir» intelligible.
Et la conversation s'engagea.
Bientôt, le sous-officier parla beuverie et eau-de-vie, sujet de dialogue qui intéresse prodigieusement les populations nègres, sans distinction de sexe.
Il se plaignit de ses chefs, lesquels interdisaient les spiritueux aux soldats attachés à l'expédition.
Bref, il termina en exprimant le regret de ne pouvoir franchir le fleuve pour gagner Léopoldville, où il lui aurait été loisible de se gargariser d'un verre de rhum.
La comédie interprétée par le brave Ouolof eut un plein succès.
La batelière lui offrit de passer sur la rive belge, avec l'espoir de pouvoir, elle aussi, «si carré su verre d'eau-de-vie».
Mohamed-Abar se fit prier.
Il avait parlé inconsidérément. Que diraient ses chefs s'ils apprenaient son escapade?
Pour finir, il se rendit aux raisons de la pirogayeuse, sauta dans l'esquif et débarqua bientôt sur le quai de Léopoldville.
Dix minutes après, toute la ville savait la présence du tirailleur.
Point n'est besoin d'affirmer que mister Bright et miss Jane furent avertis des premiers.
Tous deux se rendirent aussitôt sur le quai.
Mohamed-Abar y était toujours, apparemment fort ennuyé par la curiosité indiscrète des habitants de la cité.
L'agent anglais s'approcha de lui, et, employant le français, non sans certaines syllabes gutturales qui trahissaient sa nationalité.
—Bonjour, brave soldat, dit-il.
Le Ouolof le toisa et, dans son patois naïf:
—Bonjour, toi, pékin. Toi, bonne tête tout plein. Toi dire où Mohamed trouver eau-de-vie?
A cette question, le visage de Bright s'épanouit; d'un buveur, on tire toujours peu ou prou de renseignements.
—Tu veux de l'eau-de-vie?
—Oui, toi dire où?
—Chez moi.
—Toi mercanti alors?
—Non, mais ami des soldats français. Si tu veux m'accompagner, je t'offrirai du cognac et remplirai ta gourde.
Le nègre le considéra un instant d'un air soupçonneux.
—Cognac, ça cher. Toi vouloir beaucoup d'argent.
—Rien du tout. Je te l'offrirai en présent.
—En présent. Toi dire moi pas payer rien.
—C'est cela même.
Du coup, Mohamed lui ouvrit les bras.
—Oh! toi, bon mercanti, viens faire embrasser avec moi.
Et, bon gré, mal gré, il frotta sa face noire sur les joues rosées de l'agent britannique.
Après quoi, tous deux escortés par miss Jane, que cette accolade imprévue avait beaucoup divertie, se dirigèrent vers la maison de Bright.
L'Anglais tint parole.
Ce fut du véritable cognac qu'il versa à son hôte, dans la gourde duquel, suprême libéralité, il vida le contenu de la bouteille jusqu'à la dernière goutte.
Le sergent sénégalais sembla pénétré de reconnaissance.
Il baragouinait d'un ton attendri.
—Oh! toi, bon pékin, aussi bon que cognac. Moi soldat, moi pas si riche. Si toi venir à Brazzaville, moi régaler toi aussi. Toi venir, dis, avec la fille blonde, qui rire de tout ce que Mohamed parler.
La jolie miss fit un signe imperceptible à son père et se rapprochant:
—Est-ce qu'une dame pourrait visiter votre camp?
—Si, si, s'empressa de répliquer le noir, toi pouvoir si toi accompagné avec moi.
Elle minauda:
—Si papa y consentait, nous pourrions peut-être... je n'ai jamais vu un camp, cela m'amuserait.
—Oh! lui consentir tout suite.
En parlant ainsi le Sénégalais se retournait vers Bright.
—Est-ce pas? Toi, consentir... toi venir avec Mohamed.
L'agent, sans défiance, finit par répondre:
—Oui.
Ce qui provoqua chez Jane une véritable explosion de joie.
On discuta longtemps.
Enfin, il fut convenu que Mohamed-Abar déjeunerait avec ses nouveaux amis et que, le repas achevé, tous traverseraient le fleuve et parcourraient le campement de la mission.
Le breakfast fut exquis.
Le sous-officier était l'objet des soins les plus attentifs.
Bright s'occupant de remplir son assiette, Jane d'éviter le vide à son verre, il mangea et but comme savent le faire les noirs quand on leur assure franche lippée.
Mais quelles que copieuses que fussent ses libations, il ne perdit pas de vue le but de son voyage. Pas un mot, pas un geste, n'indiqua à ses amphitryons qu'il avait une arrière-pensée.
En sortant de table, tout le monde était d'humeur joyeuse.
Les Anglais pensaient avoir capté la confiance du tirailleur, et celui-ci était bien certain de les avoir amenés où il le désirait.
On descendit vers le Congo en échangeant des propos affectueux.
Le canot de l'agent libre était amarré à quai.
Le dais rayé de bleu et de blanc fut déroulé, afin de protéger le joli minois de miss Jane contre les caresses brutales du soleil, et la traversée commença.
Curieusement, les Anglais considéraient la petite agglomération de Brazzaville avec ses quatre ou cinq maisons européennes, un peu à l'écart des cases indigènes.
Ils regardaient, en touristes, la construction de ces cases dont le support central est un arbre ébauché, autour duquel se dressent les murs et le toit conique. Bien simples ces habitations. Une seule ouverture, la porte. Deux chambres séparées par une cloison de nattes: la première commune, où l'on reçoit l'étranger, la seconde réservée à la famille, sanctuaire du sommeil, des fétiches domestiques et des coffres contenant la fortune de la maison.
L'embarcation atteignit ainsi la rive française et vint prendre place au milieu des nombreuses pirogues des pourvoyeurs rangées en ligne, la proue sur le sable.
Personne ne sembla faire attention aux nouveaux venus.