ŒUVRES

DE

PAUL DE KOCK.

XI.

JEAN.

PARIS.—IMPRIMERIE D'ÉVERAT, rue du Cadran, nº 16.

L'ACCOUCHEMENT

JEAN,

par

CH. PAUL DE KOCK.

Notre gloire est souvent l'ouvrage d'un sourire.
Legouvé. Mérite des femmes.

PARIS.
GUSTAVE BARBA, LIBRAIRE,
ÉDITEUR DES ŒUVRES DE PIGAULT-LEBRUN ET DE PAUL DE KOCK.
RUE MAZARINE, Nº 34.
1835.

[TABLE]

JEAN.


CHAPITRE PREMIER.

L'ACCOUCHEMENT.

Une heure après minuit venait de sonner à l'église de Saint-Paul; depuis long-temps le silence régnait dans les rues devenues désertes; les habitans du septième arrondissement dormaient, ou du moins étaient couchés, ce qui n'est pas absolument synonyme. Le quartier populeux de la rue Saint-Antoine n'était plus fréquenté que par quelques retardataires, ou par ces gens qui, par état, se mettent, en course la nuit. Les uns marchaient au pas accéléré, passant volontiers de l'autre côté de la rue lorsqu'ils apercevaient quelqu'un venir contre eux; les autres s'arrêtaient devant chaque maison, et la lune, qui brillait alors, éclairait tout cela; elle éclairait encore bien autre chose, puisqu'il n'y en a qu'une pour les quatre parties du monde, et qu'il faut qu'elle serve de fanal aux habitans de l'Europe et de l'Asie, qu'elle se réfléchisse en même temps dans les eaux du Nil et dans celles du Tibre; que ses rayons éclairent les vastes plaines de l'Amérique et les déserts de l'Arabie; les bords rians du Rhône et les cataractes du Niagara; les ruines de Memphis et les édifices de Paris... On conviendra que c'est bien peu d'une lune pour tout cela.

M. François Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, homme de quarante ans alors, qui faisait son état autant par goût que par intérêt, se flattant de connaître les simples mieux qu'aucun botaniste de la capitale, et se fâchant quand on l'appelait grainetier, était couché depuis onze heures, selon son invariable coutume, dont il ne s'était jamais écarté, même le jour de son mariage; et depuis douze ans, M. François Durand s'était engagé sous les drapeaux de l'hymen avec mademoiselle Félicité Legros, fille d'un marchand de drap de la Cité.

M. Durand était donc couché, et il reposait loin de son épouse, pour une raison que vous saurez bientôt; M. Durand dormait fort, parce que la connaissance des simples ne lui échauffait pas l'imagination au point de le priver de sommeil; et il y avait déjà quelques instans que sa domestique Catherine lui secouait le bras et criait à ses oreilles, lorsqu'il ouvrit enfin les yeux et releva à demi la tête de dessus son oreiller en disant:

«Qu'est-ce donc, Catherine?... Qu'est-ce que c'est?... Pourquoi ces cris?...

»—Comment pourquoi, monsieur!.... et voilà dix minutes que je vous dis que madame sent des douleurs... des douleurs qui augmentent à chaque instant, ce qui annonce que l'affaire va bientôt se décider...»

M. Durand relève tout-à-fait la tête de dessus son oreiller, repousse un peu son bonnet de coton qui lui masquait les yeux, et murmure en regardant sa domestique avec surprise: «Est-ce que ma femme est incommodée?

»—Incommodée!» s'écrie la bonne en continuant de secouer le bras de son maître pour qu'il ne se rendorme pas; «incommodée!... Eh bon Dieu! monsieur, est-ce que vous avez oublié que madame est grosse... qu'elle n'attend plus que le moment d'accoucher?»

»—Ah! c'est parbleu vrai, Catherine,» dit M. Durand en se mettant sur son séant. «C'est mon rêve qui fait que ça m'était sorti de la tête!... Figure-toi que je rêvais que j'étais dans une plaine où je cueillais de la bardane, et que tout à coup...—Ah! monsieur, il est bien question de votre rêve... Je vous dis que madame va accoucher; courez vite chercher l'accoucheur et la garde... Vous savez bien, madame Moka, rue des Nonaindières.... Dépêchez-vous, monsieur... moi, je retourne auprès de madame, je ne puis pas la laisser seule...»

En disant cela, la domestique sort de la pièce où couchait M. Durand depuis que son épouse approchait du terme de sa grossesse. Cette pièce servait de magasin, les murs étaient garnis de tablettes surchargées de plantes, de racines, tandis que d'autres séchaient, suspendues à des cordes tendues en divers sens tout le long de la chambre. C'était sous ces aromates que M. Durand couchait provisoirement; aussi, quand il sortait de son lit, le prenait-on pour un sachet ambulant.

«Ça suffit, Catherine, j'y vais... j'y cours,» a répondu l'herboriste en bâillant; puis il reste assis sur son lit en se disant: «Tiens!... c'est singulier que ma femme accouche la nuit... D'après mes calculs, elle aurait dû accoucher le jour... mais, dans ces choses-là, je conçois qu'on puisse se tromper... ce n'est pas comme sur les simples et leur propriété... celui qui me trouverait en défaut serait bien adroit... Je suis sûr que je connais les noms de plus de deux mille plantes... Ah! bien plus que ça... et je les sais en latin, qui plus est!... Mais dans mon rêve c'était de la bardane, et tout à coup ce n'était plus ça, et je ne puis pas me rappeler en quelle plante elle se changeait...»

Tout en pensant à son rêve, M. Durand a laissé retomber sa tête sur l'oreiller, ses yeux se referment, et bientôt il ronfle de nouveau, sans doute pour tâcher de savoir la fin de son rêve précédent.

Catherine est allée retrouver sa maîtresse. Madame Durand donnait de temps à autre des signes de souffrance, elle s'impatientait, elle se tourmentait et pensait que l'accoucheur ne viendrait jamais à temps. Madame Durand était d'autant plus inquiète, qu'elle n'avait pas encore été mère et qu'elle approchait de sa trente-cinquième année. Depuis douze ans qu'elle était mariée, elle désirait avec ardeur avoir un enfant. Dans les premiers temps de son hymen, M. Durand avait répondu à son épouse que cela ne pressait pas, et qu'ils en auraient plus qu'ils n'en voudraient; ensuite comme les années s'écoulaient, et que la famille ne s'augmentait pas, M. Durand avait dit que le commerce allait mal, et qu'il fallait attendre que l'on eût une petite fortune assurée. Mais la fortune de l'herboriste s'augmentant chaque jour, parce que son commerce allait très-bien, M. Durand, pour consoler sa femme, se contentait de lui dire: «Ce n'est pas ma faute... c'est plutôt la vôtre; si nous étions au temps des patriarches, j'aurais le droit de vous répudier ou de prendre une seconde épouse, ou d'avoir des concubines, car la polygamie était permise du temps d'Abraham, d'Isaac et du grand Salomon.»

A cela, madame Félicité Durand répondait: «Si nous vivions à Sparte ou à Lacédémone, vous m'auriez déjà amené un bel et beau garçon, afin de savoir s'il serait plus heureux que vous; car chez les Grecs il n'était pas rare de voir une femme mariée se livrer aux caresses d'un beau jeune homme, avec l'agrément de son mari. Les citoyens applaudissaient à cet acte de complaisance et en attendaient des enfans bien faits et robustes qui fissent honneur à la république.

»—Madame, nous ne sommes pas en Grèce,» avait répondu M. Durand. «—Ni en Egypte, monsieur,» lui avait répliqué sa femme. On assure pourtant que nous avons adopté beaucoup de modes des anciens. Mais revenons à cette pauvre madame Durand que nous avons laissée en mal d'enfant.

«Eh bien! Catherine,» s'écrie-t-elle en voyant revenir sa bonne. «—Monsieur dormait comme un sourd, mais je l'ai réveillé... le v'là qui court chez la garde et chez l'accoucheur...—Ah!... pourvu qu'il se dépêche... Ah! Catherine, quelle douleur!... mais aussi quel plaisir j'aurai à embrasser mon enfant...—Ah! dam', je conçois ben... Après douze ans de ménage.... ça commençait à être tardif... J'ai idée que ce sera un garçon, moi; j'ai parié pour ça une once de tabac avec madame Moka, qui prétend que ce sera une fille...—Ah! fille ou garçon, je ne l'en aimerai pas moins!—J'ai envie d'aller réveiller la voisine, madame Ledoux...—Oh! tout à l'heure, Catherine... mais je n'ai pas entendu fermer la porte de la rue... Es-tu sûre que M. Durand soit parti?...—Pardi! il doit être à présent rue des Nonaindières.—Va donc voir, Catherine...»

La domestique, pour satisfaire sa maîtresse, retourne dans le magasin, et, avant d'être près du lit, entend les ronflemens de M. Durand. Catherine est une grosse fille de vingt-huit ans, vive et franche, qui, par un séjour de huit ans chez l'herboriste, a acquis chez lui une certaine considération. En s'apercevant que son maître s'est rendormi, elle ne se sent pas de colère; elle court au lit et commence par jeter à terre les doubles couvertures sous lesquelles l'herboriste reposait. On était au mois de mars, il faisait froid; Catherine espère que l'air un peu piquant, en frappant sur le corps de son maître, le réveillera plus promptement. Cet expédient lui montrait à la vérité M. Durand dans un fort simple appareil, mais dans les circonstances graves, il n'y a plus ni âge ni sexe.

Le moyen de Catherine a réussi. M. Durand, qui sent le vent de bise souffler sur son abdomen et sur ses clunes, se tourne et se retourne sans obtenir plus de chaleur; enfin, il ouvre les yeux, et paraît fort surpris en se trouvant devant sa bonne et entièrement à découvert.

«Qu'est-ce que cela veut dire, Catherine?» dit M. Durand en rabaissant d'un air grave un des pans de sa chemise. «—Quoi, monsieur!... Est-il possible que vous dormiez encore, quand je vous dis que madame est en mal d'enfant... quand on vous croit parti pour chercher l'accoucheur et la garde!...—Ah!... Dieu!... vous avez raison, Catherine... C'est donc cela que je rêvais que j'étais à un baptême...—Eh! monsieur, avant d'être au baptême, il faut d'abord que madame soit tirée de là...—C'est juste... mais qui diable m'a mis comme cela in naturalibus.—Oh! dam', je ne vous quitte plus que vous ne soyez parti... Tenez, monsieur, v'là votre pantalon... v'là vos bas...—Allons, Catherine, puisque vous n'avez pas peur que je m'habille devant vous...—Peur!... Ah ben, par exemple!... il est ben question de peur!... quand madame souffre.» M. Durand se décide alors à descendre de son lit, et, jetant de côté son bonnet de coton, laisse voir entièrement une petite tête, garnie de cheveux blonds qui descendaient presque sur ses sourcils, de grosses joues, un nez en trompette et de petits yeux gris; tout cela placé sur un corps ni grand ni petit, ni gras ni maigre, faisait de M. Durand un de ces hommes, comme on en voit beaucoup, et qu'il serait difficile de juger sans entendre. «Vl'à vos bretelles....—Il fait terriblement froid cette nuit, Catherine...—Allons, monsieur, un peu vite... Tenez v'là vot' gilet...—Et mes jarretières, Catherine, vous ne me les aviez pas données.—Mon Dieu! quand vous iriez sans jarretières, à l'heure qu'il est...—Tenez, j'en vois une près de ces racines de fraisiers, fraga, fragorum...—Pourvu que l'accoucheur soit chez lui... v'là votre habit, monsieur...—Un instant, Catherine, et ma cravate...—Ah! monsieur; madame accouchera sans qu'on soit là...—Non, Catherine, je suis sûr que nous avons le temps... Je suis presque médecin, moi, et quoique je n'aie pas encore eu d'enfans, je n'en sais pas moins comment ils se font... Ce ne sont probablement encore que des avant-coureurs...—Allons, monsieur, vous v'là habillé... allez bien vite, je vous en prie...—Et mon chapeau donc... Dieu! qu'il fait froid cette nuit...—Courez, monsieur, ça fait que vous aurez plus chaud...—Je vais encore mettre ce foulard autour de mon cou.... Catherine, prenez garde à ce paquet de sauge, salvia salviæ, qui est tombé de sa case...»

Pour toute réponse, Catherine pousse son maître hors de la chambre, descend devant lui l'escalier, ouvre la porte bâtarde de l'allée et la referme brusquement sur le nez de M. Durand, au moment où celui-ci veut remonter pour prendre son mouchoir qu'il a oublié.

Certaine enfin que son maître est parti, Catherine court frapper au second, chez madame Ledoux, et après l'avoir éveillée, redescend près de sa maîtresse.

Madame Ledoux est veuve d'un huissier, d'un ébéniste et d'un papetier; elle a eu de ses trois maris quatorze enfans, dont six sont mariés et établis; cependant madame Ledoux n'a encore que quarante-neuf ans; c'est une grande femme maigre, qui se tient fort droit, a toujours un tour bien frisé et une collerette artistement plissée; aussi madame Ledoux prétend-elle avoir déjà refusé plusieurs fois un quatrième mari.

Quand on a fait quatorze enfans, on doit avoir infiniment de prépondérance aux yeux des femmes enceintes; aussi, madame Ledoux, qui se flattait de pouvoir, au besoin, remplacer une sage-femme, n'était nullement embarrassée en pareille circonstance; c'était un plaisir pour elle que d'être témoin de l'entrée dans le monde d'une innocente créature, et comme toutes les dames n'ont pas ce courage, quand un semblable événement arrivait dans le quartier, il était rare qu'on ne s'adressât pas d'abord à la veuve du papetier, de l'huissier et de l'ébéniste.

Aux premiers mots de Catherine, madame Ledoux a répondu: «Me voilà... J'y suis, je passe une robe et je descends.» En effet, à peine la bonne a-t-elle rejoint sa maîtresse que l'on voit arriver madame Ledoux qui, avec son bougeoir à la main, sa grande taille, sa camisole blanche et son bonnet à barbe, pourrait passer pour un esprit, si elle habitait un vieux château.

«Eh bien, ma voisine! Est-ce que le moment serait venu?...—Oh! oui, madame Ledoux, je crois bien que cette fois c'est pour tout de bon,» répond madame Durand en faisant de légères grimaces que lui arrachaient les douleurs.

«—Tant mieux, ma voisine... il vaut mieux accoucher la nuit que le jour, on a moins de bruit dans les oreilles. Je suis accouchée la nuit de mes trois premiers, de mon cinquième et de mes quatre derniers... Il est une heure; pourvu cependant que cela ne soit pas si long que pour madame Dupont, la charcutière chez qui j'étais samedi... ça lui a pris comme vous; mais, seize heures en mal d'enfant, c'est fatigant!...

»—Et l'accoucheur... la garde... personne n'est là!...—Eh bien, est-ce que je n'en sais pas autant que tout ce monde-là?... A mon huitième enfant... c'était un garçon, celui qui est mort d'une fièvre bilieuse... c'est dommage, un enfant superbe!... un nez à la grecque... c'était de l'ébéniste celui-là; je me trouvais seule comme vous, ma voisine.... j'avais renvoyé ma bonne la veille, parce qu'elle me volait, et mon mari était en course et fort éloigné. Eh bien! je ne me suis pas troublée, j'ai fait moi-même tous mes petits préparatifs...—Catherine, est-ce que M. Durand n'est pas revenu?»

»—Revenu!» dit Catherine; «oh non, madame, il ne peut pas encore être revenu, mais je lui ai dit de courir, d'aller ben vite.—Ah! madame Ledoux!... que je souffre...—Appuyez-vous sur moi, ma voisine, serrez moi, ne craignez pas de me faire mal!... Oh! dans ces cas-là, je sais qu'il faut qu'on presse fortement quelque chose, il semble que cela soulage... A mon quatrième enfant, c'était une fille... c'était de l'huissier celle-là, je me rappelle que je tenais dans ma main un gros bâton de sucre de pomme... J'avais empoigné cela au hasard... mais je le serrais tellement que l'on eut ensuite toutes les peines du monde à le décoller de ma main... Allons, Catherine, préparons tout ce qui est nécessaire.»

Tout en babillant, madame Ledoux, pour qui un accouchement est une chose fort ordinaire, fait disposer ce qu'il faut en pareille circonstance; Catherine exécute ses ordres en courant de temps à autre près de sa maîtresse, et en poussant de grandes lamentations, parce que c'est la première fois qu'elle se trouve à une telle cérémonie. Madame Durand se désole de ne voir arriver ni l'accoucheur ni son mari, et la voisine cherche à la tranquilliser, en lui citant toujours ses couches et celles dont elle a été témoin.

Il y a près de trois quarts d'heure que M. Durand est parti, et personne ne revient; l'accoucheur et la garde demeurent cependant à peu de distance. Madame Durand et Catherine s'impatientent, madame Ledoux les tranquillise.

«Mais si j'allais accoucher sans eux!» s'écrie madame Durand. «—Eh bien, tant mieux, ma voisine, cela prouverait un accouchement facile... C'est ce qui m'est arrivé à mon dixième, c'était du papetier celui-là.... un joli garçon vraiment; parbleu! vous le connaissez, c'est Jules, qui vient d'épouser la fille d'un limonadier du boulevart du Temple. Pour en revenir, j'avais été au spectacle la veille... à la Gaîté; je crois qu'on donnait Huon de Bordeaux, ou l'Épreuve des Amans fidèles.... jolie pantomime à changemens à vue, et dans laquelle on parlait ou on chantait... je ne m'en souviens plus.... je revins donc le soir du spectacle, légère comme une plume; je crois que j'aurais été au bal si mon mari, le papetier, avait voulu m'y mener; eh bien! en arrivant, je n'ai pas plutôt soupé... que... crac! il me prend des douleurs, et crac! six minutes après...—Ah! madame Ledoux... quelle souffrance...—Du courage, ma voisine!... quand vous en aurez fait quatorze comme moi, vous ne serez pas si effrayée.»

Pendant que sa moitié souffrait et gémissait, M. Durand courait dans la rue en soufflant dans ses doigts. Après avoir fait deux cents pas, l'herboriste se rappelle qu'il n'a pas demandé s'il devait aller d'abord chez l'accoucheur ou chez la sage-femme; il s'arrête et se dispose à retourner chez lui; mais cependant il réfléchit que l'accoucheur doit être prévenu le premier, et reprenant son élan, il se dirige vers la rue Saint-Antoine, en se disant: «Diable... il fait extrêmement froid... Cette Catherine qui ne m'a pas laissé le temps de mettre mes jarretières... Si mes bas allaient tomber, je m'enrhumerais infailliblement... Je ne veux plus faire des enfans l'hiver... c'est-à-dire pour l'hiver... Aller seul dans la rue... au milieu de la nuit... ce n'est pas extrêmement prudent... J'aurais dû aller réveiller mon ami Bellequeue; puisqu'il est le parrain, il me semble qu'il pourrait bien faire les courses avec moi... Un parrain est un second père... Et cette femme qu'on a volée il y a huit jours dans la rue du Petit-Musc!... Mais on serait bien adroit si on me volait, je n'ai rien sur moi... pas même de montre... Me voici dans la rue Saint-Antoine... C'est étonnant comme une rue est différente la nuit... C'est tout au plus si je reconnais les maisons... Hum! hum!... je crois que je m'enrhume déjà... Je prendrai en rentrant une infusion de violette, et j'y mettrai des feuilles d'oranger... malus aurea

Tout en faisant ces réflexions, M. Durand arpentait la partie de la rue Saint-Antoine que la lune éclairait, se tenant toujours à une distance respectueuse du côté qui était dans l'obscurité. Encore quelques pas, et l'herboriste sera chez l'accoucheur dont il peut déjà apercevoir la maison, quoiqu'elle se trouve du côté de l'ombre, ce qui le contrarie un peu; mais en portant des regards craintifs vers les maisons voisines, M. Durand aperçoit un homme arrêté positivement en face de la demeure du docteur. A cet aspect, l'herboriste s'arrête subitement, puis fait quatre pas en arrière en cherchant son mouchoir dans sa poche, ne se souvenant plus qu'il n'en a pas pris; enfin, il s'essuie le visage avec le foulard qu'il a passé autour de son cou, et, les yeux toujours fixés sur l'homme qu'il aperçoit dans l'ombre, se dit: «Il y a là quelqu'un... il y a là un homme... il y en a peut-être deux... Dans l'obscurité on ne peut pas bien compter... mais ils ne se sont pas mis à l'ombre sans dessein... Qu'est-ce que c'est que cet homme?... Si c'étaient des simples, je dirais tout de suite c'est cela... et voilà à quoi c'est bon... Ce diable d'homme!... Précisément devant la maison de l'accoucheur... Je suis sorti sans arme... Cette Catherine m'a tant pressé... Que faire!... je crois que je devrais aller d'abord chez madame Moka, la garde; je reviendrais ensuite ici... et peut-être cet homme ne serait-il plus là?... C'est singulier, il ne fait plus si froid que tout à l'heure...»

Pendant que M. Durand fait ses réflexions, en se tenant toujours dans le côté éclairé par la lune et à une honnête distance de l'objet de ses inquiétudes, l'homme arrêté devant la maison, et qui n'était autre qu'un ivrogne, regardait à terre en faisant tout son possible pour ne pas se laisser tomber sur le pavé; avant de rentrer chez sa femme il avait voulu compter ce qui lui restait de sa paye, et plusieurs pièces de monnaie étaient tombées de sa main; le pauvre diable faisait de vains efforts pour les retrouver, en murmurant de temps à autre: «Maudite nuit!... pourquoi ne met-on pas des lanternes du côté où il n'y a pas de lune?... J'ai perdu au moins quinze sous... J'aurais mieux fait de tout boire!... Il fait nuit comme dans un four sur ces guerdins de pavés... Ma femme va me rosser... mais ça m'est égal... je lui abandonne le côté où j'ai des durillons... Encore s'il passait un ami pour chercher avec moi!... Oh!... oh!... ces canailles de jambes qui ne veulent pas me tenir ferme... Pas pus de sous que dans mon œil!... ils seront tombés dans la ruelle de queuque pavé!...»

Las de chercher inutilement, l'ivrogne abandonne enfin la place et s'éloigne en murmurant mais sans avoir aperçu Durand. Celui-ci sent que la respiration lui revient, en voyant l'homme s'éloigner lentement au lieu de venir à lui, et il se décide alors à s'approcher de la maison de l'accoucheur en se disant: «Il n'a pas osé s'adresser à moi... ma contenance ferme l'a fait renoncer à ses mauvais desseins... Allons, allons, ce n'est pas moi qui reculerai devant un homme... Quand il s'agit d'avoir un héritier, je ne vois plus les périls... En avant!»

Et M. Durand s'assure encore si l'homme ne revient pas, puis il court vers la maison du docteur, et saisissant la petite sonnette placée auprès de la porte, il la tire avec force en tournant toujours la tête du côté par où l'homme s'est éloigné.

On ouvre une croisée au second et l'on demande ce qu'on veut: «C'est moi, Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, qui viens chercher M. le docteur accoucheur, pour ma femme qui a envie d'accoucher,» répond notre homme d'une voix qu'il tâche de rendre ferme.

«—M. le docteur est auprès d'un malade, mais dès qu'il rentrera on l'enverra chez vous.

»—Comment, auprès d'un malade!» s'écrie Durand, «mais il me semble que quand il s'agit d'un nouveau-né dont je suis le père...»

L'herboriste ne finit pas sa phrase, car en ce moment il voit revenir vers lui la personne qui l'a si fort inquiété; l'ivrogne s'était arrêté un peu plus loin, indécis s'il retournerait chercher ses gros sous, lorsque la voix de M. Durand avait frappé, ses oreilles. Il s'était persuadé que c'était à lui qu'il en voulait, et qu'ayant trouvé son argent, on l'appelait pour le lui rendre. Il revenait donc sur ses pas aussi vite que ses jambes le lui permettaient, en criant d'une voix enrouée: «Me v'là, l'ami... me v'là... Attends un peu... c'est à moi c't'argent-là... Attends... j't'aurai bentôt rattrapé...»

Durand, qui ne se soucie nullement d'être rattrapé et qui prend pour des menaces les paroles de l'ivrogne, abandonne la place et se met à courir de toutes ses forces, poursuivi par l'ivrogne dont à chaque instant il s'éloigne davantage, mais qu'il s'imagine avoir sur les talons. Il arrive tout haletant rue des Nonaindières, il ne sait plus quel est le numéro de la maison de madame Moka, mais il se jette sur une porte qu'il croit reconnaître, empoigne le marteau à deux mains, frappe sept ou huit coups de suite, de manière à ébranler la maison et réveiller tout le quartier. Trouvant qu'on ne lui répond pas assez vite, il refrappe encore; plusieurs fenêtres s'ouvrent.

«Que voulez-vous?... Qu'y a-t-il donc?» demandent plusieurs personnes avec inquiétude.

«La garde!... la garde!... la garde!...» répond l'herboriste d'une voix étouffée par la terreur et en faisant toujours aller le marteau quoiqu'on le prie de ne plus frapper.

«Mais où cela la garde?... chez qui?... Qu'est-il arrivé?... Est-ce le feu?...»

»—La garde!... la garde!... Chez moi, la garde... herboriste... rue Saint-Paul...»

M. Durand n'en peut pas dire davantage; il s'aperçoit que l'homme qu'il fuit vient de gagner du terrain et s'approche de lui. Il lâche aussitôt le marteau, se sauve par le haut de la rue, fait plusieurs détours en courant toujours, et, sans trop savoir comment, arrive enfin devant sa porte, l'ouvre avec un passe-partout que Catherine avait mis dans la poche de son gilet, et se jette dans son allée comme un homme qui vient d'échapper à une mort certaine.

Les douleurs de madame Durand ne faisaient qu'augmenter. En entendant refermer avec violence la porte de l'allée, elle s'écrie: «Enfin les voilà!»

Mais on ne voit entrer dans la chambre que M. Durand, pâle, effaré, le front couvert de sueur, son foulard défait, ses bas sur ses talons, et qui est quelques minutes sans pouvoir reprendre sa respiration.

«Ah! mon ami... tu as bien couru,» dit madame Durand qui éprouve un instant de trêve à sa douleur. «Oui, oui... certes, j'ai couru,» répond M. Durand, en regardant autour de lui pour s'assurer qu'il est bien en sûreté. «Nous avons pourtant trouvé le temps long! mon voisin,» dit madame Ledoux.

«Et moi donc... Croyez-vous que j'étais à mon aise dans la rue...—L'accoucheur va-t-il venir, mon ami?—Oui, madame, oui... tout le monde va venir... Ouf! je n'en puis plus!

»—Mais qu'avez-vous donc, monsieur?» dit Catherine; «vous avez l'air tout sens dessus dessous?—Parbleu on le serait à moins... J'ai été attaqué par un voleur... par deux ou trois voleurs... On m'a poursuivi assez long-temps... Si je n'avais pas eu autant de force... pour courir, c'était fait de moi!—Ah! mon Dieu!... mon pauvre ami!—Vous pouvez vous flatter, madame, que cet enfant-là m'aura donné assez de peine.—Eh bien! voisin, c'est comme à mon treizième; mon mari... c'était le papetier, venait de sortir, comme vous, pour aller chercher l'accoucheur; nous demeurions alors rue des Lions, et vous savez que la rue des Lions est mauvaise... oh! elle est très-mauvaise; il était près de trois heures du matin, le temps était vilain, je me rappelle qu'il avait plu toute la soirée; en détournant le coin de la rue des Lions, mon mari entend marcher près de lui... Heureusement j'avais eu la précaution de lui faire prendre son rotin...

»—Ah! mon Dieu! voilà que ça revient!» s'écrie madame Durand dont les douleurs recommencent.

«—Qui est-ce qui revient?» dit vivement l'herboriste en regardant derrière lui.

«—Pardi! monsieur, c'est madame qui souffre,» dit Catherine, «et c't'accoucheur qui ne vient pas!»

Dans ce moment on entend frapper avec violence à la porte de l'allée. La domestique descend en courant et, sans se donner le temps de prendre de lumière, elle court ouvrir la porte, puis remonte aussitôt en criant aux personnes qui sont dans la rue: «Entrez... entrez vite... suivez moi... Oh! il est ben temps que vous arriviez...»

Et la pauvre Catherine est déjà retournée près de sa maîtresse, à qui la douleur arrache des cris violents.

«—N'ayez plus d'inquiétude, madame,» lui dit-elle; «v'là not' monde arrivé.»

En effet, dans ce moment les pas de plusieurs personnes se faisaient entendre dans l'escalier: bientôt on ouvre brusquement la porte; et un caporal, accompagné de quatre fusiliers, entre dans la chambre en criant d'une voix terrible: «Où sont les voleurs?»

Au même instant la crise s'opère: madame Durand met au monde un petit garçon que madame Ledoux reçoit dans ses bras, en s'écriant: «Il sera aussi fort que mon quatorzième!...» M. Durand retombe sur sa chaise, examinant les soldats d'un air surpris, et balbutiant: «Messieurs, c'est un garçon!...—C'est un garçon!...» répète Catherine. Alors le caporal se retourne vers ses hommes, qui se regardent tous avec étonnement, en répétant: «Ah! c'est un garçon!»

CHAPITRE II.

LE BAPTÊME.

Après le premier moment donné au trouble, à la joie, aux exclamations que causait la vue du nouveau personnage qui venait d'entrer dans le monde, en présence d'un caporal et de quatre fusiliers, on commença à se regarder, à se questionner; chacun trouvant fort singulier ce qu'il voyait, et le caporal fut le premier à s'écrier:

«—Ha ça! mon brave homme, c'est donc pour qu'elle soit témoin de la naissance de vot' fils que vous avez été chercher la garde?...»

»—Mais, mon ami, à quoi donc avez-vous pensé?» dit madame Durand.

«—C't'idée de faire venir un régiment pour voir madame accoucher!» murmure Catherine.

«—Par exemple!» s'écrie madame Ledoux, j'en ai fait quatorze, et j'en ai reçu plus de cent dans mes bras; mais voilà la première fois que je vois un accouchement aussi militaire!»

M. Durand qui a eu le temps de se remettre de sa frayeur et de sa surprise, dit enfin: «Je n'ai point été vous requérir, messieurs, et je ne comprends pas pourquoi vous êtes venus.

»—Nous sommes venus à la requête de deux jeunes hommes de la rue des Nonaindières, qui sont accourus au posse, en nous engageant d'aller ben vite chez l'herborisse de la rue Saint-Paul, qui venait de réveiller tout le quartier en criant à la garde: voilà, mon bourgeois.»

M. Durand se pince les lèvres au récit du caporal, Catherine se retourne pour ne point rire au nez de son maître, et madame Ledoux s'écrie: «Il y a eu erreur manifeste, mon voisin, vous aurez sans le vouloir répandu l'alarme dans le quartier.»

M. Durand feint de ne pas comprendre comment cette méprise a pu avoir lieu. Dans ce moment on entend dans l'allée la voix aigre de madame Moka, qui crie: «Éclairez donc; Catherine, éclairez donc, voici M. le docteur...—Il est bien temps!» dit madame Ledoux.

L'accoucheur et la garde arrivaient en effet, lorsque tout était fini; encore madame Moka ne s'était-elle mise en route que pour aller s'assurer si le feu n'était point chez M. Durand.

Le plus pressé est de renvoyer les soldats; mais madame Durand ne veut pas qu'ils aient été témoins de la naissance de son fils sans boire à sa santé. Catherine est chargée de les faire entrer dans la boutique et de leur offrir le petit verre. M. Durand suit les soldats et leur propose à chacun une tasse d'infusion de violette ou de tilleul; mais les militaires préfèrent de l'eau-de-vie.

«A la santé du nouveau-né!» dit le caporal en élevant son verre. Les soldats imitent leur chef; M. Durand fait un profond salut et avale un grand verre d'eau sucrée, en disant: «A la santé de mon jeune fils... primogenitus.—A la santé du petit primogenitus!» répète le caporal, qui croit que ce nom est celui du nouveau-né.

Catherine fait des bonds de joie en s'écriant: «Pardi! ce garçon-là sera un brave homme! ça lui portera bonheur d'avoir été salué tout de suite par des militaires.»

Le caporal se retourne en passant ses doigts dans sa moustache, et sourit gracieusement à la bonne.

«Et à la santé de madame, est-ce que vous n'y boirez pas ben aussi?» dit Catherine.

«Si fait, la belle fille,» dit le caporal en tendant son petit verre; «c'est trop juste, il faut boire à la santé de la maman!»

M. Durand se hâte de se faire un second verre d'eau sucrée, pendant que Catherine emplit les petits verres des soldats qui s'écrient en cœur: «A la santé de l'accouchée!...

»—A la santé de mon épouse... mea uxor,» dit M. Durand en avalant un second verre d'eau.

«Ah! elle mérite ben ça,» dit Catherine; c'te pauvre chère femme, elle a fièrement souffert!...

«—Il me semble,» dit le caporal en se tournant vers ses hommes, «que nous ne devons pas non plus oublier le papa.—C'est juste, il faut boire au papa,» disent les soldats en tendant de nouveau leurs verres que Catherine emplit encore, tandis que l'herboriste se décide à se faire un troisième verre d'eau sucrée.

«Allons, camarades! à la santé du papa!» dit le caporal en élevant son verre. Ses soldats l'imitent; M. Durand s'empresse de trinquer avec eux, et salue plus profondément, en répondant: «A ma santé, messieurs, suum cuique, j'y bois avec grand plaisir.»

Les militaires ont fait rubis sur l'ongle, et seraient disposés à boire encore à la santé d'un parent ou d'on ami; mais M. Durand qui a eu un peu de peine à avaler son troisième verre d'eau sucrée, se hâte d'ouvrir la porte qui donne sur la rue, et congédie le caporal et son monde.

Pendant ce temps le calme s'est rétabli dans la chambre de l'accouchée; le docteur a donné ses ordres, madame Moka a pris son poste, Catherine a embrassé l'enfant qui est emmailloté et placé près de sa mère, pour qui cette vue est un dédommagement de toutes ses souffrances; madame Ledoux rentre chez elle, et M. Durand, après avoir embrassé sa femme sur le front, retourne se coucher en se disant: «Voilà une nuit qui a été bien périlleuse pour ma femme et pour moi!...»

Il était à peine six heures du matin, lorsqu'un petit monsieur alla carillonner à la porte de l'herboriste; ce petit monsieur, qui était encore en veste du matin et en pantalon de laine à pied, et sans chapeau, était déjà coiffé et frisé comme pour aller au bal; ses cheveux artistement crêpés sur le haut de la tête, formaient une bouffette au-dessus de chaque oreille, et par derrière une queue un peu courte, mais très-épaisse, était nouée avec un large ruban noir, et se balançait avec grâce sur le collet de la veste; tout cela était farci de poudre et de pommade, quoique ce ne fût déjà plus la mode d'être poudré, mais le monsieur dont nous venons de décrire la coiffure avait ses raisons pour tenir à la poudre: il était perruquier-coiffeur, et il avait déclaré que tous les changemens politiques de l'Europe ne parviendraient jamais à lui faire couper sa queue.

M. Bellequeue, c'était le nom du coiffeur (et il tenait à être bien nommé), était un homme de trente-six ans, d'une figure ronde et fraîche; son nez, quoiqu'un peu gros, n'était point mal fait; ses yeux, quoiqu'un peu petits, brillaient comme deux diamans, et sa bouche, quoique grande, était assez agréable et laissait voir de fort belles dents; joignez à cela des sourcils bien noirs, des joues colorées, une taille petite mais bien prise, une jambe bien faite, un embonpoint raisonnable, des manières aimables, et l'on aura le portrait de M. Bellequeue, qui avait dans le quartier la réputation d'être très-galant, très-amateur du beau sexe, et de coiffer avec autant de goût qu'au Palais-Royal.

Catherine a ouvert la boutique et Bellequeue entre en s'écriant: «Eh bien! ma chère, c'est donc fini... c'est donc terminé?... Je viens de savoir cela par le docteur qui était chez une de mes pratiques.—Oui, monsieur Bellequeue, c'est fini, Dieu merci!... c'te pauvre dame!... Il paraît que ça fait ben souffrir?...—Et nous avons un garçon?—Oui, monsieur, un beau gros garçon, qui est gentil tout plein...—A qui ressemble-t-il, Catherine?—Dam', monsieur... on n'peut pas encore trop dire... quoique ça j'crois ben qu'c'est plutôt à madame qu'il ressemblera...—Tant mieux, car Durand n'est pas beau... Je serais enchanté de l'embrasser, cet enfant... Je sens là... Oui, c'est drôle... ça me... D'ailleurs je suis son parrain... C'est mon filleul ce garçon...—Oui, monsieur, mais vous ne pouvez pas encore le voir; il est sur le lit de madame qui, je crois, repose maintenant... Nous avons eu tant d'événemens c'te nuit!... monsieur qui a fait venir le corps-de-garde ici pour voir madame accoucher.—Bah!... des soldats?—Oui, monsieur... avec leurs baïonnettes encore!—Ha ça, à quoi pense donc Durand?... et les mœurs... car il faut toujours des mœurs... Catherine, je ne puis pas faire autrement que de t'embrasser pour commencer un si beau jour.—Volontiers, monsieur.»

M. Bellequeue embrasse Catherine sur les deux joues, puis monte lestement au magasin trouver M. Durand qui est en train de s'habiller.

«Bonjour, mon cher Durand... Eh bien! nous sommes donc papa?—Oui, mon cher monsieur Bellequeue, nous le sommes.—Mon compliment bien sincère, mon ami.—Je le reçois avec plaisir... Je sais, monsieur Bellequeue, tout l'attachement que vous portez à ma famille... aussi ai-je pensé, comme ma femme, devoir vous donner la préférence pour être parrain de mon enfant, quoique j'aie quelques parens qui auraient pu avoir droit... mais les amis avant tout...—Croyez, mon cher Durand, que je suis sensible à cette action... Je veux être un second père pour votre fils... je veux qu'il m'aime autant que vous... A propos, qui donc ai-je pour commère?—Une tante de ma femme, une teinturière retirée.—De quel âge?—Cinquante-cinq ans environ, une femme fort respectable.»

Bellequeue se retourne en faisant une légère grimace et murmurant: «Deux boîtes de dragées suffiront;» et M. Durand, tout en achevant sa toilette, conte à son voisin les événemens qui lui sont arrivés dans la nuit.

«Il fallait frapper chez moi,» dit le coiffeur, «j'aurais été avec vous... et vous savez que je suis une bonne lame... J'aurais pris ma canne à dard, et nous aurions attendu les coquins... Qu'est-ce que vous buvez là?—C'est une infusion de tilleul... pour me remettre du saisissement d'hier... J'avais envie de prendre du vulnéraire, mais comme je ne suis pas tombé...—Eh mais... il me semble que j'entends crier... c'est le nouveau-né sans doute?...—Il n'a fait que cela toute la nuit!...—Il aura une voix charmante, cet enfant!... Allons donc l'embrasser... puisqu'il crie, la maman doit être éveillée...»

M. Bellequeue entraîne l'herboriste, et ces messieurs arrivent dans la chambre de l'accouchée, qui est déjà coiffée d'un fort joli bonnet du matin; car, les douleurs passées, le premier soin de ces dames est de chercher à plaire. Madame Durand adresse un gracieux sourire au coiffeur, qui s'approche du lit en marchant sur ses pointes, et madame Moka lui présente l'enfant en disant: «Voyez comme il est joli!»

Bellequeue embrasse tendrement le nouveau-né, qui lui bave sur la figure, et le considère d'un air attendri, tandis que M. Durand s'avance, et dit d'un air grave en regardant son fils: «C'est absolument mon menton et la forme de ma tête!—Oui,» dit Bellequeue, «je crois qu'il y aura quelque chose.»

Madame Moka reprend l'enfant en faisant une révérence au parrain; car madame Moka met de l'intention dans tout ce qu'elle fait, et de la prétention dans tout ce qu'elle dit. Mais quand on a eu l'honneur de garder un général et la femme d'un sénateur, on doit nécessairement avoir de très-bonnes manières; et quoique madame Moka se trompe souvent dans l'emploi des verbes, et fasse cinq repas par jour en répétant qu'elle n'est point sur sa bouche, on s'aperçoit sur-le-champ que c'est une garde qui ne va que dans les bonnes maisons.

«A quand le baptême?» dit Bellequeue. «—Demain, mon compère, si vous voulez bien.—Comment donc, ma jolie commère, mais vous savez que je suis toujours prêt!...—Mais,» dit M. Durand, «si nous attendions que la fièvre laiteuse soit passée?—Oh! non, monsieur, je préfère que le baptême se fasse demain...—Je suis rangée dans l'avis de madame,» dit la garde. «Le plus tôt qu'on pusse est le mieux; au moins ensuite si nous vouliâmes être tranquilles, je ne vois rien qui nous en empêchasse.—Écrivez vite à la nourrice, monsieur Durand... Vous savez, à Saint-Germain...—Saint-Germain-en-Laye, n'est-ce pas?—Oui, mon ami, en Laye. N'oubliez pas non plus les billets de faire-part à la famille, aux amis, aux connaissances... D'ailleurs je vous ai donné une liste.—Oui, madame. Ah! mon Dieu! que d'occupation... Mon cher monsieur Bellequeue... si vous aviez un moment à me donner pour m'aider à faire toutes ces lettres...—Volontiers; il est de bonne heure, et les petites maîtresses que j'ai à coiffer ne se lèvent pas si matin.—Passons alors à mon bureau...»

M. Durand descend à sa boutique, dans laquelle son bureau est établi derrière un petit vitrage. Bellequeue va baiser la main de l'accouchée, donne un regard expressif à l'enfant, et suit l'herboriste en marchant encore sur ses pointes, habitude qu'il a contractée dans la rue en courant chez ses pratiques, chez lesquelles il ne veut pas arriver crotté; et madame Moka dit en le voyant s'éloigner: «Il serait difficile qu'on trouvisse un parrain plus courtois.»

L'herboriste se gratte la tête devant son bureau, et tourne sa plume dans ses doigts en disant: «Comment tourne-t-on ces lettres-là?... comme c'est mon premier enfant, je n'ai pas encore l'habitude d'en écrire... Oh! s'il s'agissait d'une ordonnance pour une tisane pectorale ou laxative, ça serait déjà fait.—Vous êtes donc un peu médecin, mon compère?» dit Bellequeue en s'assayant aussi devant le bureau.—Oh! je suis si versé dans la connaissance des simples!... J'ai herborisé à Pantin, à Saint-Denis, à Fontenay, à Sèvres... Quand je vais à la campagne, je m'arrête à chaque pas... je regarde dans tous les coins.—Vous avez dû voir bien des choses... Mais il s'agit de mon filleul... Il faut faire une circulaire qui serve pour tout le monde.—C'est juste, une circulaire.—Quoique je sois garçon, j'ai souvent aidé des maris de mes amis; on commence toujours ainsi: J'ai l'honneur de vous faire part...—C'est cela même! m'y voilà!... Ce n'était que le début qui me manquait.»

M. Durand prend une feuille de papier et écrit: «J'ai l'honneur de vous faire part... que ma femme est heureusement accouchée de son premier... Est-ce bien?

«—Très-bien,» dit Bellequeue; «continuez.—Le nouveau-né est un garçon...—Parfaitement tourné!—Il est né viable... et toute la famille se porte bien. Il me semble que ça n'est pas mal comme cela, et que ça dit tout.—C'est dicté comme par un écrivain public!... Je vais vite vous en faire plusieurs copies.»

Cette affaire terminée, Bellequeue quitte Durand en lui promettant de venir le revoir dans la journée; et, comme le baptême du lendemain doit être suivi d'un repas de famille, on prépare tout dans la maison de l'herboriste pour célébrer dignement la naissance du petit Durand. Catherine est fort occupée à sa cuisine. M. Durand, forcé de rester à sa boutique, songe déjà à ce qu'il fera de son fils; et, tout en vendant de la camomille ou des feuilles de mûrier, voit son héritier revêtu de la toge de l'avocat, ou de l'habit de colonel. Madame Durand se représente son enfant déjà assez grand pour lui donner le bras, pour lui servir de cavalier à la promenade. Son fils sera joli garçon, bien fait, spirituel. Elle voit déjà tout cela en considérant le petit poupon qui ouvre à peine les yeux, et elle fait des projets... des projets!... Où n'en fait-on pas? Mais ceux d'une mère sont les plus doux à former, et du moins ne sont pas toujours tracés sur le sable.

Au milieu du mouvement qui règne dans la maison, madame Moka va et vient sans cesse dans la chambre, souvent même elle descend à la cuisine; et, tout en disant qu'elle n'est point sur sa bouche, elle glisse cinq gros morceaux de sucre dans son café, et a soin de se verser toute la crême du lait. Puis, deux heures après, elle prend un petit bouillon dans lequel elle trempe un pain mollet, et elle avale par là-dessus un grand verre d'un vieux vin de Beaune destiné à l'accouchée, et qu'elle trouve probablement à sa convenance tout en disant: «Il me falûme toujours bien peu de chose pour que j'attendasse le dîner... Quand je garda la femme du sénateur, je ne prîme souvent rien dans la nuit.»

Bellequeue est revenu dans l'après midi. M. Durand est monté un moment près de sa femme, et ils sont tous deux fort inquiets du nom de baptême que portera leur fils; l'arrivée du parrain doit naturellement décider la question.

«Comment vous appelez-vous, mon cher Bellequeue?» dit l'herboriste en le voyant entrer.—Comment je m'appelle?—Oui, mon compère, c'est votre nom de baptême que nous n'avons pas encore songé à vous demander,» dit l'accouchée, et dans ce moment je cherchais un joli nom pour mon fils.—Ma chère commère je m'appelle Jean Bellequeue, pour vous servir.—Jean? rien que Jean?—Pas davantage, mais il me semble qu'il n'est pas fort nécessaire d'avoir une douzaine de noms; le principal est de faire honneur à celui que l'on porte, d'avoir des mœurs, et d'être galant avec les dames.»

Madame Durand ne répond rien, mais elle fait une légère grimace, parce que le nom de Jean ne lui semble ni pompeux ni distingué, et qu'elle aurait voulu pour son fils un nom à la fois sonore et gracieux. Quant à M. Durand, il murmure entre ses dents: «Jean... Joannes... Oui, c'est un nom facile à prononcer... cependant j'aurais assez aimé un nom qui aurait dit quelque chose, comme par exemple... Géranium, Rosarium ou Stramonium.

»—Ah! mon voisin!... ces noms-là sentent le jus d'herbe en diable.—Pas du tout, mon cher Bellequeue, ces noms-là embaument au contraire, et je puis vous prouver...—Eh, monsieur!» dit madame Durand, «je ne veux pas de tout cela! Est-ce qu'il y a un Géranium dans le calendrier?

»—Je ne présuppose pas qu'on en trouvît, dit madame Moka. «—Parlez-moi d'Édouard, de Stanislas, d'Eugène... c'est joli, c'est doux, c'est gracieux!

»—Ma foi, ma commère, vous appellerez votre fils comme vous voudrez, quant à moi je le nommerai Jean, parce que Jean est un nom qui en vaut bien un autre!—Certainement, mon compère, je suis loin de le trouver laid... il est seulement un peu court.—C'est plutôt dit.—Nous verrons aussi le nom que lui donnera ma tante... je crois qu'elle se nomme Ursule.

»—Je n'appellerai point mon fils Ursule,» dit l'herboriste, «j'aime mieux Jean...—Mais nous déciderons tout cela demain... A quel le heure le baptême?—A midi.—Fort bien, je serai ponctuel.—Vous savez que vous dînez avec nous.—Oui, ma chère commère, je vous laisse et vais faire mes emplettes.—Ah! point de folie, monsieur Bellequeue, point de folie, je vous en prie!...—Soyez tranquille... ceci est mon affaire... à demain.»

Bellequeue sort vivement sans vouloir écouter madame Durand, qui lui crie qu'elle se fâchera s'il fait de la dépense, et madame Moka dit: «Je serais bien étonnée qu'un tel parrain ne fesse pas bien les choses.»

Après une nuit que l'on aurait passée fort tranquillement si le nouveau-né avait bien voulu se taire, ce qu'il ne jugea pas convenable de faire pendant cinq heures consécutives, le jour du baptême s'annonça par une jolie petite pluie ou grésil qui gelait en tombant, ce qui rendait le pavé excessivement glissant, mais heureusement la nourrice arriva à bon port. C'était une paysanne de vingt-quatre ans, fortement constituée, dont le mari louait des ânes aux amateurs de Saint-Germain, pendant que sa femme louait mieux que cela aux nouveau-nés de la capitale. En voyant la nourrice, madame Moka déclare qu'il n'est pas probable que le nourrisson pusse jamais manquer, et madame Ledoux s'écrie qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau à la nourrice de son douzième, qui était du papetier.

Quant à celui que cela regardait le plus, il est probable que sa nourrice lui plut aussi, car il se jeta avec avidité sur ce qu'elle lui présentait, et entourant de ses petites mains le globe qui lui promettait l'abondance, il y resta collé pendant une heure, sans qu'il fût possible de le lui faire quitter, ce qui fit dire à madame Moka que l'enfant annonçait beaucoup de caractère.

La nourrice aurait pu repartir le même jour pour son pays, mais madame Durand ne voulait point se séparer si vite de son fils, et, quoiqu'en le mettant en nourrice à quatre lieues de la capitale, elle se promit de le voir souvent, il fut décidé que Suzon resterait au baptême et ne repartirait que le lendemain.

M. Durand s'est mis en noir de la tête aux pieds; il ne trouve rien qui l'emporte sur ce costume sous lequel il croit avoir l'air d'un docteur. Les parens invités pour la cérémonie ne tardent pas à arriver. D'abord, c'est la marraine, madame Grosbleu, qui va embrasser sa nièce, en lui présentant le bonnet de baptême, qui est garni de fine dentelle; puis, veut embrasser son futur filleul, lequel loin de se prêter aux caresses de madame Grosbleu, fait des cris horribles, en remuant des pieds et des mains, et la tante s'écrie: «Il est charmant! c'est tout ton portrait, ma chère Félicité.»

L'accouchée sourit, et monsieur Durand, qui est à quelques pas, fait un profond salut à madame Grosbleu, en murmurant: «Oui, je crois qu'il sera bien!...»

Bientôt arrivent M. et madame Renard, marchands bonnetiers de la rue du Temple, et cousins de M. Durand. M. Renard avait l'intention de faire voir qu'il était piqué de ne pas avoir été choisi pour parrain; mais son épouse lui a fait sentir que c'était de la dépense de moins, sans compter les époques de fêtes et de jour de l'an, auxquelles un filleul ne manque jamais à venir saluer son parrain. M. Renard ayant compris qu'un filleul est une hypothèque indirecte placée sur notre bourse, ne conserve plus de rancune, et s'est promis d'avoir l'air très-agréable.

Viennent ensuite M. Fourreau et mademoiselle Aglaé, sa sœur. M. Fourreau est un bourrelier de la rue Sainte-Avoie, et collatéral de madame Durand. C'est un homme qui tient très-bien sa place à table, mais auquel il ne faut rien demander qui sorte du cercle de ses occupations journalières. Mademoiselle Aglaé Fourreau, qui est sur le point d'attraper sa trentième année, et n'a pas encore rencontré un amoureux pour le bon motif, est douée d'une vivacité qu'elle s'attache, à augmenter encore par une étourderie qui ne semble pas toujours naturelle; mais mademoiselle Aglaé veut encore avoir l'air d'une enfant, et, persuadée que la gaîté, l'enfantillage et la distraction sont l'apanage de la jeunesse, elle s'attache en prenant des années à conserver ce qui était excusable chez elle à dix-huit ans. Sa voix qu'elle prend dans sa tête, fait l'effet d'un flageolet jouant toujours la même note, sans y apporter jamais ni un dièse, ni un bémol; elle rit de tout ce qu'on lui dit, souvent de ce qu'elle dit elle-même; et comme il lui arrive parfois de rire en apprenant une nouvelle fort triste, elle s'en excuse alors en rejetant cela sur sa distraction, qui lui fait penser à autre chose qu'à ce qu'on lui dit, ce qui est très-agréable pour la personne qui lui parle. Du reste, mademoiselle Aglaé a été assez gentille à dix-huit ans, et elle pourrait l'être encore si elle riait moins souvent.

Deux voisins, dont l'un, qui se croit toujours malade, a sans cesse recours aux recettes de M. Durand, et est une de ses plus fortes pratiques, tandis que l'autre, grand amateur de dominos, vient souvent faire la partie de l'herboriste, achèvent de compléter la réunion qui vient rendre hommage à l'accouchée et admirer le marmot, devant lequel chacun répète la phrase d'usage: «C'est un bel enfant!... Dieu! qu'il est fort!... Il aura des yeux superbes!...»

A tout cela, M. Durand fait de profonds saluts en se rengorgeant dans sa cravate, et prononçant d'un air malin: «Je n'en fais pas souvent... mais aussi je les fais supérieurement conformés.»

M. Endolori, c'est le nom du voisin qui a toujours quelque maladie, s'approche de l'herboriste en lui disant: «Est-ce que vous ne lui avez pas encore fait prendre une infusion de simples?—A qui?—A votre enfant.—Je voulais qu'il bût une décoction de pariétaire, helxine, parce que cela prépare admirablement toutes les voies gastriques; la garde a prétendu que c'était trop tôt... Ces femmes-là sont tellement routinières!... Mais ce matin, pendant que mon épouse dormait et que madame Moka déjeunait avec la nourrice, j'ai lestement débarbouillé le petit avec une eau de sureau, sambuceus, qui doit le préserver de tous maux au visage; aussi, voyez quel teint brillant il a déjà!—C'est vrai!... On croirait qu'il a le visage verni.»

Dans ce moment madame Ledoux arrive en grande parure, en criant à tue-tête: «Ah! mon Dieu! quel train vous faites dans la chambre de l'accouchée!... Mais ça n'a pas le sens commun... et tant de monde autour d'elle!... et puis, on la fait causer, ça ne vaut rien... Comment cela va-t-il, ma voisine? La nuit a-t-elle été bonne... Encore bien fatiguée, n'est-ce pas?... Et l'enfant? voyons l'enfant... Ah! comme il sent le sureau... Est-ce qu'il a eu mal aux yeux?...

»—Ce n'est rien,» dit M. Durand. «C'est une petite expérience... une mesure de prévoyance que j'ai mise en usage...

«—Comment, monsieur,» dit madame Durand, «vous avez lavé ce cher amour avec du sureau!... Cela n'a pas le sens commun!...

»—Je vous dis, madame, que c'est pour son bien... Je connais l'emploi des simples, madame...—Eh! monsieur, mêlez-vous de vos simples, et ne faites pas d'expérience sur mon fils!...—Pour moi, j'en ai eu quatorze, mais je ne les ai jamais mis au sureau comme cela.... Mon mari, l'huissier, a fait boire un peu de vin à mon premier, mais cela l'a fait tousser pendant une heure. A mon septième, mon mari, l'ébéniste, a voulu lui frotter les reins avec de l'eau-de-vie, afin qu'il se développât mieux, mais il était bossu quand il est mort; enfin, mon treizième, qui était du papetier, annonçant une vue très-faible, nous lui fîmes porter des cataplasmes sur les yeux, et le pauvre petit est mort aveugle: ce sont les seuls essais que j'ai fait sur mes enfans... Mais il me semble que tout le monde est ici: qu'attend-on encore pour partir?—Et le parrain, ma chère amie.—Ah! c'est juste!... le parrain.—Et mon cousin, M. Mistigris, le professeur de danse... Je serais bien fâchée qu'il nous manquât; c'est un homme si aimable, et qui a toujours sa pochette à la disposition de ses amis... et vous savez comme il joue les contredanses! avec un goût! un fini!...

»—Oh! oui!...ah! ah! ah!... C'est bien drôle!» dit mademoiselle Aglaé, en riant aux éclats. Et madame Ledoux répond: «Je crois que je l'ai entendu une fois jouer dans votre magasin... En effet, il a un bien beau coup d'archet!... avant d'entrer je croyais qu'il y avait au moins quatre aveugles chez vous.

»—Je crois que le violon attaque les nerfs,» dit tout bas M. Endolori à M. Durand. «—Oui,» répond l'herboriste; «mais on prend quelques pincées de menthe, menta mentæ; c'est un antispasmodique.»

Un petit homme de quatre pieds sept pouces au plus, interrompt la conversation en entrant dans la chambre avec la légèreté d'un zéphir, se trouvant, par deux pas de basque, devant le lit de madame Durand. A cette entrée aérienne on a déjà reconnu M. Mistigris, professeur de danse, qui, quoique âgé alors de près de quarante ans, ne tient pas à terre, ayant le corps dans un mouvement continuel, et dont la physionomie a bien l'expression de son état, et annonce un homme qui a sans cesse des pirouettes devant les yeux.

«Nous parlions de vous, mon cher cousin,» dit madame Durand en présentant sa main à M. Mistigris qui la baise en se tenant sur une jambe. «Je craignais que vous ne vinssiez pas!—Je vous avais promis d'être ici avec ma pochette à midi... me voilà. J'ai eu quelques leçons qui m'ont retardé; mais j'ai dit: en deux temps, j'y serai... Cependant le pavé est mauvais; j'ai vu plus d'un particulier faire un écart sur le dos... Bonjour, Durand... où est donc l'enfant?...

»—Le voilà, monsieur,» dit madame Moka; attendez que je le tinsse.—Comment le trouvez-vous, cousin?» dit madame Durand. «—Oh! ce n'est pas la figure qui m'inquiète!... Voyons ses jambes.—Impossible maintenant; il est emmaillotté et habillé pour le baptême.—C'est qu'en voyant ses jambes, je vous aurais tout de suite dit quel homme ce sera; car il ne faut pas s'y tromper, cousine, les jambes sont le point de départ d'après lequel il faut juger chacun... Le mollet plus ou moins gros, bien ou mal placé, voilà des symptômes immanquables d'esprit ou de talent...

»—Ah! ah! ah! Comment! on a l'esprit dans le mollet!» dit mademoiselle Aglaé Fourreau en se dandinant.

«—On y a tout, mademoiselle; j'y place même l'âme.—Quant à l'âme, mon cousin,» dit l'herboriste avec gravité, «Hippocrate la loge dans le ventricule gauche du cœur, Erasistrate dans la membrane qui enveloppe le cerveau, et Strabon entre les deux sourcils.—Eh bien, mon cousin, si ces messieurs mettent l'âme dans le ventre, dans le cerveau, ou entre les sourcils, il me semble que je puis bien, moi, la placer dans le mollet; chacun son système.

»—Encore une fois, messieurs,» dit madame Ledoux, en élevant la voix pour couvrir celle de ces messieurs, «vous faites trop de bruit, vous parlez trop haut; ma voisine aura mal à la tête, puis le poil comme je l'ai eu à mon sixième, qui était de l'ébéniste.

»—Ah! j'aperçusse le parrain,» dit madame Moka. A l'annonce du parrain, le calme se rétablit dans la chambre, les parens voulant examiner avec attention celui que l'on avait jugé digne de tenir le nouveau-né sur les fonts baptismaux, et chacun étant curieux de voir ce qu'il allait apporter à la marraine et à l'accouchée.

M. Bellequeue se présente en frac bleu, dont les boutons brillaient comme autant de petits miroirs, en gilet de piqué blanc et en culotte noire; car il est bon de faire observer que l'on portait encore des culottes en 1805, et que c'est à cette époque que se passaient les événemens que nous avons l'avantage de vous raconter.

Bellequeue, coiffé avec un soin tout particulier, tient à la main son chapeau à trois cornes, et sous chacun de ses bras, des boîtes de dragées; de plus, deux petits paquets entourés de faveur sont suspendus à ses doigts, et un beau bouquet est attaché à l'une des boîtes de bonbons.

Le parrain, quoique un peu embarrassé par tout ce qu'il porte, entre dans l'appartement en se donnant d'abord cet air grave que l'on affecte quelquefois pour tâcher de ne point avoir l'air bête, et qui ne trompe que les sots; mais revenant bientôt à sa physionomie habituelle, Bellequeue sourit à tout le monde; puis, s'avançant vers l'accouchée, lui présente quatre boîtes nouées avec de la faveur bleue, et un petit paquet qui renferme quatre paires de gants.

«J'étais certaine que vous feriez des folies,» dit madame Durand en lançant un regard en coulisse au coiffeur, qui tire de sa poche droite deux petits pots de confiture de Bar et les lui présente en disant: «Ceci est pour l'estomac...—Encore!... Je vais me fâcher, mon compère!...—Et ceci est pour la poitrine,» dit Bellequeue en sortant de sa poche gauche une demi-bouteille de scubac. «—Ah! c'est par trop galant!...

»—Voici votre commère; mon cher Bellequeue,» dit l'herboriste en présentant madame Grosbleu qui fait une grave révérance au parrain. Celui-ci présente alors à la marraine un bouquet assez beau, puis quatre boîtes qu'il s'est décidé à lui acheter ainsi que le petit paquet de gants; mais pendant que madame Grosbleu admire les présens de son compère, Bellequeue s'approche de l'accouchée et trouve moyen de lui dire à demi-voix: «Ses gants sont de Grenoble, les vôtres sont de Paris... Vos dragées sont à la vanille, vous avez beaucoup de pistaches, et elle n'a que des noisettes.»

Madame Durand répond à tout cela par un regard malin, et madame Moka s'écrie, en mettant ses cinq doigts dans une des boîtes que madame Grosbleu vient d'ouvrir: «C'est un baptême conséquent, et je doutasse qu'on en visse de plus beau.

»—A propos, ma chère tante, quel est donc votre prénom?» dit madame Durand. «—Jeanne, ma chère amie. Est-ce que tu ne te souviens plus qu'on me nommait toujours Jeannette...—Il s'ensuit de là que notre filleul doit nécessairement se nommer Jean,» dit Bellequeue; «cependant si la maman veut y ajouter un second nom.—Eh bien! appelez-le Stanislas... J'aime beaucoup ce nom-là.—Jean-Stanislas, c'est entendu... Il est l'heure de partir.—Les deux fiacres sont à la porte,» dit Catherine...

«—Est-ce que tout le monde va me quitter?» dit l'accouchée; «—Moi, je suis inviolable près de vous, madame,» dit madame Moka en suçant la grosse dragée qu'elle a eu soin d'attrapper. «—Je crains que la voiture ne me donne des étourdissemens,» dit M. Endolori. «—Ah! un baptême, ce doit être bien gentil,» dit mademoiselle Aglaé. «—Une minute, que je règle l'ordre et la marche,» dit M. Mistigris, qui, après avoir admiré les jambes du parrain, était allé faire des entrechats dans la salle à manger. «Que l'on donne la main aux dames... et que l'on marche en mesure...»

Et M. Mistigris tirant sa pochette sur laquelle il place une sourdine, se met à jouer une fièvre brûlante de Richard, en marchant à la queue de la société; son intention était même de se placer sur le siége d'une voiture, à côté du cocher, et de jouer une sauteuse aux chevaux pour tâcher de les faire trotter en mesure; mais comme il tombe de la neige, il se décide à entrer dans l'intérieur de la voiture où est l'enfant avec sa nourrice, le parrain, la marraine, M. Renard et mademoiselle Aglaé, et pour charmer la société, il joue tout le long de la route des valses que l'enfant accompagne en criant.

Nous ne suivrons pas la société à la mairie et à l'église; on sait ce que c'est qu'un baptême, et celui-ci ne présente nul fait particulier, si ce n'est que M. Mistigris voulait jouer un menuet dans l'église, ce qu'on ne lui permit pas. Enfin, après avoir dûment constaté que le 15 mars 1805, il était né un fils à monsieur et madame Durand, unis en légitime mariage, le nouveau-né fut nommé Jean-Stanislas, mais le premier nom étant plus facile à prononcer plut davantage à la nourrice, qui appela toujours l'enfant Jean; et celui-ci s'habitua à ne répondre qu'à ce nom qui lui resta, parce que madame Durand s'aperçut que cela flattait le parrain. Or, nous ferons désormais comme la nourrice, et nous n'appellerons plus notre héros que Jean; trouvant comme M. Bellequeue que ce nom en vaut bien un autre, et que s'il y a des Jean de toutes les façons, il doit nécessairement y en avoir de très-aimables, de très-spirituels, de très-honnêtes, et de très-braves. Nous verrons par la suite dans quelle classe se trouva notre Jean.

On remonta dans les fiacres; M. Bellequeue tint constamment son chapeau à sa main, même pour descendre de voiture, et le son de la pochette de M. Mistigris annonça le retour de la société.

Il était près de trois heures, et le déjeuner, ou plutôt le dîner était servi dans la chambre de l'accouchée, qui voulait être témoin de la fête, quoique madame Moka lui eût dit qu'il était à craindre que cela n'embarrassît sa tête. Catherine s'était surpassée, et le fumet du premier service flattait agréablement l'odorat. Madame Durand avait désigné les places: ne se souciant pas que Bellequeue fût à côté de mademoiselle Aglaé, elle le mit entre la marraine et madame Renard; mademoiselle Fourreau se vit forcée de rire avec M. Endolori et le joueur de dominos, qui était gai comme un double six.

Pendant le premier service, on n'entendit que le cliquetis des assiettes, des fourchettes et le bruit des pieds de M. Mistigris qui, tout en mangeant, faisait des battemens sous la table. Au second service la conversation s'engagea; tout en goûtant un mets nouveau, en dégustant le vieux bourgogne de l'herboriste, les complimens allaient leur train sur la beauté de nouveau-né, et les vertus qu'il devait avoir s'il tenait de ses parens; mademoiselle Aglaé riait au nez de M. Endolori, qui lui conseillait de ne point trop manger d'anchois, parce que cela est irritant, et avait soin par prudence de ne point toucher aux champignons qui se trouvaient dans ce qu'on lui servait. Quant à Bellequeue, il buvait et mangeait presque autant que madame Moka, qui faisait disparaître avec dextérité tout ce qui se trouvait sur son assiette, et la présentait de nouveau à chaque plat qu'on servait en disant: «C'est seulement pour que j'y goutasse.» Madame Ledoux mangeait peu, parlant toujours des enfans qu'elle avait eus avec l'huissier, l'ébéniste et le papetier; M. Renard l'écoutait en faisant un air aimable; madame Renard ne disait rien et calculait ce qu'avait pu coûter chaque plat; M. Fourreau ne faisait que tortiller, avaler et se verser; l'amateur de dominos ne boudait devant aucun plat, et M. Durand attendait avec impatience que l'on servît d'un plat d'œufs à la neige dans lesquels, à l'insu de Catherine, il avait jeté une infusion de simples qui devait, d'après son calcul, leur donner un goût excellent.

Les œufs à la neige sont, enfin servis aux convives; l'herboriste ne dit rien, mais il sourit en voyant que chacun paraît surpris du goût qu'ils ont et que l'on se regarde en se demandant ce que cela peut être.

«Je vais vous le dire, moi,» s'écrie M. Durand, «car je crois que vous chercheriez long-temps; c'est un choix de simples, d'herbes excellentes pour le sang, et à la fois aromatiques et fortifiantes, dont j'ai fait un petit extrait que j'ai mêlé en secret à ces œufs, afin de vous faire une surprise agréable; je suis certain qu'à la cour même on ne mange rien de semblable... Hein! c'est délicieux, n'est-ce pas?...»

Les convives se regardent en murmurant: «Oui... c'est drôle... c'est un goût tout particulier...—Oh! j'étais sûr de mon affaire... vous verrez que plus vous en mangerez et plus vous trouverez cela excellent.

»—C'est singulier, je ne m'y fais pas du tout,» dit Bellequeue. «—Ni moi,» dit M. Mistigris, en passant un entrechat sous la table et en envoyant sa jambe gauche dans celles de madame Renard, qui ne sait pas ce que cela veut dire, parce que c'est le cinquième coup de pied qu'elle reçoit depuis le potage.

«Moi, je ne trouve pas que cela sentisse trop,» dit madame Moka. Les autres convives font comme Bellequeue et n'achèvent pas leurs œufs à la neige. Mais M. Endolori ayant entendu que c'était bon pour le sang, s'en fait servir une seconde fois, et en demande une troisième lorsque l'herboriste assure que c'est un plat qui peut préserver de beaucoup de maladies.

Heureusement, M. Durand n'a point fait d'expériences sur le dessert, et l'on y oublie l'entremets aux simples, en buvant à la santé du nouveau-né et de ses parens. Le champagne mousse dans les verres; mademoiselle Aglaé rit aux éclats, parce que le bouchon est allé sur le nez de madame Renard, Bellequeue remplit les verres, et madame Moka, après avoir lestement vidé le sien, boit celui de son voisin et s'écrie ensuite: «Ah! Dieu! est-ce que je m'eusse trompé?

»—Que fera-t-on de mon filleul,» dit madame Grosbleu. «As-tu déjà des projets, ma chère Félicité?—Ma tante, je veux que ce soit un joli garçon,» dit madame Durand: «quant à l'état, nous verrons sa vocation...—Surtout, ayez soin de lui faire apprendre à danser de bonne heure,» dit M. Mistigris, «c'est le moyen de développer son corps et son jugement.

»—Si on faisait de mon filleul un brave militaire,» dit Bellequeue, qui avait servi et parlait toujours avec plaisir de ses campagnes. «Eh! eh!... on avance vite maintenant!... Il faut le faire entrer au service à dix-huit ans, et je gage qu'à vingt, il sera capitaine.

»—Ah! monsieur Bellequeue!... vous allez faire tuer mon fils!...—Non, ma chère commère; mais je dis que l'état militaire peut aujourd'hui mener très-loin...—Moi, je désire que mon fils soit un savant,» dit M. Durand, «je le mènerai herboriser à quatre ou cinq ans; et quand il connaîtra bien les simples, son affaire sera faite.—Il faudra lui acheter un domino,» dit le voisin, «il n'y a rien qui apprenne plus vite à compter.»

M. Endolori ne dit rien depuis quelques minutes, il ne fait que se remuer sur sa chaise, il est pâle, il fait des grimaces, et les trois assiettées d'œufs aux simples qu'il a mangées, semblent le mettre fort mal à son aise.

En attendant que le petit Jean soit un savant ou un héros, Bellequeue propose une rasade à sa santé; mais M. Endolori ne boit pas; il glisse quelques mots à l'oreille de l'herboriste, qui lui répond: «Preuve que cela vous fait du bien?» M. Endolori, ne voulant pas montrer ces preuves-là à toute la société, se lève et sort de la chambre en se tenant en deux. Cependant la gaîté est devenue plus bruyante, Bellequeue veut chanter, Mistigris veut danser, mademoiselle Aglaé ne cesse pas de rire, et madame Moka fait du gloria pour la troisième fois.

Madame Durand avoue enfin qu'elle se sent un peu fatiguée, alors la société songe à se retirer. On fait ses adieux, on s'embrasse, et on sort par la boutique, dans laquelle M. Mistigris propose de danser la gavotte avec mademoiselle Fourreau. Mais comme il fait très-froid dans la boutique, chacun préfère retourner chez soi. M. Endolori, qui vient enfin de reparaître et semble avoir beaucoup de peine à marcher, prie M. Durand de lui donner son bras pour gagner sa porte; l'herboriste reconduit son voisin, en lui assurant qu'il se portera parfaitement le lendemain, et rentre se livrer au repos, en cherchant dans sa tête comment il s'y prendra pour donner à son fils l'amour des simples.

CHAPITRE III.

VOYAGE EN COUCOU.—VISITE A LA NOURRICE.

Le lendemain de cette mémorable journée, le petit Jean âgé de trois jours, quitta le foyer paternel pour celui de Suzon Jomard, chez laquelle il trouva trois petits camarades dont le plus âgé avait à peine six ans, sans compter celui qui venait d'être sevré. On voit que tout en louant des ânes, le père Jomard n'oubliait pas de cultiver ses terres.

Madame Durand avait versé beaucoup de larmes en embrassant son fils, tandis que M. Durand pérorait pour faire comprendre à son épouse que Saint-Germain n'est pas aux Grandes-Indes, et que, quoiqu'on n'y aille pas par un bateau à vapeur, il y a mille moyens de s'y transporter en peu de temps.

Une mère entend mal tout ce qui tend à lui prouver qu'elle a tort de pleurer son fils; d'ailleurs, madame Durand n'avait pas pour habitude d'écouter très-attentivement ce que disait son mari. Suzon, bourrée de cadeaux, et emportant une layette qui aurait pu servir à un petit duc (mais il est certain qu'un petit duc n'aurait pas été autrement fait que le petit Jean), Suzon reçut de la maman toutes les recommandations que peut inspirer la tendresse maternelle. On lui enjoignit surtout de ne jamais laisser crier l'enfant, ce qu'elle promit solennellement et ce qui ne l'empêcha pas de laisser crier M. Jean tout le long de la route.

M. Durand voulait aussi donner ses ordres à la nourrice, mais sa femme lui fit entendre qu'un homme ne doit se mêler d'un enfant que lorsqu'il a cessé de téter. L'herboriste se rendit à la justesse de cette remarque; cependant il remit en cachette à Suzon un paquet renfermant des fleurs de violettes, de mauves et de pavot, et lui recommanda d'en faire prendre en infusion à son fils, toutes les fois qu'elle le verrait éternuer. Suzon le promit encore, et en arrivant chez elle, elle donna le paquet de fleurs et de graines à ses lapins, qui cependant n'avaient pas éternué.

Que tout cela ne vous fasse pas penser que Suzon était une méchante femme et une mauvaise nourrice. Bien au contraire, elle avait grand soin de ses nourrissons auxquels elle s'attachait sincèrement; mais elle ressemblait à la plupart des nourrices, qui pensent qu'elles savent beaucoup mieux élever un enfant que les gens de Paris, et qui, après avoir écouté bien tranquillement ce que leur disent les parens, n'en font jamais qu'à leur tête.

Les couches n'ayant nul résultat fâcheux, au bout de quinze jours madame Moka fut congédiée; mais comme elle avait été très-satisfaite du baptême et des repas qu'elle avait faits chez M. Durand, elle ne s'en alla pas sans annoncer qu'elle revinsserait souvent s'informer de la santé de madame.

Au bout de trois semaines, madame Durand parfaitement rétablie, avait déjà recouvré ses couleurs. Quoique dans sa trente-cinquième année, l'épouse de l'herboriste était une petite brune, fort agréable, d'une fraîcheur et d'un embonpoint qui lui attiraient souvent des complimens de ses pratiques, surtout lorsque Bellequeue avait mis la main à sa coiffure, qu'il avait un tact particulier pour harmoniser avec sa physionomie.

Madame Durand voudrait déjà se rendre à Saint-Germain pour embrasser son fils, mais le docteur lui a défendu de sortir trop tôt; on n'est qu'au mois d'avril, et le temps est froid. Madame Durand braverait les frimas de la Sibérie pour aller voir son enfant, mais son époux va chercher le voisin Bellequeue pour qu'il fasse entendre raison à sa femme. Bellequeue arrive toujours sur la pointe, et, après avoir salué sa commère de la manière la plus gracieuse, prononce qu'il serait imprudent d'aller déjà à la campagne, que d'ailleurs on a reçu des nouvelles du poupon, lesquelles annoncent qu'il est en parfaite santé, et que par conséquent il ne faut pas que la maman se rende malade par amour pour son fils.

A cela, madame Durand s'écrie en poussant un soupir: «Ah! monsieur Bellequeue!... vous n'êtes pas mère!...

»—Non, mais je suis parrain!» répond le coiffeur, «et je me flatte d'avoir pour mon filleul la tendresse la plus vive.

»—Et moi, madame?» dit l'herboriste, «est-ce que je ne suis rien dans tout cela? Il me semble pourtant....

»—Si, monsieur!... mais vous êtes si froid!... vous ne sentez pas le bonheur d'avoir un fils!... vous ne pensez qu'à vos simples!... Ah! Dieu! il doit être déjà si grand, si beau, si aimable...

»—Est-ce que vous croyez par hasard qu'il parle à trois semaines?...—Non, monsieur... je sais bien qu'il ne parle pas pour vous... mais pour moi, c'est différent; une mère comprend tout ce que veut dire son enfant!... Enfin, j'attendrai encore huit jours, puisqu'on le veut, mais alors je n'écoute plus personne, et je pars pour Saint-Germain!»

Et pour se dédommager du temps qu'il lui faut encore être sans voir son fils, madame Durand en parle depuis le matin jusqu'au soir; avec Catherine, ce sont sans cesse des projets pour l'avenir de Jean, et avec toutes les personnes qui viennent dans sa boutique, c'est un mot sur la beauté de son enfant; elle ne donnerait pas une once d'orge perlé, un cornet de graine de lin ou une feuille de poirée, sans dire: «Vous savez que c'est un garçon?... un garçon superbe... des yeux grands comme cela!... de petits trous dans les joues... un amour enfin, un véritable amour...»

Beaucoup de gens, tout occupés de leur maladie ou de leurs malades, lui répondent à cela: «Madame, faut-il que ça bouille long-temps?.... faut-il la faire épaisse?... est-ce bon pour le rhume?»

Et M. Durand, qui craint que sa femme, en parlant de son héritier, ne donne du millet pour de l'orge et du coquelicot pour de la poirée, court au comptoir en disant: «Prenez garde, ma chère Félicité... Festina lentè... Ne prenons pas une chose pour une autre: ceci est de la marjolaine, amaracus... ceci de la joubarbe, sempervivum... Certainement notre fils sera très-beau garçon... c'est bon pour les coupures... et il aura j'espère une éducation parfaite... Laissez bouillir ceci cinq minute seulement; mais il ne faut pas, pour cela, donner à madame un émollient pour un astringent, et vice-versâ

Au bout des huit jours, un mal d'yeux qui survint à madame Durand la força de retarder son voyage; une femme qui est encore bien ne se soucie pas de se mettre en voiture publique avec des yeux à la coque, et l'épouse de l'herboriste tenait essentiellement à ses yeux, ce qui est très-excusable. D'ailleurs Suzon écrivait, ou pour mieux dire, faisait écrire toutes les semaines aux parens du petit Jean, et leur annonçait que son nourrisson venait comme un champignon, qu'il était frais et dodu, et faisait l'admiration du pays par sa gentillesse et ses reparties. Il est probable que les reparties étaient en pantomime, parce qu'un enfant de six semaines n'a pas l'habitude de répondre ad rem; mais si l'on prenait au pied de la lettre tout ce que vous mandent les nourrices, on croirait souvent qu'un enfant de quinze mois est en état de chanter au lutrin et de faire sa partie de piquet.

Enfin le mal d'yeux est passé, madame Durand se porte très-bien, il y a un mois et vingt-cinq jours qu'elle est accouchée, rien ne s'oppose plus à ce qu'elle aille voir son enfant. Le jour est arrêté, et l'on n'a point prévenu Suzon de la visite que l'on compte lui faire, parce qu'on est bien aise de surprendre la nourrice. On est au mois de mai, la matinée est belle. Madame Durand a fait une toilette qui tient de la petite-maîtresse et de l'amazone; elle embrasse son époux qui ne va pas avec elle à Saint-Germain, parce qu'ils ne peuvent point s'absenter tous deux de leur boutique, et elle attend le compère Bellequeue qui a offert de lui servir de cavalier, enchanté lui-même de revoir son filleul.

La maman s'impatiente, parce qu'il est déjà neuf heures, et qu'on devrait être aux voitures; M. Durand lui dit d'éviter les courans d'air, et lui donne une boîte de pâte de jujube pour son fils. Enfin, Bellequeue arrive le chapeau à la main; l'herboriste lui recommande son épouse; Bellequeue jure de veiller sur elle de même que si c'était sa femme, en agitant en l'air sa canne, comme s'il allait faire battre la retraite.

Madame Durand a pris le bras du coiffeur, ils gagnent les quais en se disant: «Quel plaisir d'aller à la campagne!... de voir ce petit Jean, de respirer le bon air!... Nous allons passer une charmante journée!» Ils arrivent bientôt aux petites-voitures. Comme, en 1805, il y avait moins de concurrences, de Parisiennes, de Draisiennes et d'Accélérées, la maman et le parrain prirent tout bonnement un coucou, dans lequel le conducteur les fit presque monter de force, en leur assurant que la voiture était complète et qu'il partait tout de suite.

Cependant, deux places du fond étaient seulement occupées par un jeune homme et une grisette, qui causaient tout bas, et parurent assez contrariés en voyant qu'il leur arrivait des compagnons de voyage, espérant peut-être qu'ils iraient en tête-à-tête à Saint-Germain. Le jeune homme se presse contre sa voisine pour faire une place à madame Durand, parce que le cocher a dit d'une voix de Stentor: «On tient trois sur chaque banquette... et même à la rigueur on tiendrait quatre s'il y avait des enfans.»

Mais madame Durand ne pouvait point passer pour un enfant; elle se laisse aller dans le fond, ce qui force presque la grisette à se mettre sur les genoux de son voisin, mais le jeune homme ne s'en plaint pas. On place la barre de bois qui sert de dossier au second banc, et Bellequeue s'assied devant, madame Durand, qui s'écrie: «Eh bien!... partons-nous?... pourquoi ne partons-nous pas?

«—Allons, cocher, mon ami, en route!» dit Bellequeue. Mais le cocher était retourné courir après les passans, afin de compléter sa voiture qui devait toujours partir tout de suite.

Cinq minutes s'écoulent, et point de cocher. Madame Durand ne cesse de répéter: «Ah! Dieu!... nous arriverons trop tard!... Je n'aurai pas le temps d'embrasser mon fils!...

»—Est-ce que ce drôle-là se moque de nous?» dit Bellequeue, en avançant sa tête hors de la voiture.

«Y avait-il long-temps que vous attendiez, monsieur?» dit madame Durand à son voisin. «—Ma foi, madame, il y avait bien une demi-heure que nous étions dons la voiture,» répond le jeune homme en souriant.

«—Une demi-heure!... Ah! c'est affreux... Descendons, mon cher Bellequeue.—Le voilà enfin... calmez-vous.»

En effet, le cocher arrivait alors avec un jeune homme qu'il avait arraché à un de ses camarades, et qu'il jeta presque dans la voiture à côté de Bellequeue, en disant: «Quand je vous disais que j'étais plein et que je partais.»

Le jeune homme qu'à son accent et à sa tournure on reconnaissait sur-le-champ pour un Anglais, jetait autour de lui des regards surpris, n'étant pas encore revenu de la manière dont il avait été porté dans la voiture, et examinant avec humeur sa cravate dont un des bouts était resté dans les mains de l'autre cocher; tandis que Bellequeue disait au conducteur: «Ah çà, j'espère que nous partons, maintenant?—Mais sans doute, mon bourgeois, sans doute...

«—Dites donc, coachman,» dit le jeune Anglais, en remettant son chapeau sur sa tête. «Vous avez pas dit le prix à moi!...—C'est égal... soyez tranquille, mon milord!... c'est toujours la même chose!... N'ayez donc pas peur, je suis bon enfant.»

En disant cela, le cocher court après une nourrice qu'il voit entre plusieurs de ses camarades, tandis que Bellequeue lui crie d'une voix courroucée: «Nous voulons partir tout de suite.

«—Monsieur,» dit l'Anglais en s'adressant à Bellequeue, «voulez-vous bien dire à moi combien coûtait la même chose?...»

Bellequeue regarde l'Anglais, se creuse la tête pour comprendre, se tourne vers madame Durand, et dit enfin: «Je n'ai pas bien entendu.

»—Je demandai à vous combien la même chose que le coachman voulait faire payer?—Ah! j'entends!... c'est le prix de la voiture que vous voulez dire...—Yes.—C'est vingt sous quand on marchande et vingt-cinq sous quand on ne dit rien...—Est-ce que c'était le usage ici que les coachman emportaient les voyageurs de force dans leur voiture?—Est-ce qu'il vous a pris de force?—Yes, il avait disputé moi à un autre, qui me avait saisi par le cravate, en disant toujours que je serais bien content de son petite cheval; heureusement que le cravate avait déchiré, sans quoi il étranglait moi quand celui-ci me emportait.

»—Il est certain,» dit Bellequeue, «qu'ils ont une manière un peu vive de vous engager à monter dans leur voiture.

»—Mais nous ne partons pas,» dit madame Durand, «il est dix heures passées... J'en ferai une maladie d'impatience... Descendons, Bellequeue...

»—Je vais d'abord aller rosser ce drôle-là,» dit le coiffeur en brandissant sa canne hors de la voiture, dont il allait descendre quand le cocher arrive avec la nourrice qu'il amenait en triomphe, et qui, avec sa tête, fit retomber Bellequeue sur sa banquette.

La nourrice se plaça entre Bellequeue et l'Anglais, et le cocher lui passa son nourrisson en disant: «Nous partons tout de suite, dans une seconde nous sommes passé la barrière.

»—Morbleu, cocher, si vous ne partez pas sur-le-champ,» dit Bellequeue avec colère, «vous aurez affaire à moi.—Calmez-vous donc, mon bourgeois, puisque nous v'là complets!... J'espère que ça n'a pas été long.»

Le conducteur se décide à fermer la voiture et à monter sur son siége, mais il ne part pas encore; il se contente de regarder à droite et à gauche en criant de toutes ses forces: «Un lapin, un lapin pour Saint-Germain!

»—Qu'est-ce que il avait donc à appeler ainsi des lapins?» dit l'Anglais à la nourrice, qui lui répond: «Eh bien! pardi, c'est tout naturel, c'est pour faire sa fournée!...»

L'Anglais, qui ne comprend pas, se retourne et ne dit plus mot. Madame Durand qui a examiné le poupon que porte la nourrice, dit tout bas à Bellequeue: «Quelle différence de cet enfant à mon fils!—Autant que d'une titus à une queue!» lui répond le coiffeur. Quant aux jeunes gens placés au fond, ils ne se mêlent de rien, ils ne parlent pas à leurs voisins, ils ont bien assez de choses à se dire entre eux.

Bellequeue, voyant que la voiture n'avance pas, va décidément prendre le conducteur au collet, lorsqu'un petit homme assez mal vêtu, et tenant sous son bras un paquet enveloppé dans un mouchoir rouge, monte sur le siége, et se place près du conducteur après avoir respectueusement salué la société. Le cocher se décide alors à se mettre en route, la voiture s'ébranle; mais elle ne va encore qu'au pas, et le cocher continue de crier: «Encore un lapin pour Saint-Germain!... C'est le dernier, et nous filons.

»—Comment, drôle! vous voulez encore prendre du monde?» dit Bellequeue. «—Pourquoi pas? est-ce qu'il ne faut pas que je gagne ma vie?—Vous voulez donc que votre cheval traîne neuf personnes?—Tiens!... c'est le moins! il en a souvent mené douze.—Et nous n'arriverons pas à Saint-Germain ce matin?—Laissez donc! pus mon cheval est chargé, pus il va vite!... Un lapin!...»

Heureusement une paysanne monte près du cocher; il fouette alors son cheval. Le coucou roule enfin sur la route de Saint-Germain, et madame Durand pousse un soupir en disant: «C'est bien heureux!» Et ses jeunes voisins en poussent aussi, mais sans rien dire, et la nourrice dit à l'Anglais: «Voyez-vous, il a trouvé ses deux lapins.» Et l'Anglais, croyant que la nourrice se moque de lui, tourne la tête avec humeur et n'ouvre plus la bouche.

La paysanne en lapin faisait la conversation avec le cocher, et la nourrice y prenait part quelquefois. Bellequeue jetait des regards en coulisse sur la grisette, puis les reportait sur madame Durand. Le petit homme, qui faisait le second lapin, avait dénoué le mouchoir rouge qu'il tenait d'abord sur son bras, et il en avait sorti une mauvaise culotte qu'il était en train de retourner; car le petit homme était tailleur, et, comme il portait la culotte à une de ses pratiques à Saint-Germain, il achevait en route de coudre les boutons. Il avait aussi sorti du paquet une tabatière, et il offrait du tabac à toutes les personnes qui étaient dans la voiture; mais en avançant son bras vers le fond pour présenter sa tabatière ouverte à madame Durand, un violent cahot la fit sauter, et le tabac vola dans les yeux de l'Anglais, qui ne prit pas la chose en bonne part, et, après s'être frotté les yeux, saisit le petit tailleur au collet, voulant absolument boxer avec lui.

Bellequeue s'interposa pour rétablir la paix, tandis que le cocher criait aux oreilles de l'Anglais: «Voulez-vous ben ne pas battre mon lapin!... Est-il méchant le milord!»

Enfin on finit par s'entendre; tout le monde éternua, parce que la voiture était comme une carotte de Macoubac, et l'on arriva à Nanterre en se disant: «Dieu vous bénisse!»

La voiture s'arrêta, le cocher descendit et donna la main à la paysanne; le petit tailleur se sauva avec sa culotte, et disparut derrière une maison, craignant peut-être qu'il ne prît fantaisie à l'Anglais de recommencer la partie de coups de poings. Les gâteaux, produits indigènes du pays, arrivaient en abondance par toutes les portières.

«Descendons-nous?» dit Bellequeue à madame Durand. Celle-ci voyait avec peine que l'on s'arrêtât; mais le cheval avait bien besoin de reprendre haleine. Elle descendit en soupirant et en disant: «Nous ne serons pas à Saint-Germain à une heure!»

Cette fois les jeunes gens du fond quittèrent leur place et descendirent aussi; mais au lieu d'entrer à l'auberge, où les autres voyageurs prenaient des gâteaux et buvaient du ratafia, ils gravirent lestement une colline, et se perdirent dans une espèce de carrière qui était près du chemin.

Madame Durand accepta des gâteaux pour faire quelque chose. Bellequeue, après s'être assuré dans le seul miroir qui fût dans la salle que sa coiffure n'était pas trop froissée, alla tenir compagnie à sa commère. Une demi-heure se passa qui parut une journée à la maman de Jean. Enfin le cocher prononça le mot: En route, et madame Durand fut une des premières à monter dans la voiture. La nourrice arriva, puis l'Anglais, qui tenait sur ses genoux une douzaine et demie de gâteaux de Nanterre. Le petit tailleur reparut, cousant encore un bouton à la culotte qu'il portait en écharpe; le malheureux sentait le vin et l'ail de manière à garantir toute une ville de la peste. La paysanne remonta aussi; il ne manquait plus que les jeunes gens du fond, et le cocher se mit à les siffler comme des barbets en criant de temps à autre: «Mais où diable sont-ils donc fourrés?... ils n'étaient pas à l'auberge?—Ils ont disparu par là-bas!» dit Bellequeue d'un air malin. «—Certainement ils ne reviendront pas,» dit madame Durand qui voudrait que l'on partît.

Mais en ce moment le jeune couple accourut gaîment, et sauta en riant dans la voiture. Madame Durand remarqua que la grisette avait sa robe chiffonnée, et le monsieur les oreilles bien rouges. Bellequeue, tout en pinçant tendrement le genou de sa commère, lui dit: «C'est fort ridicule de se faire attendre ainsi... car enfin il faut des mœurs... Je ne connais que cela.»

Le reste de la route se fit assez agréablement, sauf le goût d'ail qui avait remplacé l'odeur du tabac. Arrivés à la montée un peu rude qui est avant la ville, beaucoup de voyageurs descendirent, parce que le cheval qui menait facilement douze personnes, ne pouvait pas venir à bout d'en traîner neuf.

Le jeune homme et la grisette quittèrent la voiture, payèrent le cocher, et s'éloignèrent en choisissant les chemins les moins fréquentés. Pour eux tous les endroits étaient charmans pourvu qu'ils y fussent seuls. Nous avons tous éprouvé cela. Les déserts furent faits pour les amans; cependant les amans ne se font pas aux déserts.

Enfin madame Durand est à Saint-Germain; elle respire le même air que son fils. Elle s'empare du bras de Bellequeue, qui voudrait encore choisir les pavés; mais à Saint-Germain ils ne sont pas aussi beaux qu'à Paris, et madame Durand ne tient plus à terre.

On se dirige vers la demeure de Suzon; on se trompe plusieurs fois; on demande à tous ceux qu'on rencontre la maison de M. Jomard, loueur d'ânes, dont la femme est nourrice. Enfin on arrive dans une espèce de ruelle déserte, du côté de la route de Poissy, et on lit sur une porte charretière: Jomard tient des ânes.

Aussitôt madame Durand lâche le bras de Bellequeue et se précipite dans la cour de la maison, où elle aperçoit quatre enfans se roulant sur du fumier avec des poules et des canards, tout en grignotant un morceau de pain dont il est difficile de reconnaître la couleur.

Bellequeue arrive marchant sur ses pointes, c'était bien le cas; il regarde à son tour les quatre enfans, dont le plus petit, qui a seize mois, marche déjà avec ses frères.

«Est-ce qu'il est là-dedans?» dit le coiffeur. «—Eh non!... tout cela est trop âgé... Suzon! madame Jomard!... Suzon, apportez-moi donc mon fils!... ce cher Stanislas!...—Ce joli petit Jean!» dit Bellequeue.

La nourrice sort d'une petite salle basse dans un désordre qui n'avait rien de galant.

«Tiens! c'est monsieur et madame!» s'écrie-t-elle en renouant les cordons d'un jupon qui lui descendait à peine au mollet. «Tiens! c'te surprise!... Ah! ben!... vous surprenez joliment vot'monde!

»—Et mon fils, Suzon, apportez-moi donc mon fils!...—Oh! attendez, il est dans son berceau... Vous allez voir qu'il se porte ben...»

Madame Durand suit Suzon dans la salle basse, où le berceau de son fils est placé près d'un grand lit, dans lequel couche toute la famille Jomard, les parens à la tête, les enfans aux pieds. Le petit Jean dormait. Suzon le prend, et le donne à sa mère qui le couvre de baisers, et convient qu'il est en parfaite santé. «Mais son petit bonnet est un peu noir,» dit la maman. «—Ah! madame! il était tout blanc à c'matin; mais, dam'! les enfans, ça salit si vite... Eh ben! le papa ne vient pas l'embrasser!...

»—Ce n'est pas mon mari, c'est le parrain qui est venu avec moi...—Ah! j'savais ben que je le connaissais tout d'même.»

Bellequeue arrive, madame Durand lui présente l'enfant en disant: «Voyez comme il est beau!...»

Bellequeue s'avance pour embrasser son filleul, mais celui-ci, qui n'est pas content d'avoir été réveillé, met ses petites mains dans les bouffettes bien poudrées de son parrain.

«Il est superbe!» dit Bellequeue en tâchant de sauver sa coiffure endommagée par son filleul.

«Je crois qu'il me ressemblera,» dit madame Durand en prenant avec son enfant la route du jardin que lui indique Suzon. Pendant que la maman de Jean se livre aux douceurs de l'amour maternel, la nourrice conduit Bellequeue près de ses enfans et veut aussi les lui faire admirer; elle lui présente son dernier qui a seize mois et applique sur les joues du coiffeur ses deux petites mains pleines de terre, de fumier et d'autre chose; pendant ce temps, le second garçon arrive par derrière et s'attache aux mollets de Bellequeue; le troisième lui emporte son chapeau à cornes, le met sur sa tête, puis le jette dans un grenier; enfin le plus âgé grimpe sur le dos du beau monsieur et s'amuse à battre la caisse avec sa queue.

Le pauvre parrain ne sait plus où il en est, il ne peut se dépétrer des quatre enfans, il crie: «Holà!... mon chapeau... ma queue... mon habit... Eh bien, petits drôles!... vous me décoiffez!... madame Jomard, faites donc finir vos enfans.»

Mais Suzon rit aux éclats des petites gentillesses que font ses gas et madame Durand, qui revient, ne peut s'empêcher de rire aussi en regardant Bellequeue qui n'est plus reconnaissable, parce que le ruban de sa queue s'étant détaché, ses cheveux flottent sur ses épaules, et reviennent en partie sur son visage noirci par les mains de l'enfant.

«Ah, mon Dieu, mon cher Bellequeue, vous avez l'air d'un homme des bois!» dit madame Durand. Le coiffeur, qui préfère avoir l'air d'un homme policé, envoie un des petits gas sur un tas de paille, et Suzon, prenant un fouet, qui sert également aux ânes et à ses enfans, parvient à faire lâcher prise à ces derniers.

«Vous allez dîner avec nous, madame,» dit la nourrice; «dam', j'étions pas prévenue, mais je vous ferons toujours de quoi manger.—Volontiers, ma chère Suzon, ça fait que je ne quitterai pas mon fils.»

Bellequeue, qui commence à avoir assez de la famille Jomard, préférerait aller dîner chez un traiteur de la ville, et il en fait la proposition à madame Durand; mais celle-ci est décidée à rester; du beurre, du lait et son fils, voilà tout ce qu'il lui faut, et le parrain est forcé de se conformer à ses désirs.

Pendant que Suzon prépare le dîner, en se désolant de ce que son mari est absent, ce qui le prive du plaisir de voir les parens de Jean, Bellequeue parvient à trouver dans la maison un petit morceau de miroir devant lequel, à l'aide d'un petit peigne qu'il a toujours sur lui, il tâche de réparer le désordre de sa coiffure. Pendant qu'il se débarbouille, madame Durand le force à sucer un bâton de sucre d'orge qui a été dans la bouche de son fil», en lui disant: «N'est-ce pas que c'est bien bon?... hein, bonbon, nanan!... Il a souri en le suçant... ce cher amour!...

»—Nanan tout-à-fait!» dit Bellequeue en s'éloignant du sucre d'orge; et ayant cherché en vain de la poudre à poudrer, il se décide à se mettre un œil de farine sur sa frisure.

«—V'la le dîner,» dit Suzon; «asseyez-vous, madame; excusez si vous manquez de queuque chose; mais, dam'! c'est à la bonne franquette.»

On se place. Bellequeue ne trouve qu'un tabouret dont les quatre pieds tiennent encore; à ses côtés se mettent les quatre marmots qui ont si bien joué avec lui dans la cour; Suzon est en face; madame Durand veut, en dînant, tenir son fils sur ses bras.

On sert une soupe qui pourrait passer pour un flanc aux légumes; les enfans s'en bourrent, et présentent de nouveau leurs assiettes en disant: «J'en veux core!...

»—Vous allez les étouffer,» dit Bellequeue.—«Oh! que non, monsieur; ça les rend forts au contraire: voyez comme ils se portent!...»

L'aîné, pour montrer sa force, va tirer le tabouret de son frère; celui-ci tombe sur Bellequeue, en lui envoyant une cuillerée de soupe dans son gilet. Le parrain se lève avec humeur, en disant: «Madame Jomard, faites donc finir vos polisson!...»

Mais Suzon est allée chercher un plat de pigeons, dans lequel elle a mis toute sa science; et Bellequeue, après avoir essuyé son gilet, se remet à table et sert madame Durand qui veut absolument que son fils suce de petits oignons, et les présente ensuite à Bellequeue, en lui disant: «Allons, mangez... votre filleul y a goûté!... C'est bien meilleur.»

Le parrain n'a pas l'air de trouver cela meilleur; mais il avale les oignons, en faisant une légère grimace et en faisant tout son possible pour se garer de ses petits voisins, qui font souvent jouer leurs fourchettes sur son assiette.

«Madame Jomard,» dit Bellequeue, «il me semble que vous devriez apprendre à vos enfans à ne point ainsi dérober dans une assiette qui n'est point devant eux.—Bah! vous voyez ben que c'est pour jouer, pour vous faire des niches!—Certainement,» dit madame Durand. «—Des niches tant que vous voudrez; mais voilà la seconde aile que ce petit drôle me mange.»

Suzon sert une omelette au lard; c'est le plat de dessert. La vue de ce mets met tellement les marmots en gaîté, qu'ils font un concert de cris en avançant tous leur assiette.

«Sont-ils contens!» dit Suzon, pendant que les enfans se battent à qui sera servi le premier; et une des assiettes vole sur les genoux de Bellequeue, repoussée par un des petits gas, tandis que les autres continuent de lui faire des niches.

Mais le repas finit enfin, et Bellequeue s'empresse de tirer sa montre, en disant: «N'oublions pas que nous sommes loin de Paris, que c'est votre première sortie le soir, et qu'il serait imprudent de revenir tard. Déjà cinq heures... Il faut partir, ma chère commère; avant d'être aux voitures et d'arriver à Paris, il sera au moins huit heures.

«—Déjà partir!» dit madame Durand, «déjà quitter ce cher bijou!... C'est bien cruel... mais enfin je reviendrai... Entendez-vous, nourrice, je viendrai souvent le voir.—Oui, madame, et vous le trouverez toujours en bon état. Allons, mes enfans, embrassez madame qui m'a donné de quoi vous acheter des joujous.»

Bellequeue sent que c'est une invitation qu'on lui adresse; il tire sa bourse et donne aussi pour les petits espiègles qui l'ont tant amusé. Les marmots sautent après lui pour l'embrasser, et il voit le moment où son ruban de queue va encore être dénoué; mais après avoir embrassé son filleul, il esquive les quatre petits Jomard, saute lestement dans la cour, enjambe par-dessus les canards, et va se placer sur la porte de la rue, d'où il appelle madame Durand. Celle-ci se décide enfin à s'éloigner de la demeure de la nourrice, non sans y jeter encore de tendres regards.

«C'est une bien bonne femme que cette Suzon!... c'est une excellente famille que ces Jomard!» dit madame Durand à son compagnon. «Oui, excellente,» répond Bellequeue, en doublant le pas, de crainte qu'il ne prenne fantaisie à la maman de retourner embrasser son fils. On arrive aux voitures. Madame Durand déclare qu'elle ne montera que dans celle qu'elle verra presque pleine, afin de ne pas attendre comme à Paris. On trouve bientôt un coucou, dans lequel il y a encore une place dans l'intérieur.

«Montez,» dit Bellequeue, «moi je me mettrai près du cocher, au moins nous partirons sur-le-champ.»

Madame Durand monte; Bellequeue se place en lapin, et l'on fait route pour Paris. Cette fois le chemin semble devoir se faire sans accident; mais arrivés près de la barrière, le cheval s'abat, et Bellequeue, qui n'était pas préparé à cette chute, tombe sur la route et roule dans la poussière.

Heureusement il en est quitte pour quelques bosses à la tête; ce qui ne lui serait pas arrivé, dit madame Durand, s'il avait eu son chapeau dessus. On parvient, non sans peine, à relever le cheval qui enfin atteint sa destination. Madame Durand prend le bras de son compagnon qui boite un peu; et regagne sa demeure en lui disant: «Convenez, mon cher Bellequeue, que nous avons passé une journée bien agréable?—Oui, excessivement agréable!...» répond celui-ci en s'appuyant sur sa canne. «—Nous recommencerons, mon voisin; nous irons souvent voir cette bonne Suzon.»

A cela, Bellequeue ne répondit rien; il se contenta de souhaiter le bonsoir à madame Durand qui venait d'arriver à sa porte.

CHAPITRE IV.

L'ENFANCE DE JEAN.

Nous ne suivrons pas l'enfant dans tous ses développemens, et ne rendrons pas compte de chaque dent qui lui poussa; nous ne retournerons pas non plus chez la nourrice avec madame Durand, Bellequeue fait comme nous, ne se souciant pas de passer encore une charmante journée avec la famille Jomard.

A dix-huit mois le petit Jean marchait tout seul; il savait déjà prononcer quelques gros jurons que le père Jomard lui avait appris; il se battait fort bien avec ses frères de lait; il lançait son croûton ou sa tartine au nez de celui qui le regardait de trop près, et il annonçait de la force et de la santé. On jugea qu'il n'avait plus rien à apprendre chez sa nourrice, et on le fit revenir au foyer paternel.

M. Durand, qui n'avait pas revu son fils depuis le jour de sa naissance, le trouva excessivement grandi. Il le prit sur ses genoux, et l'enfant gigotta pour ne point y rester; il lui mit dans la bouche un petit morceau de gomme arabique, et M. Jean le lui souffla au nez; l'herboriste posa alors son fils à terre, en déclarant qu'il était fort comme un Turc, mais qu'il faudrait tâcher de lui assouplir le caractère.

Madame Durand dit que cela se ferait tout seul; que d'ailleurs il n'y avait pas de mal à ce qu'un homme eût du caractère, mais que son fils annonçait déjà les plus heureuses qualités, quoiqu'il ne sût dire encore que: «Bigre et mâtin

Toute la famille vint voir le petit Jean et admirer sa jolie mine, qui en effet n'était point laide, lorsque M. Jean voulait bien ne pas faire la grimace ou tirer la langue à ceux qui le regardaient. Madame Ledoux prétendit qu'il avait quelque chose de son cinquième qu'elle avait eu de l'huissier; M. Renard lui trouva le nez fin; madame Grosbleu l'embrassa en versant des larmes d'attendrissement; mademoiselle Aglaé, en riant; M. Mistigris lui tâta le mollet, jura qu'il en ferait quelque chose, et qu'Alcibiade n'avait pas un plus beau coudepied; enfin madame Moka, qui était aussi accourue pour l'admirer, resta émerveillée et s'écria: «Je ne crume pas qu'il s'eusse formé si vite.

»—Pardi!» disait Catherine, «un enfant qui est venu devant un peloton de grenadiers, et qui ont tous bu à sa santé, est-ce qu'il ne devait pas ben venir!»

Bellequeue, qui venait souvent voir son filleul depuis qu'il n'était plus en nourrice, disait aussi, en le caressant, ou en jouant avec lui: «Oui, ce sera un gaillard! un luron comme son parrain!»

Les premiers temps se passèrent assez bien; on excusait les cris, les trépignemens, les tapes que distribuait l'enfant, parce qu'il était encore trop petit pour qu'on s'en fâchât. On riait quand il jurait; Bellequeue trouvait charmant que son filleul l'appelât vilain mâtin, et madame Durand riait comme une folle lorsque Jean donnait des croquignoles à monsieur son père. On montrait l'aimable enfant comme une merveille à toutes les personnes qui venaient à la boutique, et M. Jean mettait ses doigts dans l'œil de celui qui voulait l'embrasser, ou crachait au nez de celle qui lui tendait les bras; et chacun s'en allait en se disant: «Il est bien gentil en effet!»

Jean atteignit ainsi sa sixième année, ne sachant que jouer, jurer, manger et dormir. A la vérité il n'y avait pas encore de temps de perdu, et au milieu de ses espiégleries, il était facile de voir que le petit Jean n'avait pas un mauvais cœur. Il avait une fois donné tout son déjeuner à un pauvre, et une autre fois il avait pleuré toute la journée, parce qu'en jouant avec un canif, il avait blessé au doigt un de ses petits amis. Jean n'avait pas le fonds méchant; par ses reparties et les tours qu'il jouait, il annonçait aussi de l'esprit; on pouvait donc faire quelque chose de lui; mais il aurait fallu d'abord dompter son caractère, et ne pas ériger en qualités et en gentillesses ce qui ne méritait que des réprimandes ou des corrections.

Quand son fils eut six ans, M. Durand déclara qu'il voulait commencer à s'occuper de son éducation; c'est-à-dire à lui apprendre à connaître les simples, à herboriser et à distinguer toutes les graines qui étaient dans sa boutique. Le petit Jean aimait beaucoup mieux apprendre à se battre avec son parrain Bellequeue, que d'étudier la botanique, et madame Durand trouvait qu'avant de connaître les simples, il fallait au moins que son fils connût ses lettres; mais M. Durand était inflexible sur cet article: il fit asseoir son fils près de lui dans son comptoir, et commença à lui donner des leçons. Le petit Jean pleurait ou trépignait des pieds devant la camomille et le pourpier; le papa lui donna quelques légères corrections, et, lui montrant de la racine de patience, voulut à plusieurs reprises qu'il répétât avec lui le nom de cette plante. M. Jean jeta la patience au nez de son père, qui voulut alors administrer à son rejeton la flagellation scolastique, et dit gravement à son fils: «Monsieur, ôtez votre culotte.»

L'enfant, croyant qu'il s'agissait tout bonnement de faire une autre toilette, ôta sa petite culotte et revint gaîment, la voile au vent, danser devant son père, mais M. Durand, le saisissant dans ses bras, lui donna froidement une demi-douzaine de claques, en lui disant: «Celle-ci est pour vous apprendre à connaître la patience, Lapathum; celle-ci pour que vous nommiez avec moi la camomille, Anthemis; celle-ci pour le pourpier, Portulaca; vous aurez une claque pour chacune; de cette manière, mon cher ami, vous apprendrez la botanique per fas et nefas

Le petit Jean, contraint de faire un cours de botanique nefas, jeta les hauts cris, sa mère accourut et faillit se trouver mal, en voyant comment M. Durand faisait étudier son fils; elle lui arracha l'enfant en l'appelant barbare et tyran. Heureusement Bellequeue arriva. Il s'efforçait toujours de rétablir la paix que son filleul troublait souvent: il entendit les deux parties, il donna raison à chacune, ce qui est le meilleur moyen d'arranger une affaire; et comme Jean ne voulait pas encore mordre à la botanique, il proposa aux parens de l'envoyer le matin à l'école, afin qu'il apprît d'abord autre chose.

On se rendit à l'avis de M. Bellequeue. Il fut décidé que Jean irait à l'école depuis le matin jusqu'à cinq heures du soir. Madame Durand choisit celle qui était le plus près de sa demeure; et, après avoir recommandé son fils au maître, comme jadis elle l'avait recommandé à Suzon Jomard, elle conduisit le lendemain matin à l'école le petit Jean, qui avait le panier de provision à la main, et le grand carton pendu à son côté.

Jean se plût d'abord à l'école; il était charmé de se trouver avec une foule de petits garçons de son âge, et de pouvoir s'y livrer à de nouveaux jeux. Dans le commencement, le travail ne l'ennuya point; il apprenait avec une extrême facilité et pouvait savoir en un quart d'heure ce que d'autres passaient une demi-journée à étudier. Mais bientôt sa vivacité, son étourderie, l'habitude de ne faire que ses volontés, lui firent négliger la grammaire pour s'occuper d'espiégleries qu'il jouait à ses camarades. Chaque jour, Jean inventait quelque tour nouveau qui mettait le désordre dans la classe. Il cachait le rudiment de l'un, renversait l'encrier de l'autre, changeait les paniers, déchirait les cahiers, cassait les règles, et allait enfin jusqu'à arracher le battant de la sonnette du maître.

Comme madame Durand faisait souvent des cadeaux au maître d'école, celui-ci était indulgent pour Jean, et se contentait de dire à sa mère: «C'est une mauvaise tête!... mais cela se corrigera!.... Il a beaucoup de moyens!... A la vérité, il ne veut pas en faire usage, mais c'est égal; il a infiniment de moyens.»

Madame Durand embrassait son fils, lui glissait un pot de confitures, ou une brioche, et rentrait chez elle en disant: «Le maître a dit que notre fils était plein de moyens.—Mais il écrit comme un chat et ne peut pas lire couramment,» répondait M. Durand. «—C'est égal, monsieur, du moment qu'il a des moyens, cela suffit.»

Le soir, Jean revenait souvent la culotte déchirée, n'ayant plus de casquette, et avec deux ou trois égratignures au visage. Alors M. Durand lui disait: «Qui vous a mis la figure dans cet état, monsieur?«—Papa, c'est en jouant.—Et votre pantalon, qui l'a déchiré?—C'est en jouant.—Et votre casquette, l'auriez-vous perdue?—C'est en jouant.

»—Mon ami, puisque c'est en jouant,» disait madame Durand, «il ne faut pas le gronder. Voudriez-vous que cet enfant ne jouât pas et se tuât sur ses livres et ses exemples?... Joue, mon fils, profite de cet âge heureux! il passera assez vite.»

Jean embrassait sa mère et courait chez son parrain qui lui apprenait à faire une, deux, à parer quarte, à parer tierce, et à bien s'effacer, puis ensuite jouait volontiers au ballon ou aux quilles avec son filleul, auquel il disait qu'un homme en sait toujours assez quand il fait bien des armes, et qu'il peut se présenter partout, dès qu'il est bien coiffé et se tient bien droit; Jean trouvait cela charmant et préférait la société de Bellequeue à celle de son père, qui en revenait toujours à ses simples et n'abordait son fils qu'avec un paquet de racines à la main.

Jean n'était point le seul mauvais sujet de sa classe, il y avait à son école un nommé Démar, qui était effronté, menteur et voleur, et un certain Gervais, qui était extrêmement paresseux, gourmand et poltron.

Ces messieurs s'étaient bientôt liés avec Jean, qui, du moins dans ses étourderies, était toujours franc et loyal; préférant être battu à mettre sur le dos d'un autre une faute dont on ignorait quelquefois l'auteur, Jean n'hésitait pas à dire: «C'est moi qui ai fait cela,» de crainte que l'on n'accusât un de ses camarades.

Il n'en était pas ainsi de Démar, qui avait un an de plus que Jean. Élevé très-sévèrement par ses parens, cet enfant contractait l'habitude du mensonge, et tâchait de faire subir à ses camarades la correction qu'il avait méritée. Lorsque Jean lui reprochait sa fausseté, Démar, qui avait de l'esprit, lui répondait par quelque plaisanterie ou lui apprenait un jeu nouveau. Jean n'avait point de rancune, et il se raccommodait avec son ami.

Gervais, qui était très-gourmand, allait visiter le panier de Jean et lui prendre une partie de son déjeuner; Jean se fâchait d'abord, mais Gervais se serait laissé battre sans le rendre; il fallait bien lui pardonner, et celui-ci, connaissant le courage de Jean, implorait toujours sa protection lorsqu'il avait des querelles avec ses camarades.

Ces messieurs s'entendaient fort bien sur un point: c'était de ne pas aimer le travail et de ne faire que leur volonté. Ils quittaient ensemble l'école, et au lieu de retourner sur-le-champ chez leurs parens, ils allaient jouer à la fossette ou au bouchon. Jean inventait des niches pour se moquer des passans. Il courait se jeter dans l'éventaire d'une marchande; il s'emplissait les mains de colle et allait tirer un monsieur par son habit; en hiver, il attachait une ficelle au marteau d'une porte cochère, et, caché dans une allée en face, frappait en tirant la ficelle, puis riait avec ses camarades aux dépens du portier qui ouvrait la porte, regardait de tous côtés et ne voyait personne.

Démar se permettait des espiégleries d'un autre genre: il volait quelquefois des pruneaux ou des noisettes chez les épiciers, puis les mangeait en cachette. Quant à Gervais, il se contentait d'emprunter des sous à Jean et ne les lui rendait jamais.

Jean grandissait et ne devenait pas plus docile; il savait lire et écrire passablement; mais c'était tout. Il ne voulait se mettre dans la tête ni latin, ni histoire, ni géographie. Son parrain allait souvent le chercher sur la Place-Royale, où il s'amusait à jouer aux noyaux, au lieu de rentrer.