L'ENFANT
DE
MA FEMME
PAR
CH. PAUL DE KOCK.

Casu magis et felicitate rem gerit,
quam virtute et consilio.

Bruxelles.
LIBRAIRIE UNIVERSELLE DE MARY-MÜLLER ET Cie.
ANCIENNE MAISON TARLIER ET MELINE,
RUE DE LA MONTAGNE, Nº 51.

1839

[Table]

L'ENFANT
DE MA FEMME.

CHAPITRE PREMIER.
VOYAGE, ACCIDENT, AVENTURES.

«Nous n'arriverons jamais ce soir à Strasbourg, Mullern!... Dis donc au postillon de fouetter ces maudits chevaux.—Je le lui ai déjà dit plus de vingt fois depuis une heure, mon colonel, et il m'a répondu qu'à moins de nous casser le cou à tous les trois, nous ne pouvions pas aller plus vite.—Henri ne sera plus à Strasbourg quand nous y arriverons.—Alors, mon colonel, nous continuerons de courir après lui.—Et peut-être ne l'atteindrons-nous pas assez à temps pour prévenir le malheur que je redoute!...—Si cela arrive, mon colonel, vous n'aurez rien à vous reprocher; car, en vérité, depuis six semaines que nous ne faisons que courir, jour et nuit, de Framberg à Strasbourg, de Strasbourg à Paris, et de Paris à Framberg, ma culotte s'est tellement attachée à mes fesses, que je me verrai forcé, mon colonel, de montrer mon derrière à la première auberge où nous nous arrêterons.—Si du moins le but de ce voyage était rempli!—Ah! si quelque bonne bouteille de vin pouvait dissiper l'engourdissement de mes membres!... Mais, rien!... Pas même un mauvais verre de piquette pour apaiser la soif qui me dévore! Ah! mon colonel, il faut que ce soit vous, pour que j'endure aussi patiemment un pareil supplice!—Es-tu fâché de m'avoir suivi, Mullern?—Moi, mon colonel, j'irais avec vous au bout du monde, mais je voudrais au moins que cela ne fût point sans boire ni manger...» Ici la conversation fut interrompue par un choc épouvantable qui brisa l'essieu de la chaise de poste; bientôt le colonel Framberg et son compagnon de voyage roulèrent tous deux dans un fossé qui bordait le chemin: tout cela fut la faute du postillon, qui n'avait pas aperçu, dans la rapidité de sa course, le fossé où tombèrent nos voyageurs.

Pendant que le postillon s'occupait des chevaux, Mullern courut relever son colonel. «Ah! mille millions de cartouches! seriez-vous blessé, mon colonel!—Ce n'est rien, Mullern; il n'y a que la jambe gauche qui me fait un peu souffrir.—Morbleu! vous avez une forte contusion!...—Cela ne sera rien, te dis-je; tâchons de découvrir un endroit où nous puissions passer la nuit, car je vois bien qu'il faut renoncer à l'espoir d'arriver aujourd'hui à Strasbourg...»

Le postillon accourut dire à ces messieurs qu'il y avait une auberge à cinquante pas de là. «Comment, maroufle! tu oses verser dans un fossé le colonel Framberg!» dit Mullern au postillon. Celui-ci s'excusa comme il put, et l'on reprit le chemin de l'auberge, en soutenant le colonel sous les bras.

Nos voyageurs n'avaient pas marché un demi-quart d'heure, lorsqu'ils aperçurent une petite maison simple, mais de bon goût: un rez-de-chaussée, un premier étage et des greniers, composaient toute son étendue; des volets verts garantissaient les habitants de l'ardeur du soleil, et plusieurs chênes touffus en ombrageaient l'entrée: tout enfin semblait annoncer que le maître de cette demeure, fatigué des plaisirs bruyants de la ville, s'était retiré dans cette solitude pour reposer ses sens dans le calme et la méditation.

«Tu appelles cela une auberge! dit Mullern au postillon; je crois, triple tonnerre! que tu veux faire promener mon colonel!...—Frappons toujours, répondit le postillon, nous verrons bien mieux ce que c'est lorsque nous serons dedans.»

Mullern frappe à coups redoublés à la porte: pas de réponse; on refrappe encore, toujours inutilement. Pour comble de disgrâces, la nuit devenait noire, et la blessure du colonel Framberg, irritée par la fatigue, le faisait souffrir horriblement.

«Quand le diable s'en mêlerait, mon colonel, vous ne pouvez pas coucher à la belle étoile, dans l'état où vous êtes; puisque les habitants de cette maison sont sourds, il faut tâcher de nous passer d'eux.» En disant cela, Mullern donne un violent coup de pied dans la croisée du rez-de-chaussée qui se trouvait la plus proche de la porte; le volet, qui n'était pas en état de soutenir l'assaut, se brise et tombe à ses pieds; il casse avec son sabre deux carreaux, et entre dans la maison sans faire attention aux ordres de son colonel, qui lui représente qu'on ne doit pas ainsi violer le droit des gens, et que, si on l'apercevait, on le prendrait plutôt pour un voleur de grands chemins que pour un ancien maréchal des logis.

Sans s'arrêter dans son expédition, Mullern court à la porte d'entrée, trouve une grosse clef pendue au mur, la prend, ouvre sans difficulté, et introduit le colonel Framberg dans la maison abandonnée.

«Puisque nous sommes dedans, dit le colonel, tâchons au moins de nous conduire avec circonspection.—C'est cela, mon colonel, donnez le bras à ce maladroit postillon, qui est cause de notre mésaventure, et je vais marcher devant vous, afin de vous prévenir en cas d'accident.»

Nos voyageurs se mirent en marche à tâtons, car l'obscurité était si grande qu'on ne pouvait pas distinguer à côté de soi. Déjà ils avaient parcouru plusieurs pièces sans rien découvrir, et Mullern, impatienté, commençait à jurer entre ses dents, lorsque quelque chose passa devant eux, et s'enfuit légèrement à leur approche. Mullern, intrigué, court sans s'arrêter après ce qui fuit devant lui, mais ses pieds s'embarrassent en rencontrant un tabouret: il perd l'équilibre, et tombe la tête dans un baquet plein d'eau. Furieux, il se relève, ouvre une porte, croit marcher de plain pied, et roule du haut en bas d'un escalier, en entraînant dans sa chute un malheureux chat, cause innocente de tout ce tapage.

Cependant, quoique très-étourdi par sa descente rapide, Mullern se relève et procède cette fois avec plus de prudence à l'examen du lieu où il est.

La fraîcheur de l'endroit, et diverses bouteilles qu'il rencontre sous sa main, ne tardent pas à le convaincre qu'il est tombé dans la cave. Rassuré par cette découverte, il cherche l'escalier par où il est descendu si rapidement, et veut remonter, afin d'annoncer ses succès à son colonel; mais, pour la troisième fois, ses pieds s'embarrassent dans quelque chose; il tombe le visage sur le nez d'un individu qui dormait tranquillement, et qui pousse un cri terrible en se sentant réveillé si brusquement.

CHAPITRE II.
LES COMTES DE FRAMBERG.

Avant de tirer Mullern de la surprise que lui a causée sa nouvelle rencontre, il est nécessaire d'apprendre au lecteur quel était le colonel Framberg, et de lui faire connaître le motif de son voyage.

Le comte Hermann de Framberg, père du colonel, descendait d'une ancienne famille d'Allemagne; de père en fils, les Framberg avaient passé leur jeunesse à servir leur patrie, et le comte Hermann, après avoir recueilli au champ d'honneur les lauriers de la gloire, s'était retiré dans le domaine de ses aïeux; et là, auprès d'une épouse chérie, il attendait avec impatience que la naissance de l'enfant qu'elle portait dans son sein vînt mettre le comble à sa félicité.

Ce moment arriva; mais ce jour d'allégresse se changea en un jour de deuil et d'affliction: la comtesse perdit la vie en mettant au monde un fils.

Le comte ne se consola jamais entièrement de cette perte; mais, comme le temps adoucit les peines les plus cuisantes, il se rappela qu'il avait un fils, et se livra avec ardeur aux soins de son éducation.

Elle ressembla à celle de ses aïeux. Le jeune Framberg apprit de bonne heure les exercices militaires; son père vit avec joie ses heureuses dispositions, et, à l'âge de quinze ans, le jeune homme lui demanda la permission de partir pour l'armée.

Le comte, quoique regrettant de se séparer de son fils, consentit à sa demande; le jeune Framberg quitta le château de ses pères pour se rendre au champ d'honneur, où, en très-peu de temps, ses belles actions lui valurent le grade de colonel.

Le comte Hermann était fier d'un tel fils; et lorsque le colonel Framberg venait passer ses quartiers d'hiver au château de son père, il y était reçu avec tous les honneurs militaires, embellis encore par la tendresse paternelle.

Ce fut sur le champ de bataille que le colonel fit connaissance avec Mullern. Ce brave hussard se faisait remarquer par son courage, et de plus par la singularité de son humeur. Il avait toute la franchise et la rudesse d'un bon soldat. Toujours prêt à exposer sa vie pour la personne qu'il aimait, il aurait aussi fait le tour du monde pour punir celui dont il aurait reçu un affront. Il révérait son colonel comme son supérieur, et l'aimait comme le plus brave de l'armée. A chaque bataille, Mullern se trouvait à côté du colonel, combattait devant lui, lui faisait souvent un rempart de son corps, et jamais il n'aurait pardonné à celui qui lui aurait enlevé le plaisir de mourir pour le sauver.

Le colonel, de son côté, s'attachait de plus en plus à Mullern; bientôt ils devinrent inséparables; car le colonel, élevé au milieu des camps, ne connaissait nullement les distances que le rang et la fortune établissent dans le monde. Celui qu'il aimait, fût-il sans titre, sans richesse, n'en était pas moins estimable à ses yeux, s'il possédait les qualités qui lui faisaient rechercher son amitié; en un mot, le colonel était au-dessus de tous les préjugés, et même, par sa conduite, il blessait souvent les convenances sociales. La suite de cette histoire en donnera des exemples fréquents.

Le comte Hermann, devenant vieux, désirait ardemment voir son fils lui donner un héritier de son nom; et à chaque visite que le colonel faisait au château (où depuis longtemps Mullern l'accompagnait), le vieux comte lui renouvelait ses instances pour se marier. Pendant longtemps, le feu de la gloire occupant seul l'esprit du colonel, il refusa à son père cette satisfaction; mais lorsqu'il eut atteint sa trentième année, cette humeur guerrière s'étant un peu refroidie, il consentit à se rendre à ses désirs.

A une demi-lieue du château du comte Hermann, se trouvaient les domaines du baron de Frobourg. Le baron, étant veuf, vivait retiré dans son château, occupé de l'éducation de sa fille unique: la petite Clémentine était l'idole de son père et l'objet de ses plus chères espérances.

Le comte et le baron, se trouvant voisins, ne tardèrent pas à se lier intimement; ils étaient alternativement l'un chez l'autre une partie du temps; passant les soirées d'hiver, l'un, à s'entretenir des hauts faits et de la gloire dont son fils embellissait ses vieux jours; l'autre à détailler les grâces enfantines de sa fille, son amour filial, sa sensibilité pour les malheureux, et l'espoir qu'il avait qu'en ayant un jour la beauté de sa mère, elle en aurait aussi les vertus.

Cependant le temps s'écoulait; le comte faisait part au baron du désir qu'il avait de voir son fils marié; le baron lui confiait les craintes qui l'agitaient, lorsqu'il songeait que, s'il venait à mourir, il laisserait sa fille seule au monde, sans un ami pour la protéger, sans un époux pour la chérir.

Il s'ensuivit de ces confidences ce qui devait nécessairement arriver; le comte et le baron formèrent le projet d'unir leurs enfants; par ce moyen, ils resserraient l'amitié qui les unissait, et mettaient fin aux inquiétudes qui troublaient sans cesse leur vieillesse.

Ce fut à cette époque que le colonel se rendit aux désirs de son père: alors celui-ci le conduisit au château du baron, afin de lui faire voir la femme qu'il lui destinait.

Le colonel, dans ses fréquents voyages au château, y avait déjà vu Clémentine; mais quelle différence! elle était enfant alors, et le temps n'avait pas encore développé toutes ses grâces.

Lorsque le comte la présenta à son fils comme sa future épouse, Clémentine venait d'avoir dix-huit ans; elle était jolie sans être belle, mais chacun de ses mouvements respirait la volupté; ses grands yeux noirs exprimaient la plus tendre langueur, et sa bouche ne s'ouvrait que pour laisser entendre des accents enchanteurs qui portaient le trouble et l'émotion dans le cœur de ceux qui l'écoutaient.

Le caractère de Clémentine ne démentait pas la douceur de ses regards: elle était douée de toutes les qualités; mais elle portait la sensibilité jusqu'à l'excès. Cette passion, quand elle est outrée chez les femmes, est souvent la cause de leur malheur, et les entraîne quelquefois plus loin qu'elles ne voudraient.

Le colonel éprouva, à la vue de Clémentine, ce charme secret que fait naître la présence d'une femme charmante, et il souhaita ardemment la nommer bientôt son épouse, non qu'il éprouvât pour elle cette passion violente, capable de tout sacrifier pour la possession de l'objet aimé; le colonel Framberg, élevé dans les camps, ne connaissait nullement l'amour, et sa brusque franchise était plus propre à faire de lui un ami qu'un amant; mais il était fier du choix de son père, et satisfait de pouvoir concilier en même temps ses désirs et son devoir.

Quant à Clémentine, lorsque le vieux baron lui apprit qu'elle devait considérer le colonel Framberg comme son futur époux, elle pâlit, se troubla, et se jeta aux genoux de son père, en le suppliant de ne point la forcer à le quitter. Le baron lui représenta qu'elle ne le quitterait pas; qu'il habiterait toujours avec elle; que d'ailleurs il lui fallait un protecteur, un second père pour le remplacer lorsqu'il descendrait au tombeau, et qu'il ne pouvait trouver un homme plus digne de remplir tous ces devoirs que le fils du comte Hermann; enfin le baron fit entendre à sa fille qu'il avait mis dans ce mariage sa plus chère espérance, et qu'elle attristerait ses vieux jours en refusant de lui obéir.

Clémentine se tut, essaya de cacher ses larmes, et promit à son père de se rendre à ses vœux.

Cependant elle obtint du baron un délai, afin, dit-elle, d'avoir le temps de connaître son futur époux, et il fut décidé qu'on les marierait au bout de trois mois.

D'où pouvait provenir la peine de Clémentine en apprenant son prochain mariage? Si le colonel n'avait pas le ton doux et tendre que l'on désire dans un amant, au moins possédait-il d'excellentes qualités; et d'ailleurs le plaisir d'obéir à son père aurait dû engager Clémentine à contracter sans chagrin l'hymen qu'il lui proposait. Il fallait donc que quelque motif secret troublât la tranquillité de son âme.

C'est ce que nous allons apprendre sans doute dans le chapitre suivant.

CHAPITRE III.
CLÉMENTINE.

Non loin du château du baron de Frobourg était une petite chaumière, entourée d'un joli jardin, et située sur une colline d'où l'on découvrait les riches domaines du père de Clémentine. C'est dans ce modeste asile que demeurait la nourrice de la fille du baron. Elle lui avait toujours témoigné la tendresse d'une mère, et lui en avait prodigué tous les soins. De son côté, Clémentine chérissait la bonne Germaine, et ne passait pas un jour sans aller la visiter.

Dans une belle soirée du printemps, Clémentine se mit en route pour aller à la chaumière. Le temps n'avait jamais été si beau; un air doux et pur enivrait les sens, et le soleil, à son déclin, semblait ne terminer qu'à regret le jour qu'il avait fait éclore.

Clémentine, entraînée par un penchant irrésistible, s'enfonça dans le bois qu'il lui fallait traverser pour arriver à la chaumière de Germaine. Bientôt, se sentant fatiguée, elle s'assit au pied d'un arbre, et se laissa aller aux douces réflexions que lui inspirait le silence du lieu où elle se trouvait.

Elle était assise depuis quelque temps, lorsqu'un coup de fusil, tiré assez près d'elle, la fit sortir de sa rêverie: elle se retourne vivement, et aperçoit un jeune chasseur. Le jeune homme, de son côté, reste interdit à la vue de Clémentine; et, au lieu d'aller s'excuser de la peur qu'il lui a faite, ne s'occupe qu'à contempler l'objet charmant qu'il a devant les yeux.

Clémentine fut la première à s'apercevoir de la singularité de leur situation; elle se leva, et allait s'éloigner, lorsque le jeune homme, courant à elle, la retint doucement par le bras.

«Eh quoi! mademoiselle, vous aurais-je fait peur?—Ce n'est pas vous, monsieur, c'est votre fusil...—Daignerez-vous recevoir mes excuses? je ne vous avais pas aperçue, et certes, si je vous eusse vue plus tôt, il ne m'aurait plus été possible de songer à la chasse...—Je serais fâchée, monsieur, de troubler vos plaisirs...—Ah! mademoiselle, je donnerais volontiers tous les autres pour celui que j'éprouve en ce moment!...»

Clémentine rougit; le jeune homme se tut, et ils recommencèrent à rester immobiles l'un devant l'autre.

Cependant la nuit approchait; Clémentine fit encore quelques pas. «Vous vous éloignez, mademoiselle?—Oui, monsieur; la nuit vient, et il est temps que je retourne au château.—Mademoiselle habite le château de Frobourg?—Oui, monsieur.—Si mademoiselle voulait me permettre de la reconduire?—Cela est inutile, monsieur, je connais fort bien les chemins.» En disant ces mots, Clémentine s'échappa avec légèreté, laissant le jeune homme la suivre des yeux jusqu'à la lisière du bois.

Clémentine rentra tout essoufflée au château; c'était la première fois qu'elle passait une journée entière sans visiter sa bonne nourrice. Elle oublia toute autre chose pour ne penser qu'à la rencontre qu'elle venait de faire. En vain elle voulut chasser de son esprit l'idée qui l'occupait, l'image du jeune chasseur se représentait sans cesse à sa pensée et remplissait son âme d'un trouble inconnu.

Le lendemain, Clémentine se rendit à la même heure que la veille à la chaumière de Germaine. Cependant, malgré le secret désir qu'elle avait de rencontrer son inconnu, elle ne s'enfonça pas dans le bois, et alla droit chez sa nourrice. La bonne femme, après l'avoir grondée de n'être pas venue le jour précédent, la fit asseoir, et l'engagea à goûter avec elle du lait et des fruits.

Cependant Clémentine n'était pas dans son état ordinaire; une secrète inquiétude, un sentiment nouveau l'agitaient. Sa bonne nourrice, s'apercevant du changement de ses manières, lui demanda quelle pouvait en être la cause; et Clémentine, qui n'avait rien de caché pour elle, lui fit part de sa rencontre de la veille et du sujet qui l'occupait; chose qu'elle n'aurait jamais osé raconter à son père: tant il est vrai que la douceur et la familiarité entraînent à la confiance, tandis que le respect que l'on porte à ses parents est souvent la cause de la réserve que l'on garde avec eux.

Germaine, qui ne vit dans cette rencontre qu'une chose toute naturelle, sans en prévoir les conséquences, s'étonna de ce que cela pouvait tant agiter Clémentine; elles étaient occupées à parler de ce sujet, lorsqu'on frappa à la porte. Un battement de cœur avertit Clémentine que c'était pour elle: effectivement, Germaine ouvrit, et le jeune homme du bois entra dans la chaumière.

Il sourit en voyant Clémentine, qui devint rouge et tremblante. La bonne Germaine, étonnée, restait la bouche béante à les regarder tous deux, tenant encore la porte entr'ouverte, et ne sachant si elle devait se taire ou parler.

Un léger prétexte fut le sujet de la visite du jeune homme; il dit à Germaine que, la chasse l'ayant égaré sur la fin de la journée, il se trouvait dans un grand embarras, lorsqu'il avait aperçu la chaumière. Il la pria de vouloir bien lui procurer un peu de lait et des fruits, n'ayant, disait-il, rien pris depuis le matin. Ensuite, se tournant vers Clémentine, il la salua timidement, et lui dit qu'il s'estimait heureux de ce que le hasard lui procurait le plaisir de la rencontrer une seconde fois.

Clémentine sourit à son tour, car un secret pressentiment semblait lui faire deviner que ce n'était pas le hasard qui avait conduit là le jeune chasseur. Quant à Germaine, elle comprit que c'était celui que sa demoiselle (c'est ainsi qu'elle appelait Clémentine) avait rencontré la veille, et elle dit au jeune homme qu'il ne pouvait arriver plus à propos, et que Clémentine parlait de lui au moment où il avait frappé. Le jeune homme regarda tendrement la jeune personne; Clémentine rougit, et Germaine resta encore tout étonnée à les considérer.

Cependant, peu à peu la contrainte se dissipa, la confiance s'établit, et le jeune homme, qui était bien aise de n'être plus inconnu à Clémentine, apprit à ces dames qu'il était Français, qu'il se nommait d'Orméville, qu'il avait perdu de bonne heure ses parents, et que, n'ayant que peu de fortune, il était entré au service; qu'après avoir combattu quelque temps dans les troupes françaises, il avait eu une affaire d'honneur avec un de ses camarades; il s'était battu et avait tué son adversaire. La famille de celui-ci était riche, puissante; d'Orméville était sans fortune et sans protection; il s'était vu forcé de fuir pour éviter la mort, et avait passé en Allemagne, dans le dessein d'entrer au service de l'Empereur. C'est dans ce voyage qu'il s'était arrêté quelque temps dans un village situé près du château du baron; et c'était en prenant le plaisir de la chasse qu'il avait rencontré la charmante Clémentine.

La fille du baron lui demanda avec intérêt s'il était maintenant en sûreté; d'Orméville lui répondit que depuis qu'il était en Allemagne, il ne craignait plus rien; et il ajouta que son plus grand désir était maintenant de séjourner longtemps dans les lieux qu'elle habitait.

C'est ainsi que cette rencontre inattendue devint pour Clémentine la source de tant de maux. D'Orméville obtint d'abord avec difficulté la permission de reconduire Clémentine une partie du chemin: à la vérité, Germaine était toujours avec eux; mais la présence d'un tiers suffit-elle pour empêcher l'amour de naître?

Clémentine ne manquait pas de se rendre tous les soirs à la chaumière; et, de son côté, d'Orméville était aussi exact. Il trouvait toujours quelque prétexte pour y être admis. La bonne Germaine ne voyait aucun mal à ce que deux jeunes gens si aimables fussent souvent ensemble; d'ailleurs, la douceur et les manières prévenantes de d'Orméville lui avaient gagné son amitié, et personne, à ce qu'elle disait, n'était mieux assorti avec sa demoiselle.

Nos jeunes gens furent bientôt d'intelligence. Le langage des yeux n'était plus suffisant pour eux, et un jour, pendant que Germaine était au jardin, d'Orméville se jeta aux pieds de Clémentine, en lui faisant l'aveu de son amour.

Qu'aurait-elle pu répondre qu'il n'eût déjà deviné? Ils se jurèrent mutuellement d'être l'un à l'autre, et de ne jamais cesser de s'adorer. Cependant le destin, qui n'est pas toujours d'accord avec nos désirs, semblait vouloir traverser ceux des deux amants. Clémentine avoua à d'Orméville que son père n'aimait pas les Français, et qu'il consentirait difficilement à leur union. D'Orméville lui fit entendre qu'il allait entrer au service d'Allemagne, et que cette circonstance pourrait peut-être engager son père à lui être plus favorable. Clémentine le crut, on croit si facilement ce qu'on désire!...

Cependant le temps s'écoulait, et d'Orméville, qui aurait déjà dû être à l'armée, ne pouvait se résoudre à se séparer de Clémentine. Tous les soirs, assis autour d'une table, ayant près d'eux la bonne Germaine, qui écoutait avec joie leurs discours, nos deux amants jouissaient du plaisir si doux que l'on goûte auprès de l'objet aimé, et revenaient ordinairement tous les trois jusqu'à la porte du parc du château, où Clémentine rentrait, en promettant de revenir le lendemain.

Un jour pourtant, Germaine, se sentant malade, ne put accompagner Clémentine à son retour. Il était tard; on avait oublié, en parlant d'amour, que le temps s'écoulait, et Clémentine ne pouvait s'en aller seule; il fallut bien qu'elle acceptât le bras de d'Orméville. La soirée était superbe, et rappelait à nos jeunes amants le premier jour de leur rencontre. En passant près du bois, ils s'arrêtèrent: mille sensations délicieuses s'emparèrent de leur cœur. D'Orméville pressa son amante dans ses bras: Clémentine s'abandonna à ses caresses, et ils oublièrent tous deux le monde et ses convenances pour ne plus songer qu'à l'amour.

Comme, malheureusement, le plaisir le plus grand est celui qui dure le moins, l'illusion se dissipa, les sens se calmèrent, et Clémentine vit avec effroi l'abîme dans lequel elle était tombée. Cependant d'Orméville était près d'elle, il calma sa douleur, sécha ses larmes, cela est facile à un amant. Clémentine sourit... Quand l'amour reste après la jouissance, on est encore heureux.

Il fallut pourtant se séparer; c'était le plus cruel!... Enfin Clémentine rentra par la petite porte du parc; mais comme elle tremblait en parcourant les appartements du château! Avec quel embarras elle aborda l'auteur de ses jours! Ah! si le baron n'eût eu que vingt ans!... Mais nos parents ne sont plus, comme nous, dans l'âge des passions; voilà pourquoi il est facile de leur cacher celles qui nous agitent.

Cependant, plus nos amants faisaient l'amour, moins d'Orméville songeait à s'éloigner, lorsqu'un événement inattendu, mais fort naturel, vint le rappeler à son devoir: Clémentine s'aperçut qu'elle était enceinte. Cette nouvelle, qui comblait d'Orméville de joie, lui fit pourtant sentir qu'il était temps de prendre un parti.

On convint que d'Orméville partirait sur-le-champ pour l'armée: la guerre venait de se déclarer entre la Russie et l'Autriche; c'était le moment de se distinguer. Clémentine devait écrire à d'Orméville tout ce qui se passerait au château. On espérait qu'il reviendrait avant la naissance de l'enfant que Clémentine portait dans son sein; et, à son retour, les deux amants devaient aller se jeter aux pieds du baron, lui avouer leur faute et obtenir leur pardon. Ce plan une fois arrêté, on ne songea plus qu'à l'exécution: d'Orméville s'éloigna de son amante, non sans répandre bien des larmes; et Clémentine sentit ses forces l'abandonner, en voyant partir celui qu'elle regardait comme son époux.

CHAPITRE IV.
L'HOMME COMME IL Y EN A PEU.

Ce fut deux mois après le départ de d'Orméville, que le baron de Frobourg annonça à sa fille qu'elle devait regarder le colonel Framberg comme son futur époux.

Que pouvait dire Clémentine? elle craignait trop son père pour oser lui avouer sa faute. Nous avons vu que tout ce qu'elle put obtenir fut un délai de trois mois. Elle alla pleurer dans le sein de sa bonne nourrice, à laquelle elle avait depuis longtemps confié tous ses chagrins. La vieille Germaine ne put que l'engager à prendre courage; mais, pour comble de maux, depuis près d'un mois Clémentine ne recevait plus de nouvelles de d'Orméville. Que pouvait-il lui être arrivé?... Était-il prisonnier? avait-il été tué sur le champ de bataille? Toutes ces idées étaient affreuses, et ne faisaient que rendre plus terrible sa situation.

Un soir, que le comte Hermann et son fils étaient chez le baron, Mullern entra pour donner à son colonel des nouvelles de la dernière affaire.

«Eh bien! Mullern, dit le colonel, qu'y a-t-il de nouveau?—Ah! mon colonel, les ennemis ont joliment été frottés!...—En es-tu certain?—Oui, mon colonel, car c'est le vieux Franck, qui arrive de l'armée, qui me l'a raconté. Triple cartouche!... Il dit que l'affaire a été chaude!... L'ennemi s'est vaillamment défendu; il nous a d'abord fait du ravage: de toute notre première compagnie du 36e de hussards, pas un n'est échappé...—Que dites-vous, s'écria Clémentine? Quoi! pas même les officiers?...—Ah! mon Dieu, pas un!... Tout est resté sur la place!...»

Clémentine n'en entendit pas davantage, elle s'évanouit: on courut la secourir, tandis que Mullern, enflammé par le récit de la bataille, ne s'apercevait pas de l'événement auquel il avait donné lieu.

On emporta Clémentine dans sa chambre, où elle ne reprit ses sens que pour se livrer à la plus vive douleur. C'était dans la première compagnie du 36e de hussards que servait d'Orméville; et la nouvelle qu'elle venait d'apprendre, jointe au silence qu'il gardait depuis longtemps, lui persuada aisément qu'il avait cessé de vivre.

Effectivement, depuis ce temps, aucune nouvelle de d'Orméville ne parvint plus à Clémentine, qui passait ses journées dans les larmes, en songeant à celui qu'elle avait perdu. Cependant le temps s'écoulait: les trois mois, accordés pour délai à Clémentine, étaient sur le point d'expirer; elle sentait aussi qu'elle serait bientôt mère, et chaque instant ajoutait à l'embarras de sa position.

Il fallait prendre un parti: Clémentine se détermina à tenter le seul moyen qui lui restait pour goûter, non le bonheur, elle y avait renoncé depuis la mort de celui qu'elle adorait, mais au moins la tranquillité et le repos dont elle était privée depuis longtemps.

Le caractère du colonel Framberg, que Clémentine avait su apprécier, lui avait inspiré l'idée de lui avouer sa faute, et de se confier à sa générosité. Un jour, peu de temps avant le terme fixé pour leur mariage, Clémentine pria le colonel Framberg de lui accorder un moment d'entretien; le colonel y consentit volontiers. Ils se rendirent dans un endroit écarté du parc, et là, Clémentine lui confia son amour et ses malheurs.

Le colonel demeura frappé d'étonnement lorsque Clémentine lui apprit qu'elle serait bientôt mère.

«Eh quoi! madame, lui dit-il, vous que j'aurais crue la plus innocente des femmes!...» Il s'arrêta: Clémentine devint rouge de honte... «Ah! pardon, madame, ajouta-t-il, je ne connais pas l'amour, et j'ignore les fautes qu'il fait faire. Mais parlez, ordonnez: qu'exigez-vous de moi? Votre confiance mérite tout mon attachement et mon respect; elle est une preuve de votre estime pour moi; et je vous prouverai que si le colonel Framberg ne peut être votre amant, il mérite au moins votre amitié.»

Clémentine, enhardie par ce discours, lui dit qu'elle se confiait à sa générosité, et que c'était à lui d'ordonner de son sort.

«Eh bien! madame, puisqu'il en est ainsi, si vous y consentez, nous ne changerons rien à nos projets. Si celui qui possédait votre amour existait encore, je me garderais bien de me proposer pour votre époux; cela serait vouloir vous condamner à des regrets éternels; mais il n'est plus, et vous êtes mère: votre enfant aura besoin d'un père; je lui en tiendrai lieu, et j'aurai toujours pour lui la même tendresse que s'il était mon véritable fils.—Quoi! colonel, vous consentiriez à m'épouser! Oubliez-vous que les préjugés, l'honneur même vous défendent ce mariage?...—Les préjugés, je ne les connais pas; et mon honneur à moi, madame, est de secourir l'infortune et de servir de père à l'orphelin. C'est à ce titre que je veux être votre époux; et si par la suite on blâme ma conduite, on ne pourra pas au moins m'ôter la satisfaction d'avoir agi en galant homme.—Ah! colonel, quel serait l'être assez hardi pour censurer la conduite d'un homme qui ne se plaît qu'à faire le bien?—D'ailleurs, madame, puisque les convenances l'exigent, je vous réponds que le plus profond secret enveloppera cette aventure.»

C'est ainsi que se termina cet entretien, et, huit jours après, Clémentine devint l'épouse du colonel. Si elle n'avait pas connu d'Orméville, elle aurait trouvé le bonheur dans cet hymen; mais le souvenir de celui qu'elle adorait venait sans cesse troubler son repos, et elle retombait dans une triste mélancolie, qu'elle cherchait vainement à cacher à son époux.

Un mois après ce mariage, le comte Hermann mourut; le colonel Framberg donna les larmes d'un tendre fils à la mémoire de son père, et passa son temps renfermé avec sa femme, et ne voyant que Mullern. C'est à cette époque que la comtesse mit au monde un enfant, qui fut baptisé secrètement, sous le nom de Henri d'Orméville, mais que le colonel éleva et fit passer pour son fils.

Le vieux baron de Frobourg, qui était alors au château, n'eut pas connaissance de cet événement, et il mourut peu de temps après le mariage de sa fille, sans avoir deviné ce mystère.

Mullern fut le seul qui pénétra la vérité; mais il garda pour lui ses réflexions, sans dire à son colonel ce qu'il pensait.

Le jeune Henri devint l'idole de sa mère; ses traits lui retraçaient ceux de l'homme qu'elle avait tant aimé. Si Clémentine avait eu le bonheur d'élever son fils, il est probable que notre jeune héros aurait hérité de ses qualités douces et tendres; mais elle mourut lorsqu'il n'avait encore que quatre ans, emportant avec elle les regrets et les larmes de tous ceux qui l'avaient connue.

Le colonel Framberg, au désespoir de la mort de sa femme, fut obligé, pour se distraire de son chagrin, de s'absenter pour quelque temps du château. Il résolut de retourner à l'armée; mais comme le petit Henri lui était bien cher, il voulut laisser auprès de lui quelqu'un qui pût veiller assidûment sur sa jeunesse, et lui inculquer de bonne heure les principes de la vertu; ce fut Mullern que le colonel choisit pour remplir cet emploi. Il connaissait sa loyauté, sa franchise; et, certain qu'il ne quitterait pas un instant son fils (c'est ainsi qu'il nommait Henri), il ne balança pas à en faire son précepteur.

Mullern aurait bien autant aimé suivre son colonel à l'armée, que de rester tranquillement au château de Framberg: mais comme les désirs de son supérieur étaient des ordres pour lui, il jura de remplir fidèlement ses intentions. Le colonel partit donc du château, y laissant commander Mullern en son absence, et lui recommandant de faire de Henri un homme brave et vertueux.

CHAPITRE V.
ÉDUCATION DE HENRI.

Voyons comment Mullern se tira de l'emploi qui lui était confié, et quelle fut l'éducation du fils de Clémentine.

Mullern commença par établir son logement à côté de celui de son élève; et, dès que le jour se levait, Mullern entrait dans la chambre de Henri, le tirait brusquement de son lit, l'habillait et l'emmenait avec lui faire un tour de promenade dans la campagne, présumant bien que cet exercice rendrait son élève plus fort et plus robuste.

Ensuite ils rentraient; on déjeunait toujours avec quelques viandes froides et du vin; Mullern pensait que cela valait mieux pour le corps que tous les thés et les cafés possibles: peut-être n'avait-il pas tort; mais je crois qu'au fond il n'était pas fâché de profiter lui-même de ce déjeuner-là. Après le déjeuner, Mullern confiait, pour deux heures seulement, son élève à un ancien précepteur qui habitait le château et qui était chargé de lui enseigner l'écriture et les langues. Mullern recommandait toujours à Henri de ne pas trop se casser la tête aux études des sciences, parce qu'il pensait qu'il était plus nécessaire de savoir bien tirer l'épée que de parler latin: et le jeune homme, fort de l'approbation de Mullern, jetait quelquefois les livres au nez de M. Bettemann (c'était le nom du maître), disant que cela l'ennuyait, et qu'il aimait mieux apprendre à se battre. M. Bettemann criait; mais Mullern était enchanté, et M. Bettemann avait toujours tort.

Lorsque cette leçon était finie, Mullern s'emparait de Henri, l'emmenait dans la cour, le plaçait sur un cheval, et faisait galoper l'animal pendant près d'une heure autour de l'entrée du château: aussi, à l'âge de dix ans, le petit Henri connaissait mieux les chevaux que son rudiment.

Après ce petit délassement, on passait à un autre plus important; il fallait faire l'exercice et apprendre à manier le sabre avec honneur. C'est dans cet emploi que Mullern se distinguait; et lorsqu'il était satisfait de son élève, il le récompensait en le dispensant, pour le lendemain, de toute leçon avec M. Bettemann.

Après l'escrime, ces messieurs se mettaient à table. Mullern avait pour principe d'y rester aussi longtemps que possible; et c'était la seule chose dans laquelle il s'accordait avec M. Bettemann, qui partageait l'honneur de dîner avec ces messieurs, parce que Mullern était bien aise de trouver quelqu'un qui pût lui tenir tête à table, en attendant que son élève fût assez grand pour se griser avec lui.

Ordinairement, après le dîner, ces messieurs n'étaient plus en état de rien faire. M. Bettemann, en voulant rivaliser avec Mullern, finissait toujours par se laisser aller sous la table; et Mullern, ne trouvant plus personne à qui parler, s'endormait alors au coin de la cheminée, en fumant sa pipe et en chantonnant un petit refrain militaire.

C'était pendant le sommeil de ses précepteurs que Henri faisait des siennes. N'ayant plus personne pour le surveiller, il allait courir dans le château, dans les jardins, s'arrêtait à l'écurie, détachait les chevaux, montait dessus sans selle, et ravageait le jardin en galopant à tort et à travers dans les allées de gazon et dans les planches d'épinards, malgré les cris du jardinier, qui se désespérait de voir que ses légumes ne viendraient jamais à maturité.

Un jour cependant, ennuyé de voir que M. Henri détruisait tous les soirs son travail du matin, le jardinier résolut de se venger; après avoir bien mûri son plan, il acheta quelques pétards, qu'il plaça au pied d'un arbre dans la belle allée que M. Henri se plaisait à dévaster le plus souvent; et faisant une traînée de poudre jusqu'à un buisson, où il se cacha, il attendit tranquillement l'ennemi, prêt à mettre le feu au moment où il passerait, bien certain qu'au bruit de l'explosion le cheval jouerait quelque tour à son cavalier.

L'événement justifia toutes les espérances du jardinier: dès que Henri vit M. Bettemann sous la table et Mullern endormi, il descendit lestement dans la cour, courut à l'écurie, en détacha le meilleur cheval et monta dessus, se promettant bien ce jour-là de ravager les plates-bandes du jardin tout autant que les jours précédents.

Il galope vers la fatale allée; mais, ô malheur inattendu!... l'explosion a lieu, le cheval se cabre et jette son cavalier, qui était lui-même trop effrayé de ce bruit soudain pour pouvoir se tenir ferme sur sa monture, et qui va tomber à dix pas de là. Tous les gens du château accourent aux cris de leur jeune maître; le jardinier est un des premiers à se présenter: on court réveiller Mullern; celui-ci, effrayé des cris qui frappent ses oreilles, renverse brusquement la table sur M. Bettemann en voulant descendre plus vite au secours de Henri.

Notre jeune homme avait eu plus de peur que de mal; à quelques contusions près, il ne lui était rien arrivé de fâcheux. Cependant, interrogé sur la cause de sa chute, il apprend à Mullern ce qui lui est arrivé; Mullern, furieux de ce qu'on ait osé tendre un piège à son élève, jure que s'il vient à découvrir le drôle qui a fait ce coup-là, il lui ôtera l'envie de recommencer. Tous les domestiques protestent de leur innocence; et l'on rentre au château, en s'entretenant de cet événement.

Mais une autre surprise y était préparée: du bas de l'escalier, Mullern entend des cris confus partir de la pièce où ils ont dîné; il monte quatre à quatre, et trouve M. Bettemann se débattant sous la table entre les bouteilles, les plats, et faisant tous ses efforts pour retirer sa tête d'un vase à punch. Il en vint enfin à bout avec le secours de Mullern, en consentant toutefois à laisser sa perruque dans l'eau-de-vie brûlée. Enfin, le calme étant un peu rétabli au château, chacun se sépara pour aller se coucher.

Henri, corrigé par sa chute de cheval, fut quelque temps un peu plus paisible, et se contentait de galoper dans la cour. Le jardinier se félicitait du succès de son stratagème, et voyait avec ravissement ses légumes croître en liberté.

Cependant l'effet de la chute se dissipa peu à peu, et Henri commença à s'ennuyer du cercle étroit de son manége. Enfin ses contusions étant guéries, il reprit le chemin du jardin, et recommença à faire donner au diable le pauvre jardinier. Mullern, qui n'avait pas oublié le tour des pétards, et brûlait du désir d'en connaître l'auteur, ne tarda pas à concevoir de violents soupçons sur le jardinier, dont les plaintes réitérées faisaient assez voir le dépit. Il résolut donc d'épier notre homme et de tâcher d'acquérir la certitude de ce qu'il soupçonnait; l'occasion ne tarda pas à se présenter.

Le jardinier, impatienté de voir que ses remontrances étaient sans effet, résolut de renouveler son expérience, pour dégoûter tout à fait le jeune Henri de ses courses à cheval; et, pour que cette fois l'envie ne lui prît pas de recommencer, il pensa qu'il ne ferait pas mal de tripler la dose, afin que la détonation fût plus efficace.

Mais comment faire? Le peu de poudre qu'il avait pu se procurer dans le château avait été brûlé à la première explosion. Après y avoir bien réfléchi, il pensa que Mullern devait en avoir chez lui une quantité plus que suffisante pour mettre son projet à exécution, et résolut de profiter d'un moment où il s'absenterait pour prendre ce qu'il lui en fallait.

Effectivement, Mullern ne tarda pas à descendre; il aperçut notre homme rôdant autour du château. Il feignit de s'éloigner sans se douter de rien; mais après avoir fait quelques pas, il revint doucement derrière le jardinier. Ce dernier entra dans la chambre, ne soupçonnant pas qu'il était suivi, il prit la poudre qu'il crut nécessaire, et regagna bien vite le jardin, en riant dans sa barbe du nouveau tour qu'il allait jouer à l'élève de notre hussard.

Mais Mullern avait tout vu!... et, ayant acquis la preuve convaincante du complot du jardinier, se promit d'en tirer une vengeance éclatante: après avoir bien médité son plan, il laissa le jardinier préparer tout pour rendre son explosion plus bruyante, et attendit avec impatience l'instant fixé pour l'exécution de son projet.

Il arriva enfin ce moment si désiré par Mullern et par le jardinier. Ce dernier, après avoir bien préparé son artifice, va se tapir dans le buisson d'où il doit mettre le feu à la mèche. Il n'attend pas longtemps: le galop d'un cheval se fait entendre... il approche... Aussitôt il met le feu à la traînée de poudre... Mais, ô surprise! ô désespoir!... il saute lui-même loin de son buisson, enlevé par la force de la poudre, et retombe sur le gazon en poussant des cris aigus.

On se doute bien que c'était Mullern qui avait coupé la traînée de poudre par une autre traînée qui aboutissait au buisson où le jardinier était caché, et qu'il avait garni de poudre de manière à lui ôter l'envie de faire sauter les autres.

Quant au cheval qui avait galopé, il n'était pas monté: Mullern avait eu soin de retenir son élève, en l'avertissant du piège qu'on lui tendait.

«Ah! ah!... coquin, c'est donc toi qui veux faire sauter ton jeune maître, parce qu'il lui plaît de labourer tes épinards avec les pieds de son cheval!... Triple canonnade! je ne sais à quoi il a tenu que je ne t'aie fait sauter aussi haut que le clocher du village!...—Mais M. Mullern!... c'était pour le bien de M. de Framberg ce que j'en faisions!... que dira not'maître quand il trouvera son jardin dans l'état ous qu'il est?—Apprends, maroufle, que mon colonel aime mieux son fils que ses légumes, et que tant qu'il plaira à mon élève de mettre le château sens dessus dessous, ce n'est pas à toi qu'il appartient d'y trouver à redire.»

Le jardinier se tut, et regagna clopin clopant sa maisonnette, en envoyant au diable les jeunes gens, les chevaux et les hussards. Quant à Mullern, fier de la réussite de son projet, il alla célébrer sa victoire le verre à la main, et, cette fois, M. Bettemann passa la nuit sous la table.

CHAPITRE VI.
LA FERME ET LE GRENIER A FOIN.

C'est ainsi que se passait la jeunesse de notre héros, et il atteignit l'âge de quinze ans en continuant de faire enrager tous les habitants du château. Mais il montait parfaitement à cheval, il se battait presque aussi bien que son maître, et Mullern jurait par ses moustaches que son élève lui ferait honneur.

A quinze ans, Henri avait l'air d'un homme, et les passions devaient être aussi précoces chez lui que le physique; il était grand, bien fait, d'une figure noble et agréable, aussi prompt à s'excuser d'une faute que léger à la commettre; il était brave, humain, sensible, mais emporté, violent, impétueux dans ses désirs, brusque dans ses actions, et ne connaissant aucun frein, aucune modération. Avec un pareil caractère, et gouverné par Mullern, il ne pouvait manquer de faire parler de lui en bien et en mal.

Le séjour du château de Framberg commençait à ennuyer beaucoup notre jeune homme, qui brûlait du désir de voyager et de connaître le monde. Tous les jours Mullern lui faisait espérer que le colonel allait arriver, et qu'alors il changerait de manière de vivre; mais le temps s'écoulait, et le colonel n'arrivait pas.

Henri, las de se promener à cheval dans le château, étendait, depuis quelque temps, ses courses dans la campagne, et ne revenait que lorsque la fatigue ou le besoin le forçait à prendre du repos. Mullern, qui n'était plus dans l'âge où l'on se fait un plaisir de s'éreinter, laissait quelquefois son élève faire seul ses promenades lointaines, à condition cependant qu'il reviendrait toujours avant la nuit.

Un jour il partit comme à son ordinaire, mais l'heure habituelle de son retour se passa sans qu'il reparût au château. Mullern, occupé à vider une vieille bouteille de rhum avec M. Bettemann, ne s'aperçut pas d'abord de l'absence de Henri; cependant la nuit étant avancée, il demanda si M. le comte était de retour, et on lui répondit que non; alors il commença à éprouver quelques inquiétudes, mais il présuma que Henri s'étant éloigné plus que de coutume, n'avait pas prévu que la nuit le surprendrait avant d'arriver au château.

Cependant le temps se passait: minuit sonna, et Henri ne revenait pas; Mullern, ne pouvant plus résister à son impatience et à la crainte qu'il ne fût arrivé quelque malheur à son cher élève, fit seller un cheval, le monta et ordonna aux autres domestiques de partir tous par différents chemins pour aller à la recherche de leur jeune maître.

Le temps était sombre; Mullern laissa prendre à son cheval la première route venue, en ayant soin de lui presser les flancs de manière à ce qu'il ne s'endormît pas. Après avoir galopé assez longtemps sans découvrir âme qui vive, Mullern aperçoit enfin une petite lumière dans l'éloignement: aussitôt il dirige sa course de ce côté, espérant apprendre enfin quelque chose touchant l'objet de ses recherches.

La lumière que Mullern avait aperçue venait de la croisée d'une ferme située au milieu des champs. Mullern frappe rudement à la porte; un gros dogue se fait entendre et répand l'alarme dans toute la maison. «Qui frappe ainsi? demande une grosse voix partie du rez-de-chaussée.—Allons, ouvre, butor, et on te l'apprendra.—Ouvrir à c't' heure-ci... oui-dà! Voyez-vous c'malin qui croit qu'on laisse entrer comme ça les voleux!...—Qu'appelles-tu voleur! apprends, manant, que c'est un ancien maréchal des logis, le précepteur du fils du colonel Framberg, qui te fait l'honneur de venir chez toi.—Oui!... va! j'donnons dans ces gausses-là!...—Allons, ouvriras-tu? ou avec mon sabre je fais sauter la serrure.—Ah! il est armé!... Holà, à moi, César, Castor! tombez-moi sur c'coquin-là!...» En disant ces mots, le fermier ouvre la porte de la cour et lâche les deux dogues, qui se jettent sur Mullern: celui-ci, furieux de voir que le paysan n'a pas eu plus de respect en entendant prononcer ses titres et qualités, entre à cheval dans la cour, coupe la tête avec son sabre au premier dogue qui se présente à lui, saute à bas de son cheval, se précipite dans la pièce où était le fermier, et cherche celui sur lequel il veut exercer sa vengeance. Mais ce dernier, saisi de crainte en voyant à quel démon il a affaire, prend la fuite pour aller réveiller les garçons de ferme et toute la maison. Mullern, que rien n'arrête, monte un escalier, puis un autre, et arrive au grenier à foin. La porte était fermée. Présumant que son homme s'y est réfugié, il la force, entre, la referme solidement, et s'occupe à faire à tâtons l'examen de l'endroit où il est.

Le plus profond silence régnait en ce lieu; cependant, en retournant les bottes de foin, Mullern croit entendre le bruit d'une respiration entrecoupée; il s'avance, tâte doucement autour de lui, et reste fort étonné de sentir sous sa main des appas tout à fait féminins. Il continue à tâter; on ne bouge point; ce qu'il touche lui fait bien augurer de ce qu'il ne voit pas; et, animé par la chaleur de son opération, Mullern commence par se venger sur la femme du fermier de l'affront que celui-ci lui a fait.

Mais comment la fermière se trouvait-elle là, au lieu d'être tranquillement à dormir dans son lit?... C'est ce qu'il est bon d'apprendre au lecteur.

Le fermier était un gros homme tout rond, qui avait dû valoir son prix dans son temps; mais il commençait à n'être plus de la première jeunesse, et la fermière, qui était une commère d'une humeur gaie et d'un tempérament robuste, trouvait, depuis quelque temps, que son époux n'était plus bon qu'à faire aller la ferme; c'est pourquoi elle avait jugé à propos de loi adjoindre son premier garçon, jeune homme qui promettait beaucoup, et qui soulageait le fermier dans ses fonctions conjugales.

A cet effet, elle se rendait tous les soirs dans le grenier à foin, pendant que son mari s'occupait en bas à faire ses comptes de la journée, et le garçon de ferme, de son côté, était exact au rendez-vous. Ils y étaient donc tous deux; et, dans le feu de leur conversation, ils n'avaient pas entendu celle qui avait lieu entre Mullern et le fermier. Ce n'est qu'au moment où celui-ci lâcha ses chiens que le garçon de ferme avertit sa compagne qu'il se passait quelque chose en bas. La fermière était d'avis de ne point se déranger pour si peu; mais le jeune homme, qui ne se souciait pas d'être surpris par son adjoint supérieur, laissa sa belle pour aller voir ce qui se passait. Il paraît que Mullern se vengeait vigoureusement, et que la fermière prenait plaisir à souffrir pour son mari, car notre hussard était encore en train d'exhaler sa colère, lorsque le bruit que faisaient plusieurs hommes en montant l'escalier, attira l'attention de la fermière, qui devait être assez contente de sa nuit. «Il est là, disait le fermier à ses garçons, j'en sommes sûr!... Gros-Jean, prépare ta fourche; et toi, Pierre, tu le prendras par le milieu du corps.»

Mais Pierre, qui était le garçon en question, et qui craignait qu'on ne trouvât la fermière dans le grenier, assurait à son maître que le voleur n'était pas là, et qu'il l'avait vu se sauver dans la cave. «C'est égal, dit le fermier, qui avait à cœur la mort de son chien, entrons toujours là, et s'il n'y est pas, j'varrons toujours ben ailleurs par après.» En disant ces mots, il se mit à taper sur la porte à coups de fourche et de balai. La fermière, qui reconnut la voix de son époux, engagea Mullern, auquel elle portait le plus tendre intérêt, à se sauver sans délai, s'il ne voulait pas être étranglé par son mari. Mullern, dont les sens étaient rafraîchis par la vengeance qu'il avait prise, ne demandait pas mieux que de s'échapper, pensant avec raison que toute sa valeur ne pourrait rien contre le nombre qu'il aurait à combattre; mais par où fuir?... il n'y avait pour toute sortie au grenier que la porte qui était déjà gardée, et une fenêtre donnant sur la cour: la sauter, c'était éviter un péril pour tomber dans un autre; se cacher sous les bottes de foin, on ne manquerait pas de les visiter: que faire?... Il fallait de la présence d'esprit pour se tirer de là; ce fut la fermière qui en trouva le moyen.

«Eh quoi!... s'écria-t-elle, not'homme, c'est toi qui es là!...—Tiens, jarni! c'est Catherine! quoi que tu fais donc là?—Pardine, c'est tout simple, quand j'ai entendu le tintamarre qui se faisait en bas, je m'suis sauvée dans l'grenier d'peur des voleux...—Il n'y est donc pas, l'coquin que j'cherchons?—Tiens, s'il y était, est-ce que j'serions restée si tranquille, oui-dà!... Mais attends, j'vas t'ouvrir, tu verras toi-même...»

En disant cela, la fermière fit cacher Mullern, et ouvrit la porte. «Pardine, c'est ben inutile que j'y regardions, dit le fermier, puisque tu y étais!...—Quand j'vous dis, not'maître, que j'lons vu se sauver à la cave, reprit Pierre.—Eh bien, descendons-y tous, mes enfants; j'ons pris ma carabine; et, morguenne, y passera un vilain quart d'heure.» En disant ces mots, toute la troupe descendit l'escalier pour aller visiter la cave; et Mullern, qui les suivait par derrière, arriva dans la cour, y trouva son cheval, sauta dessus, et sortit de la ferme au grand galop.

Comme le jour commençait à poindre, Mullern pensa qu'il ferait bien de regagner le château, afin de voir si pendant son absence Henri ne serait pas revenu. Il commençait à distinguer dans le lointain les tours du château de Framberg, lorsque le bruit d'un cheval lui fait tourner la tête; il s'arrête, regarde, et aperçoit Henri qui revenait tranquillement rejoindre son précepteur.

«Ah! vous voilà donc, monsieur!... je vous retrouve enfin!... N'est-ce pas une belle heure pour rentrer se coucher!—Eh! toi-même, mon cher Mullern, d'où viens-tu?... Ah! ah! ah!... comme tu es fait!... où t'es-tu donc fourré, mon ami, pour qu'on t'ait mis dans un pareil état.» En effet, Mullern, qui n'avait pas eu le temps de se rajuster, était couvert de foin depuis les pieds jusqu'à la tête.

«D'où je viens, monsieur! morbleu! vous êtes cause que, pour courir après vous, je me suis fait de belles affaires; j'ai forcé une maison, tué les chiens, rossé le fermier, et... un moment plus tard enfin, j'allais être étranglé, sans la pitié d'une femme qui a trouvé apparemment que j'étais encore trop jeune pour mourir, et qui m'a procuré les moyens de m'échapper.—Ah! mon bon Mullern, que je suis fâché d'être la cause!... Mais aussi, pourquoi vas-tu te mettre dans la tête de courir après moi? Je ne suis plus un enfant, et je suis assez grand pour aller tout seul.—Oh! oui, voilà un fier homme!... je voudrais bien savoir comment, à ma place, vous vous en seriez tiré cette nuit!... Mais il ne s'agit pas de cela. J'espère, monsieur, que vous allez me dire ce que vous avez fait depuis hier.—Oui, mon ami, tu vas tout savoir, et tu verras toi-même que je n'ai pas tort.—J'en doute beaucoup, mais c'est égal, parlez.—Tu sauras donc qu'après avoir longtemps parcouru la campagne, je me trouvai surpris par la nuit et fort loin du château; comme j'étais incertain de la route qu'il me fallait prendre pour y revenir, je m'adressai à un paysan, qui m'apprit que je n'étais qu'à deux lieues d'Offembourg. J'avais donc fait près de six lieues en m'éloignant du château. Je pouvais m'égarer en y retournant; je pensai qu'il était plus sage d'aller passer la nuit à la ville. J'en demandai le chemin au paysan, qui me l'indiqua, et je partis. Mais je n'avais pas fait un quart de lieue, lorsque j'aperçus une petite maison, simple, mais de bonne apparence; je m'approche. O surprise!... des sons mélodieux parviennent jusqu'à moi; une musique divine se fait entendre, et je reste près d'une heure immobile devant cette habitation, écoutant une voix qui va jusqu'à mon cœur!—Ah, diable!—Poussé enfin par la curiosité, ou plutôt par le sentiment secret qui me maîtrisait, je résolus de connaître la personne qui faisait naître en mon âme de si douces sensations!... Je frappe, une bonne vieille m'ouvre la porte; je demande à parler à la maîtresse de la maison. Elle m'introduit dans un petit salon; une dame d'un âge mûr était occupée à lire, et auprès d'elle... Ah!... mon ami!... comment pourrai-je te peindre ce que l'univers a de plus parfait!... ce que la nature a formé de plus beau, un ange enfin!...—Et cet ange faisait de la musique?—Oui, mon ami; c'était la personne que j'avais entendue. A mon approche, elle se tut; la vieille dame se leva, et demanda ce qui lui procurait l'honneur de me voir. Je me nommai, et je lui racontai comment je m'étais égaré de ma route sans m'en apercevoir. Au nom du comte de Framberg, je vis un sourire de bienveillance animer sa physionomie.—Parbleu! je le crois bien.—Elle m'offrit d'attendre le jour dans sa maison. Je lui exprimai mes craintes de la déranger.—Et cependant vous restâtes?—Sans doute!... Je me plaçai à côté de ces dames; la conversation s'engagea: la jeune personne paraissait timide et réservée; mais la vieille dame, qui était un peu bavarde, m'apprit que, depuis douze ans environ, elles habitaient la maison où je les avais trouvées; qu'elles ne voyaient personne, parce que le père de Pauline (c'est le nom de la jeune demoiselle) n'aimait pas la société; qu'il était absent depuis quelque temps pour des affaires d'importance, et qu'elles attendaient avec impatience son retour, qui devait leur apprendre si le but de son voyage était rempli.—Oh! oh! voilà bien du mystère!... Enfin?—Enfin, mon ami, tout en parlant ainsi, la nuit s'écoula; dès que j'aperçus le point du jour, je me levai, en faisant mes excuses à ces dames de les avoir fait veiller si tard...—Après?—Je leur demandai la permission de venir quelquefois troubler leur solitude; la bonne dame fit d'abord quelques difficultés...—Il fallait lui dire que vous étiez mon élève.—Mais enfin elle consentit à me recevoir quelquefois, afin d'égayer un peu la solitude de sa chère Pauline, et parce qu'elle pensait que le fils du colonel Framberg était digne de cette préférence. J'étais au comble de la joie! La jeune personne ne me parut pas fâchée de la détermination de sa tutrice, et je m'éloignai, emportant avec moi l'espoir de revoir bientôt celle qui occupera désormais toutes mes pensées!—C'est très-bien, monsieur; ainsi, à seize ans, vous voilà déjà amoureux!...—Oh! pour la vie, Mullern!...—Vous avez joliment profité des leçons de sagesse que je vous ai données!... Allons, croyez-moi, laissez là votre nouvelle passion, qui ne vous conduira à rien de bon!... et qui vous fera faire plutôt quelques sottises, si je n'y prends garde...—Tu n'y penses pas, Mullern; que j'oublie cette femme adorable!... cette femme pour qui je donnerais déjà ma vie!... Mais tu n'as donc jamais aimé?...—Pardonnez-moi, monsieur; j'ai aimé la gloire, le vin et les femmes; mais quant à ces dernières cependant, je ne m'y suis jamais livré que modérément, et j'ai toujours eu soin d'éviter ces grandes passions qui vous écartent de vos devoirs, vous font vivre en Don Quichotte, et vous donnent l'air d'un imbécile!... Croyez-moi, c'est ainsi que l'on est heureux, et non pas en se remplissant la tête de chimères qui ne deviennent jamais des réalités!...—Malgré tous tes beaux discours et ta morale, dont je fais beaucoup de cas, tu ne m'empêcheras pas, mon cher Mullern, de croire que l'amour véritable est le seul bonheur sur la terre; et qu'importe que ce soit une chimère, si elle nous rend heureux?—Allons, je vois bien que je perdrais mon temps à vous moraliser, et j'y renonce; mais au moins je voudrais que l'objet de votre transport en fût digne, et non pas que vous vous livrassiez à une aventurière, comme un apprenti en amour!...—Ah! garde-toi, Mullern, d'outrager celle que j'aime!...—Mais savez-vous seulement le nom de son père?—Certainement; il se nomme Christiern.—Christiern!... je n'ai jamais entendu ce nom-là sur le champ de bataille!...—Et pourtant il est militaire.—Militaire! c'est bien heureux.—Ainsi tu vois que ce sont des femmes...—Je vois... je vois que nous voici au château, et qu'il est temps d'aller se coucher; en vérité, monsieur, vous me faites mener une jolie vie!... Un maréchal des logis se mettre au lit quand tout le monde se lève!...—Mais qui t'empêche de rester debout?—C'est que je suis éreinté d'avoir galopé toute la nuit!...—Et peut-être aussi de t'être tant roulé sur le foin,» ajouta Henri en riant.

Ici Mullern se mordit les lèvres et rentra dans sa chambre, de peur que ce ne fût au tour de son élève à lui donner des leçons.

CHAPITRE VII.
RÉCEPTION DU COLONEL.

Pendant près de six mois qui s'écoulèrent après l'aventure de Henri, il se rendit tous les jours à la maison de sa belle, malgré les représentations de Mullern, et la fatigue que lui occasionnaient ces courses réitérées.

Un jour, pourtant, Mullern fut très-étonné, en se levant, de trouver encore Henri au château. «Eh quoi! vous n'êtes pas parti?—Non, Mullern, et je reste.—Bah! votre Dulcinée vous aurait-elle déjà joué quelques tours de sa façon?—Ma Pauline est incapable de changer!...—Elle vous a donc dit qu'elle vous aime?—Penses-tu que, depuis près de six mois que je la vois, nos cœurs ne se soient pas entendus, et que nos yeux n'ont pas exprimé notre amour?...—Oh! je vois bien que c'est une demoiselle qui connaît le service!—Si je n'y suis pas allé ce matin, c'est que la bonne dame Reinstard (c'est le nom de celle qui lui sert de mère) m'a averti que le père de ma Pauline devait arriver d'un moment à l'autre, et qu'il pourrait se formaliser de mes visites avant d'être instruit du commencement de notre connaissance.—Ainsi vous voilà séparé de votre belle pour longtemps.—Pour longtemps!... oh! j'espère bien d'ici à quelques jours me présenter à son père; il me verra, il m'aimera, et...—Et si c'est un homme raisonnable, il vous mettra à la porte de chez lui.—En vérité, Mullern, tu me désespères avec tes réflexions.—Ah! c'est que moi je ne suis pas amoureux, je dis ce que je pense.»

Au bout de quinze jours, Henri, ne pouvant plus tenir à son impatience, résolut d'aller à la demeure de son amante; mais cette fois Mullern voulut accompagner son élève, car il était bien aise de voir le père de la demoiselle, et de connaître aussi l'objet de ses affections. Henri aurait préféré aller seul; mais Mullern lui objecta qu'il était plus convenable qu'il l'accompagnât, et que si le père de Pauline était un brave militaire, la vue d'un ancien maréchal des logis lui inspirerait plus de confiance que celle d'un jeune étourdi. Ils partirent donc tous deux. Henri, pressé par le désir de voir sa belle, faisait aller son cheval ventre à terre; Mullern avait beau lui crier qu'il ne pouvait pas le suivre, c'était une raison de plus pour que notre jeune homme ne s'arrêtât pas.

Enfin, ils aperçoivent cette maison tant désirée. Henri est bientôt en bas de son cheval; Mullern examine l'habitation, qui a peu d'apparence, et branle la tête d'un air mécontent. Henri frappe. Au bout de quelques minutes une vieille femme vient ouvrir la porte; mais Henri ne reconnaît plus la domestique qu'il a coutume de voir; il demande, en tremblant: «M. Christiern?—Il n'habite plus ici depuis huit jours, monsieur.—Grand Dieu! et sa fille? et madame Reinstard?—Sa fille a suivi son père, et madame Reinstard les a accompagnés.» Henri reste comme frappé par la foudre; Mullern rit aux éclats.

«Ah! ah! ah! mille bombes! je suis bien aise que vous soyez débarrassé de votre belle inconnue...—Non, fût-elle au bout de l'univers, je l'y découvrirai!» s'écrie Henri; et il commence par interroger la bonne femme sur le départ de M. Christiern; mais il ne peut rien en apprendre, sinon que les trois personnes qui habitaient la maison sont parties sans faire connaître le motif ni le but de leur voyage, et que la personne qui y demeure maintenant ne connaît nullement ses prédécesseurs. En disant ces mots, la vieille ferme la porte, et laisse nos voyageurs sur le grand chemin.

Henri, désespéré, veut aller à Offembourg, parcourir les environs, se mettre en quatre pour retrouver sa belle; mais Mullern n'entend pas raison, et il le force à reprendre avec lui le chemin du château.

Ils y étaient depuis quelques jours, Henri ne rêvant que voyage et enlèvements, et Mullern se félicitant du dénoûment de cette intrigue, lorsqu'ils apprirent que le colonel Framberg serait sous peu de retour au château.

Mullern ne se sent pas de joie. Il va revoir son colonel, son bienfaiteur! Il met tout sens dessus dessous pour que le comte soit reçu dans ses domaines avec les honneurs qui lui sont dus.

Tous ses vassaux prennent les armes; Mullern les exerce depuis le matin jusqu'au soir, ordonne des combats, des évolutions. M. Bettemann lui-même, qui, depuis quelque temps, n'était plus propre qu'à s'enivrer, M. Bettemann est forcé de porter le mousquet, de prendre part aux exercices, et de monter deux fois par jour la garde sur les remparts du château, ce qui ne laisse pas de lui déplaire fort; mais Mullern pense que c'est le meilleur moyen de le former.

Henri oublie un moment celle qui lui fait tourner la tête, et l'arrivée de son père, qu'il n'a pas vu depuis longtemps, occupe tout à fait ses esprits; il partage l'activité de Mullern, et attend avec impatience le moment de presser son père dans ses bras. Il arrive enfin ce moment si désiré. M. Bettemann, qui était en sentinelle ce jour-là, aperçoit de loin la voiture du colonel. Suivant les ordres de Mullern, il tire son coup de fusil pour annoncer son arrivée, et tombe par terre à la détente de l'arme à feu.

Tout est bientôt en mouvement dans le château; Mullern court relever la sentinelle; il fait baisser le pont-levis, tous les paysans se rangent sur deux lignes. Mullern leur recommande de tirer tous ensemble dès que la voiture entrera dans le château, et M. Bettemann se sauve à la cave pour ne pas entendre ce bruit épouvantable; mais Mullern, qui ne le perd pas de vue, court après lui, et le force à rentrer dans les rangs, en lui donnant un vieux fusil, qui, lui assure-t-il, fera bien moins d'effet que l'autre.

Enfin le bruit des chevaux se fait entendre, la voiture passe le pont-levis, Mullern donne le signal: tous les paysans tirent à la fois. M. Bettemann, effrayé ou électrisé par cette décharge soudaine, essaye de faire comme les autres; mais le fusil, qui n'avait pas servi depuis longtemps, se crève et éclate dans le nez de M. Bettemann, qui se roule en hurlant sous les pieds des chevaux: ceux-ci, que les cris du précepteur effarouchent, se mettent à galoper dans la cour à tort et à travers, faisant fuir devant eux les vassaux du colonel; Mullern crie à tue-tête pour rallier sa troupe; Henri court après les chevaux, qui, stimulés par le vacarme, galopent de plus belle, et ne s'arrêtent que devant une mare, dans laquelle ils font rouler la voiture, qui écrase, en tombant, une demi-douzaine de canards.

Enfin les chevaux sont arrêtés, et Henri court relever son père qui a roulé dans la mare, mais qui, heureusement, en est quitte pour son grand uniforme couvert de fange, et pour avoir au derrière une oie qui avait cherché son refuge près de lui, et qui s'était attachée à sa culotte.

Pendant que l'on s'occupe à ôter l'animal, qui ne voulait pas lâcher prise, Mullern s'avance d'un air consterné. «Ah! mon colonel!... daignerez-vous excuser... si la réception que je vous avais préparée a manqué son effet!...—Ce n'est rien, mon cher Mullern, ton intention était bonne et cela me suffit.—C'est la faute de ce b..... de Bettemann; mon colonel!...—J'en serai quitte pour changer d'habit.—Et lui pour un œil, mon colonel.—Mais où est mon fils!... Mon Henri, viens donc dans mes bras!...» Le jeune homme se précipite dans les bras du colonel, qui le regarde avec attendrissement, en s'écriant: «C'est elle!... c'est ma Clémentine!...» Et il le serre tendrement contre son cœur. Henri, de son côté, sentit naître dans son âme le sentiment profond de respect et de reconnaissance qu'il devait à celui qu'il regardait comme son père.

Après quelques instants donnés à la sensibilité, le colonel pensa qu'il ne ferait pas mal d'aller se déshabiller; il engagea Henri à aller voir si tout était rentré dans l'ordre au château, et il fit signe à Mullern de le suivre dans son appartement.

«Eh bien! mon cher Mullern, dit le colonel lorsqu'ils furent seuls, c'est à toi que j'ai confié mon cher Henri, il y a près de douze ans. Pendant que j'ai employé ce temps à parcourir le monde, à battre les ennemis, à me distraire enfin du souvenir déchirant de la perte d'une femme qui méritait si bien mes larmes et mes regrets, comment l'as-tu passé, toi, que j'ai chargé spécialement de former le cœur de mon fils? Tu n'as pu encore me rendre compte de tes peines, de tes soins, et de la manière dont tu t'y es pris pour faire de Henri un homme dont je n'aie jamais à rougir; dis-moi, y as-tu réussi?—Oui, mon colonel, et fièrement réussi, je m'en vante. Allez, le jeune homme est un gaillard qui fera des siennes!...—Comment!...—C'est-à-dire, mon colonel, qu'il fera parler de lui: d'abord, il est brave, j'en réponds!... et il se bat! ah! j'espère que vous le verrez vous-même, et que vous m'en ferez compliment!...—Ensuite?—Ensuite, il est humain, généreux, sensible! Oh ça, pour sensible!...—Je vois qu'il aura toutes les vertus de sa mère.—Oh! oui, mon colonel, je crains seulement que cette sensibilité-là ne le mène trop loin!...—Que veux-tu dire?—Oh! c'est que le jeune homme aura diablement de goût pour le sexe!...—Tu crois?—Parbleu, si je le crois...» (Ici, Mullern s'arrêta, se rappelant qu'il avait promis à Henri de cacher au colonel son aventure avec sa belle.)

«Ainsi, Mullern, tu es donc entièrement satisfait de mon fils?—Oui, mon colonel, très-satisfait; c'est un élève qui me fera honneur un jour, j'en suis certain. Ce n'est pas qu'il n'ait bien aussi quelques petits défauts... D'abord, il est violent, impatient, emporté...—Oh! oh! tu ne m'avais pas dit cela!—Mais, soyez tranquille, mon colonel, ces défauts se corrigent avec l'âge, et, lorsque le cœur est bon, il y a toujours du remède, et le sien l'est! oh! j'en réponds, autant que le vôtre, mon colonel!... il était digne d'être votre fils...—Que dis-tu, Mullern?» s'écria vivement le colonel. Mullern se troubla, se gratta l'oreille, et s'aperçut qu'il avait dit une bêtise; cependant il prit son parti, et répondit: «Ma foi, mon colonel, puisque le mot est lâché, je ne chercherai pas à me rétracter; d'ailleurs, tenez, je ne sais pas dissimuler, et j'avoue que cela me coûtait d'avoir quelque chose à vous cacher, mon colonel.—Eh bien! Mullern, puisque tu sais le secret de la naissance de Henri, je ne veux plus feindre avec toi; d'ailleurs, le hasard!... les événements me forceront peut-être un jour à tout lui dire; et si je venais à perdre la vie avant de lui avoir révélé ce secret, je ne serais pas fâché qu'un autre que moi en fût dépositaire. Mais, songe bien, Mullern, à ne jamais divulguer à personne ce que je vais t'apprendre, sans y être forcé par les circonstances les plus impérieuses, ou sans un ordre de ma part!...—Soyez sans inquiétude, mon colonel, je vous en donne ma parole; vous me connaissez, et vous savez que Mullern est incapable de violer son serment.» Le colonel Framberg apprit alors à Mullern tout ce qui concernait la naissance de Henri, ainsi que le véritable nom de son père, que Clémentine lui avait dit.

Plusieurs mois s'écoulèrent. Le colonel Framberg aimait Henri comme son fils; mais il s'aperçut cependant que l'élève de Mullern n'était pas tout à fait aussi parfait que ce dernier le lui avait dit; Henri était, malgré cela, beaucoup plus sage dans le château depuis que le colonel y était de retour.

Un jour, le comte de Framberg fit venir Henri dans son appartement, et lui parla en ces termes: «Mon cher fils, tu commences à être d'un âge où le séjour d'un vieux château, habité seulement par ton père, n'est plus suffisant pour toi. Tu n'as cependant que dix-sept ans, mais tu as l'air d'un homme, et je crois que je puis, sans danger, te livrer pour quelque temps à toi-même.—Comment! mon père? s'écria Henri.—Oui, mon ami, je veux dire que tu vas voyager, tu vas apprendre à connaître le monde. Je suis parti pour l'armée à quinze ans!... Ainsi tu vois que j'étais plus jeune que toi.—C'est donc à l'armée que vous m'envoyez, mon père?—Non, mon cher Henri; comme tu ne parais pas avoir un goût bien décidé pour le métier des armes, malgré l'éducation que Mullern t'a donnée, nous attendrons que le désir t'en vienne. Mais je ne veux pas que tu passes ta jeunesse dans ce château; tu vas voyager, parcourir le monde; cela te formera tout à fait.—Et vous, mon père?—Moi, mon ami, je commence à être d'un âge où l'on préfère le repos à tous les plaisirs; je reste donc dans ce château, et j'y attendrai tranquillement ton retour, bien persuadé que la conduite que tu tiendras loin de moi ne me forcera pas d'aller te chercher.—Ah! mon père!... soyez sûr que je n'oublierai jamais vos leçons.—En ce cas, c'est donc une chose arrangée; tu partiras dans huit jours. J'aurais bien voulu que Mullern t'accompagnât dans tes voyages, mais ce bon hussard, dont je suis séparé depuis longtemps, sera la seule personne qui partagera ma solitude pendant ton absence; d'ailleurs, le repos lui devient nécessaire aussi, et il restera auprès de moi. Tu prendras Franck, le fils du jardinier, pour te servir de domestique; il m'a paru intelligent: je crois que tu en seras content.»

Henri, enchanté de la détermination de son père, prépara tout pour son voyage. Le souvenir de sa chère Pauline ne s'était jamais effacé de sa mémoire, et il espérait, dans le cours de ses voyages, parvenir à savoir ce qu'elle était devenue.

Le jour du départ arriva; Henri s'éloigna du château de Framberg, accompagné de Franck, et bien pourvu de tout l'argent qui lui était nécessaire. Le colonel pleura en voyant son Henri se séparer de lui, et Mullern lui-même sentit quelques larmes couler sur ses joues, en quittant celui dont il avait formé la jeunesse, et pour lequel il aurait donné sa vie.

Dix-huit mois s'écoulèrent pendant lesquels Henri donna assez régulièrement de ses nouvelles; mais, au bout de ce temps, les lettres cessèrent. Le colonel et Mullern, alarmés tous deux de ce silence, ne savaient qu'en conclure. Enfin le colonel se décida à faire prendre des informations sur la conduite de son fils, et il apprit qu'elle n'était pas aussi exemplaire qu'il s'était plu à le croire, et que le jeune homme se livrait à toutes ses passions. D'abord Mullern prit le parti de son élève, et chercha à l'excuser auprès de son colonel, en lui répétant qu'il fallait que la jeunesse se passât, et que lui, étant jeune, en avait fait bien d'autres. Le colonel finissait toujours par s'apaiser; mais bientôt une nouvelle plus importante vint mettre fin aux discours de Mullern: on apprit au colonel que son fils était à Strasbourg avec une jeune personne inconnue, qu'il était sur le point d'épouser. Le colonel pensa qu'il était de son devoir de prévenir la sottise que Henri était prêt à faire, et se décida à partir pour Strasbourg avec Mullern.

«Ah! il a le diable au corps avec les femmes, ce jeune homme-là!... s'écriait Mullern, en voyageant avec son colonel. Je lui avais bien dit que cela lui jouerait de mauvais tours!... Mais, ventrebleu! j'aurais plutôt arrêté un boulet que de lui faire entendre raison!»

Le colonel ne répondait rien, mais il commençait à croire que Mullern était meilleur pour se mesurer avec l'ennemi que pour faire une éducation.

Enfin, ils arrivèrent à Strasbourg, où ils apprirent que Henri était parti depuis peu pour Paris. Le colonel, sans s'arrêter, prend la route de la capitale avec Mullern; et, arrivés à Paris, ils sont informés que Henri en est reparti la veille pour retourner à Strasbourg.

«Retournons aussi à Strasbourg, dit le colonel à Mullern.—Ah! mille citadelles! mon colonel, répond Mullern, je crois que le jeune homme se moque de nous.»

Nous avons vu comment, dans un chemin de traverse que le postillon avait pris pour arriver plus vite, celui-ci versa dans un fossé Mullern et son colonel; mais nous ne savons pas comment Mullern se tira de la cave où nous l'avons laissé; il est temps d'aller à son secours.

CHAPITRE VIII.
L'HOMME MYSTÉRIEUX.

«Miséricorde!... au secours!... s'écrie la personne sur le nez de laquelle Mullern était tombé.—Qui es-tu? parle! dit ce dernier, en lui mettant son sabre sur la poitrine.—Ah! grand Dieu!... c'est un chef de voleurs!...—Répondras-tu, Jeanfesse, au lieu de te lamenter? dis, qui es-tu? que faisais-tu là?—Je suis le concierge de cette maison; et, en l'absence de mon maître, j'étais descendu à la cave où je me suis endormi en...—En buvant le vin qu'elle renferme. Ah! je commence à comprendre!... Je te tiendrais bien volontiers compagnie, mon ami; mais mon colonel est là-haut qui attend le résultat de mes recherches, et je ne veux pas le laisser languir plus longtemps; allons donc lui donner de la lumière; après cela, si tu veux, nous redescendrons ici, où je t'aiderai avec plaisir à vider quelques flacons.»

En disant ces mots, Mullern pousse son hôte vers l'escalier. Celui-ci, après avoir ramassé sa chandelle, monte en tremblant devant Mullern, ne sachant encore que penser de cette aventure.

Arrivé dans une pièce du haut, Carll (c'est le nom du concierge) allume sa chandelle sans oser lever les yeux sur la personne qui est avec lui. «Allons, marche devant moi, lui dit Mullern, que nous retrouvions mon colonel.»

Après avoir parcouru plusieurs chambres, ils rencontrent enfin le colonel et le postillon, qui étaient très-inquiets de l'absence de Mullern. «Tenez, mon colonel, dit ce dernier, voici le seul être vivant de cette maison; je l'ai découvert à la cave!—Ah! brave homme, dit le colonel à Carll, daignerez-vous excuser la manière dont nous nous sommes introduits dans cette maison?» Carll, que la peur avait dégrisé, écoutait avec attention le colonel. «Vous n'êtes donc pas des voleurs?... s'écria-t-il, quand ce dernier eut fini de parler.—Qu'appelles-tu des voleurs? dit Mullern.—Non, mon ami, reprit le colonel, nous sommes des voyageurs. Je me rendais à Strasbourg avec ce brave militaire, lorsque notre chaise a versé dans un fossé; je me suis blessé à la jambe, et, n'apercevant nul abri pour passer la nuit, nous avons cherché à entrer dans cette maison, dans l'espérance que nous y trouverions quelque secours.—Oh! dès que vous êtes des voyageurs, je suis tout à vot' service, monsieur. Mon maître est absent depuis quelques jours; en attendant qu'il revienne, je vais vous conduire dans une chambre où vous trouverez un bon lit.—A la bonne heure, mon vieux, dit Mullern, en frappant sur l'épaule de Carll, voilà qui me réconcilie avec toi; je vois que tu es un bon enfant, et que nous nous arrangerons ensemble.—Mais, dit le colonel à Carll, vous m'avez dit que votre maître était absent; s'il revenait, ne craignez-vous pas qu'il ne vous gronde de votre généreuse hospitalité?—Non, monsieur, répond Carll, mon maître est un homme singulier, quelquefois sombre et silencieux, ou bien gai et causeur; mais, du reste, je l'ai toujours vu assez humain envers tout le monde, et je ne doute pas qu'il n'approuve ma conduite à votre égard.—Eh! morbleu! à moins que ce ne soit un ours, nous l'apprivoiserons,» dit Mullern.

Le colonel, qui avait grand besoin de repos, pria le concierge de vouloir bien le conduire dans l'endroit qu'il lui destinait. Carll s'empressa de lui obéir; Mullern et le postillon portèrent le colonel sur leurs bras; car sa blessure était empirée au point qu'il ne pouvait plus se soutenir. Ils arrivèrent dans une chambre agréablement située, ayant vue sur le jardin qui était derrière la maison. Le colonel se fit mettre au lit, et engagea Mullern à aller aussi se reposer, l'assurant qu'il l'appellerait dès qu'il aurait besoin de lui.

«Ah ça! mon brave, dit Mullern à Carll, en descendant de la chambre du colonel, quoique nous soyons diablement fatigués, moi et ce grand nigaud-là (en montrant le postillon) qui ne dit rien, mais qui n'en pense pas plus, je crois qu'avant de nous coucher nous ne ferions pas mal de nous restaurer un peu; car, depuis près de douze heures, nous n'avons rien pris; et moi, je ne puis m'endormir quand j'ai le ventre creux.—Voilà qui est bien parlé, M. Mullern, dit le postillon, et je suis tout à fait de votre avis.—En ce cas, messieurs, je vais tâcher de vous donner à souper, mais vous mangerez ce qu'il y aura!...—Oh, nous ne sommes pas difficiles, à la guerre comme ailleurs, je mange ce qu'on me donne; mais j'ai cru m'apercevoir que la cave était bien garnie...» Carll se mit à rire, et ces messieurs s'occupèrent aussitôt des préparatifs de leur souper.

Tout fut bientôt prêt, et ils se mirent à table. Mullern complimenta Carll sur son vin; le postillon ne disait pas une parole, de peur de perdre un coup de dent, et le concierge, qui avait un grand faible pour le vin, et était enchanté de trouver des gens capables de lui tenir tête, fut bientôt de très-belle humeur et fort en train de causer. Il se mit à raconter à ses hôtes la manière de vivre de son maître. «C'est un drôle d'homme, leur dit-il, que M. de Monterranville; il passe sa vie à courir les champs, à voyager je ne sais où, ou à s'enfermer dans cette maison, où il ne voit personne que moi et un grand diable que je ne connais pas. Il est tantôt triste, tantôt gai; enfin, depuis près de dix ans que j'habite avec lui cette demeure, je n'ai pas encore pu définir son caractère, ni comprendre le motif de ses fréquentes absences!...—C'est que tu n'es pas un malin, toi, triple cartouche! On ne m'en a jamais fait accroire, à moi; et, en voyant un homme, j'ai toujours deviné dans ses yeux ce qu'il était!...—Bah! dit le postillon, il y a des figures où l'on ne comprend rien du tout!...—Il y en a aussi de bien trompeuses! reprit Carll.—Tout cela ne fait rien, mes amis, continue Mullern; un homme a beau vouloir cacher ce qui se passe dans son âme, un coup d'œil pénétrant parviendra toujours à découvrir la vérité; et je crois que, malgré toute l'astuce dont certaines gens sont capables, la nature n'a pas donné le même regard au scélérat et à l'homme vertueux: aussi, que je voie seulement une fois ton M. de Monterranville, et je t'aurai bientôt dit ce qu'il est.»

Après avoir encore longtemps vanté sa pénétration en physionomie, Mullern s'aperçut enfin que ses deux convives ne l'écoutaient plus, et qu'ils dormaient profondément. S'étendant alors tout de son long dans un fauteuil, il ne tarda pas à les imiter, et ils ronflèrent bientôt à l'unisson.

Le lendemain, le colonel n'était pas en état de se lever; il avait mal passé la nuit, et sa blessure, irritée par la fatigue qu'il avait éprouvée depuis plusieurs jours, et par l'impatience qui échauffait son sang, prenait un caractère fort alarmant. Le bon Carll, qui était un peu médecin, lui mit un appareil sur la jambe, et lui ordonna la plus grande tranquillité; c'était bien ce qui faisait le plus damner le colonel; mais il fallut se soumettre à la nécessité.

Le postillon partit pour Strasbourg, avec ordre de ramener sous peu des chevaux. Le colonel et Mullern étaient depuis huit jours dans la maison isolée, lorsque le propriétaire revint de son voyage. Le colonel était au désespoir d'être ainsi à la charge d'une personne qu'il ne connaissait pas; mais M. de Monterranville, en apprenant ce qui s'était passé dans sa maison, loua beaucoup la conduite de Carll, et monta dans la chambre du colonel, afin de l'assurer du plaisir qu'il éprouvait d'avoir pu lui être utile dans cette fâcheuse circonstance.

Le colonel était dans son lit, et s'entretenait avec Mullern de la conduite de Henri, lorsque son hôte entra dans sa chambre; il s'approcha du lit du colonel, en lui disant que, quoiqu'il fût désespéré de l'accident qui lui était arrivé, il se félicitait de ce que c'était dans sa maison qu'il avait trouvé du secours. Pendant que le colonel répondait à ces discours obligeants, Mullern s'était retiré de côté, et s'amusait à considérer les traits de ce nouveau personnage.

M. de Monterranville était un homme d'une cinquantaine d'années, grand, maigre, d'un teint olivâtre, les yeux vifs et perçants lorsqu'il regardait quelqu'un en face, mais il les tenait ordinairement baissés: du reste, d'une figure assez belle et d'une tournure distinguée.

«Je n'aime pas cet homme-là, se dit en lui-même Mullern, après avoir considéré M. de Monterranville; ou je me trompe fort, ou il n'est pas franc dans ses discours.»

Quant au colonel, il remercia beaucoup le propriétaire de la maison, et se félicita d'être si bien tombé. Ce dernier le quitta en le priant de faire comme chez lui.

Lorsqu'il fut parti, Mullern fit part à son colonel de ses pensées relativement à leur hôte; mais le colonel le traita de visionnaire, et ne partagea pas son opinion.

La chambre où couchait Mullern se trouvait positivement en face de celle du maître de la maison; seulement, comme elle était un étage plus haut, il pouvait distinguer, par-dessus les demi-rideaux qui étaient aux fenêtres, ce qui se passait dans l'appartement de ce dernier.

En rentrant se coucher, Mullern faisait ses conjectures sur la personne chez laquelle ils étaient: tout en réfléchissant, l'heure s'écoula, et il vit à sa montre qu'il était près de minuit. Il se leva pour éteindre sa chandelle, et, en passant près de sa fenêtre, aperçut de la lumière dans la chambre de M. de Monterranville; la curiosité et le désir de voir s'il ne découvrirait pas quelque chose qui pût justifier ses idées, l'engagèrent à regarder un moment chez son voisin. Il éteignit sa chandelle pour qu'on le crût couché, et se posta doucement dans une encoignure de sa croisée.

Il resta assez longtemps dans cette position sans rien voir; ennuyé d'attendre inutilement, il allait se coucher, lorsqu'il aperçut M. de Monterranville se promenant à grands pas dans sa chambre, comme un homme absorbé dans ses réflexions; il le vit ensuite ouvrir son secrétaire, en tirer plusieurs sacs d'argent, les examiner, en compter quelques-uns, puis laisser tout cela pour retomber dans ses rêveries. Ennuyé de ne pas en voir davantage, Mullern prit le parti de se coucher, fort mécontent de ne pouvoir deviner ce que tout cela voulait dire.

Le lendemain, même manége de la part de Mullern, même conduite de M. de Monterranville, si ce n'est qu'il ne toucha pas à son secrétaire; mais il continua de se promener lentement, s'arrêtant quelquefois pour se frapper le front, ou bien se jetant sur une chaise dans l'attitude du plus violent désespoir.

Mullern finit par envoyer au diable son hôte et ses promenades mystérieuses, et se coucha, en pensant que M. de Monterranville était somnambule, ou qu'il avait des accès de folie.

Cependant le temps s'écoulait, la blessure du colonel se guérissait, mais lentement. Ennuyé de ne point avoir de nouvelles de Henri, et voyant bien qu'il ne pourrait courir de longtemps sur ses traces, il résolut d'envoyer Mullern en avant, pour apprendre enfin où les choses en étaient, et il le fit venir dans sa chambre pour lui faire part de son projet.

«Mullern, lui dit-il, quand ils furent seuls, je ne puis résister à mon impatience, il faut absolument que je sache ce que fait maintenant Henri.—Mille bombes! mon colonel, croyez-vous que je ne le désire pas autant que vous, et que je ne fume pas aussi de vous voir encloué dans votre lit comme une vieille pièce de quarante-huit?... Mais que voulez-vous, mon colonel! il faut prendre courage...—Écoute, Mullern, si tu le veux, j'attendrai plus patiemment ma guérison.—Si cela dépend de moi, mon colonel, vous savez que vous n'avez qu'à parler.—Eh bien, en ce cas, mon cher Mullern, tu vas partir pour Strasbourg, et courir sur les traces de Henri.—Quoi! mon colonel, vous voulez que je vous laisse seul dans cette vieille citadelle démolie?...—Pourquoi pas?—Ayant pour toute compagnie un homme qui ressemble assez à un orang-outang?—Songe donc que bientôt je serai guéri, et qu'alors j'irai te rejoindre.—Ce sera à regret que je vous quitterai, mon colonel; mais cependant, puisque vous le voulez, je dois obéir.—N'oublie pas, Mullern, que les moments sont précieux! Tu sais ce qu'on nous a dit de Henri!... Je tremble qu'il ne soit déjà marié!...—Ah! laissez donc, mon colonel; il n'osera jamais faire une telle sottise sans votre consentement... D'ailleurs, si cela est...—Si cela est...—Oui, mon colonel, qu'est-ce que je ferai, si cela est?—Ma foi!... tu feras... ce que tu jugeras convenable; mais si, comme je l'espère, cela n'est pas, alors fais en sorte de voir l'objet qui captive le cœur de notre jeune homme, et surtout ne te laisse pas tromper par les apparences!...—Soyez tranquille, mon colonel, ce n'est pas à moi qu'on en revend, surtout en fait de femmes; et la prude la plus pincée ne me prendrait pas dans ses filets.»

La chose une fois arrangée, Mullern s'occupa de son départ: le postillon avait depuis longtemps ramené les chevaux qu'on lui avait demandés; Mullern en monta un; et, après avoir bien recommandé son maître au vieux Carll, qu'il aimait beaucoup mieux que le maître de la maison, et fait ses adieux à son colonel, il prit au grand galop la route qui devait le conduire près de son élève.

Nous allons laisser le colonel chez M. de Monterranville, et voir un peu ce que fit Mullern à Strasbourg.

CHAPITRE IX.
ENCORE UN GRENIER.

Mullern arriva à Strasbourg sur les neuf heures du soir, et entra au Cheval blanc, première auberge qui se trouva sur son passage. «Allons vite, à souper pour moi et pour mon cheval, dit Mullern en entrant dans une salle de l'auberge, où plusieurs voyageurs étaient rassemblés autour d'une table.—Monsieur va être servi,» dit d'une petite voix flûtée une grosse dondon qui paraissait supporter à elle seule toutes les fonctions de la maison.

Mullern s'approche de la cheminée en attendant qu'on le serve; mais tout d'un coup les voyageurs et les gens de l'auberge partent d'un éclat de rire en regardant le nouvel arrivé. Celui-ci, qui n'était pas endurant, et n'aimait pas qu'on lui rît au nez sans qu'il sût pourquoi, commença par relever ses moustaches, et prenant un air rébarbatif: «Me direz-vous, messieurs, quelle est la cause de vos ricanements?—Eh! parbleu! vous devez bien voir que c'est vous,» répondit un homme à moustaches, ayant une grande rouillarde à son côté, et offrant assez la mine d'un recruteur ou de ces gens qui cherchent à dîner gratis, en payant à coups de poing. «Ah! c'est moi, dit Mullern en le toisant de la tête aux pieds; et que trouves-tu donc de risible dans ma physionomie?—Regarde ta culotte par derrière, et tu verras que ce n'est pas ta physionomie qui nous fait rire.»

Mullern regarda aussitôt, et vit que le mouvement du cheval et le galop qu'il avait couru l'avaient tellement déchirée, qu'il montrait son postérieur à tous les regards, ce qu'il aurait dû sentir; mais la chaleur de sa course l'avait empêché de s'en apercevoir. «Comment, c'est cela qui te fait rire? dit Mullern au recruteur; parbleu! il faut que tu n'aies jamais vu de derrières de ta vie, pour rire ainsi en regardant le mien!—Il est vrai qu'il n'en vaut pas la peine, répondit celui-ci.—Pas la peine! reprit Mullern en le regardant de travers; je crois que tu te trouverais bien content d'en avoir un pareil, et je ne te conseille pas de t'en moquer.»

Mademoiselle Jeanneton, qui probablement se connaissait en postérieurs, et trouvait celui de Mullern de son goût, s'empressa de venir mettre le holà entre ces deux messieurs, qui commençaient à s'échauffer, et entraîna Mullern devant une table sur laquelle était servi son souper, en lui disant tout bas à l'oreille qu'elle se chargeait du soin de raccommoder sa culotte; Mullern, qui comprit ce que cela voulait dire, lui pinça agréablement la fesse, la regarda en dessous, et se jeta avec avidité sur un morceau d'aloyau, afin de répondre à l'idée que mademoiselle Jeanneton avait conçue de lui.

Je ne sais si le recruteur avait aussi ses vues sur la fille d'auberge; mais, tout en fumant sa pipe et en mangeant sa côtelette, il regardait avec beaucoup d'humeur les attentions que la demoiselle paraissait avoir pour notre hussard; et celui-ci, fier de sa conquête, se retournait quelquefois d'un air qui voulait dire: Tu vois que mon derrière fait plus d'impression que tes yeux doux.

Lorsque l'heure d'aller se coucher fut arrivée, Jeanneton s'approcha de Mullern, et, après lui avoir indiqué la chambre qu'il devait occuper, lui dit à l'oreille: «Laissez la clef à votre porte, j'irai bientôt vous rejoindre.—N'y manque pas, lui répondit Mullern, ou je mets la maison sens dessus dessous.» Alors il prit une chandelle; et, laissant le recruteur, qui paraissait s'endormir à côté de sa bouteille, il monta à la chambre qui lui était destinée.

Il y était depuis plus d'une heure, attendant avec impatience que Jeanneton accomplît sa promesse; cependant le temps s'écoulait; tout le monde devait être couché depuis longtemps dans l'auberge; il avait suivi de point en point le conseil de Jeanneton, et elle n'arrivait pas: qui pouvait donc la retenir?... Ne pouvant plus résister à ses désirs et à son impatience, Mullern se lève, passe simplement sa culotte, et se décide à aller chercher mademoiselle Jeanneton dans toutes les parties de la maison.

Après avoir parcouru, sa chandelle à la main, de grands corridors et plusieurs chambres vides, Mullern monte un étage plus haut, et continue ses recherches. Déjà il commençait à perdre l'espérance, lorsqu'en passant près de la porte du grenier, il croit entendre quelque bruit; il s'arrête, écoute; des soupirs étouffés, des sons mal articulés frappent son oreille; bientôt il ne doute plus que Jeanneton ne soit occupée à lui faire une infidélité. Ne pouvant contenir sa fureur, il pousse rudement la porte, elle s'ouvre; et pour la seconde fois de sa vie, il se trouve dans un grenier.

Mais quel objet frappe ses regards! En approchant des personnes sur lesquelles il veut exercer sa colère, il reconnaît le recruteur se démenant comme un enragé sur une vieille servante de soixante ans, qui depuis longtemps ne s'était pas trouvée à pareille fête.

Comment le recruteur se trouvait-il là? c'est ce qu'il est bon d'apprendre au lecteur. Ce drôle, qui lorgnait beaucoup les appas de mademoiselle Jeanneton, avait résolu de souffler cette conquête à notre hussard; à cet effet, il avait feint de s'endormir en buvant sa bouteille; et lorsque Mullern et les autres voyageurs furent éloignés, il s'empara de mademoiselle Jeanneton, qui eut toutes les peines du monde à se débarrasser de lui.

Mais Jeanneton ne voulait pas du recruteur, et brûlait du désir d'aller rejoindre le hussard; elle parvint donc à s'échapper; son brutal amoureux la suit à tâtons, elle monte divers escaliers pour le dérouter; mais il est toujours sur ses traces, lorsqu'au détour d'un corridor elle rencontre une vieille servante de la maison qui allait se coucher; Jeanneton la pousse au-devant du recruteur et se sauve. Celui-ci saisit la servante par ses jupons, croyant tenir l'objet de ses vœux; la vieille veut crier, il ne lui en donne pas le temps; une porte ouverte est à côté d'eux; c'est celle du grenier. Le recruteur entraîne sa belle, la jette sur la paille, et...

«Mille tonnerres!» s'écrie Mullern en contemplant la donzelle du recruteur, «je ne te croyais pas des goûts si baroques... Ne te dérange pas, l'ami!... Oh! je ne veux pas t'enlever une si bonne aubaine!...»

Le recruteur est furieux en voyant les traits et les appas de celle qu'il a prise pour Jeanneton; Mullern rit aux éclats, ce qui augmente encore son dépit. «Sac... mille morts! s'écrie-t-il, il faudra donc que ce Jeanfesse-là vienne toujours fourrer son nez dans mes affaires.»

Mullern, qui lui en voulait beaucoup depuis l'aventure de sa culotte, lui allonge, au nom de Jeanfesse, un coup de pied qui le fait retomber sur le malheureux objet de sa méprise. Le recruteur se relève et saute sur Mullern, en saisissant une fourche qui se trouve près de lui; Mullern lâche sa chandelle pour attendre de pied ferme son adversaire, et ces messieurs se tapent à qui mieux mieux. Mais, ô malheur imprévu! pendant qu'ils s'exercent à se donner des coups de poing, ils ne s'aperçoivent pas que la chandelle, en tombant, a mis le feu à une botte de paille; cette botte communique à d'autres, et en un instant le grenier est embrasé. La vieille, que les combattants avaient laissée étendue sur la paille, est suffoquée par la fumée et fait retentir l'auberge de ses cris. Tout le monde se lève: on va, on vient, on court sans savoir pourquoi; mais bientôt les flammes qui sortent en tourbillons du haut de la maison avertissent les spectateurs du danger qui les menace. En vain l'aubergiste cherche à faire donner du secours, le feu a déjà fait de tels progrès qu'il est impossible de l'éteindre. Dans ce tumulte, Mullern abandonne son adversaire pour songer à la fuite; il descend, court à sa chambre, mais le feu y est déjà: il va s'en éloigner, lorsqu'il entend des cris partir de ce côté-là; il rentre, et aperçoit cette pauvre Jeanneton qui était venue le trouver, et qui, en l'attendant, s'était mise dans son lit.

Notre hussard, qui voit Jeanneton prête à périr pour lui, s'avance au milieu des flammes, la prend en chemise, à demi-morte, dans ses bras, et sort de l'auberge en courant avec son précieux fardeau.

CHAPITRE X.
LA TANTE DE JEANNETON.

«Où sommes-nous? mon ami, dit Jeanneton à son libérateur, en revenant à elle.—Ma foi, je n'en sais rien, lui répondit Mullern, en la posant sur un banc de pierre. Tout ce que je sais, c'est que je n'ai qu'une culotte percée, que tu es en chemise, et que, s'il faisait jour, nous verrions une partie des habitants de Strasbourg en contemplation devant nous.—Je n'ai pas envie de les attendre, dit Jeanneton. Mais, quoi! le feu aurait-il brûlé toute l'auberge?—Je le crois bien... Du train dont il allait, il brûlera toute la ville, si on n'y prend garde.—Comment faire? nous ne pouvons pas rester tout nus sur cette place.—Non, ça serait trop hasarder.—Ah! il me vient une idée: j'ai une tante blanchisseuse en fin dans ce quartier-ci; il faut l'aller trouver; c'est une bonne femme, et elle nous recevra bien.—Soit, allons chez ta tante.» Et voilà Mullern et Jeanneton, bras dessus, bras dessous, en chemise, qui vont chez la blanchisseuse de fin.

Après avoir marché assez longtemps, ils arrivent dans une petite rue étroite et sale, et s'arrêtent devant une allée: c'était là que demeurait la tante de Jeanneton. Mullern frappe quatre coups, que la bonne femme, qui demeurait au quatrième étage, n'entend pas. «C'est qu'elle a l'oreille un peu dure, et qu'elle dort toujours comme un sabot, dit Jeanneton.—En ce cas, répond Mullern, nous ne risquons rien que d'entrer par la fenêtre.» Il frappe une seconde fois, puis une troisième; pas plus de réponse. Mullern, impatient, était d'avis de jeter des pierres dans les carreaux, lorsqu'un voisin du premier, réveillé par le bruit, entr'ouvre sa fenêtre, et demande qui frappe de la sorte au milieu de la nuit. «C'est moi, monsieur Grattelard, répond Jeanneton. Je viens coucher chez ma tante; voudriez-vous m'ouvrir, s'il vous plaît?—Ah! c'est vous, mademoiselle Jeanneton: comment! à cette heure-ci?—Oui, monsieur Grattelard; c'est que le feu a pris chez M. Boutmann, l'aubergiste où j'étais, et j'ai été obligée de me sauver.—Ah! mon Dieu, est-il possible! que m'apprenez-vous là?...—Mais que fais-tu donc à la fenêtre, Bibi? dit une petite voix grêle, qui sortait du fond de l'alcôve du voisin. (C'était madame Grattelard qui, ne sentant plus son époux auprès d'elle, se levait, fort inquiète de savoir ce qui l'occupait.)—Ce n'est rien, ma petite chatte; c'est mademoiselle Jeanneton qui vient coucher chez sa tante, et je vais lui ouvrir la porte. Mais remets-toi au lit, mon raton, tu pourrais t'enrhumer.»

En disant ces mots, M. Grattelard ferme sa fenêtre, et descend pour ouvrir à Jeanneton. «Quel est cet original? demande Mullern à cette dernière.—C'est un ancien charcutier retiré, qui vit de ses rentes avec sa chaste moitié.—Mille bombes! il paraît qu'il a peur de se casser le cou, car il ne se dépêche pas trop de descendre.»

Enfin M. Grattelard paraît, en pet-en-l'air et en bonnet de nuit, sa chandelle à la main. En voyant Jeanneton en chemise, il redresse son bonnet et retrousse sa robe de chambre; mais lorsqu'il aperçoit Mullern, il reste immobile devant eux, ne comprenant pas ce que cela veut dire. En deux mots Jeanneton le mit au fait de toute l'histoire, et quand il eut appris que Mullern était son libérateur, il ne s'étonna plus de ce qu'elle lui offrait un asile.

Ils montent tous les trois l'escalier, et rencontrent, sur le carré du premier étage, madame Grattelard, qui était bien aise de s'assurer par elle-même quelle était la personne à laquelle son mari ouvrait la porte. «Ah! ciel!... un homme nu!» dit-elle en apercevant Mullern. Et, au lieu de s'enfuir, elle s'avance pour le voir de plus près. «Va donc te coucher, jojote, dit M. Grattelard; je le raconterai tout ce qui s'est passé.» Mais madame Grattelard, qui avait aussi aperçu Jeanneton en chemise, et qui craignait que ses appas, plus frais que les siens, ne fissent faire des comparaisons à son mari, entraîna celui-ci chez lui, en lui disant que, puisqu'il avait ouvert la porte, on n'avait plus besoin de ses services. Jeanneton remercia M. Grattelard, et les deux époux rentrèrent chez eux.

Voilà donc Mullern et Jeanneton devant la porte de la blanchisseuse. Ils frappent tous deux de manière à l'enfoncer; mais la bonne femme s'éveille, et vient en tremblant demander: «Qu'est-ce qui est là?—C'est moi, ma tante, lui répond Jeanneton; ouvrez vite.» La vieille ouvre: nouvelle surprise de sa part, en voyant Jeanneton en chemise, et un homme avec elle dans le même état.

Mais Jeanneton l'a bientôt mise au fait de ce qui lui est arrivé, et madame Tapin (c'était le nom de la tante) saute au cou de Mullern, et l'embrasse à trois reprises, pour avoir sauvé sa nièce. Mullern se serait bien passé de l'accolade, mais il fallut en passer par là.

Jeanneton et Mullern avaient besoin de repos; on avisa bien vite au moyen de se faire des lits. Madame Tapin n'avait pour tout logement qu'une grande chambre où elle couchait, et un petit cabinet à coté. On fit un lit pour Jeanneton dans le cabinet, et Mullern dit qu'il s'accommoderait d'une chaise pour passer la nuit. En disant cela, il regardait Jeanneton, qui le comprenait très-bien, et madame Tapin consentit à tout ce qu'on voulut.

Le lit fut bientôt prêt. Jeanneton se coucha, madame Tapin en fit autant, et dès qu'elle fut endormie, Mullern alla partager le lit de celle pour laquelle il avait fait violer une vieille femme, mis le feu à une maison, battu un homme, réveillé les voisins, et... En vérité, il l'avait bien gagné.

Le lendemain, lorsque chacun fut levé, Mullern pensa qu'un bon déjeuner serait très-nécessaire pour réparer les fatigues de la veille; mais Jeanneton n'avait pas le sou; madame Tapin n'était pas riche, et ne pouvait guère leur offrir que du pain et du lait. Mullern se ressouvint qu'il devait avoir dans sa culotte une bourse assez joliment garnie, car le colonel Framberg voulait qu'il n'épargnât ni soins ni dépenses pour retrouver son Henri. Alors la joie renaît dans tous les cœurs; Jeanneton court chercher ce qu'il faut pour le déjeuner, ainsi qu'un tailleur pour faire bien vite des habits à Mullern; et madame Tapin met tout en l'air chez elle pour préparer le repas. Pendant ce temps, Mullern réfléchit sur ce qu'il avait à faire: il pensa qu'il était aussi bien chez madame Tapin qu'à l'auberge, qu'il pourrait de même faire ses recherches en y logeant, et le résultat de ses réflexions fut qu'il demeurerait avec Jeanneton tout le temps qu'il passerait à Strasbourg.

On déjeuna gaiement: Jeanneton ne se sentait pas de joie d'avoir trouvé dans Mullern un homme tout à la fois riche et amoureux. Au demeurant, c'était une bonne fille que Jeanneton, et qui n'avait d'autres défauts que d'aimer un peu trop le sexe masculin.

Mullern leur raconta en deux mots ce qui l'amenait à Strasbourg, et promit de rester chez ces dames tout le temps qu'il y séjournerait. Madame Tapin en fut enchantée; elle voyait que Mullern aimait le bon vin et la bonne chère, et pensa que, tant qu'il serait dans la maison, elle ferait ce qu'elle appelait des repas de noces.

Après le déjeuner, Mullern partit pour commencer ses recherches. Il parcourut presque toute la ville sans obtenir aucun renseignement sur Henri, et revint le soir, près de sa Jeanneton, oublier les fatigues de la journée. C'est ainsi que tous les jours s'écoulaient, et chacun était satisfait; seulement madame Tapin ne comprenait pas comment un homme comme Mullern, qui aimait tant à bien dîner, pouvait se contenter de coucher toutes les nuits sur une chaise.

Au bout d'une dizaine de jours, Mullern commença à croire que l'objet de ses recherches n'était plus à Strasbourg; car, après avoir en vain parcouru toute la ville, visité tous les endroits publics, il n'avait pu rencontrer Henri. Il était même déjà décidé à écrire à son colonel le peu de succès de ses démarches, et à lui demander ce qu'il devait faire, lorsqu'un soir, en entrant dans un café, Mullern reconnut Franck, le domestique de Henri, occupé à boire de la bière à une table. Mullern se garda bien de lui parler, se doutant que si Franck le voyait, il lui conterait quelque mensonge pour lui donner le change; mais il sortit aussitôt du café, et attendit patiemment à la porte que Franck s'en allât, afin de le suivre sans en être aperçu.

Il n'attendit pas longtemps: au bout de quelques minutes, Franck sortit du café; Mullern le suivit de manière à n'en pas être remarqué, sans pourtant le perdre de vue. Franck enfile plusieurs rues détournées, et Mullern voit avec étonnement qu'il sort de la ville. Il continue de le suivre. Mais, à peu de distance de la ville, Franck s'arrête devant une jolie petite maison, éloignée des autres habitations. Il frappe à la porte, on lui ouvre, et il entre. Mullern s'avance, examine la maison, autant que la nuit peut le lui permettre; et, pensant qu'il est trop tard pour entrer en explication, se retire, bien décidé à revenir le lendemain matin.

Mais, avant de suivre Mullern, revenons un peu à notre héros, que nous avons abandonné depuis si longtemps.

CHAPITRE XI.
FLORENCE.

En sortant du château de Framberg, Henri et Franck prirent le chemin d'Offembourg. Henri ne pensait qu'à sa chère Pauline; et il espérait, comme c'était près d'Offembourg qu'il l'avait connue, qu'il apprendrait dans cette ville quelque chose sur son sort.

Comme Henri était assez confiant, et qu'il brûlait d'ailleurs de s'entretenir de sa belle, il eut bientôt mis Franck dans sa confidence: et puis il était nécessaire que Franck fût instruit, afin de mieux l'aider dans ses recherches.

Franck était un garçon intelligent, adroit, et plus propre enfin à conduire une intrigue qu'à sarcler les allées du parc de Framberg. Flatté de la confiance de son maître, il lui promit de s'en rendre digne, et de tout faire pour l'aider à retrouver celle qu'il adorait.

Arrivés à Offembourg, Henri et Franck firent, sans aucun succès, toutes les recherches possibles sur le nommé Christiern et sa fille. Las enfin de ne rien découvrir, Henri résolut de voyager, pour se distraire, dans quelques climats éloignés, s'en remettant au hasard du soin de retrouver sa chère Pauline.

Henri pensa que l'Italie, dont il avait entendu vanter les beautés, pourrait lui offrir plutôt qu'ailleurs des sujets de distraction; ils se mirent donc en route pour Naples, voyageant à cheval, et s'arrêtant dans tous les endroits qui méritaient de fixer leur attention. Il ne leur arriva rien d'extraordinaire jusqu'à Florence, où Henri désira passer quelque temps.

La situation charmante de cette ville, située sur les bords enchanteurs de l'Arno, la beauté des édifices, les chefs-d'œuvre en tous genres qu'elle renferme, tout enivra les sens de Henri, qui, n'étant jamais sorti du château de Framberg que pour en visiter les environs, ne se doutait pas qu'il existât dans le monde un endroit aussi délicieux.

Un soir, en se promenant aux environs de la ville, Henri entend une musique mélodieuse partir d'une maison élégante, située sur les bords de l'eau. «O mon ami!... c'est elle! elle est là!... dit Henri à Franck; c'est la même musique que j'ai entendue près d'Offembourg!...—Vous croyez, monsieur?—J'en suis sûr!... Eh! quelle autre que ma Pauline pourrait tirer de son luth des sons aussi enchanteurs!...—Ah! monsieur, il y a bien des femmes qui pincent de cet instrument-là.—N'importe, je veux absolument connaître la personne qui habite cette maison.»

Quand Henri avait formé quelque projet, il fallait qu'il l'exécutât; aussi commença-t-il par chanter sous les fenêtres de la maison, afin d'attirer l'attention. Notre héros n'était pas musicien, mais il avait une jolie voix, et le désir de plaire suppléait en lui au défaut de savoir: aussi bientôt la musique cessa-t-elle, et on écouta le nouveau chanteur. «Tu vois bien que c'est elle, dit Henri; elle a reconnu ma voix, elle s'est tue pour m'entendre...—Ça n'est pas encore certain, monsieur; vous ne savez donc pas qu'en Italie on ne fait l'amour que comme ça, et qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que l'on vous écoute.»

Malgré l'avis de Franck, Henri continua de chanter, et on continua de l'écouter. Lorsqu'il eut fini, on entr'ouvrit la jalousie, et on jeta en bas un billet attaché à un caillou. «C'est une lettre! s'écrie Henri en ramassant le papier; quand je te disais que c'était elle!...—Ce n'est pas encore sûr, monsieur,» répond Franck en secouant la tête. Henri s'approche de la fenêtre, et à la faveur de quelques rayons de lumière, il lit le billet suivant:

«Aimable étranger, le son de ta voix douce et tendre a pénétré jusqu'à mon âme; je ne puis résister au désir de te connaître, et je cède aux charmes de tes accents. Rends-toi donc ce soir à minuit devant la petite porte du jardin, qui est au bord de l'eau, et l'on t'introduira près de moi.»

Henri ne sait que penser après la lecture de ce billet. «Quand je vous disais, moi, monsieur, que c'était quelque aventure galante que vous vous prépariez.—Tu es fou, répond Henri à Franck; cette femme me connaît sans doute, et elle a quelque chose à me dire.—Ah! vous convenez donc à présent que ce n'est pas votre belle demoiselle?—Mais... il est vrai que... Au surplus je verrai celle qui m'a écrit, et je saurai ce que tout cela veut dire.—Comment, monsieur, vous voulez aller à ce rendez-vous?—Pourquoi pas?—Mais, monsieur, c'est peut-être quelque piège que l'on veut vous tendre; tenez, croyez-moi, mon cher maître, n'y allez pas.—Allons, tais-toi!...» Franck se tut, voyant que ce serait en vain qu'il voudrait détourner Henri de son projet, et celui-ci alla se préparer à son rendez-vous nocturne.

A l'heure dite, il se rend seul à la petite porte du jardin: après avoir attendu quelques minutes, il la voit s'ouvrir, une femme paraît; elle prend Henri par la main, et lui dit de se laisser conduire. Le cœur lui battait avec force en suivant sa conductrice: c'est ordinairement l'effet que produit une première aventure galante; mais ce sentiment nouveau, ce trouble inconnu sont de bien courte durée, et avec l'habitude du plaisir on en voit diminuer la jouissance.

La conductrice de Henri, après lui avoir fait parcourir plusieurs allées du jardin, l'introduit dans la maison; ils montent un petit escalier dérobé, elle ouvre une chambre, y fait entrer Henri et se retire.

Notre héros reste quelques minutes immobile d'étonnement et d'admiration; ce qu'il voyait était bien fait pour le surprendre. Il était dans un boudoir charmant, décoré de tout ce que le luxe et le bon goût peuvent inventer de plus séduisant, et éclairé par un nombre infini de lustres dont la clarté éblouissante ajoutait à l'enchantement de cet endroit délicieux. Mais quel objet séduisant attire les regards de Henri? C'est une femme jeune et belle, parée des dons de la fortune et de la nature, qui, nonchalamment couchée sur une ottomane, accueille le jeune homme avec un sourire charmant.

«Eh bien! monsieur, vous ne me dites rien?—En vérité... madame... j'avoue que je n'ose...—Allons; je vois bien que vous êtes un enfant, et qu'il faut vous encourager...—Madame, il est vrai que la surprise... l'admiration...—L'admiration!... vous êtes galant, monsieur. Mais venez donc vous asseoir auprès de moi, au lieu de rester immobile à me regarder.» Henri ne se le fit pas répéter deux fois, et fut bientôt sur l'ottomane à côté de la charmante Italienne.

«C'est donc vous qui avez chanté, monsieur?—Oui, madame; et c'est aussi vous, sans doute, que j'ai entendue?—Oui, et je suis flattée que mes accents vous aient fait désirer de me connaître.—Ah! madame, lorsqu'on vous voit, on sent encore redoubler le charme qu'ils inspirent!...—Vraiment, vous dites cela d'un air à me le faire croire.» Et la jolie femme abandonnait à Henri une main charmante qu'il baisait avec transport. Bientôt il obtint d'autres faveurs que l'on n'avait ni la force ni le dessein de lui refuser.

«Tu resteras ici, mon ami, dit Félicia (c'était le nom de la jolie femme) à Henri, lorsqu'ils reprirent leur conversation.—Mais, ma bonne amie, je n'ai pas prévenu mon domestique, et...—Eh bien! monsieur, faut-il, pour votre domestique, que nous nous séparions si tôt, et que je vous laisse retourner à Florence au milieu de la nuit?... Oh! non; tu resteras, n'est-ce pas, mon ami?...» En disant cela, Félicia entourait Henri de ses jolis bras, et celui-ci n'eut pas la force de résister.

Félicia tira une sonnette, la femme qui avait introduit Henri parut. «Lesbie, lui dit Félicia, tu vas nous apporter à souper.» Ensuite elle s'approcha de sa suivante, et lui dit tout bas quelques mots que Henri ne put entendre. Mademoiselle Lesbie, qui paraissait être au fait de ces sortes d'aventures, fit lestement ce que sa maîtresse lui ordonna, et une collation recherchée fut bientôt servie à nos deux amants.

Le lecteur se doute bien que la conquête de Henri était une de ces femmes galantes dont l'Italie abonde. Félicia, après avoir été actrice pendant longtemps, s'était retirée dans la jolie maison qu'elle occupait près de Florence. Ses nombreuses conquêtes l'avaient comblée de présents; et Félicia, plus sage que beaucoup de ses compagnes, avait amassé une fortune brillante, et vivait presque en femme honnête au moment où le hasard lui fit rencontrer Henri. Sa beauté, sa tournure peu commune, la séduisirent, et elle résolut d'attacher ce bel étranger à son char. Depuis longtemps elle suivait Henri partout; dans les bals, dans les promenades, elle était toujours derrière lui sans qu'il s'en doutât, et ce qui d'abord n'avait été qu'un simple goût devint bientôt une forte passion.

Mais Félicia vit bien que Henri, novice en amour, et d'un caractère romanesque, ne pouvait être séduit par des moyens ordinaires; c'est pourquoi elle tâcha de fixer son attention avec son luth, dont elle jouait fort bien. Nous avons vu comment elle réussit à enflammer l'imagination de notre jeune voyageur; nous allons voir quelles furent les suites de cette aventure.

Après une nuit passée dans les bras de sa tendre amie, Henri réfléchit à sa situation; il aurait voulu connaître davantage cette Félicia qui avait captivé ses sens. Il se reprochait même de s'être laissé entraîner trop facilement. Mais quel autre à sa place, à moins d'être un Caton, aurait été plus sage que lui? Ces réflexions raisonnables firent bientôt place aux douces impressions du plaisir. Henri n'était d'ailleurs ni d'un âge à être sage, ni d'un caractère à le vouloir.

Après avoir déjeuné près de sa belle, elle lui permit enfin de retourner pour un moment à son auberge, afin de calmer les inquiétudes de son valet.

Henri revint à Florence; mais chemin faisant, il n'était plus le même: ce qui, la veille, avait à peine attiré ses regards, fixait son attention, lui paraissait charmant; il ne pensait et ne respirait que plaisir. Il trouva Franck fort peu inquiet de lui; car, ayant à peu près deviné l'aventure de son maître, il ne s'était pas mis en peine de son absence.

Henri ne tarda pas à retourner près de Félicia; il la trouva achevant sa toilette. «Où allons-nous donc, ma bonne amie?—Mon ami, le temps est superbe, nous allons dîner à la campagne, et ce soir nous reviendrons à Florence: on donne au spectacle une pièce charmante, et nous irons la voir.»

Félicia fut bientôt prête; et voilà nos jeunes gens qui s'en vont en courant et faisant mille folies. Félicia n'avait pas voulu que Lesbie l'accompagnât, et Henri avait ordonné à Franck de rester à Florence, parce qu'on n'a pas besoin de domestique pour aller promener avec ce qu'on aime.

La campagne est charmante lorsqu'on est heureux; chaque bosquet, chaque site agréable semble inviter au plaisir; le silence des bois, la majesté des forêts, répandent dans tout notre être une émotion qui élève notre âme et fait doucement battre notre cœur. Si, au contraire, quelque chagrin profond nous tourmente, la campagne ne calme pas notre douleur; le silence de la nature ne fait qu'ajouter à notre mélancolie; l'œil ne voit plus qu'avec indifférence toutes ces beautés qui s'offrent à nos regards, et l'obscurité des forêts enfante dans notre tête mille pensées sinistres, mille projets de destruction.

Henri et Félicia s'arrêtaient à tous les endroits qui leur plaisaient. Félicia avait toujours envie de se reposer lorsqu'ils passaient sous quelques bosquets bien sombres et bien touffus; Henri n'avait garde de la refuser; mais, à force de s'asseoir et de se relever, ils finirent enfin par avoir réellement besoin de repos. «En vérité, monsieur, je puis à peine marcher!... Je ne pourrai jamais aller jusqu'à l'endroit où nous devons dîner.—Mais, madame, est-ce ma faute? Vous ai-je refusé de vous asseoir toutes les fois que cela vous a fait plaisir?—Oh! non, mon ami... Mais, tiens, nous ne nous reposerons plus, parce que...—Parce que?—Parce que tu... mais finis donc!... Tu vois bien... Oh! cette fois-ci ce ne sera pas ma faute... Allons, monsieur, il faut nous lever.—Oui, ma bonne amie.—Ah Dieu! que les reins me font mal!...—Et moi, les genoux!—Je ne pourrai sortir de huit jours. Mon ami, une autre fois j'emmènerai Lesbie.—Et moi, Franck.—C'est cela; mais, en attendant, allons dîner.—Oh! volontiers, car j'ai une faim!...—Et moi, donc!»

Nos jeunes gens se mirent à courir les champs pour chercher une maisonnette où ils pussent trouver à dîner.

«Mais, mon ami, il faut que nous nous soyons égarés, car je ne vois pas de maison.—Je le crains aussi, ma bonne amie.—Ah! mon Dieu! si la nuit allait nous surprendre dans ces lieux!... Que veux-tu? ce serait un malheur.—Mais, mon cher, c'est que je suis très-peureuse...—Eh bien! ma bonne amie, je te défendrai si l'on nous attaque.—Voilà de belles consolations!...»

Enfin, après avoir longtemps marché, ils se trouvèrent sur une route, et aperçurent une maison isolée. Il était temps, car la nuit commençait à tomber. Ils coururent du côté de l'habitation, et virent avec joie que c'était justement une auberge, d'assez mince apparence à la vérité, mais qui était pour eux la manne envoyée au peuple d'Israël.

L'aubergiste, qui ne paraissait pas habitué à voir du monde, les reçut avec la plus grande politesse, leur offrant d'avance tout ce qu'ils pourraient désirer, et leur assurant qu'ils seraient contents du souper.

«Mais que nous donnerez-vous? dit Henri à l'aubergiste.—Monsieur, vous aurez du macaroni.—Je n'en veux pas, dit Félicia; on ne mange que de cela dans ce vilain pays...—Eh bien, madame, je vous donnerai du fromage et des galettes, dont vous me direz des nouvelles.—Comment! s'écrie Henri, du fromage et des galettes pour se refaire l'estomac, quand on n'a pas mangé depuis le matin!...—Et qu'on a bien gagné de l'appétit! dit Félicia.—Que voulez-vous, monsieur, je vous offre ce que j'ai de meilleur...—Quoi! vous n'avez pas autre chose dans toute votre maison?...—Pardonnez-moi, monsieur; j'ai bien une petite volaille que je conservais depuis quinze jours pour quelque occasion...—Diable! elle doit être bien tendre!...—Délicieuse, monsieur! délicieuse!...—En ce cas, faites-nous-la servir bien vite.—Ah! monsieur, c'est qu'il y a une petite difficulté...—Laquelle?—C'est qu'elle est déjà retenue par deux officiers qui sont arrivés ici avant vous, et qui sont là-haut à jouer aux cartes en attendant leur souper.—Ah! diable... c'est désagréable, dit Henri.—Mais, mon ami, dit Félicia, ces messieurs seront sans doute assez galants pour ne point refuser de céder leur souper à une dame; car, certainement, il est impossible qu'ils aient aussi faim que nous...—Ah! madame, répond l'aubergiste, vous savez que les jeunes gens ne se piquent plus de galanterie...—N'importe, monsieur l'aubergiste, reprend Henri; faites-nous le plaisir d'aller parler à ces messieurs, et tâchez de les faire consentir à notre demande.—J'y vais, monsieur, et je ferai mon possible pour cela.»

L'aubergiste monta; pendant ce temps, Henri fit dresser une table pour leur souper; il n'était pas moins impatient que Félicia de savoir le résultat de la mission de leur hôte.

Ils commençaient à douter de son succès, lorsque le bruit que firent plusieurs personnes en descendant l'escalier les avertit que ces messieurs venaient répondre eux-mêmes à leur demande. «Voyons donc cette dame, disait l'un deux.—Est-elle jolie?» disait l'autre. Henri regarda en souriant Félicia, et il s'aperçut avec étonnement qu'elle changeait de couleur.

Les deux militaires entrèrent en riant dans la salle; c'étaient deux jeunes gens assez bien faits, mais ayant l'air de fort mauvais sujets. «Pardon, madame, dit l'un deux en s'approchant de Félicia, si nous prenons la liberté de vous offrir nous-mêmes... Mais que vois-je!... je ne me trompe pas... c'est Félicia, s'écrie-t-il en s'adressant à son camarade.—Eh oui, ma foi! c'est elle,» répond l'autre.

Henri devint rouge de colère; Félicia cherchait en vain à dérober ses traits à ces messieurs, et ne savait plus quelle contenance tenir. L'un des militaires s'avance, et, entourant cavalièrement Félicia de ses bras: «Comment, ma belle!... c'est toi que je revois,» lui dit-il, et, il veut prendre un baiser; mais Félicia le repousse avec force. «Eh quoi! s'écrie-t-il, tu fais la cruelle!... mais, quand tu jouais les reines au grand théâtre de Naples, tu n'étais pas si méchante que cela.—Que veut dire ceci, monsieur? dit Henri, en s'approchant avec fureur du militaire.—Parbleu! monsieur, vous le voyez bien ce que cela veut dire.—C'est donc là ton nouvel amant, Félicia? reprend l'autre militaire en ricanant, je t'en fais mon compliment, il est jeune encore, tu le formeras.—Insolent! répond Henri, en regardant le jeune homme avec des yeux étincelants de colère; je t'apprendrai que je n'ai pas besoin de leçons pour châtier les gens de ton espèce.» En disant ces mots, Henri donne un soufflet au militaire qui était le plus près de lui. Celui-ci, furieux, tire son sabre, et va fondre sur Henri; mais il pare le coup avec une table, dont il se sert comme d'un bouclier. L'autre officier lâche bien vite Félicia pour venir se joindre à son camarade. Pendant ce temps, la jeune femme s'échappe de la chambre. Les deux militaires sont comme deux lions autour de Henri; mais celui-ci fait des merveilles, et, tout en parant avec sa table les coups qu'ils lui portent, il leur envoie encore tout ce qu'il trouve sous sa main; les pots, les bouteilles, les chaises, les cruches, tout vole de part et d'autre dans l'auberge. L'aubergiste cherche à mettre la paix et à séparer les combattants; mais, en se mêlant parmi eux, il reçoit un coup de sabre destiné à Henri, et roule sous les bancs et les tables en criant qu'il est mort. Notre héros a le bonheur d'atteindre à la tête un des officiers, en lui jetant une bouteille; le coup l'étourdit si bien qu'il tombe sans connaissance à côté de l'aubergiste. Son camarade n'en est que plus acharné contre Henri, qui, commençant à perdre ses forces, allait peut-être succomber, si une foule de paysans, que la femme de l'aubergiste était allée chercher, ne fût entrée fort à propos pour mettre fin à ce combat. Henri profite du tumulte pour gagner la porte: deux chevaux sont attachés dans la cour; il en prend un, monte dessus, et arrive à Florence au grand galop.

«Comment, monsieur, c'est vous! Je croyais que vous ne coucheriez pas ce soir ici.—Non, Franck, nous n'y coucherons pas non plus.—Que voulez-vous dire, monsieur?—Va tout de suite payer notre hôte, selle nos chevaux, et partons sur-le-champ.—Quoi! monsieur, au milieu de la nuit?...—Allons, pas de réflexions, fais ce que je te dis.»

Franck se hâte d'obéir, car il voit que son maître n'est pas d'humeur à écouter ses représentations. Les chevaux prêts, Henri et Franck montent dessus, et sortent de Florence au milieu de la nuit.

CHAPITRE XII.
ROME.

«Il faut avouer, monsieur, que c'est une drôle de chose que la destinée!... Souvent vous échouez dans vos projets au moment même de les voir réussir... Une chance heureuse vous arrive quand vous avez perdu tout espoir; et lorsque vous pensez aller au bal, crac! vous vous cassez un bras ou une jambe, et vous voilà dans votre lit pour six mois!... En vérité, monsieur, si l'on était raisonnable, on ne formerait jamais de projets pour l'avenir, et l'on attendrait tranquillement que le livre des destins se débrouillât devant soi.»

C'était M. Franck qui, tout en trottant à côté de son maître, s'amusait à lui faire part de ses réflexions. Quoique simple valet, Franck avait observé, réfléchi, et c'était d'après ce qu'il avait vu qu'il parlait à Henri. Les raisonnements de bien des philosophes se réduisent souvent à la destinée.

«A propos de quoi tout ce galimatias? dit Henri à Franck en sortant de ses réflexions.—A propos, monsieur, que nous voici sur la route de Rome au moment où j'y pensais le moins... et vous aussi, peut-être?...—Il a raison,» dit Henri en lui-même; mais il ne voulut pas raconter à Franck une aventure qui blessait son amour-propre et qu'il voulait oublier tout à fait. «Ne sentez-vous pas qu'il pleut, monsieur? dit Franck à Henri après une heure de silence.—C'est vrai; mais que veux-tu y faire?—Ma foi, monsieur, je ne vois pas ce qui nous empêcherait de nous mettre à l'abri, plutôt que de nous faire mouiller jusqu'aux os, car je crois que c'est un orage qui se prépare.—Tu as raison: eh bien! cherchons un endroit jusqu'à ce que l'orage soit passé.—C'est bien dit, monsieur, mais c'est que je n'en vois pas.—Avançons encore.»

Après avoir longtemps cherché, Henri aperçut un vieux bâtiment tombant en ruines, et qui paraissait totalement abandonné. «Tiens, Franck, vois-tu ces vieux murs? c'est là que nous trouverons un abri.—J'en doute, monsieur, car ce bâtiment m'a l'air en bien mauvais état, et ne sert peut-être depuis longtemps que de retraite à des voleurs.—Aurais-tu peur d'y entrer?—Ah! mon Dieu, non, monsieur; car si c'est ma destinée d'y être assassiné, j'aurai beau faire, je ne pourrai l'éviter.—Allons, je vois que ta philosophie est bonne à quelque chose; mais pressons nos chevaux et hâtons-nous d'arriver, car l'orage augmente.»

Henri et Franck arrivèrent enfin devant le vieux bâtiment, qui paraissait être un ancien couvent; ils traversèrent une cour remplie de décombres, et entrèrent sous une vaste galerie que le temps avait un peu plus ménagée. «Sais-tu bien, Franck, que cet endroit a quelque chose de romantique, et que je ne serais pas surpris qu'il nous y arrivât quelque aventure extraordinaire?—Ni moi non plus, monsieur; on dit d'ailleurs qu'elles sont très-communes en ce pays.»

Ils avaient à peine fini de parler, lorsqu'un bruit sourd se fit entendre au fond de la galerie. «As-tu entendu, Franck?—Oui, monsieur, c'est quelqu'un qui nous écoutait.—Avançons, dit Henri; je suis curieux de savoir ce que c'est.» Franck et son maître se mirent aussitôt en marche; mais, à mesure qu'ils avançaient, il leur semblait que quelqu'un s'éloignait devant eux. Au bout de la galerie, ils trouvèrent un escalier et le montèrent en tâtonnant; la personne qui fuyait ayant fait un faux pas en voulant se hâter, se laissa rouler le long des marches; Henri la retint et la saisit au collet. «Ah! par grâce, ne me tuez pas, monsieur le voleur! dit, en se jetant aux pieds de Henri, la personne qu'il avait arrêtée.—Qui es-tu? lui demanda celui-ci.—Un pauvre domestique qui n'a pas le sou.—Es-tu seul ici?—Non, monsieur le voleur, je suis avec mes maîtres, qui m'ont envoyé à la découverte.—Conduis-moi auprès d'eux.—Oui, monsieur le voleur, volontiers.»

Henri tenait toujours l'inconnu, dont il soupçonnait la véracité; celui-ci les conduisant dans une pièce au-dessus de la galerie, ouvrit une porte et s'écria: «V'là le chef de la bande!»

Henri fut très-étonné de se trouver dans une pièce où l'on avait fait un bon feu et allumé plusieurs torches, et dans laquelle était une dame d'une trentaine d'années, avec une autre femme beaucoup plus jeune, et quatre hommes en livrée, debout derrière elle. Au cri que jeta en entrant le conducteur de Henri, la dame fit un mouvement d'effroi, et les quatre hommes sautèrent sur leurs carabines.

«Pas tant de frayeur, messieurs, dit Henri en riant; je ne suis pas un voleur, mais un voyageur, et voilà mon domestique. J'ai été bien aise de voir où cet homme me mènerait, et de savoir enfin à qui j'avais affaire.»

Henri s'approcha ensuite de la dame, en lui faisant ses excuses pour la frayeur qu'il lui avait causée, et lui avoua qu'il ne croyait pas trouver si grande société dans un endroit qui paraissait abandonné.

La dame lui apprit qu'elle se nommait la marquise de Belloni, qu'elle venait de faire un voyage dans une de ses terres, près de Florence, et retournait à Rome, lorsque l'orage les avait surpris devant le vieux bâtiment, et qu'elle avait préféré y entrer plutôt que d'exposer les jours de ses domestiques. «Je venais d'envoyer cet homme à la découverte, ajouta-t-elle, en montrant à Henri celui qui lui avait servi de guide; et comme je connais sa poltronnerie, je m'attendais bien à quelques bévues de sa part; mais je suis charmée, monsieur, qu'il soit cause de notre rencontre.»

Henri répondit à ce compliment de la manière la plus galante, et informa aussi la marquise de son nom et du but de son voyage. Lorsque la marquise apprit le nom et le titre de Henri, elle parut encore plus flattée de cette aventure, et il s'établit entre eux une conversation fort animée. Franck, de son côté, chercha à lier connaissance avec la jeune personne, qui paraissait être la femme de chambre de la marquise; mais mademoiselle Julia (c'était son nom) n'écoutait guère Franck, et lorgnait beaucoup Henri.

La marquise et Henri oubliaient, en causant, que la nuit se passait; mais les domestiques, qui probablement ne s'amusaient pas autant que leur maîtresse, lui firent remarquer que le jour commençait à poindre. La marquise s'informa du temps; on lui dit que l'orage était apaisé, mais que la pluie tombait toujours avec violence: alors elle pria Henri d'accepter une place dans sa voiture, puisqu'il se rendait à Rome ainsi qu'elle. Henri, qui avait remarqué les œillades de Julia, et qui trouvait la marquise fort belle femme, n'eut garde de refuser, et l'on descendit dans la cour pour se remettre en voyage.

«Ah! disait Franck en lui-même en suivant son maître, je vois bien que cette aventure, qui avait un air romanesque, finira aussi simplement qu'une autre.»

Henri était dans la voiture avec les deux dames. La marquise voulut qu'il occupât le fond avec elle; mademoiselle Julia se mit devant Henri, en faisant une petite moue qui lui allait à ravir. C'était une jolie petite femme que cette Julia: elle avait des yeux d'une expression admirable, et elle les portait assez habituellement sur Henri, lorsqu'elle voyait que sa maîtresse ne la regardait pas. Quant à la marquise, c'était une femme parfaitement belle: sa taille noble et élégante était encore relevée par une figure d'une beauté régulière; ses cheveux étaient d'un noir éblouissant, et ses yeux, pleins de feu et de vivacité, annonçaient une âme brûlante et un caractère impétueux.

Les voyageurs arrivèrent à Rome sans autre accident; et la marquise, en quittant Henri, l'invita à venir souvent partager sa société. Henri le promit en regardant Julia, qui ne paraissait pas désirer moins vivement que sa maîtresse qu'il se rendît à son invitation.

«Au moins, disait en lui-même Henri en parcourant les rues de Rome pour chercher à se loger, cette femme-là est bien une marquise, et n'a pas fait les princesses sur aucun théâtre.»

Après avoir choisi l'auberge la plus élégante de la ville, Henri fit venir divers marchands, afin de s'habiller dans le dernier goût et fort richement. «Monsieur, dit Franck à son maître, savez-vous que cette marquise-là vous ruinera, si cela continue.—Imbécile! crois-tu que mon père refusera de m'envoyer tout l'argent dont j'aurai besoin?—Dame! monsieur, il n'aurait qu'à se lasser de vos voyages, et vous ordonner de retourner près de lui?—Eh bien! alors il sera temps de nous ranger.»

Le soir même de son arrivée, Henri se rendit chez la marquise de Belloni. Elle demeurait dans le plus beau quartier de la ville; son hôtel était de la dernière magnificence, et tout chez elle respirait le luxe et la splendeur.

Une société brillante et nombreuse était réunie chez la marquise. Cette dernière reçut Henri de la manière la plus gracieuse, et le présenta aux personnes les plus distinguées, qui, sur la recommandation de la marquise, comblèrent Henri de politesses et eurent pour lui tous les égards.

Notre héros ne s'était pas encore trouvé dans un cercle aussi brillant. Entouré de femmes charmantes qui semblaient se disputer sa conquête, et flatté des attentions de la marquise, il se crut au plus haut degré des honneurs.

Cependant, comme, au milieu de tant de monde, il ne pouvait pas souvent entretenir la marquise, il se mit, pour passer le temps, à une table de jeu. Bientôt la vue de l'or qui brillait devant lui échauffa son imagination; voulant d'ailleurs imiter les personnes avec lesquelles il jouait, il perdit en un moment tout ce qu'il avait sur lui.

Après s'être levé de table, il se promenait tranquillement dans le salon, examinant les divers personnages qui le remplissaient, lorsqu'il crut entrevoir à la porte d'entrée quelqu'un qui lui faisait signe de venir à lui. L'idée de Julia, qu'il n'avait pas encore vue, se présenta sur-le-champ à sa pensée; et, voulant s'assurer de la vérité, il s'approcha de la marquise pour lui faire ses adieux. La marquise lui dit qu'elle l'attendait le lendemain matin pour déjeuner: Henri promit, et s'éloigna lentement du salon.

A peine avait-il franchi le seuil de la porte, qu'une femme le prit par la main en lui disant de la suivre. Henri ne reconnut pas Julia, mais cependant il se laissa conduire. La personne lui fit traverser une longue enfilade de pièces qui n'étaient pas éclairées; ensuite, s'arrêtant dans une plus petite que les autres, elle lui dit d'attendre un moment, et le laissa seul dans l'obscurité.

«Que veut dire ceci? pensa Henri, quand il fut livré à lui-même. Cette aventure prend une tournure tout à fait piquante. Mais n'oublions pas que je suis en Italie, et que c'est le pays des prodiges.» Après s'être préparé à tout événement, il s'assit sur un sopha, et s'endormit en attendant la suite de son aventure.

«Comment! vous dormez! dit à Henri une petite voix douce, en le poussant légèrement.—C'est vous, charmante Julia, répondit Henri en s'éveillant. Il me semble que vous m'avez laissé dormir bien longtemps.» Julia (car c'était elle) lui avoua qu'il y avait plus d'une heure qu'il était là, et qu'elle avait même craint qu'il se fût éloigné. «Eh! où serais-je allé, puisque je ne connais pas les détours de cet hôtel? Mais pourquoi m'avez-vous laissé seul si longtemps?—Parce que madame la marquise m'a fait appeler, et que je n'ai pu la quitter plus tôt... Mais, laissez-moi donc, monsieur... je vous en prie; j'ai quelque chose de très-important à vous dire.—Tu me le diras une autre fois.—Non, monsieur... Mais finissez donc... Si madame la marquise venait...»

Malgré les grands efforts de Julia, Henri profita de l'obscurité pour redoubler d'audace, et on lui céda une victoire qu'on n'avait jamais eu l'intention de lui refuser.

«A présent vous m'écouterez, j'espère, monsieur.—Oh! oui, ma chère Julia, je suis tout oreilles.—Vous saurez donc, monsieur, que... Ah! grand Dieu! je crois que voilà madame la marquise...—Effectivement, j'entends du bruit.—O ciel! il faut justement qu'elle passe par ici pour entrer dans sa chambre à coucher.—Eh bien! quand elle me verrait, quel mal y aurait-il?—Ah! monsieur, je serais perdue sans retour.—Je dirai que je me suis égaré dans son hôtel en voulant m'en aller.—Oh! vous ne connaissez pas le caractère soupçonneux de madame la marquise; elle se douterait de quelque chose: elle vous aime, j'en suis certaine, et nous serions perdus tous deux.—Que faire alors?—Elle approche... j'entends sa voix; il faut vous cacher.—Mais où?—Tenez! dans cette armoire, il y aura assez de place pour vous.—Mais j'étoufferai là dedans.—Eh non! non... Ne bougez pas, et je viendrai vous délivrer sitôt que madame sera couchée.»

Il était temps que Henri se cachât, car la marquise entra bientôt dans le cabinet, tenant une bougie à la main. «Ah! vous voilà, Julia. Où étiez-vous donc allée? depuis deux heures je vous cherche partout.—Mais, madame... j'étais venue dans votre appartement voir si rien ne vous manquait.—Comment donc étiez-vous sans lumière?—Madame... c'est que... la mienne s'est éteinte...—Allons, il suffit; venez me déshabiller.—Madame se couche déjà!—Comment! déjà; mais il est près de trois heures du matin.—Ah! vous avez raison, madame.»

Julia suivit la marquise, en maudissant le sort qui la séparait de celui qu'elle aimait, et dans un moment où il avait tant besoin d'elle. Effectivement, Henri n'était pas du tout à son aise dans une armoire faite, à la vérité, pour pendre les robes de madame, mais où il ne pouvait changer de position, et où le défaut d'air augmentait son martyre. En vain il voulut essayer d'entr'ouvrir la porte de sa cage; Julia, pour plus de sûreté, en avait emporté la clef, et elle ne s'ouvrait pas en dedans. «Ah! disait en lui-même Henri, mon précepteur Mullern m'avait bien dit que les femmes me feraient faire des sottises!...» Enfin, après une demi-heure d'anxiété, Henri résolut de sortir d'une position qui devenait insupportable. D'ailleurs, il aurait attendu en vain que Julia vînt à son secours: la marquise, qui paraissait soupçonner quelque chose, conduisit Julia hors du cabinet qui donnait dans sa chambre à coucher, et en referma la porte sur elle; de sorte que la pauvre enfant fut obligée d'abandonner son amant à la merci d'une autre femme; mais elle espéra que Henri, fatigué de sa soirée, s'endormirait tranquillement où elle l'avait laissé.

«Ma foi, il en arrivera ce qu'il plaira au ciel, dit Henri, mais il faut absolument que je sorte d'ici.» Il commença par ébranler la porte de l'armoire; il s'aperçut avec joie qu'en la soulevant un peu elle sortait de ses gonds; il profita de sa découverte et fut bientôt dehors; mais ce n'était pas tout, il fallait sortir de l'hôtel, et c'était le plus difficile.